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De Mahfouz à Mahfouz : les graphistes égyptien et le livre

L’avant-dernier billet, à propos des malheurs posthumes de Naguib Mahfouz, se terminait par une évocation de Gamâl Qutb (جمال قطب), un des plus célèbres illustrateurs du prix Nobel égyptien. En suivant pas à pas un article publié par Rehab el-Barody (رحاب البارودي ) sur le site Ida3at, les lignes qui suivent proposent un petit aperçu sur quelques autres graphistes du même pays.

Touni, couverture pour « La Trilogie grenadine » de Radwa Ashour.

Hilmi Touni (حلمي التوني), le premier à être présenté dans cet article, a concilié, comme cela se faisait inévitablement à son époque, son travail en tant qu’illustrateur avec sa carrière d’artiste peintre. À peine plus jeune de Gamâl Qutb (il est né quatre ans après celui-ci, en 1934), son œuvre est pourtant considérablement plus moderne et reflète bien davantage le bouillonnement artistique des années 1960 et suivantes. Fidèle à l’esprit de sa génération, Hilmi Touni a toujours cherché à introduire dans ses illustrations des éléments tiré d’un répertoire local. Sa technique est « occidentale », certes, mais, au risque de paraître parfois un peu folkloriques, ses illustrations s’efforcent de véhiculer un message qui appartient en propre à la culture plastique de la région à laquelle il appartient. Rehab el-Barody commente cette illustration (un des tomes de la Trilogie grenadine de la regrettée Radwa Ashour) en soulignant l’utilisation, très fréquente chez cet artiste (en particulier pour ses couvertures) d’un contour épais et très noir, ainsi que le dialogue que le graphiste installe entre sa couverture et le contenu du livre (le cadre sombre symbolisant à ses yeux la destinée de l’héroïne du texte, à l’instar des autres Morisques).

Ellabad, couverture pour « Le Comité » de Sonallah Ibrahim.

Cette manière d’illustrer un texte que le dessinateur a pris la peine de lire attentivement en entier, on la retrouve bien entendu chez Mohieddine Ellabad (محي الدين اللباد), qui fut, toute sa vie durant, un lecteur tellement exigeant et attentif que certains écrivains ne manquaient de lui faire lire leur manuscrit avant publication ! Rehab el-Barody le présente en l’associant à la génération des années 1960 mais Mohieddine Ellabad, en réalité, arrive sur la scène artistique égyptienne un peu plus tard. Au milieu des années 1970, il prend ainsi la direction graphique de Dar al-fata al-‘arabî, une maison d’édition pour la jeunesse arabe soutenue notamment par la Résistance palestinienne, au splendide catalogue (voir à ce sujet l‘ouvrage de référence sur la question, dû à Mathilde Chèvre). Mais surtout, le travail graphique d’Ellabad est une véritable révolution par rapport à ce que faisaient ses prédécesseurs, même aussi talentueux que Gamâl Qutb. Plus encore, il a tellement influencé – et soutenu – les jeunes artistes égyptiens et arabes que sa présence, malgré sa disparition à l’automne 2010 (voir ce billet), continue à nourrir la création actuelle.

A. Ellabad, couverture pour « Grain de poussière » d’A. Haddad.

La transmission auprès de la nouvelle génération de graphistes et illustrateurs arabes, Mohieddine Ellabad l’aura assuré y compris dans sa propre famille puisqu’un de ses fils s’est affirmé depuis longtemps comme un des artistes les plus marquants de sa génération. Comme son père, Ahmed Ellabad (أحمد اللباد) aime utiliser les éléments graphiques de la vie de tous les jours, où les produits de la consommation mondialisée se mêlent aux témoignages d’un passé toujours bien vivant. En témoigne parfaitement la couverture choisie par Rehab el-Barody, celle d’un recueil de poèmes d’Ahmed Haddad, intitulé Grain de poussière (حبة تراب), qui met en évidence la capacité de l’illustrateur à provoquer une sorte de « choc graphique » par l’adjonction d’éléments à la fois communs et inattendus. Un traitement graphique qui témoigne aussi de l’évolution du rôle de la couverture : celle-ci n’est plus seulement un prolongement visuel du « climat » du texte car elle participe, plus qu’auparavant sans doute et en tout cas différemment, au succès commercial du livre qu’elle présente à sa manière au public.

[de g. à d.] Couvertures de W. Taher pour « Impossible » et « Guantanamo » de Y. Zaydan et « Le petit cheikh » de B. Fadel.
Cette nouvelle fonction de l’accompagnement visuel du livre est plus manifeste encore dans les couvertures d’un autre illustrateur, Walid Taher (وليد طاهر). À nouveau, Rehab el-Baroudy offre un commentaire très pertinent du travail de cet artiste en soulignant, à travers ces exemples tirés de productions récentes, la richesse sémantique que fait naître l’opposition de couleurs et de lignes, un graphisme d’une grande économie de moyens, caractéristique de la manière de cet illustrateur pour ce type de travail car il est, également, entre autres activités, illustrateur de livres pour enfants (voir à la fin de ce billet).

[de g. à d.] Adam, couverture pour « Saison de la belle tristesse » et « Embuscade à Qasr al-Ayni » de O. Taher, et « Je nettoie les nuages » de A. M. Essayed.
Avec Karim Adam (كريم آدم), ce panorama de l’illustration égyptienne aborde quelques-uns des plus jeunes créateurs actuels. Mais les influences de leurs aînés restent particulièrement visibles dans le choix d’illustrations qu’a opéré Rehab el-Baroudy. On y retrouve, de gauche à droite, l’empreinte de Mohieddine Ellabad avec la juxtaposition, sur l’ensemble de la surface de la couverture, de signes graphiques quotidiens de tout genre et de toutes origines ; celle de Hilmi Touni avec ses lignes grasses soulignant les contrastes de couleurs et de formes ; et même celle d’Ahmed Ellabad et ses collages qui provoquent l’imagination du spectateur.

El-Sawwaf, couverture pour « La tour de la vierge » de I. Abdel-Méguid et « Rimouda » de Gh. Hamdan.

Rehab el-Baroudy trouve plus de maturité dans le travail de ‘Abd al-Rahman el-Sawwâf (عبد الرحمن الصواف) qui intègre à sa manière toutes ces références dans des couvertures où son propre style s’affirme de façon incontestable, notamment en s’appuyant sur un assemblage de sections découpées horizontalement, ce qui lui permet de « citer », comme il l’entend, les éléments du texte qu’il retient pour son illustration.

Mourad, couverture pour ses propres textes, « La terre du dieu » et « 1919 ».

Avec Ahmed Mourad, auteur à succès à qui il arrive d’illustrer ses propres ouvrages, on aborde un autre territoire de l’édition, celui des best-sellers. Sa formation cinématographique explique sans doute, comme il l’est écrit dans l’article présenté ici, que ses couvertures ressemblent à ce point à des affiches de cinéma. Mais il est certain également que ce vocabulaire esthétique, à la fois très occidentalisé et très proche, dans bien des cas, d’un traitement orientaliste des références locales, fonctionne sans doute parfaitement avec le « grand public » visé par ces œuvres, celui des classes urbaines favorisées à qui ne parlent pas autant d’autres propositions visuelles trop élitistes ou trop « intellectuelles ».

Ce tour d’horizon des graphistes égyptiens se termine par une référence à une femme, Ghada Khalifa, alors que la profession, en Égypte en tout cas, reste encore très masculine. À tout prendre, Rehab el-Baroudy aurait pu faire porter son choix sur une autre graphiste, Ghada Wali (غادة والي ) qui, à peine âgée de 27 ans, collectionne déjà les distinctions internationales. Elle possède son propre site, sur lequel on trouve notamment une très belle « chronologie » (time line) de l’imprimerie en Égypte que je vous engage à découvrir. Et puis, pour boucler, un bon demi-siècle plus tard, la boucle ouverte avec Gamâl Qutb, on y trouve également une série de projets pour les œuvres les plus célèbres de Naguib Mahfouz.

En français, quelques-uns de ces illustrateurs sont disponibles grâce au travail d’éditeurs aussi curieux que courageux. Outre la traduction d’un album de Mohieddine Ellabad signalé naguère, il faut absolument découvrir, si vous ne les connaissez déjà, les éditions du Port a jauni, qui ont publié aussi bien Hilmi Touni que Walid Taher.

