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D’Ahmed Abou Hashima au Septième voisin : la nationalisation des pertes des médias égyptiens

Sissi : « Quand j’ai un peu de temps libre… J’aime la liberté ! » (caricature de Mohamed Kandil محمد قنديل illustrant l’article original).

Dans le cadre de ses « bilans de l’année », le quotidien libanais Al-Akhbar a publié le 5 janvier dernier, sous la plume de ‘Issam Zakaria (عصام زكريا : original en arabe ici), un sombre panorama de la situation des médias égyptiens. J’en propose la traduction, accompagnée de quelques liens. À ce tableau particulièrement pessimiste, il faut ajouter depuis la publication de cet article le tout nouveau scandale des enregistrements qui prouveraient l’intervention directe des services de sécurité égyptiens dans le contenu des médias. (Heureusement, ça n’arrive qu’en Égypte, vous pensez bien !)

Comme si leurs difficultés, tant sur le plan de la qualité que du point de vue de leur situation économique,  ne suffisaient pas, on a beaucoup évoqué, durant les derniers jours de l’année 2017, une série de faits qui présagent d’un avenir encore plus difficile pour les médias égyptiens et pour la liberté d’expression dans ce pays en général. On a ainsi longuement analysé l’étrange accord qui a permis à l’homme d’affaires Ahmed Abou Hashima [أحمد أبوهشيمة : voir ce billet de juin 2016] de vendre ses parts de la société Egyptian Media (propriétaire de plusieurs publications, chaînes de télévision et de radios) à Eagle Capital, une société d’investissements récemment créée dont le nom ainsi que celui de ses propriétaires (notamment une ex-ministre épouse d’un ex-président de la Banque centrale) montrent bien la proximité avec les autorités égyptiennes puisqu’il s’agit fort probablement d’une simple façade masquant la présence de l’un des appareils de sécurité de l’État. Les spécialistes des médias en étaient encore à faire part de leur pessimisme quand ils ont été rattrapés par une autre nouvelle. Ce qu’on appelle désormais le Conseil supérieur pour l’organisation des médias (Al-majlis al-a’lâ li-tandhîm al-i’lâm) – formé il y a un an environ sous la présidence de Makram Muhammad Ahmad (مكرم محمد أحمد ), un journaliste chevronné connu pour son allégeance totale au régime et son hostilité à la « révolution de Janvier » [2011] – a en effet décidé d’interdire la diffusion d’une publicité pour une société de téléphonie mobile. [Il s’agit de Vodaphone : voir cet article et la vidéo à la fin de ce billet.] Intitulée « Oui, vraiment, le Net n’est pas juste ! », la campagne, avec pour vedette la marionnette Abla Fahita [voir ce billet de février 2015], aurait « contenu des propos et des scènes contraires aux bonnes mœurs (al-dhawq al-‘âm), défié toutes les valeurs [de la société], incité à de mauvais comportements et enfreint la pudeur ».

L’information est arrivée le lendemain du jour où l’on apprenait que le réalisateur ‘Amr Salama (عمرو سلامة ) avait été déféré devant le Procureur général à la suite d’une plainte pour « affront aux religions » (ازدراء الأديان ). En cause, une scène de son film de fiction Cheikh Jackson où le fantôme du célèbre chanteur nord-américain apparaît dans une mosquée. La veille, on avait appris qu’un avocat avait également déposé une plainte contre le programme intitulé Duplex, présenté là encore par la marionnette Abla Fahita, alors qu’une chaîne égyptienne avait annoncé peu auparavant qu’elle cessait temporairement d’émettre l’émission Septième voisin (سابع جار) au prétexte des fêtes de fin d’année (en réalité, selon des personnels de la chaîne en question, parce que ladite émission avait fait l’objet de critiques à cause de son « immoralité »). Voilà également plusieurs semaines que circulaient des rumeurs selon lesquelles la société Falcon (une branche des services de sécurité spécialisée dans les questions de surveillance) aurait acquis indirectement les chaînes Al-Hayat [nouvelle confirmée depuis, même si les détails restent encore obscurs : voir cet article] et Al-‘Âsima, à l’image de ce qui s’est passé ensuite pour l’achat d’Egyptian Media par Eagle. Dans le même temps, on évoque jour après jour un projet de loi sur « l’organisation de la presse et des médias ». Le gouvernement est en train de le préparer pour le faire passer devant le Parlement et il suscite bien des inquiétudes quant aux libertés en principe défendues par différents paragraphes de la Constitution car, une fois voté, il pourrait accroître encore la répression et restreindre les libertés d’expression.

Voilà des mois que les journalistes, les intellectuels et les réseaux sociaux utilisent l’expression « nationalisation de la presse et des médias » pour évoquer les manœuvres, plus ou moins déclarées, du gouvernement et des services de sécurité, non seulement pour contrôler le contenu de ce que diffusent les médias du pays, mais aussi pour prendre le contrôle financier d’entreprises de presse, de journaux, de chaînes télévisées ou encore de radios. Sans doute, ceux qui utilisent cette expression le font-ils, en général, par comparaison avec les mesures prises par le président Nasser en 1957 dans le contexte d’un système socialiste, mesures sur lesquelles le gouvernement est revenu durant les années 1970. Pourtant, ceux qui connaissent les rouages du pouvoir égyptien et le milieu des médias savent qu’il ne s’agit pas simplement d’une image rhétorique. On assiste bien en Égypte aujourd’hui à une « nationalisation » décidée au plus haut niveau et selon un plan soigneusement calculé.

Les liens qui unissent le triangle formé par le pouvoir, les hommes d’affaires et les médias existent depuis l’époque Moubarak. Durant les dernières années de sa présidence, la plupart des journaux, des chaînes de télévision et des radios étaient ainsi la propriété d’hommes d’affaires proches du régime et des différents services. La chose était connue mais ce n’était pas ouvertement reconnu. La différence c’est que cela se pratique aujourd’hui au grand jour, personne ne se donnant la peine de se cacher. Au contraire, on s’en vante, à l’image de ces médiocres journalistes qui évoquent au café leurs rencontres et leurs discussions avec des officiers de police ou encore comme ces responsables qui se félicitent sans complexes d’avoir pris le contrôle des médias et de les avoir « nationalisés ».

La transaction qui a permis l’achat de la part détenue par Ahmed Abou Hashima dans le groupe Egyptian Media constitue leur dernier succès dans ce domaine. Cela s’est fait progressivement, d’abord par des pressions sur la chaîne ONtv pour l’inciter à sélectionner ses contenus et à se débarrasser de certains journalistes, puis par son achat, avec d’autres médias, par un homme d’affaires servant de couverture et, enfin, par la vente du tout à une autre société encore plus proche du pouvoir. Avec pour résultats que les médias en question viennent rejoindre ceux qu’il contrôle déjà, par le biais de certains services de sécurité ou bien à travers ses réseaux économiques.

Cette domination du pouvoir politique et économique sur les médias n’a rien de nouveau en Égypte. Le problème qui se pose est surtout celui des pertes financières que subit le secteur, à tel point que la plupart des entreprises sont totalement incapables d’investir sur le contenu qu’elles diffusent ou même seulement de régler le salaire de leurs employés. Leurs pertes s’accumulent après des transactions marquées par l’absence de compétence, de ligne éditoriale claire et de liberté d’expression. Elles ne sont même plus capables d’offrir à leurs clients des programmes de distraction. Quant à ce qui s’est passé avec Abla Fahita, une des très rares réussites, grâce à une forme originale basée sur un comique un peu leste, cela prouve qu’il n’y a plus de place pour la satire politique depuis l’éviction de Bassem Youssef (billet de juin 2014). Même une série aussi légère que Septième voisin s’est vu accusée d’être vulgaire et de ternir l’image du pays ! À tel point que la chaîne CBC a dû se résoudre à l’interrompre provisoirement un peu avant la fin de l’année. L’interminable feuilleton de la censure se conjugue ainsi avec celui de l’effondrement économique des médias égyptiens alors qu’on parle de millions, de milliards de livres égyptiennes dépensées sans qu’on en voit le moindre résultat sur les écrans ou même dans la poche des employés. La situation pourrait bien empirer avec la création, au sein du Conseil supérieur des médias, du « Conseil des feuilletons ». Sous la présidence du metteur en scène Mohammed Fadel (محمد فاضل), il se chargera du « contrôle des feuilletons ». Une décision, il faut le redire, qui n’annonce pas seulement une diminution de la liberté d’expression mais qui fait craindre également des pertes, par millions, pour l’industrie égyptienne du feuilleton, laquelle en a déjà beaucoup perdu au cours de l’année 2017.

