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La genèse de la Kabylie, par Yassin Temlali

J’ai eu le plaisir d’écrire une postface à l’ouvrage Yassin Temlali, La genèse de la Kabylie. Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie (1830-1962), à paraître le 28 octobre 2015 aux éditions Barzakh. Quelques jours avant la sortie du livre, la voici pour les lecteurs de Textures du temps, qui trouveront également les bonnes feuilles dans le Huffington Post et el Watan.
كان لي شرف كتابة خاتمة كتاب ياسين تملالي عن ميلاد المنطقة القبائلية و جذور المسألة الأمازيغية في الجزائر بين 1830 و 1962   قبل صدور الكتاب بقليل لدى دار البرزخ في نهاية شهر أكتو بر الجاري، يمكن لقراء حبكات الزمن اكتشاف نص هذه الخاتمة هنا كما يمكن لهم اكتشاف مقتطفات من الكتاب على موقعي الوطن و الهفنجتون بوست الجزائر.س



L’originalité de l’ouvrage de Yassine Temlali que le lecteur vient d’achever est remarquable dans le contexte éditorial algérien. L’auteur y propose une synthèse nouvelle sur une question ancienne, celle de l’affirmation berbère, synthèse dont la nouveauté réside dans l’approche constructiviste adoptée. La notion d’approche constructiviste désigne l’histoire des phénomènes qui nous paraissent les plus naturels, les plus anciens, les plus constants, pour comprendre comment ils sont nés et se sont transformés dans le temps. Lorsque ces phénomènes relèvent d’identités collectives – comme c’est le cas ici avec le fait berbère –, l’approche se révèle d’autant plus fructueuse : ce sont en effet ces phénomènes que nous « essentialisons » le plus volontiers, dont nous considérons facilement qu’ils sont l’essence de ce que nous sommes et dont nous résistons à voir qu’ils sont construits, parfois de toute pièce, pour répondre aux enjeux d’un moment précis. Les considérer comme naturels fait intégralement partie de leur capacité à s’imposer et à se perpétuer.

L’approche constructiviste a été largement développée dans les études concernant les nationalismes, et en particulier les nationalismes européens, à partir de travaux désormais classiques d’Eric Hobsbawm et de Terrence Ranger sur l’invention de la tradition.1 En leur temps, ces auteurs mirent ainsi en lumière des constructions historiques mythologiques sur lesquelles se basaient certains nationalismes, même les plus modernistes ou à prétention scientifique. Mais l’application de leur approche à l’histoire du Maghreb et du Moyen-Orient n’a pas encore été assez systématique pour empêcher les usages politiques de l’histoire les plus caricaturaux.

Açif el-Hammam 2013 ©M. Rahal
Açif el-Hammam 2013 ©M. Rahal

L’Algérie ne fait pas exception. En ce qui concerne le nationalisme, on sait bien combien il est difficile de discuter sur des bases scientifiques de l’existence de la nation dès avant la colonisation, comme si l’apparition finalement récente d’une nation, au cours du xxe siècle, la disqualifiait, la rendait moins légitime. Par ailleurs, le discours (politique) sur l’histoire utilisé et manipulé d’abondance, avec des formes de discours particulièrement agressives, que certains chercheurs analysent comme le résultat de deux guerres – Guerre de libération nationale et guerre civile, qui furent toutes les deux des guerres contre les civils – marquent la façon dont on parle à la fois de la politique et de l’histoire. On voit ainsi régulièrement refleurir les accusations de traîtrise à l’égard d’acteurs de l’histoire, Messali Hadj étant celui qui en fait le plus fréquemment les frais. Discours virulents, anathèmes jetés à la tête de figures parfois disparues : tout se passe comme si le passé de la colonisation et de la guerre était le présent.

Dans ce livre, Yassine Temlali se focalise donc sur un autre sujet brûlant de l’histoire et de la politique algérienne : « la construction de la Kabylie ». Le sujet est complexe : la Kabylie est tout à la fois référence culturelle, linguistique, « identitaire » si l’on accepte ce terme au sens très flou, et pour certains peut-être, nationale.

Afin d’explorer la question de Kabylie à nouveau frais, Yassine Temlali la replace dans un ensemble de références également construites au fil du temps : le nationalisme algérien d’une part, et l’affirmation berbère d’autre part, pour décrire le rapport qu’elle entretient avec l’une et l’autre. La mise en perspective de la Kabylie et de l’Aurès est de ce point de vue passionnante, avec la question sous-jacente de savoir pourquoi l’affirmation culturelle ou régionale chaouie ne semble pas avoir la même puissance que l’affirmation kabyle ? Et comment la seconde est devenue le fer de lance de l’affirmation berbère ?

