Manuscrits dispersés d’Albanie: Harvard, Houghton Library (Cambridge, MA)

Le dernier congrès de la Society of Biblical Literature et de l’American Academy of Religion (SBL-AAR), qui s’est récemment tenu à Boston (États-Unis), du 18 au 21 novembre dernier, a été l’occasion de réexaminer deux manuscrits grecs connus pour avoir séjourné autrefois en Albanie: il s’agit des manuscrits Harvard College Library, Houghton Library MS. Gr. 1, copié à la fin du 13ème siècle, et Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, copié au 11ème siècle. Ces deux manuscrits grecs contiennent le texte du Nouveau Testament (respectivement Gregory-Aland 666 et 2841); ils sont aujourd’hui déposés à la Bibliothèque Houghton, sur le campus de l’Université de Harvard (Cambridge, Massachusetts)[1].

Campus de l’Université de Harvard, Cambridge (MA). © Luc Brogly

 

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, début de l’évangile de Luc (folio non numéroté).

Le lien entre le manuscrit MS. Typ. 215 et l’Albanie a été souligné une première fois en 1980 par Gary Vikan dans son catalogue d’exposition Gifts from the Byzantine Court. Three Illuminated Manuscript Leaves at Dumbarton Oaks (6 février-1er juin 1980, Washington D.C.). Le livret de Gary Vikan accompagnait une exposition visant à rapprocher trois folios du fonds de Dumbarton Oaks de leur support originel, à savoir deux manuscrits grecs: l’un conservé à Cleveland, l’autre à Harvard (MS. Typ. 215). L’un des trois folios exposés représentait l’évangéliste Jean (Gregory-Aland 1142): ce folio avait été offert à l’institution de Washington par Philip Hofer qui, en 1954, avait acquis le manuscrit MS. Typ. 215 accompagné de trois luxueux folios enluminés, considérés comme « arrachés » à ce même manuscrit.

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, début de l’évangile de Jean (folio non numéroté), sans trace de folio « arraché » dans le pli.

La relation du MS. Typ. 215 avec l’Albanie a très vite été confirmée puis développée grâce à la souscription qui se trouve à la fin du quatrième évangile puisque celle-ci avait déjà été relevée par Pierre Batiffol au printemps 1885, puis éditée en 1887[2]. Elle fut ensuite à nouveau éditée par Ἄνθιμος Ἀλεξούδης, Métropolite de cette ville albanaise, en 1898 puis en 1901. Les publications de l’érudit albanais témoignent avec évidence de sa connaissance du manuscrit puisque l’une des planches qu’il reproduit en 1898 dans son catalogue est bien celle que nous lisons aujourd’hui à la fin du texte johannique (πίναξ Θ´ n°19)[3]. Inattention de la part du Métropolite ou erreur de mise en page, les deux autres planches (πίναξ Η´ n°17-18), associées elles aussi à la description de ce manuscrit, ne se trouvent pas dans le codex ainsi que cela a été montré en 2000[4]. Notre examen in situ confirme les études précédentes mais, curieusement, dans aucune des études modernes publiées il n’est fait mention de l’absence totale de foliotation dans ce manuscrit, ce qui gêne considérablement la description et favorise la confusion, notamment dans l’analyse textuelle: soumise aux conservateurs lors de notre visite en novembre 2017, cette interrogation n’a pas trouvé de réponse.

Philip Hofer, premier conservateur du Department of Printing and Graphic Arts de la Houghton Library, avait acquis en 1954 le manuscrit MS. Typ. 215 auprès de l’antiquaire new-yorkais Hans Peter Kraus. Le manuscrit était alors accompagné de ces trois folios « arrachés », représentant chacun sur un fond d’or l’un des trois évangélistes: Matthieu, Marc, et Jean; c’est donc ce troisième folio que Philip Hofer offrit à Mildred et Robert Woods Bliss, cofondateurs de Dumbarton Oaks, et qui fut donc exposé en 1980 à Washington. Les deux autres folios (portraits des évangélistes Matthieu et Marc), sont aujourd’hui encore classés sous la même cote que notre manuscrit mais dans des dossiers séparés.