 

Hammams of Yemen: a photographic exhibition in Amman

SANA’A UNDERWORLD: HAMMAMS OF YEMEN

By Agnes Montanari, photographer

Amman (Jordan), Dar al-Anda – Sept. 13-28

Yemen counts at present about 60 hammams of which half in the only city of Sana’a. Not only all these establishments work, which denotes a practice remained very long-lived on the contrary to what takes place elsewhere in the East, but new ones are being build, generally according to the ancient typology, in the new urban extensions. Besides, the hammams of Yemen distinguish themselves from their Egyptian and Syrian Middle Eastern counterparts, in particular by the system of heating which rests bases on conduits going through the basement and the walls of the warmest parts (‘sadr’). Also, the Yemenite hammams are partially built below the ground level, so much that they pass about unnoticed in the townscape.

The hammams of Sana’a continue to be frequented by a very diversified clientele, city-dwellers certainly but also provincials from all Yemen. The function of the hammams does not limit itself to the personal hygiene, nor to its real or supposed therapeutic virtues. It is above all a place of sociability, marked by its rhythms and by its rites and traditions. In brief, there is of a real The  » culture of the hammams” doubtless contributes to insert into the city these populations recently arrived and to give them an urban identity. It is also a place of initiation into sexual life where the various generations of the same family go together.

Until recently, hammams were managed, by generation in generation, by some seven or eight families connected between them by multiple marital links. Of lower social status because belonging to the group of ‘bani al-khums’, they rented hammams from ‘waqfs’ (institutions managing public properties) and all their members, men and women, assured all the services inside.

Go further: Website of Agnes Montanari

On the same subect: Photographier le Hammam /

Architecture des hammams du Yémen / Sociologie du hammam à Sanaa

La victoire en chantant : l’offensive musicale des Saoudiens contre le Qatar

Trois mois tout juste après le début de leur conflit avec le Qatar, les Saoudiens lancent une nouvelle offensive, sur le front de la musique populaire cette fois. Prolongeant la guerre d’usure incessante sur les médias – notamment à travers la diffusion de reportages et autres documentaires à charge (bien cités dans cet article du site Raseef 22) – entre les deux têtes de pont que sont Al-Jazeera et Al-Arabiyya, appuyés sur toute une cohorte de médias œuvrant pour l’un ou l’autre camp, Rotana, le mastodonte de l’industrie musicale et audiovisuelle arabe que possède le prince « libéral » et richissime Al-Walid bin Talal (souvent chroniqué sur ce blog), est passée par YouTube pour déclencher une attaque surprise contre l’ennemi qatari.

Sous le nom d’Al-Magmooa (Le Groupe), sept artistes « du Golfe », comme ils sont souvent présentés même si deux Irakiens sont venus renforcer les troupes saoudiennes, se relaient durant les quelque 5 minutes de la vidéo pour interpréter un titre, unique, intitulé Fais savoir au Qatar ! (علًم قطر). Sur fond de bannière saoudienne et de portraits du roi ou de l’inévitable prince héritier Mohammed ben Salman (désormais MBS), ils enchaînent les paroles (qui défilent à l’écran) d’une chanson écrite par un certain Turki Al al-Shikh (تركي آل الشيخ) du Conseil royal et par ailleurs membre de la garde rapprochée du sus-nommé MBS.

Écrite dans le dialecte local, la chanson peut difficilement passer pour un monument d’éloquence mais elle a le mérite de délivrer un message assez clair à l’odieux voisin coupable de financer le terrorisme mondial. Je vous en propose une traduction partielle (pour suivre avec les paroles arabes, il vous suffira de regarder la vidéo) :

Fais savoir au Qatar, et à ceux qui sont derrière lui, que ce pays [l’Arabie saoudite] est patient
Mais quand les choses en sont à ce point de danger, par Dieu, tu vas voir de quoi ses hommes sont capables
Nos coups, on les donne de face, pas dans le dos, et si les choses s’enveniment, on sait comment régler le problème
Vingt ans de coups bas, de pièges, de complots, on sait tout cela
Ce qui était caché est apparu au grand jour, la noirceur de son cœur, la dissimulation de ses actes
Par Dieu, l’argent du traître est un piège pour celui qui lui a ouvert sa porte et l’a refermée
Mais ça ne marche plus ! On ne se taira plus, on ne patientera plus et ces moins que rien paieront leurs méfaits
(…) Voilà l’Arabie saoudite, celle de la puissance et de la victoire,
Et ses sages savent bien la diriger.

La musique qui repose sur une mélodie plutôt traditionnelle remixée à la sauce pop moderne avec force percussions est due à un certain Rabeh Saqer (رابح صقر, Sager, selon la prononciation locale), ce qui ne manque pas de sel car ce jeune produit de la scène saoudienne s’est retrouvé en prison, il y a quelques semaines de cela, pour avoir interprété durant un concert public un « dub », c’est-à-dire une danse locale considéré par certains comme une incitation à la consommation de drogues ! Se savait-il protégé par la sortie prochaine de cette sorte d’« opérette nationaliste » – l’expression est un quasi pléonasme en arabe (voir ce billet) – ou bien a-t-il composé ce morceau précisément pour se faire pardonner sa mauvaise conduite ? En tout cas, la présence de cette star un peu sulfureuse signale les nouvelles orientations « libérales » de la jeune équipe (bientôt) au pouvoir et fermement décidée à faire bouger les lignes. Un projet qui passe manifestement par l’affrontement direct avec les héritiers de décennies de wahhabisme officiel (j’en ai parlé dans cette série de billets). De fait, les arrestations de religieux médiatiques, accusés, tout en vrac, d’être des suppôts des Qataris, des Frères musulmans ou des Turcs, se multiplient

Capture d’écran de la vidéo « ‘Allim Qatar »

Avec cette offensive soudaine sur la scène musicale, les bataillons de spadassins des médias au service du Royaume clament victoire sur victoire, en mettant en avant le nombre de visionnages qu’a atteint cette vidéo : plus de 5,5 millions de visites au moment où j’écris ces lignes, un chiffre sans nul doute remarquable (s’il n’est pas le fait de robots). De fait, si chaque visiteur est un assaillant virtuel prêt à se lancer dans la bataille, nul doute que le petit Qatar, avec guère plus de deux millions d’habitants (et encore…), est voué à crouler sous le nombre !

Pourtant, l’émirat ne semble pas davantage prêt à plier sous cet assaut musical qu’il n’a montré de signe de faiblesse depuis le blocus imposé depuis trois mois par ses puissants voisins. Le ministère des Affaires étrangères du Qatar a fait savoir qu’il ne s’abaisserait pas à répondre à de telles vilenies tandis que les partisans du cheikh Tamim clamaient à tout va sur les réseaux sociaux que cette vidéo n’était qu’un produit de vile propagande. Reprenant le mode conciliant adopté depuis le début de la crise, ils répliquent également, à l’image du chanteur qatari ‘Ali Abd al-Sattar (علي عبد الستار) sur l’inévitable Al-Jazeera, que les auteurs de cet hymne martial sont des ingrats qui ont oublié, après bien des invitations à se produire à Doha, que la mission de l’art consiste d’abord à rapprocher les peuples et non pas à les monter les uns contre les autres. Par moments, certaines des contre-attaques font mouche, par exemple lorsqu’un montage diffuse sur YouTube, en reprenant les thèmes graphiques de la vidéo incriminée, des extraits des mêmes artistes chantant naguère les louanges du Qatar et de son émir, notamment la star saoudienne Abdul Majeed Abdullah (عبد المجيد عبد الله) ou l’Irakien Majid al-Mohandes (ماجد المهنجس).

Assez peu habile, également, a été la nomination surprise du parolier en chef du clip vengeur, Turki Al al-Shikh, à la tête du sport saoudien. Venant quelques jours après la mise en circulation de la vidéo, et surtout au lendemain ou presque de la qualification saoudienne pour la prochaine Coupe du monde de football, cette soudaine promotion donne du crédit à ceux qui clament qu’elle vient récompenser un ami très proche de l’héritier du trône, ami qui n’en est pas à son premier coup dans le domaine de la flatterie poético-politique puisqu’il a déjà composé une ode à la gloire de l’actuel roi Salman. Par ailleurs, nombre d’internautes n’ont pas manqué de se moquer de ce courtisan qui n’hésite pas à effacer de son compte Twitter d’anciens messages élogieux pour l’émir du Qatar !

Capture d’écran de la vidéo « ‘Allim Qatar »

Aujourd’hui, personne ne sait très bien comment se dénouera la dernière crise en date dans le Golfe entre le Qatar et ses voisins. La dévolution programmée du trône saoudien au prince héritier MBS soulève bien des difficultés à en croire les tensions actuelles au sein du Royaume, avec nombre d’arrestations et de mises à l’écart, au sein des populations rebelles de l’Est du pays, mais également parmi les figures publiques de l’institution religieuse ou encore des médias.

