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Oran 1962. Des trois dimensions du souvenir

Dès le lendemain de son arrivée à Oran, le 28 mai 1962, l’envoyé du Comité international de la Croix rouge et du Croissant rouge (CICR), le Dr Chastonay se fait « conduire directement en ville musulmane au centre médico-social Charles de Foucauld, Rue de Tombouctou. » « Je suis très bien reçu par les médecins musulmans », ajoute-t-il. Nous sommes en pleine période transitoire, entre le cessez-le-feu du 19 mars et l’indépendance du mois de juillet 1962. Il ne le dit pas, mais la rue de Tombouctou, c’est le quartier de Mdina Jdida (Ville nouvelle) et ce qui nous intéresse, c’est que Chastonay en décrit assez précisément les conditions de vie :

« La situation des musulmans d’Oran est actuellement très précaire. Les quartiers qui leur sont réservés et qui contiennent environ 300.000 personnes dont 50.000 enfants sont complètement encerclés par des quartiers européens. Les entrées sont hérissées de barbelés. Nombreux postes de contrôle militaires et FLN à l’entrée, la ville est pratiquement en état de siège. Le téléphone est complètement coupé en ville musulmane et les moyens de communications avec l’extérieur sont très difficiles. L’eau et l’électricité fonctionnent normalement avec cependant quelques pannes d’électricité dont une pendant mon séjour juste au milieu d’une opération césarienne qui a dû être terminée avec une lampe de poche. Une stricte discipline règne dans le secteur musulman, les rues sont propres. Le ravitaillement en viande légumes et fruits est normal mais une partie de la population souffre tout de même de sous-alimentation par suite du chômage forcé. Ce qui fait cruellement défaut c’est l’alimentation pour nourrissons […]. Les médecins nous disent qu’ils vivent depuis le 15 mars dans un véritable Ghetto soumis à un blocus. Nous circulons dans la ville indigène qu’accompagné par un responsable FLN. En ville indigène il y a plusieurs postes militaires français transformés en fortins et tenue soit par la troupe soit par la gendarmerie. Les postes tenus par la troupe sont en général très anti-musulmans. On les accuse de tirer parfois sur les indigènes et en tous cas de ne rien faire pour s’opposer aux actions de l’OAS. […] Les quartiers musulmans sont soumis à des tirs intermittents de mortier (2 à 3 fois par semaines). Le 20 mai par exemple plusieurs obus sont tombés sur une place publique et ont fait 17 morts et 68 blessés. Le 1er juin 3 obus sont tombés à 200 m environ de la clinique mais n’ont fait qu’un mort et 7 blessés. Les rues périphériques sont l’objet de fréquents tirs en enfilade partant des quartiers européens. Partout où c’était possible les immeubles contigus ont été évacuée et l’on a ainsi créé une sorte de no-man land. En dehors des tirs de mortiers, il y aurait une moyenne de 7 à blessés musulmans par jour. »

Un autre observateur extérieur de la situation oranaise est le consul des Etats-Unis, William Porter, qui durant l’année voyage à plusieurs reprises à travers le pays. Durant la période transitoire, écrit-il, Oran était “a city of terror”:

“Nowhere else was the Secret Army Organization as powerful, as ruthless and as fully supported by the bulk of the European population of Oran. The Moslems were penned into what has been called the worst ghetto since Warsaw, systematically shelled, deprived of the necessities of life and slaughtered by gangs of hoodlums with something resembling pleasure if they ventured out of their enclave. The OAS was strong enough to interdict the city to the technically-powerful Prefect, Regional Inspector, and to blow up the office building in which he was forced to live.”1

[Nulle par ailleurs, l’Organisation Armée secrète n’a été aussi puissante, aussi sans pitié et aussi soutenue par la masse de la population [qu’à] Oran. Les Musulmans sont parqués dans ce qu’on a appelé le pire ghetto depuis Varsovie, systématiquement bombardés, privé des produits de base de la vie, et sont massacrés par des gangs de voyous avec une forme de plaisir lorsqu’ils s’aventure hors de leur enclaves.]

C’est une des choses les plus troublantes dans mon travail sur 1962 que cette découverte de ce qui se passe à Oran durant la période transitoire. C’est un temps que les témoins nomment volontiers « waqt l’OAS ». En français, on dit simplement « pendant l’OAS », tant la période est caractérisée par la violence de l’Organisation Armée secrète, opposée à l’indépendance de l’Algérie.

Ces rapports sont importants car il y est question de quartiers « musulmans » quasiment assiégés, de snipers, de tirs de mortier, de difficultés voire d’impossibilité à sortir des quartiers, de l’incursion de tueurs dans ces quartiers comparés par ces observateurs extérieurs à des ghettos, parfois au ghetto de Varsovie. Ils sont rédigés par des hommes qui se sont rendus sur place et ont visité les cliniques du FLN dans les quartiers algériens. C’est avec l’oeil du médecin que le Dr Chastonay observe les blessés, les causes de leur blessures et leur état général de santé.

