Category Archives: Patrimony, arts, images and culture

Du Golfe au rives du Nil : le doux pouvoir saoudien sur le foot

Sous les drapeaux irakien et saoudien, le hashtag du moment : Vous êtes ici (Bassora) chez vous, les Verts !

En marge de ses principaux objectifs, la campagne contre la corruption lancée par les autorités saoudiennes aura eu quelques conséquences sur la scène footballistique dans le Royaume. Turki Al al-cheikh (تركي آل الشيخ), poète de cour très proche de MbS, parolier de chansons patriotiques, membre du Conseil royal saoudien et, depuis quelque temps, autorité suprême des sports au sein du Royaume a ainsi annoncé au début de l’année que le prince Faysal bin Turki (فيصل بن تركي ) était démis de ses fonctions à la tête du Al-Nassr Ryad FC. Quant au célèbre Walid bin Talal (الوليد بن طلال), tout juste tiré d’une longue mise à l’ombre (presque trois mois) au Ritz-Carlton de Riyad, il s’est empressé de compléter sa déjà très longue liste de chèques (on parle de 6 milliards de dollars pour une remise en liberté apparemment très conditionnelle) avec une ultime gratification, une misère d’un demi-million de dollars, offerte à un autre club de la capitale, le Hilal, « pour répondre à l’invitation de [son] frère Tourki Al Cheikh ».

Ces petites manœuvres locales ne sont pourtant rien à côté des très vastes offensives du « doux pouvoir » (soft power) saoudien désormais à la manœuvre en Égypte et en Irak. Ce dernier pays, écarté par la FIFA des compétitions internationales parce qu’il n’offre pas assez de sécurité pour des compétitions internationales, a reçu tout récemment le soutien appuyé des Saoudiens qui ont décidé d’y faire jouer leur équipe nationale dans le cadre d’une rencontre amicale. Le match s’est tenu à Bassorah, devant une foule de 70 000 spectateurs brandissant des banderoles saluant avec la plus grande chaleur la venue des « verts », la couleur du maillot saoudien, après une absence de près de 40 années. De passage au Caire, le régent du Royaume, MbS, s’est félicité de cette victoire (même si son équipe a perdu 4-1). Selon ses propres termes, elle a en effet permis à l’Arabie saoudite de « cerner le régime iranien de toutes parts » (مكنت من محاصرة النظام الإيراني في كل مكان). On ne peut dire plus clairement que les généreux dons du Royaume au voisin irakien (un stade a également été promis par le roi à cette occasion) ont pour but de réduire l’influence croissante des « Perses » chez les voisins et même dans la région. Tout cela a donc beaucoup plus à voir avec la diplomatie d’influence qu’avec le sport.

La fédération égyptienne de foot et les clubs soutiennent Sissi

On retrouve Turki Al al-Cheikh dans ses œuvres sur d’autres terrains, ceux des clubs cairotes qu’il affectionne tout particulièrement car il se sent « égyptien de cœur » selon ses propres dires depuis bientôt 30 ans. Une affection que lui rendent bien les dirigeants du Ahly FC qui l’ont récemment nommé « président d’honneur » de leur club. Un statut inédit qui n’est pas seulement honorifique car, depuis qu’il est en place, le puissant confident de MbS intervient de très près dans la stratégie sportive de la « Forteresse rouge », comme on surnomme souvent ce club. À grand renfort de primes faramineuses, il a ainsi écarté les menaces qui pesaient sur « son » équipe dont certaines vedettes menaçaient d’aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte. Un prêté pour un rendu pourrait-on dire, puisqu’il lui était arrivé naguère de mettre la main à la poche pour « aider » son grand rival, le Zamalek FC (voir cet article).

Là encore, cette passion footballistique rejoint fort à propos de très réels intérêts politiques. Car en s’engageant pour l’Égypte du maréchal Sissi (qui s’apprête à être réélu avec, entre autres soutiens, celui des présidents des clubs de foot), les Saoudiens espèrent enfoncer un peu plus l’Émirat honni du Qatar, y compris avec des moyens qui ne sont pas forcément très fair play ! On a ainsi appris il y a quelques jours que Nasser al-Khelaïfi (ناصر الخليفي), le patron de la chaîne sportive qatarie BeIN, vient d’être condamné à quelque 18 millions d’euros d’amende par les tribunaux égyptiens pour une sombre histoire de concurrence sur les droits de retransmission. Une décision qui ne doit pas modifier l’opinion que l’on peut avoir sur l’indépendance de la justice égyptienne, et qui n’est, de toute façon, qu’une goutte d’eau pour l’homme qui est, par ailleurs, le grand patron de l’équipe du PSG en France…

Les feuilletons, têtes de Turcs des médias saoudiens

Stars du feuilleton turc en tournée de promotion à Beyrouth (image publiée par Mazen Hayek sur son compte Twitter).

Comment faut-il interpréter cette image postée sur son compte Twitter (très occupé par les politiques français, à commencer par Macron et ses fidèles) par Mazen Hayek (مازن حايك), le porte-parole officiel de la MBC ? Ces « souvenirs des beaux jours du temps passé » comme il l’écrit font référence bien entendu aux grandes heures de la chaîne saoudienne (la première, mais pour combien de temps, au sein du paysage médiatique arabe), lorsqu’elle faisait le buzz en invitant à Beyrouth quelques-unes des vedettes des feuilletons turcs que suivaient avec passion les téléspectateurs du monde arabe. La republication de l’image est donc un commentaire, pour le moins ambigu, de la récente décision saoudienne d’arrêter la diffusion de tout feuilleton turc sur ses antennes.

Inaugurée en 2004, cette passion arabe pour les feuilletons turcs doublés en syrien est devenu un véritable phénomène de société dans la région surtout à partir de 2008 (voir Passions turques : un truc de femmes). Un engouement qui n’a jamais cessé si on en croit des données – un peu floues – rappelées dans un article récent publié sur le site Raseef22 sous le titre « Le feuilleton turc : le soft power qui pénètre tous les foyers arabes ». Les séries turques y sont présentées comme un produit qui ne cesse de battre des records à l’exportation, en particulier dans le monde arabe. Présente dans près de 150 pays, l’industrie turque des médias fait de très bonnes affaires grâce à une demande qui a fait exploser les prix qui sont passés de 500 dollars l’épisode en 2007 à 50 000 pour les grosses machines telles que Le siècle magnifique (« Le harem du sultan » dans sa version arabisée, chroniquée ici).

