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Choc et effroi dans les médias arabes : le maillon faible libanais

Photo (truquée par Charbel Khalil) du prince Walid Ibn Talal et de quelques autres pensionnaires du Ritz Carlton

Le royaume d’Arabie saoudite est-il en train de trembler sur ses bases ? Une chose est certaine, la stratégie du « choc et de l’effroi », imaginée par les stratèges étasuniens et mise en œuvre avec les résultats que l’on sait durant la troisième guerre du Golfe en 2003, semble inspirer le très fougueux héritier du trône, Mohamed ben Salman. Sans coup férir, celui-ci a fait interpeller une bonne partie des plus grosses fortunes de ce très riche pays, ainsi qu’une belle brochette de cousins, oncles et neveux susceptibles d’être autant de rivaux potentiels dans ce nouvel épisode saoudien de Game of Thrones (Game of thobes, du nom de la robe masculine locale, comme on dit sur Al-Jazeera).

Combien y a-t-il de pensionnaires, dont certains seraient interrogés sans ménagements selon certaines sources, dans cette prison dorée qu’est devenu le Ritz Carlton de Riyadh, réquisitionné par les autorités jusqu’au début de l’année prochaine pour les besoins de cette très opportune campagne contre la corruption ? Deux semaines après le début des opérations, les autorités se refusent à rendre publique la moindre liste. On parle de plusieurs centaines de prévenus, uniquement des hommes, la seule exception connue étant la fille du milliardaire al-Walid bin Talal (الوليد ابن طلال), le propriétaire, entre autres investissements, du groupe médiatique Rotana (on a souvent parlé de lui dans ces chroniques, notamment pour ses investissements dans Twitter et pour le lancement de la chaîne d’information Al-Arab, un des plus beaux fiascos de l’histoire des médias puisqu’elle n’aura émis, en tout et pour tout, que quelques heures !) Avec le prince al-Walid bin Talal se trouvent deux autres gros poissons des médias arabes : le premier se nomme Walid al-Ibrahim (وليد الابراهيم), beau-frère, par une de ses sœurs, de feu le roi Fahd, il est le propriétaire de la MBC, qui reste, depuis sa création au début des années 1990, une des plus importantes chaînes généralistes arabes ; quand au second, Saleh (Abdullah) Kamel (صالح كامل), c’est un homme de très grosses affaires parmi lesquelles on trouve la chaîne Art, surtout active en Egypte.

Après avoir été dans le secret des bonnes affaires des années durant, les donneurs d’ordre sont, pour une durée encore indéterminée, tenus au secret. On imagine les répercussions de cette rafle princière sur l’économie du pays ! D’autant qu’il apparaît de plus en plus clairement que les arrestations se conjuguent avec le gel des comptes, locaux et internationaux, des intéressés. Depuis quelques jours, on évoque de plus en plus des saisies, contre une libération, de liquidités ou de portefeuilles financiers sur un mode qui relève davantage de la rançon que de la transaction financière puisqu’on parle dans certains cas d’une ponction allant jusqu’à 70 % des avoirs. Dans le secteur des médias, en proie à la crise depuis le début de la chute des cours du pétrole et la chute des revenus des publicités (voir ce billet de décembre dernier où se devinait déjà le féroce appétit médiatique de MbS), les conséquences de cette purge viennent s’ajouter aux nombreuses menaces qui pèsent sur le paysage médiatique local depuis le déclenchement, tout aussi soudain, de la violente brouille en juin dernier entre les deux géants locaux du secteur, d’un côté le Qatar d’Al-Jazeera et de BeIn, de l’autre l’Arabie saoudite d’Al-Arabiyya et de sa constellation médiatique.

Maillon faible dans la chaîne de la production médiatique régionale pour laquelle il est un important fournisseur de prestataires et de prestations, le Liban est particulièrement atteint par une crise qui s’est aggravée avec l’affaire du vrai-faux enlèvement de Saad Hariri dans le cadre d’une guerre ouvertement déclarée contre le Hezbollah et ses parrains iraniens. En témoigne par exemple la crise qui frappe le quotidien Al-Hayat, symbole par excellence des investissements des Saoudiens – et plus largement des fortunes du Golfe – dans les médias régionaux à partir des dernières décennies du siècle dernier. Il se chuchote en effet que son propriétaire, Khaled bin Sultan (خالد بن سلطان), apparemment lui aussi parmi ceux qu’on soupçonne de corruption, aurait « cédé » une partie de ses actions à l’héritier du trône saoudien. Après avoir accepté depuis plusieurs mois que leurs salaires soient amputés de moitié, les journalistes de la rédaction à Beyrouth semblent se résigner désormais à la fermeture de leurs bureaux, une décision qui ne fera qu’ajouter au chômage de la profession au Liban et qui viendra renforcer la branche installée à Dubaï, en remplacement de l’historique implantation londonienne.

