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« Retour aux années 1990 à l’est de la Turquie ? » Brève critique d’un lieu déjà commun

Source Sol haber portalı

Source Sol haber portalı

L’est du pays flambe à nouveau depuis le massacre de Suruç du 20 juillet 2015 (voir notre édition du 23 juillet 2015). Ces dernières années, on n’avait pas été témoin d’un tel niveau de violence1 depuis les journées de début octobre 2014. À ce jour (19 août ; voir tableau ci-dessous), on compte déjà deux fois plus de personnes décédées que durant cette tragique séquence des 7-12 octobre 2014 (où 42 morts avaient été déplorés ; voir notre édition du 14 octobre 2014). Aussi pour beaucoup d’observateurs, on vivrait un « retour au cauchemar des années 1990 » : mêmes premières pages des journaux à grand tirage, mêmes scènes d’enterrement de policiers ou de soldats, mêmes orphelins et veuves en pleurs, mêmes images de bombardement aérien, mêmes défilés de Komando au visage bariolé, même omniprésence du drapeau national, même instrumentalisation politicienne des événements, même rhétorique du martyre et de la vengeance de part et d’autre, mêmes appels à l’unité nationale, mêmes scènes de lynchage….

Pour autant, assiste-t-on vraiment à un « retour aux années 1990 » comme il est souvent dit et écrit, à satiété, dans les médias turcs et étrangers ?

Une de Haber Türk du 17 août 2015. "Le voyage le plus dur avec son papa martyr"

Une de Haber Türk du 17 août 2015. “Le voyage le plus dur avec son papa martyr”

Une du quotidien Özgür Gündem du 20 août 2015 "Retire ce pied, minable"

Une du quotidien Özgür Gündem du 20 août 2015 “Retire ton pied, connard”

Une dimension urbaine croissante

Il y a une première différence qui tient aux lieux de la violence. Alors que dans les années 1990, le centre de gravité de celle-ci était situé dans les montagnes, les affrontements actuels se déploient aussi en partie dans les villes. Et jusque dans les métropoles de l’ouest (comme le prouvent l’attaque contre le poste de police de Sultanbeyli le 10 août et la mort d’un jeune à Esenler le 18 août). Il y a une raison simple à cela, qui tient au fait que depuis 1990 la population kurde s’est considérablement urbanisée, en partie par la force. Les violences dans les zones rurales ont effet entraîné une migration massive – des déplacements forcés (zorunlu göç) vers les centres urbains du Kurdistan comme vers ceux de l’ensemble de la Turquie. Le très faible nombre de « protecteurs de village » parmi les victimes de cet été peut être considéré comme un indice de cette mutation.

Cengiz Güneş (2015 : 10) considère que le premier soulèvement populaire urbain kurde (serhildan) remonte au 15 mars 1990, à l’occasion de l’enterrement d’un guérillero kurde dans la petite ville frontière de Nusaybin (département de Mardin). Par la suite ces soulèvements urbains protestataires (et non violents) seront liés aux enterrements, au Nouvel An (Newroz) ou aux commémorations des dates du calendrier spécifique du mouvement kurde (27 novembre2 ou 15 août3). Mais dans ces années, les villes ne font que répercuter ce qui se passe dans les zones d’affrontement, quasi exclusivement rurales. Et l’imaginaire du mouvement kurde en armes est alors bien rivé sur la montagne.