En tout état de cause, l’extension de la confrontation, après les affrontements médiatiques, au domaine de la chanson populaire confirme que toutes les ressources sont désormais mobilisées dans la guerre d’influence que se livrent les parties en présence. Une bataille où, malgré les atouts qu’il a su se construire, le Qatar paraît en position de faiblesse face à l’armada médiatico-culturelle des Saoudiens et de leurs alliés égyptiens. Sauf si l’on pense, comme je le crois, que ce type de propagande, même vaguement modernisée, ne fonctionne plus comme avant au temps du numérique et des réseaux sociaux. Ces derniers ouvrent des perspectives nouvelles dans ce qu’on appelle, dans un autre domaine, la guerre asymétrique entre puissances conventionnelles et forces militaires différemment organisées, ou si l’on préfère entre le rouleau compresseur médiatique saoudien d’un côté, et le Qatar, capable de plier longtemps comme le roseau sous l’orage, mais sans se briser.

Par ailleurs, après les escarmouches auxquelles ont pu se livrer très tôt quelques seconds couteaux à l’image d’un histrion tel que le chanteur égyptien Sha’ban Abdel-Rahim (شعبان عبد الرحيم, alias « Shaaboula », mentionné à plusieurs reprises dans ces chroniques) avec une énième satire musicale de circonstance intitulée « le rat est pris au piège » (comprendre : l’émir du Qatar), cette entrée en force dans le conflit, à l’occasion du clip ‘Allim Qatar, de quelques « poids lourds » de la scène musicale régionale (chanteurs, musiciens et surtout diffuseurs en la personne de la société Rotana) confirme ce que je signalais déjà dans un billet mis en ligne au début du mois de juillet .Parmi les conséquences de l’actuel conflit, il y aura des oukases politico-artistiques liés à la confrontation entre les principales puissances du Golfe et leurs alliés. Le précédent de l’exclusion de l’Égypte de la Ligue arabe, à la suite des accords de Camp David, et le boycott de ses artistes pendant de nombreuses années donnent une idée de l’importance des divisions à venir dans l’éco-système culturel arabe…

En bonus, pour ceux qui auront eu la patience d’aller jusqu’au bout de ce billet, un autre clip artistico-militaire, émirati cette fois-ci, qui permet de mettre en contexte le clip ‘Allim Qatar (au passage, vous y noterez une curieuse utilisation des cornemuses, héritées de la colonisation britannique bien entendu).

Naguib Mahfouz et « L’Affaire du collier » : une histoire de l’Égypte d’aujourd’hui…

Onze ans après sa mort en août 2006, plus de cent après sa naissance (en 1911), Naguib Mahfouz (نجيب محفوظ) continue à dire bien des choses sur l’Égypte. Moins par son œuvre, sur laquelle on peut penser que tout a été commenté, que par la manière dont on parle de lui, aujourd’hui, dans un pays qui ne se remet pas bien des convulsions de la révolution de février 2011 (même si on y observe depuis quelques mois une impressionnante reprise du tourisme, auprès des voyageurs allemands et ukrainiens apparemment).

Avec le temps, en effet, les langues se délient. On apprend ainsi au détour d’un article (en arabe, comme la majorité des autres liens) que le cercueil supposé emporter sa dépouille lors de ses funérailles, dans le quartier qu’il a contribué à rendre mondialement célèbre, celui de la Gamaliyya (Khan el-Khalili), près d’Al-Azhar, était vide. Car à la mort de l’écrivain, les services officiels de la République avaient décidé de prendre les choses en main. La famille avait ainsi été littéralement dépossédé de la dépouille mortelle, essentiellement pour permettre au président de l’époque, Hosni Moubarak, de se montrer (guère plus de trois minutes) lors de l’enterrement officiel, organisé, pour plus de sécurité, à la la mosquée Al Rashdan, également connue sous le nom de « mosquée des forces armées » !

La révélation d’un autre « secret » a fait plus de bruit encore. Dans une émission très populaire, une des filles de l’écrivain a ainsi confirmé (vidéo ici) une rumeur qui courait depuis longtemps, à savoir que le « collier du Nil », solennellement décerné à cet illustre citoyen par la République égyptienne en 1988 (sous Hosni Moubarak encore une fois) était… un faux ! La plus haute distinction égyptienne n’était qu’un « vulgaire » collier d’argent, tout juste plaqué or ! La femme de Naguib Mahfouz en avait eu d’ailleurs la certitude après l’avoir fait expertisé par un bijoutier mais la famille, qui n’était pas du genre à faire parler d’elle, avait jugé préférable de ne rien dire publiquement. Le ministre de la Culture de l’époque, Farouk Husni, affirme aujourd’hui sans ciller que l’affaire est parfaitement ordinaire dans la mesure où la coutume veut qu’on ne donne aux citoyens égyptiens qu’une sorte de réplique, le vrai collier allant seulement aux chefs d’Etat étrangers (vidéo ici). Le joaillier traditionnellement chargé de ce travail dément énergiquement. Quelqu’un ment dans cette affaire, révélatrice en tout cas de l’état dans lequel se trouve l’administration du pays, depuis un bon moment déjà.

Plus ou moins en toc, le pauvre « collier du Nil » (le « collier du Nil » du pauvre si l’on préfère) a été donné par la famille pour enrichir (si l’on peut dire !) les collections d’un musée destiné à honorer la mémoire du seul et unique prix Nobel de littérature en langue arabe à ce jour… Il rejoint ainsi d’autres trésors, tout aussi symboliques, tels que la canne personnelle donnée par le romancier (selon une tradition importante dans cette région) à l’un de ses « confrères », le très légitimiste Mohamed Salmawy (محمد سلماوي). L’idée avait été évoqué dès le décès de Mahfouz et le lieu, une mosquée ottomane du XVIIIe siècle jouxtant Al-Azhar, retenu ; les travaux ont été lancé mais, onze plus tard, on parle encore d’une inauguration prochaine ! Pourtant, dans les rues du vieux Caire fatimide, rénovées et quelque peu muséifiées, un tel endroit pourrait faire une bonne attraction touristique. Un peu à l’image de ce Mahfouz Tour (مزارات سياحية وثقافية) que les autorités avaient également décidé de mettre en place en 2007 et qui attendtoujours d’être organisé… En fait, c’est une excellente association privée (CLUSTER, pour Cairo Lab for Urban Studies, Training and Environmental Research) qui a un temps repris l’idée

On en reparle aujourd’hui avec « l’affaire du collier » mais, à la vérité, voilà longtemps que les admirateurs de Naguib Mahfouz savent à quoi s’en tenir sur la destinée posthume d’un homme qui aimait autant son pays qu’il savait bien en parler dans ses textes. Pour le centième anniversaire de sa naissance, quand seuls les Suédois de l’académie Nobel paraissaient s’en souvenir, un autre fait divers avait révélé la triste situation d’un pays, il est vrai plongé dans une révolution dont on sentait déjà qu’elle tournerait mal. Un scandale avait en effet éclaté lorsque la société Sotheby’s avait annoncé la vente aux enchères d’un important lot d’archives privées du grand romancier : entre autres témoignages importants, un manuscrit resté inachevé d’une œuvre écrite dans les années 1930 (Qissa min al-sûdân, « Une histoire du Soudan »), un autre texte de la même époque composé de réflexions philosophiques (la première formation universitaire de l’écrivain), des manuscrits de plusieurs nouvelles ou encore une partie du dernier texte publié de l’auteur, Rêves de la période de l’insignifiance (أحلام فترة التفاهة), des très courts morceaux composés d’une écriture tremblante alors que son auteur se remettait difficilement de la tentative d’assassinat perpétrée en 1994 par deux jeunes fanatiques qui devaient reconnaître qu’ils n’avaient jamais lu une ligne de son œuvre… Alertés, la famille et quelques admirateurs de l’écrivain avaient réussi à faire annuler la vente de documents obtenus on ne sait comment. Une histoire rocambolesque dont l’issue, toutefois, n’a jamais été écrite puisqu’on ne sait pas ce qu’il est advenu de ces fragments de la mémoire culturelle de l’Égypte.

