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Les mésaventures de Tante Abla Fahita ou « le monde arabe à l’envers »

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Vidéo (en anglais, 2′) de la société néerlandaise J. Walter Thompson (dont je recommande le visionnage avant la lecture de ce billet).

Évoquée comme un des rares succès de la télévision égyptienne dans le précédent billet (et, d’un point de vue linguistique, dans cet autre, plus ancien), Abla Fahita (أبلة فهيتة) souffre, comme le reste du paysage médiatique, d’une censure pudibonde. En dépit du succès de َAl-Duplex, son show présent sur la chaîne CBC depuis avril 2015 à la meilleure heure d’écoute, la sympathique marionnette à la langue très bien pendue ne cesse d’affronter les critiques, et même les interdictions. Au point qu’on peut se demander, alors que la saison actuelle est proche de s’achever, si elle ne va pas connaître le même sort qu’Al-Barnameg de Bassem Youssef, disparu des écrans au plus fort de sa gloire médiatique (voir ce billet). De fait, les deux émissions partagent bien des points communs car l’une et l’autre, adoptant un ton volontiers critique, sont apparues sur les réseaux sociaux dans la foulée des soulèvements de l’année 2011 avant de migrer sur la même chaîne privée, CBC. Abla Fahita utilise d’ailleurs aujourd’hui le théâtre (et la société de production) où était tourné, jusqu’en juin 2014, le show de Bassem Youssef, et elle occupe désormais le créneau horaire qui était le sien avant que l’ex-chirurgien décide de tenter de faire de l’humour depuis les USA.

C’est en décembre 2013 que les problèmes ont commencé pour Tante Fahita, très officiellement accusée de diffuser, à travers un spot publicitaire pour la société Vodaphone, des messages cryptés à l’intention des partisans des Frères musulmans (article dans The Economist) ! L’affaire était tellement surréaliste que la justice égyptienne a dû enterrer une affaire qui vient malgré tout de connaître de nouveaux rebonds.

En effet, la diffusion d’une nouvelle campagne publicitaire avec Abla Fahita pour cette société de téléphonie a été interdite, juste à la fin de l’année, par le Conseil supérieur des médias (المجلس الأعلى للإعلام ). Celui-ci s’est vu contraint de prendre en urgence une mesure aussi draconienne choqué qu’il était par « des scènes avec des personnages presque nus, des expressions et des scènes qui vont à l’encontre du bon goût, se complaisent dans de mauvais comportements et offensent la morale publique, pour ne rien dire d’un langage de caniveau » (باستخدام الكاميرا، تضمنت لقطات لأشخاص شبه عراة ألفاظ ومشاهد لا تليق بالذوق العام، وتجافي كل القيم، وتحض على السلوك السيئ، وتخدش الحياء العام فضلاً عن هبوط اللغة ). Sous le titre « Pas juste le Net ! » (النت ظالم ), le spot mettait en scène un lycéen qui, mécontent d’être privé de télé pour avoir raté son examen de physique, se servait de son portable pour regarder des films « licencieux ». Il se pourrait même qu’il s’apprêtait à entrer dans un salon de discussion très privé avant d’être trahi par l’épuisement (de son abonnement) !

Entretemps, la malheureuse Abla Fahita avait connu bien d’autres déboires : concert de protestations contre la vulgarité (déjà !) du spot faisant la promotion de la saison 2015 où l’on voyait la marionnette s’extasier, en chemise de nuit, sur le physique de ses deux bodygards (vidéo ici) ; report inexpliqué du lancement de la saison en avril 2016 ; ou encore, quelques semaines après une plainte selon laquelle elle se serait moquée de la police, houleux débats au Parlement à l’inspiration de députés outragés de se voir tournés en ridicule dans une séquence inspirée d’un classique de la chanson égyptienne (la séquence est ici).

Désormais, un possible candidat à l’élection présidentielle, Mortada Mansour, le président du Football Club de Zamalek qui cultive son image à la Trump, a fait savoir que figurait sur son programme, en plus de l’interdiction de Facebook, celle de cette impertinente marionnette… De quoi être inquiet par conséquent pour le devenir d’une des rares émissions capables de redessiner un sourire sur les lèvres des Égyptiens, d’autant plus que la campagne contre la « vulgarité » de l’émission Al-Duplex s’inscrit dans le cadre plus large d’un projet de loi visant à bannir (autant que faire se peut !) des chaînes égyptiennes l’usage inconsidéré de la langue vulgaire égyptienne, au profit de la noble langue (prétendument) coranique bien entendu !

Étonnamment, on apprend par ailleurs que des contacts ont été pris pour que l’équipe de la très coquine marionnette égyptienne aille enregistrer un de ses shows sur la scène d’un théâtre du Royaume saoudien, dans le cadre de la politique d’ouverture culturelle voulue par le jeune régent et son équipe (plusieurs billets sur cette « politique du bonheur », dont celui-ci). À l’heure où les pères-la-pudeur se mobilisent pour châtrer les petits écrans égyptiens, ce sont les (officiels) Saoudiens qui affichent, quant à eux, une surprenante laxité : c’est vraiment le monde arabe à l’envers !

D’Ahmed Abou Hashima au Septième voisin : la nationalisation des pertes des médias égyptiens

Sissi : « Quand j’ai un peu de temps libre… J’aime la liberté ! » (caricature de Mohamed Kandil محمد قنديل illustrant l’article original).

Dans le cadre de ses « bilans de l’année », le quotidien libanais Al-Akhbar a publié le 5 janvier dernier, sous la plume de ‘Issam Zakaria (عصام زكريا : original en arabe ici), un sombre panorama de la situation des médias égyptiens. J’en propose la traduction, accompagnée de quelques liens. À ce tableau particulièrement pessimiste, il faut ajouter depuis la publication de cet article le tout nouveau scandale des enregistrements qui prouveraient l’intervention directe des services de sécurité égyptiens dans le contenu des médias. (Heureusement, ça n’arrive qu’en Égypte, vous pensez bien !)