Pour explorer ces relations entre affirmation(s) berbère(s), construction de la Kabylie et nationalisme algérien, il faut aborder certaines questions de façon parfois frontale et y répondre non pas du côté du discours politique mais du côté de l’histoire. L’auteur nous rappelle alors que le discours historien comme discours scientifique est infiniment plus complexe que les grandes simplifications nécessaires aux usages du passé dans le cadre de constructions nationalistes, régionales ou identitaires. L’occupation française a-t-elle pu être un agent d’intégration des régions berbérophones à l’Algérie ? A-t-elle homogénéisé la Kabylie ? La révolte de 1871 a-t-elle vraiment été une révolte kabyle ? Y a-t-il eu une « politique kabyle » de la France ? Ou bien, pour la période plus récente de la Guerre d’indépendance, y a-t-il eu, au sein du FLN, une guerre entre les « Arabes » et les « Kabyles » ?

Açif el-Hammam 2013 ©M. Rahal
Açif el-Hammam 2013 ©M. Rahal

Pour traiter de ces questions, Yassine Temlali effectue un impressionnant travail de lecture critique des travaux antérieurs. Ici, la difficulté est double : d’une part, la science n’a jamais été indépendante du contexte politique, et même dans beaucoup de cas, comme l’ethnographie de la période française, elle était liée au pouvoir en place, quand elle n’était pas elle-même un instrument de domination. Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter les travaux anciens, mais que sans lecture critique, il est enfantin de les découper, les citer de façon utilitariste et d’en faire un usage politique immodéré. D’ailleurs, et c’est là la seconde difficulté, beaucoup de ces travaux anciens ont déjà été utilisés à différentes époques comme des raccourcis politiques prétendument légitimés par la science. C’est le cas du « mythe kabyle » de Charles-Robert Ageron, devenu – trop vite, comme le montre Yassine Temlali – un slogan pour ceux qui veulent disqualifier la revendication culturelle kabyle au prétexte que la particularité de la Kabylie aurait été inventée par la puissance coloniale, au nom des conceptions raciales décrites par Ageron. Cette section consacrée par Yassine Temlali au « mythe kabyle » est un parfait exemple de sa démarche : il s’agit de faire une lecture critique des auteurs les plus anciens (de Denis Diderot, pour son article sur les « Azuagues » dans L’Encyclopédie, à Émile Masqueray), de rediscuter précisément le sens du « mythe kabyle » tel qu’employé par Charles-Robert Ageron, tout en considérant également de façon critique les travaux les plus contemporains, ceux de Salem Chaker ou Maxime Ait Kaki, et la façon dont ces derniers ont utilisé les travaux plus anciens. Dès lors que ces lectures sont remises en contexte, la réalité historique retrouve de sa complexité.

Au-delà de ce seul exemple, Yassine Temlali parvient à effeuiller la superposition des couches de savoirs sur la Kabylie, la nation algérienne et le monde berbère : savoir géographique et sociologique d’Ibn Khaldun, récits non-écrits du passé, savoirs ethnographiques, savoirs historiens ainsi que leurs utilisations pour constituer différentes strates de récit à usage politique fort : discours colonialistes, discours nationalistes, discours régionalistes. L’ouvrage répond ainsi à certains des usages politiques les plus outrés du passé, ceux des hommes politiques, des savants, mais aussi des hommes et femmes qui apprennent l’histoire à l’école ou dans leurs familles, la lisent dans la presse, l’écrivent sur Facebook ou dans les commentaires de sites internet de journaux ou d’organisations politiques, dans des versions parfois caricaturales, simplificatrices et répondant manifestement aux exigences du débat du présent. Ici, la Kabylie ne fait pas exception : c’est de façon générale toute l’histoire contemporaine du pays qui fait l’objet d’appropriation populaire où la citation d’auteurs savants sert souvent à l’accusation et la condamnation des uns ou des autres et dont le contenu est souvent pauvre et simplificateur. Pour cela, il faut tout réexaminer, ne jamais suivre les intuitions puisque nos intuitions-mêmes sont historiquement construites. Ainsi lorsque l’auteur montre que la lutte menée par la puissance coloniale contre la langue arabe a conduit à l’affaiblissement de la langue kabyle.