Après 2000, le mouvement kurde armé se réorganise pour tenir compte de ces mutations démographiques/sociologiques et déploie avec l’Union des Communautés du Kurdistan (le KCK : Koma Civakén Kurdistan4 )  une stratégie plus franchement urbaine, qui peut en outre s’appuyer sur des pouvoirs locaux aux mains d’un parti kurde légal, qui n’existait pas au même degré dans les années 1990. L’émergence du « Mouvement de la Jeunesse Patriote Révolutionnaire » (YDG-H), acteur central des violences de ces jours, est récente et témoigne bien de cette relocalisation du dispositif combattant5. À cet égard, on peut parler d’une sorte d’intifadaïsation6 de la résistance kurde. Parallèlement à ce glissement vers les centres urbains, un changement dans les méthodes et les répertoires d’action est à noter, qui intègre davantage les nouvelles technologies de communication et en premier lieu le téléphone portable et les réseaux sociaux. D’où les débats sur les suspensions ciblées des réseaux téléphoniques. Certains assassinats « urbains » de policiers ou de militaires (comme celui du 28 juillet 2015 à Şemdinli) rappellent cependant les méthodes du Hizbullah turc dans les années 1990.

Le rôle phare pris par la police

La deuxième différence a trait aux acteurs de la violence. Alors que dans les années 1990 l’armée était au cœur des affrontements et du dispositif sécuritaire – avec les protecteurs de village comme supplétifs – il apparaît que la police a désormais pris les devants. Ce changement s’explique à la fois par le glissement vers les centres urbains évoqué plus haut et par une restructuration des forces de sécurité que les procès Ergenekon ont facilitée orchestrée par les gouvernements AKP au bénéfice de la police (polis) et aux dépens des Forces Armées Turques (TSK). En outre la gendarmerie a été rattachée au ministère de l’intérieur et une redéfinition des responsabilités entre forces de l’ordre a été opérée, qui donne clairement le primat à la police (et notamment aux Équipes d’Opérations Spéciales ou ÖHT). Au cours des années 2000, par une série de décisions, la police s’est vue confier de nouvelles responsabilités à l’est, qu’elle n’avait pas au préalable.

Türkiye, 17 août 2015, p. 14 : « … la lutte durera jusqu’à la fin des temps » (extrait du discours du président de la République à l’enterrement d’un policier-martyr)

Türkiye, 17 août 2015, p. 14 : « … la lutte durera jusqu’à la fin des temps » (extrait du discours du président de la République à l’enterrement d’un policier-martyr)

Une de Ö.Gündem du 19 août 2015 : « Face au massacre, sans tarder, dès maintenant, en tout lieu, passe à l’action ! »

Une de Ö.Gündem du 19 août 2015 : « Face au massacre, sans tarder, dès maintenant, en tout lieu, passe à l’action ! »

Le chaos extérieur comme ressource pour tous les acteurs

Autre différence importante : dans les années 1990, le contexte extérieur n’a pas été instrumentalisé comme il l’est actuellement par l’ensemble des acteurs de la violence. Si la situation en Irak n’était alors pas brillante, celle-ci n’avait rien à voir avec le chaos syrien actuel. Et surtout les violences en Turquie ne se nourrissaient pas des violences hors de Turquie. À présent, les forces de sécurité utilisent le « prétexte syrien » – quelle atroce expression ! – pour régler des comptes en interne. Et le mouvement kurde armé de Turquie se nourrit symboliquement et matériellement de la résistance du YPG contre l’État islamique en Syrie : des hommes parfois aguerris circulent, des armes sans aucun doute aussi, entre le front « interne » et le front « externe ». C’est cette superposition/indifférenciation des fronts qui est nouvelle. La Syrie est devenue une source de légitimation, une référence omniprésente et un « réservoir » d’armes et de combattants pour le conflit renaissant en Turquie. À cet égard, comme nous le soulignions dans une édition précédente (du 23 juillet 2015), la responsabilité des hommes politiques turcs de tout bord est considérable, qui n’ont pas su faire la différence et se sont complus à confondre les ordres.

Un autre état de maturation de la question kurde ?