Comme si leurs difficultés, tant sur le plan de la qualité que du point de vue de leur situation économique,  ne suffisaient pas, on a beaucoup évoqué, durant les derniers jours de l’année 2017, une série de faits qui présagent d’un avenir encore plus difficile pour les médias égyptiens et pour la liberté d’expression dans ce pays en général. On a ainsi longuement analysé l’étrange accord qui a permis à l’homme d’affaires Ahmed Abou Hashima [أحمد أبوهشيمة : voir ce billet de juin 2016] de vendre ses parts de la société Egyptian Media (propriétaire de plusieurs publications, chaînes de télévision et de radios) à Eagle Capital, une société d’investissements récemment créée dont le nom ainsi que celui de ses propriétaires (notamment une ex-ministre épouse d’un ex-président de la Banque centrale) montrent bien la proximité avec les autorités égyptiennes puisqu’il s’agit fort probablement d’une simple façade masquant la présence de l’un des appareils de sécurité de l’État. Les spécialistes des médias en étaient encore à faire part de leur pessimisme quand ils ont été rattrapés par une autre nouvelle. Ce qu’on appelle désormais le Conseil supérieur pour l’organisation des médias (Al-majlis al-a’lâ li-tandhîm al-i’lâm) – formé il y a un an environ sous la présidence de Makram Muhammad Ahmad (مكرم محمد أحمد ), un journaliste chevronné connu pour son allégeance totale au régime et son hostilité à la « révolution de Janvier » [2011] – a en effet décidé d’interdire la diffusion d’une publicité pour une société de téléphonie mobile. [Il s’agit de Vodaphone : voir cet article et la vidéo à la fin de ce billet.] Intitulée « Oui, vraiment, le Net n’est pas juste ! », la campagne, avec pour vedette la marionnette Abla Fahita [voir ce billet de février 2015], aurait « contenu des propos et des scènes contraires aux bonnes mœurs (al-dhawq al-‘âm), défié toutes les valeurs [de la société], incité à de mauvais comportements et enfreint la pudeur ».

L’information est arrivée le lendemain du jour où l’on apprenait que le réalisateur ‘Amr Salama (عمرو سلامة ) avait été déféré devant le Procureur général à la suite d’une plainte pour « affront aux religions » (ازدراء الأديان ). En cause, une scène de son film de fiction Cheikh Jackson où le fantôme du célèbre chanteur nord-américain apparaît dans une mosquée. La veille, on avait appris qu’un avocat avait également déposé une plainte contre le programme intitulé Duplex, présenté là encore par la marionnette Abla Fahita, alors qu’une chaîne égyptienne avait annoncé peu auparavant qu’elle cessait temporairement d’émettre l’émission Septième voisin (سابع جار) au prétexte des fêtes de fin d’année (en réalité, selon des personnels de la chaîne en question, parce que ladite émission avait fait l’objet de critiques à cause de son « immoralité »). Voilà également plusieurs semaines que circulaient des rumeurs selon lesquelles la société Falcon (une branche des services de sécurité spécialisée dans les questions de surveillance) aurait acquis indirectement les chaînes Al-Hayat [nouvelle confirmée depuis, même si les détails restent encore obscurs : voir cet article] et Al-‘Âsima, à l’image de ce qui s’est passé ensuite pour l’achat d’Egyptian Media par Eagle. Dans le même temps, on évoque jour après jour un projet de loi sur « l’organisation de la presse et des médias ». Le gouvernement est en train de le préparer pour le faire passer devant le Parlement et il suscite bien des inquiétudes quant aux libertés en principe défendues par différents paragraphes de la Constitution car, une fois voté, il pourrait accroître encore la répression et restreindre les libertés d’expression.

Voilà des mois que les journalistes, les intellectuels et les réseaux sociaux utilisent l’expression « nationalisation de la presse et des médias » pour évoquer les manœuvres, plus ou moins déclarées, du gouvernement et des services de sécurité, non seulement pour contrôler le contenu de ce que diffusent les médias du pays, mais aussi pour prendre le contrôle financier d’entreprises de presse, de journaux, de chaînes télévisées ou encore de radios. Sans doute, ceux qui utilisent cette expression le font-ils, en général, par comparaison avec les mesures prises par le président Nasser en 1957 dans le contexte d’un système socialiste, mesures sur lesquelles le gouvernement est revenu durant les années 1970. Pourtant, ceux qui connaissent les rouages du pouvoir égyptien et le milieu des médias savent qu’il ne s’agit pas simplement d’une image rhétorique. On assiste bien en Égypte aujourd’hui à une « nationalisation » décidée au plus haut niveau et selon un plan soigneusement calculé.

Les liens qui unissent le triangle formé par le pouvoir, les hommes d’affaires et les médias existent depuis l’époque Moubarak. Durant les dernières années de sa présidence, la plupart des journaux, des chaînes de télévision et des radios étaient ainsi la propriété d’hommes d’affaires proches du régime et des différents services. La chose était connue mais ce n’était pas ouvertement reconnu. La différence c’est que cela se pratique aujourd’hui au grand jour, personne ne se donnant la peine de se cacher. Au contraire, on s’en vante, à l’image de ces médiocres journalistes qui évoquent au café leurs rencontres et leurs discussions avec des officiers de police ou encore comme ces responsables qui se félicitent sans complexes d’avoir pris le contrôle des médias et de les avoir « nationalisés ».

La transaction qui a permis l’achat de la part détenue par Ahmed Abou Hashima dans le groupe Egyptian Media constitue leur dernier succès dans ce domaine. Cela s’est fait progressivement, d’abord par des pressions sur la chaîne ONtv pour l’inciter à sélectionner ses contenus et à se débarrasser de certains journalistes, puis par son achat, avec d’autres médias, par un homme d’affaires servant de couverture et, enfin, par la vente du tout à une autre société encore plus proche du pouvoir. Avec pour résultats que les médias en question viennent rejoindre ceux qu’il contrôle déjà, par le biais de certains services de sécurité ou bien à travers ses réseaux économiques.

Cette domination du pouvoir politique et économique sur les médias n’a rien de nouveau en Égypte. Le problème qui se pose est surtout celui des pertes financières que subit le secteur, à tel point que la plupart des entreprises sont totalement incapables d’investir sur le contenu qu’elles diffusent ou même seulement de régler le salaire de leurs employés. Leurs pertes s’accumulent après des transactions marquées par l’absence de compétence, de ligne éditoriale claire et de liberté d’expression. Elles ne sont même plus capables d’offrir à leurs clients des programmes de distraction. Quant à ce qui s’est passé avec Abla Fahita, une des très rares réussites, grâce à une forme originale basée sur un comique un peu leste, cela prouve qu’il n’y a plus de place pour la satire politique depuis l’éviction de Bassem Youssef (billet de juin 2014). Même une série aussi légère que Septième voisin s’est vu accusée d’être vulgaire et de ternir l’image du pays ! À tel point que la chaîne CBC a dû se résoudre à l’interrompre provisoirement un peu avant la fin de l’année. L’interminable feuilleton de la censure se conjugue ainsi avec celui de l’effondrement économique des médias égyptiens alors qu’on parle de millions, de milliards de livres égyptiennes dépensées sans qu’on en voit le moindre résultat sur les écrans ou même dans la poche des employés. La situation pourrait bien empirer avec la création, au sein du Conseil supérieur des médias, du « Conseil des feuilletons ». Sous la présidence du metteur en scène Mohammed Fadel (محمد فاضل), il se chargera du « contrôle des feuilletons ». Une décision, il faut le redire, qui n’annonce pas seulement une diminution de la liberté d’expression mais qui fait craindre également des pertes, par millions, pour l’industrie égyptienne du feuilleton, laquelle en a déjà beaucoup perdu au cours de l’année 2017.