Açif el-Hammam 2013 ©M. Rahal
Açif el-Hammam 2013 ©M. Rahal

Dès son préambule, Yassine Temlali se livre à un exercice rare et donc précieux – exercice qualifié parfois d’ego-histoire –, dans lequel un auteur se fait l’historien de son propre parcours, non pour le plaisir de parler de soi, mais parce que ce parcours éclaire le travail.2  Les ouvrages les plus scientifiques portent sur des questions nouvelles que leur parcours rend les auteurs capables de poser, et auxquelles ils sont, du fait de leurs expériences, capables de répondre. Bien souvent, cette relation personnelle de l’auteur à son sujet est dissimulée, car considérée comme impure dans le monde de la science. Mais c’est en écrivant sa propre relation, éventuellement militante, avec son sujet de recherche, qu’on l’en libère le plus certainement pour produire une véritable histoire.

Yassine Temlali nous livre donc une brève histoire militante, très contenue, où il évoque ce qui à mon sens aurait pu faire l’objet d’un autre livre et qui, je l’espère, fera un jour l’objet d’un entretien avec un(e) historien(ne) qui saurait l’utiliser pour écrire sur les formes de militantisme des années 1980. On y découvre un environnement familial « marginalement berbérophone » (version chaouie) et, à l’université de Constantine, un « entre-deux inconfortable » pour l’auteur, qualifié par un détracteur d’« Arabe-défenseur-des-Kabyles » après qu’il a commencé à étudier le kabyle et est devenu sympathisant du MCB, le Mouvement culturel berbère. Le parcours, qui n’est pas nécessairement représentatif – mais quel parcours l’est ? – rappelle que c’est souvent depuis les positions marginales, l’entre-deux, les mondes du contact, que se posent les meilleures questions.

Mais au-delà de lui, ce prologue rappelle qu’il y a pour certains militants de la revendication culturelle berbère des années 1980, et même des années 2000, un désarroi face à la situation politique actuelle où la revendication culturelle (kabyle ou berbère) ne réussit pas plus que d’autres à être porteuse d’enthousiasme, d’espoir d’avenir, ni même de contenu politique riche. Dans les années 1980, la question de la culture berbère interrogeait bien au-delà des frontières de la Kabylie et des limites des groupes de parler kabyle ; elle contribuait à poser des questions qui s’adressaient à tous les Algériens et faisait écho à l’émergence d’autres revendications (le mouvement féministe par exemple), pour poser des questions de citoyenneté, de participation, d’autonomie dans un régime de parti unique. Aujourd’hui, les références au passé en général et en relation avec la Kabylie en particulier n’ont guère ce potentiel subversif. On y lit des simplifications à l’extrême du passé pour créer des lignes de fracture dans le présent. Yassine Temlali exprime clairement à la fois son engagement passé et sa désillusion dans le présent des discours sur l’identité : « En écrivant cette “pré-histoire” de l’affirmation politique berbère contemporaine en Algérie, j’entendais, en quelque sorte, fonder “scientifiquement” ma distance critique vis-à-vis des discours identitaristes sur la question berbère qu’ils soient berbéristes, kabylistes, arabistes ou islamistes. »

Sans doute est-on frustré comme lecteur que les deux périodes, celle de l’ego-histoire et celle de l’histoire traitée par le livre ne se superposent pas : la recherche de Yassine Temlali s’arrête en 1962, succombant à la malédiction de l’histoire algérienne contemporaine. Mais cette coupure permet à la recherche de n’être pas soumise à l’exigence militante et de bénéficier de la distance nécessaire à la science. S’il y a une dimension importante à ce livre, c’est celle de vouloir réinjecter du fond dans des débats politiques présents qui en sont dramatiquement dénués, et de redonner aux discussions du savoir, entendu à la fois comme matière et comme distance critique.

Kabylie, juin 2013 ©M. Rahal
Kabylie, juin 2013 ©M. Rahal

 

  1. Eric Hobsbawm and Terence Ranger, eds., L’invention de la tradition, trans. Christine Vivier, édition revue et augmentée (Paris : Editions Amsterdam, 2012).
  2. Pierre Nora, ed., Essais d’ego-histoire (Paris : Gallimard, 1987).

La terrasse. Retour sur une histoire du temps présent

Il n’aura peut-être pas échappé aux lecteurs de Textures du temps que j’ai écris il y quelques années une biographie d’Ali Boumendjel, l’avocat et militant politique algérien.1

C’est durant cette recherche que j’ai commencé à saisir combien la connaissance des lieux aide à la compréhension des choses, et ancre l’écriture : j’avais vu la maison qu’Ali Boumendjel et sa femme avaient fait construire aux Sources, la maison de ses parents à Belcourt, repéré bien des lieux de leurs vies à Alger. Mais je n’avais jamais trouvé le bâtiment  tenu par les parachustistes française à el-Biar, d’où l’avocat avait été précipité durant la Bataille d’Alger en 1957. Quelques promenades dans le quartier n’avaient rien donné, malgré le plan fournit par Pierre Vidal-Naquet. Ça ne devait pourtant pas être impossible puisque Ernest Pignon-Ernest l’avait trouvé pour y apposer le portrait en sérigraphie de Maurice Audin en 2003 ; la même année, Jean-Pierre Lledo y avait filmé le retour d’Henri Alleg, torturé au même endroit, pour son documentaire Le rêve algérien.