Pour autant, ils ne connaissant pas bien la ville, et ne différencient pas les quartiers si marqués à Oran, et la géographie qu’ils décrivent est vague. Or, il nous a été donné, à ma camarade historienne Natalya Vince et à moi-même, de façon assez inespérée, de faire plus ample connaissance avec la ville, en visitant différents quartiers avec des personnes qui en étaient originaires, lors d’une promenade organisée par Farouk Mohammed-Brahim, qui a grandi dans le quartier (plutôt « européen » à l’époque) de Saint-Antoine. De façon inattendu, la visite avait bien des échos avec les sources que je viens de citer. Farouk avait d’abord invité Mohammed Boudoumi, natif d’el-Hamri (ex-Lamur), pour nous faire découvrir son quartier. El-Hamri, c’est important : avec Mdina Jdida (dite à l’époque : Ville nouvelle, ou encore « village nègre ») c’est un des deux grands quartiers réservés la population colonisée à l’époque coloniale. En travaillant sur l’UDMA, il y a longtemps, j’avais cartographié patiemment les activités politiques dans ce tout petit quartier périphérique qui est le coeur de la ville algérienne.

el-Hamri, juillet 2018 ©Malika Rahal
el-Hamri, juillet 2018 ©Malika Rahal

Sur la route vers el-Hamri, nos deux amis nous indiquent en passant un immeuble blanc d’où, disent-ils, tiraient les snipers de l’OAS. Sur le moment, j’étais un peu perdue : comment les snipers pouvaient toucher el-Hamri de cet endroit, c’est très loin et tout est si plat ! La promenade dans le quartier nous a conduit de la madrassa at-Tarbia wa at-Ta’lim, sur l’ex-place Thiers, jusqu’aux grands hammams de la place du Sahara.

En chemin, notre guide pointe du doigt vers la gauche. Au bout de la rue, juste à la gauche d’un des arbres du cimetière chrétien, on aperçoit dans le lointain l’immeuble qui me semblait si éloigné, dans l’enfilade de la rue. Depuis l’immeuble, on a un angle de tir parfait sur toute la longueur de la rue. Beaucoup de gens sont tombés ici. Mohammed Boudoumi dit s’être trouvé un jour adossé au mur du cimetière (visible en jaune tout au bout de la rue) qui le protégeait des tireurs : il regardait passer les balles au dessus de sa tête sans pouvoir bouger de peur d’être tué. Je repense à un documentaire sur le siège de Sarajevo dont les premières très belles images filmaient longuement les rues et les places et à partir de la ville, les collines environnantes : on comprenait instantanément que l’immense vulnérabilité des habitants face aux tirs de snipers des collines dépendait de l’angle des rues et les perspectives. La phrase du médecin du CICR devient limpide : « Les rues périphériques sont l’objet de fréquents tirs en enfilade partant des quartiers européens. » Tout d’un coup, je « vois ». En regardant la carte. On peut tracer le trait : dans le prolongement de notre rue, il traverse le cimetière chrétien, pour arriver à l’immeuble blanc. En plein dans le mille. Je sors mon appareil photo, l’alignement est aussi parfait pour moi que pour les tireurs, je vois dans le viseur la rue, le mur du cimetière, l’immeuble. Je déclenche. La photo est moche mais peu importe.

el-Hamri, juillet 2018 ©Malika Rahal
el-Hamri, juillet 2018 ©Malika Rahal

A notre petit carrefour, on discute un moment pour savoir quelles armes étaient utilisées en 1962. Mohammed Boudoumi ne se souvient pas de tir de mortier sur el-Hamri, mais Farouk Mohammed-Brahim, qui a grandi à deux pas de Mdina Jdida, lui, confirme. Mohammed, était inscrit au lycée à Tlemcen : il revenait pour les vacances scolaires avec des commerçants tlemceniens qui le déposaient un peu loin. Sur son chemin de retour, il devait passer par plusieurs zones dangereuses, des zones exposées. A cette époque, il y avait des morts à enterrer tous les jours : arrivé au cimetière, il attendait la foule d’un enterrement pour rentrer en groupe jusqu’au quartier, dans une protection sans doute un peu dérisoire.

Durant cette période de l’OAS, raconte également Mohammed, les hommes (notamment les anciens combattants) ne pouvaient plus aller à la poste Saint-Charles pour retirer leurs pensions, à cause des snipers : la poste est située en direction de l’immeuble blanc. Un temps, ce sont quelques femmes qui y sont allées à leur place. Il se souvient en particulier très bien d’une voisine, Aïcha. Un jour finalement, Aïcha et quatre autres femmes sont parties ensemble à la poste et ont été abattues par les snipers. Sur le retour, nous passons par le lieu de cet assassinat. Il faut pour cela franchir les lieux de passages de l’époque aujourd’hui disparus. En montrant du doigt un endroit comme si nous allions voir, Farouk nous indique que ce passage était protégé par les gendarmes mobiles, moins favorables que d’autres forces françaises à l’OAS. Je me souviens que Chastonay son équipe avait trouvé un soutien précieux dans une ville qui sombrait dans le chaos auprès des gendarmes du général Himbert : « Ces gendarmes sont les seuls à aider les musulmans dans la mesure du possible. Mais les européens les haïssent et l’OAS a condamné à mort le sdt Himbert. » Ils sont installés au lycée Ardaillon où ils ont été visés par plusieurs attentats OAS à la voiture piégée.

Plus tard je suis retournée à pied, seule, pour localiser l’immeuble sur ma carte [il faut être un peu obsessionnel pour faire ce métier, vous l’avez compris.] J’ai échoué : ne sachant pas de quel côté de la voie ferrée il était, je suis mal partie, il faisait trop chaud et j’ai abandonné pour cette fois. Surtout, j’ai très vite perdu « mon » immeuble de vue en marchant. Il y avait toujours un mur, un immeuble, des arbres pour m’en protéger. Comme quoi, ces alignements parfaits sont rares, en fait, qui permettent aux tireurs de faire « des cartons » sur les civils. Et ils créent une géographie que ceux qui l’ont expérimentée n’oublient jamais, avec des passages protégés, des barrages et des zones de danger qu’il faut bien franchir pour vivre.