Dernière différence majeure : dans les années 1990 la question kurde – sous sa forme négociée n’était pas à l’agenda politique turc, à l’agenda déclaré en tout cas, alors qu’elle l’est sérieusement depuis la fin des années 2000. Malgré toutes les violences actuelles, quelque chose a changé dans la société turque – et dans l’électorat – comme dans l’appareil d’État, qui semble assez irréversible. Certes des réflexes dénégateurs et assimilationnistes subsistent, dont on a actuellement que trop d’illustrations inquiétantes, et que les violences actuelles vont amplement réveiller. Cependant la question a été prise en charge de façon si poussée par l’État turc – jusqu’à ce que des négociations avouées soient initiées avec la guérilla , et par l’opinion publique, qu’un « retour en arrière » qui compromettrait toutes les avancées ne paraît pas possible. Des Turcs (ethniques) ont voté en juin 2015 pour un parti qui est l’avatar des partis légaux kurdes qui dans les années 1990 ne s’adressaient qu’à une frange réduite et ethnique de la population. Cet apparent paradoxe – entre la maturation du « dossier kurde » dans l’agenda politique turc et le retour aux actions violentes – constitue certainement une des caractéristiques de la situation actuelle, finalement assez inédite.

En définitive, on peut dire que deux territoires de violence connectés – la mort dans les montagnes d’un combattant HPG se répercutant sur le terrain urbain quasi immédiatement coexistent désormais. Un territoire hérité des années 1990, qui voit s’affronter forces de sécurité turques (surtout les TSK) et guérilla organisée (HPG) ; et un autre, dont la cristallisation est le fruit de la radicalisation d’une jeunesse qui trouve ses référents, son expérience (et ses armes ?) dans le combat actuel des Kurdes de Syrie. Et si les bombardements de l’aviation turque et les attaques de postes militaires par la guérilla continuent, ce qui se joue dans les villes est nouveau et voit davantage une population jeune – héritière radicalisée des soulèvements/serhildan des années 1990 – livrer une guérilla urbaine en voie de professionnalisation contre les forces de police, devenues l’acteur principal de la résolution musclée de la question kurde selon l’AKP. La déclaration du centre d’information de l’HPG du 18 août 2015 laisse entendre que si la répression des « soulèvements autonomistes7 » de Varto (Gimgin pour le mouvement kurde), Silvan (Farqîn) et Şemdinli (Şemzînan) se poursuit, la guérilla pourrait investir le terrain urbain dont elle s’est tenue éloignée jusqu’à présent. La descente durable8 des combattants des montagnes dans les villes marquerait un changement dont les conséquences sont difficilement anticipables à ce jour… Jamais sans doute le mouvement kurde n’aura été aussi écartelé entre des registres d’action qui à la fois se nourrissent et se contredisent les uns les autres.

Bilan humain provisoire des violences en Turquie (20 juillet-19 août 2015)

Il s’agit d’un bilan provisoire, qui s’appuie sur une compilation de sources écrites (presse et bilans publiés par les parties en jeu) et d’informations circulant sur les réseaux sociaux. Le bilan « officiel » des bombardements de l’aviation turque sur les camps du PKK en Irak du nord n’a pas été pris en compte. Nous avons arrêté (arbitrairement) le décompte le 19 août à 24h.9

