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Migrants et réfugiés

Depuis quelques jours, les médias s’emparent de la question du choix des termes – migrant ou réfugié – pour en souligner l’importance pratique et symbolique. Ainsi ce matin (8 septembre 2015), dans sa Revue de Presse, Nicolas Martin commente comme suit l’annonce, par le président de la République, de l’accueil de 24000 réfugiés sur 2 ans en France :

“Il est d’ailleurs intéressant de noter que par rapport à la semaine dernière, le terme de réfugié s’est peu à peu substitué au terme générique de migrant, ce qui dit quelque chose à mon sens du glissement paradigmatique1 auquel on assiste depuis ces derniers jours. » (“Glissement paradigmatique, vous êtes sur France Culture !” souligne plaisamment l’animateur de la matinale).

Parmi les réflexions qui ont pu contribuer à ce glissement paradigmatique, nous aimerions signaler à l’attention l’article de Laure Andrillon paru le 28 août dans Libération : Migrants et réfugiés : des mots aux frontières bien définies. À cet article, les linguistes que nous sommes n’auraient pas grand-chose à ajouter. Nous nous contenterons d’en citer quelques extraits, où l’analyse juridico-politique fait appel à des notions linguistiques (synonymie, confusion lexicale, connotation) :

Tous les réfugiés sont des migrants, mais tous les migrants ne sont pas des réfugiés. Loin d’être synonymes, ces termes souvent utilisés indifféremment renvoient à des statuts juridiques bien distincts. Le migrant effectue une migration volontaire pour des raisons économiques, politiques ou culturelles, et relève du droit national. Le réfugié relève en revanche du droit international, sa migration étant considérée comme contrainte par la situation de son pays d’origine.

 

La distinction juridique a pourtant des conséquences très concrètes : du fait de la convention de Genève, le réfugié ne peut être renvoyé dans son pays d’origine, à l’inverse du migrant sans papiers. Dans un article du New York Times, la journaliste Somini Sengupta dit n’être pas surprise par le fait que «beaucoup d’hommes politiques en Europe préfèrent qualifier toute personne qui arrive sur le continent de migrant». D’ailleurs, le Premier ministre britannique, David Cameron, a été beaucoup critiqué en juillet pour avoir évoqué une «nuée de migrants traversant la Méditerranée à la recherche d’une vie meilleure», alors que l’ONU affirme que la grande majorité des arrivées sur les côtes européennes concerne des réfugiés et non des migrants. Pour Eric Fassin, contacté par Libération, la confusion lexicale est «révélatrice d’un recul idéologique des droits humains. A Calais ou à la Chapelle, on traite comme des délinquants des gens qui fuient la guerre en Syrie et ailleurs».

 

Le 20 août, Barry Malone a annoncé au nom du journal qatari Al-Jezira qu’il ne parlerait plus de «migrants méditerranéens», pour marquer son refus de «donner du poids à ceux qui ne veulent y voir que des migrants économiques». L’enjeu n’est pas seulement juridique ou politique, il est aussi affectif. «Le terme générique “migrant” ne suffit plus pour décrire l’horreur qui se déroule en Méditerranée. Il a évolué de ses définitions dans le dictionnaire pour devenir un outil qui déshumanise et distancie, un euphémisme péjoratif», écrit Barry Malone. Il ne s’agit pas seulement d’adopter un lexique précis, mais de trouver un mot qui soit à la hauteur du drame qui se déroule aux portes de l’Europe. Le journaliste met en cause la connotation qui est venue teinter le mot migrant de peur, de xénophobie et de «racisme voilé».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Référence à la notion de paradigm shift proposée par Thomas Kuhn dans son essai La structure des révolutions scientifiques (1962) pour évoquer un déplacement des bases même d’un système de croyance

Cuillères à café et autres moulins à vent

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Une mère avec sa petite fille de cinq ans, malade.

– “Deux cuillères à café de sirop”, dit la mère en versant le sirop.

– “Mais il est où le café ?”, dit la petite fille.

 

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Pourquoi dans la cuillère à café de sirop, la petite fille cherche-t-elle le café ?

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À cinq ans, pas facile de bien voir ce que c’est, une cuillère à café sans café, une cuillère à soupe sans soupe, ou un verre à moutarde sans moutarde. Plus tard on oublie le café, la soupe, la moutarde. On prend l’habitude de ces noms composés, qu’on ne songe plus à décomposer. Il n’y a que les enfants, les poètes ou les humoristes, et parfois les linguistes, pour aller démonter les pièces. Et pour jouer avec. Comme disait Pierre Dac : “Il vaut mieux se laver les dents dans un verre à pied que les pieds dans un verre à dents”.

Les noms composés sont des formes nominales préconstruites dans la langue : préconstruites au sens où l’on pourrait s’attendre à les trouver mentionnées dans les dictionnaires, soit formant une entrée à elles seules (pomme de terre), soit distinguées, d’une manière ou d’une autre, à l’intérieur d’une entrée (pomme de reinette, pomme de pin)1.  

En français, classiquement, dans un nom composé, on a soit deux mots juxtaposés (abat-jour, noeud papillon), soit deux noms liés par une préposition (arc-en-ciel, coup de théâtre, nid(-)de(-)poule, sac à dos, moulin à vent), avec ou sans trait d’union. Les prépositions privilégiées de la composition nominale sont à et de. Rien que pour le mot verre, on aura par exemple :

verre à pied, verre à moutarde, verre à vin, verre à dégustation, verre à bouteille, verre à dent(s)…

verre de lampe, verre de montre, verre de sécurité, verres de contact…

Par ces exemples on voit que si les prépositions  à et de sont privilégiées, c’est qu’elle sont fortement polyvalentes (polysémiques) et donc, relativement vides de sens, “incolores” (cf. P. Cadiot (1993, 1997)).