Ci-dessous, le spot publicitaire de la compagnie Vodaphone dans laquelle la gentille marionnette Abla Fahita parle de films « coquins » et autres choses terriblement vulgaires !

Dictionnaire des artistes algériens

Le dictionnaire des artistes algériens est un document de 900 pages regroupant des artistes algériens actifs entre 1896 et 2014. Ce document exceptionnel a été réalisé par Mansour Abrous. Pas à pas, il a ainsi réuni 4545 notices biographiques qui reprennent et synthétisent les informations essentielles (dates, biographie, expositions, bibliographie) pour chaque artiste.

Avec l’autorisation de Mansour Abrous, nous mettons ici en ligne ce travail pour la première fois. A terme, nous proposerons une forme plus adaptée à sa consultation numérique.

Artistes algériens par ordre alphabétique (cliquer sur les lettres pour afficher les artistes) :

A – B – C – D – E – F – G – H – I – J – K – L – M – N – O – R – S – T – Y – Z

La chanteuse ‘Itab, icône « Google » de la « nouvelle » Arabie saoudite

‘Itab en icône sur la page de recherche de Google (avec la mention « stars égyptiennes » en rouge !!!)

Selon une tradition bien établie, Google choisit régulièrement d’honorer une personnalité en plaçant son portrait sous forme d’icône sur la page d’accueil de son moteur de recherche. Pour le monde arabe, il y a eu ainsi, entre autres exemples qui m’auront échappé, l’écrivain Taha Hussein en 2010 ou encore le chanteur Abdel-Halim Hafez l’année suivante. En ce moment, le géant des moteurs de recherche a eu l’idée de sortir de l’oubli la Saoudienne ‘Itab à l’occasion du 70e anniversaire de sa naissance (en 1947 donc). Je ne sais qui préside, chez Google ou ailleurs, à l’élection des personnalités ainsi mises en vedette mais, sans l’ombre d’une hésitation, le choix de cette figure de la chanson populaire tombe à un moment rêvé pour tous ceux qui souhaitent du bien au nouveau pouvoir saoudien.

Depuis qu’il a pris, officiellement ou presque, les rênes du royaume, on sait que le prince régent, le désormais très célèbre Mohammed Ben Salman, fait de la « distraction » (tarfîh) et de l’industrie des loisirs une arme de combat économique et plus encore politique (voir ce billet et celui qui le suit). Après des décennies de rigorisme moral, et même de puritanisme, MbS a choisi de rompre avec le passé récent en espérant capter à son profit le soutien des « libéraux », notamment au sein de la jeunesse, tout en redorant le blason d’un Royaume devenu, aux yeux de l’opinion mondiale, le symbole d’un despotisme bigot et moyenâgeux. Il va de soi qu’un tournant aussi brutal suscite l’opposition, ouverte ou non, de tous ceux qui ont à y perdre, au sein de l’institution religieuse naturellement, mais également parmi les différents centres de pouvoir qui subissent les assauts d’un jeune leader pour le moins assez impulsifs (parmi les billets récents sur ce pays, voir en particulier celui qui précède, « Le funambule et les fatwas… »).

À travers la chronique de la vie culturelle saoudienne, le sort de nombreux projets qui aboutissent, sont annulés ou déprogrammés permet de se rendre compte des luttes sourdes que se livrent partisans du changement et hérauts de la tradition. Le combat est particulièrement intense sur la scène musicale, symbole, plus encore que le cinéma, de tout ce que le conservatisme wahhabite exècre. Ainsi, les médias (à la botte) du Royaume ont beaucoup relayé la prestation réussie à Jeddah, il y a quelques semaines, de la « chanteuse des Émirats », Belqis (بلقيس أحمد : née en réalité au Yémen et naturalisée émirienne depuis 2012 seulement). La jeune vedette – qui n’oublie pas d’interpréter les hymnes nationaux des Émirats et du Royaume saoudien dans ses tours de chant – est même apparue sur la chaîne nationale saoudienne, ce qui n’était pas arrivé à une chanteuse, selon cet article dans Al-Akhbar , depuis près d’un demi-siècle ! En revanche, dans l’autre sens si l’on veut, on vient d’apprendre (information dans The New Khalij) l’annulation des concerts que devaient donner (devant des publics féminins, n’exagérons rien !) trois grandes stars de la scène arabe, la Koweïtienne Nawal, la Syrienne Asala et la Libanaise Majida El Roumi (dans ce cas, il s’agirait seulement d’un report au mois de février).

Venant après des « géants » tels que Taha Hussein et Abdel-Halim Hafez, le choix par Google d’honorer la mémoire de la chanteuse saoudienne ‘Itab s’accompagne donc, incontestablement, d’un fort parfum de cuisine politique. Donner la vedette, sur la page la plus fréquentée par les internautes du monde, à cette figure saoudienne de la chanson arabe sera à coup sûr perçu par la société locale comme le signe que quelque chose est en train de changer dans l’image qu’on veut donner du Royaume. Ou bien, à l’inverse, comme le signe que l’impudence des modernisateurs, avec le soutien manifeste de l’industrie informatique des USA, ne connaît plus de limite.

Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler le parcours de cette star de la scène musicale arabe qui eut son heure de célébrité, surtout dans les années 1980. Née à Riyad, elle commence, dès l’âge de 13 ans, à se produire dans les fêtes familiales, accompagnée par deux autres musiciennes. Une carrière professionnelle en tant que musicienne étant une chose aussi inimaginable pour sa famille que pour le reste de la société saoudienne, c’est au Koweït, un pays particulièrement libéral pour la Péninsule à cette époque, que la jeune femme, âgée d’une vingtaine d’années, connaît ses premiers succès. Elle y rencontre notamment le grand chanteur égyptien, Abdel-Halim Hafez, un de ceux qui l’aideront quelques années plus tard lorsqu’elle s’installera au Caire, au début des années 1980. C’est là qu’elle donnera toute la mesure de son talent, en se produisant dans un style, celui du ghinâ’ isti3râdhî (un peu l’équivalent de ce qu’on appelle la « revue » dans la tradition française du spectacle).

