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Esquisse de géographie électorale des résultats du référendum du 16 avril 2017 dans le département d’Istanbul

Nonobstant les conditions inégales de la campagne et les circonstances discutées1 dans lesquelles le scrutin du 16 avril 2017 s’est déroulé, on peut esquisser une première analyse des résultats provisoires pour le département d’Istanbul sur la base d’une carte originale principale (merci à Pascal Lebouteiller), ainsi qu’à partir d’une comparaison avec les résultats de l’élection présidentielle d’août 2014 et avec ceux des élections législatives de juin et novembre 2015.

Une géographie très (de plus en plus) contrastée

Pascal Lebouteiller, 2017

En premier lieu, si l’on s’en tient aux résultats à l’échelle du département dans son ensemble (qui comprend 39 arrondissements) on constate que le « Non » l’emporte à Istanbul avec 51,35 % des suffrages exprimés. Contrairement à ce qui a été dit un peu vite, ce résultat signe d’un essoufflement de l’AKP à Istanbul n’est pas sans précédent récent puisqu’aux élections présidentielles d’août 2014 le candidat Erdoğan n’avait recueilli que 49,83 % des votes et que donc, à cette date déjà, Istanbul s’était distingué par une performance inférieure à la moyenne du pays (51,8 %). Rappelons en outre que lors des élections législatives du 1er novembre 2015 – où certes la palette des options offertes aux électeurs était plus large – l’AKP avait obtenu 47,45 % dans la première circonscription d’Istanbul, 48,07 % dans la deuxième et 51,34 dans la troisième2.

Quoi qu’il en soit, la carte des résultats d’avril 2017 par arrondissement montre une polarisation spatiale confirmée des comportements électoraux à Istanbul (comme dans le reste de la Turquie, d’ailleurs), qui se traduit par une opposition nette entre des arrondissements qui consolident d’une élection à l’autre leur profil (voire leur identité assumée) de bastion opposé à l’AKP et des arrondissements résolument acquis à l’AKP. Autrement dit, d’un côté les arrondissements en marron foncé (pour reprendre les couleurs des bulletins de vote) – avec en tête Beşiktaş, Bakırköy, Şişli, les Îles-aux-Princes (Adalar) et Kadıköy ; voir tab.1 – et, de l’autre, les arrondissements en blanc – avec en tête Sultanbeyli, Arnavutköy, Esenler et Sultangazi ; voir tab.2). Cette polarisation politique recoupe une polarisation socio-économique. En effet, les arrondissements qui ont voté en grande majorité « non » sont aussi les arrondissements les plus riches, les plus âgés et ceux où la taille moyenne des ménages est la plus faible. À l’inverse, les arrondissements qui ont voté pour le OUI à plus de 60 % sont des arrondissements « jeunes3 » où le nombre de personnes par ménage est deux fois plus élevé que dans les arrondissements champions du NON, où le niveau moyen d’étude est le plus bas et où les valeurs (rayiç bedeli) qui servent de référence au calcul de l’impôt foncier sont beaucoup plus faibles.

Tab. 1 : Les arrondissements résolument opposés à l’AKP (2014/2017)

Arrondissement “NON”-04 2017 ERDOĞAN-08 2014 “OUI”-04

2017

Adalar (Îles) 73,66 29,3 26,34
Kadıköy 79,9 22,4 20,1
Beşiktaş 82,63 32,5 17,37
Bakırköy 77,4 24,9 22,6
Silivri 59,53 40,33 40,47
Şişli 70,96 32,9 29,04
Ataşehir 56,97 49,1 43,03

Tab. 2 : Les 9 arrondissements « incontestés » de l’AKP (08 2014/04 2017)

Arrondissements “NON”-04 2017 ERDOĞAN-08 2014 “OUI”-04 2017
Sultanbeyli 29,4 69,56 70,05
Esenler 33,57 66,54 66,43
Arnavutköy 33,31 65,09 66,69
Sultangazi 38,37 61,42 61,63
Bağcılar 38,93 60,59 61,07
Gaziosmanpaşa 43,04 58,99 56,96
Kağıthane 45,89 56,53 54,11
Pendik 42,65 58,69 57,35
Ümraniye 44,59 56,2 55,41

Le phénomène nouveau, et que la carte principale montre bien, c’est le glissement d’autres arrondissements littoraux (tab.3) vers une opposition à R.T. Erdoğan. Sachant que les politiques de transformation urbaine – initiées par l’AKP – ont abouti à développer des programmes immobiliers en priorité dans les arrondissements littoraux jouissant d’aménités comparatives appréciables (comme à Kartal), on peut dire que les groupes sociaux « montants » affichent une tendance à lâcher l’AKP. Les classes les plus modestes, exclues a priori de ces nouveaux programmes de logements, tendent à se retrouver marginalisées dans ces arrondissements « émergents ».