Toujours au Liban, les conséquences de l’actuelle « campagne contre la corruption » se conjuguent avec la crise qui oppose le royaume saoudien depuis juin dernier au Qatar. Alors que son propriétaire, Walid al-Ibrahim est toujours retenu pour les besoins de l’enquête dans les salons du Ritz Carlton de Riyadh, il apparaît que l’avenir de The Voice, une des émissions phare de la chaîne MBC, est de plus en plus compromis. Tourné dans des studios de la banlieue nord de Beyrouth, ce concours pour chanteurs amateurs met aux prises des candidats venus de toute la région, et donc bien évidemment des pays du Golfe dont les citoyens sont désormais instamment priés de ne plus se rendre au pays du Hezbollah et de l’ingérence iranienne dans les affaires arabes ! On pourrait penser qu’il suffirait que la production retienne d’autres studios, et ceux de Dubaï feraient parfaitement l’affaire, sauf que cette solution aurait pour conséquence de multiplier les coûts par trois, à un moment où l’industrie médiatique peine à rentrer dans ses frais…

Mais de toute manière, ce n’est pas le seul problème que vont devoir résoudre les producteurs de The Voice. En effet, la chanteuse émirienne Ahlam, une très bonne cliente pour ce type d’émission par ailleurs, vient d’être brutalement évincée du jury. Non seulement la malheureuse est-elle mariée à un Qatari mais, de plus, elle se montre outrageusement critique de la campagne médiatique lancée contre le pays de son mari, et en particulier de l’offensive musicale lancée par les autorités de son pays natal. Au moment de la sortie d’une nouvelle vidéo dans laquelle différentes vedettes de la chanson s’en prennent au voisin qatari (voir ce billet pour la première production de ce type en septembre dernier), elle s’est confiée aux réseaux sociaux pour souhaiter « le retour de la chanson de qualité ». Ce crime impardonnable de lèse-majesté, d’autant plus qu’elle aurait décliné la proposition de participer à ce clip, a donc provoqué son renvoi immédiat au profit, pour faire bonne mesure, de sa principale rivale la Koweïtienne Nawal, bien moins susceptible de faire grimer l’audimat. Et pour compliquer les choses, la MBC doit trouver une solution pour recommencer de zéro tout le tournage de l’émission, avec des centaines de candidats, alors que tout doit être diffusé dans quelques mois seulement, avant ramadan et sa programmation particulière. La seule solution passe en réalité par le retour d’Ahlam, une décision malheureusement impossible car sa disgrâce a été prononcée « au plus haut niveau » saoudien !

Les péripéties de The Voice ne sont pas si anecdotiques qu’on pourrait le croire car elles traduisent les questions qui se posent aujourd’hui quant à l’évolution du système médiatique arabe. Ainsi, les malheurs de la MBC avec The Voice font-ils le bonheur de sa principale rivale sur ce segment du marché, la chaîne Dubai TV. Mais surtout, les luttes pas vraiment feutrées qui se trament dans les couloirs du Ritz Carlton vont inévitablement se traduire par une réorganisation du secteur : les professionnels libanais vont-ils faire les frais d’un grand nettoyage sous prétexte de « saoudisation » de l’économie ? Jusqu’à quel point les logiques financières et professionnelles peuvent-elles freiner l’hubris de MbS et de sa garde rapprochée ? En principe il y a tout de même un moment dans l’industrie de l’information et des loisirs où le public des consommateurs fait entendre sa voix, comme cela s’est d’ailleurs produit avec Al-Jazeera (voir ce billet) lorsque celle-ci s’est trop résolument écartée de ce qui faisait son succès. Dans le secteur de l’audiovisuel, les échéances vont arriver très vite car on est déjà dans la période de préparation des programmes de ramadan qui commenceront cette année aux alentours du 15 mai…

Le Vase Arabe du Royaume de Suede. Migrations et Métamorphoses d’un Vase Hispano-Arabe

De Grenade à stockholm, du XIve siècle à nos jours, le récit des migrations et des métamorphoses d’un chef-d’œuvre de l’art islamique à travers l’Europe et la Méditerranée.

Ce volume est le quatrième de la collection «Objets frontière» chez Gangemi. Il fait suite à
– Si loin si proche. Objets d’ailleurs dans les intérieurs européens. Photographies 1870-2015, sous la direction de Sabine du Crest, 2017     – Sabine du Crest, L’ Art de vivre ensemble. Objets frontière de la Renaissance au XXIe siècle, 2017 ;
– Brigitte Derlon et Monique Jeudy-ballini, Arts premiers et appropriations artistiques contemporaines, 2017

Rémi Labrusse est professeur d’histoire de l’art à l’université Paris-Nanterre.

Algérie, ta jeunesse fout le camp !

Pour sourire (jaune) à ce dessin de Dilem, il faut avoir suivi les très nombreux commentaires, en Algérie bien entendu mais aussi dans le monde arabe et même en France, qui ont accompagné les images spectaculaires de centaines de jeunes Algériens massés aux petites heures devant le Centre Culturel Français (qu’il conviendrait, ce que personne ne fait vraiment, d’appeler l’Institut français d’Alger). Venus de tout le pays, certains ayant même pris pour cela une chambre d’hôtel à proximité, les « assiégeants » ont patienté des heures pour obtenir un rendez-vous leur permettant de passer le « test de connaissance du français » (TCF), indispensable préalable pour une demande de « visa pour études ».