On pourrait continuer encore en se demandant si c’était vraiment rendre service à la mémoire de l’écrivain que de publier (par les services du ministère de la Culture) des textes que Naguib Mahfouz, de son vivant, avait délibérément choisi de ne pas publier, parce qu’il ne les jugeait pas à la hauteur de l’œuvre qu’il avait construite par la suite. L’éditeur (privé) qui a racheté les droits pour l’ensemble de ses textes (en arabe, en langues étrangères ils sont la propriété des éditions de l’Université américaine du Caire !) avait imaginé, naguère (en 2007), de rendre ces témoignages disponibles sur Internet, solution qui faisaient au moins le bonheur des chercheurs. Il est vrai que le site a disparu depuis. De toute manière, on reproche beaucoup à cet éditeur (Dar el Shorouk) de « traire » son romancier vedette comme on dit en arabe, tantôt en publiant des versions simplifiées de certains romans (mais sur ce point sa réponse est convaincante puisqu’il l’a fait avec l’assentiment de Mahfouz lui-même), tantôt en publiant à l’infini des éditions posthumes, complétées jusqu’à ne plus être totalement crédibles, en particulier pour les fameux Rêves de la période de l’insignifiance, dont une nouvelle version, deux fois plus importante que la précédente (en volume, s’entend), a paru en décembre 2015, après que deux des filles survivantes eurent retrouvé de nouveaux brouillons, ignorés jusque-là…

En définitive, un des plus authentiques hommages à la mémoire de Naguib Mahfouz, est venu d’un (relativement) jeune romancier égyptien. En 2009, trois ans après la disparition de l’auteur dont il connaît bien entendu l’œuvre par cœur, Ibrahim Ferghaly (إبراهيم فرغلي) a imaginé une fiction dans laquelle tous les textes du célèbre romancier avaient disparu. Nourri des textes de Naguib Mahfouz et intitulé Awlâd al-Jabâlawî – d’après le titre de la traduction anglaise du très célèbre Awlâd hârati-nâ, « Les fils de la médina » [!] en français –, Ibrahim Ferghaly imagine la disparition de tous les livres de Naguib Mahfouz dont les personnages parcourent les rues du Caire à leur recherche. Un récit qui symbolise, explique l’auteur,  l’état de « la conscience culturelle égyptienne ».

Les illustrations qui accompagnent ce texte sont dues à Gamâl Qutb (جمال قطب), décédé en octobre 2016, un illustrateur intimement associé, pour beaucoup de lecteurs, aux premières publications de Naguib Mahfouz, celles des éditions Maktabat Misr.

Féministe, communiste et arabe : la Soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim

 

Alors qu’en Grande-Bretagne, le Guardian et le Times lui ont chacun consacré une longue nécrologie, on ne trouve pas une ligne dans la presse francophone – si j’en crois Google – pour évoquer la Soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim (فاطمة أحمد إبراهيم), décédée le 12 août dernier. Cette absence totale d’intérêt pour l’une des plus grandes féministes arabes du XXe siècle en dit long sur le sérieux de ceux et celles qui prétendent si souvent s’intéresser au sort des « malheureuses femmes voilées ».

Née officiellement en 1934 (mais plus vraisemblablement en 1929), Fatima Ahmed Ibrahim entame son long combat pour les droits des femmes dès son adolescence en affichant sur les murs de son lycée ce qu’on n’appelait pas encore un dazibao. Contemporaine de sa première action politique (une grève, réussie, pour protester contre la remplacement des cours de science par des enseignements en éducation familiale), cette publication, intitulée La Pionnière (الرائدة), est vite prolongée par des articles qu’elle écrit sous pseudonyme dans la presse soudanaise.

Faute de moyens, elle doit se résigner à ne pas entrer à l’Université et devient enseignante. Elle a à peine vingt ans quand elle fonde en 1952, avec une autre militante, l’Union féminine soudanaise (الاتحاد النسائي السوداني) qui milite, entre autres objectifs, pour les droits civiques des femmes. En 1954, elle rejoint le Parti communiste soudanais (à l’époque la seule organisation politique à ne pas être strictement masculine) et prend en charge la rédaction de La voix de la femme (صوت المرأة), une publication qui s’efforce, à travers une série de dossiers très concrets, de convaincre les femmes soudanaises de prendre en main leur destin.

Elle fait partie des personnalités que place sur le devant de la scène la révolution de 1964 contre Ibrahim Abboud (au pouvoir depuis 1958). Première femme élue au Parlement soudanais (mais aussi dans le monde arabe et même en Afrique), elle devient membre du Comité central du Parti communiste soudanais en 1965. Dans un pays où les dictatures succèdent aux gouvernements militaires, elle paie son engagement au prix fort. Son mari est exécuté en 1969 alors que Gaafar Nimeiry, déjà Premier ministre, a rompu la brève alliance qu’il avait passée avec les communistes. Elle-même restera en prison plus de deux ans et demi, suivis de nombreuses années plus ou moins en résidence surveillée jusqu’au renversement de Nimeiry en 1985.

Alors qu’elle s’oppose à la politique du Front national islamique du président Omar el-Béchir (et de Hassan al-Tourabi) qui, sous prétexte « d’authenticité », s’en prend notamment aux droits des Soudanaises, Fatima Ahmed Ibrahim est à nouveau arrêtée. Une forte mobilisation internationale en sa faveur permet sa libération et son exil, en 1990, vers la Grande-Bretagne. Honorée, ainsi que l’Union des femmes soudanaises, par le Prix des droits de l’homme des Nations unies en 1993, elle retourne dans son pays en 2005 et est à nouveau élue au Parlement, avant d’abandonner définitivement la vie politique quelques années après.

La nécrologie que lui a consacrée le Guardian fait allusion aux positions intellectuelles de Fatima Ahmed Ibrahim, et en particulier à sa manière d’associer féminisme et « identité, ou encore « traditions », autant de noms de code pour évoquer une question dérangeante, notamment pour de nombreuses militantes d’aujourd’hui, celle de l’islam vis-à-vis de la question féminine.

Dans son article publié par le site Soudan Tribune (à ne pas confondre avec le quotidien qui porte le même nom), Magdi el Gizouli revient à sa façon sur cette question en montrant comment la militante de toujours est restée fidèle à une conception, osons le mot, « marxiste » des luttes féministes, ce qui la met sans doute en porte-à-faux avec des positions plus contemporaines. Il va même jusqu’à reconnaître que la « praxis » imaginée par la responsable politique soudanaise est allée jusqu’aux alliances les plus improbables avec l’institution religieuse locale.

Citant (plus que probablement en la traduisant) Fatima Ahmed Ibrahim, il explique que, pour elle, il ne s’agit pas d’abandonner les valeurs et les traditions [comprendre : islamiques] ou, pour les Soudanaises, de devenir une copie supplémentaire des femmes occidentales mais, avant toute chose, de mener, par l’éducation, un combat pour la justice sociale :

Emancipation does not mean getting rid of our national good traditions and values, or for us Sudanese women to become another copy of the Western woman. It is emancipation from illiteracy, backwardness, disease, unemployment, poverty and discrimination in the home and in society; Equality does not mean for Sudanese women to become another copy of the man. It means for women to be completely equal to men in rights and in decision-making at all levels; Men, as males are not responsible for discrimination against women. Most of them are also exploited and discriminated against. For this, women and men should work together to make social changes that preserve democracy, which is based on social justice and human rights.”

Plus loin, Magdi el Gizouli fait le lien entre ce type de position, très critique du pseudo-universalisme d’un certain féminisme occidental, et le combat politique de cette militante formée au temps des luttes anti-coloniales. Contre l’explication « culturaliste » (dans laquelle l’islam joue presque toujours le rôle du coupable idéal), the Red Fatima Ahmed Ibrahim, comme il l’écrit, prône une lecture politique selon laquelle une véritable émancipation féminine est indissociable de la justice sociale :

Magdi el Gizouli conclut cette riche lecture de l’héritage politique laissé par Fatima Ahmed Ibrahim en rappelant que, s’il peut paraître « démodé » aux yeux de biens des militantes au Soudan – et aussi dans le monde arabe et ailleurs –, il n’est peut-être pas si étranger que cela au féminisme postcolonial et transnational d’une Chandra Talpade Mohanty défendant une réelle prise en compte des relations de pouvoir entre féminisme du « Premier » et du Tiers-Monde.

Toujours à propos de féminisme arabe, je ne peux que conseiller vivement la consultation attentive d’un passionnant web-documentaire intitulé نسوية Womenhood. Sous forme d’un abécédaire interactif, 15 femmes égyptiennes y donnent leur « vision du monde », à travers 75 entrées lexicales autour de la notion de Genre (7 heures de témoignages, divisées en 80 petites vidéos-définitions).