À mille lieues par conséquent de la bigoterie régnant dans son pays natal, auquel elle restera attachée par sa manière de chanter et son accent qu’elle n’a jamais cherché à masquer en l’« égyptianisant » à la différence de bien d’autres vedettes de la chanson. C’est probablement la seule chose qui autoriserait l’actuelle Arabie saoudite à revendiquer aujourd’hui la mémoire de cette grande interprète noire (voir à ce sujet un beau papier de Gamal Nkrumah intitulé Daughter of Arabia : « Itab the Shulammite »). D’autant plus que plusieurs de ses biographies (ici par exemple) mentionnent le fait qu’elle aurait dû quitter le « royaume des hommes » sur l’ordre express du roi de l’époque, Khaled ben Abdelaziz Al Saoud.

Elle est magnifique dans cette interprétation de son grand succès (un traditionnel irakien), Gani al-asmar (جاني الأسمر : le beau brun est arrivé). Un autre visage de l’Arabie saoudite !

Le funambule et les fatwas : MBS et l’institution religieuse en Arabie saoudite

Dans la grande campagne de promotion chantant les mérites de la « nouvelle Arabie saoudite » voulue par le prince héritier Mohammed Ben Salman (MBS), on évoque beaucoup la possibilité pour les femmes de conduire et, désormais, ces autres enjeux sociétaux tout aussi symboliques que sont l’organisation de concerts ainsi que l’ouverture prochaine de salles de cinéma. Il convient de s’intéresser également à une autre question, celle de la réorganisation de l’institution religieuse, notamment à travers la réforme de ces « avis juridiques », plus connus sous le nom de fatwas. Une affaire de taille, pourtant, dans un État qui repose, depuis ses origines, sur un équilibre constamment renouvelé entre le pouvoir d’une famille, celle des Saoud, et celui des représentants de ce courant de l’islam connu sous le nom de wahhabisme.

De ce point de vue, le pouvoir saoudien a pris, à la fin du mois de novembre une mesure que l’on peut qualifier, sans exagération, d’historique, en annonçant la création d’un nouvel organisme chargé de veiller à la bonne utilisation des hadiths prophétiques (sur lesquels se fondent pour l’essentiel les fatwas). Réunissant des religieux en provenance « de diverses contrées islamiques » et présidé par Muhammad Bin Hasan Al Al-Shaykh (محمد بن حسن آل الشيخ), membre du Conseil saoudien des oulémas, le nouvel organe, intitulé l’Assemblée du roi Salman ben Abdul-Aziz Al-Saoud pour le hadith (مجمع الملك سلمان بن عبد العزيز آل سعود للحديث النبوي الشريف), a pour mission de lutter contre la mauvaise utilisation des dits prophétiques, notamment par ces religieux extrémistes qui savent si bien embrigader, à des fins « terroristes », les esprits d’une bonne partie de la jeunesse du pays (voir ce billet d’août 2014).

La démarche est particulièrement significative puisqu’il ne s’agit plus seulement de rogner les prérogatives de l’institution religieuse – comme cela s’est déjà passé en avril dernier lorsque la « police des mœurs s’est vu retirer une partie de ses pouvoirs (article dans La Croix). Cette fois, il s’agit bien, comme le soulignent certains observateurs, notamment dans cet excellent article publié dans Al-Akhbar, de mettre au pas les dignitaires religieux en les obligeant à collaborer, bon gré mal gré, à leur propre marginalisation politique en les soumettant à l’ordre du jour dicté par le roi-à-venir.

D’ailleurs, les nouvelles orientations ont été confirmées par la voix de deux femmes, membres (au sein du quota des 20 % imposé par le régime) de l’Assemblée consultative (la shura). Le 12 décembre dernier, Samia Bukhari (سامية بخاري ) a ainsi proposé que le conseil des fatwas n’ait plus la haute main sur les avis juridiques, de telle sorte qu’on puisse réviser quelques décisions trop vieilles et anachroniques. Sa collègue, Fatima al-Garni (فاطمة القرني) est même allée jusqu’à suggérer qu’il serait bon que des femmes soient désormais appelées à participer à la rédaction de ces fatwas !

C’est un fait qu’au rythme des transformations voulues par le régent et son équipe, bon nombre d’avis juridiques, pourtant émis il y a bien peu de temps, ne sont vraiment plus à l’ordre du jour. Sans remonter à une célèbre fatwa dans laquelle un des plus importants religieux du pays disait tout le mal qu’il pensait de la plupart des chaînes de télévision (voir ce billet de l’année 2008), il suffit de se souvenir qu’il y a un peu moins d’un an le mufti du pays condamnait sévèrement tant la musique que le cinéma, qui « ne valent rien et mènent à la fornication, à la débauche et même à l’athéisme » (لا خير فيها ومفسدة وتقود للخلاعة والمجون والإلحاد) comme on le signalait dans ce billet. Des salles de cinéma devraient ouvrir au prochain printemps et, quant aux concerts, ils se font de plus en plus fréquents, en dépit des résistances qui ont provoqué l’annulation de certaines dates, celles de l’Égyptienne Sherin Abdel-Wahab par exemple.

Cette mise au pas de l’institution religieuse constitue un vrai examen de la capacité de MBS à imposer les changements qu’il a en vu pour le pays sur lequel il s’apprête à régner. En effet, il ne s’agit plus, comme par le passé, de mettre au pas des religieux un peu trop rigoristes, voire carrément délirants (comme lors de certaines fatwas demeurées célèbres : une sélection – en arabe – par le site elaph en 2008). Il n’est pas davantage question de s’en prendre à certains cheikhs extrémistes pour mieux souligner le caractère « modéré » de la ligne officielle comme l’expliquait, à juste titre alors, Madawi Al-Rasheed au sujet des réactions à propos du droit des femmes à conduire. Désormais, le jeune prince régent qui se livre, plus que jamais, à un grand jeu d’équilibre sur le fil qui doit le conduire, lui et ses sujets, vers sa « vision 2030 » de la nouvelle Arabie saoudite, affronte directement le second pilier du pouvoir saoudien. Alors qu’il s’est fait déjà beaucoup d’ennemis en raison d’une politique que l’on peut qualifier au choix d’audacieuse ou d’imprudente, il va lui falloir de très grandes qualités de funambule.