Pour toutes sortes de raisons (évoquées dans les billets mis en lien), le marché arabe est un gros consommateur avec, en plus des innombrables rediffusions, une bonne quinzaine de séries diffusées par an, soit 15 % de la production annuelle turque environ. Des enquêtes auprès du public affirment que 75 % du public arabe, et tout particulièrement dans le Golfe, regarde au moins une production par an. Si l’on tient compte des produits dérivés en tous genres (voyages, vêtements gadgets et même apparemment exportation de meubles vers les consommateurs saoudiens qui veulent se payer des salons « Alla Turca »…), les feuilletons constituent une mine d’or, tant pour les producteurs turcs que pour les chaînes arabes qui les diffusent, avec les recettes publicitaires qui les accompagnent…

Dans ces conditions, on a du mal à comprendre la décision de la chaîne MBC de se priver de cette manne en annonçant la « déprogrammation » brutale, au début du mois de mars, de toutes les séries made in Turkey, pour toutes ses filiales et sur l’ensemble du monde arabe. Les folliculaires du régime saoudien ont eu ainsi la difficile mission d’expliquer au public qui les adore que ces feuilletons sont en fait pétris de racisme ottoman anti-arabe (ce qui fait bien rire les mauvaises langues qui soulignent de leur côté que la défense de l’arabité n’émeut les Saoudiens que lorsqu’il s’agit de s’en prendre aux Iraniens ou au Turcs, alors qu’avec les Israéliens…)

Un peu gêné aux entournures sans doute, Mazen Hayek a « expliqué » de son côté  qu’une telle décision était en définitive un excellent coup de pouce pour l’industrie arabe du feuilleton, laquelle devrait profiter de ce vide imprévu pour placer ses propres produits. À des prix tout à fait intéressants puisque les coûts de production locaux sont très inférieurs à ceux qui sont pratiqués par les studios turcs (mais il oublie de préciser qu’ils sont aussi largement supérieurs, y compris pour les séries « de luxe », aux tarifs en rediffusion, y compris après doublage en arabe).

En bon petit soldat d’une chaîne qui l’emploie depuis plus d’une décennie, Mazen Hayek se garde bien dans ses commentaires de « mettre les points sur les i » comme il décrit son métier sur son compte Twitter. Il passe ainsi sous silence le fait que le boycott des séries turques est une très mauvaise nouvelle pour la chaîne qui l’emploie, la MBC, déjà mise à mal par une série de décisions récentes, à commencer par la mise à l’ombre de son patron Walid al-Ibrahim longuement entendu dans les salons du Ritz-Carlton de Riyadh dans le cadre des « enquêtes » pour des faits de corruption (voir ce billet).

Fragilisée par la défection de Dawood al-Shiryân (داوود الشريان ) parti s’occuper de la concurrence, la MBC va certainement perdre beaucoup en se coupant de sa vache à lait turque. Un article publié sur le sujet par Zakia al-Dirani dans Al-Akhbar libanais avance des chiffres qui me paraissent un peu exagérés mais qui ont le mérite de mettre en évidence les enjeux financiers : entre 20 et 100 millions de pertes pour les finances de la MBC qui risque également de voir une bonne partie de son public (20 % peut-être) migrer vers la concurrence…

En effet, à l’heure où Nasser al-Qasabi (ناصر القصبي), la grande star du feuilleton saoudien (voir notamment ce billet ), annonce sa retraite prochaine, on ne voit pas ce qui pourrait, dans les programmes de la MBC, fidéliser les téléspectateurs saoudiens et arabes. Et fort logiquement ceux-ci vont aller chercher leurs séries favorites ailleurs. En l’occurrence, chez ceux qui sont aujourd’hui les ennemis jurés des Saoudiens, à savoir les patrons de la chaîne qatarie BeIN qui, depuis l’automne dernier, a ouvert un canal pour les feuilletons, notamment syriens !

Je me risque rarement à des prédictions dans ces chroniques mais, dans le cas présent, je ne serais pas autrement étonné que BeIN Drama, le canal qatari en question, élargisse très prochainement son offre à la production turque… À moins que celle-ci ne soit auparavant piratée de façon massive, doublée en arbe, sur YouTube… Auquel cas, en s’en prenant eux-mêmes à ce qui a permis à la MBC de s’imposer comme la première chaîne généraliste de la région, MbS et son équipe auront une nouvelle fois démontré, après les épisodes remarquables qu’on constitués la mise en quarantaine du Qatar, la guerre contre le Yémen et la séquestration ratée d’un Premier ministre libanais, qu’ils excellent au moins dans un domaine, à savoir l’art de se tirer une balle dans le pied !

La guerre en jeux vidéos

En présence de Mohammad Fneich (un des membres du parti siégeant au gouvernement libanais), sans doute doublement concerné puisqu’il est ministre à la fois de la Jeunesse et des Sports, le Hezbollah a présenté il y a quelques jours Al-difâ’ al-muqaddas (Défense sacrée), sa dernière réalisation dans le domaine des jeux vidéos. Comme en 2003 et 2007 avec les deux versions de Force spéciale (القوة الخاصة : voir ce billet publié il y a plus d’une décennie !), le jeu exploite, de façon aussi réaliste que possible, une situation politique récente, en l’occurrence les affrontements en Syrie auxquels le Hezbollah participe, du moins officiellement, depuis la fin du mois d’avril 2013.

Qousseir (القصير ), une petite ville non loin de la frontière syro-libanaise où les forces du Hezbollah mèneront peu de temps après leur entrée dans le conflit l’essentiel de la bataille pour soutenir le régime syrien constitue ainsi le décor du troisième épisode du jeu, lequel se termine par la bataille de Ras-Baalbeck durant l’été 2017. Quant aux deux premiers épisodes, ils sont situés dans la banlieue de Damas, autour du sanctuaire (chiite) de Sayyida Zaynab : les éléments du Hezbollah y avaient pris la relève des gardes irakiens précédemment déployés, peu avant l’officialisation de la participation du parti libanais aux combats en Syrie. Conformément aux règles de ce type de jeu, le héros, Ahmad, un prénom qui était déjà celui du principal protagoniste des précédentes réalisations qui le mettaient aux prises avec les soldats israéliens, s’engage pour combattre l’invasion « takfîri » (mot à mot « excommunicatrice ») selon la rhétorique utilisée par la communication du Hezbollah pour désigner les combattants de l’État islamique.

Symboliquement, alors que les premiers jeux vidéos produits par le Hezbollah faisaient de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem le symbole de la lutte contre l’ennemi sioniste, « Défense sacrée » place au centre de son parcours militant le sanctuaire de Sayyida Zaynab qui parle surtout à l’imaginaire religieux chiite. En arabe, les deux références dialoguent bien davantage qu’en français puisque Jérusalem se dit Al-Quds, mot que l’on retrouve, sous une forme légèrement modifiée dans le titre du second jeu : Difâ’ muqaddas, « défense sacrée ». À l’image d’une région en proie à des replis identitaires de plus en plus accusés, la communication politique du Hezbollah s’éloigne de ses thématiques les plus fédératrices pour se recentrer sur les plus hautes valeurs propres à sa seule « communauté ».