Jour Nombre de morts/blessés Lieux Identité des victimes
20 juillet 2015 33 morts/100 blessés Suruç/Urfa Activistes gauche radicale
21
22 2 morts Ceylanpınar/Urfa (ville) Policiers
23 2 morts Yenişehir/Diyarbakır (ville) Policiers
24
25 2 morts Lice/Diyarbakır Gendarmes
26
27 1 mort Malazgirt/Muş (ville) Gendarme
28 1 mort Şemdinli/Hakkari (ville) Soldat
29 1 mort Cizre/Şırnak (ville) ?
30 1 mort
2 morts
Diyarbakır (ville)
Şırnak
Policier
Soldats (TSK)
31 2 morts Pozantı/Adana Policiers
1er août 1 mort Kars TSK
2 1 mort
2 morts
Mardin
Doğubeyazıt
TSK
Gendarmes
3
4 2 morts
1 mort
Şırnak
Şırnak
TSK
TSK
5
6
7 4 morts
1 mort1 mort
Silopi/Şırnak (ville)
Ağrı
Şırnak
1 policier et 3 civils
TSK
Policier
8 1 mort
1 mort
Silopi
Mardin
Policier
Policier
9
10 1 mort
3 morts
Varto/Muş10
Sultanbeyli/İstanbul
Guérillero kurde (HPG)/TSK
1 policier et deux Jeunesse Patriotique Révolutionnaire (YDGH)
11 4 morts
1 mort
Silopi/Şırnak (ville)
Şırnak
Policiers « Équipe Opérations Spéciales » (Özel Harekat Timleri : ÖHT)
TSK
12 1 mort
1 mort
Şırnak
Diyarbakır
HPG
TSK
13 1 mort Bingöl TSK
14 2 morts
3 morts
Ağrı/Diyadin
Yüksekova/Hakkari
Civils
TSK
15 3 morts
2 morts
1 mort
3 morts
1 mort
3 morts
Kağızman/Kars
Bağlar/Diyarbakır (ville)
Yüksekova/Hakkari
Şemdinli/Hakkari
Karlıova/Bingöl
?
HPG
YDGH
TSK
TSK
Policier
TSK
16 4 morts
3 morts
4 morts
Varto/Muş
Lice/Diyarbakır
Kağızman/Kars
YDGH
TSK
3 HPG et 1 TSK
17 2 morts
2 morts
1 mort
Varto/Muş
Şenkaya/Erzurum
Şemdinli/H.
Policiers (ÖHT)
Un protecteur de village, un civil
HPG
18 1 mort, 4 blessés
4 mort
1 mort et 4 soldats blessés
1 jeune tué
Silvan/Diyarbakır
Lice/D.
Şemdinli/Hakkari
Esenler/Istanbul
YDGH/Police
TSK
HPG/TSK
YDGH/Police
19 août 2 soldats tués
4 personnes tuées
8 soldats
Hani/Diyarbakır
Silvan/Diyarbakır
Şirvan/Siirt
TSK
3 YDGH et 1 HPG
TSK

 

  1. Avant cette triste date, des violences avaient eu lieu l’an dernier : le 19 août 2014 (1 soldat tué à Saray/Van), le 25 août 2014 (1 policier tué à Kayapınar/D.), le 26 août 2014 (1 policier tué à Kayapınar/D.) et le 29 octobre 2014 (un soldat tué en pleine ville à Bağlar/Diyarbakır). Voir aussi pour les années précédentes nos : “Quelques remarques sur la géographie des affrontements de l’année 2007 dans l’est turc”, Diplomatie, n°30, Janvier-Février 2008, pp. 64-68.
  2. Jour anniversaire de la fondation du Parti des Travailleurs du Kurdistan ou PKK (en 1978, à Lice/Diyarbakır).
  3. Jour anniversaire du début de la lutte armée du PKK (en 1984, à Eruh/Siirt).
  4. Qui se structure entre 2005 et 2007. Voir : http://odatv.com/n.php?n=nedir-bu-kck-3112091200
  5. Une autre appellation pour désigner ces acteurs urbains est apparue sur les réseaux sociaux après l’attaque d’un poste de police à Sultanbeyli, banlieue anatolienne d’Istanbul (le 10 août 2015) ; il s’agit de celle d’Union de Défense du Peuple (HSB). Cette dernière paraît reprendre le concept utilisé actuellement par certaines composantes du mouvement kurde, celui d’autodéfense (Öz Savunma).
  6. Le terme kurde de serhildan étant l’équivalent de l’arabe intifada ; les moyens utilisés dans les premiers serhildan étant équivalents à ceux utilisés dans la première intifada (de 1987) dite « intifada des pierres ».
  7. Des déclarations d’autogestion (özyönetim) ou d’autonomie (özerklik) – valant rupture avec l’État turc y ont été faites localement à partir du 10 août 2015 : soit, successivement, à Şırnak-centre, Silopi, Cizre (12 août), Nüsaybin, Yüksekova (13 août), Varto, Bulanık, Hakkarî-centre, Sur (Diyarbakır), Silvan (15 août), Edremit/Van, Başkale/Van (16 août) et Hezan/Bitlis (19 août). Celles-ci ont été perçues comme d’inacceptables provocations par le pouvoir central.
  8. Il y a toujours eu des descentes « discrètes » de combattants : soit homéopathiques, pour le ressourcement et l’approvisionnement; soit pour des opérations nocturnes ciblées et spectaculaires. Ce qui est annoncé – et formulé comme une menace – relève d’une autre logique d’affrontement, le HPG s’associant aux jeunesses urbaines armées.
  9. Malheureusement les violences ont continué : http://www.kizilbayrak.net/ana-sayfa/guendem/haber/polis-artuklu-ve-idilde-iki-genci-katletti/
  10. Le corps de la combattante tuée ce jour – elle participait à une opération contrôle routier/propagande, comme la guérilla a recommencé à en faire ces derniers temps –, attaché à une corde, a été traîné par un véhicule vers la ville proche. Les images suggérant le traitement infligé au corps dénudé/exhibé de l’ennemi-femme ont suscité de très amples réactions outrées. Voir notamment celle de la romancière Oya Baydar : http://t24.com.tr/yazarlar/oya-baydar/sehit-cenazelerinde-boy-gosterenler-varto-sokaklarinda-suruklenen-ciplak-bedeni-gordunuz-mu,12538