La scène se passant à la date anniversaire de la « Toussaint rouge » de 1954, celle des premiers attentats du FNL qui marquèrent le début de la guerre (de libération) d’Algérie, ce télescopage, souligné par Dilem, entre ces deux « événements » à 63 ans de distance, a marqué les esprits. Pour beaucoup d’Algériens, c’est une terrible humiliation que de voir ainsi leur propre jeunesse mendier un rendez-vous à la porte de l’ancienne puissance coloniale. Comme l’écrit l’universitaire Ahmed Rouadjia dans le quotidien Liberté, force est de se poser « la même question que se posent in petto des millions d’Algériens : à quoi l’indépendance a-t-elle servi si elle ne peut retenir ses “fils” rivés au sol national sur lequel s’est coagulé le sang d’un “million et demi de martyrs ? » L’interrogation est d’autant plus cruelle que l’affront est public, avec ces images qui font le tour des réseaux sociaux et qui sont reprises, tantôt par les pires sites réactionnaires, tantôt par les médias des « pays frères » avec, par exemple, ce commentateur égyptien dénonçant ce « spectacle honteux pour la oumma » à la veille de l’anniversaire du déclenchement de la guerre de libération…

Pourtant, c’est peu de dire que l’exode massif de la jeunesse est une réalité connue depuis longtemps. Un commentaire, qui ne cite malheureusement pas sa source, évoque ainsi le chiffre, sans doute exagéré, de près d’un demi-million de cadres ayant quitté le pays depuis le début des années 1990. En revanche, on sait de manière certaine que les universités françaises ont reçu l’année passée largement plus de 20 000 candidatures d’étudiants algériens, en majorité au niveau licence ou mastère.

Cette envie de la jeunesse algérienne d’aller voir ailleurs si les choses  vont un peu moins mal, rien ne l’explique mieux en définitive que les réactions des « responsables » algériens. À la recherche des vrais coupables, le secrétaire-général du FNL, Ould Labbès, n’hésite pas ainsi à qualifier ces jeunes qui se pressent pour faire leurs études à l’étranger de traîtres à leur pays : la vidéo, diffusée par Ennahar rencontre un grand succès ! La bonne vieille thèse du complot étranger offre également une explication toute trouvée. Pour le Rassemblement National Démocratique par exemple, le parti du Premier Ministre, les vrais responsables, ce ne sont pas ceux qui ont gouverné ce pays de telle manière que sa jeunesse ne songe qu’à s’en aller, mais ceux qui instrumentalisent les images d’un événement détourné de son sens : « Certains ont voulu faire croire qu’il s’agissait de demandeurs de visa alors que la réalité est toute autre. Les foules qui se sont amassées hier devant le CCF étaient là pour passer un concours de maîtrise de la langue française dans la perspective de poursuivre leurs études en France ». Une opinion que partage Tayeb Zitouni, le ministre des Moudjahidine, pour lequel « en politique, il n’y a pas de hasard » et qui s’interroge donc sur la coïncidence de ces images humiliantes avec la célébrations de dates historiques…

Mais la citation retenue par ce webzine francophone ne met pas en évidence ce qui apparaît en revanche dans le quotidien arabophone Al-Hayat, à savoir que le responsable algérien « doute des intentions des Français » (السياسة لا تفترض العفوية لذلك نشكك في نوايا الفرنسيين). Le site du Ennahar va encore un peu plus loin en titrant, avec une magnifique mauvaise foi, que « la langue française suscite la pagaille » la directrice du CCF « refusant de recevoir les Algériens » ! (اللغة الفرنسية..تثير الفوضى ومديرة “CCF” ترفض استقبال الجزائريين).

C’est un fait que les responsables culturels français ont été particulièrement maladroits. En décidant tout à coup que les inscriptions pour les fameux tests de langue devaient se faire in presentia actuale et non pas par internet comme auparavant, il leur était assez facile en principe d’imaginer les conséquences pratiques d’un tel changement, sur lequel, d’ailleurs, ils n’ont pas hésité à revenir en voyant que la situation n’était pas loin de tourner à l’émeute ! En langue de bois, cela s’appelle une « modification de la stratégie d’accueil » ! Tout un programme !

Signe que les choses vont vraiment mal dans ce pays, les complots se rajoutent aux complots. Certains n’hésitent pas à clamer (une fois de plus) que les Kabyles sont les premières victimes (parce que plus francophones que les autres ? ) et qu’il est temps d’exiger de la France d’ouvrir une ambassade en Kabylie, un Institut français à Tizi-Ouzou !  En ces temps où l’indépendance sur fond de revendication ethnico-nationale a le vent en poupe, peut-être verra-t-on une partie de la jeunesse algérienne, qui explore déjà les pistes roumaine ou ukrainienne, se mettre au catalan !