Sans être exceptionnel de l’avis des connaisseurs, le jeu – à l’image de ce que produit le Hezbollah dans le domaine de la propagande – est plutôt bien fait. Il « répond », du moins dans l’esprit de ses créateurs, à d’innombrables productions vidéos vantant les prouesses des armes made in USA contre les terroristes arabes ou musulmans comme on le signalait dans le billet mentionné plus haut. Avec cette différence toutefois qu’il fait écho à d’autres adversaires qui utilisent, eux aussi, les ressources du jeu numérique pour s’efforcer de faire passer leurs messages. À côté des réalisations, souvent commentées, des partisans de l’État islamique qui ne se montrent pas malhabiles non plus dans l’exploitation des images choc (voir cet article du regretté Safir sur le détournement du célèbre Grand Theft Auto par les propagandistes de Daech), on a ainsi vu récemment une production saoudienne, d’un niveau nettement plus amateur, racontant la victoire écrasante des troupes saoudiennes sur les forces iraniennes (la vidéo est ). Elle répondait à une autre, encore plus médiocre techniquement, produite du côté iranien (vidéo ici).

Même si la guerre est une chose trop grave pour la laisser à des militaires, comme l’a dit Clemenceau, on ne se réjouira pas de la voir se multiplier sous forme de jeux vidéos.

La belote, sport national (féminin) au royaume du Serviteur des deux lieux saints

Les nouvelles cartes pour la belote (illustration circulant sur les comptes Twitter).

Chaque jour ou presque voit s’allonger la liste des petits pas qui annonce(raie)nt des changements en Arabie saoudite. Tantôt futiles, tantôt plus audacieuses, voici, pour les semaines passées, un relevé de quelques-unes de ces mesures :
– Après 35 années de fermeture des salles de cinéma, la ville de Jeddah a vu l’ouverture, le 15 janvier dernier, d’une salle improvisée dont les résultats permettront d’affiner les études de marché pour l’ouverture prochaine de « vraies » salles par la suite…
– Dans le cadre de la « politique du bonheur » évoquée à plusieurs reprises dans ces billets, on annonce la tenue prochaine à Riyad de la première « semaine arabe de la mode ».
– Au début du mois de janvier, le secrétaire-général de l’Union sportive pour la solidarité islamique indiquait que son association envisageait désormais d’organiser des compétitions féminines.
– De façon insistante, la presse saoudienne évoque des pressions contre la toute- puissante police de mœurs pour que les magasins puissent désormais rester ouverts durant les heures de prière.

Les autorités semblent décidées à ouvrir davantage aux femmes les portes de l’économie du Royaume des hommes. Depuis février, des postes leur sont ainsi réservés au ministère de la Justice. Et de façon plus significative encore, on a décidé à peu près au même moment qu’elles pouvaient désormais se lancer dans les affaires sans l’accord d’un garant légal (mâle)…

Dans un pays où nul n’ignore la place que tient la religion, les aménagements, là encore, se succèdent. Ainsi, un membre du conseil de la Shoura a réclamé que les femmes, qui n’assistent pas aux enterrements, soient autorisées à aller sur les tombes de leurs proches, une proposition très répréhensible aux yeux des wahhabites purs et durs pour lesquels la célébration des morts est considérée comme un acte blâmable, proche de l’idolâtrie. Il est vrai que le même politicien avait déjà réclamé, par le passé, que des femmes fassent partie des équipes de secouristes de telle sorte qu’elles puissent prendre en charge les victimes de sexe féminin au lieu de les laisser périr, de crainte, pour les sauveteurs masculins, d’enfreindre des tabous religieux comme cela est malheureusement souvent arrivé dans le passé….

Dans le même registre, et de façon plus superficielle mais autrement plus visible, c’est le cas de le dire, un religieux de haut rang a glosé, dans un prône, sur le fait qu’une femme pouvait ne pas porter l’incontournable abaya noire destinée à la dissimuler totalement aux yeux des mâles environnants…

Pire encore, un intellectuel est passé sur une chaîne du Royaume pour dire tout le mal qu’il pensait de cette multiplication de mosquées qui font peur à tout le monde avec leurs minarets encombrants et dont les haut-parleurs intempestifs font pleurer les enfants ! Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, l’imprudent vient d’être arrêté pour un motif qui n’a pas encore été précisé…

C’est un fait que les lignes rouges sont plus fluctuantes que jamais entre les avancées souhaitées par les « libéraux » locaux, au pouvoir dans l’entourage de MBS, et les habitudes d’une société sous la coupe, depuis des lustres, des religieux qui voudraient bien conserver leurs prérogatives… Dans ce contexte, ce qui était sévèrement puni hier devient toujours moins répréhensible, et même officiellement accepté, voire encouragé. Ainsi en est-il de la Saint-Valentin, abomination des abominations de l’idolâtrie jusqu’à l’année dernière et désormais fêtée presque officiellement ! Pour noyer le poisson, on va d’ailleurs expliquer que le phénomène s’observe partout dans le monde arabe (comprendre « musulman »). Et on va même trouver un religieux de service pour émettre une fatwa expliquant que les félicitations d’usage ce jour-là sont un « acte d’amour » à ce titre parfaitement licite en islam !

La dernière trouvaille des novateurs par « la politique du bonheur » comme je les ai appelés dans ces billets serait parfaitement anecdotique si elle ne touchait un point central de la doctrine musulmane concernant les jeux de hasard et les paris. Le très officiel Organisme des sports cérébraux, dirigé entre autres responsabilités par le très puissant Turki Al Shaikh (تركي آل الشيخ), l’âme damnée de MBS disent ses adversaires, a ainsi décidé d’organiser un tournoi de belote, doté (on est en Arabie saoudite) de 200 000 euros de prix, dont la moitié pour le vainqueur. Vous apprendrez peut-être à cette occasion que ce jeu de cartes extrêmement populaire s’appelle dans la région al-ballût (البلوت), un emprunt au moins linguistique à l’étranger païen, tout comme les jeux de cartes en général, connus sous le nom de koutchina (الكوتشينة), une déformation, via l’égyptien semble-t-il, de l’italien cartoncini.

Faut-il rappeler qu’une telle décision va, bien évidemment, à l’encontre de toutes les prescriptions religieuses édictées par les autorités wahhabites ? D’ailleurs, les réseaux sociaux regorgent de messages où l’on trouve des enregistrements de fatwas, parfois datant d’à peine un an, émises par des autorités religieuses du Royaume qui condamnent, sans l’ombre d’une hésitation, les jeux de cartes.(Ils sont souvent suivis de montages où l’on voit les membres de la famille royale se livrer à la passion des cartes : voir l’illustration ci-dessous !)

Inévitablement, dans une telle pagaïe, vous imaginez bien que les filles s’en mêlent ! À peine la décision d’organiser ce concours était-elle connue que des jeunes Saoudiennes, enivrées sans doute par la récente promotion de leurs droits, n’ont rien imaginé de mieux que de demander si elles pouvaient y participer ! Horreur des horreurs, des photographies où l’on voit des jeunes femmes jouant aux cartes dans l’enceinte de la grande mosquée de La Mekke ont déjà commencé à circuler…

Autant de scandales à venir, qui vont certainement beaucoup occuper les esprits et alimenter d’innombrables commentaires où il sera facile de jouer la pudibonderie stérile des religieux obtus contre le libéralisme magnifique du régent du Royaume. Pendant ce temps-là, on n’aura pas besoin de s’interroger sur le sort des très très nombreux prisonniers d’opinion, religieux, intellectuels, etc. Parmi lesquels on trouve des femmes, Noha al-Balawi (نهى البلوي) par exemple, détenue pour avoir exprimé (cachée derrière un niqab, mais pour des raisons de sécurité cette fois), tant ses convictions féministes que son refus de la normalisation avec l’État israélien…

La lutte de classe pour la pureté de l’arabe en Égypte

Classique ou dialectal pour parler d’amour ? (cadeau de la Saint-Valentin !)