Tab. 3 : Les marges disputées en recomposition sociale

Nom AKP-06 2015 NON-17 ERDO-14 OUI-17
Kartal 37,74 56,56 45,90 43,44
Maltepe 34,22 61,45 41,47 38,55
Şile 44,78 48,56 53,20 51,44
Çatalca 33,03 60,18 40,5 39,82
Küçükçekmece 35,62 55,65 45,02 44,35
Büyükçekmece 37,89 55,71 45,64 44,29
Sarıyer 35,03 57,95 42,33 42,05
Avcılar 33,66 58,98 41,39 41,02
Çekmeköy 44,43 47,62 54 52,38
Beylikdüzü 35,53 58,84 43,5 41,16

D’août 2014 à avril 2017 : le recul tout relatif de l’AKP

La comparaison avec les résultats des premières élections présidentielles – celles d’août 2014 –, où R. T. Erdoğan était candidat face au candidat du HDP et au candidat commun CHP-MHP peut présenter quelque intérêt pour prendre la mesure à la fois de l’érosion du vote « Erdoğan » et celle de l’effondrement du MHP. La comparaison du score du candidat Erdoğan en août 2014 (49,83 % des votes exprimés), avec celui du OUI en avril 2017 (48,65 %, pour l’ensemble du département d’Istanbul) a cependant un sens limité. En effet, ne l’oublions pas, le MHP était il y a moins de trois ans l’allié du CHP contre l’AKP. Néanmoins, elle peut donner quelques indications – à creuser.

L’érosion du vote AKP, qui n’est pas spectaculaire au niveau de l’ensemble du département, est néanmoins très perceptible dans quelques arrondissements (Kağıthane, Kartal, Maltepe, Şile ; voir tab. 3 pour les trois derniers d’entre eux). En fait l’usure de l’AKP n’est pas vraiment perceptible dans les « 9 arrondissements incontestés de l’AKP » selon la qualification opérée après les élections de mars 20144 – voir le tab. 2 –, mais elle peut avoir été masquée par l’apport MHP qu’il est difficile d’estimer. Dans ces arrondissements apparemment solidement acquis à l’AKP, on note une étonnante coïncidence entre les résultats d’août 2014 et les résultats d’avril 2017. Ce qui signifie que soit les « transferts » du MHP ont servi à compenser et invisibiliser l’érosion du côté AKP, soit que l’apport du MHP a été extrêmement réduit (voir en dessous).

C’est au niveau des anciens bastions de l’islam politique (tab. 4) – ceux des années 1980 et 1990 – que cette érosion semble la plus étonnante, comme l’a constaté Hakkı Özdal dans deux articles stimulants5 parus immédiatement après le référendum sur le site Gazeteduvar. À Eyüp, arrondissement symbolique pour l’islam politique turc compte tenu des hauts lieux de mémoire qu’il recèle6, Erdoğan (si l’on admet que l’enjeu du référendum tournait autour de sa personne) perd près de 7 points par rapport à août 2014 ; il perd 7 points aussi à Beyoğlu – l’arrondissement où le Président actuel a commencé sa carrière politique sous les couleurs du Refah – et près de 5 points à Üsküdar, arrondissement à l’identité conservatrice prononcée et cultivée et en même temps arrondissement de résidence du Président à Istanbul.