Ci-dessous, le spot publicitaire de la compagnie Vodaphone dans laquelle la gentille marionnette Abla Fahita parle de films « coquins » et autres choses terriblement vulgaires !

De Mahfouz à Mahfouz : les graphistes égyptien et le livre

L’avant-dernier billet, à propos des malheurs posthumes de Naguib Mahfouz, se terminait par une évocation de Gamâl Qutb (جمال قطب), un des plus célèbres illustrateurs du prix Nobel égyptien. En suivant pas à pas un article publié par Rehab el-Barody (رحاب البارودي ) sur le site Ida3at, les lignes qui suivent proposent un petit aperçu sur quelques autres graphistes du même pays.

Touni, couverture pour « La Trilogie grenadine » de Radwa Ashour.

Hilmi Touni (حلمي التوني), le premier à être présenté dans cet article, a concilié, comme cela se faisait inévitablement à son époque, son travail en tant qu’illustrateur avec sa carrière d’artiste peintre. À peine plus jeune de Gamâl Qutb (il est né quatre ans après celui-ci, en 1934), son œuvre est pourtant considérablement plus moderne et reflète bien davantage le bouillonnement artistique des années 1960 et suivantes. Fidèle à l’esprit de sa génération, Hilmi Touni a toujours cherché à introduire dans ses illustrations des éléments tiré d’un répertoire local. Sa technique est « occidentale », certes, mais, au risque de paraître parfois un peu folkloriques, ses illustrations s’efforcent de véhiculer un message qui appartient en propre à la culture plastique de la région à laquelle il appartient. Rehab el-Barody commente cette illustration (un des tomes de la Trilogie grenadine de la regrettée Radwa Ashour) en soulignant l’utilisation, très fréquente chez cet artiste (en particulier pour ses couvertures) d’un contour épais et très noir, ainsi que le dialogue que le graphiste installe entre sa couverture et le contenu du livre (le cadre sombre symbolisant à ses yeux la destinée de l’héroïne du texte, à l’instar des autres Morisques).

Ellabad, couverture pour « Le Comité » de Sonallah Ibrahim.

Cette manière d’illustrer un texte que le dessinateur a pris la peine de lire attentivement en entier, on la retrouve bien entendu chez Mohieddine Ellabad (محي الدين اللباد), qui fut, toute sa vie durant, un lecteur tellement exigeant et attentif que certains écrivains ne manquaient de lui faire lire leur manuscrit avant publication ! Rehab el-Barody le présente en l’associant à la génération des années 1960 mais Mohieddine Ellabad, en réalité, arrive sur la scène artistique égyptienne un peu plus tard. Au milieu des années 1970, il prend ainsi la direction graphique de Dar al-fata al-‘arabî, une maison d’édition pour la jeunesse arabe soutenue notamment par la Résistance palestinienne, au splendide catalogue (voir à ce sujet l‘ouvrage de référence sur la question, dû à Mathilde Chèvre). Mais surtout, le travail graphique d’Ellabad est une véritable révolution par rapport à ce que faisaient ses prédécesseurs, même aussi talentueux que Gamâl Qutb. Plus encore, il a tellement influencé – et soutenu – les jeunes artistes égyptiens et arabes que sa présence, malgré sa disparition à l’automne 2010 (voir ce billet), continue à nourrir la création actuelle.

A. Ellabad, couverture pour « Grain de poussière » d’A. Haddad.

La transmission auprès de la nouvelle génération de graphistes et illustrateurs arabes, Mohieddine Ellabad l’aura assuré y compris dans sa propre famille puisqu’un de ses fils s’est affirmé depuis longtemps comme un des artistes les plus marquants de sa génération. Comme son père, Ahmed Ellabad (أحمد اللباد) aime utiliser les éléments graphiques de la vie de tous les jours, où les produits de la consommation mondialisée se mêlent aux témoignages d’un passé toujours bien vivant. En témoigne parfaitement la couverture choisie par Rehab el-Barody, celle d’un recueil de poèmes d’Ahmed Haddad, intitulé Grain de poussière (حبة تراب), qui met en évidence la capacité de l’illustrateur à provoquer une sorte de « choc graphique » par l’adjonction d’éléments à la fois communs et inattendus. Un traitement graphique qui témoigne aussi de l’évolution du rôle de la couverture : celle-ci n’est plus seulement un prolongement visuel du « climat » du texte car elle participe, plus qu’auparavant sans doute et en tout cas différemment, au succès commercial du livre qu’elle présente à sa manière au public.

[de g. à d.] Couvertures de W. Taher pour « Impossible » et « Guantanamo » de Y. Zaydan et « Le petit cheikh » de B. Fadel.
Cette nouvelle fonction de l’accompagnement visuel du livre est plus manifeste encore dans les couvertures d’un autre illustrateur, Walid Taher (وليد طاهر). À nouveau, Rehab el-Baroudy offre un commentaire très pertinent du travail de cet artiste en soulignant, à travers ces exemples tirés de productions récentes, la richesse sémantique que fait naître l’opposition de couleurs et de lignes, un graphisme d’une grande économie de moyens, caractéristique de la manière de cet illustrateur pour ce type de travail car il est, également, entre autres activités, illustrateur de livres pour enfants (voir à la fin de ce billet).

[de g. à d.] Adam, couverture pour « Saison de la belle tristesse » et « Embuscade à Qasr al-Ayni » de O. Taher, et « Je nettoie les nuages » de A. M. Essayed.
Avec Karim Adam (كريم آدم), ce panorama de l’illustration égyptienne aborde quelques-uns des plus jeunes créateurs actuels. Mais les influences de leurs aînés restent particulièrement visibles dans le choix d’illustrations qu’a opéré Rehab el-Baroudy. On y retrouve, de gauche à droite, l’empreinte de Mohieddine Ellabad avec la juxtaposition, sur l’ensemble de la surface de la couverture, de signes graphiques quotidiens de tout genre et de toutes origines ; celle de Hilmi Touni avec ses lignes grasses soulignant les contrastes de couleurs et de formes ; et même celle d’Ahmed Ellabad et ses collages qui provoquent l’imagination du spectateur.

El-Sawwaf, couverture pour « La tour de la vierge » de I. Abdel-Méguid et « Rimouda » de Gh. Hamdan.

Rehab el-Baroudy trouve plus de maturité dans le travail de ‘Abd al-Rahman el-Sawwâf (عبد الرحمن الصواف) qui intègre à sa manière toutes ces références dans des couvertures où son propre style s’affirme de façon incontestable, notamment en s’appuyant sur un assemblage de sections découpées horizontalement, ce qui lui permet de « citer », comme il l’entend, les éléments du texte qu’il retient pour son illustration.

Mourad, couverture pour ses propres textes, « La terre du dieu » et « 1919 ».