Boissier A., Gillet F., Messaoudi A. & Yavuz P. E., Dossier « Contextualiser nos regards », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 142, 2017

L’équipe ARVIMM est heureuse d’annoncer la publication du dossier « Contextualiser nos regards », coordonné par Annabelle Boissier, Fanny Gillet, Alain Messaoudi et Perin Emel Yavuz dans le 142e numéro de la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (REMMM). Nous remercions l’équipe de la REMMM pour l’accueil fait à cette proposition et à son suivi tout au long du processus éditorial, l’ensemble des auteurs pour leur engagement et les riches discussions avec les coordinateurs qui ont alimenté l’élaboration de ce dossier ainsi que l’ensemble … Continuer la lecture de Boissier A., Gillet F., Messaoudi A. & Yavuz P. E., Dossier « Contextualiser nos regards », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 142, 2017

Le rêve arabe en sons et en images : l’opérette de l’arabité populaire

La revue Vacarme publiera dans son prochain numéro un nouvel épisode de mes « chroniques » sur les aspects culturels de l’arabité. Intitulée « Le rêve arabe en sons et en images », elle porte en particulier sur un « genre » qui a eu son heure de gloire dans les années 1960, « l’opérette » (الأبريت), dans sa version nationaliste. Dans ce billet, je vous en propose des extraits accompagnés de liens vers les vidéos concernées. Cela pourra servir également aux lecteurs de la version intégrale sur papier, à paraître dans quelques semaines…

Plongeant ses racines dans le répertoire du théâtre chantant de la fin du XIXe siècle, l’opérette, dans sa définition égypto-arabe, est avant tout un prolongement de la chanson nationaliste incarnée, dans le cas égyptien, par Sayyid Darwish, considéré comme « l’inventeur » de la musique arabe moderne, auquel il apporta une instrumentalisation adaptée du répertoire européen. (…)

Même si elle a connu des variations dans le registre purement distractif (avec par exemple, au Liban, les œuvres des frères Rahbani interprétées par Fairouz), l’opérette constitua, au moins dans cette période particulière des années 1960, un genre à part entière. Associée, par définition, à un enregistrement visuel d’une dizaine de minutes (qui peut être réalisé à la suite d’une représentation en public), ce type d’opérette accompagna l’effervescence nationaliste des années 1960. Son principe, invariable, consistait à réunir un ensemble de vedettes, si possible en provenance de divers horizons, pour l’enregistrement d’une chanson « engagée », sur des thématiques telles que la lutte contre les puissances étrangères ou encore la mobilisation populaire pour le progrès de la nation. Visuellement, elle proposait un montage de type cinématographique faisant alterner les gros plans sur les vedettes avec des cadrages plus larges, lesquels très rapidement – avec Al-Jîl al-sâ’id (« Génération montante » : article sur Wikipedia avec les paroles en arabe) par exemple, dès 1961 – incluaient des images d’actualité. Ne serait-ce que par sa musique, qui incluait assez souvent des chœurs sur une mélodie inspirée des marches militaires, l’opérette ne faisait pas mystère du registre sur lequel elle se situait, celui de la mobilisation populaire.

Produite en 1960 à l’occasion de la pose de la première pierre du haut barrage d’Assouan (dont le projet fut source, entre autres facteurs, de la rupture entre les USA et l’Égypte qui se tourna dès lors vers l’Union soviétique), Al-watan al-akbar (« La Grande Patrie » : article dans Wikipedia, avec les paroles), fut une des premières productions de ce type. Alors que la plupart d’entre elles ne survivent plus que dans la mémoire des ultimes nostalgiques des grandes heures de l’arabisme, Al-watan al-akbar continue à nourrir l’imaginaire politique de la région, y compris dans ses combats les plus récents. Avec des paroles d’Ahmed Shafîq, auteur de nombre des « classiques » de la chanson moderne tel le célèbre Anta ‘umri d’Oum Kalthoum, et une musique d’Abdel-Wahab, autre « monstre sacré » de la scène de l’époque, la réalisation d’Al-Watan al-akbar réunit une pléiade de vedettes du cinéma chantant : Abdel-Halim Hafez, Najat al-Saghira, Shadia et Fadia Kamel pour l’Égypte, qui se taillait naturellement la part du lion au générique, ainsi que Najah Salam et Sabah pour le Liban. Prévue à l’origine, Fayza Ahmed, à la fois Syrienne et Libanaise par ses parents, ne participa pas à l’enregistrement mais une seconde version, tournée quelques mois plus tard, permit l’adjonction de la chanteuse algérienne Warda, avec l’ajout de paroles évoquant la guerre de libération qui faisait rage alors dans son pays.

Présente dans bien d’autres œuvres de ce type, l’ombre de Nasser ne figure dans La Grande Patrie que sous forme d’allusions, par exemple à travers un jeu de mots qui évoque « la beauté de la révolution » en utilisant le prénom du leader égyptien. En effet, comme le titre l’indique, il s’agit avant tout d’un hymne à la patrie arabe, « du Golfe à l’Océan, de Marrakech à Bahreïn », avec la mention des dernières « victoires » (un terme que reprendront par la suite, pour s’en moquer, détracteurs et satiristes) : la lutte contre le colonialisme et la question palestinienne bien entendu, mais aussi la crise de Suez en 1956 et celle de Beyrouth en 1958 (qui avait vu un débarquement des forces nord-américaines pour empêcher un renversement en faveur des nationalistes arabes) ou encore « le feu qui détruit l’Algérie ». Représenté sur scène dans toutes ses composantes ethniques et sociales par le biais de figurants et figurantes dansant au rythme de la chanson, le peuple de la nation « qui grandit jour après jour » chante sa fierté d’être arabe et se mobilise pour ces « lendemains-qui-chantent » que promet la construction du barrage grâce auquel il devient possible de tout cultiver. Sous la houlette de Mohammed Abdel-Wahab dont la baguette énergique – ainsi que la silhouette en contre-jour dans la première séquence – pourrait être interprétée comme une évocation subliminale du chef guidant la nation, les vedettes sont réunies pour un final dans lequel le défilé martial du début se transforme en une procession de torches illuminant l’avenir, tandis que flotte la dizaine des drapeaux des différents États arabes.

(Une autre version, de moins bonne qualité, de La Grande patrie, mais avec des paroles sous-titrées en anglais.)

La destinée d’un genre perdu pour l’histoire

Une fois refermé le chapitre des grandes heures de l’arabisme, l’opérette semblait vouée à s’éteindre. Et de fait, durant les dernières années du siècle passé, ce genre, sous sa forme épico-nationaliste en tout cas, disparut des écrans, à l’exception d’une expérience sans lendemain, sous le titre Ikhtarnah, baya’nah (« Nous l’avons choisi, nous lui avons fait allégeance » : paroles en arabe ici), à la gloire du président Moubarak et réservé de ce fait à la seule édification des téléspectateurs égyptiens (paroles en arabe, ici). Au sein d’un marché culturel de plus en plus mondialisé, l’opérette allait pourtant retrouver une nouvelle jeunesse, peut-être sous l’influence tardive de ces grands succès planétaires que furent les chansons humanitaires nord-américaines du milieu des années 1985 (avec Bob Geldof et le Band Aid et surtout le collectif USA for Africa et le succès planétaire de We Are the World).

