Réalisatrices palestiniennes (1/2) : Maysaloun Hamud

Comme un mauvais film au scénario écrit à l’avance, on ne se lasse pas, dans nos médias, de s’émerveiller devant la grande scène de la-courageuse-femme-arabe-se-levant-contre-l’oppression-de l’islam-et/ou-de-la-société-machiste-et-rétrograde. Le monde du cinéma s’en fait une spécialité, avec, entre autres exemples récents, au Maroc Much Loved, de Nabil Ayouch (avec l’actrice Loubna Abidar) ou en Tunisie Ni Allah, ni maître, devenu Laïcité, Inch’Allah de Nadia El Fani. De nombreux titres viennent à l’esprit, comme nous le rappelle le Huffpost Maghreb en évoquant « ces œuvres qui nous montrent la révolution cinématographique des femmes dans les pays arabes ». Bien entendu, le courage dont font preuve des cinéastes arabes, femmes en particulier, pour aborder des sujets qui dérangent ne peut que susciter admiration et soutien. Mais pas au point de perdre tout esprit critique, sur la qualité artistique des œuvres en question ou encore, et ce sera l’objet de ce billet, sur les ressorts politiques, pas toujours très conscients et encore moins défendables, qui motivent bien des sorties enthousiastes.

Je danserai si je veux, film récent de la Palestinienne (de nationalité israélienne) Maysaloun Hamoud (ميسلون حمود) en offre un bon exemple. En avril dernier, le site de Paris-Match (je ne sais pas pour la formule papier), publiait ainsi un long sujet sur la réalisatrice, « briseuse de tabous ». D’ordinaire, Paris-Match est plus intéressé par les familles princières que par le cinéma engagé mais il fallait bien faire une exception pour l’histoire de ces trois jeunes femmes « prises en sandwich entre le poids des traditions machistes d’une société conservatrice et la schizophrénie d’une ville libérée largement ouverte sur l’Occident » (jolie formule qui se donne l’air de renvoyer dos à dos les protagonistes, tout de même partagés entre les vraiments pas bons, les « arabo-musulmans », et ceux qui ne sont pas parfaits mais tout de même « libérés » et « ouverts).

Il faut dire qu’il y a tous les ingrédients d’une bonne story dans ce film (Barr bahr, « terre et mer », son titre en arabe, traduit en anglais par In between, qui aurait pu donner, en français, mi-chèvre, mi chou…). Le « clash des cultures » bien entendu, avec un casting parfait qui associe une musulmane et une chrétienne, toutes deux parfaitement libérées – tellement que l’une des deux est homosexuelle, c’est dire ! – et à une troisième, prude et conservatrice, qui finira par assumer son émancipation, non sans avoir été violée par son fiancé, aussi brutal que conservateur (et musulman, cela va de soi).

Rien ne manque au scénario, pas celui du film mais celui de sa sortie publique, puisque la réalisatrice est victime de l’inévitable fatwa, preuve s’il en est que sa critique vise juste et qu’elle fait mal aux méchants de l’histoire. Une fatwa d’autant plus exceptionnelle qu’elle est sans précédent puisque, selon la réalisatrice interviewée dans Le Point, il faut remonter 70 ans en arrière pour trouver un tel précédent en Palestine (???). Il suffit de se donner la peine de fouiller un peu le net (mais c’est vrai qu’il faut le faire en arabe) pour retrouver la « fatwa » en question, aussi « dramatique » que toutes les mises en garde des autorités catholiques par exemple. Si un obscur Conseil musulman des avis religieux (Al-majlis al-islâmî lil-iftâ’) a, de fait, produit un texte pour dire tout le mal qu’il pense d’un film qui, aux yeux de ses membres, se moque des valeurs de la société, « y compris religieuses », et même si le mot fatwa fait surgir, imparablement, dans l’esprit du lecteur occidental les exemples  célèbres de Salman Rushdie et Naguib Mahfouz (et de bien d’autres moins connus), il n’y a dans le cas du film de Maysaloun Hamud aucune menace à l’encontre de la réalisatrice, mais une injonction aux fidèles pour qu’ils boycottent ce film pernicieux (exactement ce que demandent par ailleurs les autorités palestiniennes d’Al-Fahm, ville de Galilée dont les édiles sont très fâchés de la mauvaise image donnée de leur ville dans ce film abondamment primé à l’étranger).

Cette manière de s’emparer de productions artistiques, en l’occurrence arabes, pour en modifier l’intention originelle en les plaçant dans un contexte qui n’est pas le leur n’a fait que s’accélérer depuis que l’islam – en bloc, sans nuances et sans historicité – a remplacé dans les imaginations crédules le bon vieil épouvantail communiste. Mais, dans le cas palestinien, ce détournement sous prétexte de menace islamiste est encore plus exaspérant parce qu’il vient s’ajouter à d’autres filtres, tout aussi arbitraires, qui rendent dès lors la lecture de telles œuvres presque impossible. Parce qu’elles sont femmes, arabes (musulmanes ou non, pratiquantes ou non) dans un pays qui se définit lui-même comme un État juif, on se demande comment les jeunes réalisatrices palestiniennes peuvent espérer faire entendre leur voix pour elles-mêmes, et non pas pour ou contre telle ou telle cause qu’on leur prête.

Pour s’en tenir à l’exemple retenu dans ce billet, il va de soi que l’accent si souvent mis sur la question féminine ou religieuse a pour résultat – sinon pour objectif dans certains cas – d’éviter d’aborder une autre question, plus classiquement politique, celle du racisme de la société israélienne vis-à-vis d’une partie de la population dont elle peine (c’est une litote) à reconnaître l’existence. La « briseuse de tabou », comme l’appelle Paris-Match peut bien s’échiner à rappeler que son film propose une critique sociale qui n’épargne personne (« No one should feel good after the movie, neither Israelis nor Palestinians in this society »), il est clair que son travail sera immanquablement réduit aux seuls aspects qui ne mettent pas en cause des interdits plus sacrés encore, ceux de l’occupation de la Palestine et de ses conséquences.