Avec Ahmed Mourad, auteur à succès à qui il arrive d’illustrer ses propres ouvrages, on aborde un autre territoire de l’édition, celui des best-sellers. Sa formation cinématographique explique sans doute, comme il l’est écrit dans l’article présenté ici, que ses couvertures ressemblent à ce point à des affiches de cinéma. Mais il est certain également que ce vocabulaire esthétique, à la fois très occidentalisé et très proche, dans bien des cas, d’un traitement orientaliste des références locales, fonctionne sans doute parfaitement avec le « grand public » visé par ces œuvres, celui des classes urbaines favorisées à qui ne parlent pas autant d’autres propositions visuelles trop élitistes ou trop « intellectuelles ».

Ce tour d’horizon des graphistes égyptiens se termine par une référence à une femme, Ghada Khalifa, alors que la profession, en Égypte en tout cas, reste encore très masculine. À tout prendre, Rehab el-Baroudy aurait pu faire porter son choix sur une autre graphiste, Ghada Wali (غادة والي ) qui, à peine âgée de 27 ans, collectionne déjà les distinctions internationales. Elle possède son propre site, sur lequel on trouve notamment une très belle « chronologie » (time line) de l’imprimerie en Égypte que je vous engage à découvrir. Et puis, pour boucler, un bon demi-siècle plus tard, la boucle ouverte avec Gamâl Qutb, on y trouve également une série de projets pour les œuvres les plus célèbres de Naguib Mahfouz.

En français, quelques-uns de ces illustrateurs sont disponibles grâce au travail d’éditeurs aussi curieux que courageux. Outre la traduction d’un album de Mohieddine Ellabad signalé naguère, il faut absolument découvrir, si vous ne les connaissez déjà, les éditions du Port a jauni, qui ont publié aussi bien Hilmi Touni que Walid Taher.

 

Réalisatrices palestiniennes (1/2) : Maysaloun Hamud

Comme un mauvais film au scénario écrit à l’avance, on ne se lasse pas, dans nos médias, de s’émerveiller devant la grande scène de la-courageuse-femme-arabe-se-levant-contre-l’oppression-de l’islam-et/ou-de-la-société-machiste-et-rétrograde. Le monde du cinéma s’en fait une spécialité, avec, entre autres exemples récents, au Maroc Much Loved, de Nabil Ayouch (avec l’actrice Loubna Abidar) ou en Tunisie Ni Allah, ni maître, devenu Laïcité, Inch’Allah de Nadia El Fani. De nombreux titres viennent à l’esprit, comme nous le rappelle le Huffpost Maghreb en évoquant « ces œuvres qui nous montrent la révolution cinématographique des femmes dans les pays arabes ». Bien entendu, le courage dont font preuve des cinéastes arabes, femmes en particulier, pour aborder des sujets qui dérangent ne peut que susciter admiration et soutien. Mais pas au point de perdre tout esprit critique, sur la qualité artistique des œuvres en question ou encore, et ce sera l’objet de ce billet, sur les ressorts politiques, pas toujours très conscients et encore moins défendables, qui motivent bien des sorties enthousiastes.

Je danserai si je veux, film récent de la Palestinienne (de nationalité israélienne) Maysaloun Hamoud (ميسلون حمود) en offre un bon exemple. En avril dernier, le site de Paris-Match (je ne sais pas pour la formule papier), publiait ainsi un long sujet sur la réalisatrice, « briseuse de tabous ». D’ordinaire, Paris-Match est plus intéressé par les familles princières que par le cinéma engagé mais il fallait bien faire une exception pour l’histoire de ces trois jeunes femmes « prises en sandwich entre le poids des traditions machistes d’une société conservatrice et la schizophrénie d’une ville libérée largement ouverte sur l’Occident » (jolie formule qui se donne l’air de renvoyer dos à dos les protagonistes, tout de même partagés entre les vraiments pas bons, les « arabo-musulmans », et ceux qui ne sont pas parfaits mais tout de même « libérés » et « ouverts).

Il faut dire qu’il y a tous les ingrédients d’une bonne story dans ce film (Barr bahr, « terre et mer », son titre en arabe, traduit en anglais par In between, qui aurait pu donner, en français, mi-chèvre, mi chou…). Le « clash des cultures » bien entendu, avec un casting parfait qui associe une musulmane et une chrétienne, toutes deux parfaitement libérées – tellement que l’une des deux est homosexuelle, c’est dire ! – et à une troisième, prude et conservatrice, qui finira par assumer son émancipation, non sans avoir été violée par son fiancé, aussi brutal que conservateur (et musulman, cela va de soi).

Rien ne manque au scénario, pas celui du film mais celui de sa sortie publique, puisque la réalisatrice est victime de l’inévitable fatwa, preuve s’il en est que sa critique vise juste et qu’elle fait mal aux méchants de l’histoire. Une fatwa d’autant plus exceptionnelle qu’elle est sans précédent puisque, selon la réalisatrice interviewée dans Le Point, il faut remonter 70 ans en arrière pour trouver un tel précédent en Palestine (???). Il suffit de se donner la peine de fouiller un peu le net (mais c’est vrai qu’il faut le faire en arabe) pour retrouver la « fatwa » en question, aussi « dramatique » que toutes les mises en garde des autorités catholiques par exemple. Si un obscur Conseil musulman des avis religieux (Al-majlis al-islâmî lil-iftâ’) a, de fait, produit un texte pour dire tout le mal qu’il pense d’un film qui, aux yeux de ses membres, se moque des valeurs de la société, « y compris religieuses », et même si le mot fatwa fait surgir, imparablement, dans l’esprit du lecteur occidental les exemples  célèbres de Salman Rushdie et Naguib Mahfouz (et de bien d’autres moins connus), il n’y a dans le cas du film de Maysaloun Hamud aucune menace à l’encontre de la réalisatrice, mais une injonction aux fidèles pour qu’ils boycottent ce film pernicieux (exactement ce que demandent par ailleurs les autorités palestiniennes d’Al-Fahm, ville de Galilée dont les édiles sont très fâchés de la mauvaise image donnée de leur ville dans ce film abondamment primé à l’étranger).

Cette manière de s’emparer de productions artistiques, en l’occurrence arabes, pour en modifier l’intention originelle en les plaçant dans un contexte qui n’est pas le leur n’a fait que s’accélérer depuis que l’islam – en bloc, sans nuances et sans historicité – a remplacé dans les imaginations crédules le bon vieil épouvantail communiste. Mais, dans le cas palestinien, ce détournement sous prétexte de menace islamiste est encore plus exaspérant parce qu’il vient s’ajouter à d’autres filtres, tout aussi arbitraires, qui rendent dès lors la lecture de telles œuvres presque impossible. Parce qu’elles sont femmes, arabes (musulmanes ou non, pratiquantes ou non) dans un pays qui se définit lui-même comme un État juif, on se demande comment les jeunes réalisatrices palestiniennes peuvent espérer faire entendre leur voix pour elles-mêmes, et non pas pour ou contre telle ou telle cause qu’on leur prête.

Pour s’en tenir à l’exemple retenu dans ce billet, il va de soi que l’accent si souvent mis sur la question féminine ou religieuse a pour résultat – sinon pour objectif dans certains cas – d’éviter d’aborder une autre question, plus classiquement politique, celle du racisme de la société israélienne vis-à-vis d’une partie de la population dont elle peine (c’est une litote) à reconnaître l’existence. La « briseuse de tabou », comme l’appelle Paris-Match peut bien s’échiner à rappeler que son film propose une critique sociale qui n’épargne personne (« No one should feel good after the movie, neither Israelis nor Palestinians in this society »), il est clair que son travail sera immanquablement réduit aux seuls aspects qui ne mettent pas en cause des interdits plus sacrés encore, ceux de l’occupation de la Palestine et de ses conséquences.

