Category Archives: Patrimony, arts, images and culture

La politique du feuilleton (2/2) : l’Arabie saoudite refait le passé

Reporté l’année dernière pour des raisons qui n’ont jamais été très claires, le tournage d’al-Assouf (العاصوف), la série phare diffusée par la MBC durant ce ramadan, aura été achevé l’hiver dernier, alors que la chaîne saoudienne était en pleine tourmente en raison du long séjour de son propriétaire, Walid Al-Ibrahim (وليد الإبراهيم), dans une suite de l’hôtel Ritz Carlton pour une « enquête » dans le cadre de la lutte contre la corruption dans son pays.

Inspiré de Maisons de terre (بيوت من تراب), un roman, pas vraiment marquant du journaliste et romancier récemment décédé Abdul-Rahman al-Wahbly (عبد الرحمن الوابلي), al-Assouf se déroule à Riyad à la fin des années 1970, période durant laquelle le contrôle moral et religieux de la population du Royaume a pris un tour encore plus sévère. Au sens propre, le titre du feuilleton reprend le nom d’un vent local particulièrement violent et désagréable ; au sens figuré, il s’agit en fait d’une métaphore pour désigner la répression morale imposée par le pouvoir et ses soutiens conservateurs. À travers les aventures d’une famille ordinaire, l’immense majorité des téléspectateurs (l’âge moyen en Arabie saoudite se situe aux alentours de 28 ans), qui n’ont jamais connu rien d’autre que la triste et très chaste routine imposée par la police des mœurs, ont ainsi reçu une image toute différente de leur pays qui vivait alors, à en croire la narrative de ce feuilleton, une sorte de « passé moderne ». En d’autres termes, la peinture d’une société nettement plus tolérante à cette époque a pour effet, sinon pour but, de mettre en lumière la légitimité historique et culturelle des réformes libérales voulues par l’officieux régent du Royaume, le prince héritier, qui a lancé, avec fracas, une politique de libéralisation qui n’en finit pas de connaître des « ajustements » imprévus (le dernier en date étant, ce jour, le limogeage d’Ahmad al-Khatib (أحمد الخطيب), le patron de l’« Autorité les loisirs » (هيئة الترفيه), sèchement remercié (à la différence d’autres responsables mieux en cour) pour avoir « organisé » la représentation d’une troupe de cirque où figuraient, abomination des abominations, des acrobates légèrement vêtues. (Il est vrai que les numéros de trapèze volant, en tob pour les hommes ou en abaya pour les femmes, c’est assez peu commode !)

À l’image des nombreuses campagnes militaires que connaît la région, la narration d’al-Assouf a commencé en pilonnant sans merci ses « adversaires » (les wahhabites ultra-conservateurs) durant un premier épisode où tous les tabous semblaient devoir être foulés aux pieds : après une scène durant laquelle une femme anonyme déposait à la porte d’une mosquée un nouveau-né voué à être adopté par une famille dont, par conséquent, il ne partageait pas le sang, on voyait des femmes, pour certaines sans voile, danser au son d’une musique, prélude inévitable, pour les plus bigots, à la débauche. Celle-ci, d’ailleurs, ne manquait pas d’arriver puisque l’une des héroïnes n’hésitait pas à tromper son mari, tandis qu’une jeune dévergondée séduisait le héros du film en lui révélant ses traits en soulevant un coin de son voile en pleine rue… D’autres scènes se chargeaient de peindre, avec un grand souci de réalisme, une société saoudienne d’avant la prohibition morale, avec notamment des scènes de flirt entre adolescents, déjà passablement échauffés par la vision, au cinéma (lequel n’était pas encore interdit, avant qu’il ne soit tout récemment autorisé à nouveau), de lascives danseuses égyptiennes… (Un condensé des images les plus « répréhensibles », avec des commentaires outrés, en suivant ce lien.)

Diffusé durant la première soirée de ramadan, c’est peu dire que le premier épisode d’al-Assouf n’est pas passé inaperçu ! D’autant plus que les feuilletons turcs, désormais bannis des chaînes saoudiennes pour cause de qatarophobie (les Turcs soutiennent pour l’heure les Qataris), ne font plus concurrence aux produits locaux. Ceux que la presse appelle désormais, de plus en plus, assez familièrement voire péjorativement, les sahwiyûn (les gens de la sahwa, le réveil islamique), ont très mal pris la chose. Sans jamais s’en prendre ouvertement au pouvoir – car le libéralisme de MBS ne va pas jusqu’à tolérer la critique –, ils ont multiplié les attaques contre le feuilleton impie et son idéologie pernicieuse (voir cet article par exemple). Après avoir prospéré tout au long des quatre dernières décennies (sans compter celles qui ont précédé), ils ont désormais bien du mal à faire entendre leur voix. Nombre de grandes figures de l’institution religieuse sont en prison, rarement pour des motifs très clairs, et les médias ne leur sont plus aussi ouverts. Il ne leur reste guère que les réseaux sociaux, un espace d’expression certes très fréquenté dans le pays mais loin d’être libre de toute entrave…

De l’autre côté de la scène politico-culturelle, Nasser al-Qasabi (ناصر القصبي), la super vedette (souvent évoquée dans ces chroniques) est bien résolu à ne plus jouer les comiques comme il le faisait l’année dernière encore dans Selfie (voir ce billet de juin 2015). Après avoir longtemps mené un combat isolé, à travers Tâsh mâ tâsh (autre billet, de 2006 celui-là), un feuilleton qui, des années durant, s’est efforcé de tenir tête à la censure morale, il profite manifestement de la faveur princière : la très officieuse chaîne Al-Arabiya chante ses louanges et celle du feuilleton dont il est la vedette tandis que les médias du pays lui sont largement ouverts pour qu’il puisse s’en prendre aux conservateurs qu’il accuse d’essayer de monter l’opinion contre ceux qui applaudissent les changements voulus par le jeune et ambitieux MBS.