Au moins, dira-t-on, il a le mérite d’exister ce film ! Car autant dire que le défi est plus grand encore, voire totalement insurmontable, pour d’autres femmes, qui ont fait le choix, quant à elles, d’une démarche presque inverse, à savoir partir de la situation politique pour étendre leur analyse à d’autres aspects de la vie en société, et notamment celui de la domination masculine. Raison de plus pour signaler ici les réalisations, moins « professionnelles » peut-être et en tout cas totalement ignorées par les médias (cet article en anglais malgré tout), des « femmes pour le changement » (Nisâ’ min ajli al-taghyîr) qui organisent à Gaza, pour la seconde année consécutive, le Festival des films de la femme (al-karnafâl al-sinimâ’î li aflâm al-mar’a), avec des productions qui dénoncent par exemple les mariages entre enfants de plus en plus fréquents dans une société abandonnée du monde, mais qui racontent aussi ce qui se passe durant les cinq minutes que les autorités israéliennes laissent aux familles pour abandonner leur maison qui va être bombardée…

Appel à communication:Journée des humanités numériques du CIHAM:13/10/2017[délai:10/09/2017]

Chers doctorants, chères doctorantes, Dans le cadre d’un partenariat entre le CIHAM et HiSoMA, Sarah Orsini et moi organisons une journée des humanités numériques des doctorants, le vendredi 13 octobre 2017, où vous êtes tous chaleureusement conviés. Cette journée s’ouvrira sur une session de workshops (9h-12h) qui proposera deux ateliers au choix, un atelier sur la visualisation et l’analyse de données à l’aide du logiciel Gephi et un atelier d’initiation XML-TEI. L’après-midi (13h30-18h) proposera deux conférences générales sur les humanités numériques avec pour invités : … Continuer la lecture de Appel à communication:Journée des humanités numériques du CIHAM:13/10/2017[délai:10/09/2017]

Conflits et résistances au Maroc et dans les pays colonisés

La colonisation, accompagnée par un processus expansionniste d’occupation, aboutit souvent à une résistance de la part des colonisés. Ce thème a été négligé par bon nombre d’historiens à un moment où l’école des Annales décide de renoncer aux idoles de la tribu des historiens, à savoir : l’idole politique, l’idole individuelle et enfin l’idole chronologique. Les motifs de ce désintérêt à l’histoire coloniale, notamment des conflits qui l’accompagnent, sont épistémologiques, car les historiens préfèrent se consacrer aux aspects économiques et sociaux souvent délaissés par cette histoire. Au Maroc, au lendemain de l’indépendance, les historiens se sont penchés sur la réaction des Marocains à l’encontre des colons. Ils ont étudié certains aspects de la résistance ; mais ont souvent négligé les aspects culturels qui ont accompagné ces guerres. Par contre, aux Amériques, les historiens, inspirés par l’anthropologie culturelle et l’ethnohistoire, ont porté leur intention sur cet aspect.

Les urbanités sociolangagières au Maghreb

Depuis quelques années, de nombreuses recherches nourissent le champ de la recherche en sociolinguistique urbaine au Maghreb. La constitution de ce champ doit beaucoup à l'implication de Thierry Bulot notamment dans le cadre de la formation doctorale EDAF (École doctorale algéro-française). Des recherches de qualité ont été réalisées dans le cadre de ce partenariat. Les apports en matière de problématisation, de théorisation et de méthodologie d'enquête ont été importants dans la mesure où ils ont permis d'interroger la ville maghrébine dans toute la complexité de ses dynamiques linguistiques et identitaires. Le présent recueil de textes se veut un hommage à celui qui a permis d'inscrire, en les enrichissant, les problématiques de la sociolinguistique urbaine centrée sur le discours au coeur de la recherche en sociolinguistique du Maghreb.

Quand les pratiques des « makers, made in Africa » rencontrent le corpus des théories classiques

L’objectif des Journées d’étude « Faire le développement, autrement ! Makers, made in Africa » est de partir des initiatives et pratiques entrepreneuriales de praticiens individuels et collectifs du développement autrement désignés makers, pour construire une approche théorique du développement par les makers et formaliser leurs business models. Cette approche bousculera-t-elle « la théorie classique du développement » ? Les business models des makers, made in Africa apporteront-ils un nouveau regard sur les business models ? Les débats de la première édition s’étaient structurés autour du dialogue, de la déconstruction et des partages d’expériences sur les pratiques individuelles et collectives, formelles et informelles de ces entrepreneurs dits makers qui, dans un environnement de contraintes, font autrement du développement. Un dialogue interdisciplinaire s’est instauré entre praticiens, théoriciens, chercheurs en sciences de gestion et en économie du développement, historiens du développement, sociologues.

L’impossible dernier mot

Au presque terme de cinq intenses années de direction, qu’il me soit permis non pas d’avoir le dernier mot – loin de moi cette prétention – mais d’esquisser sous forme de bilan un dernier “mot du directeur”. À l’heure où, sans vouloir pasticher les dernières lignes des Mémoires d’Outre-Tombe, la chaleur estivale commence à lourdement peser sur tout le pays, où les effluves du tilleul séculaire du Palais se font denses et envoûtants, où, malheureusement, de nouveaux collègues viennent d’être placés en garde à vue, et où une nouvelle opération militaire turque est annoncée au nord de la Syrie. Bien sûr, ce bilan ne sera pas personnel, m’étant tout au long de ces années efforcé de dépersonnaliser la fonction ; ce qui ne pourra que faciliter la transition.

