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La Turquie sortira-t-elle du cercle vicieux des élections anticipées ?

cercle vicieux électoral1Le 29 octobre 2015, à quelques jours des législatives anticipées du 1er novembre, la Turquie a célébré le 92e anniversaire de la fondation de la République, dans une atmosphère particulièrement lourde. Une campagne électorale désormais sans grande passion brûle ses derniers feux, alors même que les enjeux du scrutin sont considérables. Dimanche, les Turcs aimeraient bien sortir du mauvais rêve qu’ils vivent depuis l’été. Mais ils ne sont pas sûrs d’y parvenir…

Tous les sondages réalisés jusqu’à présent indiquent certes qu’il y a de fortes chances pour que les résultats du 1er novembre ne soient pas très éloignés de ceux enregistrés, lors des précédentes élections du 7 juin, et que la volonté de changement qui s’était manifestée, à cette occasion, se confirmera. Mais, quelle que soit l’issue finale du vote, il faut garder en tête que ce pays connaît des tensions redoutables qu’il ne sera pas facile de maîtriser et qu’il vit désormais dans un contexte régional très perturbé par l’entrée en lice de la Russie dans la crise syrienne.

L’AKP a la recherche d’un sursaut électoral

Au cours de cette ultime semaine de campagne, l’AKP a voulu croire en ses chances de rebondir. Se disant que retrouver une majorité absolue de 276 sièges n’était peut-être pas un objectif aussi irréaliste qu’il n’y paraît à première vue, surtout quand on en a déjà 258, le parti au pouvoir a donc concentré ses efforts sur les 40 départements où il pense être en mesure d’améliorer son score de juin. Une poussée de 2 à 3% au niveau national, affectant des départements où des gains de sièges sont possibles, permettra peut-être de taquiner lacercle vicieux électoral2 majorité absolue. Et le cas échéant, même si le seuil fatidique n’était pas atteint, des rumeurs ont suggéré qu’on pourrait alors espérer retourner quelques députés incertains pour que le compte soit finalement bon. Le vice-premier ministre, Numan Kurtulmuş, s’est même dit convaincu, le 26 octobre dernier, que son parti pourrait gagner près de 7%, en voyant revenir à lui un nombre important de ses anciens électeurs, «à la recherche d’une stabilité politique rétablie et d’un gouvernement fort». Pour sa part, lors d’un meeting à Yenikapı (Istanbul), le 25 octobre, Ahmet Davutoğlu a appelé ses partisans à lui redonner une majorité absolue en s’écriant : «Ne me laissez pas à nouveau aux mains de Devlet Bahçeli et de Kemal Kılıçdaroğlu.» Pour échapper à la négociation d’une coalition avec les leaders de l’opposition, le premier ministre n’est d’ailleurs plus à une promesse de campagne près. À Şanlıurfa, le 22 octobre, il n’a pas hésité à promettre une subvention de 100 000 LT aux jeunes qui souhaitent créer une entreprise, mais aussi à leur proposer les services de son parti, si leur famille peine à leur trouver une épouse ! Les partis politiques sont, comme l’on sait, de grandes familles, de là à devenir des agences matrimoniales… La députée du CHP, Selin Sayek Böke, n’a pas manqué, en tout cas, de s’interroger sur les prolongements concrets qu’auraient de telles propositions…