Ce n’est que l’année dernière que j’ai pu enfin le localiser, en suivant un ami qui se souvenait que son père lui avait indiqué les lieux lorsqu’il était petit. Honnêtement, avec ce point de départ, nos chances d’aboutir paraissaient  faibles et je me demandais comment je pourrais être sûre que ni mon compagnon de balade ni son père ne se trompaient… Depuis son enfance, les boutiques avaient changé, les façades étaient refaites. Ce jour-là, le boulevard Ali Khodja était bondé et ensoleillé, et tout à coup mon guide s’est engouffré par une porte dans un couloir indiquant un club de judo. La cour derrière l’immeuble ressemblaient bien aux lieux du film ; la sérigraphie, elle, avait disparu et les murs venaient d’être repeints. Mais surtout, l’architecture correspondait aux descriptions données par les sources. Le général Aussaresses :

« [J]e me suis directement rendu à El-Biar, boulevard Clemenceau, où Boumendjel était détenu. Il y avait plusieurs bâtiments. Certains de ces bâtiments étaient reliés entre eux par des passerelles au niveau des terrasses du sixième étage. La cellule de Boumendjel était au rez-de-chaussée. Je suis passé au bureau du lieutenant D., qui sembla étonné de me voir.
–  Qu’est-ce que je peux faire pour vous, mon commandant ?
–  Et bien voilà, D. : je viens d’assister à une longue réunion, en présence du général Massu. Mon sentiment, à la sortie de cette réunion, c’est qu’il ne faut absolument pas laisser Boumendjel dans le bâtiment où il se trouve actuellement […]. Pour effectuer ce transfert, il ne faut surtout pas que vous passiez par le rez-de-chaussée, ce qui attirerait trop l’attention. [… V]ous allez chercher votre prisonnier et, pour le transférer dans le bâtiment voisin, vous empruntez la passerelle du 6e étage. J’attends en bas que vous ayez fini. Vous me suivez mieux maintenant ?
D. hocha la tête pour me montrer qu’il avait compris. Puis il disparut. J’ai attendu quelques minutes. D. est revenu, essoufflé, pour m’annoncer que Boumendjel était tombé. Avant de le précipiter du haut de la passerelle, il l’avait assommé d’un coup de manche de pioche derrière la nuque. »
2

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

J’ai eu l’occasion d’écrire ailleurs qu’on ne peut prendre Aussaresses au mot mais il n’a pas de raison de mentir sur la description des lieux. En observant depuis la cour, les choses étaient plus claires : le centre des parachutiste à el-Biar, encore en construction à l’époque, constitue un seul bâtiment, avec trois cages d’escaliers. Des enfants jouaient dans la cours, et un homme y avait des dizaines de plantes poussant en pots.

Nous sommes montés par la première cage d’escalier, pour trouver la porte du toit fermée à clef. Des pavés de verre dans l’escalier donnaient de la lumière. L’architecture typique des constructions des années 1950 avait du charme. Je repensait aux décors lugubre du film La Question, de Laurent Heynemann (1976). Par les trous des portes en mauvais état, on devinait la terrasse, et on apercevait même la mer. Je n’aurais jamais imaginé ce détail.

La bande-annonce du film La Question de Laurent Heynemann (1976)

Nous tentons la seconde entrée. En haut de l’escalier, nouvelles impasse. Des monceaux de sachets plastique remplis de vieux pain sont posés là (bien des gens ne jettent pas leur pain à la poubelle. Mais qu’en faire alors ? partout dans la ville on trouve des sachets de pain sec, ou même de semoule dans une curieuse extension de la superstition. Parfois même les éboueurs ne veulent pas les prendre et la ville ne peut les digérer.) On devinait que la terrasse sert aussi à entreposer les vieilles choses qu’on ne veut garder mais dont on ne sait comment se débarrasser.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

En montant et en descendant ces escaliers, des sources me reviennent en tête :