Le « massacre de Suruç/Pirsûs » (20 juillet 2015) : cinq points

Cérémonie funéraire de Hatice Ezgi Sadet, le 22 juillet 2015 à Ümraniye (Ihlamurkuyu Cemevi)

Cérémonie funéraire de Hatice Ezgi Sadet, le 22 juillet 2015 à Ümraniye (Ihlamurkuyu Cemevi)

On a enterré hier mercredi 22 juillet des jeunes victimes du « massacre de Suruç/Pirsûs » dans diverses périphéries d’Istanbul, de Maltepe à Gazi, en passant par Ümraniye. Avant-hier 21 juillet, sur le site Internet « Siyasi Haber » le bloggeur Ahmet Saymadı – dont les papiers lors des événements de Gezi ont été très suivis – a posté une note intitulée « Désormais Kobanê c’est Istanbul1 ». Dans cette note il écrit : « La bombe qui a explosé à Suruç, a en même temps explosé à Gülsuyu, à Soğanlı, à Kadıköy et à Kurtuluş ».

Dans la continuité de nos notes précédentes sur Okmeydanı (voir nos éditions des 4 et 7 avril 2014), sur la frontière turco-syrienne (voir notre édition du 26 septembre 2014) et sur l’entrée d’Istanbul dans la guerre syrienne (voir notre édition du 14 octobre 2014), alors que la colère et la stupeur règnent largement dans une partie de l’opinion, que des victimes restent non identifiées et que l’enquête se poursuit, quelques points seulement.