Tab. 4 : Les anciens bastions de l’islam politique stambouliote

Arrondissements AKP-06/11 2015 “NON”-04 2017 ERDO-08 2014 “OUI”-04 2017
Eyüp 41,22/49,34 51,48 55,3 48,52
Fatih 44,30/52,23 48,59 54 51,41
Beyoğlu 43,06/50,42 49,8 57,5 50,2
Zeytinburnu 41,76/51,29 49,14 52,9 50,87
Üsküdar 41,85/47,94 53,34 51,5 46,66
Bayrampaşa 45,60/55,4 46,9 56,33 53,1

Tous ces arrondissements se caractérisent par leur relative stagnation démographique par rapport aux nouveaux arrondissements des périphéries, par le déclin de leur fonction de primo-accueil des immigrants internes et par un relatif embourgeoisement que les politiques de transformation urbaine semblent accélérer. En conséquence, on peut dire que par sa politique libérale du logement et son exaltation de l’entreprise privée l’AKP a généré lui-même la désadhésion de certains groupes sociaux désormais ascendants de même que l’individualisation des comportements électoraux. Les votes familiaux ou communautaires en bloc des années 1980-1990 dans les arrondissements du centre d’Istanbul semblent moins massifs, malgré les efforts persistants des partis – dont l’AKP au premier chef, et avec tous les moyens de l’État – pour opportunément mobiliser les identités « primordiales » fondées sur la commune provenance géographique. Ainsi, quelques jours avant le scrutin, le 11 avril 2017, le Premier ministre a rencontré les natifs d’Erzincan, – un des départements ayant le plus alimenté dans les années 1950-1980 les migrations vers Istanbul – au cours d’une grande réunion financée par des hommes d’affaires d’Erzincan (photo 1). Trois jours après, le 14 avril 2017 – soit deux jours avant le scrutin -, le ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu et le ministre de l’Énergie Berat Albayrak étaient les invités vedettes d’un autre grand meeting, tenu cette fois à l’adresse des originaires de Trabzon, autre important département pourvoyeur de néo-Stambouliotes (photo 2).

« La rencontre avec les gens d’Erzincan » (11 avril)

« Allez ! Les originaires de Trabzon se rencontre » (14 avril)

Par ailleurs le tab.5 indique assez nettement la difficulté à parler d’un vote kurde à Istanbul. En tout cas, si l’on prend pour référence les résultats du candidat HDP aux présidentielles d’août 2014, on s’aperçoit que les arrondissements où le HDP a obtenu des résultats très supérieurs à sa moyenne départementale ont voté très différemment les uns des autres au référendum. Ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que, comme les résultats des Îles-aux-Princes (Adalar) d’août 2014 le suggèrent, le vote HDP ne peut pas être réduit à un vote « ethnique ». Dans les arrondissements comme Sultanbeyli, Sultangazi, Arnavutköy ou Bağcılar, le OUI très majoritaire coexiste avec un électorat HDP important. Ce qui signifie que soit une partie des électeurs HDP de 2014 a voté pour le OUI, soit que l’on a affaire à un électorat très ségrégué, expression d’une structure de la population hétérogène et clivée en termes plus ethniques que socio-économiques. Dans les autres arrondissements (Adalar, Esenyurt, Zeytinburnu, Beyoğlu ou Sancaktepe) on a une configuration inverse, sans que l’on sache – si ce n’est par les enquêtes « après-scrutin7 » – quelle a été la contribution des électeurs HDP de 2014 dans les résultats du NON.

Tableau 5 : Les scores relativement élevés du candidat HDP le 10 août 2014 et le NON en avril 2017

Nom de l’arrondissement HDP en août 2014 NON-04 2017
Esenyurt 17,18 52,48
Sultanbeyli 16,21 29,4
Sancaktepe 14,72 47,89
Adalar 13,8 73,66
Bağcılar 13,67 38,93
Arnavutköy 13,6 33,31
Zeytinburnu 13,21 49,14
Beyoğlu 13,07 49,8
Sultangazi 12,17 38,37
Moyenne Istanbul 9,09 51,35