En marchant dans el-Hamri, il n’est pas question que de l’époque de l’OAS. On apprend d’autres détails de la vie de ce quartier très populaire, où certains vivaient à l’époque dans de simples baraques. Très tard encore, les maisons étaient dénuées d’eau courante ; on allait chercher aux fontaines des deux ou trois places du quartier une eau saumâtre, mais on pouvait aussi acheter de l’eau claire à des saqiât qui la ramenaient de Ras al-Ain, à Sidi al-Houari ; des vidangeurs venaient aussi récupérer les eaux usées car il n’y avait pas d’égout, et que les rues n’étaient pas goudronnées, et le sol très sale.

Nous sommes invités à prendre le café chez des cousins de Farouk. Dans la cour du haouch, sous les arbres, Fadela Zeddour Mohammed-Brahim nous raconte ses souvenirs de l’un de ses frères, Belkacem, arrêté par les Français dès l’insurrection et n’est jamais revenu. Je découvre un héros oranais dont je ne savais rien, que j’ai retrouvé plus tard évoqué dans la salle du Musée Ahmed Zabana consacrée à la colonisation et à la guerre. Comme on ignore où se trouve son corps, ce jour-là, on évoque encore la recherche des morts après l’indépendance.

http://forumdesdemocrates.over-blog.com/2015/12/oran-hommage-a-zeddour-brahim-kacem-premier-etudiant-martyr-de-la-glorieuse-revolution-de-novembre.html

http://lavoixdesidibelabbes.info/histoire-il-y-a-58-ans-etait-assassine-kacem-zeddour-mohamed-brahim-itineraire-dun-genie-par-mr-senni-mohammed/

Fadela raconte aussi la dernière période de la guerre, la maison partagée avec d’autres familles réfugiées dans le quartier pour fuir la violence, les armes cachées dans la maison, et en montrant les toits au dessus de nous, la surveillance mise en place pour éviter les incursions de l’OAS dans le quartier. En parlant, on nous montre du doigt les toits qui dominent la cour. Le 28 février, deux voitures piégées avaient explosé à Mdina Jdida faisant des dizaines de morts. Les veilleurs sur le toit étaient donc dotés de casseroles pour sonner l’alerte en cas d’intrusion. Les anecdotes qu’on nous racontent se déroulent autour de nous.

Curieusement, nous refaisons la même expérience d’une histoire en 3D en visitant le quartier de Sidi el-Houari, où il est encore question de 1962 et de l’OAS. Cette fois, c’est Laïd Bouzza qui nous fait visiter son quartier. Sidi el-Houari, c’est assez différent d’el-Hamri : c’était un quartier « européen ». Mais en 1962, alors que le départ des « Européens » se précipite à partir de mai et juin, d’autres habitants sont venus d’installer dans les maisons abandonnées. Du coup, nous explique Laïd, la rue de la Veille Casbah en hauteur du quartier, est devenue algérienne dès la période transitoire. A l’endroit où nous sommes, un café (algérien) avait ouvert sur une toute petit placette. Un jour, une femme a été abattue devant ses yeux par un snipper usant de balles explosives. De la main, il indique des immeubles dans l’enfilade de la rue, de l’autre côté du vallon. Encore une fois, c’est le choc de saisir l’espace de la guerre.

Sidi el-Houari, juillet 2018, rue de la Vieille Casbah ©Malika Rahal.
Sidi el-Houari, juillet 2018, rue de la Vieille Casbah ©Malika Rahal.

Chacun des attentats raconté par ces témoins devrait faire l’objet d’une étude à part entière pour en confirmer l’existence et les circonstances exactes, pour ne pas être victime de rumeurs ou de souvenirs déformés. Mais en attendant, il y a bien une vérité des lieux : lorsqu’en circulant dans la ville d’aujourd’hui les témoins se tournent tout à coup pour pointer l’alignement parfait jusqu’à un immeuble situé à plusieurs centaines de mètres, ils se souviennent de leurs appréhensions, des limites à leur circulation, des morts d’alors aussi. Pointant une direction, ils ouvrent une perspective et la ligne de tir apparait clairement. La géographie de 1962, ne consiste pas seulement à tracer sur la carte les quartiers algériens et les quartiers français, les barrages et les barbelés qui entourent les quartiers, les mouvements de population, les quartiers qui se vident puis se reremplissent. C’est aussi cette vision tridimensionnelle, qu’on ne peut acquérir qu’en marchant et restituer qu’en images.

Cette étrange géographie tridimensionnelle de la peur et du refuge est une géographie vécue qu’il faut parcourir à pied, avec les témoins pour les voir la redessiner devant nos yeux.

  1. NARA, Department of State archives, RG59, box 1804, Airgram of Consulate in Oran, Year-end review, Jan. 12, 1963.

Vient de paraitre: Au coeur du monde de l’aide internationale

Vient de paraitre:

Au coeur du monde de l’aide internationale

Marion Fresia et Philippe Lavigne Delville

Comment pensent et agissent, au quotidien, les professionnels de l’aide internationale et les agents des organisations nationales qui vivent de l’aide ? Comment se jouent les rapports entre organisations dans les chaînes complexes d’acteurs qui relient les conseils d’administrations des grandes institutions internationales aux populations dites « bénéficiaires » ? Quels modes de gouvernance globalisée l’aide internationale dessine-t-elle dans les pays où ses essources, ses normes et ses institutions sont fortement présentes ?