  1. L’organisation socialiste de jeunesse qui a organisé ce mouvement de solidarité avec Kobane, SGDF – la Fédération des Associations de Jeunesse Socialiste, formée en 2005 – est liée non pas au mouvement kurde directement, mais au Parti Socialiste des Opprimés (ESP), lui-même issu en 2010 de la Plateforme Socialiste des Opprimés (ESP2. Parti marxiste-léniniste, l’ESP a cependant eu pour fondatrice la co-responsable (eşbaşkan) actuelle du parti kurde HDP, Figen Yüksekdağ. A ce titre, SGFD est une des expressions manifestes de l’articulation récemment reconfigurée entre extrême gauche turque et mouvement kurde : les origines mêlées des victimes du massacre et l’importance de celles de socialisation alévie en sont des indices. Le public de SGDF est avant tout étudiant et dans une moindre mesure lycéen ; d’où le jeune âge (jusqu’à 16 ans !) et l’origine urbaine des victimes.
  2. À l’échelle de la Turquie, cet attentat ne vise donc pas directement et exclusivement le mouvement kurde. Il vise la nouvelle alliance qui s’est exprimée aux élections de juin 2015 (alliance issue partiellement des soulèvements de Gezi de juin 2013), qui associe gauchistes turcs, alévis et mouvement kurde. Il vise aussi le mouvement féministe de Turquie, nombre de victimes étant des femmes. Les ferments d’un renouveau du champ politique turc, au-delà des paradigmes ethniques ou religieux, étaient en ligne de mire.
  3. Ce massacre, qui se nourrit d’une conjoncture internationale de désordre et de violences extrêmes, a une dimension très turque. Il semble qu’à l’instar de l’attentat meurtrier de Diyarbakır du 5 juin 2015 – à la veille des élections législatives – les responsables soient des citoyens turcs, issus d’une même filière ou d’un même environnement idéologico-activiste (Adıyaman). À cet égard, on comprend mal les tolérances dont ont été l’objet les auteurs des deux attentats – dont on suppose qu’ils se connaissaient – de la part des forces de sécurité turques comme des institutions du renseignement. Comme le souligne le chroniqueur Aydın Engin dans le Cumhuriyet du 23 juillet 2015, « l’EI est en nous, et parmi nous, ce n’est plus une menace extérieure3 ». Si les franchissements de la frontière turco-syrienne sont désormais mieux contrôlés4, les circulations internes à la Turquie et les activités d’anciens combattants djihadistes turcs retournés ces derniers mois en Turquie semblent l’être beaucoup moins systématiquement5.
  4. À une échelle plus régionale, ce massacre intervient le lendemain des célébrations du début de l’insurrection autonomiste de Kobanê, le 19 juillet 2012. En effet, c’est à partir de cette date que les Kurdes de Syrie, et notamment ceux du canton de Kobanê, ont décidé de prendre leur défense et leur organisation en mains, rompant avec le gouvernement syrien comme avec les autres opposants armés à celui-ci. La coïncidence de calendrier est donc significative. De part et d’autre de la frontière, de Kobanê à Suruç/Pirsûs, on est ainsi passé en quelques heures, de l’allégresse des commémorations à l’horreur du cauchemar. Le massacre survient aussi alors que l’EI perd des positions sur plusieurs fronts en Syrie comme en Irak6, comme une aveugle démonstration de force de nuisance persistante aux portes mêmes de Kobanê « perdu » fin janvier 20157.
  5. Quoi qu’il en soit, ce massacre montre le risque de la projection du champ politique turc sur le terrain syrien – les différents acteurs du jeu turc s’identifiant, parfois jusqu’à la compassion active, à différents acteurs du sanglant théâtre syrien -, pour ne pas parler du débordement du chaos syrien sur le territoire turc8. Seul le versant armé du mouvement kurde – et quelques combattants internationalistes plus ou moins aguerris9 – fait le lien entre ces deux régimes d’action, non sans schizophrénie parfois. Se rendant à Kobanê, ces jeune du SGDF sont entrés dans un champ infernal auquel ils n’étaient pas formés/préparés et ont été happés par le chaos syrien. La responsabilité des hommes politiques turcs de tout bord qui projettent leurs rivalités dans le champ syrien est donc grave.

Traduction de l’image : 5. Le 22 juillet, une équipe de gros bras d’Apo a mené une expédition punitive envers 2 policiers coopérant avec les milices de Daech à Ceylanpınar aux alentours de 6h du matin, en représailles au massacre de Suruç. Les armes et papiers d’identité des policiers Feyyaz Özsahra et Okan Acar ont été saisis au moment de leur exécution. / 22 juillet 2015 / Centre de relation avec la presse du HPG

Traduction : L'AKP veut la guerre / nous construirons la paix / Nous nous rassemblerons dimanche 26 juillet à 16h devant l'immeuble TRT de Tepebaşı et marcherons jusqu'à la place d'Aksaray !