Curieusement, les milieux religieux ne sont pas les seuls à avoir manifesté leur colère contre les images diffusées par al-Assouf. Malgré le caractère assez transparent du message politique qu’il se charge de faire passer, à savoir la sagesse d’une politique de libéralisation qui renoue avec le passé pour protéger le royaume contre les dérives des extrémistes religieux qui dévastent la région, des voix se sont élevées, principalement en Égypte, parce qu’une séquence montrait un des personnages en train de brûler une photographie du président Nasser. Pourtant, ceux qui ont suivi fidèlement le feuilleton ont parfaitement compris qu’il ne s’agissait pas d’une attaque contre la personne, encore très respectée, de l’ancien président. En effet, il est clair dans le récit qu’il s’agit pour le personnage qui se livre à cet autodafé d’une tentative pour essayer de supprimer toute trace de son affiliation politique, précisément afin d’échapper à « al-Assouf », à savoir la répression politique à laquelle se livrent désormais les conservateurs religieux.

Il n’en reste pas moins que rares sont les occasions, en Arabie saoudite, de rappeler le passé arabiste d’une partie importante de la population (surtout dans les classes intellectuelles) à cette époque. À ce titre au moins, le feuilleton dans lequel Nasser al-Qasabi se met une nouvelle fois en vedette prouve toute sa singularité. Pour autant, la lecture qu’il propose de l’histoire de son pays reste assez discutable car les spécialistes de l’Arabie saoudite s’accordent tous pour souligner le caractère pérenne, voir fondateur dans la construction de cette entité politique, de l’alliance passée entre la famille Al Saoud et les leaders du courant wahhabite. Par ailleurs, et même si c’est bien moins évident dans le feuilleton que dans le discours médiatique tenu à son sujet, il est également très discutable, d’un point de vue historique, d’associer étroitement le virage conservateur de la fin des années 1970 à la révolution islamique en Iran. Mais il est vrai que, pour la propagande du courant libéral que s’efforce de diriger MBS, cette association présente le double avantage de dédouaner la famille qui a imposé son nom à ce pays tout en diabolisant, une fois de plus, l’adversaire du moment, à savoir l’Iran.

La politique du feuilleton (1/2) : l’Égypte et sa police

Ahmed Halawa dans « Menottes »

On le sait bien, les feuilletons de ramadan n’échappent pas à la politique. Par les sujets qu’elles retiennent, par la manière dont elles les traitent ou encore par la peinture des héros qu’elles mettent en scène, les séries télévisées que dévore rituellement le public arabe durant cette période de l’année offrent un reflet somme toute assez fidèle des préoccupations de la région. La saison actuelle ne fait pas exception à la règle.

Elle est malgré tout un peu particulière dans la mesure où il apparaît plus que jamais que les pouvoirs politiques se servent de plus en plus des séries télévisées pour faire passer leur message politique. C’est particulièrement vrai en Égypte, pays où le phénomène n’est pas nouveau, comme le rappelle un article dans The Economist qui souligne comment un feuilleton (Le quartier juif حارة اليهود) avait, en 2015, accompagné les choix politiques du président Sissi en présentant un traitement radicalement différent de cette communauté religieuse jusqu’alors présentée sous un jour totalement négatifs.

En ce qui concerne la production de ramadan, cette année, le thème de l’heure est à n’en pas douter celui de la police. Un article dans Al-Quds al-arabi offre ainsi un panorama impressionnant des œuvres qui s’ingénient (contre toute vraisemblance) à dresser un portrait angélique des représentants de la loi dans le pays. Dans Mondes cachés (عوالم خفية), une des grosses productions de la saison avec pour vedette principale l’indestructible Adel Imam (entre autres nombreuses mentions dans ces billets, celle-ci), on a ainsi un officier tellement dévoué à son métier qu’il renonce à ses congés légaux pour se marier (après avoir repoussé la cérémonie à plusieurs reprises pour ne pas délaisser ses enquêtes !) Tout aussi exemplaires sont les inspecteurs de Kalabsh (كلبش : Menottes) de Contre l’inconnu (ضد المجهول) et Bien réel (أمر واقع), sans oublier le personnage qui donne son nom à la série Inspecteur Omar Ramadan (المقدم عمر رمضان) non plus que celui de la série Rahim, qui s’ouvre sur une dédicace « à tous ceux qui ont réussi à sauver leur patrie dans une des périodes les plus difficiles de son histoire » (comprendre : les forces de sécurité au moment de la révolution de 2011 !) Enfin, le bouquet final est offert par Muhammad Ramadan (محمد رمضان : voir le billet sur « cette inquiétante icône de la jeunesse égyptienne »), lequel interprète dans l’Aigle de Haute-Égypte (نسر الصعيد) un officier de police, véritable superman à la hauteur des multiples qualités que ses innombrables fans prêtent à la grande star du cinéma populaire égyptien…

Six feuilletons à la gloire des forces de sécurité égyptiennes, cela fait beaucoup pour une seule saison, même pour un pays comme l’Égypte (dont la production totale, tous genres confondus, tourne aux alentours d’une grosse trentaine de séries pour ramadan). Le phénomène a donc suscité nombre de commentaires qui font souvent un lien avec la mise en place récente par le gouvernement Sissi d’une Commission des feuilletons (لجنة الدراما ). Comme celle-ci a tout pouvoir pour faire supprimer les scènes, ou même les épisodes, qui lui paraissent contredire les « valeurs » de la société, nombreux sont ceux qui pensent que les acteurs de l’industrie du loisir n’ont pas hésité à s’autocensurer pour éviter tout accident commercial, quand ils n’ont pas retenu des scénarios susceptibles de plaire aux représentants d’un pouvoir dont la mainmise sur les médias, y compris « privés », est de plus en plus totale.