Un mieux relatif pour les droits de la femme dans le monde arabe

Marwa Adel, ‘Eden’, 2017

J’emprunte, en le transformant un peu, le titre d’un article publié il y a une quinzaine de jours dans la version anglaise du site Al-Araby al-jadid (publication londonienne, tendance « libérale » financée par le Qatar). Parmi les avancées soulignées figure la suppression des circonstances atténuantes pour les auteurs de « crime d’honneur » pris d’une « grave colère », avec pour résultat, dans certains cas, des peines fermes de six mois seulement. Quelques jours plus tard, un autre amendement est venu révoquer un article de loi qui permettait à l’auteur d’un viol d’échapper à sa peine en cas de mariage avec sa victime…

Ahaad Alamoudi, ‘Land of Dreams’, 2017

Cette loi, lointain héritage de la présence coloniale, comme l’explique l’Algérienne Salima Mellah citée dans un article du site Raseef22, ne cesse de susciter des protestations partout dans la région. Au Maroc, elle a été amendée en 2014, et le Liban vient de l’imiter.

La Tunisie a fait de même il y a peu, mais en allant encore un peu plus loin puisque le texte voté par le Parlement tunisien renforce la protection des victimes de violences, notamment familiales. La loi pénalise désormais « le harcèlement sexuel dans les lieux publics, l’emploi d’enfants comme employés domestiques et prévoit des amendes pour les employeurs qui discriminent intentionnellement les femmes au niveau des salaires ». La Tunisie, comme on le répète souvent, est un pays pionnier dans ce domaine. En revanche, on sait moins que l’Algérie a voté, en mars 2015, une loi qui pénalise la violence conjugale contre les femmes en introduisant également, sur le plan juridique, la notion de harcèlement sexuel.

Alia Ali, ‘[Laysa] Ana / I am [NOT], 2017
La même loi s’efforce de garantir les intérêts financiers des femmes mariées, en prévoyant une peine de deux ans d’emprisonnement pour les époux « disposant des biens ou des ressources financières » de leur femme. Dans cet esprit, le président tunisien Béji Caïd Essebsi veut aller plus loin encore en proposant d’introduire les dispositions légales qui permettront une égalité totale entre les hommes et les femmes sur la question très sensible de l’héritage. Des calculs politiques ne sont peut-être pas forcément étrangers à cette démarche, qui n’en reste pas moins assez « révolutionnaire ». Quand bien même l’esprit de la religion, comme l’affirment le président tunisien et ses alliés, va dans le sens de cette réforme, il n’en reste pas moins qu’elle va à l’encontre d’une interprétation littérale de ce qui est écrit dans le Coran sur cette question (notamment dans la sourate 4, Al-Nisâ’).

On attend avec intérêt de voir si la loi tunisienne sera ou non modifiée, sans parler de l’application concrète des nouvelles dispositions (sachant que, depuis la nuit des temps ou presque, toutes sortes de formules juridiques permettent aux parents qui le souhaitent de protéger, ou même d’avantager, leurs filles). Dans l’immédiat, le projet tunisien a suscité la fureur des… Égyptiens, ou plus exactement de l’institution religieuse dans ce pays. Dans la droite ligne des positions les plus défensives et traditionnelles (comme on avait pu le voir il y a quelques mois sur la question du divorce « oral », valide pour la loi religieuse : voir ce billet), un des responsables d’Al-Azhar., un certain Abbas Shoman (عباس شومان), a déclaré que ce projet « heurtait de front les règles de la sharia » (تتصادم مع أحكام الشريعة).

Boushra Almutawakel, ‘Untitled 3’, 2011

Si une partie de l’Égypte n’a guère envie d’évoluer sur cette question – un projet de loi pour baisser l’âge légal du mariage d’une mineure de 18 à 16 ans est toujours en discussion comme le rappelle aujourd’hui même le quotidien Al-Hayat –, sur les réseaux sociaux, l’affaire est entendue. La jeunesse égyptienne s’est mobilisée pour protester contre cette ingérence dans les affaires tunisiennes, et contre cette instrumentalisation politique de la religion (article du site Al-Arab online).

« L’Égypte n’est pas la Tunisie » (مصر ليست تونس) répètent à l’envi partisans et adversaires de la réforme légale tunisienne, soit pour s’offusquer du manque de rigueur religieuse des Tunisiens, soit pour s’opposer à l’ingérence des autorités religieuses égyptiennes au-delà des frontières de leur pays. Cette phrase, on l’a beaucoup entendue durant les soulèvements de l’année 2011, lorsque le régime de Moubarak n’avait pas encore perdu tout contrôle sur la situation. L’avenir n’est pas écrit mais, en ces temps où les bonnes nouvelles sont rares dans la région, on se réjouit de voir que les jeunesses tunisienne et égyptienne (et arabe) se retrouvent sur de nouveaux enjeux. Sans doute, les soulèvements de l’année 2011 se sont-ils terminés de la manière que l’on sait, mais leurs causes n’ont pas disparu, comme en témoignent les évolutions sociétales sur le statut des femmes.

Trop lentes, sans doute, trop incomplètes, mais bien réelles tout de même, notamment grâce au courage de certaines militantes. L’article mentionné au début de ce billet évoquait également, en autres signes positifs, la sortie de prison, à la fin du mois de juillet de Maryam al-Oteibi (مريم العتيبي). Après plus de cent jours de détention (et des soutiens locaux et internationaux), la jeune Saoudienne a gagné son combat contre la tutelle masculine imposée aux femmes de son pays : pour la première fois dans l’histoire du « Royaume des hommes » comme on le surnomme parfois en arabe, une femme a été libérée sans avoir pour garant une présence masculine. Presque une révolution en somme !

Maitha Demithan, ‘Mother’, 2017

Les photos de ce billet sont tirées d’une exposition collective d’artistes arabes (femmes) qui s’est tenue à Amman sous le titre I AM.

Interdiction d’Al-Jazeera en Israël : que faut-il en penser ?

L’affaire a commencé dimanche dernier quand Ayoub Kara, le ministre israélien des Communications, a annoncé que son pays allait prendre différentes mesures afin d’assurer la fermeture, aussi rapidement que possible de la chaîne Al-Jazeera. En réalité, les choses avaient été préparé un peu plus tôt puisque Benyamin Netanyahou avait annoncé, vers la mi-juillet, qu’il avait demandé à ses ministres d’étudier les mesures nécessaires à une telle décision. Néanmoins, le contexte actuel dans la région rend l’affaire singulièrement complexe puisque la chaîne d’information qatarie fait déjà l’objet, depuis le début du mois de juin, de violentes critiques (voir ce billet) de la part de la « bande des quatre » États plus ou moins voisins (Arabie saoudite, Émirats, Égypte et Bahreïn), lesquels lui reprochent de « soutenir le terrorisme ». D’ailleurs, de manière tout à fait remarquable, Ayoub Kara (un druze du Golan) « justifie » la fermeture d’Al-Jazeera en affirmant qu’Israël ne fait que suivre l’exemple des « Arabes modérés ». Certes, l’État hébreu est, bien entendu, « la seule démocratie dans la région » et, à ce titre, respecte scrupuleusement la liberté de la presse. Toutefois, selon une procédure bien rodée, des mesures drastiques peuvent être adoptées dès lors que la sécurité du pays est menacée, ce qui serait apparemment le cas avec la chaîne qatarie. Pour terminer ce rappel des faits, on ajoutera qu’Amnesty International, entre autres organisations, a immédiatement condamné cette « attaque éhontée contre la liberté d’information en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés ». De son côté, Al-Jazeera a annoncé qu’elle allait saisir les tribunaux.

Al-Jazeera, la plus israélienne des chaînes arabes

Sans revenir en détail sur la place très exceptionnelle d’Al-Jazeera dans le paysage médiatique arabe et même international (en rappelant tout de même qu’il s’agit, en principe, d’une chaîne « privée » et que le canal d’information arabe ne représente qu’une partie de ses activités, même si la branche sport, beIN, est depuis 2014 totalement séparée du groupe), il convient d’avoir à l’esprit les liens très particuliers qu’ont tissés depuis de nombreuses années Israël et le Qatar, y compris dans le domaine médiatique grâce au succès de ce qui reste une des toutes premières chaînes arabophones d’information en continu. Ouvertes dès 1996 avec l’établissement d’une mission commerciale israélienne à Doha, les relations officielles entre les deux pays se sont détériorées à la suite de la tristement célèbre « Opération plomb fondu » de l’armée israélienne à Gaza en 2008-2009. Si les offres qataries d’une amélioration de ces contacts, notamment en 2010, ont reçu une réponse négative du côté israélien, cela n’a jamais réellement affecté la situation exceptionnelle d’Al-Jazeera, officiellement accréditée (à une date que je n’ai pas retrouvée) auprès des autorités israéliennes et, à ce titre, présente avec bien d’autres chaînes étrangères dans le bâtiment depuis lequel le bureau du Premier ministre israélien gère, à Jérusalem, ses relations avec la presse locale et étrangère.