Au moins, dira-t-on, il a le mérite d’exister ce film ! Car autant dire que le défi est plus grand encore, voire totalement insurmontable, pour d’autres femmes, qui ont fait le choix, quant à elles, d’une démarche presque inverse, à savoir partir de la situation politique pour étendre leur analyse à d’autres aspects de la vie en société, et notamment celui de la domination masculine. Raison de plus pour signaler ici les réalisations, moins « professionnelles » peut-être et en tout cas totalement ignorées par les médias (cet article en anglais malgré tout), des « femmes pour le changement » (Nisâ’ min ajli al-taghyîr) qui organisent à Gaza, pour la seconde année consécutive, le Festival des films de la femme (al-karnafâl al-sinimâ’î li aflâm al-mar’a), avec des productions qui dénoncent par exemple les mariages entre enfants de plus en plus fréquents dans une société abandonnée du monde, mais qui racontent aussi ce qui se passe durant les cinq minutes que les autorités israéliennes laissent aux familles pour abandonner leur maison qui va être bombardée…

Le sport comme combat : la défaite de juin 2017 (2/2)

Adieu à beIn Sports, bienvenue à PBS

Avec une brutalité qui étonne au regard des traditions locales, davantage portées à d’infinies et subtiles négociations où il convient en principe d’éviter à l’adversaire une humiliation totale, l’Arabie saoudite et les Émirat ont donc édicté leurs « 13 commandements » à l’émirat du Qatar qui, bien entendu, juge que ces demandes ne sont « pas raisonnables ». Parmi les exigences de cette diplomatie aux allures de sport de combat et qui doit se conclure par un KO figure en bonne place celle de la fermeture d’Al-Jazeera, à laquelle doit s’ajouter, pour faire bonne mesure, celle de plusieurs sites d’information en ligne : Arabi21 (généraliste en arabe), Rassd (proche des Frères musulmans), Al-Arabi Al-Jadid (vitrine libérale bilingue, très inégale, confiée à l’ex-député palestinien Azmi Bishara عزمي بشارة ) et Middle East Eye (le plus intéressant à mon avis, en anglais et en français, avec quelques belles signatures).

À ma connaissance, la liste ne fait pas mention d’un autre joyau de la couronne médiatique qatarie, à savoir le groupe beIN media dont le patron, Nasser Al-Khelaïfi, est aussi celui du PSG (le club de foot de Paris pour ceux qui l’ignoreraient). Axé sur les événements sportifs, ce réseau international, avec des branches en France, Espagne, Australie, Turquie… et qui emploie quelque 2 500 employés de par le monde, subit à son tour les attaques saoudo-émiriennes depuis que le président de la Shamas (Saudi Media City) de Riyad a annoncé, il y a une dizaine de jour, le lancement, aussi rapide que possible, de PBS, une nouvelle chaîne sportive. Selon les sources, il s’agit, au choix, de « briser le monopole qatari sur les compétitions mondiales » , ou encore, en moins agressif, de « trouver une alternative au blocage de beIN » (version du Arab News, quotidien anglophone saoudien), notamment pour les téléspectateurs du Golfe privés de décodeurs depuis le 14 juin (voir le précédent billet).

En tout état de cause, le programme est aussi ambitieux qu’un jeune prince du Golfe pressé d’arrivé au pouvoir : déjà, un canal a été ouvert sur Arabsat (projet panarabe devenu quasi propriété exclusive des Saoudiens) pour la chaîne PBS dont les réels débuts se feront en décembre. 5 canaux HD pour commencer et 11 par la suite, un projet à hauteur de 7 milliards de dollars paraît-il… Pour faire tourner la boutique, et comme une sorte de match retour contre Al-Jazeera qui avait profité, pour son lancement, de bons professionnels en principe formés par la BBC pour les Saoudiens, la nouvelle chaîne sportive saoudienne devrait récupérer nombre de journalistes sportifs qui ont « choisi » de quitter la chaîne qatarie beIn sports (dès le 7 juin pour les premiers d’entre eux).

La véritable différence par rapport à beIN, c’est que les programmes de PBS ne seront pas chiffrés et donc gratuits, une excellente manière, surtout pour les (a)mateurs de sport à la télévision arabes ou même français, de vider de ses abonnés la chaîne qatarie, et de se faire beaucoup d’amis parmi les amateurs (arabes ou non) de sport. Pour autant, le combat pour la conquête des ondes sportives n’est pas gagné d’avance pour les Saoudo-émiriens. En effet, les accords de diffusion signés par beIN prévoient de lourdes sanctions financières au cas où ses émissions ne parviendraient pas à sa clientèle régionale, soit parce que le Qatar refuserait de servir certaines zones (ce qui n’est pas au programme), soit parce des pays priveraient leurs citoyens d’un signal en provenance d’un pays honni (d’où la solution actuelle des pays du bycott, qui consiste à supprimer les décodeurs !)

Plus compliquée encore est la question des programmes. Même si elle a été dépossédée de quelques-unes de ses émissions phares (Ligue des champions et Ligue Europa), beIN conserve ses droits pour l’essentiel des grandes compétitions sportives pour plusieurs années encore. Pirater la chaîne en transmettant illégalement, un match peut coûter très cher : 2 milliards de dollars par exemple pour la télévision égyptienne qui n’avait pu résister au plaisir d’offrir à ses téléspectateurs la rencontre entre l’équipe nationale et le Ghana lors de la dernière Coupe d’Afrique. Une autre solution consisterait à racheter leurs droits à d’autres chaînes, mais cela risque d’être fort long et compliqué. Il n’est donc pas impossible que les très violentes menaces saoudo-émiriennes tournent aux rodomontades, sur la scène sportive comme sur le reste, le « vilain petit Qatar » se révélant plus vaillant que prévu…

Après la défaite de juin 67 qui précipita le déclin de l’arabisme, suivie par la mort de Nasser quelques années plus tard, rien ne semblait devoir s’opposer à l’hégémonie, dans la région et sans doute au-delà, de l’Arabie saoudite, porteuse d’un contre-projet d’union islamique en guise d’alternative à l’échec des régimes se réclamant du nationalisme arabe. Tout juste 50 ans plus tard, on peut imaginer que l’aventurisme de quelques jeunes décideurs, les « deux Mohammed » (d’Arabie saoudite et des Emirats) comme les appelle une partie de la presse régionale, entraîne une nouvelle défaite, prélude nécessaire à des changements radicaux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le monde arabe en a besoin.

Le « roman national » arabe et ses médias : un rêve impossible ?

Dans la partie du monde qui m’intéresse dans ces billets, les choses vont si mal que je n’ai pas le cœur de me plonger dans un de mes commentaires habituels. Si je le faisais, j’aurais peur de donner l’impression que je passe sous silence le drame des coptes égyptiens (et des Egyptiens en général), celui des Syriens, des Yéménites, des Libyens, des Irakiens, des Bahreinis, pour s’en tenir à ces seuls exemples.

Je mets tout de même en ligne l’extrait d’un texte publié par la revue Vacarme (n°76, été 2016). La totalité de l’article se trouve bien entendu dans la revue, qu’il faut soutenir, et, à défaut, sur le portail HAL-archives ouvertes, ici.

(…) Les médiations techniques du roman national arabe

En revanche, toute la seconde partie du xxe siècle peut-être analysée, du point de vue de la scène médiatique arabophone, comme une série de solutions réanimant, même provisoirement, la circulation des idées nécessaires au roman national arabe. Symboliquement, les contraintes
entravant les échanges entre les pays de la région furent une première fois levées au temps de l’arabisme triomphant. Alors que la figure de Nasser emplissait toute la scène politique régionale et même internationale, l’utilisation d’un nouveau média, la radio, permit à nouveau le partage du « rêve arabe ». Venue du Caire, celle que l’on appelait la Voix des Arabes (Sawt al-‘Arab) s’adressait à tous les membres de la nation. Bien au-delà de l’espace national égyptien par conséquent, même si ce message était plus souvent qu’à son tour diffusé en dialecte local, à l’image de la plupart des discours du raïs d’ailleurs (à cette différence près que l’égyptien, grâce à la diffusion auprès du large public de ses productions culturelles, était presque devenu, pour nombre d’auditeurs, une sorte de seconde langue nationale).