L’énigme de l’évaporation du MHP

La comparaison avec les législatives à répétition de l’année 2015 est quant à elle particulièrement intéressante pour prendre la mesure de la fin de « l’électorat MHP », qui d’ailleurs, déjà en août 2014, n’avait sans doute pas suivi unanimement les instructions de la direction du parti et, dans le secret des urnes, refusé l’alliance avec le CHP. En effet, malgré toutes les réserves requises quand on compare des scrutins de nature différente tenus à des moments différents (le nombre des électeurs à Istanbul a augmenté d’environ 300 000 entre 2014 et 20178 ), la mise en parallèle avec les résultats aux élections législatives de 2015 fournit quelques indices à approfondir. Ce qui est frappant, c’est la proximité des résultats du OUI en avril 2017 avec ceux de l’AKP le 1er novembre 2015. Pour la grande majorité des arrondissements la différence ne dépasse pas 1 %. Ceci peut avoir deux significations compte tenu du fait qu’en avril 2017 l’AKP n’était pas le seul parti à appeler à voter pour le OUI. En effet, le MHP, qui avait recueilli plus de 10 % des suffrages dans près de 10 arrondissements le 1er novembre 2015, avait aussi invité ses membres et sympathisants à voter pour le OUI. Donc cette stabilité peut s’expliquer par le recul du vote AKP – et un retour aux valeurs de juin 2015 –, et/ou par l’effondrement du MHP, déjà amorcé entre les deux élections de 2015. Un exemple suffit. L’arrondissement de Şile – au nord-est de l’aire urbaine – s’était distingué en novembre 2015 par un résultat du MHP (12,19 %), très supérieur à sa moyenne départementale. À ces mêmes élections l’AKP avait obtenu 50,86 %. Or moins de deux ans après, le OUI n’a recueilli que 51,44 % des suffrages. L’arithmétique la plus élémentaire conduit à s’interroger sur cette alliance AKP-MHP ; ce que le sondage post-élections de l’IPSOS9 – qui révèle qu’à plus de 70 % les membres et sympathisants du MHP n’ont pas suivi les instructions de la direction du parti – semble clairement confirmer.

L’hypothèse d’un vote des sympathisants passifs de F. Gülen

Pour les anciens bastions de l’islam politique stambouliote comme pour d’autres arrondissements d’ailleurs, l’hypothèse d’un vote négatif de personnes proches d’une façon ou d’une autre de la cemaat n’est pas à exclure, même s’il est impossible de la vérifier au-delà de confidences ou d’allusions ponctuelles off the record. Supposer que l’expulsion de plus de 100 000 personnes de la fonction publique au cours des purges qui ont fait suite au coup d’État avorté de juillet 2016 – sans oublier celles qui ont commencé bien avant, dès la fin 2013 en fait – a pu avoir un effet sur le comportement d’électeurs jusque-là partisans de l’AKP n’est pas absurde. Le lectorat très conservateur du quotidien Zaman – qui, ne l’oublions pas, était le quotidien le plus distribué jusqu’à la fin de l’année 2015–, ou celui de l’hebdomadaire Aksiyon – tous les deux saisis en mars 2016 avant d’être fermés le 27 juillet 2016 – ne s’est pas évaporé ou reconverti du jour au lendemain. Si ces sympathisants peu saisissables ont voté en grande majorité pour l’AKP jusqu’en 2015, on peut imaginer qu’une partie a exprimé dans le secret des urnes10 son mécontentement, voire son effroi devant l’ampleur de la chasse aux sorcières par un vote NON. Le vote « güleniste », objet de spéculations depuis des années, a peut-être pris corps différencié le 16 avril 2017.

Ce premier examen des résultats spatialement très contrastés du référendum à Istanbul nous incite à prendre en compte dans l’analyse des comportements électoraux des évolutions locales à la fois sociétales, démographiques et urbaines/urbanistiques. L’exercice a aussi ses limites compte tenu des conditions encore troubles dans lesquelles s’est déroulé le scrutin et de l’impossibilité dans le contexte d’après coup d’État, de paranoïa complotiste et d’état d’exception de vérifier certaines hypothèses, notamment celle relative au vote güleniste. Il n’en demeure pas moins que l’on peut parler d’une sensible érosion de la domination AKP qui s’origine dans plusieurs dynamiques dont certaines ont été impulsées par l’AKP même.