Seul média arabe international reconnu en Israël, Al-Jazeera a longtemps été également la première chaîne arabophone à donner directement la parole sur son antenne à des officiels israéliens (les Saoudiens viennent de s’y mettre, comme signalé dans le billet déjà mis en lien), au risque de se faire accuser de « normalisation » avec l’ennemi sioniste. Mais la communication peut fonctionner également dans l’autre sens, Al-Jazeera devenant pour les Israéliens une sorte de fenêtre sur le monde arabe, par exemple lorsque la chaîne qatarie a diffusé, en 2008 (avec des sous-titres en hébreu), un long entretien avec l’orientaliste israélien Mordechai Kedar.

Une étrange décision, dans un contexte nouveau

Toutes sortes d’hypothèses circulent pour expliquer la soudaine volonté israélienne de se débarrasser de leur invitée médiatique qatarie. La principale réaction reste l’étonnement car cette interdiction revient à donner à Al-Jazeera un brevet de bonne conduite. En effet, en la clouant au pilori, les autorités sionistes ne peuvent que susciter un fort courant de sympathie dans l’opinion arabe. Sans surprise, on en trouve déjà les échos dans les réseaux sociaux, ce qui renforce encore l’impact déjà très important d’une campagne menée par le Qatar pour contrer les efforts des pays arabes (la « bande des 4 » qui réclament la fermeture de la chaîne), campagne qui aurait rassemblé 53 millions de participants selon cet article).

D’ailleurs, certains médias proches de la « bande des 4 » paraissent assez remontés contre cette initiative israélienne. Sur le site d’Al-Arab online par exemple, un article estime que cette menace d’interdiction offre à Al-Jazeera la possibilité de se poser en victime et de retrouver ainsi un peu de son ancienne popularité dans le monde arabe. Un coup de pouce israélien en somme, qui vient à point nommé pour cette chaîne après son échec cinglant aux USA (1 milliard de dollars gaspillés en pure perte) et après une perte d’influence notable auprès du public arabe en raison de sa couverture très peu « professionnelle » des soulèvements arabes (voir le mot clé Al-Jazeera dans les tags de ce carnet de recherche).

Si l’interdiction d’Al-Jazeera devait lui permettre de se refaire une virginité, pourquoi une telle décision, surtout après qu’Israël et le Qatar ont eu à gérer des tensions bien plus sévères, se demande à son tour Marck LeVine, universitaire américain à qui il arrive d’écrire des papiers pour la chaîne qatarie. S’agit-il dans l’esprit de Benyamin Netanyahou de soigner une cote de popularité qui en a bien besoin, surtout à un moment où le Premier ministre israélien est menacé par une nouvelle affaire de corruption particulièrement inquiétante pour son avenir politique ? Avec cette décision, les Israéliens cherchent-ils à prendre en route le train de la « bande des 4 », hypothèse que renforcerait une déclaration du ministre des Affaires étrangères des Émirats dénonçant, non seulement la violence, mais aussi « l’antisémitisme » d’Al-Jazeera ? Les Israéliens pensent-ils que le moment est venu de couler définitivement une chaîne qui n’a plus autant de prestige et qui n’est plus aussi utile à leurs yeux en raison de sa capacité à faire passer à l’opinion arabe certains messages israéliens ? Ou bien encore, poursuit Marck LeVine, serait-ce parce que le mouvement de boycott (BDS) prend une telle ampleur qu’Al-Jazeera devient dangereuse pour l’État hébreu dans ce contexte ?

Autant d’explications, difficilement crédibles pour certaines, et même contradictoires. On note malgré tout, comme le souligne Abdel-Bari Atwan (عبد الباري عطوان) dans l’éditorial déjà mentionné, qu’Israël, avec ce projet d’interdiction de la chaîne qatarie, soutient clairement les positions défendues par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et leurs alliés, dans le contexte d’une coalition « sunnite » menée par la seule Arabie saoudite contre la menace de l’Iran « chiite ». « Nous avons fondé notre décision sur les choix faits par les États arabes sunnites de fermer les bureaux d’Al Jazeera et interdire leur travail  », a ainsi déclaré Ayoub Kara, le ministre israélien des Communications, en évoquant les motifs de cette procédure d’interdiction.

Un utile rappel de pratiques aussi courantes qu’anciennes

Quelles que soient les raisons, sans nul doute complexes, qui ont présidé à cette décision, celle-ci ne prendra pas effet en l’espace de deux semaines comme semblent l’espérer les autorités israéliennes. En effet, le quotidien Haaretz rappelle qu’il ne revient pas au ministre des Communications du pays, mais au services de sécurité, d’ôter aux journalistes leurs accréditations. C’est également le cas pour une éventuelle fermeture des bureau de la chaîne. Le ministère n’est pas compétent non plus pour une autre option, celle qui consiste à demander aux sociétés de communication par câble ou par satellite de retirer la chaîne qatarie de leur offre, une solution qui pose de toute manière de nombreux problèmes techniques et qui ne serait pas forcément efficace…. Tous les obstacles seraient-ils surmontés que rien n’empêcherait, en théorie, que la chaîne qatarie continue à travailler depuis les Territoires occupés !

Quelle que soit l’issue prochaine de ce dossier, cette affaire a au moins un mérite, celui de rappeler l’ordinaire des pratiques israéliennes dès lors qu’il s’agit de la liberté de la presse ! L’aura internationale de la chaîne qatarie fait que ce dossier a été quelque peu évoqué dans les médias mais les interdictions décrétées par les autorités israéliennes sont aussi anciennes et nombreuses que les prétextes pour les justifier. Pour s’en tenir à l’actualité récente, on peut ainsi rappeler le raid de l’armée israélienne, le 29 juillet dernier, dans les locaux de Palmedia. Cette société, installée à Ramallah et qui propose ses services à de grands groupes étrangers, est accusée de « fabrication de matériau susceptible d’inciter au terrorisme ». Un an plus tôt, la chaîne Palestine Today (qui continue à émettre depuis Gaza), trop « jihadiste » au goût de Tel-Aviv, avait été brutalement fermée et plusieurs de ses journalistes jetés en prison.

Ces interdictions très peu démocratiques du droit à l’information s’appliquent au territoire plus ou moins « légitime » de l’État israélien puisque la chaîne Al-Musawa, préparée à Ramallah mais diffusée depuis Nazareth (avec des financements de l’Autorité palestinienne), s’est vu infliger vers la même époque une fermeture de 6 mois, pour « atteinte à la souveraineté israélienne ». Mais il peut aussi arriver que le gouvernement israélien fasse taire les voix palestiniennes qui ne lui conviennent pas bien au-delà de ses frontières. On se souvient ainsi qu’en mars 2016, le bureau du Premier ministre israélien s’est vanté d’avoir fait exclure, à sa demande, la chaîne Al-Aqsa d’Eutelsat, un satellite européen, mais de droit français…

 

Réalisatrices palestiniennes (2/2) : une nouvelle génération

Evoquée la semaine dernière, la réputation grandissante, sur fond de polémiques un peu sulfureuses, de la jeune réalisatrice palestinienne Maysaloun Hamud est loin d’être un phénomène isolé. Bien au contraire, comme le rappellait un article déjà un peu ancien du critique palestinien Saleh Dabbah (صالح ذباح ) dans le quotidien libanais Al-Akhbar, voilà longtemps que de jeunes « réalisatrices font sortir la femme palestinienne des clichés ». Il expliquait ainsi comment le cinéma palestinien a longtemps véhiculé une image un peu trop facile de la femme palestinienne, voire même un peu kitsch selon ses propres termes. Soumise à la double oppression du pouvoir colonial et de la société traditionnelle, la femme n’a longtemps eu sa place dans cette production (largement dominée par les hommes, d’ailleurs) qu’à travers le cliché de la femme/mère/terre/patrie qui l’investissait d’une aura quasi sacrée, totalement insupportable aux yeux de biens des féministes contemporaines.