La défaite de 1967 vint briser, sur le plan politique, une dynamique que la création des chaînes nationales, à diffusion hertzienne à l’époque, redoubla sur le plan médiatique. À nouveau,le roman national arabe se heurta aux frontières étatiques, à un moment où il subissait la concurrence de plus en plus affirmée de l’islamisme politique. Néanmoins, une brèche fut ouverte dans cette nouvelle clôture par les avancées techniques réalisées dans le stockage du son, en l’occurrence la diffusion massive de la cassette audio qui joua par ailleurs un rôle si important dans la révolution iranienne de 1979. Mais, précisément, cette nouvelle possibilité de circulation transnationale profita davantage aux acteurs de l’islam politique, dont la propagande, largement oralisée, résonnait favorablement aux oreilles d’un public familier du registre religieux. De leur côté, les soutiens du nationalisme, ultimes héritiers d’un roman national dévalué politiquement, restaient fidèles à la rhétorique qui les avaient si bien servi jusqu’alors, sans comprendre qu’ils avaient perdu bien souvent l’appui des appareils d’État, et sans avoir gagné celui des nouveaux publics arrivés à l’écrit grâce aux progrès de l’éducation.

La décennie suivante, celle des années 1980, vit une autre avancée technique, celle de la composition électronique et de la transmission numérique des données. L’association de l’une et de l’autre permit à la presse arabe d’effacer les barrières politiques qui avaient entravé la marche de son développement, en lui permettant de renouer avec les promesses de la Renaissance arabe. Différents journaux (Al-Hayat, Al-Sharq al-awsat, Al-Quds al-‘arabi, Al-Qabas…) furent alors créés à l’étranger (Londres en l’occurrence), en dehors du monde arabe et à l’écart de ses susceptibilités étatiques par conséquent, mais en gardant la possibilité, par le biais d’éditions électroniques locales, de s’adresser simultanément à l’ensemble du public arabophone. Pour autant, c’était toujours une partie restreinte de la nation à qui s’adressaient ces nouveaux médias transnationaux car leur diffusion restait doublement limitée : d’une part, en raison de l’obstacle de la langue écrite, fidèle aux canons traditionnels, même si cet obstacle était moins infranchissable qu’au début du siècle pour un nombre toujours plus grand de lecteurs potentiels ; de l’autre, par celui du coût, particulièrement élevé pour ce type de presse, dès lors réservée à une élite urbaine très réduite.

L’apparition des premières chaînes satellitaires, quelques années plus tard, entraîna une nouvelle modification radicale des données. En dépit des résistances des États, alarmés de se voir privés de leur monopole sur la diffusion télévisée, ce type de diffusion, inauguré pour le monde arabe en 1991 avec la chaîne généraliste saoudienne MBC, devait connaître une montée en puissance qu’illustra, quelques années plus tard, le phénoménal succès d’Al-Jazeera à partir de 1996. Particulièrement remarquable, en particulier à ses débuts, au regard de la médiocrité de l’offre télévisée arabophone, la chaîne qatarie suscita d’autant plus l’adhésion du public qu’elle était la première à s’être largement affranchie de la plupart des contraintes qui, jusqu’alors, avait empêché les médias locaux d’être à la hauteur des ambitions du « rêve arabe » : la réception par satellite assurait une couverture à l’échelle de la nation, la diffusion télévisée facilitait considérablement la perception d’un discours utilisant (mais pas exclusivement, en particulier dans les talk shows) l’arabe standard, par ailleurs de mieux en mieux perçu grâce aux progrès de la scolarisation, tandis que les contraintes financières étaient inexistantes grâce au « mécénat » de l’Émirat du Qatar, par ailleurs bien décidé, en réunissant les meilleurs professionnels de tous les pays arabes, à s’imposer comme une grande puissance régionale.

Mais précisément, les ambitions de l’Émirat devaient nécessairement aller à l’encontre du positionnement initial d’une chaîne en quelque sorte au service de la nation arabe : plus le poids stratégique du Qatar se confirmait et moins Al-Jazeera pouvait prétendre incarner « la voix des Arabes ». Structurelle, la tension entre ces deux pôles est devenue telle, à partir des événements de l’année 2011 notamment, que l’aura de la chaîne a commencé à diminuer, de manière irréversible peut-on penser. En réalité chaîne satellite d’un État, en dépit de son statut fictivement privé, Al-Jazeera avait pu lever, durant un temps en tout cas, la plupart des contraintes qui n’avaient cessé de peser sur la médiatisation du roman national arabe. À l’exception d’une, à tout le moins, celle qui s’opposait à ce qu’une capitale périphérique – Doha en l’occurrence, quelle que soit sa richesse – puisse incarner le « cœur battant de l’arabité » (ce qui n’était pas aussi impossible pour Le Caire, au temps de Nasser).

En l’absence d’une « capitale » arabe reconnue par l’ensemble des acteurs concernés (même si, parmi celles qui n’ont pas été détruites par la guerre, ils s’en trouvent qui s’imaginent mériter ce titre…), les techniques numériques ont apporté une solution : faute d’un seul lieu central d’émission rayonnant dans toute la région, il reste toujours possible, grâce au développement d’internet, d’imaginer un roman national arabe qui se diffuse de manière réticulaire, par une constellation d’acteurs utilisant les multiples réseaux sociaux qui ont pris une importance considérable depuis au moins une décennie. Inexistants ou presque comme fait social au passage du millénaire, les internautes arabes sont toujours plus nombreux, au point de représenter dans peu de temps (2018) plus de la moitié de la population totale. Une telle évolution a pu faire croire trop facilement à des bouleversements immédiats sur le plan politique, ce qui n’exclut pas, loin de là, que le regard que le monde arabe porte sur lui-même soit profondément changé par cette nouvelle forme de communication (tout comme l’irruption de l’imprimé a étroitement participé à la fabrique de son histoire moderne, il y a un siècle et demi de cela). De fait, si l’on peut estimer, surtout rétrospectivement, que les soulèvements dans de nombreux pays de la région en 2011 ne méritaient pas forcément le nom de « printemps », rien n’est venu contredire le qualificatif d’« arabe » qu’on leur a apposé. Les destinées, presque toujours négatives, qu’ont connu ces mouvements n’ôtent rien au fait qu’ils témoignent à leur façon, de par la manière dont ils se sont influencés les uns les autres, de la capacité des nouveaux médias à prendre en charge et à relayer le rêve d’un roman national arabe. Rêve qui reste encore à construire…

Sara Grira : À propos de Nike et du hijab… et du féminisme orientaliste

Modeste contribution au combat des femmes pour la reconnaissance de leurs droits, je propose cette semaine une traduction d’un texte de Sarah Grira (سارة قريرة) récemment publié dans Al-Akhbar.

En feuilletant la masse d’articles qui, le 8 mars, font de la femme, de ses droits et du féminisme le sujet du jour (comme une sorte d’acte de contrition annnuel), mon attention a été attirée par une brève, publiée sur le site du Telegraph : la société Nike a l’intention de commercialiser un voile conforme à la mode sportive islamique, une annonce qui fait le bonheur des « sportives musulmanes » (et pas forcément celui des musulmanes voilées).