Un verre à pied, c’est un verre qui a un pied. Un verre à vin, un verre pour boire du vin. Un verre à dent(s), un verre pour se rincer les dents. Tout le monde sait ça. Ce n’est pas compliqué. Et pourtant…

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Il n’y a même pas que la polysémie des prépositions à gérer. Il y a également celle des noms (le pied du verre à pied, normalement, n’est pas du genre à porter des talons…).

 

 

En linguistique, et plus particulièrement pour les lexicologues et les lexicographes, les noms composés constituent un domaine bien identifié (mais aussi un vrai sac de noeuds…), et très actif (il y a du grain à moudre…). Ils ont toutes sortes de fonctionnements, trop variés pour qu’on puisse faire autre chose ici qu’en donner un bref aperçu. Ainsi, la seule question de la présence ou non du trait d’union, dont on pourrait penser a priori qu’elle est relativement superficielle, pose en fait la question du degré de figement, sur laquelle il est difficile de s’accorder2 : arc-en-ciel, avec ses traits d’union, est-il vraiment plus figé (plus compact, plus opaque) que pomme de terre ?  Plus généralement, cette question du figement est liée à celle la “compositionnalité sémantique” : le sens du tout est-il, ou non, composé à partir du sens des parties ? Il y a compositionnalité dans le cas du verre à vin (qui reste un verre), mais pas dans celui de la flûte à champagne (qui n’est pas une flûte). Ni la pomme de terre, ni la pomme de pin, ni la pomme de douche, ne sont des pommes. Et le dé à coudre ? Et le moulin à café ? Est-ce que ce sont encore un dé et un moulin ? Autant de questions auxquelles des linguistes se confrontent avec courage et assiduité…

Poursuite de moulins à vent ?

En plus des enjeux de compréhension du fonctionnement de la langue, le traitement de telles questions a des ramifications philosophiques. Les noms composés permettent en effet de faire le lien entre langage et connaissance. Verres à eau, à pied, à dents... ne sont rien moins qu’une des manifestations langagières de la définition aristotélicienne en termes de genre prochain (verre) et différence spécifique (à eau, à pied, à dents). Par ailleurs, d’une manière très concrète, les noms composés posent des problèmes pratiques incontournables pour le traitement automatique des langues. Comment faire pour qu’un analyseur automatique, une fois qu’il a “appris” à traiter comme un bloc  sauce au cumin, sauce au basilicsauce à la menthe…,  ne fasse pas de sauce au dernier moment (dans la consigne “Verser la sauce au dernier moment”), un autre genre de sauce ? Comment faire pour que la traduction automatique de l’énoncé ambigu “Il a recouvert sa pomme de terre” tienne compte de la double interprétation possible ? Allez sur Google Traduction : vous verrez que pour cet énoncé, la seule traduction proposée, c’est “He covered his potato” (avec pomme de terre, donc, compris comme un nom composé – potato), alors que la possibilité de traduction par “He covered his apple with soil” (où l’on comprend que c’est la pomme qui est recouverte de terre) est ignorée.

Mais revenons à notre exemple initial de cuillère à café de sirop. Une cuillère à café, comme on vient de voir, c’est une (sorte de) cuillère, laquelle peut devenir une unité de mesure (cf. cuillerée à café)3. Expliquons donc à la petite fille qu’il faut éviter de mélanger quantification et qualification (!) :

– avec cuillère à café, on a une qualification – c’est là précisément le rôle des mots composés ;

– avec cuillère de café (ou de sirop), on a une quantification (une certaine quantité de café, ou de sirop) – et on sort, là, du domaine des mots composés ;

– avec cuillère à café de sirop, on a à la fois qualification et quantification4.

Disons-le encore autrement (et embrouillons la petite fille davantage) : une cuillère à café de sirop n’est pas plus une cuillère de café qu’une cuillère à soupe de café n’est une cuillère de soupe.

 

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Anscombre J.-C. (1990). Pourquoi un moulin à vent n’est pas un ventilateur. Langue française 86 : 103-125.

Bosredon, B. & Tamba, I. (1991). Verre à pied, moule à gaufres : préposition et noms composés de sous-classe. Langue française 91 : 40-55.

Cadiot, P. (1992). À entre deux noms : vers la composition nominale. Lexique 11, Presses Universitaires de Lille.

Cadiot, P. (1993). De et deux de ses concurrents : avec et à. Langages 110 : 68-106.

Cadiot, P. (1997). Les paramètres de la notion de préposition incolore, Faits de langues 9 : 127-134.

Polguère, A. (2011). Figement et ellipse dans une perspective lexicographique : le cas de dé à jouer et dé à coudre. In J.-C. Anscombre & S. Mejri (éd.) : Le figement linguistique : la parole entravée, coll. “Lexica. Mots et Dictionnaires” 18, Champion : 363–373.

  1. Pomme de reinette en italiques dans le Petit Robert, versus POMME DE PIN en petites majuscules dans le même dictionnaire.
  2. Et sur laquelle, d’ailleurs, les dictionnaires ne s’accordent pas toujours.
  3. Notons que c’est éminemment culturel : la petite fille anglaise se verra plutôt administrer une teaspoon of cough mixture – “cuillère à thé de sirop”.
  4. Notons, encore que la petite fille anglaise est nettement avantagée : avec l’anglais teaspoon of cough mixture, le mode de formation rend plus transparente la distinction entre qualification (cf. le « bloc » teaspoon) et quantification (cf. la construction avec of).