Si les choses ont commencé à changer à partir de l’an 2000, dans les écoles de cinéma et dans le monde du court métrage, il a fallu une bonne dizaine d’années pour que les transformations apparaissent en pleine lumière. Aujourd’hui, une nouvelle génération de réalisatrices s’est imposée dans le cinéma de fiction, souvent après avoir fait ses premières armes dans le documentaire. Sans doute parce que les conditions étaient plus faciles pour elles, ou plutôt moins difficiles, les premières à se faire connaître, il y a une décennie environ, appartiennent pour la plupart à des milieux chrétiens (à l’image de ce qui s’est passé avec le roman arabe, il y a un peu plus d’un siècle). Elles sont souvent liées à la diaspora palestinienne. C’est le cas par exemple de Cherien Dabis (شيرين دعيبس ), née aux USA en 1976 et qui réalise, en 2009, son premier long métrage, Amreeka, sur la difficile émigration/intégration d’une Palestinienne et de son fils aux USA.

Née deux ans plus tôt à Bethléem, Annemarie Jacir (آن ماري جاسر‎‎ ) a grandi et s’est formée à l’étranger, notamment en Jordanie. Elle réalise en 2008 son premier long-métrage de fiction, Le sel de la terre (ملح هذا البحر), une histoire qui raconte un itinéraire inverse de celui de l’héroïne d’Amreeka puisque le personnage principal vient des USA en Palestine pour tenter de récupérer une somme (symbolique) d’argent laissée par son grand-père sur son compte à Haïfa au moment de sa fuite en 1948.

On retrouve un personnage central féminin dans un autre film sorti à la même époque, celui d’une troisième réalisatrice de la même génération , Najwa Najjar (نجوى نجار). Sorti en 2009, Pomegranates and Myrrh (المر والرمان ) 2009 raconte la passion scandaleuse de Kamar, femme d’un militant en prison, pour Kais, rencontré à travers la danse, tandis que l’occupation rend la survie économique de la famille encore plus difficile.

L’interprète du personnage principal dans ce dernier film est la très grande comédienne Hiam Abbas (هيام عباس ), déjà dotée d’une riche carrière en tant qu’actrice lorsqu’elle passe derrière la caméra, en 2012, pour son unique long métrage à ce jour, Héritage (الميراث ,2012). Prisonnière des multiples secrets de sa famille que révèlent au grand jour les combats contre les forces sionistes, Hajar, une jeune Palestinienne de Galilée, choisit d’écouter les conseils de sa sœur aînée, qui s’est sacrifiée pour élever ses frères et sœurs à la mort de leur mère, et rompt avec son passé pour suivre son amant en Grande-Bretagne.

Cinéma de femmes, la production des nouvelles réalisatrices palestiniennes place sur le devant de la scène, comme on le voit à travers ces rapides résumés, des itinéraires en rupture avec les représentations genrées traditionnelles. Toujours à la même époque, d’autres noms, moins connus parce qu’ils appartiennent au monde du documentaire, mettent en évidence la force de cette affirmation féministe palestinienne. À Gaza, Najah Awadallah (نجاح عوض الله) réalise ainsi entre 2008 et 2010 trois films qui retracent les itinéraires de femmes à la fois marginalisées et exceptionnelles : celui de trois Occidentales vivant dans la bande de Gaza avec leur famille, celui d’une jeune fille quittant sa famille à 14 ans pour assumer sa propre vie, ou encore celui de Sahbaa al-Barbari (صهباء البربري), la veuve du poète Muin Bseiso (معين بسيسو ). Tout aussi « féministe » est l’œuvre de deux autres documentaristes, Nahed Awwad (ناهد عواد), avec Maria’s Grotto (2007), une dénonciation de la pratique des « crimes d’honneur », et Abeer Zeibak Haddad (عبير زيبق – حداد ) qui recueille dans Dumâ (دُمًى , Marionnettes) les lourds témoignages de différentes jeunes femmes victimes d’abus sexuels au sein de leur famille.

Aujourd’hui, cette nouvelle génération s’enrichit de  réalisatrices qui ont la particularité d’être des « Palestiniennes de 48 » et non plus, majoritairement, des Palestiniennes de la diaspora ou de Cisjordanie. Aux côtés de Maysaloun Hamud, déjà évoquée, on peut ainsi citer les noms de Soha Arraf (سهى عراف ) qui a commencé par écrire des scénarios (La fiancée syrienne, 2004, notamment) et par tourner des courts métrages (تساء حماس , Les femmes du Hamas, 2010) avant de réaliser son premier long métrage, en 2014. La belle promise (Villa Thomas, en arabe) raconte l’histoire de trois sœurs héritières d’une riche famille chrétienne de Ramallah et qui comblent le vide laissé par la défaite de 1967 en cherchant à marier leur nièce.

Un film à l’identité mal définie pour beaucoup de critiques, essentiellement en raison des origines de sa réalisatrice. En France, il est ainsi classé, selon les sites, comme « palestinien » (La Croix, Allociné) ou israélo-palestinien (Télérama). En effet, Soha Arraf, désespérant de trouver des soutiens pour produire son film, a fini par se résoudre à accepter un subvention du ministère de la Culture de « son » pays, Israël. L’équivalent de 300 000 euros, une somme qu’elle a été menacée de devoir rendre parce qu’elle insistait, lors de la présentation de son film à Venise en 2014, pour qu’il soit annoncé comme une œuvre palestinienne. Inacceptable, ont alors affirmé les officiels israéliens, puisque les aides ont précisément pour but de soutenir la création « israélienne » ! Un argument parfaitement irrecevable, a alors affirmé la cinéaste palestinienne, pour laquelle l’identité d’un film tient avant tout à celle de son auteure, à son intrigue, au milieu dans lequel il se déroule. D’ailleurs, a-t-elle soutenu en une autre occasion (sur Al-Jazeera), qui donc affirmerait que le film Lebanon, de l’Israélien Samuel Maoz, est un film allemand au prétexte que son budget a été couvert, à 70 %, grâce à des aides financières allemandes ?

Comme l’histoire est cruelle pour les « Palestiniens de l’intérieur », la malheureuse Soha Arraf a dû également subir l’ostracisme des « frères arabes » puisque son film, qui devait être projeté quelques semaines plus tard au festival d’Alexandrie, a étrangement été retenu par les douanes égyptiennes, avant que l’on comprenne qu’il s’agissait en réalité d’éviter la polémique autour une œuvre qui avait reçu le soutien officiel de l’État israélien. De quoi déclencher la fureur de la réalisatrice suggérant qu’on épargne aux Palestiniens de nationalité israélienne pareil « blocus culturel » en les aidant financièrement au lieu de les insulter :

رسالتى ليس فقط لمصر بل للعالم العربى، ارفعوا عنا الحصار الثقافى، نحن فلسطينيون ولسنا بحاجة كل يوم لإثبات هويتنا وقوميتنا لأى أحد نحن نعيش فى عزلة ثقافية وفكرية عن العالم العربى، وإذا كان العرب حساسين تجاه التمويل الإسرائيلى فليتفضلوا ويخصصون «صندوق دعم» لمخرجى الداخل الفلسطينى بدلًا من أن ينعتوننا بأبشع الألفاظ ويشتموننا، فلتقم إحدى الدول العربية أو أكثر بإنشاء هذا الصندوق
J’ai un message, pas simplement à l’intention de l’Égypte mais de tout le monde arabe : Arrêtez ce blocus culturel ! Nous sommes Palestiniens et nous n’avons pas besoin, jour après jour, de confirmer notre nationalité à qui nous le demande ! Nous vivons dans l’isolement culturel et intellectuel. Si la question du financement israélien est un point sensible pour les Arabes, qu’ils créent un fonds de soutien pour les réalisateurs palestiniens au lieu de nous agonir d’injures ! Qu’un Etat arabe, ou davantage, s’en charge !

Les choses ne sont pas tellement plus simples pour une autre jeune réalisatrice, Maha El-Hajj (مها الحاج), dont le premier long métrage, Personal Affairs (أمور شخصية) est sorti l’année dernière sous l’étiquette « film israélien » lors du festival de Cannes, avec l’assentiment de l’auteure apparemment. Toutefois, quelques semaines plus tard, il était présenté à Beyrouth comme une œuvre israélo-palestinienne, si bien que certains, à l’image de ce qu’avait connu le film de Soha Arraf à Alexandrie, ont réclamé son retrait de la programmation.