Comme je me considère comme une féministe et que je m’intéresse à tout ce qui peut contribuer à ce que les femmes jouissent de leurs droits, je me suis naturellement réjouie de voir que celles qui ont choisi de porter le hijab puissent enfin participer à des compétitions sportives professionnelles et modifier ainsi l’équation simpliste qui, pour beaucoup, hommes et femmes confondus, fait d’une voilée le synonyme d’une femme soumise au pouvoir d’un mâle, qu’il s’agisse d’un père, d’un frère ou d’un mari. En même temps, j’étais quelque peu étonnée, pour ne pas dire stupéfaite, par l’attitude positive, voire militante, de la société Nike. Franchement, on n’y a pas été habitué de la part d’une marque qui fait fabriquer ses produits par les enfants des pays du Sud en échange d’une poignée de dollars, pour les revendre ensuite dix ou cent fois leur prix. À la recherche d’une réponse, j’ai regardé la vidéo promotionelle que Nike a tourné à cette occasion, avide de découvrir les premières images de ce combat féministe. Et voilà ce que j’ai trouvé : sur fond d’une musique de plus en plus exaltée, une voix de femme, avec l’accent du Golfe, évoque les multiples défis que doivent affronter les femmes – voilées ou non – quand elles choisissent de pratiquer le sport professionnel. De temps à autre, surgissent des images dignes de Lawrence d’Arabie : un cavalier bédouin dans le désert, une femme aux yeux lourdement fardés portant de lourds colliers en or, des terrasses de maisons qui m’ont rappelé des séquences de Homeland, le feuilleton tellement critiqué pour son racisme. Je me suis alors demandé si la majorité des sportives arabes, et celles qui sont voilées en particulier, venaient de ce genre d’endroit ou bien de villes modernes, comme dans la plupart des capitales arabes ? En fait, est-ce que ces sportives voilées ne vivent pas dans le monde arabe, au contraire de l’épéiste américaine Ibtihaj Muhammad ou de Halima Aden, le mannequin, voilé, qui a fait sensation lors du dernier défilé de Max Mara à Milan ?

Puisque j’évoque la mode et ses défilés (d’autant plus que c’est la semaine de la mode à Paris), certains se souviendront peut-être de la polémique suscitée il y a tout juste un an par les propos de Laurence Rossignol, ministre française de la Famille, des Enfants et des Droits des femmes. Évoquant ce qu’elle appelait « la mode islamique » que commençaient à adopter de grandes marques internationales, elle avait comparé les femmes qui portaient le hijab aux « nègres (sic) qui étaient pour l’esclavage », se conformant ainsi au discours féministe officiel sans s’arrêter aux multiples considérations économiques qui avaient poussé des marques aussi célèbres que Dolce & Gabbana à se lancer sur ce marché décrit, à tort, comme « religieux ».

Dans ce monde néo-libéral qui aspire à tout transformer toute valeur d’usage en valeur d’échange, ou encore, pour ne pas s’en tenir au seul vocabulaire marxiste, à transformer toute chose, matérielle ou non, en produit destiné à la vente et à l’achat, il convient peut-être d’abandonner des binarismes sommaires tels que « religieux/laïc », ou « moderne/réactionnaire », pour effectuer un sauf qualitatif qui nous permette d’aborder ce genre de phénomènes (ainsi que les banques islamiques ou encore le marché du halal), non pas du point de vue religieux ou féministe comme on le fait, mais dans une perspective économico-capitaliste. On comprendra alors que les grandes marques mondiales ne se préoccupent guère d’aller à l’encontre des principes adoptés dans les sociétés européennes pour peu que leurs profits soient assurés. Le destin du féminisme, comme tout combat mené par des forces de gauche, c’est de refuser toute forme de domination et d’exploitation, joliment « maquillée » ou non.

Scandale à la Fifa en version arabe : la double trahison de Jibril Rajoub.

Jibril Rajoub, Sepp Blatter et le sabre offert par l'Arabie saoudite au patron de la Fifa.

Jibril Rajoub, Sepp Blatter et le sabre offert par l’Arabie saoudite au patron de la Fifa.

Avec le patron de la Fifa – Moammar Kadhafi, Saddam Hussein et quelques autres peuvent en témoigner – c’est un peu comme avec les dictateurs arabes : on cajole le « parrain » pendant des années jusqu’à ce qu’au moment où on le lâche sans trop être regardant sur les moyens. Mais il y a un autre parallèle possible entre le monde du foot et la géopolitique du Moyen-Orient : il y a tellement de sombres combines entre « frères arabes » qu’à la fin c’est toujours Israël qui gagne. Moins relayé par tous les médias du monde que les affaires de corruption soulevées par la Justice étasunienne, le scandale de la Fédération de Palestine de football n’a pas fini de faire parler de lui dans la région.

Le scandale est double en fait, puisqu’il concerne à la fois le vote de la Fédération de Palestine qui est allé à Sepp Blatter et non pas au candidat jordanien, le « prince Ali », mais également (et surtout) le retrait soudain de la demande d’exclusion de la Fifa de la Fédération israélienne, pourtant envisagée depuis (au moins) une bonne année (voir ce précédent billet). Au cœur de l’affaire, un même homme, dont la probité morale et politique est sans doute le reflet fidèle de ce que l’on trouve au sein de la Fifa, comme pourrait le confirmer Michel Platini…

Ayant purgé au total une vingtaine d’années de détention dans les prison israéliennes, Jibril Rajoub est expulsé (ce n’est pas si fréquent) au Liban. Après un détour du côté des organisations de la résistance palestinienne à l’étranger, il devient vers 2002 le Conseiller national de sécurité de Yasser Arafat, alors très affaibli tant politiquement que physiquement. Le major-général Jibril Rajoub, dont le nom est associé à la répression féroces des mouvements de la résistance islamique, ne fait pas vraiment mystère de ses ambitions politiques qui semblent pourtant sans espoir après son échec aux élections législatives de 2006 et ses nominations, moyennement prestigieuses mais certainement gratifiantes, à la tête du Comité olympique palestinien et de la Fédération de football.

Avec ses dernières maladresses, marquées de pas mal d’outrecuidance, cet homme, continue à se créer pas mal d’ennemis. En Jordanie pour commencer, où sa « trahison » – comprendre le fait qu’il n’ait pas voté pour le prince Ali, troisième fils de feu Sa Majesté Hussein, candidat à la présidence de la Fifa – a mis en fureur une bonne partie de l’opinion pour laquelle l’amour de la famille hachémite est presque aussi sacré que celui du ballon rond. Il faut dire qu’en l’occurrence Jibril Rajoud a eu un comportement d’une balourdise suicidaire. Au lieu de laisser planer le doute sur son vote, comme le lui aurait conseillé le président Abbas qui s’y connaît en louvoiements politiques, le patron de la Fédération palestinienne n’a rien trouvé de mieux que d’avouer à qui était allé sa voix, puis de se contredire en affirmant le contraire, avant d’avancer pour toute défense que ce n’était guère d’importance au regard de la large victoire finale ! Mieux, son immense satisfaction s’est affichée sur tous les écrans du monde à travers une photo où on l’on voit le major-général brandir un sabre d’opérette en or massif (offert par les Saoudiens, les Palestiniens n’en ont pas les moyens sans doute) lors du sacre de son très cher (c’est le cas de le dire) Sepp Blatter, présent « par hasard » sur le cliché comme il ne craindra pas de l’affirmer !

On en rirait s’il n’y avait pas le risque de graves conséquences. En Jordanie où la situation économique et politique est déjà fort tendue, l’opinion publique s’est enflammée à la nouvelle de cet affront, en réclamant qu’il soit déchu de sa nationalité jordanienne (dont personne ne se souvient comment il l’a obtenue ) et qu’on l’empêche ainsi de rentrer en Palestine « désoccupée » (car les Palestiniens des « Territoires » n’ont « naturellement » pas le droit de transiter par l’aéroport de Tel-Aviv). Les autorités ont calmé le jeu et, en se faisant tirer l’oreille, accepté un transit à la sauvette, sans même un passage par le salon d’honneur des VIP (quel affront!) Aux dernières nouvelles, Jibril Rajoub pourrait bien perdre son passeport jordanien, un élément de plus dans la question assez explosive du statut national des Jordaniens d’origine palestinienne qui se voient retirés pour certains, et selon toutes sortes de procédures fort complexes, leur nationalité depuis une bonne dizaine d’années.