(L’opérette sous Moubarak : l’enregistrement est particulièrement mauvais !)

Portée par les événements de la seconde intifada à partir de septembre 2000, une vidéo, intitulée Al-hulm al-‘arabî (« Le rêve arabe » : paroles avec traduction anglaise ici) allait en effet passer en boucle sur un très grand nombre de chaînes de la région. Associant plus d’une vingtaine d’interprètes de premier plan venus de pratiquement tous les pays Le rêve arabe reprenait la recette des opérettes « historiques » en associant numéros musicaux et extraits d’actualités pour célébrer le projet unitaire. Sur un rythme bien plus rapide que dans les versions des années 1960, conformément à l’évolution des goûts et des possibilités techniques, les images « réelles », qui retracent à grands traits l’histoire récente de la région, alternent avec celles des interprètes filmés en train de se produire sur scène ou encore de travailler en studio à l’instar des chansons réalisées pour les grandes campagnes de charité. Pour l’essentiel, le message se propose de « réveiller le rêve arabe », de retrouver l’unité perdue car, comme le disent les premières lignes du texte, les « générations et générations [à venir], vivront sur nos rêves, et ce que nous disons aujourd’hui compte dans le bilan de nos vies ». Dans ce clip adressé par conséquent aux générations futures, les visages d’enfants, souvent en larmes, sont au cœur d’une scansion qui repose sur l’opposition systématique entre la violence exercée par l’occupant étranger (sioniste) et la souffrance des victimes civiles désarmées. Pas de foules rassemblées, pas d’images d’armées (si ce n’est dans le bref rappel historique du début), peu de portraits de leaders même si celui de Nasser est « évidemment » présent dans les premières séquences. Dans Le rêve arabe, la dimension collective du récit est produite par l’addition des participations individuelles, celle des vedettes (seulement partiellement réunies, sans doute pour des raisons pratiques) mimant celle de chaque individu invité à se lever lui aussi pour que renaisse le rêve arabe. Encadrant la narration, les initiateurs du projet, deux frères égyptiens d’origine palestinienne, sont présents, par l’image et par le son, au tout début du clip et reprennent la parole à travers quelques lignes finales en forme de morale : « La graine a commencé par une vision / et la vision était un rêve / un rêve qui s’est achevé par une réalité palpable. » En d’autres termes, la réalisation de la vidéo se suffit à elle-même en se substituant à tout autre objectif ; sa représentation médiatique fait du rêve – arabe – une réalité.

(On trouve également sur internet une version longue – 41′ – visible ici.)

Bien entendu, lorsque Le rêve arabe est tourné en 1998, ce n’est plus la puissance publique qui commandite une telle œuvre mais un prince saoudien, Al-Walid ibn Talal, à la tête de Rotana, un des plus importants labels musicaux de la région. C’est lui qui aurait financé, pour plus d’un million de dollars, ce remake du rêve nationaliste diffusé dans tous les foyers de la région, sur une échelle plus impressionnante encore qu’au temps du cinéma égyptien grâce au maillage serré des nouvelles chaînes satellitaires construites sur les capitaux privés du Golfe. Les frères Aryân répéteront l’opération, dix ans plus tard, à l’occasion d’un autre clip, nettement plus long, intitulé cette fois Al-damîr al-‘arabî (« La conscience arabe » : paroles, avec traduction en anglais, ici). En dépit d’un casting plus impressionnant encore puisqu’il associe plus d’une centaine de vedettes, les chaînes télévisuelles ne le reprendront pas avec la même unanimité. Sa reprise sur les réseaux sociaux, désormais en pleine expansion, pallie toutefois cette relative faiblesse. Conformément aux lois du genre, La conscience arabe met en scène des stars de la chanson populaire dont les contributions sont accompagnées, après un court préambule historique relativement apaisé, d’une litanie d’images de victimes et de souffrances, tirées des soulèvements palestiniens et des conflits interarabes entre 1998 et 2008. À l’image de la réalisation précédente, le message est moins militant qu’humaniste : « Les gens n’ont plus de cœur, ils ont perdu tout sens de l’honneur, on dirait bien qu’on a oublié un jour que les Arabes étaient frères. » À nouveau également, une intervention finale, adressée aux spectateurs par les réalisateurs, propose une morale sur un mode plus injonctif que précédemment : « Nous devons nous appuyer sur notre conscience pour construire notre rêve arabe. (…) Certes, nous voyons que l’image [de la réalité] est sombre, mais c’est notre faute. »

Les deux réalisations des frères Aryân bénéficient de facilités techniques et obéissent à des canons esthétiques qui n’ont plus grand chose à voir avec les « modèles » nassériens mis en circulation trois voire quatre décennies plus tôt. Néanmoins, la parenté des différents projets autorise à rapprocher des productions qui, les unes comme les autres, ont indéniablement reçu un très grand écho auprès du public. Sous cet angle et bien qu’ils soient articulés fondamentalement sur les mêmes ressources (l’emploi de stars de l’image et du son mettant leur popularité au service du message panarabe), les récits de la « grande nation » ont subi une transformation considérable. L’évolution des styles musicaux, de la marche militaire à la romance, souligne de façon presque caricaturale comment le discours des années 1960, militant et même guerrier, tourné vers l’avenir, confiant dans la mobilisation collective, a pris, au passage du siècle, une tonalité totalement différente, proche de la complainte, adressée à des individus isolés en proie à une accumulation de souffrances et de défaites, pour les enjoindre, par un sursaut de conscience, à s’unir, comme pour sauver ce qui peut encore l’être. Les opérettes des années 1960 étaient tournées vers la réalisation d’un objectif placé au-delà du temps de la performance ; celles des frères Aryân donnent au contraire le sentiment de se suffire à elles-mêmes, comme si l’énonciation du projet valait pour sa réalisation (sur internet, la version initiale de Al-damîr al-‘arabî, déjà relativement longue – 18 minutes – cohabite avec une autre de plus de trois quart d’heure, tournée à Beyrouth en présence des caméras et d’un public dont la présence est comme une validation du projet).