L’opposition à l’offensive

Face à ces derniers développements prosaïques de la campagne de l’AKP, le CHP a préféré maintenir une argumentation qui a déjà fait ses preuves, et qui vise à faire ressortir la difficulté rencontrée par le parti au cercle vicieux électoral3pouvoir pour gérer la situation présente, tant dans ses dimensions domestiques qu’internationales. Ainsi pour son leader, Kemal Kılıçdaroğlu l’intensification des opérations contre les réseaux djihadistes, que l’on observe actuellement en Turquie, ne doit pas faire oublier que la présence de ceux-ci, sur le territoire national, est le résultat de la politique trop laxiste, menée au cours des dernières années. Kılıçdaroğlu a aussi saisi l’opportunité de la récente et spectaculaire visite de Bachar el Assad à Moscou, pour affirmer qu’elle reflétait l’échec de la politique syrienne suivie par le gouvernement depuis 2011, tout en dénonçant l’attitude, trop conciliante à son goût, du gouvernement face aux demandes formulées par l’Union européenne dans le cadre de la crise des réfugiés. La proposition d’Angela Merkel de relancer la candidature turque, si Ankara parvient à contenir les flux migratoires, a vu le leader kémaliste accuser le gouvernement de se laisser littéralement soudoyer par les Européens. Ahmet Davutoğlu avait pourtant dit sa volonté de ne pas voir son pays transformé en «camp de concentration» et Recep Tayyip Erdoğan n’avait pas manqué de dénoncer, en l’occurrence, l’égoïsme des Occidentaux. Pourtant, en tant que dirigeants en exercice, ils ont bien été obligés de recevoir et d’écouter leurs homologues européens. Ceci a permis au leader kémaliste de s’engouffrer dans la brèche, et d’être relayé par d’autres institutions critiques à l’égard du gouvernement comme la TÜSIAD, qui en dépit de son orientation traditionnellement pro-occidentale, a fortement critiqué l’attitude des responsables européens, encercle vicieux électoral4 demandant au gouvernement de ne pas accepter que la Turquie devienne «une zone tampon pour les réfugiés» ou pire le véritable «concierge» des flux migratoires entre Orient et Occident…

Face au ton offensif de l’opposition, il est frappant de voir que l’AKP s’est le plus souvent retrouvé en position défensive, en étant finalement obligé de réagir, lorsque les critiques qui lui étaient adressées touchaient à des points sensibles. Ainsi, suite à une déclaration du leader kémaliste s’en prenant à nouveau à son palais présidentiel, Recep Tayyip Erdoğan a du laborieusement expliquer que le Külliye était devenu un «symbole de la République», fustigeant «ceux qui, par le passé, avaient toléré que les fonctions présidentielles soient occupées par des putschistes, et qui, aujourd’hui, ne supportent pas qu’elles soient exercées par quelqu’un qui provient directement du vote de la nation.» Sans doute échaudé par son expérience des précédentes législatives, le président a dans l’ensemble été plus en retrait cette fois-ci. Mais, du fait de la polarisation existant dans le pays et de son goût personnel légendaire pour les joutes électorales, il n’a pu résister à la tentation de descendre à nouveau dans l’arène et de polémiquer, en particulier, à plusieurs reprises avec Selahattin Demirtaş. Ainsi, souvent attaqué par le leader kurde, et n’y tenant manifestement plus, il a accusé, le 28 octobre, le HDP d’être en fait conseillé par l’équipe de campagne de Barack Obama dans la conduite d’un dénigrement de sa personne, que le parti kurde aurait érigé en stratégie électorale…

Quelles perspectives politiques après les élections ?

Les tensions de cette fin de campagne montrent que, quel que soit le résultat de dimanche, la Turquie ne sera pas simple à gouverner. La mise sous contrôle judiciaire de Koza İpek qui, le 28 octobre, a amené les forces de police à investir de force le siège de ce groupe médiatique güleniste et à y éteindre, cercle vicieux électoral5séance tenante, deux chaines de télévision, n’est pas faite pour ramener la sérénité. L’incident ravive de multiples sujets de controverses, qui ont ébranlé la Turquie, au cours des deux dernières années : situation incertaine des médias et pressions sur les journalistes, affrontements du pouvoir avec ses anciens alliés gülenistes, postures autoritaires du régime… Même si l’AKP retrouvait dimanche sa majorité absolue, pourrait-il reprendre, comme si de rien était, sa marche interrompue vers la présidentialisation, au risque de déchainer encore plus des tensions déjà exacerbées dans la société turque ?

Toutefois, si le parti d’Ahmet Davutoğlu échoue à nouveau dans sa quête de majorité absolue, la constitution d’un gouvernement de coalition sera sans doute une épreuve tout aussi difficile à affronter que pendant l’été. Les lignes des forces politiques concernées n’ont en effet guère varié depuis. Certes, le MHP a fait savoir qu’il était prêt à gouverner avec l’AKP et le CHP, dans l’espoir d’atténuer l’image négative résultant de l’intransigeance qui avait été la sienne, lors des négociations de juillet-août derniers. Mais il est probable que, si les résultats de novembre sont proches de ceux de juin, les forces d’opposition se retrouveront dans une position de force et qu’elles s’accorderont au moins sur un point : renvoyer le chef de l’Etat à un rôle modeste de président parlementaire. L’enjeu de cette élection dépasse donc à nouveau très largement celui de la composition du parlement, car il concerne directement l’avenir politique de Recep Tayyip Erdoğan.