J. Rajoub, S. Blatter et O. Eine, responsable de la Fédération israélienne.

J. Rajoub, S. Blatter et O. Eine, responsable de la Fédération israélienne.

Pour bien des observateurs, Abdel-Bari Atouan par exemple, cette faute politique n’est rien au regard de la gestion calamiteuse de l’autre dossier, relatif cette fois à l’expulsion d’Israël de la Fifa, en raison de ses pratiques discriminatoire à l’encontre des joueurs, arbitres et entraîneurs de football vivant dans les « Territoires ».

Annoncée de longue date et rappelée encore un mois avant la désormais célèbre réunion de Zurich, l’affaire se présentait pourtant plutôt bien pour la Fédération de Palestine de football. Il faut dire que la liste des exactions de la puissance occupante est fort longue : refus de création d’installations sportives et de laisser-passer pour les compétitions, sanctions à cause de drapeaux palestiniens alors que les insultes racistes des Israéliens sont ignorées, pour ne rien dire du reste, les footballeurs auxquels on brise les jambes par exemple (liste détaillée ici). A en croire certains témoignages, une majorité de fédérations étaient prêtes à voter l’exclusion, au moins temporaire, d’Israël, à l’occasion du fameux rendez-vous de Zurich.

Coup de théâtre, le jour même de la réélection de Sepp Blatter, Jibril Rajoub annonçait à la stupéfaction générale que la Fédération de Palestine retirait sa demande d’exclusion, pour se contenter de la mise en place d’un comité international de surveillance. Un repli stratégique, selon le responsable palestinien qui commet la nouvelle maladresse de se laisser prendre en photo avec son homologue israélien tandis que Benjmain Netanhyahou exulte à ce triomphe ! En Palestine, des forces politiques comme le FDLP ou le Hamas crient au scandale, tandis que nombre d’observateurs, sur place ou à l’étranger, serrent les poings de rage en soulignant, une fois de plus, l’amateurisme (si on veut être très gentil) ou encore la servilité pathétique (pour les plus critiques) des dirigeants palestiniens.

Plusieurs explications sont avancées à ce revirement qui ne peut que décourager ceux qui s’efforcent de lutter pour les droits des Palestiniens, à commencer par les deux militantes qui avaient réussi à perturber la belle organisation du congrès de la Fifa. Certains pensent que ce sont les pressions de nombreuses fédérations occidentales qui ont réussi à faire plier la Fédération palestinienne, à moins que les responsables de l’Autorité aient pris peur des conséquences de leur acte, eux dont les privilèges sont encore plus fragiles que leurs maigres pouvoirs ; d’autres affirment que Jibril Rajoub aurait en réalité suivi les injonctions du Qatar, dans un vaste deal visant à assurer la réélection de Blatter et le maintien dans l’émirat du Mondial de 2022. En tout état de cause, la manière dont ce dossier a été mené renforce dans leurs certitudes tous ceux qui pensent que les actuelles « autorités » palestiniennes sont incapables de la moindre politique nationale.

Le roman arabe, une fiction qui n’est pas sans prix

Dans l'exposition du prix Katara, on pose devant le portrait du grand ancêtre, Taha Hussein

Dans l’exposition du prix Katara, on pose devant le portrait du grand ancêtre, Taha Hussein

Alors que le « monde arabe » s’enfonce toujours un peu plus dans le chaos, on a peine à croire que la région a pu vibrer, depuis la « Renaissance » du XIXe siècle (nahda), à l’unisson de ses écrivains, interprètes de ses rêves d’indépendance et de progrès. Un silence de mort règne là où résonnait, il n’y a même pas une décennie, la parole vivante d’un Mahmoud Darwich pour ne prendre que cet exemple. Les royaumes et émirats pétroliers du Golfe achètent désormais, à grands coups de prix richement dotés, ce qui passe pour la création littéraire actuelle.

Comme le rappelle Yazan El-Hajj, c’est à partir de la fin des années 1980 que différents États ont créé ces compétitions prestigieuses, le plus souvent achetées clés en main à des institutions anglo-saxonnes trop heureuses d’exporter leur modèle pour s’interroger sérieusement sur l’inscription de leurs pratiques dans le tissu culturel local. Non sans argument, il explique ainsi qu’on a vu au fil des ans se mettre en place une « cartographie falsifiée » de la création littéraire, une sorte de « Ligue arabe des lettres » qui a contribué, en dépit d’une relative diversité nationale des auteurs récompensés pour faire plaisir à tout un chacun, à imposer toujours davantage la domination totale de la forme romanesque, au détriment de la nouvelle, pourtant essentielle dans la constitution d’une prose arabe moderne.

Mais l’inflation des prix littéraires s’accompagne d’autres effets pervers. Lui-même récompensé (par le prix Mahfouz, qu’organise depuis 1996 l’Université américaine du Caire et qui est un des rares à avoir quelque crédit dans le milieu littéraire), le romancier Khalil Suwayleh, à l’occasion d’une enquête où bien des auteurs ont réclamé l’anonymat, dit tout haut ce qui se raconte à voix basse depuis pas mal de temps. A savoir que le travail des écrivains s’inscrit de plus en plus dans la logique qu’impose le marché des prix. Comme les stars de la fiction arabe peuvent imposer à leur éditeur que leur texte soit énergiquement recommandé à tel ou tel jury, les jeunes romanciers, se sachant plus ou moins exclus d’entrée de jeu par ce système, s’efforcent de suivre à la lettre la recette qui doit conduire au succès : un terroriste par ci, un homosexuel persécuté par là, les ingrédients pour faire prendre la sauce sont bien connus ! Les débutants ne sont pas les seuls d’ailleurs et leurs aînés se prêtent aussi à ce que le romancier syrien Khalil Al-Neimi appelle, non sans raison, une avilissante foire aux enchères.

Dans des compétitions qui rassemblent des centaines d’œuvres, les jurys sont forcément suspectés de ne pas être des modèles de rigueur. L’été dernier, un critique saoudien a fait beaucoup de vagues en s’en prenant au très célèbre International Prize for Arabic Fiction, décerné par Abu Dhabi depuis 2007. Plus connu sous le nom de Booker arabe, cette récompense est devenue le Saint Graal rêvé par tous les auteurs de la région. Savamment orchestrée tout au long de l’année avec des pré-sélections, une short list et la grande annonce finale, la compétition offre un concentré de manœuvres en tous genres, fausses déclarations, sorties fracassantes et autres coups bas en coulisses qui, sans grand rapport avec la chose littéraire, révèlent en revanche des enjeux éminemment politiques.

En effet, dans une région où les statistiques de lecture sont épouvantables – un quart de page par an et par habitant d’après une récente enquête du Conseil supérieur de la culture égyptien – les conséquences néfastes des nombreuses et somptueuses récompenses ne sont pas seulement littéraires. Les enjeux de pouvoir associés à ces prix sont même très évidents comme le montre à loisir le lancement de la dernière initiative en date, le prix Katara. Celui-ci, dernier né des grands prix littéraires régionaux, met sur la table quelque 650 000 dollars, « quatre fois plus que le prestigieux Booker arabe » comme le proclame ingénument la maigre notice qui lui est consacrée sur Wikipedia ! Les responsables qataris s’en cachent à peine : leur munificence toute princière a surtout comme objectif de damer le pion aux frères arabes du coin, en l’occurrence les Émirats arabes unis !

Auteur et critique égyptien, Sayyid Mahmood éclaire d’un jour cruel cette cuisine prétendument littéraire aux forts relents de soft power. Publié plusieurs jours avant l’annonce des résultats, son article n’en déroule pas moins l’essentiel du palmarès pour ce qui est de la catégorie « romans publiés ». Son pronostic gagnant se fonde sur une analyse qui n’a rien d’artistique, bien au contraire. Partant du principe que les Qataris veulent faire un coup d’éclat et si possible faire oublier le succès du prix patronné par les voisins émiratis, il table sur le fait que les récipiendaires se trouveront nécessairement parmi les perdants des grands prix régionaux, à commencer par ceux du Booker arabe, nominés mais finalement écartés. Il annonce ainsi les succès, confirmés mercredi dernier, de l’Algérien Wassini Laredj, du Soudanais Amir Taj al-Sir et de l’Égyptien Ibrahim Abdel-Méguid.