Les Algériens (évoqués la semaine dernière) sont loin d’être les seuls à avoir des problèmes avec leur(s) langue(s) ou, plus exactement, avec la difficulté à faire cohabiter les usages publics et plus ou moins officiels de « l’arabe standard » avec les très nombreuses « parlures » du quotidien où l’expression peut se décliner selon d’innombrables registres sociaux et régionaux, éventuellement très éloignés de la norme officielle. Les Égyptiens, apparemment, découvrent le problème, et c’est plutôt une nouveauté.

L’heure doit être grave, en effet, pour que l’Académie de langue arabe du Caire ait soumis, en octobre dernier, un projet de loi pour la défense de l’arabe. S’il venait à être discuté rapidement par les parlementaires – ce que personne n’a l’air de croire – l’usage (exclusif) du « bon arabe » serait obligatoire dans la plupart des activités publiques : les médias naturellement, mais aussi l’ensemble des formalités administratives, les activités éducatives, la vie associative, les commerces, la publicité et autres signes dans l’espace public, etc. Les infractions pourraient entraîner des sanctions allant jusqu’à 6 mois de prison et l’équivalent de 9 000 euros, dans un pays où, selon les statistiques officielles, presque un tiers de la population de plus de 10 ans souffre d’illettrisme !

Un tel projet met en évidence la crise profonde d’un pays qui tourne à ce point le dos à ses réalités. Plus que jamais, et en particulier depuis la révolution du 25 janvier 2011 qui aura au moins eu cet effet, l’expression en égyptien est présente dans l’espace public, dans les médias et même dans la littérature où l’on voit se multiplier de nouvelles écritures qui inventent des combinaisons originales entre les registres linguistiques (outre celle-ci, voir les nombreuses références à l’onglet « langue » sur le côté gauche de ce billet). Les membres de l’Académie de langue arabe peuvent s’en inquiéter, et avec eux ceux qui pensent plus largement que la question linguistique et la lutte contre le « régionalisme » sont au cœur du projet politique arabe, mais il faut être vraiment désemparé pour imaginer que la loi des hommes puisse imposer le strict emploi de la langue du Coran au temps où les effets de la révolution numérique se combinent avec l’explosion démographique !

Ce repli sur la défense craintive de la pureté linguistique est plutôt inédit pour l’Égypte. Le pays a en effet connu, durant les premières décennies des luttes contre l’occupant étranger au tournant des XIXe et XXe siècles, une étonnante et très méconnue mobilisation populaire qui avait pour principal véhicule l’égyptien. Comme l’explique Ziad Fahmy dans un livre essentiel et trop peu connu (Ordinary Egyptians, Stanford UP, 2011), l’Égypte a inventé son identité moderne, entre les années 1870 et 1920, à la faveur d’un « média-capitalisme » où régnait en maître l’expression dialectale. Sa position plus que dominante au sein du système culturel régional, avec l’essor du cinéma parlant, a ouvert à l’âge d’or de la chanson arabe durant les décennies qui suivirent. Cette histoire a doté les Égyptiens d’une extraordinaire confiance dans leur propre langue, au point d’arriver à persuader la majorité des arabophones qu’elle était à coup sûr la plus belle, la plus romantique et même la plus authentiquement « arabe » notamment aux yeux de ceux qui avaient mis leur foi dans le projet national incarné par Nasser (lequel privilégiait l’expression dans le registre égyptien) !

Aujourd’hui, comme on le devine à la lecture de cet article (en arabe), le sentiment, très neuf encore une fois, d’une décadence linguistique associe indissociablement deux phénomènes : d’un côté la perte du prestige de l’égyptien sur le plan régional, de l’autre, la dégradation du dialecte national devenu de plus en plus « vulgaire ». Le premier aspect est celui qui a fait l’objet du plus grand nombre de commentaires. Pour le résumer, il suffit de rappeler que la disparition conjointe de Nasser et d’Oum Koulthoum au début des années 1970 marque symboliquement la perte du leadership égyptien sur la région. Au fil des décennies, il sera remplacé par la montée en puissance des monarchies pétrolières qui, en exploitant nombre de savoir-faire locaux (libanais et palestiniens notamment), vont imposer leur main-mise sur les médias d’abord, l’industrie des loisirs ensuite et, de plus en plus aujourd’hui, sur le réseau des institutions culturelles de prestige (musées, festivals…). Ce déplacement au détriment de la centralité égyptienne se note sur le plan linguistique par une présence et un « prestige » plus grands des parlers syro-libanais mis en vedette par les starlettes de la chanson et plus encore dans les feuilletons (même s’ils sont turcs car ils sont alors doublés en syrien).

Le second volet du nouveau « malaise linguistique » égyptien me semble moins souvent traité. A partir des années 1970, on assiste à la conjonction de différents facteurs : la massification de l’exode rural et les progrès de l’enseignement qui créent des viviers de clientèle pour de nouvelles pratiques culturelles ; les politiques culturelles sur le long terme qui cèdent la place à des actions sur le registre de l’éphémère et du spectaculaire (la dialectique du tathqîf et du tarfîh en arabe) ; les industries culturelle locales qui se développent dans le contexte de la mondialisation… Sur le plan culturel, les conséquences sont une marginalisation des anciennes formes culturelles légitimes, plutôt élitaires et partagées par les bourgeoisies urbaines, au profit des pratiques populaires destinées au marché de la consommation de masse. Dans un contexte de grande crise, et pas seulement économique, la petite-bourgeoisie égyptienne ne se reconnaît même plus dans « son » dialecte, celui des vedettes de la comédie musicale « de papa ». À en croire ces nouveaux nostalgiques, dont certains voudraient comme on l’a vu un improbable retour à une mythique pureté linguistique, celle du « bon arabe », les succès d’aujourd’hui ont pour véhicule une langue « souquie » (سوقي, du mot souq pour « marché », à comprendre comme l’équivalent de vulgaire, grossier voire ordurier). Un mot extrêmement fort par conséquent, pour déclasser les registres de l’expression populaire en les assimilant à la « racaille » sociale, celle des « sauvageons » de banlieue pour reprendre le vocabulaire hexagonal.

L’arabiste et le berbère : polémique sur les langues vivantes en Algérie

La députée Naïma Salhi en pleine argumentation.