C’est pourquoi, s’il n’y a pas de majorité au soir du 1er novembre, on peut craindre que le parti au pouvoir et son leader ne soient à nouveau tentés par une autre voie que celle de la coalition. Mehmet Ali Şahin, ancien président de l’assemblée et ancien ministre de l’AKP, a d’ailleurs laissé entendre qu’une telle situation appellerait inéluctablement la tenue de nouvelles législatives anticipées. Dans une telle hypothèse, il est à craindre que cette incertitude électorale permanente, érigée au rang de mode de vie politique, inscrive la gouvernance intérimaire de la Turquie dans la durée, tandis que la présidence tentera d’en profiter pour s’assurer une présence dominante dans le système. Compte tenu du contextecercle vicieux électoral6 d’instabilité qui prévaut actuellement, ce scénario interlope, que nous avons finalement déjà vécu depuis le mois de juin, risque d’être aussi celui de tous les dangers.

Car ce pays a besoin au contraire de sortir des ambiguïtés, et de guérir du traumatisme qu’a constitué l’attentat de la gare d’Ankara. Cela ne peut se faire que si la lutte engagée, ces derniers jours, contre la présence de réseaux de l’Etat islamique en Turquie, se poursuit et s’accompagne d’une prolongation du cessez-le-feu avec le PKK, voire carrément d’une reprise du processus de paix. Cette voie de la raison ne sera pas simple à faire triompher, car toutes les forces politiques, qui peuvent être potentiellement mobilisées pour la constitution d’un gouvernement de coalition, ne sont pas prêtes à y adhérer. Non seulement le MHP ne souhaite pas gouverner avec le HDP mais, si jamais il participe à un gouvernement de coalition, il entend bien imposer un abandon définitif du processus de paix avec les Kurdes. Quant à l’AKP, au moment où enfin son gouvernement s’attaque de façon significative aux réseaux djihadistes établis notamment dans le sud-est du pays, on est étonné de voir qu’il s’en prend aussi, pour la première fois, de façon véhémente, aux Kurdes syriens. Le 28 octobre, le premier ministre a, en effet, révélé que deux accrochages avaient opposé les forces armées turques à celles du PYD, rappelant à l’intention de ce dernier que son passage sur la rive occidentale de l’Euphrate constituait «une ligne rouge à ne pas franchir».

 

La question kurde et la crise syrienne plus que jamais à l’ordre du jour

Au-delà de préoccupations d’ordre intérieur, on peut estimer que cette déclaration découle surtout de la cercle vicieux électoral7nouvelle donne introduite par la présence russe en Syrie. Ce changement de configuration stratégique profite en effet aux Kurdes syriens, soutenus non seulement par Washington qui leur fournit désormais des armes sans passer par le territoire turc, mais aussi par Moscou, qui vient de leur proposer d’ouvrir une représentation en Russie. Plus que jamais la Turquie se retrouve donc isolée sur son flanc sud où est en train de se structurer un axe revigoré par l’intervention russe, allant du régime syrien soutenu par le Hezbollah à l’Iran, et associant de façon encore incertaine le gouvernement chiite irakien. Mais arguant qu’ils sont devenus un acteur plus efficace que les Américains dans la lutte contre le djihadisme, les Russes, qui lui fournissent déjà des armes, ont entrepris de séduire et de gagner à leur cause le régime de Bagdad. Quant aux Kurdes… En Irak, ils sont a priori acquis aux Occidentaux et aux Turcs, mais il ne faut pas oublier qu’ils ont pu apprécier également, l’an passé, l’efficacité militaire de leurs nouveaux alliés iraniens, lors de l’offensive de Daech, qui avait failli faire tomber leur capitale, Erbil. En Syrie, au Rojava, ils sont encore plus partagés dans leurs influences. Certes, ils ont gagné le soutien des Occidentaux, en résistant victorieusement à l’Etat islamique en 2014 mais, mouvement de libération marxiste à l’origine, le PYD a toujours gardé un lien avec Moscou, qui remonte à l’époque soviétique et qui ne demande qu’à être ravivé dans le contexte actuel. C’est la raison pour laquelle, sans doute, on a pu observer que la sympathie américaine à l’égard des Kurdes syriens s’est accrue, au cours des dernières semaines. Le département d’Etat a fait savoir, en septembre, qu’il ne considérait pas (plus) les YPG (la branche armée du PYD), comme un mouvement terroriste, et qu’il appréciait leur efficacité face à l’Etat islamique.