(…)

Épilogue : vie et mort de l’opérette nationaliste

Au temps de la révolution égyptienne, le destin de l’opérette nationaliste sera résumé avec un humour féroce par Bassem Youssef, un ancien chirurgien devenu une des plus grandes stars des médias après le succès sans précédent de ses vidéos satiriques sur YouTube. Alors qu’il fait déjà l’objet de poursuites judiciaires sous l’accusation d’insultes à l’islam et au président Morsi (proche des Frères musulmans et renversé par le coup d’État du général Sissi), Bassem Youssef diffuse en avril 2013, dans son émission El-Barnameg (« Le programme »), une nouvelle version de Al-watan al-akbar. Endossant le rôle du chef d’orchestre tenu naguère par Mohammed Abdel-Wahab, il y dirige un chœur d’interprètes selon une mise en scène et des tenues copiées sur le classique par excellence de la chanson panarabe tourné au début des années 1960. Dès les premières mesures, les millions de téléspectateurs qui suivent, chaque semaine, une émission qui est alors au faîte de sa popularité reconnaissent le thème dont les paroles, mille et une fois entendues, leur reviennent immédiatement à l’esprit : Ma patrie, ma grande patrie, jour après jour ta gloire augmente… Si ce n’est que, dans la version imaginée par Bassem Youssef, la « grande patrie » a été remplacée par un des plus petits États, et aussi un des plus riches, de la région, le Qatar, « le plus jeune des frères » (arabes), celui dont, jour après jour, la fortune grossit, celui qui passe sa vie à investir et à se vanter de sa richesse », etc. La reprise sardonique du thème fétiche de l’opérette nationaliste connaît un succès sans précédent sur les médias sociaux à un moment où se multiplient les accusations contre un détournement des objectifs de la révolution au profit des intérêts des puissances du Golfe, capables de manipuler l’opinion par leur contrôle des médias. Pour la jeunesse qui, partout dans la région, proteste pour un avenir meilleur, les promesses de la « grande nation » jouent, désormais, un air trop connu.

Quelques autres liens…

Au temps des soulèvements arabes de l’année 2011, une autre opérette (commentée dans la version papier de l’article) a été réalisée, avec des financements des Émirats arabes unis. Bokra, sur un thème de Quincy Jones, reprend la recette des opérettes nationalistes, tout en se gardant bien de nommer la « grande patrie arabe » !

The Southern Bathhouse of Antiochia Hippos

By Arleta Kowalewska

The ancient city of Antiochia Hippos, founded upon the crest of Mount Sussita, two kilometers east of the Sea of Galilee, was one of the cities of the Decapolis. As from year 2000, this Israeli national park has been excavated for a month every summer. The ongoing Hippos Excavation Project (from 2012 directed by Michael Eisenberg), of the Zinman Institute of Archaeology, University of Haifa, Israel, has unearthed a substantial part of the city center. For over ten seasons, one of the investigated areas of the site has been the Southern Bathhouse.

Aerial view of the southern slopes of Mount Sussita, with the Southern Bathhouse, and the forum visible above it (© Hippos Excavation Project).

The bathhouse was identified in 2005, during excavations of the fortifications of the southern wall of the city, consequently called the Southern Bathhouse. During the last two excavation seasons (2016 and 2017) the critical mass of data has been reached in order to reconstruct the plan of the bathhouse. The first publication in Hebrew (below) is about to be followed by a more detailed English version, in the meantime presented on the ASOR 2017 Meeting.

Hypocaust excavated in hall V (© Hippos Excavation Project).

The Southern Bathhouse is one of the three bathing complexes discovered in Antiochia Hippos. It was a middle-sized facility (estimated to 1050 m2), craftily constructed and luxurious, in many ways conventional, but in others unique. One of its most peculiar characteristics is the asymmetric plan, a result of adaptation of previously standing constructions and spatial constrain. As to the construction materials and techniques, the same ways as in other bathhouses of the Decapolis can be identified (basalt foundations, limestone ashlar walls and vaults, slab-made tubuli etc.).

The Southern Bathhouse functioned between the 2nd and the beginning of the 4th cent. AD, so it is one of the few bathhouses of the region that are not used into the Byzantine period.

Plan of the area with excavated halls of the bathhouse indicated (© Hippos Excavation Project).

References:

Choc et effroi dans les médias arabe (3/3) : le temps des « arrêts de rigueur »

 

Personne ne semble vouloir s’inquiéter outre mesure du fait que quelques-unes des plus grosses fortunes arabes sont retenues, pratiquement depuis un mois, dans un hôtel de luxe à Riyad. Il y a eu quelques libérations au compte-goutte et contre de très fortes compensations (1 milliard de dollars pour le prince Mutaib – ou encore Muteb) mais la majorité des « prévenus » (au moins deux cents, car il n’existe pas de liste officielle) reste de plus en plus à l’ombre puisque les fenêtres de leurs suites ont même été récemment obturées (d’après une information retwittée par Mujtahid) pour éviter de malheureux accidents dûs à ces longues vacances forcées.

En attendant, les grandes manœuvres médiatiques annoncées dans les billets précédents se précisent. Comme on pouvait s’y attendre, Dawood al-Shiryân (داوود الشريان ), le journaliste vedette de la chaîne saoudienne MBC, a quitté son ancien employeur (qui fait partie des personnes qu’on garde au frais) et s’est vu confier le conglomérat des médias officiels du Royaume, appelés à se renforcer (les médias, pas forcément le Royaume). Comme prévu également, la détention prolongée n’arrange pas les affaires d’al-Walid ben Talal (الوليد بن طلال ). Le prince milliardaire est toujours séquestré mais il a quand même déjà perdu pas mal d’argent avant même d’avoir payé sa rançon sa « transaction » puisqu’une bonne partie de ses actions ont sévérement chuté (celles dans le groupe Accor par exemple). Apparemment, il commence également à vendre, deux hôtels de luxe à Beyrouth, même si les raisons de cette décision ne sont pas encore très claires. Rotana, la société de production qu’il a créée en 1982, ne va pas très bien non plus, mais depuis pas mal d’années déjà. Toutefois, il se dit de plus en plus ouvertement depuis quelques jours qu’il n’en est plus tout à fait le propriétaire même si, officiellement, rien n’est fait. Comme il faut bien gérer les affaires en dépit de l’absence du boss, on lui a trouvé un remplaçant, un certain Turki Al Shaykh (تركي آل الشيخ : sans trait d’union après le « al », c’est beaucoup plus chic car ce n’est pas l’article mais signe d’appartenance à une grande famille). Cet ami proche du régent, le célèbre MbS dont il est une sorte de ministre sans portefeuille précis, veille sur les destinées du sport dans le Royaume. C’est également un « poète et ami de l’art ». À ce titre sans doute, il a composé récemment 3allim Qatar, une attaque en règle contre l’émirat du Qatar et son souverain, interprété par un all stars du Golfe (des interprètes sous contrat chez Rotana !) dont on a déjà parlé dans un billet de septembre dernier. Cet homme qui semble donc présider désormais aux destinées de Rotana est certainement bien placé pour une telle fonction où il pourra cultiver son goût pour les vedettes, puisqu’on a parlé il y a quelque temps (pas trop car les imprudents ont été sanctionnés) de son mariage secret avec une chanteuse à succès, l’Égyptienne Amal Maher (آمال ماهر).