En Algérie, on traite volontiers (et péjorativement) d’« arabistes » (3ouroubi / عروبي) ceux que l’on suspecte de vouloir étouffer, au nom de l’arabité nationale, les autres composantes identitaires du pays, à commencer par celle(s) des Berbères. Présents dans l’ensemble de « l’Afrique-du-nord » comme on disait autrefois, ces derniers (voir ce précédent billet) préfèrent souvent se nommer eux-mêmes Imazighen (sing : Amazigh, pour « homme libre »). Le terme regroupe les locuteurs des nombreuses variantes du berbère (une cinquantaine d’après les linguistes, souvent menacées et même parfois oubliées comme le guanche, autrefois parlé dans les Canaries). Le tamazight (le nom, en berbère, de cette langue) s’écrit souvent (car il existe là encore des variantes) en tifinagh.

Pour être plus précis, il conviendrait sans doute de parler de « néo-tifinagh » car la réintroduction de cet alphabet a été largement l’œuvre de l’Académie berbère, très active en Grande Kabylie au début des années 1980. C’est d’ailleurs l’annulation d’une conférence de l’écrivain Mouloud Mammeri (مولود معمري) qui fut l’élément déclencheur de ce qu’on a appelé le « printemps berbère », lui-même héritier d’une tradition « berbériste » qui remonte au moins aux années 1930. Rétrospectivement, il apparaît que la répression sanglante de ce mouvement par les autorités (largement plus d’une centaine de victimes) trahissait la fragilité d’un système politique qui plongerait le pays dans la « décennie noire » des années 1990, à la suite de l’annulation du second tour des législatives de 1991 pour empêcher la victoire électorale du Front Islamique du Salut.

Depuis ces temps pas très anciens, les autorités algériennes ont nettement infléchi leur politique, multipliant les signes plus ou moins symboliques d’une reconnaissance de la langue berbère et donc aussi de l’identité dont elle est le vecteur. La plus spectaculaire de ces mesures est sans conteste la première célébration officielle, il y a quelques jours, de Yanayer, la nouvelle année berbère. Désormais, le 12 janvier est donc férié pour tous les Algériens. À la fin de l’année dernière, le Conseil des ministres a également officialisé la création de l’Académie algérienne pour la langue amazighe (ⵄⴳⵔⴰⵡ ⴰⴷⵣⴰⵢⵔⵉ ⵏ ⵜⵓⵜⵍⴰⵢⵜ ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⴳⵀⵜ), un projet annoncé dès… 2007 ! Un processus qui achève ainsi la lente reconnaissance du tamazight, reconnu comme « langue nationale » en 2002 et même, potentiellement, comme langue officielle dans le projet de révision de la Constitution de 2016.

Parallèlement à la création de cette nouvelle Académie berbère, les autorités ont également décidé l’allocation de postes budgétaires supplémentaires pour renforcer la formation et la recherche autour de cette langue au niveau universitaire et développer son enseignement dans le système éducatif algérien. De quoi susciter la colère des plus farouches « arabistes » du pays pour lesquels ces « concessions » au particularisme berbère, toujours suspect à leurs yeux d’être à la fois francophile et plutôt « de gauche » pour le dire très vite, représentent autant d’attaques à l’identité tant arabe que musulmane du pays.

C’est ainsi qu’une certaine Naïma Salhi (نعيمة صالحي), députée et présidente du Parti de l’Équité et de la Proclamation (حزب العدل والبيان : généralement considéré comme proche des islamistes) a réussi à faire beaucoup parler d’elle en diffusant une vidéo, largement reprise sur les réseaux sociaux et commentée dans les médias, dans laquelle elle s’emporte contre cette reconnaissance de la langue et de l’identité berbères. Cette femme politique, dont la finesse et la subtilité rappellent une Nadine Morano en France, va jusqu’à menacer de mort sa propre fille si elle l’entend encore prononcer un mot dans ce qu’elle appelle « le kabyle ». Pourtant inscrite dans un établissement privé (!), la petite se trouve en effet épouvantablement exposée à ce que cette femme politique considère n’être pas vraiment une langue, ou alors une langue morte, dont l’alphabet n’est même pas réellement fixé (allusion au tifinaght évoqué plus haut).

Naïma Salhi n’en est pas à son premier coup d’éclat. Il y a quelques années, elle avait ainsi réussi à faire beaucoup parler d’elle en vantant les charmes de la polygamie (mais pas ceux de la polyandrie à la différence de certaines Saoudiennes en avance sur leur temps). À l’image du discours identitaire du Front national en France, elle fait son miel de ceux qui réfutent ses idées avec les meilleurs arguments du monde, en soulignant par exemple qu’elle confond dans ses propos, entre autres sottises, Arabes et musulmans en parlant d’un milliard de locuteurs arabophones alors que ce chiffre s’applique, très grosso modo, aux musulmans (1,6 selon Wikipedia), les Arabes tournant aux alentours de 300 millions).

Néanmoins, sa démagogie populiste fait preuve d’une certaine « intelligence » de l’opinion qui peut se reconnaître dans nombre de ses propos. Bien que la ficelle soit très grosse, il est clair qu’elle s’attire des sympathies en surfant sur la fierté musulmane et plus encore sans doute sur le rejet des élites du pays lorsqu’elle refuse qu’on enseigne à ses enfants une langue « morte et inutile » alors que la progéniture de ceux qui soutiennent cette réforme, comprendre les fils de la nomenklatura, « vont à l’étranger pour apprendre les langues vivantes ».

Actrice consommée du langage politique local, Naïma Salhi n’ignore pas que dans les politiques linguistiques en Algérie il y a un peu de linguistique et beaucoup de politique.

Rien ne va plus en Arabie saoudite

Le Ritz Carlton de Riyadh (avec une offre à un peu moins de 1000 euros pour le Club Lounge en ce moment);

Trois mois après ses débuts, la « campagne contre la corruption » menée en Arabie saoudite est loin d’avoir livré tous ses secrets même si la première phase, aux dires du Procureur général chargé de l’affaire, est terminée. Beaucoup d’informations, souvent contradictoires, circulent dans la presse locale et internationale, et plus encore sur les réseaux sociaux. Pour s’en tenir aux propos officiels, il apparaît que, sur les 381 personnes « retenues » (dont 200 environ appartenant à la famille royale), 58 seulement sont encore à l’ombre (sans doute ailleurs qu’à l’hôtel qui doit reprendre ses activités normales en février).

La semaine dernière a été marquée par la libération de quelques gros poissons, en particulier trois grands noms des médias saoudiens, Al-Walid bin Talal bien entendu (الوليد ابن طلال : Rotana, Twitter, autrefois News Corporation de Robert Murdoch sans oublier l’étonnante aventure de la chaîne Al-Arab), mais également Walid al-Ibrahim (وليد الإبراهيم : MBC, la plus grosse chaîne du paysage audiovisuel arabe) et Salah Kamel (صلاح كامل : la chaîne ART). On ignore la nature exacte des « transactions » qui ont accompagné ces « libérations » (à géométrie variable selon les informations qui circulent). La seule chose à peu près certaine, c’est que le prince régent, MBS, a considérablement avancé dans un projet poursuivi depuis longtemps : assurer sa main-mise sur les médias saoudiens, tour de contrôle des médias de la région.