  A la croisée de la socio-anthropologie du développement et de l’anthropologie des organisations internationales, cet ouvrage permet de mieux comprendre les logiques politiques et institutionnelles des institutions de l’aide, la fabrique de leurs politiques et les modalités de leurs actions. Issu d’enquêtes de terrain approfondies menées au cœur des mondes de l’aide, il dévoile l’hétérogénéité des organisations qui la définissent et la mettent en œuvre, leurs frontières floues et leurs interdépendances, leurs tensions et contradictions mais aussi leur fragilité et leur recherche permanente de légitimité.

En même temps qu’elles restituent des résultats de recherche, les contributions réunies ouvrent la boîte noire de la pratique ethnographique dans les institutions. Dans une logique réflexive, chaque auteur décrit le déroulement de sa recherche, explicite son positionnement de chercheur et son rapport politique et moral au système de l’aide, analyse la façon dont il a géré les relations d’enquête. Entre participation observante et observation externe, l’ouvrage met en lumière une large gamme de positionnements et en discute les atouts et les limites. Il constitue ainsi une contribution importante, tant à l’ethnographie de l’aide et ses institutions, qu’à la réflexion épistémologique et méthodologique sur l’anthropologie des organisations.

1962. Le retour des réfugiés

Oujda (Maroc), 10 mai 1962. Ouverture de l’opération de rapatriement des réfugiés algériens au Maroc et départ du premier convoi de 193 réfugiés. C’est une opération dite « tripartite », organisée par le Haut Commissariat aux réfugiés  de l’ONU (HCR), avec son partenaire opérationnel, la Ligue des sociétés de la Croix et du Croissant rouge ; l’Exécutif provisoire de Rocher noir, et les autorités françaises. Mais en fait, le Croissant rouge algérien ainsi que l’ALN sont également actifs, même s’ils sont moins préoccupés par leur plan média que les grandes ONG. Le chargé de l’information, l’Egyptien Yassin al-Ayouty, employé du HCR, accueille les journalistes, notamment marocains, venus assister au lancement de l’opération. Son bureau est installé à l’hôtel Terminus d’Oudja. Les autorités marocaines —en la personne du gouverneur de la province d’Oujda— et françaises —en la personne du consul général de France au Maroc— assistent au départ. Les membres du Croissant rouge marocain, qui s’occupent depuis plusieurs années des réfugiés algériens sur leur territoire sont là, ainsi que les ceux de plusieurs sociétés des Croix et Croissant rouges (Pologne, Norvège, Suède, République arabe unie), et les membres de la filiale suédoise de Save the Children, Rädda Barnen.

« Tandis que retenti[t] une clameur de joie, sur les quais et dans les compartiments »1, le train du premier convoi s’élance à 11h.

Un représentant du Croissant Rouge algérien doit accompagner ces 193 réfugiés, « dans leur presque totalité, des adultes et vieillards, choisis intentionnellement dans les diverses localités de l’Oranie2 ». Les journalistes le remarquent ce jour-là, comme ils le remarqueront à chaque départ de convoi des jours à venir : il n’y a presque aucun homme jeune parmi les réfugiés, seulement des femmes, des enfants et des vieux.

« Peu d’hommes jeunes, des gosses — beaucoup — des femmes quelque fois très âgées passent à pied. Il faut parfois les aider : ils ont l’air grave et touchant. Ils ont mis leurs vêtements les plus beaux ou les moins misérables. Les enfants surtout sont vêtus comme pour l’Aïd mais personne ne sourit, et quand le soldat français en tenue de campagne offre un gobelet d’eau, le geste, pour accepter, manque d’élan. Comme un reste de peur. »3

De nouveau, à la fin de ce mois de mai, alors que des milliers de réfugiés continuent de regagner l’Algérie par convois à partir d’Oudja, « un groupe de journalistes de la presse et de la radio marocaine a été convié à ces jours derniers, par un représentant des Nations-Unies, M. El Ayouti, à visiter les camps de réfugiés, en Algérie.4 » . Les correspondants de journaux marocains (Le Petit Marocain, La Nation africaine, El Alam), égyptiens (Akhbar al-Yum, Rose el-Youssef) assistent donc au départ des réfugiés, avant d’entrer avec eux en territoire algérien.

Brochure du Croissant rouge algérien
Brochure du Croissant rouge algérien

J.-P. Duvillard, journaliste pour le journal marocain La Nation africaine, décrit les camps de départ. Pour les réfugiés de la région d’Oudja, c’est la ferme Touboul : ici, « [c]haque réfugié est en possession d’une carte verte délivrée par le Comité de rapatriement d’Oujda5 ». Les différentes opérations se déroulent dans des tentes distinctes : vérification des cartes vertes délivrées par le Comité de rapatriement d’Oujda pour établir des listes ; photographie de la carte ; passage au service sanitaire pour vérifier l’état général ; dernier pointage des chefs de famille.

C’est sans doute à l’occasion de cette visite organisée que sont aussi tournées quelques images d’un départ d’Oujda dans les archives de l’INA.6 Le film muet saisi ce que les documents écrits ne disent pas, les gestes apparemment insignifiants, les visages et les attitudes. Dans la foule, beaucoup de femmes, d’hommes âgés et d’enfants, dont les documents sont soigneusement contrôlés. Les femmes sont obligées de lâcher leur haïk pour soulever valises ou ballots de tissus contenant leurs effets ; en montant dans le train on hisse les enfants et on se passe de main en main les objets trop encombrants pour rentrer dans les ballots, comme ce grand tamis pour la graine de couscous. Au départ du train, ceux qui restent saluent ceux qui partent. Une femme vêtue d’un haïk restée sur le quai fait un geste de la main. Le geste est fugace et sans doute le caméraman lui-même ne le remarque pas. Est-ce un V de la victoire ? On dirait bien que cette femme montre trois doigts.