Le moins que l’on puisse dire c’est que cette reconfiguration stratégique et son enjeu kurde inquiète au plus haut point le gouvernement turc, au moment même où il n’est pas dans les meilleurs termes avec ses alliés occidentaux, déçus par son engagement à reculons dans la coalition contre Daech, depuis le mois de juillet dernier. Parlant sur la chaine de télévision Kanal 24, le 28 octobre, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas hésité à dire que la Turquie frapperait le PYD, s’il cherchait à s’établir sur la rive occidentale de l’Euphrate. Il s’est aussi inquiété de la prise de contrôle, par le PYD, de Tel Abyad, une ville arabe, située en territoire syrien, en face du poste frontière turc d’Akçakale. Le président turc redoute en effet que le mouvement kurde n’achève de réunir ses territoires orientaux fortement élargis depuis sa contre-offensive victorieuse contre Daech, aux territoires les plus occidentaux du Rojava, ce qui aurait pour effet de doter la Turquie d’une frontière méridionale kurde de 700 km auquel s’ajouterait une frontière avec l’Irak, désormais exclusivement kurde de 352 km. Ahmet Davutoğlu a, pour sa part, expliqué que la Turquie ne laisserait pas s’installer sur ses frontières «des forces hostilescercle vicieux électoral8 quelles qu’elles soient», ce qui a provoqué une nouvelle polémique avec Selahattin Demirtaş, surpris que le premier ministre puisse percevoir comme une menace «des Kurdes syriens qui n’ont cessé de tendre une main de fraternité et de paix à la Turquie».

Il est difficile de savoir aujourd’hui comment les électeurs perçoivent cette nouvelle donne stratégique kurde sur la frontière turco-syrienne, et si celle-ci influera le vote de dimanche. Toutefois, on peut rappeler qu’en juillet dernier, un sondage de l’Institut Metropoll avait montré que les Turcs estimaient que Daech constituait une menace beaucoup plus importante que le PYD. Et s’ils semblaient en revanche plus partagés, quant à savoir si le nord de la Syrie devait être ou non contrôlé par le PYD, en revanche, ils étaient fortement hostiles à toute intervention de l’armée turque en Syrie. L’inquiétude suscitée par la crise syrienne et la peur d’être pris dans un engrenage n’a depuis cessé de croître. S’il y a une différence entre le vote de juin et celui de novembre, elle est bien là, et il est probable que cela pèsera, dans un sens ou dans l’autre, au moment du choix ultime.

JM

La Turquie frappée par l’attentat le plus meurtrier de son histoire

Gare Ankara1Deux bombes ont explosé, le 10 octobre au matin, peu après 10 heures, devant la gare centrale à Ankara, où une manifestation «pour la paix», protestant contre la reprise des affrontements entre les forces de sécurité et le PKK, était en train de se rassembler, à l’appel d’associations et de syndicats (KESK, DISK, TTB, TMMOB…). Une forte participation du HDP était aussi attendue. Le dernier bilan officiel fait état de plus de 95 morts et de près de 250 blessés, certains d’entre eux étant dans un état désespéré. Les autorités turques et une série de témoignages évoquent un attentat-suicide, qui aurait été réalisé par deux personnes. Mais cette hypothèse, plausible, doit encore être confirmée par l’enquête.