Je souhaiterais avant toute chose remercier toutes celles et tous ceux avec lesquels j’ai travaillé dans des contextes turcs et français passablement difficiles. En effet, pour s’en tenir au versant turc, nous aurons connu la guerre interminable dans le pays si voisin qu’est la Syrie, les événements de Gezi (mai-juin 2013), les révélations fracassantes de décembre 2013, les violences de l’été 2015, le massacre d’Ankara du 10 octobre 2015 (dont une 103e victime vient de décéder1), le “coup d’État manqué” – selon l’expression consacrée – du 15 juillet 2016 et les attentats de décembre 2016. Nous conservons dans le bureau de la direction quelques-unes des nombreuses cartouches de gaz lacrymogène atterries sur la terrasse de l’IFEA alors que, durant les événements de Gezi, la police poursuivait des manifestants s’échappant de l’Istiklâl par la rue Nur-i Ziya. Dans ce contexte passablement agité, j’ai pu compter sur une équipe à géométrie variable où les stagiaires, doctorants, chercheurs de passages et chercheurs associés et autres délégués de l’Université ou du CNRS ont joué un rôle déterminant, parallèlement aux personnels plus stables, personnel de droit local, personnel MEAE (en réduction) ou personnel CNRS. Malgré la circulation importante des personnes, la fragilité et l’inégalité des statuts, des dynamiques collectives ont pu être créées en faisant converger le plus possible l’intérêt collectif avec les intérêts individuels, même passagers, ainsi qu’en démultipliant les partenariats ici ou en France.

En effet, même si pendant ces 5 années les subventions ou dotations dévolues par le MAEDI et le CNRS n’ont pas baissé d’un iota – c’est à souligner tout de même – , notre structure a été touchée par deux coups durs en termes de ressources humaines : la dégradation du poste de pensionnaire scientifique archéologue en CRSP (contrat de recruté sur place), effective à compter du 1er septembre 2014, puis deux ans après – deuxième coup dur –, la suppression pure et simple du poste de pensionnaire scientifique responsable de l’antenne de l’IFEA à Bakou (une implantation qui remontait à 2003). Sa titulaire, Adeline Braux, pourtant recrutée moins de trois ans auparavant, fut dans l’obligation de quitter un peu brutalement ses fonctions. Ces deux coups contre l’institution resteront des blessures aussi pour moi.

Malgré tout, durant ces années troublées nous nous sommes attelés à des chantiers multiples dont certains furent de véritables obsessions-passions. Ils constituent un petit héritage qui je l’espère sera préservé et augmenté. Rappelons-en quelques-uns :