Il faut enquêter un peu auprès d’anciens Algériens du Maroc pour retrouver le sens de ce signe de la main : ces trois doigts tendus représentaient, au moins depuis les manifestations de liesse de l’indépendance marocaine, la solidarité des trois pays du Maghreb. Le geste fugace restitue des années de résistance et un monde de significations incorporées, en même temps qu’il est la promesse d’une fidélité à l’unité maghrébine et à la solidarité des trois pays frères.7 Il contient tout à la fois un passé de lutte pour les indépendance et une promesse d’avenir. Est-ce une Marocaine qui salue ainsi des voisins qui s’en vont ? Ou une Algérienne qui attend son tour pour partir ? On ne sait pas.

Après avoir décrit le départ, le journaliste Duvillard suit alors les réfugiés pour passer trois jours de l’autre côté de la frontière, en Algérie. De ce côté là, les centres d’accueil locaux de Maghnia et Sebdou sont chargés de renvoyer les réfugiés vers leurs lieux d’origine. Mais la situation dans le département est très difficile, parce que les régions frontalières sont impraticables, ou à cause de la violence de l’OAS dans plusieurs villes de la région. Bien souvent, le logement d’origine des réfugiés n’existe plus et le temporaire devient durable : finalement à Maghnia, on aménage dans le stade municipal un village de tentes où les réfugiés pourraient rester deux mois environ. Une solution plus durable doit être envisagée : on parle de loger les réfugiés dans des villages de regroupement créés par l’armée française durant la guerre désormais vidés de leurs premiers occupants, même si certains n’ont ni électricité, ni personnel sanitaire et d’enseignement.

Début juin, le journaliste du Petit Marocain, Jean Lecomte, fait lui aussi le voyage. Il visite d’abord le camp de Beni Adrar, situé en fait à l’extérieur de la localité marocaine du même nom mais en territoire algérien. Comme les réfugiés eux-même, il pénètre dans un no man’s land déserté par ses habitants depuis des années, où tout est détruit par les bombardements et les combats successifs.

« On se battit souvent, de nuit surtout, dans ce secteur. On y patrouilla encore plus, de part et d’autre. Les bombardements y furent fréquent. »

En ce début juin au Maroc, il fait frais, et il pleut. Les tentes du camp de départ sont construites au milieu de la boue, et le journaliste est consterné par le spectacle de « ce sol désolé, ces emplacements déserts, les cultures abandonnées, la piste pas entretenue depuis plusieurs années. » Mais aujourd’hui, le barrage de barbelés français est enfin ouvert, et on la franchit donc :

« C’était pour nous un poignant retour vers le passé. Cette route, nous ne l’avions pas parcourue depuis 1953. Ca et là, des bâtiments délabrés, abandonnés, mais aussi, touchés durement par les bombardements d’artillerie, s’étalaient devant nos yeux. Une fois l’ancien camps des Subsistances militaires françaises d’Oujda, devenu le siège de la Wilaya V de l’ALN, dépassé, c’était encore une sorte de « no man’s land » jusqu’au post frontière marocain, qui nous allions contempler.8 »

Les lieux sont constamment regardés avec l’oeil du renouveau, des retrouvailles, avec l’oeil neuf qui contemple les destructions comme la marque d’un passé de guerre dont on peine à croire qu’il est réellement passé. Partout, le paysage lui-même porte les marques des combats.

« Pour parvenir [à Maghnia], il faut emprunter les routes qui portent sur leur bas-côtés les traces de la guerre : bidons d’essence militaires, douilles d’obus, maisons éventrées. Quelques blindés ou jeeps de l’armée française stationnent devant les campements. A part ces vestiges du drame algérien, rien ne transparaît de la situation actuelle. Des fellah travaillent les champs, des enfants font des signes d’amitié aux voitures qui passent. Quelquefois au flanc de colline avant Marnia une plaie dans la verdure attire l’oeil, on n’y prêterait guère attention si on ne nous disait pas que c’est une « cache » de l’ALN que l’on a fait sauter à la dynamite. »9

Les lignes ne se franchissent pas sans renouveler l’émotion de la fin de la guerre. Outre les traces visibles des combats, les journalistes décrivent le paysage comme s’ils y superposaient les images imaginées de la guerre passée, avec une dimension presque cinématographique. Chaque geste de la normalité retrouvée ravive la surprise, la joie mais aussi la gravité de ce qui vient de s’achever. C’est par les mots et les phrases émues, parfois sentencieuses, que les journalistes, marquent le franchissement, ritualisent le passage à un autre temps.