Le 11 octobre, des manifestations en hommage aux victimes se sont tenues à Ankara, dans plusieurs villes de Turquie ainsi que dans un certain nombre de villes européennes. Initiées par les organisateurs de la manifestation frappée la veille, elles ont le plus souvent mis en cause le gouvernement, l’accusant de négligence, voire de complicité. Ce drame frappe la Turquie 20 jours avant les élections anticipées du 1er novembre, dégradant encore un climat politique passablement tendu (cf. notre édition du 12 septembre 2015).

Trois jours de deuil national

L’attentat de la gare d’Ankara est à ce jour le plus meurtrier qu’ait connu la Turquie, dépassant largement par sa violence et son bilan, les actes du même genre, commis au cours des deux dernières décennies dans ce pays, en particulier : le double attentat-suicide d’Istanbul des 15 et 20 novembre 2003 (57 morts) conduit par les membres d’un groupuscule turc proche d’Al Qaeda (jugés et condamnés) ; l’attentat de Reyhanlı (notre édition du 15 mai 2013), sur la frontière turco-syrienne, le 11 mai 2013 (52 morts), dont les auteurs n’ont pas été identifiés (les suspicions s’étant principalement portées sur les services de Bachar el-Assad, les organisations djihadistes syriennes et les Acilciler, une organisation turque marxiste instrumentalisée par le régime syrien) ; et l’attentat-suicide de Suruç (cf. Article Jean-François Pérouse du 23 juillet 2015)  du 20 juillet 2015 (33 morts), dont la responsabilité n’a pas été officiellement établie, mais pour lequel de fortes présomptions pèsent sur des milieux proches de l’Etat islamique.Gare Ankara2 Par ailleurs, on se souvient qu’une double explosion s’était produite, à Diyarbakır, le 5 juin 2015, deux jours avant les précédentes élections législatives, lors d’un meeting électoral du HDP, faisant 4 morts et de nombreux blessés.

Réagissant à ce qui s’est passé à Ankara, le premier ministre, Ahmet Davutoğlu, a décrété un deuil national de 3 jours, en hommage aux victimes, mais également dédié aux membres des forces de sécurité turques qui ont péri depuis la reprise des violences dans le sud-est, en juillet dernier. Quant aux auteurs possibles de l’attentat, le chef du gouvernement turc a estimé que, seules certaines organisations avaient la capacité de conduire une telle opération, évoquant explicitement les djihadistes de l’Etat islamique, le PPK, mais aussi le DHKP-C (un groupe d’extrême-gauche radical, auteur de plusieurs attaques, de moindre envergure, notamment contre les représentations américaines, la justice ou la police turques) et le MLKP (un groupe marxiste-léniniste, moins influent que le DHKP-C).

Un appel à l’union nationale diversement accueilli

Le HDP a, quant à lui, pointé du doigt l’Etat islamique, en observant que le mode opératoire des attentats de Diyarbakır et de Suruç était proche de celui de l’attentat d’Ankara. C’est aussi une double explosion qui avait frappé le meeting électoral du HDP à Diyarbakır, en juin dernier. Par ailleurs, le matériel utilisé à Ankara (une sorte de bombe à fragmentation, composée de TNT et de billes de métal) serait apparemment similaire à celui utilisé précédemment à Suruç. Mais le co-leader du parti kurde, Selahattin Demirtaş a également évoqué une responsabilité du gouvernement, parlant notamment «d’un Etat meurtrier qui s’est transformé en mafia». Le gouvernement a rejeté ces accusations et s’est dit prêt à diligenter une enquête. Mais dans la mesure où l’Etat islamique apparaît comme l’un des auteurs présumés de l’attentat, la position du gouvernement ne peut qu’être inconfortable, car de nouveau sont évoqués la témérité de sa politique syrienne et les liens ambigus qu’il a entretenus avec les organisations djihadistes. C’est la raison pour laquelle, Ahmet Davutoğlu, après avoir qualifié l’attentat «de crime contre l’humanité», s’est employé à sortir de l’ornière, en appelant à l’unité nationale et en estimant qu’était visé en l’occurrence, non «un groupe en particulier ou les citoyens qui participaient à la manifestation», mais le peuple dans son ensemble. Dans un esprit de rassemblement, il a souhaité rencontrer les responsables des principaux partis politiques. Cette initiative a cependant tourné court. Après avoir exclu de ces rencontres le HDP, en raison des accusations formulées par Selahattin Demirtaş à l’encontre de son gouvernement, Ahmet Davutoğlu a en effet essuyé un refus des nationalistes du MHP. Seul Kemal Kılıçdaroğlu a répondu favorablement à son invitation, non sans avoir souligné que l’implication excessive du gouvernement de Gare Ankara3l’AKP au Moyen-Orient était en train d’avoir des effets collatéraux terribles. En outre, à l’issue de la rencontre qu’il a eue avec le premier ministre, le leader kémaliste a regretté que le HDP n’ait pas été invité comme lui et déclaré qu’il avait réclamé la démission du ministre de l’Intérieur et celle du ministre de la justice, parce qu’ils auraient pêché par négligence dans l’encadrement d’une manifestation autorisée.