Curieusement, ladite Commission des feuilletons a pourtant trouvé à redire à propos des feuilletons de ramadan. Le rapport qu’elle a récemment présenté, comme l’expose un article dans Al-Hayat, s’inquiète ainsi de la violence qui accompagne tous ces portraits de policiers interprétés, qui plus est, par des acteurs associés dans l’esprit du public aux rôles de malfaiteurs dans lesquels ils s’étaient spécialisés jusque-là. Il y a un risque, continue le rapport, que les innombrables séquences dans lesquelles les forces de la loi se livrent à des actes particulièrement brutaux soient un exemple néfaste « pas simplement pour le public ordinaire, celui de la jeunesse, mais y compris pour les jeunes recrues de la police » (لجمهور العادي من الشباب، بل ربما يصل التأثير إلى عقلية الضباط حديثي التخرج ) !!!

Les feuilletons de ce ramadan en Égypte mettent toutefois en évidence un autre phénomène relativement inédit, à savoir la présence de plus en plus marquée de femmes dans des rôles importants (voir cet article sur le site Al-Monitor). Une sorte de rattrapage du temps perdu tellement les scénarios sont restés en retard par rapport aux évolutions sociales selon certains, rien de plus qu’un effort d’adaptation à la nature du public, essentiellement familial et même féminin, pour d’autres.

Doit-on imaginer pour l’année prochaine des séries avec des superwomen policières qui défendraient les paisibles citoyens contre les exactions des barbus terroristes ?

Ramadan et ses pubs (3/3) : la princesse conduit le changement en Arabie saoudite.

Bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une publicité, ce nouveau billet s’ajoute bien aux deux précédents en ce sens qu’il s’agit, sans l’ombre d’un doute, d’une vulgaire réclame vantant les mérites du jeune régent saoudien. En outre, il fait le lien avec le prochain qui portera en principe sur de nouveaux modes de communication politique par certains régimes arabes, en l’occurrence via les feuilletons de ramadan. Pour l’heure, le sujet qui nous occupe aujourd’hui – abondamment repris par la presse, arabe et internationale (Russia Today ou Le Monde entre autres exemples) – a trait à un entretien annoncé par une photo qui orne la dernière livraison de l’édition arabe du magazine (féminin) Vogue Arabia.

La version arabe de la publication nord-américaine, la 22e pour ce magazine plus que centenaire, a été lancée il y a tout juste un an pour la version papier, et elle a décidément bien des soucis avec ses couvertures. Pour sa première livraison, le magazine avait en effet choisi une photo du mannequin Gigi Hadid, une des stars de la profession par ailleurs d’origine arabe (et même palestinienne pour plus de précision). C’est peu dire que les réactions à ce portrait ont été mitigées : à côté de ceux et celles qui ont salué cette manière d’inciter la mode internationale à intégrer « toutes les personnes et toutes les coutumes »,  comme l’a glosé la modèle elle-même, cette luxueuse synthèse de la modernité et de la tradition arabe et musulmane a suscité bien d’autres commentaires du côté de celles (et ceux) qu’ont singulièrement agacé.e.s les déclarations de la diva de la mode globalisée, en mettant en avant, de façon très opportuniste, des racines familiales et culturelles fort peu présentes jusqu’alors dans son travail ou même dans sa vie publique. Néanmoins, c’est une fois de plus la très très sensible question du voile (présent sur tous les clichés du mannequin dans ce numéro) qui a provoqué les réactions les plus enflammées de croyantes musulmanes, tantôt offusquées par ce signe religieux brandi comme un accessoire de mode, tantôt irritées de voir ainsi vanté un symbole de la domination masculine dont la légitimité religieuse n’est pas si assurée qu’on veut bien le dire. Quant aux réactions, hors monde arabe, parmi celles et ceux qui n’apprécient pas les « signes religieux ostentatoires », pour parler comme le législateur français, fussent-ils terriblement tendance et horriblement onéreux, inutile d’en dire davantage…

Au moins, cette première avait réussi à atteindre un de ces objectifs : faire du buzz et susciter de la curiosité pour le lancement de l’édition arabe du magazine de luxe. On ne peut pas en dire autant de la couverture qui fait à nouveau jaser ce mois-ci. On y voit en effet Son Altesse Royale (S.A.R.) la princesse Hayfa bint Abdallah al-Saoud (هيفاء بنت عبدالله آل سعود) au volant d’une magnifique décapotable, sur fond exotique de dunes désertiques bien entendu. Gantée de cuir et tout de blanc vêtue, y compris le voile (ce qui est tout de même plus photogénique que l’austère et très wahhabite robe noire de rigueur dans l’espace public), ce cliché sur papier glacé du luxe et de la distinction aristocratique féminine a pour but de célébrer la permission de conduire désormais accordée aux femmes du Royaume. Plus largement, il s’agit dans ce numéro de Vogue Arabia de faire l’éloge, au pays des deux Lieux saints, des pionnières de l’émancipation féminine, telle Saja Kamal (سجى كمال) qui cherche notamment à développer le football féminin dans son pays (sans nul doute avec le soutien, s’il lui reste des fonds, d’al-Walid bin Talal : voir ce billet de 2009, le thème était déjà présent !).

Parmi les autres combattantes de l’émancipation féminine présentées dans ce dossier figure, bien entendu, Manal al-Sharif (منال الشريف), pas la première mais néanmoins la plus célèbre des femmes qui ont manifesté en Arabie saoudite pour que leurs droits s’étendent à celui de conduire une voiture. Sur son compte Twitter, l’activiste saoudienne s’est bien entendu réjouie de voir Vogue Arabia célébrer de la sorte la cause des femmes, en rappelant toutefois que les « véritables héroïnes » portaient d’autres noms. Elle en mentionne trois qui figurent précisément parmi la petite vingtaine de militant.e.s (à nouveau) arrêté.e.s – mauvais timing pour les rédacteurs de Vogue Arabia… – juste au moment de la sortie du magazine glamour vantant le féminisme local (17 arrestations avec 8 remises en liberté provisoire). Inévitablement, on s’est beaucoup moqué de S.A.R. la princesse, tout à coup convertie aux vertus du féminisme. C’est rarement mentionné mais il se trouve que l’héroïne de la couverture de Vogue Arabia est, à la ville, l’épouse du très très sulfureux prince Bandar bin Sultan, longtemps à la tête, entre autres activités, des services secrets du Royaume et à ce titre très certainement au courant de la répression de celles et de ceux qui luttaient pour les droits des femmes au Royaume. Peut-être en relation avec les activités de son mari, S.A.R. la princesse Hayfa fut par ailleurs un temps soupçonnée d’avoir contribué au financement des terroristes du 11 septembre (voir sa notice sur Wikipedia).