 

Call for application : Doctoral Workshops “Visual Arts in the Maghreb and the Middle East — 19th-21th Century” (2nd session), “Modern” and “Contemporary”: Uses and Historiographic Issues Compared  — Paris, February 12-14, 2018

French version Call for applications Doctoral Workshop “Visual Arts in the Maghreb and the Middle East — 19th-21st century”  (2nd session) “Modern” and “contemporary”: uses and historiographic issues compared Paris, February 12-14, 2018 An ARVIMM project, organised in partnership with the Arabic Studies Section of the University of Geneva, the Institut d’étude de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman (IISSM-EHESS) and the PSL Chair of Middle East and Mediterranean Studies at the École normale supérieure In collaboration with the Department “Research and Globalization” … Continuer la lecture de Call for application : Doctoral Workshops “Visual Arts in the Maghreb and the Middle East — 19th-21th Century” (2nd session), “Modern” and “Contemporary”: Uses and Historiographic Issues Compared  — Paris, February 12-14, 2018

Appel à candidature : Ateliers doctoraux des Arts Visuels au Maghreb et au Moyen-Orient — XIXe-XIXe siècle (2ème session), “Moderne” et “contemporain” : usages et enjeux historiographiques comparés Paris, 12-14/02/2018 — LIMITE : 30/11/2017

Image à la une : English version Les Ateliers doctoraux des Arts Visuels au Maghreb et au Moyen-Orient — XIXe-XIXe siècle  (2ème session) “Moderne” et “contemporain” : usages et enjeux historiographiques comparés Paris, 12-14 février 2018 Un projet de l’ARVIMM, organisé avec le partenariat de l’Unité d’arabe de l’Université de Genève, de l’Institut d’étude de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman  (IISSMM-EHESS) et de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée de PSL à l’École normale supérieure Avec la collaboration du département Recherche et Mondialisation du MNAM … Continuer la lecture de Appel à candidature : Ateliers doctoraux des Arts Visuels au Maghreb et au Moyen-Orient — XIXe-XIXe siècle (2ème session), “Moderne” et “contemporain” : usages et enjeux historiographiques comparés Paris, 12-14/02/2018 — LIMITE : 30/11/2017

Histoires de l’art dans le monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), XIXe-XXIe siècle – 3ème Année

Image à la une : Mustapha SEDJAL, « Être et temps », Projet La Question…!, Vidéo 2mn, 2017, Exposition L’art Algérien entre deux rives / Maison des Arts, Antony. IISMM, salle de réunion, 1er étage, 96 bd Raspail 75006 Paris, 15h à 17h Pour poursuivre notre enquête sur l’élaboration et l’écriture des histoires de l’art dans et sur le Maghreb et le Moyen-Orient, nous approfondirons les trois axes déjà dégagés en 2015-2016. Il s’agit dans un premier temps de rendre compte des histoires de l’art produites … Continuer la lecture de Histoires de l’art dans le monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), XIXe-XXIe siècle – 3ème Année

Salam ! La politique en surface dans le street art arabe

La photo est impressionnante : sur les terrasses de quelque 85 immeubles, Ashekman, un duo de rappeurs, graffeurs et – c’est rarement mentionné… – créateurs d’une ligne de street wear, a dessiné un graffiti géant de plus d’un kilomètre de long. En lettres vert pistache fluorescent, d’une peinture destinée à renforcer l’étanchéité des toitures tout en améliorant leur résistance thermique aux chaleurs estivales, une cinquantaine de volontaires ont inscrit le mot salâm (« paix » mais également « bonjour »). Il s’étend tout au long (et un peu de part et d’autre pour la toute dernière lettre, me semble-t-il) de la rue séparant les quartiers de Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh à Tripoli au nord du Liban, symboles, depuis des décennies, d’un affrontement où se mêlent inextricablement les allégeances confessionnelles, partisanes, familiales, sur fond de grande pauvreté. Comme l’expliquent ses deux promoteurs, les frères Omar et Mohamed Kabbani (عمر ومحمد قباني), le projet a pour ambition de donner une autre image de leur ville et de leur pays en montrant comment « un ancien champ de bataille, empli de haine, s’est transformé en plateforme où règnent le dialogue et la liberté » (witnessing the transformation of an ex-battlefield full of hatred to a platform where dialogue and freedom reign). Trois années de travail pour une réalisation autofinancée à 80 % par ses initiateurs à la suite de la défection des sponsors effrayés par la localisation finalement retenue (article du Hayat).

Si les graffitis sont aussi vieux que les pyramides dans cette partie du monde, c’est avec les soulèvements de l’année 2011 (dits du « Printemps arabe ») que ce phénomène, jouant en particulier sur les qualités plastiques de l’alphabet arabe, a pris une dimension particulièrement spectaculaire, documentée et analysée dans d’innombrables articles, documentaires, livres et autres travaux en sciences humaines (plus modestement, en fin d’article une recension des billets de CPA traitant de la question). Épicentre, avec Tunis, des bouleversements politiques de cette période, Le Caire et l’Égypte en général ont occupé une place toute particulière sur cette scène des luttes politiques et esthétiques. Reproduites, littéralement parlant, à des centaines d’exemplaires, les icônes de la révolution ont ainsi fait l’objet d’âpres luttes quant à leur destinée dans l’espace public. Dès la fin de l’année 2012 notamment, le recouvrement des fresques de la rue Mohammed Mahmoud et des murs de l’Université américaine du Caire (AUC) avait été interprété par nombre d’activistes comme une volonté d’effacer la « révolution du 25 janvier » 2011.