Ce film que j’ai personnellement bien aimé (et qui fait penser au Elie Suleiman des débuts, Chroniques d’une disparition notamment) semble d’ailleurs poser à la critique étrangère des problèmes considérables. À l’image de ce que l’on a pu voir avec J’irai danser si je veux, de Maysalloun Hamud, les commentaires montrent une réelle tendance à évacuer, sciemment ou non, tout l’arrière-plan politique de cette « comédie israélienne sur une famille palestinienne (qui) ne traite pas directement du conflit moyen-oriental » comme l’écrit Télérama, et qui offre plutôt le « portrait d’une famille méditerranéenne universelle et intemporelle » ainsi que l’affirme le critique des Inrocks.

Tout le monde a le droit de ne pas apprécier le cinéma de Maha el-Hajj, mais il faut tout de même se voiler très fanatiquement la face (un défaut majeur me semble-t-il pour un critique de cinéma) pour ne pas percevoir, dans la chronique familiale de Maha el-Hajj, les échos du conflit palestino-israélien. À la fin du film par exemple, lorsque l’héroïne danse un torride tango avec son partenaire à l’intérieur d’une salle d’interrogatoire, la vitre sans tain par laquelle les forces de sécurité israéliennes observent le couple, bien cadrée au centre de l’image (1:30 dans la bande annonce ci-dessous), est un rappel parfaitement clair de la nature du regard sous lequel se déroule la scène.

On retrouve donc, avec les critiques de Personal Affairs de Maha el-Hajj (mais également dans celles qui ont bien souvent accompagné la sortie de La Belle Promise de Soha Arraf) une tendance déjà évoquée dans le précédent billet. Elle consiste à désamorcer, plus ou moins naïvement, les aspects « trop » directement politiques, à savoir ceux qui concernent l’occupation israélienne, au profit de questionnements moins « problématiques », parce qu’ils s’intègrent, sans poser les questions qui fâchent vraiment, à ce qui est recevable dans notre propre grammaire de la contestation…

Collective Baths in Egypt (2)

L’IFAO a le plaisir de vous annoncer la sortie des actes du colloque Balnéorient du Caire (2010)

 

Presentation of the volume (En /Ar /Fr)

Over the past decade the Antique and Medieval Baths of Egypt programme of the IFAO and the Balnéorient group have conducted multidisciplinary studies of the collective baths and bathing culture of Egyptian societies from the 4th century BC until the Ottoman period. Following an initial volume published in 2009 that served as an introduction to the project, the present publication gathers a collection of in-depth case studies of very recently excavated baths, as well as thematic studies examining bath construction and decoration techniques, and the issue of the fuel used to heat bath buildings.

This volume also contains comprehensive analyses of four significant periods of bathing practice in Egypt, namely the Ptolemaic, Roman, Late Roman/Byzantine and modern period. In addition, the book ends with four catalogues describing and illustrating all the collective baths discovered in Egypt to date (103 buildings). This collaborative work brings to completion more than a decade of fieldwork on baths and bathing in Egypt.

على مدى العقـد الأخيـر، قـام برنــامج «حمامــات مصـر في العصـور القديمـة والوسـطى»، الذي يشرف عليه المعهـد الفرنسي للآثار الشرقيـة بالقاهــرة (Ifao) ومجموعة بحوث Balnéorient، بإجراء دراسات متعددة التخصصـات عن الحمامــات العامـة وثقافة الاستحمـام في المجتمعـات المصريـة من القرن الرابـع قبـل الميلاد وحتى الفتـرة العثمانيــة.

يأتي هذا الكتاب، بعد الجزء الأول الذي نشر في عام 2009 والذي كان بمثابة مقدمة أولية لهذا المشروع، ليضم مجموعة من دراسات الحالة المتعمقة لحفائر الحمامات التي تم اكتشافها مؤخرا، كما يضم مقالات مواضيعية عن تقنيات بناء وزخرفة الحمامات والوقود المستخدم لتدفئة مبانيها.

يحتوي هذا الكتاب أيضا على أربعة دراسات تحليلية شاملة لأربعة عصور رئيسية من استخدام الحمامات العامة في مصر: العصرالبطلمي والعصر الروماني، والعصر الروماني/البيزنطي المتأخر والعصر الحديث. وبالإضافة إلى ذلك، يوجد في نهايته أربعة فهارس تضم وصفا وصورا لجميع الحمامات العامة التي اكتشفت حتى الآن في مصر (103 حمام).

ويمثــل هذا العمل المشترك إنجــازا لأكثر من عشــر سنــوات من العمل الميداني على الحمامــات العامة وطرق الاستحمــام في مصر.

Pendant une dizaine d’années, le programme « Bains antiques et médiévaux d’Égypte » de l’Ifao et le groupe de recherche Balnéorient ont mené une série d’études multidisciplinaires portant sur le bain collectif et la culture balnéaire des sociétés égyptiennes entre le IVe s. av. J.-C. et l’époque ottomane.Après un premier volume, publié en 2009, qui a permis de dresser un premier état des lieux, le présent livre réunit des études de cas portant sur des bains très récemment mis au jour et des articles thématiques explorant la question des techniques de construction et de décoration des bains, et celle du combustible utilisé pour chauffer les édifices balnéaires.

Il comprend aussi quatre articles de synthèse sur quatre périodes majeures de la pratique du bain collectif en Égypte : époque ptolémaïque, Haut Empire, période romano-byzantine et enfin époque moderne. Ils sont accompagnés de quatre catalogues décrivant et illustrant tous les bains collectifs d’Égypte découverts à ce jour (103), présentés à la fin du volume. Ce travail de collaboration représente l’achèvement de plus d’une décennie de travaux de terrain sur les bains et les pratiques balnéaires en Égypte.

Sommaire

  • Bérangère RedonIntroduction

I. PTOLEMAIC PERIOD

  • Jean-Pierre Brun, Thomas Faucher, Bérangère RedonAn Early Ptolemaic Bath in the Fortress of Bi’r Samut (Eastern Desert)
  • Mohamed Abd el-Rafa Fadl, Wagy Ibrahim Abd el-Nabi, Guy Lecuyot, Bérangère RedonA New Ptolemaic Bath building at Buto/Tell el-Fara‘in – A Preliminary Report
  • Mohamed Kenawi, Nunzia LarosaThe Tholos Bath at Kom Wasit
  • Wolfgang Müller, Mariola HepaTwo Baths from Syene
  • Karol MyśliwiecBaths from the Ptolemaic Period in Athribis (Tell Atrib, Lower Egypt)
  • Aiman Ashmawy AliThe Lost Graeco-Roman Baths of the Eastern Delta
  • Thibaud Fournet, Bérangère RedonBathing in the Shadow of the Pyramids: Greek Baths in Egypt, back to an Original Bath Model

  • Anne-Marie Guimier-Sorbets, Bérangère RedonThe Floors of the Ptolemaic Baths of Egypt: between Technique and Aesthetics

 

II. ROMAN AND BYZANTINE PERIODS

  • Grażyna Bąkowska-Czerner, Rafał CzernerRoman Baths in Marina el-‘Alamein
  • Paola DavoliA New Public Bath in Trimithis (Amheida, Dakhla Oasis)
  • Salah el-Masekh, Thibaud Fournet, Pauline Piraud-Fournet, Mansour Boraik, The Roman Baths at Karnak, between River and Temple, Architectural Study and Urban Context
  • Bérangère RedonThe Missing Baths of the First and Second Centuries in Egypt, A Tentative Explanation
  • Thibaud Fournet, Bérangère RedonRomano-Byzantine Baths of Egypt, the Birth and Spread of a Little-Known Regional Model

  • Charlène Bouchaud, Bérangère RedonHeating the Baths during the Ptolemaic and Roman Periods in Egypt: Comparing the Archaeobotanical and Textual Data

III. MODERN PERIOD

  • Muhammad Hussam al-Din Isma’il, Michel Tuchscherer, Matthieu VanpeeneThe Hammams of the Egyptian Provinces during the Modern and Contemporary Periods: an Inventory

IV. CATALOGUES OF THE BATHS OF EGYPT

  • Bérangère Redon, Presentation and Principles of the Catalogues
  • Thibaud Fournet, Bérangère RedonI. Catalogue of the Greek Tholos Baths of Egypt
  • Bérangère Redon, Thibaud FournetII. Catalogue of the Small Greek Baths of Egypt
  • Bérangère Redon, Thibaud Fournet, Matthieu VanpeeneIII. Catalogue of the Roman and Byzantine Baths of Egypt
  • Michel Tuchscherer, Matthieu VanpeeneIV. Catalogue of the Egyptian Hammams outside Alexandria and Cairo

 

  • Bibliography

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