Pour mieux exprimer leur refus de voir le combat en faveur des femmes saoudiennes récupéré de la sorte par un magazine qui est tout sauf engagé, certain.e.s se sont amusé.e.s sur les réseaux sociaux à remplacer le visage de de la princesse Hayfa sur la couverture du magazine du luxe par celui des militantes actuellement emprisonnées. Quant aux rédacteurs de Vogue Arabia, ils obéissent aux consignes et se livrent bien évidemment, sans totalement négliger leurs habituels reportages sur des sujets assez futiles, à un médiocre exercice de propagande en faveur des politiques que mène l’héritier du trône. Ils chantent ainsi les éloges d’une loi contre le harcèlement sexuel qui n’est pourtant qu’en projet alors qu’ils n’ont pas un mot pour rappeler les très réelles difficultés du long combat en faveur des femmes saoudiennes pour lesquelles certaines (et certains également, il faut le souligner) endurent de lourdes peines de prison (aux côtés de milliers de détenus pour des délits d’opinion, le plus souvent sans véritable instruction judiciaire).

Si cela ne leur plaît pas, « qu’ils mangent de la brioche » comme l’aurait dit, autrefois, une autre altesse royale !…

Ramadan et ses pubs (2/2) : le prêcheur et les poulets

Dans un article récent, le site  met l’accent sur l’invasion, toujours plus insupportable durant le ramadan, des publicités dans les programmes télévisés du monde arabe. Avec cette particularité cette année que les réclames pour les produits de luxe, ou simplement onéreux, soulèvent de nombreuses critiques au regard des conditions économiques très difficiles que vivent de nombreux habitants de la région, notamment en Egypte soumise à de sévères politiques d’austérité (300 % d’augmentation du prix du métro par exemple).

La palme de la publicité de mauvais goût a toutefois été remportée, sans conteste possible, par ‘Amr Khaled (عمرو خالد), une vedette, plus très jeune (puisqu’il frise la cinquantaine), de l’islam médiatique sur les chaînes arabes (entre autres occurrences dans ces chroniques, voir ce billet que je lui consacrais il y a… 11 ans de cela !) Dans la vidéo (ci-dessous) que les arabophones pourront déguster, on le voit faire son numéro habituel dans son style inimitable qui lui permet de débiter avec un enthousiasme toujours renouvelé un flot intarissable de bondieuseries pleines de lieux communs. Mais cette fois, l’as du prêchi-prêcha télévisuel a poussé le bouchon un peu loin en vantant une marque de poulet surgelé dont la pieuse ingestion était, à l’entendre, indispensable à la plénitude morale et spirituelle requise pour les musulmans en ce mois sacré. Quelque chose qui pourrait donner en français (traduction libre mais à peine caricaturée) : « Avec les poulets Wataniyya, la purification de l’esprit, ça y va ! » (مع دجاج الوطنية ارتقاء الروح لربنا أحلى)

L’occasion était trop belle pour ne pas régler son compte à une personnalité dont le succès (11 millions d’abonnés à son fil Twitter et presque trois fois plus à sa page Facebook) en agace plus d’un. À commencer par tous ceux, croyants ou non, qu’insupporte ce batteur d’estrade auquel ils reprochent d’être un vulgaire marchand de soupe à la sauce musulmane. Si les plus tolérants veulent bien croire que les ressources publicitaires sont indispensables pour financer le combat (médiatique) pour l’islam que prétend mener l’animateur religieux qui a déjà eu recours à cet expédient à plus d’une reprise, personne ne peut accepter que le plein accomplissement des rites de ramadan soit ainsi mêlé à la consommation de produits commerciaux aussi vulgaires ! Jouant sur les mots, quelques petits malins ont même détourné le début d’un célèbre dit prophétique (hadith) où les deux « desseins pieux » (c’est ainsi que je traduis, pour la rime, le mot farha) associés au jeûne de ramadan sont devenus, en accord avec le prêche publicitaire d’Amr Khaled, « deux poussins vieux» (farkhatan).

Via ses nombreuses tribunes numériques, l’accusé a fait amende honorable en réclamant le pardon pour cette faute qu’on peut bien excuser de la part de celui qui se désole de n’être qu’un homme comme les autres, et par conséquent jamais à l’abri d’une faute. Il reste, plaide-t-il pour sa défense, que ses intentions étaient louables puisque les fameux poulets congelés sont produits par une compagnie islamique, à des fins charitables en fin de compte…

Comme le rappelle un article publié par le magazine en ligne Raseef22, cette malencontreuse affaire tombe précisément au moment où un universitaire de Damanhur, au nord de l’Égypte, fait l’objet d’une enquête pour avoir osé critiquer en public deux « intouchables » de l’islam médiatique, cheikh Shaarawi (شيخ الشعراوي), décédé en 1998, et… Amr Khaled !!!