Mais ce n’est pas seulement suite à son effacement que le discours révolutionnaire du graffiti a perdu sa place dans l’espace urbain. Très vite en effet, son pouvoir de subversion a été désamorcé par une utilisation commerciale et spectaculaire du street art, à l’image des très peu révolutionnaires autorités des Émirats arabes unis célébrant l’anniversaire de leur fondation et leur « esprit d’unité » par la création, à Dubaï, d’un (assez laid) mural de plus de 2 km, destiné, bien entendu, à figurer dans le Guinness des records ! En partie phénomène de mode, le graffiti attise des ambitions dont se sert par ailleurs le pouvoir politique pour promouvoir des représentations jugées moins dérangeantes. Symboliquement, la rue Mohammed Mahmoud au Caire a ainsi été le théâtre, en avril 2015, d’une violente polémique contre WOW (Women On Walls). Sous prétexte de contribuer à l’empowerment des femmes, l’ONG avait œuvré à une « révision » des fresques de l’AUB, contribuant ainsi à gommer à son profit (au sens propre du terme) les aspects les plus saillants des luttes politiques. À ces accusations se mêlaient bien d’autres enjeux, à commencer par des rivalités autour de la légitimité de ses présidentes, Mia Grondahl et Angie Balata, à se poser en quelque sorte comme les curatrices en chef du street art égyptien quand d’autres, tels les auteurs d’un livre intitulé Walls of freedom, subissaient la censure du régime. Significativement, c’est d’ailleurs sur les murs de Berlin que l’un d’entre eux, l’artiste Abou Bakr/Don Karl, crée désormais des fresques qui n’auraient aucune chance d’être autorisées dans son pays. Mona Abaza a sans doute raison quand elle voit, dans la mort plus que suspecte du jeune activiste Hisham Rizq (هشام رزق) en juin 2014 le symbole de la disparition du graffiti révolutionnaire, au profit de quelque chose « qui semble évoluer vers une sorte d’art décoratif au message politique de plus en plus flou » (which seems to be turning into a sort of decorative art, whose political messages are increasingly blurred).

Un processus qu’il convient aussi de replacer dans le contexte politique de toute la région. Par exemple, c’est à la même époque – mars 2015 – qu’on a assisté, au Liban, à une étonnante « union sacrée » entre le Hezbollah et le Courant du futur (تيار المستقبل) pour une fois d’accord sur la nécessité d’effacer des rues tous les « slogans, calicots et banderoles politiques ». Une campagne de nettoyage dont avaient été victimes, à l’époque, les frères Kabbani déjà mentionnés, pour une fresque dûment commanditée (et autorisée) par l’ONG March (qu’on a retrouvée dans l’opération de Tripoli). Patronné par les acteurs politiques, en tout cas produit avec son accord, le street art abandonne ses ambitions révolutionnaires au profit d’un discours humaniste vantant les mérites du civisme et de la sensibilisation aux grandes causes. Tout récemment, à Tripoli, avec le message de paix dessiné par le duo Ashkeman comme on l’a vu mais, à la vérité, en de multiples autres occasions, par exemple lors de l’opération Ouzville dans la banlieue sud de Beyrouth cet été.

Force est de reconnaître que bien des interventions graphiques actuelles, si ce n’est la plupart (en tout cas pour celles qui bénéficient d’une médiatisation), évacuent toute critique radicale au profit d’un discours consensuel. Devenu, littéralement parlant, un aimable « cache-misère » peu susceptible d’inquiéter le pouvoir politique, le street art arabe donne bien l’impression de surfer sur la mode en s’en tenant à la surface des choses.

Le drapeau arc-en-ciel dans le monde arabe

Le 22 septembre avait lieu au Caire un concert du groupe libanais Mashrou’ Leila. Dans l’assistance, quelqu’un a agité un drapeau arc-en-ciel (voir illustration). Depuis, une cinquantaine de personnes ont été arrêtées pour « débauche, incitation à la déviance sexuelle et participation à un groupe hors-la-loi ».

Sur son site, Brian Whitaker est revenu à plusieurs reprises sur une répression symptomatique du climat dictatorial qui sévit aujourd’hui en Égypte. Alors qu’on retrouve nombre d’éléments déjà présents lors de l’affaire dite du Queen Boat en 2001, notamment le choix, de la part des autorités, de jouer la carte du populisme en s’en prenant à une minorité fragile faisant une cible facile, il note également que les conditions ne sont plus les mêmes désormais. En effet, sur les réseaux sociaux en particulier, on voit s’exprimer une opinion de moins en moins prompte à condamner sans nuance ce qui, pour beaucoup encore, ne saurait être qu’une perversion, à la limite une maladie… Cet observateur attentif des questions de société dans le monde arabe conclut ainsi : « Les partisans du drapeau arc-en-ciel ont des soutiens, reste à voir jusqu’à quel point. À nouveau, le régime peut arriver à ne faire qu’une bouchée de ses victimes. Une bouchée qui, cette fois, pourrait bien s’avérer particulièrement indigeste.