  • Commençons par les conditions matérielles de la recherche au quotidien. La sécurité du bâtiment et de ses occupants a été un constant souci et, grâce au soutien du Consulat et de l’Ambassade – ainsi que d’un sponsor opportunément trouvé -, des mesures structurelles et durables ont pu être prises. Certains se souviennent des exercices de simulation conduits au printemps 2013 sur la terrasse dans le cadre de la remise aux normes du système anti-incendie. Au printemps 2017 ce chantier a été enfin presque parachevé.
Formation du personnel à la lutte contre l’incendie, 15 février 2013
  • La bibliothèque (et son dépôt) a été à la fois assainis, étanchéifiés (notamment la salle des Compactus et l’ancienne salle de l’OAC), réorganisés, mieux décrits (merci à Néhémie : https://dipnot.hypotheses.org/1961) et enrichis. Un travail important sur l’histoire de la bibliothèque a été conduit et plusieurs des fonds qui la constituent ont fait l’objet d’une valorisation spécifique (Fonds Capucins, Fonds Hüsrev Tayla, Fonds Thieck, Fonds Poisson…). Surtout, grâce à l’aide d’un sponsor, à une campagne de crowdfunding, à une campagne de parrainage d’ouvrages mal en point, à de nombreuses collaborations dans le but d’organiser des expositions, et à la participation de l’IFEA au projet conduit par la BnF Bibliothèques d’Orient nous avons réussi à faire restaurer des dizaines d’ouvrages anciens bien en peine. La pratique collective du présentoir thématique mensuel – physique, dans la bibliothèque elle-même et pérennisés en ligne – a permis aux chercheurs à la fois de (re)découvrir certaines ressources, de compléter par des acquisitions certaines lacunes et de partager leurs interrogations avec les visiteurs et leurs collègues proches ou éloignés. En outre, l’intégration par l’IFEA de la plateforme Bibliopera portée par Anamed (Koç Üniversitesi) a contribué à renforcer la visibilité de notre bibliothèque et généré de stimulantes synergies avec les bibliothèques proches. Elle permettra aussi d’accroître la mise aux normes du catalogue de la bibliothèque et le rayonnement en ligne de cette dernière, en dépit des aléas des connexions informatiques.
  • Parallèlement les centres de documentation des deux principaux observatoires de l’Institut ont été réorganisés : à l’Observatoire Urbain comme à l’Observatoire de la Vie Politique. Des dossiers inventoriés, à la fois « papier » et numériques sont désormais à la disposition des chercheurs, grâce au travail patient de stagiaires ou de doctorants.
Une double page du livre d’or de l’IFEA tenu dans les années 80
  • Les archives de l’IFEA ont aussi été réordonnées, assainies et surtout valorisées à partir de la fin 2012 avec l’aide précieuse de Cilia Martin. La salle qui les abrite est désormais équipée d’un absorbeur d’humidité. Modestes en termes volumétriques, elles recèlent néanmoins des documents qui peuvent être transformés en sources primaires de la recherche comme le montre la dipnot sur Alfred Laumonier (http://dipnot.hypotheses.org/861). Sans parler des photographies que nous y avons trouvées en bien mauvais état… Désormais, les photos de Jane Laroche et d’Ara Güler sont mieux traitées et exposées dans les escaliers de notre institut. Il reste à faire sur ce chantier. Après les expositions Emmanuel Laroche (2014) et Stéphane Yerasimos (2015), une exposition consacrée à H. Corbin est en chantier avec la collaboration de l’EPHE et de l’Association des Amis d’H. Corbin. Enfin, la cession à l’IFEA fin juin 2017, par son épouse, d’une partie des archives de Stéphane Yerasimos va nous permettre d’aménager une salle Yerasimos cohérente et riche – puisque le Fonds Yerasimos s’y trouve déjà – au service de la mémoire de ce grand chercheur, de la mémoire institutionnelle, et des chercheurs à venir.
  • Du côté de la recherche, si l’ensemble des champs de recherche n’a pas pu être couvert et honoré – en ces temps contraints l’exhaustivité relève du luxe -, l’accent a été mis principalement sur la jeune recherche en collaboration et sur l’action en réseau. Au cours de ces cinq années, de nombreux anciens doctorants de l’IFEA (ex-BAR, AMI pour la nomenclature actuelle du MEAE) ont soutenu leur thèse : cet aboutissement est fondamental pour la crédibilité de notre Institut qui tire une partie de sa raison d’être de sa capacité à accompagner ces jeunes chercheurs et pour l’extension du réseau informel des anciens. Grâce aux partenariats actifs avec le CETOBAC, avec notre homologue l’IFPO, avec l’Orient Institut-Istanbul, l’École Normale Supérieure/PSL, CITERES (Tours), l’IRHT et le Centre Jean Pépin, de nombreux jeunes chercheurs ont pu bénéficier des programmes financés par l’ANR (Transtur, Transfaire, Marges, NMR, i-Stamboul project, Lajeh,…). Deux post-docs ont animé des séminaires multi-sites pendant plusieurs années participant à l’intégration de l’IFEA à une communauté transnationale de chercheurs.
  • Les Régions (Bretagne, pour le projet « Arcus »), l’ERC (« Réception de la philosophie arabe » – programme qui a débouché sur la mise en place en 2015 d’un LIA associant l’Université de Yıldız et le Centre Jean Pépin-CNRS –, WAFAW, Open Jerusalem), le GIS « Moyen-Orient et mondes musulmans ou MOMM », l’AFD (recherche sur les classes moyennes en Turquie), le CNRS (« Attentats-Recherche »), le programme ENVIMED (Amida), le MUCEM, et le Fonds d’Alembert (« Faire Méditerranée », 2013)  ont aussi contribué à la diversification des ressources de même que la collaboration plus étroite avec l’Institut Français (Cinquantenaire de l’accord migratoire franco-turc en avril 2015, colloque d’Ankara sur les migrations en avril 2017…).
  • L’IFEA a aussi émargé à des Labex, comme C-3-Network (Université d’Aix-Marseille) ou Transfert (colloque d’Izmir en octobre 2015). En outre la collaboration avec d’autres IFRE  – comme l’IFPO, le Centre d’Études Alexandrines2, grâce à notre efficace « délégué » partagé Faruk Bilici3, le CEDEJ et le Centre Jacques Berque4 – et avec certaines Écoles françaises (EFR pour le programme « Jeunesses méditerranéennes » et l’ensemble des Écoles françaises pour l’archéologie) a aussi permis à nos chercheurs de circuler et de s’ouvrir des horizons comparatifs. Si la synergie des observatoires urbains du pourtour de la Méditerranée n’a pas pu fonctionner autant qu’on aurait pu le souhaiter, faute de forces vives pour l’animer, les études kurdes à l’articulation entre études arabes et études turques ont connu une importante impulsion grâce à la collaboration avec l’antenne d’Erbil de l’IFPO et l’Université d’Exeter, particulièrement du temps où Clémence Scalbert-Yücel était pensionnaire scientifique (Septembre 2014-fin août 2016).
  • Enfin la formation et la consolidation de l’axe « Migrations et Mobilités » (ou AMIMO) au sein du pôle Études Contemporaines compte parmi les plus grandes réussites de ces années grâce au dynamisme d’Elif Aksaz et de tous les doctorants, stagiaires et collègues qu’elle a su mettre en réseau, avec l’appui du GIS « Moyen-Orient et mondes musulmans », de l’ANR-Lajeh et de nombreuses institutions turques, françaises (Institut Français, OFII) ou internationales (IOM). La conférence Guests and Aliens Re-configuring new mobilities in the Eastern Mediterranean post 2011-9 organisée en décembre 2014 en collaboration avec le Research Network « Re-Configurations. History, Remembrance and Transformation Processes in the Middle East and North Africa » de la Philipps-Universität, Marburg, avec le soutien de l’International Organization for Migration (IOM), restera dans les mémoires. Elle a débouché sur un Dossier de l’IFEA multimédia5.