La responsabilité du ministère de l’Intérieur a été évoquée, le jour même de l’attentat, provoquant des appels à la démission du ministre que ce dernier a toutefois exclu, en justifiant l’action de ses services. Le leader du CHP a donc repris à son compte ces critiques, en soulignant que les mesures de sécurité (installation de check-points et organisation de fouilles) ont avant tout concerné la place Sıhhiye sur laquelle devait se tenir la manifestation, mais pas son point de rassemblement préalable où l’attentat s’est produit. Une certaine confusion a de surcroît régné peu après l’attentat. La police a tiré en l’air pour disperser la foule et isoler le lieu de la double explosion, ce qui a provoqué une réaction hostile des manifestants. D’autres témoignages soulignent que les explosions se sont produites à l’endroit où les militants du HDP étaient en train de converger.

Un effet limité de la violence sur le résultat des prochaines élections ?

Cet attentat intervient 20 jours avant les élections anticipées du 1er novembre, conséquence de l’incapacité à constituer un gouvernement de coalition à l’issue des élections législatives du 7 juin. Il s’inscrit dans le contexte d’instabilité qui prévaut en Turquie depuis l’attentat de Suruç du 20 juillet dernier, et la reprise consécutive des confrontations armées avec le PKK dans le sud-est du pays. Mais, au cours des dernières semaines, notamment à partir du mois de septembre, on a pu aussi observer que la violence a eu tendance à se développer et à se diversifier dans ce pays avec : l’apparition de zones kurdes d’insurrection soumises pendant plusieurs jours à un couvre-feu (comme Cizre) ; la survenance de manifestations nationalistes suivies de violences urbaines frappant principalement les permanences du HDP ; enfin, les attaques répétées et multiformes contre le journal Hürriyet par des militants de l’AKP, (ceux qui ont récemment agressé l’éditorialiste, Ahmet Hakan, ayant été exclus du parti).

L’attentat aveugle de la gare d’Ankara constitue toutefois le franchissement d’un nouveau seuil dans ce recours à la violence. Fait pour tuer, il vise manifestement à créer un climat de terreur. Beaucoup de gens au cours des dernières semaines ont eu tendance à user de la violence, mais qui a décidé d’entrer, le 10 octobre, dans cette logique délibérée de la déstabilisation ? Il est probable qu’on aura du mal à répondre à cetteGare Ankara4 question et l’incertitude qui entoure cet attentat ne fait qu’accroître l’inquiétude qui prévaut et qui va empreindre aussi le déroulement du scrutin du 1er novembre.

A cela s’ajoutent les derniers développements de la crise syrienne et l’implication de plus en plus forte de la Russie aux côtés du régime de Bachar el Assad. Les frappes russes en Syrie, les violations de l’espace aérien turc au cours des derniers jours, l’usage de missiles tirés à partir de navires croisant sur la mer Caspienne et le nouvel afflux de réfugiés que ces opérations risquent de provoquer, sont autant de sujet d’inquiétude pour une opinion publique turque qui redoute d’être entrainée à son corps défendant dans un conflit redoutable. Cette situation géopolitique quelque peu angoissante, comme les violences survenues depuis l’été dernier n’ont pourtant pas ébranlé les convictions des électeurs turcs. La plupart des sondages ont annoncé jusqu’à présent invariablement un résultat proche de celui des élections du 7 juin. Et il ne semble pas que l’attentat de la gare d’Ankara doive en l’occurrence véritablement changer la donne…

JM