Traduction : Grande marche pour la paix / L’AKP veut la guerre / nous construirons la paix / Nous nous rassemblerons dimanche 26 juillet à 16h devant l’immeuble TRT de Tepebaşı et marcherons jusqu’à la place d’Aksaray ! / Bloc pour la paix

Les opérations de représailles ou de « justice populaire » organisées dès le 22 juillet 2015 (4 personnes – une à Adana, une à Istanbul et deux policiers turcs à Ceylanpınar/Urfa -, exécutées par des « commandos d’Apo »), laissent augurer de tensions croissantes sur le mode de la vengeance violente. Sans parler de la dégradation supplémentaire du débat politique10, alors que le gouvernement de coalition n’est pas encore constitué. Espérons que la « marche pour la paix » annoncée pour le 26 juillet à Istanbul permettra de saluer dignement la mémoire des victimes et d’éviter la contamination incontrôlable.

  1. Voir : http://siyasihaber.org/kobane-artik-istanbuldur-ahmet-saymadi (consulté le 22 juillet 2015)
  2. Voir: http://www.sendika.org/2010/01/ezilenlerin-sosyalist-partisi-kuruldu/ (consulté le 22 juillet 2015). )
  3. Voir : http://www.cumhuriyet.com.tr/koseyazisi/327997/ISiD_icimizde….html (consulté le 23 juillet 2015).
  4. Selon le ministère de la défense turc 50 428 personnes de toute nationalité ont été arrêtées en 2014 alors qu’elles tentaient de franchir illégalement la frontière turco-syrienne, sur un total de 102 942 pour les quatre années 2011, 2012, 2013 et 2014. C’est dire l’intensification récente des passages/arrestations. Du 16 au 18 juillet 2015 (selon l’état-major turc, toujours), sur les 514 personnes arrêtées, 488 tentaient de pénétrer illégalement en Turquie (et 26 seulement tentaient dans l’autre sens !).
  5. Voir : « Un loup solitaire ou DAİŞ ? », Birgün, 21 Temmuz 2015 ; http://www.birgun.net/haber-detay/haber-analiz-yalniz-kurt-eylemi-mi-isid-mi-planladi-85261.html (consulté le 23 juillet 2015).
  6. Voir à ce propos l’article de Ruşen Çakır dans Haber Türk du 23 juillet 2015 : http://www.haberturk.com/yazarlar/rusen-cakir-2302/1106433-isidin-turkiye-hesaplari-tutar-mi (consulté le même jour)
  7. Voir « Kobane libéré de l’EI », http://www.gazetevatan.com/kobani-isid-den-kurtuldu-721293-dunya/ (consulté le 23 juillet 2015).
  8. C’est la thèse catastrophiste de la « syrianisation de la Turquie », défendue par Cengiz Çandar : http://www.diken.com.tr/cengiz-candar-bu-politikadan-vazgecilmezse-sonuc-turkiyenin-suriyelilesmesi-olacak/ (consulté le 23 juillet 2015).
  9. Comme ces militants turcs du MLKP qui partent combattre aux côtés du YPG kurde syrien. Voir : « On a commémoré Paranaz Kızılbaş à Okmeydanı », http://www.halkingunlugu.net/index.php/g%C3%BCncel/item/3241-paramaz-k%C4%B1z%C4%B1lba%C5%9F-okmeydan%C4%B1%E2%80%99nda-an%C4%B1ld%C4%B1.html (consulté le 22 juillet 2015).
  10. Que la “déclaration” confuse et plus qu’ambigüe de Bülent Arınç du 22 juillet au soir illustre avec flagrance. « Arınç : “Pourquoi aucun responsable du HDP n’était présent à Suruç ?” » http://www.cnnturk.com/turkiye/arinctan-cok-sert-aciklama-katil-erdogan-diye-bagiran-soysuzlar (consulté le 23 juillet 2015).