Sûreté Nationale en Algérie
Sûreté publique Alger
Procès Verbal

L’an 1957 et le 23 du mois de mars

Devant nous, C. P., Officier de Police, Officier de Police judiciaire, auxiliaire de M. Le Procureur de la République, en fonction dans le 13e arrondissement el Biar
Se présente le Lieutenant D. M., âgé de 26 ans du 2e RPC, 4e Cie, 92 av. Clemenceau à el Biar.
Il nous déclare :
Ce jour vers 13 h 15, le sergent S., du 2e RPC amena dans mon bureau le suspect, M. Boumendjel Ali, qui devait être transféré au Parquet le soir même, afin de procéder au dernier interrogatoire.
En amenant le suspect au bureau des interrogatoires qui se trouve dans l’autre partie du bâtiment, nous passâmes sur la terrasse.
Le sergent J. S. marchait en tête, Boumendjel le suivait, et je fermais la marche.
Brusquement, Boumendjel se précipita vers le bord de la terrasse. Je me précipitai pour le retenir, mais dans un bond en avant il m’échappa et s’élança dans le vide. Je dus le lâcher précipitamment pour ne pas être entraîné moi-même. Je me rendis dans la cour et devant l’état désespéré de la victime, j’avertis immédiatement le médecin et le colonel commandant le 2e RPC.
Boumendjel fut immédiatement transporté à l’hôpital Maillot, sur les ordres du Colonel, mais il semble qu’il ait été déjà mort à ce moment.
Je signale que M. Boumendjel avait tenté déjà de se suicider le 12. 2. 57 à Hussein Dey où notre formation se trouvait.
Il avait été transporté à Maillot, d’où il était sortit le 4 mars dernier.

Lu, persiste, signe, signons,
Signé : D. L’officier de Police Signé : illisible.3

Cette version selon laquelle Boumendjel s’est volontairement précipité dans le vide est la version officielle. Mais, le rapport d’autopsie le confirme malgré lui bien plus sûrement que les “aveux” du général Aussaresses, il a été précipité inconscient dans le vide.

***

J’avais lu le nom d’Ali Boumendjel la première fois lorsque je préparais un mémoire de maîtrise sur les parlementaires du deuxième collège représentant l’Algérie au parlement française, entre 1945 et l’indépendance. Dans un débat parlementaire, on évoquait sa mort aux mains des parachutiste en pleine Bataille d’Alger,  mort suspecte bien que l’armée ait immédiatement évoqué un suicide, et d’autant plus choquante dans ces débats qu’il était le frère d’un ancien conseiller de la République, Ahmed Boumendjel.

Le nom (et l’émotion) était resté dans un coin de ma tête.

Quelques années plus tard, en 2001, Paul Aussaresses publiait ses mémoires, qui confirmait l’assassinat. On interviewait la veuve de Boumendjel et ses enfants à la télévision. En les voyant, j’avais repensé à mes lectures de cinq ans auparavant: au moins dans cette affaire, un secret de Polichinelle ancien semblait enfin être levé.

Je me préparais à faire une thèse. Mon futur directeur, Benjamin Stora, avait retoqué plusieurs sujets que j’avais proposés (j’avais un goût pour l’histoire sociale, mais des projets plutôt vagues), il m’avais conseillé de travailler sur l’Union démocratique du Manifeste algérien et pour le DEA, me proposait une biographie. La biographie, c’était pour moi le genre mou par excellence, qui me rappelait Alain Decaux et André Castelot qui passaient le mercredi après-midi à la radio, et les biographies de Léon Blum et Charles de Gaulle qu’on nous faisait lire dans des  cours d’histoire politique à la fac, cours dont les approches étaient d’un classique ennuyeux à mourir. En 2002, j’étais enseignante dans un collège de ZEP, j’avais arrêté la recherche pour faire des études d’arabe en cours du soir à l’INALCO et ne savais par où reprendre, ni dire ce que je voulais étudier. Ferhat Abbas et son UDMA manquaient de radicalité à mon goût (j’avais été discrètement biberonnée au nationalisme populiste et au tiers-mondisme) ; je n’aimais pas la biographie. J’ai accepté parce qu’il fallait bien faire de l’histoire. Et à cause d’Ali Boumendjel.

Cette recherche s’est révélé frustante par bien des aspects. J’avais un accès très libre à la famille, mais les proches politiques de Boumendjel étaient morts : son frère Ahmed, les autres leaders de l’UDMA (Kaddour Sator, Ahmed Francis, Serge Michel et d’autres que peut-être je n’avais pas identifiés), comme ses camarades de promotion au collège de Blida, futurs leaders du FLN qui auraient pu témoigner de son engagement : Benyoucef Benkhedda était décédé quelques semaines avant que j’arrive à Alger en espérant l’interviewer. Le cœur du réacteur, c’était la connexion entre Ali Boumendjel (UDMA, et peut-être déjà FLN) et Abbane Ramdane, responsable du FLN à Alger. La famille en faisait grand cas, mais personne ne pouvait désormais témoigner directement de la nature de ce contact noué (ou renoué) dans la clandestinité.