  1. Si les irrégularités semblent avoir été moins nombreuses à Istanbul qu’à l’est du pays, un employé de la municipalité de Kağıthane a toutefois été arrêté alors qu’il tentait de voter pour la troisième fois ! Voir : http://www.abcgazetesi.com/istanbulda-bir-belediye-calisani-ucuncu-oyunu-kullanirken-yakalandi-50389h.htm
  2. Quelques mois auparavant, le 7 juin 2015, l’AKP n’avait réalisé, respectivement, que 40,63%, 42,74% et 39,73%. Entre-temps, la recrudescence des violences à l’est du pays et l’attentat d’Ankara du 10 octobre 2015 ont permis à l’AKP de se présenter comme le garant de l’ordre et de banaliser la rhétorique du « moi ou le chaos ».
  3. En 2013 les moins de 20 ans représentent 41,3% de la population de l’arrondissement de Sultanbeyli, champion du « OUI », et seulement 13,1% de celle de Beşiktaş, champion du « NON » (données TÜİK, 2013).
  4. Voir notre « Les élections locales de mars 2014 à Istanbul » ; URL : https://ifea-istanbul.academia.edu/Departments/Contemporary_Studies/Documents?page=7
  5. « ‘İstanbul Türkiye’nin özüdür’ ve kaybedilmiştir », le 17 avril 2017: http://www.gazeteduvar.com.tr/yazarlar/2017/04/17/istanbul-turkiyenin-ozudur-ve-kaybedilmistir/ et « Üsküdar, Fatih, Eyüp, Başakşehir : Ne oluyor ? », le 18 avril 2017 : http://www.gazeteduvar.com.tr/yazarlar/2017/04/18/uskudar-fatih-eyup-basaksehir-ne-oluyor/
  6. Erdoğan va se recueillir après chacune de ses victoires électorales depuis mars 1994 à la mosquée principale d’Eyüp et sur le tombeau du compagnon du Prophète tombé lors d’un siège arabe de Byzance à la fin du VII° siècle de l’Hégire.
  7. D’après la première enquête « post » faite par IPSOS-Turquie au niveau de l’ensemble du pays le 17 avril 2017, 9% des électeurs du HDP auraient voté pour le OUI ; voir : http://www.cnnturk.com/video/turkiye/referandum-sonrasi-ilk-anket-yapildi
  8. Voir : http://www.milliyet.com.tr/1-milyon-269-bin-kisi-ilk-kez-oy-gundem-2427854/  Rappelons que le nombre total d’électeurs à Istanbul s’élevait à 9,3 millions.
  9. Voir : http://www.diken.com.tr/ipsos-arastirmasi-mhp-secmeninin-yuzde-73u-akp-secmeninin-yuzde-10u-hayir-dedi/
  10. Garanti à Istanbul en tout cas.

La campagne du référendum d’avril 2017 à Istanbul : Une lutte visuelle urbaine

La campagne pour le référendum constitutionnel du 16 avril 2017 a commencé fin février pour les différentes formations politiques, partisanes du Evet – Oui ou du Hayır – Non. Ces deux termes ont, durant les intenses semaines de campagne, occupé une place prépondérante dans la vie quotidienne des stambouliotes et de tous les Turcs en général. Depuis le début de l’année 2017 on a ainsi pu observer une intensification croissante de l’activité politique en Turquie, atteignant son paroxysme dans la dernière semaine de campagne. Durant cette période, la vision d’un slogan du Oui ou du Non est rapidement devenue un élément inévitable, tellement chaque rue, chaque axe, chaque place, s’est transformé en un théâtre d’affrontement entre les deux camps qui se sont exprimés massivement dans les urnes le 16 avril 20171. Cette campagne a été caractérisée par l’omniprésence de l’AKP, son utilisation des ressources étatiques et la mobilisation de l’état d’urgence pour contrer les activités du camp du ‘Non’2. L’opposition a donc dû faire campagne sur des terrains partisans non exploités par l’AKP afin de rivaliser avec le camp du ‘Oui’. En quoi le caractère asymétrique de cette campagne a-t-il déterminé la méthode et les actions des camps du Evet et du Hayır ?

La carte ci-dessus renvoie à cette bataille visuelle. Elle a été réalisée au cours d’observations dans différentes localités d’Istanbul3. L’idée n’a pas été de faire le décompte de chaque affiche ou banderole Evet et Hayır – la tâche aurait été titanesque – mais plutôt de permettre au lecteur de découvrir comment est disposé le matériel politique dans les quartiers d’Istanbul. La carte rassemble ainsi six catégories d’éléments : stands de partis politiques, tracts ; affiches, banderoles ; panneaux publicitaires ; divers (stickers, tags, peintures…) ; meetings et manifestations ; bureaux des partis politiques. Pour tous les exemples donnés dans cet article, le lecteur pourra se référer à la carte interactive afin de visualiser les différents apports du matériel politique.