  • La politique de publications s’est quant à elle recentrée sur l’objectif d’une plus grande présence en ligne avec la relance des Dossiers de l’IFEA (plus de 6 livraisons depuis 20136), les Dipnot (carnets de recherche-IFEA) et le lancement d’une nouvelle collection entièrement en ligne, « Bibliothèque électronique de l’IFEA », dont le premier numéro a été livré en février 2017 (voir : http://books.openedition.org/ifeagd/2180), ainsi que la poursuite des Rencontres d’Archéologie. En parallèle, grâce au remarquable travail de notre IE-CNRS « Projets numériques », la mise en ligne des publications papier de l’IFEA a été accélérée, sur des plateformes de référence comme Persée, Revues.org ou OpenEdition.org. À la fin de cette année, c’est l’intégralité de la collection de notre revue d’Archéologie Anatolia Antiqua qui sera en ligne. Et suite à un accord passé à la fin du printemps 2017 avec la maison d’édition, les numéros de la revue d’histoire Anatolia Moderna seront aussi à terme en libre accès.
  • Les Archives Visuelles sont une innovation de ces années dont nous souhaitons sincèrement la pérennisation. Leur formation résulte de plusieurs constats : nécessité de valoriser les ressources visuelles de l’institut jusque-là trop négligées, nécessité de solliciter tous les chercheurs passés par l’Institut ayant recouru d’une façon ou d’une autre à la photographie dans leurs travaux et surtout nécessité de partager ces sources primaires de la recherche d’une façon plus systématique et durable, au service des recherches à venir. L’hébergement récemment acquis sur Huma-Num va donner un nouveau souffle à ces archives, après les accords passés avec SALT dans les premiers temps de l’entreprise.
Vernissage de l’exposition « Deux siècles de cartographie d’Istanbul et de son environnement » au Lycée Notre-Dame de Sion le 7 mars 2013
  • De nombreuses expositions ont été organisées, dans le hall d’entrée de l’institut (merci à Aksel Tibet) pour les expositions Emmanuel Laroche et Stéphane Yerasimos, et dans divers lieux extérieurs (à Istanbul et hors d’Istanbul) pour les autres. Plusieurs sont en préparation (exposition JH Lambert à Eskişehir à la fin de l’année 2017). Ces expositions nous ont permis à la fois de nous réapproprier l’histoire de l’institution, de valoriser le travail de recherche et d’accumulation documentaire, de redécouvrir et de faire restaurer certaines richesses de notre bibliothèque et de l’Atelier cartographique, tout en nouant de nouveaux partenariats (notamment avec les lycées francophones d’Istanbul, privés et public7) et en nous ouvrant de nouveaux horizons.
  • Sur le versant du débat d’idées, la collaboration avec les Instituts Français d’Istanbul (Mémoires des diasporas anatoliennes de France, 2013-2014 ; puis « Accord migratoire franco-turc de 1965 ») et d’Ankara (Colloque Migrations d’hier et aujourd’hui les 10-14 avril 2017), comme avec le SCAC (10 ans de débats sur le génocide arménien en Turquie, 2005-2015) fut je crois très féconde.
  • L’ouverture anatolienne souhaitée au début de notre mandat s’est réalisée en partie, comme les manifestations organisées à Diyarbakır, Eskişehir, Ankara, Izmir ou Çorum le prouvent. Cette ouverture, pour s’affranchir du tropisme stambouliote, fut salutaire et permit de réactiver toute la mémoire de l’activité de l’IFEA « en régions » pour reprendre cette expression très française.
L’exposition « Entre trois mers » au centre Arkas, Izmir de mai à juillet 2016
Invitation au vernissage de l’exposition « Emmanuel Laroche, un savant en Anatolie », en novembre-décembre 2014

Il ne me reste plus qu’à souhaiter le meilleur à mon successeur qui pourra compter sur le noyau stable de notre petite équipe. Nous travaillerons ensemble pour assurer la meilleure transition possible : des kilos de dossiers « papier » l’attendent, ainsi que des Gb de dossiers numériques! Mais trop de facteurs ne dépendent pas de nous : l’évolution de la situation en Turquie et dans la région, le devenir de l’Université turque plus précisément, mais aussi l’évolution de la politique de nos tutelles vis-à-vis de l’Institut. Souhaitons que la dégradation des statuts et la suppression pure et simple de postes soit arrivée à son terme8. Compte tenu des devoirs que nous voulons continuer à assurer – en termes de formation de jeunes chercheurs et d’aide à la recherche, de capacité de réponse aux besoins formulés de toutes parts et aux sollicitations qui nous sont adressées, de nécessité de faire vivre une certaine tradition scientifique française, en archéologie et dans les sciences humaines et sociales -, une taille critique minimale est nécessaire, qu’il ne faudrait pas mettre en péril sur l’autel par trop encombrant des économies à court terme. En nous appuyant sur un patrimoine de recherche riche que la déjà longue histoire de l’Institut illustre à merveille – d’où l’importance du travail dans les archives qui permet d’étayer les recherches actuelles sur un passé scientifique riche -, il reste beaucoup à faire dans ce grand pays au potentiel considérable – nul besoin de le rappeler en détail. Espérons que la situation se normalise et se stabilise rapidement, que les archéologues puissent continuer à travailler paisiblement avec leurs collègues turcs, et que l’Université turque retrouve une indispensable liberté d’action avec la fin de l’état d’exception et le retour en son sein de tous ces éléments remarquables – suspendus, démissionnés, expulsés de la fonction publique ou même partis à l’étranger-  qui font aussi le dynamisme, la richesse et la diversité scientifiques, potentielles, de ce pays. Il est grand temps que ce gâchis humain et intellectuel qui risque de laisser des traces durables sur des générations d’étudiants cesse au plus vite.

Pour finir mes pensées vont à Annie Pralong, ancienne détachée du CNRS à l’IFEA entre 2002 et 2006, qui vient de nous quitter. On se souvient encore de son dynamisme, de sa disponibilité pour les jeunes chercheurs et de son implication dans le programme de formation en études byzantines des guides touristiques d’Istanbul (ayant débouché sur un bel ouvrage publié chez Kitap Yayınevi en 20119). Et mes plus cordiales condoléances vont aussi à notre cher collègue Philippe Bourmaud, très actif délégué à l’IFEA par l’Université Lyon-III depuis près de deux ans, et à notre amie Hülya, d’Expertise-France, qui ont, chacun, subitement perdu leur père en ce début d’été.