Un autre dossier, tout aussi important pour les évolutions à venir dans le secteur des médias, est également à l’ordre du jour, celui de la publicité. Depuis la fin des années 1990, c’est une société libanaise, Choueiri Group, qui se taille la part du lion sur un marché qui brasse des milliards de dollars. À ce titre, outre le fait qu’elle fait de très bonnes affaires, elle joue au sein du système régional un rôle considérable, par sa connaissance des audiences réelles, et même par sa capacité à déterminer les projets, viables ou non en fonction des recettes de la pub. Lié à la chaîne libanaise LBC, héritière de la guerre civile libanaise et pionnière sur le marché arabe, le Choueiri Group a réussi au fil des années à signer des contrats d’exclusivité avec quelques-unes des chaînes les plus importantes : Al-Jazeera un temps, Dubai TV et surtout la MBC. Inévitablement, les graves problèmes que connaît cette dernière se répercutent sur la santé d’un groupe qui a déjà perdu des contrats importants en Égypte et qui subit, comme le reste de la profession, les conséquences du marasme économique régional sur les budgets publicitaires. Si l’on ajoute à cela que l’actuel homme fort des médias saoudiens, Dawood al-Shiryân, cultive une animosité toute spéciale à l’encontre des Libanais, suspects d’avoir outrageusement « tiré le lait » (comme on dit en arabe) des ressources du Golfe, on comprend combien les rois de la pub dans la région ont raison de se faire quelques soucis. D’ailleurs, selon un article remarquablement informé dans Al-Akhbar, on en est arrivé au stade où les plus hauts responsables de Choueiri Group, non seulement ne remettent plus les pieds en Arabie saoudite de peur de ne plus pouvoir quitter leur hôtel (tout le monde n’a pas les relations de Saad Hariri !), mais préfèrent également éviter pour l’instant de les mettre aux Émirats arabes unis dont la justice fonctionne en parfaite intelligence avec celle du Royaume voisin…

Encore quelques semaines de ce régime « aux arrêts de rigueur » et les affaires – déjà fort moyennes depuis que la crise avec le Qatar en juin dernier est venue s’ajouter à une conjoncture économique très médiocre – vont devenir carrément catastrophiques.

Pour les lecteurs qui ont eu la patience d’aller jusqu’au bout de ce billet, une vidéo de promotion du Choueiri Group :

Choc et effroi dans les médias arabes (2/2) : le tour des Saoudiens

Trois semaines après les premières arrestations en Arabie saoudite dans le cadre de « la lutte contre la corruption », comment évaluer, au-delà du cas libanais évoqué dans le billet précédent, les conséquences de ce coup de force sur le paysage médiatique du Golfe ?

Au contraire de ce qui est souvent évoqué, la rafle princière n’est pas venue comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Les ambitions de MbS dans ce domaine étaient connues depuis longtemps, une certitude qu’est venue renforcer encore la crise avec le Qatar depuis le début du mois de juin dernier, crise dans laquelle les Saoudiens et leurs alliés (principalement les Émirats) ont décidé de faire de la chaîne Al-Jazeera un enjeu important. De ce point de vue, la « drôle de guerre » continue sans désarmer : après le départ, certainement loin d’être toujours souhaité, de quelques vedettes du petit écran sommées de choisir entre leur job à Qatar et le soutien à la politique de leur pays d’origine, le petit jeu consistant à bloquer ce qui est aujourd’hui le premier atout médiatique du Qatar, à savoir la chaîne beIN Sports (et non pas la chaîne Al-Jazeera), n’a pas cessé un seul moment. Par exemple, il y a eu récemment les plaintes officielles de Doha contre une chaîne piratant leurs émissions depuis le territoire des Émirats sous le nom explicitement provocateur de beoutQ (Q pour Qatar bien entendu, et be out pour se moquer de beIN). De façon plus subtile, la chaîne qatarie a riposté en annonçant un élargissement de son offre qui comportera désormais un canal dédié aux feuilletons où figureront en bonne place les productions… syriennes (quasi exclues, depuis la tentative de renversement de Bachar El-Assad en 2011, des chaînes de ses rivaux)  !!!

Deux démissions importantes sur le plan local sont également intervenues ces jours derniers, ce qui donne à penser que le coup de force de l’héritier du trône sera prolongé sur le terrain médiatique par des réaménagements, et même peut-être des bouleversements. La première démission est celle de Nabil al-Khatib (نبيل الخطيب) directeur de l’information sur Al-Arabiya, qui abandonne la chaîne où il travaillait depuis 2003. Même si l’information est démentie par les intéressés, il se dit, dans les milieux spécialisés, que c’est pour rejoindre Sky News, la rivale, installée à Dubaï et que ce « transfert » d’une star du métier fait partie d’un plan de « saoudisation » des médias. La seconde démission, plus spectaculaire encore, concerne Dawood al-Shiryân (داوود الشريان ), le très célèbre journaliste de la chaîne MBC où il a animé, depuis plus d’une décennie, une des meilleures émissions d’information de la région, intitulée « Le Huit » (Al-thâmina, sous-entendu « heures »). En pleurs (presque une habitude apparemment puisque c’est ainsi qu’on l’avait déjà rencontré dans ces chroniques), il a fait ses adieux aux auditeurs en leur disant seulement qu’il était appelé à d’autres fonctions. Là encore, il se raconte dans le métier qu’il se verrait confier la direction de la Saudi Broadcasting Corporation, organisme gouvernemental qui regroupe une vingtaine de radios et télévisions (notamment religieuses).

Annoncée alors que son ancien patron reste « immobilisé » dans les salons du Ritz Carlton de Riyadh, la nouvelle n’est pas vraiment passée inaperçue d’autant plus que ledit Dawood al-Shiryân s’est récemment fait remarquer pour une émission particulièrement dévastatrice envers Saad Hariri au sujet du sort réservé aux employés de la société Oger en Arabie saoudite, en panne de salaire depuis des mois… Hérault avant l’heure de ce qui s’appelle désormais « la lutte contre la corruption » en Arabie saoudite, Dawood al-Sharyan pourrait bien se retrouver à diriger nombre de ses anciens collègues puisqu’on évoque de plus en plus la possibilité d’une fusion (qui serait plutôt une absorption en fait) entre son ancienne chaîne, la MBC, et le conglomérat des médias officiels. Fort symboliquement, les médias saoudiens seraient dès lors, dans leur totalité ou presque, entre les seules mains d’un prince hériter devenu, de fait, le régent du Royaume.