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, portrait de l’évangéliste Marc (folder 1).

 

Comme l’ont souligné les études antérieures, les portraits de ces trois évangélistes posent problème car dans le manuscrit MS. Typ. 215 le verso de chaque folio qui se trouve en regard du début du texte de chaque évangile – toujours sur un recto – est blanc: ce verso était donc naturellement destiné à porter le portrait de l’évangéliste correspondant. Ces portraits ne furent jamais exécutés mais on écrivit à la place des épigrammes en lettres majuscules qui furent ensuite gommées et sur lesquelles on esquissa (a posteriori ?) les silhouettes des évangélistes.

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, verso précédant le début de l’évangile de Jean (folios non numérotés).

Les études récentes, souvent plus orientées vers l’iconographie que vers la philologie, supposent que les luxueux portraits des évangélistes furent ensuite insérés dans le manuscrit, entre le verso laissé blanc lors de la copie et le début du texte évangélique, puis « arrachés ». À l’énigme posée par ces folios, leur histoire et leur destinataire, vient s’ajouter notre ignorance du parcours de ce manuscrit: comment – alors que nous avons la certitude qu’il se trouvait dans la ville albanaise de Bérat en avril 1885 – est-il arrivé aux États-Unis? Par ailleurs, son texte, et la position de celui-ci au sein de la critique textuelle du Nouveau Testament grec, reste à étudier.

Harvard College Library, Houghton Library MS. Gr. 1, f. 250 recto.

Le second manuscrit, le MS. Gr. 1, pose une autre énigme. Sa relation avec l’Albanie ne tient qu’à l’assertion de Caspar René Gregory qui le considère comme provenant « aus Albanien », ainsi qu’il l’écrit en 1909 dans son ouvrage Textkritik des Neuen Testamentes (p. 210). Ni les études précédentes, ni notre propre examen du manuscrit n’ont pu confirmer cette origine. Sur une feuille volante en papier, insérée dans le manuscrit mais d’un format plus petit que celui-ci, sont décrites avec précision les différentes parties du codex. Nul doute qu’il s’agisse d’une description de la main même de Gregory puisque nous connaissons son écriture par sa correspondance privée dont une partie se trouve aux Archives du Séminaire Saint-Sulpice, à Paris. Sur cette feuille volante, datée du 26 mai 1889, l’érudit a bien noté aussi: « olim in Albania ». Gregory, qui était le possesseur de ce manuscrit et qui le vendit ensuite à la Houghton Library, connaissait-il avec exactitude la provenance de ce manuscrit ou fit-il simplement confiance à celui qui lui vendit le codex?

Harvard College Library, Houghton Library MS. Gr. 1, feuille volante insérée dans le manuscrit.

Au-delà des questions iconographiques, le dossier de ces deux manuscrits américains reste largement ouvert, notamment d’un point de vue historique et philologique. Leur lien avec les Balkans, supposé ou véritable, mérite dans tous les cas une considération plus approfondie dans le dossier complexe des manuscrits dispersés d’Albanie.

Luc Brogly, correspondant scientifique à l’IRHT
Didier Lafleur, IRHT-Section grecque

 

 

  [1]  Voir Nadezdha Kavrus-Hoffman, Manuscripta: 54:1, p. 69-81 et 55:1, p. 35-45.

  [2]  Les manuscrits grecs de Bérat, p. 442-443.

  [3]  Κατάλογος τῶν ἐν ταῖς ἱεραῖς ἐκκλησίαις τῆς συνοικίας Κάστρου, πόλεως Βερατίου τῆς Μητροπόλεως Βελεγράδων…, p. 360-362.

  [4]  Duffy-Angelov, « Observations on a Byzantine Manuscript in Harvard College Library », Harvard Studies in Classical Philology 100.