  1. Voir : https://www.artigercek.com/ankara-katliami-nda-olenlerin-sayisi-103-oldu-2
  2. Avec lequel l’IFEA est lié par une convention depuis 2014.
  3. Voir : http://ottoman.cealex.org/
  4. Rappelons cette publication commune CJB/IFEA : http://www.cjb.ma/9-vf/derni%C3%A8res-publications/446-la-circulation-des-productions-culturelles.html
  5. URL : http://books.openedition.org/ifeagd/1829?lang=fr
  6. Citons : Eda GÜÇLÜ, Istanbul Bibliography/İstanbul Bibliyografyası 2000-2013, Istanbul, février 2014, 219 p. ou Uğur KAYA et Dilek YANKAYA, Les relations de la Turquie avec la Syrie, Istanbul, décembre 2013, 72 p.
  7. L’exposition Mamboury réalisée au lycée Galatasaray à la fin mai 2017 constitue un exemple.
  8. La réflexion sur la restructuration des IFRE semble d’ailleurs se poursuivre… : Espérons que cette fois les personnes directement concernées – in situ – par ces projets soient vraiment consultées et intégrées à la réflexion conduite.
  9. Bizans. Yapılar, Meydanlar ve Yaşamlar, ouvrage réédité en 2016 : http://www.kitapyayinevi.com/bizans/ProductDetail/280.aspx

Lectures d’enfances, une série d’été France Culture

Quelles sont vos premières lectures, vos lectures d’enfance ? C’est la question posée par la réalisatrice Marguerite Gateau à trente comédiens en 1988. Cette collection toute simple a un double mérite :
Elle s’entend comme une série de rencontres avec des comédiens et comédiennes que nous aimons ou avons aimés, dont les voix nous ravissent. Et elle nous replonge dans nos propres souvenirs de lectures.
S’il existe une mémoire collective, c’est peut-être celle de l’enfance, constituée de toute une littérature transmise de génération en génération. Et l’on s’étonnera d’entendre parler d’une époque où l’on se cachait pour lire, le soir, sous les couvertures. La lampe électrique est l’héroïne de cette collection qui s’entend aussi comme la trace d’une pratique et d’une époque, celle où l’on cherchait tout dans les livres. Cette collection s’adresse aux adultes nostalgiques et aux enfants en quête de belles histoires.
La collection sera suivie en fin d’été par une série de lectures de contes d’Oscar Wilde et de contes du monde entier.

Ecouter les émissions

Appels à projets « Islam, religion et société » 2017 – Bureau central des cultes (DLPAJ), Ministère de l’intérieur

Appel à projet de recherche 2017 « Islam, Religion et Société »

Ministère de l’Intérieur, en partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Direction des libertés publiques et des affaires juridiques ­ Bureau central des cultes

Projet no 19-2017 Les salons musulmans en France et en Belgique : économie, réseaux et acteurs socioreligieux

EXTENSION au 1er septembre 2017

En 1983 avait lieu le premier « Rassemblement annuel des Musulmans de France » (RAMF). Organisé par l’UOIF (devenu récemment « Musulmans de France), il rassemble désormais environ 100.000 personnes chaque année au Bourget (93). Des centaines d’exposants, de bénévoles et de conférenciers animent différents espaces où se croisent commerces, débats sur le statut de l’islam en/de France, et activités pieuses. C’est aussi une tribune pour divers représentants de l’islam, qu’ils soient français ou étrangers.

Sur la base de ce succès populaire, les salons à thématique confessionnelle musulmane se sont développés ces dernières années en France et en Belgique, en plus des déclinaisons régionales de la RAMF. Des thématiques les plus générales aux sujets les plus ciblés, des tendances les plus institutionnalisées aux mouvances les plus conservatrices[1], des plus anciens aux plus récents, de plus en plus d’acteurs du champ socioreligieux musulman francophone organisent des salons, cherchant à drainer à eux fidèles et consommateurs. Ce phénomène participe de la visibilité du culte musulman en France et en Europe. Il s’agira particulièrement d’en étudier les ressorts socio-économiques ainsi que les réseaux socioreligieux qu’ils mettent en jeu. Qui sont les organisateurs de ces événements, du plus important d’entre eux aux moins connus ? Quelle logistique (fonds propres, administration, bénévolat…) est déployée et quelles sont les retombées socio-économiques de tels évènements ? Quels sont les profils et les attentes des clients de ce type d’évènements ? Quels sont les contenus des programmations qu’affichent ces différents salons ? Quel est le poids réel de ces salons et permettent-ils aux tendances qui les organisent d’exercer une influence, un magistère moral sur les individus qui les fréquentent. Il n’existe quasiment aucune étude sur cette dynamique récente au sein de l’islam francophone.

L’équipe de recherche entreprendra une enquête sur l’économie de ces rencontres ainsi que les réseaux socioreligieux qu’ils impliquent et les échanges matériels comme symboliques qui s’y trament. Ce terrain offre en outre un espace privilégié pour étudier les processus d’hybridation profane/sacré auquel on pourra appliquer (ou non) les paradigmes wébériens autour de l’«entreprenariat communautaire». Cette équipe de chercheurs impliquera ainsi principalement des sociologues et des économistes.

Bibliographie indicative

AMGHAR Samir, « Le congrès du Bourget une « fête de l’Humanité islamique » », Confluences Méditerranée, 3/2003 (N°46), p. 147-155.

BOUBAKEUR Amel, « Islam militant et nouvelles formes de mobilisation culturelle », Archives de sciences sociales des religions [Online], 139 | juillet – septembre 2007, Online since 19 November 2010, URL : http://assr.revues.org/9333

COSTE Frédéric, Homo Islamicus : la réinvention d’une économie et d’une finance islamiques (1940-2014), thèse de doctorat, sciences po Paris, 2015 (dir. Luis Martinez).