On voudrait bien se réjouir de constater que la presse arabe rompt pour une fois avec sa complaisance habituelle à l’égard des hommes de religion et n’hésite pas à s’en prendre à un trafiquant de bons sentiments. Hélas, ce n’est pas si simple… À y regarder de plus près, on constate en effet que ce sont surtout les médias saoudiens, ou financés pas eux, qui ont mené la danse contre le faux-pas d’une figure de l’islam médiatique qualifiée, par la chaîne Al-Arabiyya par exemple, de « prêcheur [frère] musulman » (داعية إخواني). En d’autres termes, tout prétexte est bon pour s’en prendre, d’une manière ou d’une autre, à un homme surtout détesté parce qu’il est suspect (voir cet article de la chaîne CNN arabe par exemple), d’être proche des horribles Qataris !…

Ramadan et ses pubs : la question de Jérusalem vue par les Koweïtiens de Zayn

CPA reprend du service, pour quelques épisodes en tout cas, avec une petite série à propos des productions de ramadan sur les chaînes télévisées arabes. Ce premier billet est consacré aux pubs, plus envahissantes que jamais, bien entendu. En effet, aux annonceurs traditionnels qui essaient de profiter de cette période de consommation pour vendre leurs produits s’ajoutent désormais de nouveaux venus qui multiplient les campagnes pour des œuvres de charité et autres actions de bienfaisance. À tout cela il faut encore ajouter les grandes sociétés qui cherchent à faire parler d’elles et à marquer les esprits (d’éventuels consommateurs) grâce à des spots spectaculaires à gros budget. Dans cette dernière catégorie, on avait déjà évoqué l’année dernière la société koweïtienne Zayn qui, après une longue tradition de messages à caractère purement festif, avait lancé une vidéo d’un genre différent en associant la prestation du chanteur des Émirats Hussain al-Jassmi (حسين الجسمي) à un discours dénonçant le terrorisme d’inspiration prétendument islamique.

La vidéo de cette année s’empare d’un sujet qui est encore plus d’actualité, à savoir Jérusalem. Elle a pour fil conducteur un enfant qui s’adresse aux grands de ce monde, ou plutôt à leurs sosies : Donald Trump, à qui l’enfant propose de partager le repas de rupture du jeûne s’il arrive à retrouver sa maison dans les décombres ; Poutine qui a droit à un petit discours sur la guerre, tandis que les autres leaders du monde occidental, Angela Merkel, Justin Trudeau et Antonio Guterres, sont montrés en train d’aider des réfugiés ; quant à Kim Jong-un, il secoue tristement la tête devant les ruines de la maison de l’enfant. Dans les dernières séquences, ce dernier va chercher dans sa prison une petite fille qui ressemble à la célèbre militante Ahed Tamimi (en plus jeune), tandis que les paroles reprennent le refrain à propos de la rupture du jeûne à Jérusalem. Encore quelques plans avec les sosies des stars de la politique mondiale et montée finale en zoom arrière sur le Dôme du rocher et son mur (celui de l’enceinte de la ville, pas la « barrière de sécurité » chère aux Israéliens), de telle sorte que l’on découvre que les deux enfants sont désormais encadrés par six adultes portant les tenues traditionnelles du Golfe.

Dans le contexte du transfert de l’ambassade étasunienne, le message de la société de communication koweïtienne consistait bien évidemment à rappeler l’attachement des musulmans à la capitale palestinienne comme le rappellent les paroles de la chanson, ville où ils veulent, symboliquement, pouvoir continuer à rompre le jeûne, en dépit des difficultés du moment dans la région, à commencer par les guerres qui détruisent les foyers d’innombrables victimes contraintes de braver la mort pour trouver une vie meilleure. Voix de l’innocence, le petit Arabe musulman s’adresse donc aux puissants de ce monde pour leur rappeler ces souffrances et, implicitement, leur demander d’y mettre fin en permettant aux Palestiniens – représentés par la figure de Ahed Tamimi – de jeûner en paix dans leur ville. Les promoteurs de la vidéo (et de la marque Zayn) avaient donc pour intention de s’emparer d’un thème en principe largement consensuel, Jérusalem (al-Quds en arabe), ville sainte pour les musulmans (aussi). C’est peu dire qu’ils ont été mal compris !

La vidéo est une production koweïtienne (y compris pour la parolière et le compositeur), un Émirat en principe aligné sur la politique saoudo-émirienne mais avec tout de même quelques velléités d’indépendance qui le font, par exemple, ne pas vouer systématiquement aux gémonies l’abominable petit Qatar. C’est bien assez en tout cas pour susciter la colère des plus fanatiques des supporters du régent Muhammed ben Salmane qui ont vu dans cette publicité, sans rire, « la main de l’Iran » ! Un ancien dirigeant de la chaîne Al-Arabiya a ainsi évoqué « l’hégémonie de l’esprit irano-frère musulman » (هيمنة الفكر الإخواني الإيراني), soutenu en cela par le journaliste et romancier Turki al-Hamad (تركي الحمد) choqué, surtout en cette période de spiritualité, par cette « idéologisation » et ces « coups de sape politicards » (ma traduction pour الأدلجة وحفريات السياسة ).

Une telle susceptibilité à fleur de peau montre à quel point les esprits sont échauffés à propos de Jérusalem, un thème sur lequel Saoudiens et Émiriens craignent par-dessus tout qu’on les soupçonne de lâcheté, en tout cas de complaisance vis-à-vis des USA et de leur allié israélien, surtout à l’heure où les chancelleries du monde bruissent de rumeurs sur le « deal du siècle » qui pourrait bien être rendu public à la fin de ramadan justement.