♦ Pourquoi Mashrou’ Leila se trouve-t-il ainsi associé à cette affirmation du droit à une sexualité différente ? Créé en 2008 par des étudiants de l’Université américaine de Beyrouth, le groupe de rock indie s’est imposé sur ce qu’on appelle la « scène alternative », dont le public se recrute pour l’essentiel au sein de la jeunesse favorisée des grands centres urbains de la région. Ses chansons rejoignent bien des thématiques développées par les formations de ce genre, à savoir par exemple la dénonciation de la répression et du confessionnalisme, tout en appelant à étendre les libertés, notamment individuelles. Dans cette perspective, son chanteur leader, Hamed Sinno (حامد سنو), ne fait pas mystère de son homosexualité tandis que plusieurs titres du groupe, Shamm al-yasmin  ou encore Tayf, ont été interprétés comme autant de déclarations en faveur d’une sexualité qui ne serait pas exclusivement hétérosexuelle.

Après un premier « scandale » à Byblos en 2010, lorsque le chanteur du groupe avait attaché à son micro la fameuse bannière arc-en-ciel, la réputation sulfureuse du groupe s’est vue en quelque sorte confirmée lorsque le gouverneur d’Amman a pris la décision en avril 2016 d’annuler un concert qui « ne convenait pas à la solennité du lieu » (l’amphithéâtre romain) où il devait avoir lieu (alors que le groupe s’y était déjà produit à plusieurs reprises). Un prétexte qui n’a trompé personne, la véritable raison étant l’opposition morale de cercles politiques, tant musulmans que chrétiens du reste. En juin 2017, le groupe s’est vu refuser à nouveau le droit de se produire en Jordanie, une décision du ministre de l’Intérieur cette fois, « compte-tenu de ce qui se chante dans ce spectacle et qui heurte la sensibilité publique, en plus de réactions de colère de la part de citoyens » هذا القرار جاء نظرا لما يقام في هذا الحفل من فقرات تستفز المشاعر العامة، بالاضافة إلى ردات .الفعل الغاضبة من المواطنين علي

Après avoir évité toute surenchère, le groupe Mashrou’ Leila a publié quelque temps après son concert du Caire, sur sa page Facebook, un bref communiqué (en anglais et en arabe) pour dire son dégoût de « l’hystérie créée à propos de gamins brandissant un morceau de tissu symbolisant l’amour » et pour dénoncer « la diabolisation et les persécutions pour des crimes sans victimes entre des adultes consentants ».

♦ Alors que les soulèvements de l’année 2011 avaient naître bien des espoirs, en particulier à propos de la question des libertés individuelles (dont CPA s’était d’ailleurs fait l’écho en mars 2012 par exemple), que faut-il penser des remarques de Brian Whitaker lorsqu’il évoque des progrès manifestes dans l’opinion, quand bien même restent-ils insuffisants ? Citant le créateur du blog Al-Bab, un panorama publié en avril 2011 par Al-Akhbar (ici dans sa version anglaise) arrivait déjà à des conclusions du même genre en soulignant qu’il faudrait du temps, même dans le climat d’euphorie (de l’époque), pour que les progrès auprès de l’opinion se traduisent en mesures concrètes, notamment juridiques. Comme je l’écrivais dans un billet d’août dernier, ce sont plutôt les femmes qui profitent dans l’immédiat de certaines modifications légales décidées ou seulement annoncées…

Pourtant, un regard rétrospectif sur la production culturelle arabe met en évidence des évolutions certaines. Sans doute, un auteur comme Adham Youssef peut-il déplorer, dans un article récent sur le site Mada, « l’absence de progrès » en ce qui concerne les représentations cinématographiques de l’homosexualité durant le demi-siècle passé. Néanmoins, son panorama, qui ne prétend pas à l’exhaustivité il est vrai, oublie certaines œuvres importantes sociologiquement, à défaut de l’être artistiquement, telles Tûl ‘omri (طول عمري) de Maher Sabri (ماهر صبري), en 2008, considérée comme « la première description réaliste » (article dans Al-Akhbar) d’homosexuels égyptiens, ou encore Secrets de famille (أسرار عائلية) de Hani Fawzi (هاني فوزي) en 2013 (billet sur ce film ici). On pourrait mentionner bien d’autres films, comme le très récent Barr, Bahr (bêtement traduit par Je danserai si je veux) de la Palestinienne Maysaloun Hamud avec, parmi les trois figurse principales, une femme homosexuelle (voir ce billet).

La présence d’allusions – sous une forme qui n’est pas totalement négative – à l’homosexualité de divers personnages est encore plus significative quand elle a lieu, non pas au cinéma (Hina maysira de Khaled Youssef en 2008 par exemple), mais dans un feuilleton, qui touche un public beaucoup plus large. Cela s’est produit, comme on l’avait écrit ici dans un feuilleton intitulé Vague de chaleur (موجة حارة) et projeté, durant le mois de ramadan, par la chaîne MBC Egypt en 2013, avec la mention, particulièrement hypocrite dans ce contexte, « interdit aux moins de 18 ans ! Dans le même esprit, la diffusion en 2010, par la chaîne libanaise privée Al-Jadeed, d’un documentaire « objectif » sur la question homosexuelle est un autre signal qui mérite l’attention.