L’autre problème, c’était la détention et la mort : des témoins pouvaient attester de tortures psychologiques, mais aucun n’attestait des tortures physiques que pourtant tout le monde racontait. Et puis la seule confirmation de l’assassinat venait de Paul Aussaresses qui ne m’inspirait aucune confiance, et qui ne voulut jamais me rencontrer : l’idée de siroter un café en sa compagnie me donnait de toutes façons des sueurs froides. En politique comme entre les mains des parachutistes, dans la clandestinité, des épisodes entiers pouvaient m’échapper. Je risquais de faire passer Boumendjel – d’une phrase – pour un doux humaniste poussé au FLN par les événements de la guerre. D’une phrase aussi, j’avais le pouvoir de le rendre plus révolutionnaire. Il m’aurait fait plaisir qu’il le soit : la révolution me semblait plus désirable que l’humanisme. C’était bien ça le danger.

***

L’écriture du mémoire a été longue : je soupesais et réécrivais toutes les phrases, je mesurais tous les adverbes. Boumendjel n’était pas un personne central, il y avait peu de chance que d’autres biographies suivent après ce mémoire pour créer un débat d’interprétation. Il ne s’agissait pas de rendre justice, mais d’écrire juste au sujet d’un homme mort une cinquantaine d’année auparavant, d’écrire des phrases qui seraient lues, et avaient peu de chance d’être contredites. Les incertitudes ne se réduisaient pas. Je fantasmais en faisant les cent pas dans ma cuisine : qu’on me donne cinq minutes pour parler à Ali Boumendjel ! (ou dix minutes, ou un quart d’heure), j’avais une liste de questions:

– Quel était votre relation avec Abbane en 1956-1957 ? [déjà, cinq minutes ne pouvaient suffire]
– Qu’est-ce qui vous est arrivé après que les para vous ont pris le 9 février 1957 ? On vous a torturé ? On vous a tué ?
– Durant la fronde dans l’UDMA des années 1950, vous étiez hostile à Ferhat Abbas ? Et à votre propre frère ?

Peut-être qu’on se tutoyait à l’époque ? Je ne sais plus. De toutes les façons, l’ordre des questions changeait tout le temps selon ce qui me semblait essentiel (était-ce vraiment essentiel de savoir comment il était mort ? comment il avait été torturé ? La question de Abbane, elle, me paraissait toujours fondamentale). Si Boumendjel n’était pas disponible, j’imaginais toutes les certitudes que je gagnerais à parler cinq minutes seulement avec Abbane Ramdane. Où avec Kaddour Sator.

Raconter la vie d’une personne – à laquelle nécessairement on donne sens – est une responsabilité lourde. Plus encore si les siens sont vivants : ils seraient de toutes les façons secoués, insatisfaits, heurtés par la lecture. Il fallait être bien sûr de son histoire pour prendre le risque de l’écriture. Or lorsqu’on parle de la clandestinité, on ne peut jamais attester que ce dont on n’a pas de preuve n’a jamais existé. Comment écrire en laissant la place à ces possibles ? Pouvais-je être 100% sûre que le réseau de télécommunication dont Boumendjel avait avoué sous la torture avoir été à la tête n’avais vraiment pas existé ?

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

La question de rendre justice avait aussi à cette époque un sens plus concret : Paul Aussaresses avait été condamné en 2002, non pour crime de guerre, mais pour apologie de crime de guerre, pour avoir écrit, comme étaient condamnés ses éditeurs. Les poursuites mêmes étaient un aveux d’impuissance : à défaut de pouvoir poursuivre la torture et l’assassinat, couverts par les lois d’amnistie, on avait poursuivi l’écriture, envoyant un message dissuasif à qui serait pris de l’envie d’avouer d’autres crimes de guerre. Leur condamnation avait été confirmée en appel en avril 2003, alors que j’étais en plein travail sur Boumendjel. La famille Boumendjel de son côté imaginait d’autres façons d’amener l’affaire Ali Boumendjel en procès, un procès pour la justice et la vérité. La connexion potentielle entre la recherche et le procès était omniprésente. On discutait à perte de vue entre collègues de DEA pour savoir s’il fallait, le cas échéant, accepter de parler dans un procès autour de cette affaire.