Néanmoins les principales critiques de la campagne publicitaire de la société Zayn ne sont pas venues des zélotes de la politique saoudo-émirienne mais, de façon beaucoup plus logique, du camp des nationalistes arabes. Rappelant la puissance, dans l’imaginaire des peuples de la région, de l’image de Jérusalem, un article dans Al-Akhbar (entre autres nombreux exemples) propose ainsi un décryptage de cette courte vidéo en soulignant le rôle à proprement parler singulier qu’y joue (le sosie de) Donald Trump. C’est à lui seul que s’adresse l’enfant (le clip s’appelle d’ailleurs Monsieur le Président en arabe), lui seul est présenté dans ses fonctions de chef d’État et, d’un point de vue filmique, c’est son regard en réponse à la demande de l’enfant qui déclenche la narration. Quant à celle-ci, elle se referme sur les silhouettes, vue de dos, de six personnages dans les tenues traditionnelles de la Péninsule arabe, comme pour dire que les six pays du Conseil de coopération du Golfe veillent, au nom des musulmans en général et des Arabes en particulier, sur Jérusalem. Pourtant, la structure du récit, celle de la supplique lancée par un enfant aussi innocent que désarmé, à l’adresse du leader des USA présage fort mal de l’avenir tellement il est clair que les Israéliens, totalement absents de la vidéo (!), sont dans une position de force qui leur permettra d’exploiter au maximum, dans le prochain « deal du siècle », la faiblesse de ceux qui prétendent être les actuels leaders du monde arabe…

Exposition « HAMMAM. Steaming Stories » (Gand, Belgique, 04-06/2018)

Auteur: Sadi Maréchal

 

[English below]

Un bain entre le paradis et l’enfer, où le temps et l’espace s’évaporent aussi vite que le stress et les soucis quotidiens. Aujourd’hui les hammams se trouvent partout dans le monde, d’Amsterdam à New York. Les dernières décennies ont vu une résurgence de spas et de centres de bien-être. Les bains publics sont de nouveau à la mode. Au Maroc et dans le monde arabe, le bain public est une institution, un lieu de sociabilité pour rencontrer des amis et se retrouver en famille. Or, si les bains de style arabe deviennent de plus en plus populaires en Occident, les hammams traditionnels sont bien menacés dans le monde arabe. Les bains de quartier se font de plus en plus rares, souffrant de la popularité des salles de bain privées et des centres de bien-être luxueux. Le projet ‘Hammam. Steaming Stories’, une initiative de l’association belge Nakhla, vous offre un regard inédit sur les salles vaporeuses des hammams et lève le voile sur les habitudes de ses baigneurs et de ses employés. Entre 2018 et 2020, le projet Hammam présentera aussi bien les hammams traditionnels dans le monde arabe que les hammams modernes de Belgique à travers des expositions, des journées d’études, des communications et bien plus encore. Le programme du projet sera mis à jour au fur et à mesure sur www.nakhla.be (en néerlandais).

Le coup d’envoi est donné par une exposition de la photographe Mashid Mohadjerin, lauréate d’un World Press Photo Award en 2009, dans le musée de la ville de Gand (Belgique), entre le 22 avril et le 12 juin 2018.

A bathhouse between heaven and hell, where time and space evaporate as quickly as everyday stress and worries. Nowadays, hammams can be found all over the world, from Amsterdam to New York. Recent decades saw a true revival of wellness centres and spas. Public baths are trending again. In Morocco and the Arab world, public baths are an institution, a social hub to relax and catch up with friends and relatives. Yet, in times when Arab-style baths are gaining popularity in the West, the authentic hammams are having rough times in the Arab world. The traditional neighbourhood baths are facing fierce competition by private bathrooms and luxurious wellness resorts. The project ‘Hammam. Steaming Stories’, an initiative by Belgian non-profit organization Nakhla, gives you a rare glimpse inside the hammams’ steamy rooms and peeks behind the curtains, at the habits of the people using and working at these baths. Between 2018 and 2020, the hammam project will present both traditional hammams in the Islamic world and modern hammams in Belgium through exhibitions, workshops, lectures and much more. The program will be continuously updated on www.nakhla.be (in Dutch).

The kick-off exhibition by World Press Photo Award-winning photographer Mashid Mohadjerin will run in Ghent’s city museum STAM between 22 April and 12 June 2018.

Tombeau pour un grand auteur inconnu : Ahmed Khaled Towfik

Pas un mot en dehors de la presse arabophone à propos de la disparition d’Ahmed Khaled Towfik (أحمد خالد توفيق), un géant de la littérature populaire arabe. Celui qu’on appelait le « parrain de la science-fiction » arabe a succombé à une énième attaque cardiaque il y a quelques jours, à l’âge de 55 ans. Il a été enterré le 3 avril, comme l’avait prédit le narrateur d’un de ses livres, Café à l’uranium (قهوة باليورانيوم) six ans plus tôt…

Malgré une existence relativement brève, Ahmed Khaled Towfik, qui était aussi médecin enseignant à l’Université de sa ville natale, Tanta, aura publié, selon certains chiffres, plus de 500 titres! Extravagante à première vue, cette estimation n’est pourtant pas totalement irréaliste sachant qu’au plus fort de sa production, entamée en 1992, il était capable d’écrire plus d’une vingtaine d’ouvrages par an.

De courts textes il est vrai, guère plus d’une centaine de pages (l’équivalent d’un Que sais-je ? par exemple), dans le cadre de séries mensuelles qui ont permis à des générations de jeunes lecteurs arabes d’attraper le virus de la lecture. Inventeur pour ainsi dire du roman d’horreur ou du roman fantastique dans sa langue, Ahmed Khaled Towfik poursuivait simultanément plusieurs séries mensuelles, la plus célèbre restant toutefois celle de ses débuts, « Métaphysique » ( ما وراء الطبيعة, qu’on pourrait aussi traduire par « au-delà du réel »), avec son célèbre anti-héros, Rifaat Ismaïl, un vieux médecin de 70 ans, d’apparence ordinaire : 80 titres en tout, pour un million de volumes distribués selon cet article dans Al-Akhbar

On y lit également que des lecteurs, émus par la « mort » de leur héros, ont décidé en 1994 d’ouvrir à son nom une page Facebook (en fait, j’en ai trouvé deux, très suivies ! Ici et ), pages sur lesquelles sont intervenus des centaines d’auteurs et de lecteurs arabes pour commenter avec force citations, sur un mode tantôt sérieux tantôt humoristique, le départ du « cher disparu » !