De même, s’il est vrai que le magazine tunisien GayDay (chroniqué ici) a disparu, c’est en Jordanie que la publication en ligne LGTB MyKali a choisi de lancer, en juillet 2015, une version arabe (en ligne également). Après le Liban, d’autres pays ont vu apparaître au grand jour des associations militant autour de ces questions. En Tunisie par exemple, où la « société civile » est particulièrement active sur ces questions, l’ONG Shams se donne pour objectif de « lancer un débat sociétal sur l’homosexualité et de lutter contre l’homophobie ». Et en avril dernier, Shams a même lancé son propre magazine avec une couverture où figure l’actrice Fatma Ben Saidan (فاطمة بن سعيدان) drapée, inévitablement, dans les drapeau tunisien et… arc-en-ciel !

« Femmes au volant, révolution au tournant ! » : la conduite et les femmes en Arabie saoudite

« Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie », aurait dit en son temps le roi François 1er. Les hommes aussi peuvent changer d’avis puisqu’un autre roi, Salmane d’Arabie, vient, par décret royal, d’autoriser ses sujettes à conduire. Une petite révolution, comme l’écrit L’Orient-Le Jour, et avec lui la plupart des médias, à propos du décret royal de la semaine dernière autorisant les femmes à conduire. De fait, cette décision est tout un symbole au regard des orientations passées de la société saoudienne.

Pubs de Ford et Volkswagen : (à g.) « Derrière chaque super volant il y a une femme » et (à d.) « My Way ! »

La longue route des Saoudiennes au volant.

Pour commencer, cette décision met fin à un long « combat » – le mot est peut-être un peu fort – de la part des Saoudiennes. Les derniers épisodes ont eu lieu durant ces dernières années, avec une série de femmes diffusant des vidéos d’elles-mêmes, au volant, quelque part au Royaume des hommes. Manal Sharif (منال الشريف) en mai 2011, rapidement suivie par Najla Hariri (نجلاء حريري ) en septembre 2011, ont été parmi les plus médiatisées, à la fois parce qu’elles avaient su emprunter, dans le sillage du « Printemps arabe », la voie royale des réseaux sociaux (billet d’avril 2014) mais aussi parce que le fruit, tellement mûr, était proche de tomber, comme en témoigne à sa façon le succès quasi planétaire en 2013 d’une vidéo très réussie de Hisham Fageeh (هشام فقيح), un jeune Saoudien social activist comme il se présente lui-même au début de son clip intitulé No Woman, No Drive.

En réalité, le combat des Saoudiennes pour l’émancipation par la conduite avait commencé bien avant, y compris à travers la médiatisation des images, puisque, à ma connaissance, la première vidéo de ce type remonte à l’année 2008, lorsque Wajeeha Al-Huwaider (وجيهة الحويدر ) avait eu l’audace de célébrer la Journée mondiale de la femme en se filmant au volant (billet de mars 2008). Surtout, il y avait eu, dès les années 1990, un précédent qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque. Constatant que les sœurs koweïtiennes (nombreuses à cette époque dans le Royaume en raison de la seconde guerre du Golfe) conduisaient en toute liberté, quelques Saoudiennes avaient eu l’audace de partir en cortège pour réclamer le même droit. Une bonne dizaine de voitures, conduites par des femmes (dotées pour certaines de permis de conduire étrangers) avaient ainsi roulé sur une grande artère de Riyad, avant d’être arrêtées. Déjà bien médiatisée (notamment par la BBC et CNN), l’affaire avait été étouffée aussi rapidement que possible, les contrevenantes, issues de familles honorablement connues, tancées, réprimées avant d’être pardonnées, tandis qu’on intimait aux religieux un peu trop bruyamment conservateurs, tels le prédicateur Salman al-Awdah, de mettre en sourdine leurs prêches incendiaires sur la décadence morale du Royaume… En définitive, la seule victime de cette protestation, comme le rappelle un article du quotidien en ligne Elaph, fut Saleh al-Azzaz (صالح العزاز ), le reporter-photographe – une profession compliquée dans ce pays – qui avait couvert la manifestation et fut condamné à six mois de prison après la saisie de ses clichés !

Tant qu’à remonter dans le temps, et sans évoquer le premier permis de conduire délivré à une Égyptienne dès l’année 1920, on peut s’arrêter à cette anecdote, reprise avec gourmandise par la chaîne Al-Arabiyya, qui témoigne de l’ouverture d’esprit d’un cheikh, pourtant saoudien, dans les années 1950 : alerté par des bonnes âmes du voisinage outrées du spectacle auquel elles avaient assisté, il avait pourtant donné raison, dans une fatwa, à un autre fidèle qui, devenu aveugle, se faisait conduire à la ville en automobile, pour faire ses affaires au marché et ses prières à la mosquée, par ses deux filles !

Pub Jaguar (les lettres en arabe de la plaque sont l’équivalent de l’anglais GRL pour « girl »).

Les coulisses politico-économiques du permis pour les femmes.