Pour les réfugiés eux-mêmes, l’émotion n’est pas moins forte de passer la ligne de démarcation militarisée et minée. L’un de ces Algériens du Maroc, l’un de mes collègues, Ahmed Abid, m’a raconté récemment à Oran son retour Algérie, au lendemain du cessez-le-feu. Suite à un post que j’avais écrit au sujet de ma recherche sur un réseau social, il m’avait fait part de son expérience. Quand nous nous sommes vus pour un entretien, il a préféré la raconter d’une traite, sans être interrompu par mes questions. On retrouve, dans son récit d’aujourd’hui, la même attention aux paysages que dans les récits des journalistes de l’époque :

« Le convoi a démarré, et je me suis concentré sur les dernières images du pays j’ai vécu, et aussi sur l’espace que je découvre. On passe la frontière. Le poste frontière s’appelle Zûj Bghâl. »10

Zûj Bghâl. Deux ânes. Il ajoute avec un clin d’oeil : « un Marocain, un Algérien. » On éclate de rire. Cette blague ne s’use jamais.

« On passe par mon terroir natal, alors que je suis debout sur le camion. Je me rappelle que ce que racontait ma mère sur son pays durant l’exil, comme un film de mémoire et j’essaie de faire correspondre à ce que je vois. Elle disait toujours : « Attends que nous soyons libre et tu verras que les pommes de terres algériennes sont aussi grosses que les pommes de terre marocaines… ». Mais le convoi dépasse Maghnia, et ne s’arrête qu’à Tlemcen qui avait été choisi comme le centre d’accueil pour tous ceux qui reviennent du Maroc. Le convoi s’arrête à l’entrée de Tlemcen. J’avais l’impression que c’était la première fois que je voyais les cerisiers. On nous a placés dans un camp, dans une tente pour trois jours. Au bout de trois jours, le FLN-ALN nous dispatche. Mon père avait choisi Sidi Bel-Abbès. »

Brochure du Croissant rouge algérien

Le Kef (Tunisie), 30 mai 1962. Avec plusieurs semaines de retard par rapport au Maroc, c’est le départ du premier convoi de réfugiés algériens en Tunisie.

En prévision de cette opération, la commission centrale chargée du rapatriement des réfugiés est venue en visite quelques jours auparavant. Les voitures avaient alors suivi le trajet que prendraient les convois de réfugiés, entre Haïdra et la première barrière électrifiée. Sur place, ils avaient rencontré le sous-préfet de Tebessa, M. Escoffier, accompagné du Lieutenant colonel de l’armée française. Après sa discussion son homologue de l’ALN, celui-ci déclara : « C’est la première fois que je discute avec les gens d’en face ((La Presse de Tunisie, 25 mai 1962)) ». Ce jour-là, on avait évoqué la question des mines française qui pouvaient mettre en danger les réfugiés sur le chemin du retour, et on s’était rendu sur place pour s’assurer, en présence de l’ALN et de l’armée française, de l’absence de danger sur la route11 . Tout est donc prêt pour le départ du premier convoi de réfugiés.

Le 30 mai, le convoi part du village de Haïdra, en Tunisie :

« Le village situé sur une colline offre un spectacle émouvant. Tout est en place. Les réfugiés sont montés sur les camions venus d’Algérie, femmes et enfants ont pris place dans les cars. Les camions Mercedes de l’ALN et les « Berliet » mis à la disposition des réfugiés par le Syndicat de Tebessa transportent les vivres des réfugiés. […]
100 familles originaire de Gourraye, douar situé à quelques kilomètres à l’intérieur du 1er barrage militaire français en Algérie, ont été transportées hier sur des camions vers leur terre natale. […]
Le premier convoi a été en fait une sorte de « test » pour les organisateurs du rapatriement des réfugiés algériens. »12

Juste avant le départ, au cours d’une cérémonie officielle, les autorités tunisiennes, les représentants du HCR et du Comité international de la Croix rouge et du Croissant rouge (CICR) leur ont adressé leurs bons voeux, dont les copies sont distribués dans un kit remis aux journalistes. Le convoi démarre finalement.

« Les femmes chantent et les enfants sont joyeux. Aux abords de la piste que devra emprunter le convoi de réfugiés algériens, des centaines de tunisiens et d’algériens venus des villages environnants lancent des baisers à la ronde à ceux qui vont rentrer en Algérie. N’est-ce pas significatif que d’entendre un réfugié algérien dire à son ami tunisien : « Mon frère je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi… j’espère que tu viendras me rendre visite. »13 »

On arrive au point de passage entre Haïdra, côté tunisien, et Tebessa, côté algérien. Il y a un moment de tension, lorsque, à la ligne Challe, le portail demeure fermé longtemps, « sur ordre du colonel », avant de s’ouvrir après une heure d’attente.

« On fit descendre les femmes d’abord qui passaient au milieu d’une haie de fils barbelés. Une distribution de pain et d’eau offerts par l’Armée française eut lieu au fur et à mesure que les réfugiés passaient.
Les femmes montaient ensuite dans les cars. Quelques unes, étouffées par la chaleur ont été transportées sur une tente où les soins leur ont été donnés par des infirmières de l’ALN.
Après les femmes, ce fut le tour des hommes de traverser la ligne électrique. »14

Ce jour-là, dit le journaliste, les Français fouillent tout le monde, comme pour chercher des armes. Le journaliste de Jeune Afrique ironise : car depuis le 19 mars, « qui tue en Algérie ? », faisant allusion à la violence meurtrière de l’OAS.

« C’est ainsi que le premier convoi des réfugiés algériens quitta la Tunisie pour retrouver sa terre natale, accompagné des voeux de tout le peuple tunisien pour qu’ils retrouvent enfin les conditions d’une vie normale que les sacrifices du peuple algérien depuis 7 ans devait leur assurer. »15

Ici, les journalistes n’ont pas l’autorisation des autorités françaises pour rentrer en Algérie. Leur voyage s’arrête donc à la frontière, pendant que les réfugiés continuent leur route vers l’intérieur du pays.