YANKAYA Dilek, « Itinéraires d’entrepreneurs turcs: du business ethnique à la PME française globale », in KEPEL Gilles (dir.), Banlieue de la République, Paris, Gallimard, 2012, p. 210-219

  • Méthodologie

En dehors de ces grandes lignes, les candidats établiront clairement leur méthodologie, les terrains précis pressentis ainsi que le nombre et la biographie académique des chercheurs et/ou étudiants identifiés pour mener à bien l’ensemble de ce projet de recherche.

  • Délivrables

Un rapport à mi-parcours, éventuellement un séminaire à mi-parcours, ainsi qu’un rapport ou une publication finale d’environ 80 pages comprenant un nombre important d’entretiens avec les acteurs concernés.

  • Document budgétaire

Le porteur de projet évaluera de manière réaliste ses besoins en matière de ressources humaines et matérielles en proposant un budget prévisionnel précis (sachant qu’une somme plafond par projet a déjà été arrêtée par le conseil scientifique). Il/Elle pourra le cas échéant se rapprocher du Bureau Central des Cultes (bureau-central-cultes@interieur.gouv.fr) pour obtenir plus d’informations sur ce point.

  • Calendrier

Date limite : Vendredi 1er septembre 2017 (voir la fiche « Guide des appels à projets » pour le contenu des dossiers et modalités de soumission).

[1] Cf. la polémique autour de la programmation et de l’orientation du dernier « Salon musulman du Val d’Oise », 12, 13 septembre 2015.

Article du Journal du CNRS : « Portraits croisés du Moyen-Orient »

Rapport au corps, migrations, réformisme religieux, conflits armés… La création en 2013 du groupement d’intérêt scientifique autour du Moyen-Orient et des mondes musulmans a dynamisé la recherche sur cette aire culturelle. Le point avec Mercedes Volait, directrice adjointe de ce GIS dont le 2e congrès se tient à Paris du 5 au 8 juillet.

 

Les révolutions arabes et les conflits actuels mettent le Moyen-Orient et les mondes musulmans au cœur de l’actualité. Selon vous, qui êtes la nouvelle directrice adjointe du groupement d’intérêt scientifique (GIS) centré sur cette « aire culturelle », quels sont les sujets de recherche les plus importants ou innovants de ces dernières années ?
Mercedes Volait : Les études sur la Turquie connaissent un essor remarquable que le projet, désormais avorté, de rapprochement avec l’Europe a certainement stimulé au départ ; elles sont actuellement confrontées à toutes les formes de violence politique que connaît le pays. Les « printemps arabes » ont évidemment suscité beaucoup d’attentes, d’interrogations et de perplexité, et conduit les chercheurs à s’intéresser de plus près à des sujets tels que l’utilisation des réseaux sociaux ou l’invention d’une contre-culture dans des régimes très autoritaires. Il est fascinant de voir, en Arabie saoudite ou en Iran par exemple, les libertés qui peuvent être prises dans l’espace privé. Parallèlement, il y a eu un vif intérêt pour les questions liées à la sexualité, à la fabrique du genre et au féminisme au Moyen-Orient. Mais l’attrait pour des sujets qui ne sont pas directement connectés à l’actualité, comme l’étude des pratiques alimentaires au Moyen Âge ou de tout ce qui touche à la langue parlée et écrite1, reste fort. À la suite du bilan dressé par le GIS dans son livre blanc – rédigé entre 2013 et 2014 –, l’islamologie renaît peu à peu. Il faudra du temps, bien sûr, car c’est une discipline particulièrement exigeante : il ne suffit pas d’apprendre l’arabe, mais il faut se plonger dans l’exégèse des textes coraniques… Cela prend des années !

Comment concilier ce « temps long » de la recherche et l’incitation exercée par la société à répondre aux questions sur l’islamisme, le djihadisme ou encore la radicalisation ?
M. V. : Il y a deux attitudes : certains chercheurs sont plus enclins à aborder des questions d’actualité brûlante, à prendre la parole dans le débat public, à travers les médias notamment, mais ils sont minoritaires.

Un grand nombre de Français sont convaincus que les Turcs et les Iraniens parlent arabe et sont du même coup arabes, or ce n’est pas le cas.

Les autres préfèrent rester en retrait car il est souvent extrêmement difficile d’exposer une situation complexe dans le cadre médiatique. Bien sûr, il est possible d’essayer de donner un éclairage sur la crise que traverse la Turquie ou sur les élections iraniennes, par exemple. Mais il faudrait pouvoir exposer d’abord quelques bases avant d’entrer dans le vif du sujet, et ce n’est pas toujours évident dans l’espace médiatique.

Par exemple, un grand nombre de Français sont convaincus que les Turcs et les Iraniens parlent arabe et sont du même coup arabes, or ce n’est pas le cas2 ! Beaucoup de chercheurs pensent d’ailleurs que la compréhension de l’actualité sera bien meilleure au sein de la population lorsque quelques fondamentaux de ce type seront mieux intégrés à notre culture générale. C’est aussi pour cela que le travail du GIS Moyen-Orient et mondes musulmans paraît essentiel.

L’intitulé même de votre groupement de recherche n’est pas une évidence pour tout un chacun : que sont « le Moyen-Orient et les mondes musulmans » ?
M. V. : La question n’a rien de simpliste en effet et, en réalité, on ne peut pas y répondre de façon tranchée. Nous avons donc opté pour une définition aussi large que possible : il s’agit de la zone allant du Maghreb à l’Indonésie, en incluant les populations de confession musulmane, qui vivent par exemple en Europe ou aux États-Unis. L’enjeu était tout à la fois de créer un corrélat avec l’expression américaine « Middle East » (afin d’établir des ponts avec la recherche anglo-saxonne), d’inclure les pays du Maghreb, et aussi de pouvoir travailler sur les musulmans vivant hors de ces pays. Nous tenons compte du fait géographique, du fait culturel (se situant entre culture et religion, l’Islam est ambivalent à cet égard), et nous nous intéressons également aux populations non musulmanes ou aux groupes minoritaires et/ou hétérodoxes dans des pays où l’islam est la religion majoritaire, comme les chrétiens d’Orient ou les alévis en Turquie, par exemple. L’idée est davantage de fédérer les équipes françaises, d’encourager la pluridisciplinarité, plutôt que de définir un champ strict, qui pourrait être excluant en pratique.