Ce dernier offre d’ailleurs la triste et pénible illustration des fourches caudines sous lesquelles les romanciers acceptent de passer. Écrivain reconnu (plusieurs de ses livres sont traduits en français), partisan déclaré de la révolution dont il fut l’un des hérauts (à ne pas confondre avec héros), Ibrahim Abdel-Méguid se prête à ce jeu qui n’est pas loin d’être une mascarade. Comme l’ensemble de ses collègues, il fait semblant de croire que les autorités qataries, qui n’hésitent pas à emprisonner leurs poètes quand ils les dérangent, vivent un amour sincère avec les œuvres de fiction écrites en arabe… et il touche son chèque de 60 000 dollars. Et tant pis, comme le souligne Sayyid Mahmood, si le Qatar fait partie, avec l’Arabie saoudite et les Émirats, des grands argentiers financeurs des mercenaires qui dévastent les terres natales du roman arabe, la Syrie, l’Irak, après avoir garanti par leurs prêts généreux le succès de la contre-révolution en Égypte

Quand on repart, comme l’Algérien Wassini Laredj, avec 260 000 dollars de cash en récompense de la fiction qu’on a écrit, comment se priver de participer à cette célébration hypocrite d’une Nation arabe fêtant les meilleurs de ses écrivains (qui, dans bien des cas, auront plus de lecteurs en traduction que dans leur propre langue) ! Pour le dire autrement, après le Booker de la fiction arabe, le prix Katara souligne amèrement la triste conclusion du récit ouvert, il y a plus d’un siècle de cela, par les pionniers du roman arabe. A force de faux prix, la fiction arabe n’en a plus guère…

Une sélection de liens, tout aussi joyeusement critiques, sur les prix littéraires arabes :
– les réactions arabes au Nobel de littérature décerné au Turc Orhan Pamuk (le 22 octobre 2006)

– le prix Kadhafi, dignement refusé par l’Espagnol Juan Goytisolo mais avidement reçu par celui qui acceptera d’être un jour l’éphémère ministre de la Culture de Moubrak, avent d’être un temps celui de Sissi (le 7 février 2010)
– le Booker saoudien, Abdol Khal (le 7 mars 2010)
– un panorama des prix, à l’occasion du prix du cheikh Zayed (le 3 janvier 2011 )
Adonis éternel nominé au Nobel de littérature (2 octobre 2011).

 

 

Tueurs souriants : Mohamed Aboutrika et le maréchal Sissi

(Dessin de Carlos Latuff)

(Dessin de Carlos Latuff)

Les chiffres souffrent d’un peu d’imprécision mais, pour s’en tenir à ceux que fournit Human Right Watch, plus de 40 000 personnes ont été incarcérées en Egypte entre juillet 2013 et décembre 2014 pour des raisons politiques. En plus des 1 400 manifestants qui ont déjà trouvé la mort, des centaines de condamnation à la peine capitale attendent d’être exécutées (c’est le cas de le dire). En bonne place dans la file d’attente, Mohamed Morsi, président élu renversé par un militaire putschiste il y a bientôt un an et demi.

On n’en est pas encore là pour la dernière victime célèbre en date, mais cela pourrait venir. Mohamed Aboutrika, celui qui était encore récemment le capitaine de l’équipe nationale de foot, a vu ses avoirs au sein d’une société de tourisme être gelés dans le cadre d’une enquête pour complicité de terrorisme. L’homme qui a marqué 33 buts pour la sélection de son pays auquel il a apporté, ainsi qu’à son club, le Ahly, d’innombrables victoires, celui qui a été consacré, à quatre reprises, « meilleur footballeur d’Afrique », a en vain contesté cette décision. D’un strict point de vue légal, le crime qui lui est reproché pourrait le conduire jusqu’à l’échafaud, même s’il est probable que l’affaire n’ira pas jusque là. Malgré toute son arrogante stupidité, encore récemment démontrée lorsque le Garde des Sceaux a expliqué (avant d’être contraint à la démission) qu’il fallait être de bonne famille pour être magistrat et que cette fonction ne pouvait donc pas échoir à « un fils d’éboueur », la « justice » égyptienne n’osera sans doute pas affronter la colère de l’immense foule des supporters pour qui « le magicien » (un de ses surnoms dans les stades) est une icône nationale.

(Sur le maillot : "Nous sommes avec toi, ô Envoyé de Dieu")

(Sur le maillot : “Nous sommes avec toi, ô Envoyé de Dieu”)

En effet, à peine connue, la nouvelle a fait régir en masse les réseaux sociaux sur lesquels se sont créés toutes sortes de groupes de soutien, avec des mots-dièses tels que #Aboutrika_n’est_pas_un_criminel ou encore #Aboutrika_ligne_rouge (#أبوتريكة_خط_أحمر). Dans un pays où il n’est pas sans risque de s’opposer publiquement au régime militaire, même les milieux sportifs se sont mobilisés. On a ainsi vu des joueurs, et jusqu’à des commentateurs sportifs, prendre ouvertement parti pour l’ancien capitaine qui a pourtant officiellement « déchaussé ses crampons » depuis bientôt un an et demi. En plus d’être un footballeur légendaire, Mohamed Aboutrika est en effet un homme d’exception dont les engagements tranchent dans un milieu où la tête sert plus à marquer des buts qu’à formuler des idées. A plus d’une reprise, il a ainsi profité de la présence des caméras sur le terrain pour manifester, tantôt son désaccord avec les caricatures insultantes contre le prophète de l’islam, tantôt sa solidarité avec les victimes des bombardements israéliens sur Gaza (en 2008).

S’il affirme n’avoir jamais milité pour eux, Aboutrika n’a jamais fait mystère non plus de ses sympathies pour les Frères musulmans – lesquels ont tout de même été portés au pouvoir par une majorité de votants s’exprimant dans un vote jugé plus démocratique qu’il n’est de coutume dans ce pays, faut-il le rappeler. Lorsque le Conseil suprême des forces armées était encore au pouvoir, avant l’élection de Morsi, il avait ainsi refusé de serrer la main du maréchal Tantawi, alors président par intérim, puis celle du ministre des Sports, en signe de protestation contre le massacre de quelque 72 supporters de son club dans un stade de Port-Saïd. De l’avis de beaucoup, une véritable embuscade tramée par la police pour se venger des « ultras », ces groupes de supporters, extrêmement organisés, qui ont joué un rôle important lors des affrontements révolutionnaires.

Comme à l’accoutumée, le régime égyptien a « lâché les chiens » pour tenter de salir la réputation d’un homme dont la générosité et la rigueur morale étaient jusque-là montrées en exemple (récemment encore, il aurait financé le pèlerinage de familles de victimes de la révolution, parmi lesquelles se trouvaient des policiers et des militaires). Dans les médias, on se dépense par conséquent beaucoup pour expliquer que personne ne saurait se soustraire à la loi, pas même l’idole des foules égyptiennes, le « tueur souriant » – القاتل الباسم : autre surnom de cet attaquant hors-pair à l’élégance inégalable. Il n’empêche que, dans son entourage, on se demande si le caudillo égyptien n’a pas fait une erreur de calcul : comme le dit en substance James Dorsey, observateur attentif du « monde turbulent du football au Moyen-Orient », en s’attaquant à une figure aussi populaire auprès de ses concitoyens, tous partis confondus, le maréchal Sissi, cet autre « tueur souriant », au sens propre de l’expression cette fois, a peut-être pris le risque de déclencher un mouvement d’opinion aux conséquences imprévisibles.