En dépit de son immense succès, Ahmed Khaled Towfik maniait, y compris vis-à-vis de lui-même, un humour ironique dont on trouve la trace dans nombre de ses textes. De son parcours d’écriture, il disait ainsi qu’il avait vite compris qu’il ne serait pas malheureusement pas un Naguib Mahfouz « du seul fait qu’il avait un grain de beauté sur la joue, ni un [Abou al-Qâsim] al-Shabbî du seul fait qu’il avait les yeux étroits et un peu dans le vague, ni même un Ibrahim Najî du seul fait qu’il n’était pas loin d’être chauve » (بعد عام من الكتابة اكتشفت أنني – للأسف – لن اصير نجيب محفوظ لمجرد ان لي شامة على خدي، ولن أصير الشابي لمجرد أن عيني صغيرتان حائرتان .. ولن أصير ناجي لمجرد أنني موشك على الصلع) !

Sans surprise, l’institution littéraire s’est montré fort peu sensible au talent d’un « auteur du dimanche » qui avait l’audace de s’engager sur des voies aussi peu fréquentées que celles du roman d’horreur fantastique. Pourtant, comme le rappelle intelligemment un article dans Al-Hayat, son écriture était loin d’être platement traditionnelle avec des romans polyphoniques à narrateurs multiples, ou encore l’utilisation de documents réels dans la fiction, etc.

Cet auteur à succès, dont la première fierté était d’avoir donné le goût de la lecture à la jeunesse arabe, n’a guère été couronné par la critique. Ce n’est qu’en 2016, alors qu’il avait commencé à abandonner les petits textes – qu’on peut juger faciles – pour la jeunesse afin de se diriger davantage vers des fictions plus ambitieuses qu’Ahmed Khaled Towfik a reçu un prix important, celui du roman arabe de la foire du livre de Sharjah, en 2016, pour Comme Icare (مثل إيكاروس). Néanmoins, la plus célèbre de ses œuvres reste sans conteste Utopia (يوتوبيا), un roman qui a connu 40 éditions depuis sa sortie en 2008 (il a été traduit en anglais, allemand et français, en 2013, dans la collection « Ombres noires » par Richard Jacquemond).

Utopia, qui aurait pu s’appeler tout aussi bien « dystopie », imagine une Égypte où cohabitent, sans jamais se rencontrer, un peuple de miséreux désespérés et une minorité de riches tout puissants retranchés dans leurs gated communities. Jusqu’à ce que la révolte de la misère finisse par emporter tout sur son passage. Un sombre tableau dans lequel on a voulu lire (a posteriori) l’annonce de la révolution de janvier 2011 mais qui s’inscrit bien dans la lecture, de plus en plus noire, que ce « grand auteur inconnu » donnait de sa société. Publié en 2011, Poignard (سنجة) raconte la quête, tout aussi désespérante, d’un écrivain raté qui cherche en vain à comprendre les motifs qui ont poussé une jeune femme à se suicider.

Quant à Pluies violentes (شآبيب ), le dernier roman publié par Ahmed Khaled Towfik, il referme son œuvre immense sur une méditation encore plus désespérée à propos des destinées de la région. L’intrigue tourne autour d’un groupe d’exilés arabes victimes du racisme et de l’oppression. Faute de pouvoir revenir chez eux où règne le chaos, ils se regroupent, après moult péripéties, en Nouvelle-Guinée pour une sorte de Renaissance de leur propre nation. Mais l’expérience tourne court car les problèmes qui ont détruit le monde arabe surgissent à nouveau dans la nouvelle Arcadie : en définitive, ce sont les Arabes eux-mêmes qui sont les responsables de leur malheureuse destinée !…

En plus de ce lien vers l’ultime entretien accordé par AKT pour la très bonne émission littéraire intitulée « On m’a parlé de patience » (وصفوا لي الصبر : d’après un vers d’une des plus célèbres chansons d’Oum Koulthoum), les arabophones pourront découvrir en suivant ce lien ce bel adieu en forme d’hommage.

A venir : dossier « Faire histoire », en partenariat avec Transverse, anthologie de l’art contemporain

L’équipe Arvimm  et la plateforme numérique Transverse, Anthologie de l’art contemporain s’associent pour publier un dossier intitulé “Faire histoire”. Ce dossier s’appuie sur la programmation du séminaire Histoires de l’art dans le monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), XIXe-XXIe siècle (2017-18) qu’organise l’équipe Arvimm à l’Institut de l’étude de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM), à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dans Transverse on retrouvera ce dossier, publié au fil des quatre dernières séances du séminaire, d’avril à juillet, sous … Continuer la lecture de A venir : dossier « Faire histoire », en partenariat avec Transverse, anthologie de l’art contemporain

Same player, shoot again : encore du foot arabe !

Désolé pour les fidèles de ces chroniques que le foot laisse de marbre, mais il y a pléthore de nouvelles qui méritent d’être commentées cette semaine encore, au moins brièvement, car elles sont révélatrices des tendances en cours dans la région. On y voit en effet une confirmation de la volonté saoudienne d’affirmer son hégémonie sur la région, écrasant tous ceux qui voudraient y faire obstacle, du Golfe à l’Océan, et donc du Qatar au Maroc. Il s’y confirme que le plus populaire des sports est un levier en principe efficace pour obtenir le soutien des populations où la passion pour les joies terrestres du foot l’emporte souvent sur les promesses plus lointaines de l’au-delà. Une faiblesse qu’Israël pourrait bien exploiter en offrant à ses meilleurs amis du moment, les Saoudiens et leurs alliés, des images du Mondial en Russie, compétition dont les Qataris ont pourtant acheté les droits en exclusivité !