Dans le cadre du GIS, des recherches sont menées sur les minorités religieuses comme les alévis, qui appartiennent à un courant hétérodoxe de l’islam et se trouvent principalement en Turquie.

Le GIS a été créé en janvier 2013 pour rassembler historiens, géographes, politologues, islamologues, linguistes et autres spécialistes des mondes arabes, musulmans, et du Moyen-Orient. Y avait-il de graves manques dans les études sur cette aire culturelle ?
M. V. : Le livre blanc sur les études françaises sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans (link is external), a fait état d’une situation plus difficile qu’on ne pouvait le croire. Bien que la France soit traditionnellement très présente, il n’y avait quasiment plus d’islamologue, et très peu de chercheurs étaient habilités à diriger des thèses sur l’histoire du monde arabe. Dans ma propre contribution, j’ai rappelé que peu d’enseignants en histoire de l’art ou en archéologie sont spécialistes de l’Islam. Nous disposons de collections extraordinaires, mais bien peu de personnes ont les compétences nécessaires pour les étudier ! C’est notamment une difficulté propre à l’université française : nous formons beaucoup d’experts pour la France et l’Europe, moins pour d’autres cultures. Nous ne bénéficions d’ailleurs pas d’un système performant en matière d’apprentissage des langues, ce qui complique encore les choses. Le GIS a permis d’inciter au recrutement d’une quinzaine d’enseignants-chercheurs pour combler les manques, mais il reste encore beaucoup à faire. D’autant que la France dispose d’une implantation extraordinaire au Maghreb et au Moyen-Orient et d’accès facilités aux institutions et aux collections locales.

Quel est l’intérêt de se concentrer sur des aires géographiques et culturelles plutôt que de se contenter d’une approche plus traditionnelle par champ disciplinaire ?
M. V. : C’est une autre façon de travailler. Un politologue « généraliste », non spécialisé sur une aire culturelle, est en réalité spécialiste du monde français ou européen. Ou alors il travaille à partir de modèles théoriques supposés s’appliquer à n’importe quel environnement. Tandis que penser la recherche en termes d’aire culturelle nous pousse à reconnaître que notre point de vue est toujours un tant soit peu situé, ancré dans notre propre culture, et cela oblige à travailler à partir d’enquêtes de terrain très poussées avant d’élaborer des hypothèses. Si vous travaillez sur l’architecture égyptienne, par exemple, vous ne pouvez pas faire l’économie d’une immersion dans l’histoire, la langue ou encore la culture de ce pays. Enfin, c’est aussi une autre façon d’envisager les collaborations scientifiques : personnellement, en tant qu’historienne de l’art dans le monde arabe, spécialiste de l’Égypte moderne, j’ai plus d’affinités avec un politologue ou un anthropologue travaillant sur la même aire culturelle qu’avec un historien de l’art qui se consacre à la Renaissance italienne.

Cette approche par aire culturelle contribue-t-elle à l’internationalisation des recherches françaises en sciences humaines et sociales ?
M. V. : Les études par aire culturelle poussent naturellement à l’internationalisation des projets et des collaborations.

Si vous travaillez sur l’architecture égyptienne, vous ne pouvez pas faire l’économie d’une immersion dans l’histoire, la langue ou la culture de ce pays.

Il paraît nécessaire de travailler avec des Égyptiens, des Turcs ou encore des Indonésiens lorsque votre recherche porte sur l’adaptation de l’islam aux traditions locales par exemple. À l’inverse, un spécialiste de l’industrie textile dans le nord de la France sera moins poussé à développer ce type d’échanges.
Nous sommes donc tous très internationalisés au sein du GIS : nous rencontrons des chercheurs de tous pays, issus du monde arabo-musulman, moyen-oriental, ou spécialistes de ces régions.

Les échanges d’informations et les communications entre des labos du monde entier sont constants. De jeunes doctorants se rendent régulièrement dans des centres de recherche locaux et nous en accueillons également. Outre l’aspect collaboratif et le gain de visibilité pour la recherche française, cette situation nourrit entre les chercheurs des échanges informels qui génèrent de nouveaux projets à long terme. Une meilleure circulation des individus et de l’information est toujours une source de progrès scientifique.
Consultez le programme du 2eCongrès Moyen-Orient et mondes musulmans  qui se tient à l’Inalco, à Paris, du 5 au 8 juillet 2017.

Notes

  • 1. Par exemple, l’abandon en Turquie de la graphie arabe pour une graphie latine en 1928, la question de la littérature en arabe dialectal, etc.
  • 2. Les Iraniens parlent le persan et les Turcs, le turc. Ces deux langues partagent avec l’arabe certains vocabulaires mais elles ont des structures radicalement différentes de l’arabe.

Auteur

Fabien Trécourt

Formé à l’École supérieure de journalisme de Lille, Fabien Trécourt travaille pour la presse magazine spécialisée et généraliste. Il a notamment collaboré aux titres Sciences humaines, Philosophie magazine, Cerveau & Psycho, Sciences et Avenir ou encore Ça m’intéresse.

Connected histories? Expectations of the last days in Islam, Judaism and Christianity from the 15th to the 17th centuries

The aim of the conference is to check to what extent we can write a connected history of messianism and apocalyptics in the monotheistic religions from the 15th to the 17th centuries. The conference is conceived as a framework for discussing hypotheses and exploring possible connections between Islamic, Jewish and Christian believes about the Last Days.