Alors que j’écrivais le dernier chapitre du mémoire, tentant de reconstituer jour par jour le parcours de Boumendjel d’un centre de torture à l’autre, le général Bigeard était invité dans l’émission humoristique de fin de matinée sur France Inter. Arrivé à Alger après sa mort, Bigeard n’avait rien à voir avec Boumendjel, mais avait pris toute sa place dans le système répressif fondé sur la torture et l’assassinat, et  il était le seul parachutiste à voir donné son nom à une façon de tuer les prisonniers (les ” crevettes  Bigeard “). Dans mon souvenir, l’animateur Stéphane Bern ne cessait de répéter : ” Ce qu’on aime chez vous Général… ” (c’est votre truculence, votre humour, votre gentillesse, que sais-je). On était en 2003. En écoutant je lisais des descriptions d’hommes asphyxiés dans les cuves à vin de la ferme Perrin et de la technique utilisée pour passer les mollets des survivant au rabot et au gros sel. Toute cette truculence me rendait malade. Et oui, j’avais envie de rendre justice, d’écrire un livre qui frappe Bigeard dans la gueule, étouffe Stéphane Bern et dise à la radio nationale qu’elle était indigne et méprisable comme l’était la république coloniale. J’avais envie que Boumendjel, et Larbi Ben M’hidi et Abbane Ramdane, ces hommes qui manquent, soient des héros. J’étais, et je reste, violemment anticolonialiste.

***

J’en étais venue à penser que ce que les militaires avaient nommé “la première tentative de suicide” d’Ali Boumendjel, lorsqu’il s’était – disait-on – taillé les veines avec ses verres de lunettes, cette ” tentative de suicide ” pouvait-être une authentique tentative de suicide, et non une tentative d’assassinat comme le pensait la famille. J’aurais voulu penser autrement. Mais on lui avait fait croire que les hurlements de femme (bien réels) qu’il entendait était ceux de sa propre femme en train d’être violentée, causant un état de grande confusion. Soumis à cette torture, le suicide n’était pas inenvisageable. Mieux, je ne voyais là, d’un point de vue moral, aucun caractère condamnable, et je répétais des formules : la torture excuse tout ; le suicide est aussi une volonté, un échappatoire, et une résistance). C’était une hypothèse, elle était fragile, mais c’était la mienne. On le voit : la morale était partout, piégeait tout et il fallait s’en libérer, autant que possible. Lorsque j’avais téléphoné à Malika Boumendjel pour lui annoncer la fin de la rédaction du mémoire, j’avais voulu lui dire que telle était mon hypothèse, pour qu’elle n’en ait pas la surprise à la lecture. Il y eût un long silence. Elle dit : ” Alors ils ont gagné “. [Nous avons parlé longtemps, encore, après ça.]

Des amis historiens des temps passés ont souvent voulu minimiser cette spécificité de l’histoire du temps présent. Ils expliquent qu’eux aussi peuvent avoir “un carton d’archive qui pleure”, un objet douloureux, être saisis de fortes émotions et du désir de rendre justice. Nul doute. Pourtant, il y a bien là une caractéristique particulière à l’histoire du temps présent, lorsqu’un témoin exige de vous – vous en personne, X, ou Y, ou Malika Rahal –, que vous fassiez justice ; ou porte plainte contre vous pour diffamation ; ou vous téléphone en pleine nuit. Ou, comme ici, vous crucifie d’une phrase vous accusant d’avoir trahi.

Dans l’état d’intense concentration et de fatigue de la fin de la rédaction, puisque j’imaginais parler aux morts, et qu’on écrit (toujours ?) avec ce qu’on est soi-même, d’autres morts sont venu réclamer leur cinq minutes, des morts auxquels j’avais des questions encore à poser : mon Oncle-le-Martyr [sais tu, toi, qui t’a tué ? mais où es-tu donc enterré ?]. Mon grand-père [tu n’étais pas à l’UDMA ?]. Mon père […].

***

Une fois achevé, le mémoire a attendu longtemps avant de devenir un livre. Certains problèmes restaient entiers : comment déconstruire et analyser le récit familial du martyr sans blesser la famille ? comment se libérer du besoin de rendre justice, mais écrire juste ? comment laisser la porte ouverte à ce qu’on n’a pu trouver ou prouver ?  que faire des fantômes (ceux de l’histoire, et ceux de notre propre histoire) ? La décantation s’est faite doucement. La lecture du livre de Daniel Mendelsohn, The Lost. In search for six of six million [Les Disparus] a provoqué le déclic final : on pouvait raconter une enquête, même si ses résultats étaient maigres ; le cheminement valait aussi pour lui-même. On pouvait écrire juste tout en honorant la mémoire. Surtout, certains passages sur le deuil, ont été écrits à la toute dernière minute, dans la discussion avec les amis de l’Institut d’histoire du temps présent, qui connaissaient ces questions dans les contextes d’autres guerres et m’ont donné des mots et des outils d’analyse.