Pour en revenir au temps présent et à cette « petite révolution » au sein du Royaume des hommes, il apparaît que l’initiative progressiste du vieux roi Salmane a fait grincer bien des dents dans une société où les hommes sont confortés dans leur machisme « ordinaire » par une ambiance religieuse particulièrement conservatrice. Assez peu transparente d’une manière générale, la société saoudienne l’est encore moins lorsqu’elle traverse, comme en ce moment, une période de répression particulièrement forte, notamment à l’encontre des milieux supposés soutenir, et les Frères musulmans, et le terrorisme, et le Qatar… Mais il doit bien avoir de forte résistances à cette avancée sociétale pour que le ministère de la Justice ait décidé de sanctions (Rai al-youm) allant jusqu’à 5 années de prison et 30 millions de riyals d’amende (680 000 euros) à l’encontre de ceux qui chercheraient à s’y opposer, notamment en menaçant les femmes au volant.

Précisément, cette décision s’inscrit dans les nouvelles orientations voulues par le prince héritier Mohammed bin Salman (MbS). Dans ce cadre, en accordant, royalement, aux femmes le droit de conduire, le pouvoir saoudien cherche bien entendu à redorer son blason. Sur le plan intérieur, et sur un terrain particulièrement sensible, il est clair qu’il s’agit d’une action délibérée, qui vient relayer plusieurs « petits pas », symboliques sans doute mais néanmoins importants pour l’opinion, tels que l’autorisation, pour les Saoudiennes, de pénétrer, à l’occasion de la dernière célébration de la fête nationale, dans les limites de la bienséance cela va de soi, ces forteresses de la sociabilité masculine que sont les stades (Rai al-youm). MbS – et ses conseillers – sont bien décidés à aller de l’avant puisqu’on annonce un projet de pénalisation du harcèlement sexuel (même source), sans parler de la question toujours sensible de la très religieuse et réactionnaire police des mœurs qui pourrait bien être davantage « régulée » dans le cadre d’un anodin accord de formation professionnelle (même source).

Sincère ou opportuniste, la conversion des dirigeants saoudiens aux idées féministes s’inscrit de toute évidence dans un calcul politique. Par ailleurs, ces mêmes dirigeants sont capables de renouer très vite avec leur paternalisme traditionnel : plusieurs médias arabophones (ici par exemple ) ont ainsi fait état d’injonctions, par des coups de téléphone notamment, auprès des principales militantes féministes locales pour qu’elles se gardent de crier trop ouvertement victoire et évitent ainsi de froisser l’orgueil, ou tout simplement la susceptibilité, des leaders d’opinion masculins. Les religieux bien entendu, mais pas seulement puisque, même dans la famille royale, on a vu des réactions acides à cette conquête féminine de la voie publique (toujours Rai al-youm).

Sans l’ombre d’une hésitation, on peut affirmer que l’octroi du droit à conduire est une décision qui s’inscrit dans le cadre d’une vision d’ensemble, en l’occurrence celle du projet Saudi 2030 (voir ces deux billets de janvier dernier). Au-delà d’un très utile vernis libéral, le futur pouvoir saoudien espère tirer de cette mesure d’importantes retombées économiques. Sachant que « seulement » 20 % des femmes sont actives aujourd’hui, notamment parce que l’accès au marché du travail, en termes très concrets, leur est difficile (mais c’est loin d’être la seule raison), certains prévisionnistes tablent sur 70 000 salariées de plus par an et une croissance du PIB de 0,9 % (article en arabe).

Les secteurs concernés sont naturellement ceux qui n’impliquent pas la mixité des genres, puisqu’il n’y a toujours pas de permis en vue sur cette question de société. Par exemple, le juteux marché des « taxis roses », réservés à la clientèle féminine, lesquels vont pouvoir embaucher des chauffeures ! De leur côté, les constructeurs de voitures sont immédiatement montés au créneau (cf. les illustrations de ce billet) et escomptent bien vendre 2 millions de véhicules de plus d’ici la fin de l’année prochaine (soit le quart du parc actuel). Dans ce pays où l’on n’est pas à un paradoxe près aujourd’hui (après des décennies d’immobilisme), le dealer local de Ford a même fait sa pub en offrant à Sahar Nassif (سحر نصيف), une des militantes « historiques » du combat pour le droit des femmes à conduire, « la voiture de ses rêves », une superbe Mustang convertible jaune et noire…

Engagée depuis plus de quatre mois, dans un bras de fer avec ses consœurs saoudiennes et émiraties, on peut faire confiance (sur ce point) à la presse financée par le Qatar pour poser les questions qui fâchent. De fait, Al-Quds al-‘arabi abordait récemment le sujet traité dans ce billet sous un titre (en arabe) en forme d’interrogation : Les rapides changements en Arabie saoudite : révolution ou crise ? Rappelant que les enjeux sont avant tout économiques, dans un contexte difficile marqué notamment par un second trimestre de suite de contraction, le quotidien posait une question faussement naïve : « À qui appartiendra la voiture dans laquelle vont s’asseoir [les Saoudiennes] car, en Arabie saoudite où les femmes sont considérées comme une propriété familiale, celles-ci n’ont pas de carte d’identité en propre ni de compte bancaire ? » (على اسم من ستسجل السيارة؟ ففي المملكة التي تعتبر فيها النساء مُلكًا أسريا، ليس لهن بطاقات هُوية خاصة وحساب بنكي).