L’opération de rapatriement se déroule en moins de deux mois, et elle est considérée comme un spectaculaire succès. Les sources humanitaires, et l’opération médiatique, tendent à minimiser le rôle des Nord-Africains, et en particulier des Algériens eux-mêmes dans l’organisation d’un transfer qui les concerne pourtant au premier chef. La responsable du plan média en Tunisie, la canadienne Marguerite Wilson fait visiter les camps aux journalistes en veillant à ce qu’ils ne ratent pas les emblèmes de la Croix Rouge et du Croissant Rouge qui apparaîtront sur toutes les photos. Elle s’agace dans le même paragraphe —apparemment sans voir l’ironie de la chose :

« Cependant, les drapeaux du FLN est partout [sic], ce qui crée l’impression que le camp est sous les auspices des Algériens ou des FLN. Dans les rapports au journaux [sic] communiqués par le service de presse algérien, on remarque la même attitude. Vous pouvez être assuré, dès maintenant, que ni la Croix Rouge ni le HCUN [le HCR] ne recevront des remerciements pour ce qui a été fait et pour ce qui se fait. On a même interdit aux réfugiés d’accepter le pain, le soupe et le lait qui leur était distribué à l’arrêt des véhicules à la porte du barrage »

Ce ton assez sec à l’égard des autorités algériennes tranche avec le ton bien plus neutre de son homologue au Maroc, l’Égyptien el Ayouty. Ceci dit, Mme Wilson aime peu les Algériens qui manquent manifestement de gratitude. Elle se plaint aussi que les Tunisiens roulent trop vite, qu’ils ont des jours fériés « pour je ne sais quoi », « c’est absolument affolant ».

Le 27 juin 1962, on célèbre les 100 000 réfugiés  rapatriés16 La plupart d’entre eux sont rentrés à temps pour voter au référendum d’autodétermination du 1er juillet. Un communiqué de presse du 18 juillet 1962 du HCR annonce que le « rapatriement des Algériens réfugiés touche à sa fin17 », bien qu’un dispositif soit prévu pour laisser passer les retardataire. Le 31 juillet, c’est la fin officiel de l’opération conjointe visant à rapatrier les réfugiés.

La Suisse, n°263, 20 septembre 1962, « Un petit village d’Algérie »
La Suisse, n°263, 20 septembre 1962, « Un petit village d’Algérie »

 

  1. Le Petit Marocain, 11 mai 1962
  2. Le Petit Marocain, 12 mai
  3. « La première brèche », signé MBS, Jeune Afrique, n°88 11-17 juin 1962.
  4. La Nation, 26 mai 1962
  5. JP Duvillard, La Nation, 26 mai 1962
  6. Le film — comme parfois sur le site de l’INA — ne contient aucune information de source, d’auteurs, ou de date.
  7. Les détails concernant ce geste sont donnés par Tewfik Allal, communication personnelle, 24 novembre 2017.
  8. 7 juin 1962
  9. La Nation, 26 mai 1962
  10. Entretien avec Ahmed Abid, Oran, 24 février 2018, résumé à partir de notes.
  11. La Presse de Tunisie, 25 mai 1962.
  12. Le Petit Matin 31 mai 1962
  13. Le Petit Matin 31 mai 1962
  14. Le Petit Matin 31 mai 1962
  15. Le Petit Matin 31 mai 1962
  16. Communiqué de presse n°1962-21 édité par le HCR, 27 juin 1962, Archives de la Fédération des Sociétés de la Croix rouge et du Croissant rouge, boîte 1003373.
  17. NU, HCR, Communiqué de presse n° REF/748, 18 juillet 1962, Archives de la Fédération des Sociétés de la Croix rouge et du Croissant rouge, boîte 1003373.

De l’habitat à la pratique : habiter ?

 Vendredi 13 avril 2018

De l’habitat à la pratique : habiter ?

Créé en 2008 par Frédéric Saumade, Professeur à l’Université Aix-Marseille et membre de l’IDEMEC, le séminaire inter-laboratoires d’anthropologie Aix-Marseille regroupe, deux journées par an, les cinq équipes de recherches de l’Institut d’Ethnologie Méditerranéenne, Européenne et Comparative (IDEMEC), de l’Institut des Mondes Africains (IMAF), du Centre Norbert Élias (CNE), du Centre de Recherches et de Documentation sur l’Océanie (CREDO), et de l’Institut de Recherches Asiatiques (IrAsia). Autour d’un thème annuel, une équipe de doctorants issus de chacun des laboratoires organise collégialement ces deux journées.

2è séance du séminaire inter-laboratoires d’anthropologie 2018, organisé par le collectif de doctorants SILAAM

Quand :
Le vendredi 13 avril 2018
9h à 17h

Où :
Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (MMSH),
Amphithéâtre,
Aix en Provence

Argumentaire_SILAAM
Argumentaire_SILAAM

Vient de paraitre – Transitions économiques – En finir avec les alternatives dérisoires

Vient de paraitre: Transitions économiques

En finir avec les alternatives dérisoires

Philippe de Leener & Marc Totté

Editions du croquant

Peut être commandé dès maintenant sur le site de l’éditeur : cliquer ici

Prix du livre papier : 20 €
Pour la version électronique (PDF) : 15 €

320 pages

Par Philippe De Leener et Marc Totté

N’avons-nous pas le sentiment que nous n’en nissons pas de reproduire l’économie que nous croyons combattre ? Que notre créativité, nos audaces, nos sacri ces ne cessent paradoxalement de redonner vigueur et jeunesse à cette économie qui nous domine ? Qu’elle nous enferme dans des luttes sans n et des inégalités de plus en plus blessantes ? Comment éviter que sa domination en vienne à se perpétuer aussi grâce à « nos alternatives » ? Quelle transition engager vers une tout autre économie et comment la mener ?