À côté des interrogations politiques qui entourent toutes ces grandes manœuvres, il convient de souligner les problèmes, très concrets, qui se posent aux professionnels chargés de faire tourner l’économie saoudienne. Si l’actuelle politique extérieure du Royaume apparaît à nombre d’observateurs aussi aventuriste qu’erratique (comme en témoigne l’actualité de ce qui se joue en ce moment même à Aden au sud du Yémen), le même constat, propre à décourager les investisseurs, peut être étendu aux autres secteurs d’activité comme en témoignent différentes affaires survenues dans l’univers des médias.

Il y a quelques semaines encore, Daoud al-Shiryan (داوود الشريان), le journaliste vedette de la MBC qui a quitté la chaîne après onze années de bons et loyaux services, faisait figure d‘homme clé dans la nouvelle configuration des médias du Royaume. Deux mois après sa nomination à la tête des médias officiels, en novembre dernier, on évoque déjà une démission prochaine « pour raison de santé ». Il avait déjà essuyé de sévères critiques après la nomination d’une journaliste, Rim al-Habib (ريم الحبيب), aux compétences discutées et surtout beaucoup trop « moderne » pour une partie de l’opinion. Les milieux conservateurs ont ainsi diffusé, sur les réseaux sociaux, des photos d’elle tête nue et fumant la chicha ! Horreur ! À peine nommée, la directrice exécutive du conglomérat des médias nationaux a dû démissionner. Mais le probable coup d’arrêt de la fulgurante promotion de Daoud al-Shiryân est surtout lié à une série de contrats beaucoup trop généreux pour lesquels ses adversaires parlent déjà de corruption. On lui reproche notamment d’avoir acheté à un prix parfaitement exorbitant les droits exclusifs de diffusion d’un feuilleton égyptien destiné à être programmé durant le prochain ramadan. Il s’agit de Mondes cachés (عوالم خفية), avec pour vedette l’inusable Adel Imam (عادل إمام), retenu en exclusivité pour la modique somme de sept millions de dollars, plus du double des trois millions ordinairement négociés pour ce type de contrat.

Une autre affaire est venue dans le même temps renforcer l’impression, chez nombre d’observateurs, que la gestion des entreprises médiatiques saoudiennes manque singulièrement de sérieux. Dans un précédent billet, j’avais évoqué le fait qu’Ahlam, une chanteuse des Émirats, avait été écartée de The Voice, une des émissions « prestigieuses » de la chaîne MBC. Arrivant au moment même où le propriétaire de la chaîne venait d’être mis aux « arrêts de rigueur » , cette éviction avait été attribuée à un manque de ferveur patriotique de la part de la  vedette, mariée de surcroît à un Qatari, lesquels sont désormais les meilleurs frères ennemis des officiels d’Arabie saoudite et des Émirats ! On vient d’apprendre que sa remplaçante, la Koweïtienne Nawal, est à son tour remerciée pour que sa rivale retrouve son trône au sein du jury. Un retour en grâce préparé, diront les mauvaises langues, par le fait que ladite Ahlam a pris soin de démentir publiquement avoir subi le moindre ostracisme de la part des médias saoudiens. Pour faire bonne mesure, la star de la chanson dans le Golfe a également pris partie contre un humoriste libanais, Hicham Haddâd (هشام حداد), poursuivi en justice pour s’être moqué de l’intraitable MBS en direct (sur une chaîne libanaise, il faut le préciser). Un de ces crimes de lèse-majesté dont la tradition perdure dans la région.

Revenant sur cette affaire, Al-Akhbar évoque les différentes raisons qu’on a pu mettre en avant pour expliquer ce volte-face qui ne risque pas, là encore, d’inspirer confiance aux partenaires en affaires des Saoudiens : pour certains, le surprenant retour d’Ahlam sur le devant de la scène médiatique est dû à la toute récente libération du patron de la MBC, Walid al-Ibrahim. D’autres penchent pour une lecture plus politiquement tortueuse, la malheureuse Nawal ayant fait les frais de la brouille entre l’Arabie saoudite et les Koweïtiens, accusés depuis peu d’être trop complaisants à l’égard des Qataris. À mon sens, il faut surtout suivre ceux qui estiment que le véritable motif de ce coup de théâtre dans le petit monde des médias arabes réside dans les surcoûts entraînés par le remplacement de la vedette des Émirats par sa rivale koweïtienne : Talpa Middle East, la branche locale de la société qui gère ce méga-succès planétaire, n’a pas pour habitude de se plier aux caprices, fussent-ils royalement politiques, des sociétés avec lesquelles elle sous-traite son émission !

Quoi qu’il en soit, il apparaît de plus en plus que, dans les médias saoudiens comme dans les autres secteurs économiques du Royaume, « rien ne va plus » : à la fois parce que le marché aux bonnes affaires n’est plus ce qu’il était et, aussi, parce que, à présent que les paris ont été faits, tout le monde attend de voir sur quel numéro s’arrêtera la rou(lett)e de la fortune…

Nasser, homme des lettres arabes

 

Affiche pour la célébration à l’opéra du Caire du centenaire de la naissance de Nasser.

Les médias (arabes et égyptiens) auront largement ignoré le huitième anniversaire de la révolution du 25 janvier 2011, tout comme ils avaient passé sous silence, quelques jours plus tôt, la célébration du centième anniversaire de la naissance de Gamal Abdel Nasser (né le 15 janvier 1918). Le souvenir du leader de l’arabisme reste cependant bien vivant pour de nombreux habitants de la région, et son fantôme continue de hanter les hommes politiques qui lui ont succédé. En 2008, les problèmes qui avaient entouré la réalisation et la diffusion d’un biopic télévisé (voir ce billet) avaient bien montré qu’il continuait à faire figure d’épouvantail pour les puissants du moment. En janvier 2013, au temps du président Mohammed Morsi, les autorités avaient tenté de « nettoyer » le mausolée où se trouve sa tombe dans une vaine tentative pour exorciser ce mauvais esprit. À l’automne 2016, un très modeste musée dédié à sa mémoire était enfin inauguré… presque en catimini et près de 50 ans après sa mort !  Quant aux rares célébrations qui ont marqué le centenaire de sa naissance, elles doivent beaucoup à l’initiative de Helmy Namnam (à son sujet, voir ce billet), l’ancien ministre de la Culture qui vient d’ailleurs d’être remercié et qui avait voulu ce programme. « Une nuit à l’opéra » (pour reprendre à dessein le titre du film des Marx Brothers), durant laquelle on aura « exécuté », à l’heure où l’Égypte offre une caricature du délabrement régional, quelques-uns des thèmes musicaux les plus célèbres de l’époque, à commencer par l’inévitable opérette nationaliste La Grande Patrie (que vous pouvez visionner, avec quelques commentaires sur cet étonnant genre musical, ici).

Couverture de la revue (plus que centenaire) Al-Hilal.