Lorsque j’ai enfin apporté le livre à Malika Boumendjel, posant sur la table son exemplaires et ceux destinés à ses enfants, elle ne l’a pas regardé. Dans le petit appartement, elle passait aussi loin que possible de la table en apportant le thé depuis la cuisine, montrant du doigt seulement cet objet de douleur pour me remercier. J’étais inquiète et suis revenue quelques jours plus tard après avoir passé un coup de fil. Pour la seule et unique fois de toutes les années où nous nous sommes connues, elle m’a ouvert la porte en robe de chambre. Elle avait commencé à lire, mais c’était difficile. Bien sûr elle savait déjà tout, elle trouvait le style beau, et c’était d’autant plus douloureux. C’est une dame âgée : j’avais peur qu’avec ce livre, elle ne lâche prise. Ça n’a duré qu’un temps. Pour l’un de ses fils Sami aussi la publication du livre n’était pas chose simple : à mesure qu’elle approchait, il devenait parfois hostile, agacé par la maison d’édition qui ne faisait pas, disait-il, son travail. À la sortie, l’ouvrage tant attendu ne réalisait pas ce qu’on espérait de lui, il n’était pas assez fort, il ne résolvait pas tout, il ne pouvait réparer le passé. Il a fallu plusieurs mois pour que ces tensions ne s’apaisent.

J’avais pensé que la biographie était une affaire sans goût et sans grand intérêt. C’était posé en chemin toutes les grandes questions de l’histoire du temps présent, avec des balancements entre justice et histoire, vérité et réparation du passé où les réponses n’était jamais simples.

***

Avant de partir, nous tentons la troisième entrée, pour n’avoir aucun regret.  Dans la cage d’escalier, je repense à Henri Alleg, et à Maurice Audin qui sont passés ici, eux aussi, en me demandant à chaque porte si c’est dans cet appartement qu’ils ont été torturés, ici qu’ils ont été détenus, ou confronté l’un à l’autre. Un voisin sort de chez lui pour faire des courses. Djamila Boupacha était là. On pense à tous les sans-nom aussi, qui on laissé ici leur vie, ou une partie d’eux-même à force de sévices.

Lorsqu’il avait été conduit sur la terrasse qu’Henri Alleg avait reconnu le bâtiment où son ami Boumendjel était mort, Henri Alleg qui m’avait livré un des témoignages les plus riches et les plus émouvants sur Ali Boumendjel. Nous arrivons en haut de l’escalier, la porte du toit s’ouvre.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

De tous côtés, la perspective est magnifique, la vue vers le bas vertigineuse. Il n’y pas de balustrade. D’un côté, c’est le boulevard Ali Khodja et les magasins, avec le bruit de la foule de la fin de l’après-midi qui se presse, de l’autre la cour. De quel côté Boumendjel est-il tombé ? L’officier de police judiciaire, venus sur les lieux immédiatement après sa chute rendait compte :

Ce jour il avait été extrait de la prison du 19e génie pour être remis au Parquet dans le courant de l’après-midi.
Alors qu’il était conduit, sous escorte, au bureau de Renseignement pour dernier interrogatoire, il s’échappait brusquement et se précipitait dans le vide, d’une hauteur de 15 mètres.
Il tombait dans la cour dont le sol est revêtu de carrelage et succombait aussitôt des suites d’un grave traumatisme crânien. ((PV du commissaire du 13e arrondissement d’el Biar, 23 mars 1957. Service historique de la Défense, 1H2584-5, Quelques affaires.))

Côté cour, donc, où jouent les enfants et où un homme arrose ses plantes, c’est la que Boumendjel est mort. Du côté où, ce jour-là, des planches s’avancent dans le vide. De ce côté, ce n’est pas la mer qu’on voit, c’est la montagne. Mon livre est fini depuis plusieurs années, je peux bien me laisser aller à voir mes fantômes.

Si Boumendjel a eu un moment de conscience sur cette terrasse avant d’être assommé, ce sont ces montagnes qu’il aura vues.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

 

  1. Rahal, Malika. Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne. Paris: Belles Lettres, 2010; Alger: Barzakh, 2011.
  2. Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Paris, Perrin.
  3. Service historique de la Défense, 1H2584-5, Quelques affaires. Document soumis à dérogation, les personnes sont anonymées par moi.