Les auteurs décortiquent d’abord les logiques et pratiques qui nous épuisent dans le « non-changement ». Ensuite ils prennent position : seules les luttes concrètes qui s’attaquent délibérément aux fondements de l’économie dominante échappent à la dérision et ouvrent véritablement une nouvelle ère. Ce faisant, ils explorent la perspective d’une économie qui vise l’utilité pour la société et généralise la « prévenance ». Ils remettent ainsi l’économie au cœur du champ politique.

L’ouvrage ne propose ni recette ni modèle ni prophétie et s’émancipe du clivage gauche-droite. Il met à la portée de tous des questions concrètes, directes et claires qui font le pari de l’intelligence collective.

Philippe De Leener est professeur d’économie politique à l’Université Catholique de Louvain (UCL) et co-président d’une fédération belge d’entreprises d’économie sociale (SAW-B). Marc Totté, géographe, est depuis plus de 10 ans consultant-chercheur au sein d’Inter-Mondes Belgique, une association spécialisée dans l’accompagnement de processus de transformation des sociétés contemporaines.

Sommaire

Avant-Propos : Une boussole économique pour refonder le sens de nos alternatives
Introduction

PARTIE 1 : Quelles alternatives économiques, pour quoi ?

Chapitre 1 : Transitions économiques. Vue d’ensemble Chapitre 2 : Émanciper sa pensée économique

2.1. Fondements impensés de l’économie
2.2. Des croyances qui nous empêchent d’imaginer une autre économie
2.3. Développer une pensée économique propre, première clef pour toute transition économique

PARTIE 2 : Cinq chantiers

Chapitre 3 : Valeur, monnaie, argent
3.1. Se réapproprier la valeur des choses
3.2. Rendre le contrôle de la monnaie aux citoyens, la réinscrire dans des ter- ritoires
3.3. L’argent, un mal nécessaire ?
3.4. L’argent miroir au cœur de nos vies
3.5. Un chantier urgent à investir profondément

Chapitre 4 : Raison spéculative, dette et intérêt 4.1. Dette et spéculation
4.2. Traces de la raison spéculative dans l’histoire 4.3. Trois leçons

Chapitre 5 : Propriété privée, accès commun et « culture du commun » 5.1. Les tendances lourdes en matière de propriété privée
5.2. Huit impensés, huit impasses : comment la propriété privée nous empêche de penser autrement ou à autre chose

5.3. Une autre « grammaire » de la propriété 5.4. Les communs, une alternative ?
5.5. Poursuivre l’expérimentation

Chapitre 6 : Régulation et maîtrise des règles du jeu
6.1. Paysage de l’économie criminelle contemporaine en huit tendances 6.2. Des transformations majeures en ligne de mire
6.3. Deux scénarios
6.4. La régulation profonde, condition de toute transition de rupture 6.5. Reprendre la main sur ce qui régule nos alternatives

Chapitre 7 : Transition économique, transition subjective
7.1. L’autonomie en question
7.2. Première transformation : vers une montée en puissance du sensible ? 7.3. Seconde transformation : vers l’extraversion généralisée et le repli d’autrui dans les consciences ?

7.4. Troisième transformation : vers un e ondrement de la durée et la dispari- tion du temps ?
7.5. Retour de l’hétéronomie par l’écrasement du temps ?
7.6. Vers une transition subjective ?

7.7. La même transition subjective pour tous ?

PARTIE 3 : Agir alternatif

Chapitre 8 : Combattre le capitalisme en soi. Devenir un acteur politique, c’est refuser de devenir soi-même ce que l’on combat

8.1. Le capitalisme, c’est-à-dire ?
8.2. Pourquoi rien ne change ? Parce que nous sommes ce que nous combat- tons !
8.3. Comment le capitalisme se reproduit en nous et par nos soins, comment fait-il de nous des « collabos » si e caces ?
8.4. La critique du système capitaliste est souvent son principal adjuvant8.5. La social-démocratie en question
8.6. Vingt stratégies par lesquelles le capitalisme nous asservit avec notre com- plicité imaginative
8.7. Lutter contre le capitalisme

Chapitre 9 : Collaborer, partager : une voie prometteuse ? Les économies dites collaboratives et de partage sur la sellette

9.1. L’économie dite de partage, un miroir aux alouettes ?
9.2. La consommation collaborative, une alternative à quoi ?
9.3. Premières leçons et autant de questions
9.4. L’économie collaborative sur le versant de la production
9.5. Ampli er le potentiel alternatif des initiatives collaboratives
9.6. Économie collaborative ou… collaboration économique ? Vers une écono- mie de la bienveillance généralisée

Chapitre 10 : Coopérer
10.1. Ce que « coopérer » signi e et implique
10.2. Jean-Baptiste André Godin, une expérience originale qui donne à repen- ser
10.3. Action sur la société, engagement dans la société

Chapitre 11 : Transiter vers une économie de bienveillance généralisée 11.1. Transition et prévenance, deux concepts fédérateurs
11.2. Transition, bienveillance, oui mais en pratique ?
11.3. Plus concrètement encore : quoi économiquement, et donc quoi politi- quement ?