Au moment où il quitte ses bureaux à Londres et à Beyrouth pour se « redéployer » à l’avenir, sous format uniquement numérique, depuis Dubaï, le quotidien Al-Hayat aura pour sa part trouvé une manière à la fois originale et intéressante de célébrer le grand disparu (الراحل الكبير ) en consacrant deux papiers à la « présence » du leader de l’arabisme dans la littérature. Sous le titre « Nasser, prisonnier et geôlier du roman arabe »  (جمال عبد  الناصر في الرواية العربية… زعيماً وسجاناً), l’écrivain syrien Nabil Souleiman souligne la place exceptionnelle, dans la fiction moderne, de cette grande figure historique qui apparaît dans nombre de romans comme un personnage à part entière.

Il cite en exemple un des chefs-d’œuvre de Gamal Ghitany (جمال الغطاني), Le livre des illuminations (كتاب التجليات), traduit en français par Khaled Osman 15 ans après sa parution en arabe, en 1990. En proie à la transe mystique, le narrateur, qui porte le nom de l’auteur, s’engage dans plusieurs dialogues d’outre-tombe : avec le maître soufi Ibn Arabi, ou bien avec son père ou encore Nasser, lesquels finissent par se fondre l’un et l’autre dans son imagination. Une veine fantastique que l’on retrouve dans une œuvre récente d’un romancier omanais, Suleiman al-Mi’marî (سليمان المعمري), qui a publié en 2013 un récit au titre accrocheur : Celui qui n’aimait pas Abdel Nasser (الذي لا يحب جمال عبد الناصر). Il y imagine les tourments de l’ancien président qui rêve de sortir de sa tombe pour saluer la révolution de janvier 2011. Mais la chose n’est possible, comme le lui explique le gardien du cimetière, que si cette demande provient de quelqu’un qui le déteste ! On finit par dénicher cette perle rare, en la personne du descendant d’un propriétaire terrien, proche des Frères musulmans, dépossédé de ses biens à l’occasion de la réforme agraire mise en œuvre à partir de juillet 1952, quelques semaines après la révolution des Officiers libres.

D’autres romans mettent en scène Nasser, mais de façon moins centrale, poursuit Nabil Suleiman, qui cite Salma (سلمى), un texte du Saoudien Ghazi Al-Goseibi (غازي القصبي) et surtout L’amour en exil (الحب في المنفى) publié en 1995 par l’Égyptien Baha Taher (بهاء طاهر ). Cette figure de la gauche égyptienne, de la génération de Sonallah Ibrahim, y met en scène deux journalistes égyptiens qui assistent à l’invasion de Beyrouth par les troupes israéliennes en 1982, événement qui les incite à se remémorer la mort de l’ancien président, « coupable » par sa défaite en 1967, aux yeux des deux protagonistes, d’avoir ouvert ce cycle de défaites dans lequel ils sont eux-mêmes enfermés. Nasser, comme le rappelle Nabil Suleiman, fait son apparition dans bien d’autres productions romanesques, notamment dans ce que l’on appelle en Syrie « les romans de la défaite de 1967 » avec un auteur comme Mamdouh Azzam dans Terre de parole (ممدوح عزام  – أرض الكلام – 2005).

Ce bref panorama se termine par la mention de Naguib Mahfouz (نجيب محفوظ) qui évoque Nasser dans ses textes, le plus souvent sous forme d’allusions plus ou moins transparentes, par exemple dans Dérives sur le Nil (ثرثرة فوق النيل – 1966) ou encore Miramar (ميرامار – 1967) mais également, dans Devant le trône (أمام العرش), un texte relativement peu connu de 1983 dans lequel Nasser comparait devant le tribunal suprême – le tribunal de l’Histoire, ou celui du Jugement dernier ? – pour se faire accuser, par diverses grandes figures locales (de Ramsès à Saad Zaghloul), d’avoir été celui qui a fait à son pays à la fois le plus de bien et de mal.

Logo de la page Facebook pour le centenaire de la naissance de Nasser

En contrepoint, l’Irakien Muhammad Mazloum (محمد مظلوم) se tourne vers la production poétique avec un article intitulé (à peu près, il y a un jeu de mots en arabe que j’essaie de rendre à ma façon) : « Le poète et Nasser-le-victorieux : une figure torturée » (الشاعر و «الناصر» والصورة القلقة). De son point de vue, le traitement étonnamment contrasté de cet archétype du héros par les poètes arabes s’explique par l’existence d’une relation d’amour et de haine fort complexe. Ainsi, le grand homme qu’encensait l’Irakien al-Jawâhirî (لجواهري ) subissait dans le même temps les foudres du Syrien Badawi al-Jabal (بدوي_الجبل) qui le comparait aux pires tyrans dont l’histoire avait retenu les noms. Il sera imité en cela par les poètes égyptiens proches des Frères musulmans, à commencer par Sayyid Qutb (سيد قطب, exécuté par le régime nassérien en 1966) dans son célèbre poème intitulé Houbal (هبل, du nom d’une divinité pré-islamique – texte arabe ici).

Plus étonnant encore, nombre de poètes sont passés d’un pôle à un autre ce qui les a obligés, dans bien des cas, à revenir sur leurs propres textes. On voit ainsi le très grand poète irakien Sayyab (بدر شاكر السياب) supprimer le nom de Nasser dans un poème écrit en 1956 – le Syrien Adonis effacera quant à lui une dédicace… – pour y substituer, quelques années plus tard, celui de l’émir Sayf al-Dawla, tandis que les éloges d’al-Bayâtî (البياتي), autre grand nom irakien de la modernité poétique des années 1960, se transformeront en malédictions après la défaite de 1967.

Même si l’on observe une trajectoire similaire chez l’Égyptien Salah Abdel-Jabbour (صلاح عبد الصبور ), Nizâr Qabbânî (نزار قباني) se distingue en allant résolument à contre-courant de l’opinion générale. Ses critiques vis-à-vis du leader du monde arabe et de son autoritarisme, à une époque où rares étaient ceux qui se risquaient à le faire, ne l’empêcheront pas, quelques années plus tard, de lui livrer un vibrant hommage lors de sa mort, le seul que le poète syrien ait jamais accepté de composer pour un dirigeant arabe : « Le maître dort, du sommeil du glaive revenu d’une de ses campagnes / Le maître dort, comme un enfant assoupi / au cœur d’un bois / Le maître dort / Comment imaginer la mort de la quatrième pyramide ? (السيّدُ نامَ كنومِ السيفِ العائدِ من إحدى الغزوات/ السيّدُ يرقدُ مثلَ الطفلِ الغافي/ في حُضنِ الغابات/ السيّدُ نامَ/ وكيفَ أصدِّقُ أنَّ الهرمَ الرابعَ مات؟)