Aboutrika : « Je suis content quand Salah ou Slimani se prosterne après chaque but, c’est ça le bon comportement d’un Arabo-Musulman » (source @DaliaDzz)

En Égypte, le président Sissi se dirige vers une réélection encore plus assurée que celle de Poutine. À la différence de ce dernier, il peine toutefois à demeurer populaire auprès d’une population qui souffre toujours plus de la situation économique et dont la fierté nationale est mise à mal par l’attribution ou encore la mise à disposition de morceaux du territoire (les îles Tiran et Sanafir et une partie de la côte sur la mer Rouge dans le cadre du mirifique projet Neum). C’est ainsi qu’il faut interpréter, sans aucun doute, les rumeurs de plus en plus insistantes d’un retour en grâce d’une ancienne gloire de l’équipe nationale, Mohamed Abou Trika (Aboutrika محمد أبو تريكة ). Trop proche des Frères musulmans, la star qui a dû quitter le pays sous l’accusation de « terrorisme » et qui s’est fait confisquer une partie de ses biens, n’a même pas pu assister il y a quelques mois aux funérailles de son père.

Un autre joueur égyptien, Mohammed Salah (محمد صلاح) fait actuellement des prouesses dans le championnat anglais, pour la grande fierté des amateurs de foots égyptiens, et en définitive de la oumma tout entière. Reprenant un rite qu’affectionnent les footballeurs de son pays (voir ce billet), la star du Liverpool FC a pour habitude de remercier le ciel quand il marque des buts, ce qui lui arrive assez souvent (5 lors de son dernier match, ce n’est pas courant !) Là où d’autres font un signe de croix, lui se prosterne (il fait un sujûd dit-on en arabe). Opportun ou non, cet acte de foi est en passe de devenir une question politique. En Égypte, un religieux en mal de célébrité a intimé à la vedette de cesser ces démonstrations contraires aux bonnes pratiques. En Arabie saoudite au contraire, là où le régent MBS grignote de plus en plus les prérogatives de l’institution religieuse, un prédicateur très célèbre, A’id al-Qarni (عائض القرني : voir notamment ce billet) n’a pas manqué de saluer bruyamment ce bel acte de foi. Star de l’islam électronique, al-Qarni n’est pas vraiment dans les petits papiers de la nouvelle équipe (il est plus ou moins en résidence surveillée, selon des modalités aussi peu claires que celles de la campagne contre la corruption). Raison sans doute pour proclamer à qui veut l’entendre que cette prosternation sur les stades occidentaux est un « sublime message » de piété bien comprise. Preuve que le sujet est sensible, un plumitif du quotidien saoudien al-Sharq al-Awsat s’est donné la peine de mettre en garde, sans aller au-delà de l’allusion, contre « cette politisation de la religion et cette soumission à des demandes populistes » (التسييس أو الانسياق للطلبات الشعبوية).

Dans la droite ligne du billet précédent, le soft power saoudien s’est à nouveau exercé dans le domaine du foot par l’intermédiaire de l’incontournable Turki Al al-Shaykh (تركي آل الشيخ) qui nous a beaucoup occupé la semaine dernière. Au contraire des Irakiens, caressés dans le sens du poil, le responsable des sports dans le Royaume a fait savoir aux Marocains, par le biais de tweets aussi cinglants que ceux de Trump, qu’il était hors de question que l’Arabie saoudite soutienne la candidature du Maroc pour l’organisation du Mondial en 2026. Sur ce dossier les Marocains ont en effet déjà reçu le soutien du Qatar, et Turki Al al-Shaykh leur a donc souhaité « bonne chance avec le micro-État » (الدويلة : diminutif péjoratif du mot État en arabe pour désigner le Qatar). La voix des Saoudiens et celles de leurs alliés iront donc sans doute à l’Égypte, parfaitement en mesure de tenir un défi sportif de l’envergure d’un Mondial selon le responsable saoudien qui a des faiblesses pour le pays des pharaons (et ses starlettes, mais c’est une autre histoire…)

Sans attendre ce Mondial-là, ni même le prochain au Qatar en 2022 qui s’annonce brûlant, dans tous les sens du terme, la compétition qu’organise très prochainement la Russie fait déjà des vagues sur les ondes du Moyen-Orient. Le Qatar, via BeIN, ayant acheté, assez cher, l’exclusivité des droits de retransmission dans la région, les habituels problèmes de piratage vont se poser à nouveau (voir ce billet à l’occasion du précédent Mondial). Mais un nouveau fait est venu compliquer le tableau car Israël, pays « européen » pour la FIFA, a également obtenu des droits pour la retransmission de la compétition. Je suis prêt à parier que, comme par enchantement, les Saoudiens et leurs alliés ne vont pas avoir à supplier le « micro-Émirat » honni du Qatar pour que leurs publics voient les matchs : ouvertement ou par piratage, les Israéliens pourraient bien leur faire ce cadeau en attendant le deal du siècle sur Jérusalem et la Palestine. Réponse à venir dans quelques semaines avec le début de la compétition…

Le Qatar, justement, s’essaie lui aussi à la diplomatie d’influence par le foot. Tandis que les Saoudiens cajolaient leurs voisins irakiens, le responsable de la fédération qatarie signait de son côté un accord de coopération avec la… Syrie ! Comme en témoigne la photo publiée dans cet article du site Al-Manar, il n’a même pas bronché devant la présence, sous son nez, du drapeau officiel de la Syrie alors que le Qatar a été un des premiers pays à reconnaître la bannière (à trois étoiles) de l’opposition…

En dépit de tous leurs efforts, les Qataris ne pourront empêcher les Saoudiens de vouloir faire la loi sur les terrains de foot arabes, et de le faire savoir sans guère de nuances. Pour confirmer cette forme d’arrogance que je commentais dans le billet précédent, je mentionne cette anecdote, trouvée dans cet article publié dans le quotidien libanais Al-Akhbar : même le richissime homme d’affaires Naguib Sawiris (نجيب ساويرس ; la société de téléphonie Orascom notamment) a dû battre en retraite devant les menaces, même pas voilées, du très puissant ami personnel de MBS, Turki Al al-shaykh : il a ainsi effacé piteusement un tweet un peu moqueur à propos des financements saoudiens dans le championnat égyptien…