Enfin, alors que les poètes libanais restent à l’écart de ces célébrations ou de ces imprécations, Muhammad Mazloum relève que les Palestiniens se distinguent par leur ferveur exceptionnelle à l’égard de la grande figure nationale dont la disparition, en 1971, sera ainsi saluée par Mahmoud Darwich dans un poème intitulé L’homme à l’ombre verte (الرجل ذو الظل الأخضر ) : Nous vivons avec toi / Nous marchons avec toi / Nous avons faim avec toi / Et, à ta mort / Nous essayons de ne pas mourir avec toi ». (نعيشُ معكْ/ نسيرُ مَعكْ/ نجوعُ معكْ/ وحينَ تموتُ/ نحاولُ ألا نموتَ معَكْ)

Ateliers doctoraux des Arts Visuels au Maghreb et au Moyen-Orient — XIXe-XXIe siècle (2ème session), “Moderne” et “contemporain” : usages et enjeux historiographiques comparés — 12-14 février 2018, Institut d’Étude de l’Islam et des sociétés du monde musulman, École des hautes études en sciences sociales, MNAM-Centre Georges Pompidou, Paris

Un projet de l’ARVIMM, organisé avec le partenariat de l’Unité d’arabe de l’Université de Genève, de l’Institut d’étude de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman (IISSMM-EHESS) et de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée de PSL à l’École normale supérieure. Avec la collaboration du département Recherche et Mondialisation du MNAM – Centre Georges Pompidou. Organisateurs Annabelle Boissier, Head of Research, Arts Cabinet, Catherine David, Directrice adjointe, MNAM/CCI Centre Georges Pompidou, Fanny Gillet, Doctorante, Université de Genève, Unité d’arabe Alexandre Kazerouni, Postdoctorant, ENS Alain Messaoudi, Maître … Continuer la lecture de Ateliers doctoraux des Arts Visuels au Maghreb et au Moyen-Orient — XIXe-XXIe siècle (2ème session), “Moderne” et “contemporain” : usages et enjeux historiographiques comparés — 12-14 février 2018, Institut d’Étude de l’Islam et des sociétés du monde musulman, École des hautes études en sciences sociales, MNAM-Centre Georges Pompidou, Paris

Les mésaventures de Tante Abla Fahita ou « le monde arabe à l’envers »

.

Vidéo (en anglais, 2′) de la société néerlandaise J. Walter Thompson (dont je recommande le visionnage avant la lecture de ce billet).

Évoquée comme un des rares succès de la télévision égyptienne dans le précédent billet (et, d’un point de vue linguistique, dans cet autre, plus ancien), Abla Fahita (أبلة فهيتة) souffre, comme le reste du paysage médiatique, d’une censure pudibonde. En dépit du succès de َAl-Duplex, son show présent sur la chaîne CBC depuis avril 2015 à la meilleure heure d’écoute, la sympathique marionnette à la langue très bien pendue ne cesse d’affronter les critiques, et même les interdictions. Au point qu’on peut se demander, alors que la saison actuelle est proche de s’achever, si elle ne va pas connaître le même sort qu’Al-Barnameg de Bassem Youssef, disparu des écrans au plus fort de sa gloire médiatique (voir ce billet). De fait, les deux émissions partagent bien des points communs car l’une et l’autre, adoptant un ton volontiers critique, sont apparues sur les réseaux sociaux dans la foulée des soulèvements de l’année 2011 avant de migrer sur la même chaîne privée, CBC. Abla Fahita utilise d’ailleurs aujourd’hui le théâtre (et la société de production) où était tourné, jusqu’en juin 2014, le show de Bassem Youssef, et elle occupe désormais le créneau horaire qui était le sien avant que l’ex-chirurgien décide de tenter de faire de l’humour depuis les USA.

C’est en décembre 2013 que les problèmes ont commencé pour Tante Fahita, très officiellement accusée de diffuser, à travers un spot publicitaire pour la société Vodaphone, des messages cryptés à l’intention des partisans des Frères musulmans (article dans The Economist) ! L’affaire était tellement surréaliste que la justice égyptienne a dû enterrer une affaire qui vient malgré tout de connaître de nouveaux rebonds.

En effet, la diffusion d’une nouvelle campagne publicitaire avec Abla Fahita pour cette société de téléphonie a été interdite, juste à la fin de l’année, par le Conseil supérieur des médias (المجلس الأعلى للإعلام ). Celui-ci s’est vu contraint de prendre en urgence une mesure aussi draconienne choqué qu’il était par « des scènes avec des personnages presque nus, des expressions et des scènes qui vont à l’encontre du bon goût, se complaisent dans de mauvais comportements et offensent la morale publique, pour ne rien dire d’un langage de caniveau » (باستخدام الكاميرا، تضمنت لقطات لأشخاص شبه عراة ألفاظ ومشاهد لا تليق بالذوق العام، وتجافي كل القيم، وتحض على السلوك السيئ، وتخدش الحياء العام فضلاً عن هبوط اللغة ). Sous le titre « Pas juste le Net ! » (النت ظالم ), le spot mettait en scène un lycéen qui, mécontent d’être privé de télé pour avoir raté son examen de physique, se servait de son portable pour regarder des films « licencieux ». Il se pourrait même qu’il s’apprêtait à entrer dans un salon de discussion très privé avant d’être trahi par l’épuisement (de son abonnement) !

Entretemps, la malheureuse Abla Fahita avait connu bien d’autres déboires : concert de protestations contre la vulgarité (déjà !) du spot faisant la promotion de la saison 2015 où l’on voyait la marionnette s’extasier, en chemise de nuit, sur le physique de ses deux bodygards (vidéo ici) ; report inexpliqué du lancement de la saison en avril 2016 ; ou encore, quelques semaines après une plainte selon laquelle elle se serait moquée de la police, houleux débats au Parlement à l’inspiration de députés outragés de se voir tournés en ridicule dans une séquence inspirée d’un classique de la chanson égyptienne (la séquence est ici).

Désormais, un possible candidat à l’élection présidentielle, Mortada Mansour, le président du Football Club de Zamalek qui cultive son image à la Trump, a fait savoir que figurait sur son programme, en plus de l’interdiction de Facebook, celle de cette impertinente marionnette… De quoi être inquiet par conséquent pour le devenir d’une des rares émissions capables de redessiner un sourire sur les lèvres des Égyptiens, d’autant plus que la campagne contre la « vulgarité » de l’émission Al-Duplex s’inscrit dans le cadre plus large d’un projet de loi visant à bannir (autant que faire se peut !) des chaînes égyptiennes l’usage inconsidéré de la langue vulgaire égyptienne, au profit de la noble langue (prétendument) coranique bien entendu !

Étonnamment, on apprend par ailleurs que des contacts ont été pris pour que l’équipe de la très coquine marionnette égyptienne aille enregistrer un de ses shows sur la scène d’un théâtre du Royaume saoudien, dans le cadre de la politique d’ouverture culturelle voulue par le jeune régent et son équipe (plusieurs billets sur cette « politique du bonheur », dont celui-ci). À l’heure où les pères-la-pudeur se mobilisent pour châtrer les petits écrans égyptiens, ce sont les (officiels) Saoudiens qui affichent, quant à eux, une surprenante laxité : c’est vraiment le monde arabe à l’envers !