Cette classification géographique non exhaustive est un outil utile pour effectuer une analyse de la campagne du référendum. Entre quadrillages des grands axes, spectres électoraux des suffrages précédents ou schéma de disposition des stands de partis politiques, nous allons voir que plusieurs éléments caractérisent la campagne du référendum dans les rues d’Istanbul.

Commençons par un rappel chronologique afin de bien saisir les modalités dans lesquelles s’est déroulée la campagne. Le 11 février, le Conseil Supérieur des Élections (Yüksek Seçim KuruluYSK) a autorisé la participation à la campagne de seulement 11 partis politiques turcs parmi les 95 enregistrés.4 Pourtant, certains partis politiques non autorisés par le YSK ont mis en place des stands, distribué des tracts officiels de leur parti politique et fait entendre leurs convictions dans les rues de la ville. C’est notamment le cas du Parti démocrate (Demokrat Partisi)5 ou encore du Parti de la patrie (Vatan Partisi). On observe également la présence de groupes issus de la société civile comme Atatürkçü Düşünce Derneği (l’association de la pensée d’Atatürk) ou encore des comités de quartiers réunis sous le nom de Hayır Meclisleri. Ces comités, que l’on peut considérer comme des actions citoyennes, rassemblent les actions non partisanes faisant campagne pour le ‘Non’. On retrouve ainsi Hayır Beyoğlu, Hayır Şişli ou Hayır Bakırköy dans ce groupement d’actions citoyennes6. Il est intéressant de souligner que, dans le camp du ‘Oui’, tout un panel d’organisations prétendument citoyennes à fait son apparition. C’est le cas de Türkiye Hukuk, ou encore des Evet Platformu. Ces organisations, apolitiques sur le papier, ont en réalité un lien plus ou moins direct avec l’AKP et sont les composantes d’une stratégie de diversification du camp du ‘Oui’ par l’AKP. Par exemple, la campagne Bizim için en iyisi (le mieux pour nous) a été pilotée par Bosphorus Global, une agence de lobbying se présentant comme une ONG, gérée en coulisses par Berat Albayrak ministre de l’Énergie et gendre du Président Erdoğan (pour de plus amples détails sur les activités de Bosphorus Global, voir notre édition du 20 mars 2017).

Concernant le CHP, deuxième force politique du pays, principale formation d’opposition et chef de file de la campagne du ‘Non’, le parti a choisi de faire campagne sans arborer son traditionnel logo. Comme annoncé par Tekin Bingöl, vice-président du CHP lors du lancement de la campagne, « Nous n’utiliserons pas le nom ni le logo du parti durant cette campagne. Ce n’est pas une élection partisane mais nationale et générale ».7 C’est donc avec le slogan « Geleceğim için Hayır » [Pour mon avenir, Non] et un logo arborant un soleil avec une petite fille, illustrant la symbolique de l’avenir à un vote pour le ‘Non’, que le CHP a choisi de faire campagne8. Ainsi la rue est devenue une véritable arène politique où une multitude d’acteurs, avec plus ou moins de légitimité et de moyens, ont fait campagne en faveur du Evet ou du Hayır.

L’emplacement le plus politisé durant la campagne est le meydan (place principale) du quartier. C’est là que l’on retrouve le schéma classique de disposition des stands politiques. Les quatre partis présents au Parlement y sont constamment représentés : AKP et MHP pour le camp du ‘Oui’ ; CHP et HDP pour le camp du ‘Non’. On assiste alors à un duel. C’est au stand qui distribuera le plus de tracts et qui parviendra à réunir le plus de personnes, c’est celui qui parviendra à diffuser sa musique de campagne plus fort que les autres qui remportera la bataille. Contrairement à la rue et aux grands axes, le meydan des quartiers est marqué par la présence du quatuor parlementaire, et cela, en dépit de la couleur politique du quartier en question. Ainsi, à Bağcılar, un quartier où l’AKP a réalisé un score de 61 % aux élections de novembre 2015, le meydan a vu l’installation des stands de l’AKP, du MHP, du CHP et du HDP. Toutefois, dès lors que l’on s’éloigne de ces grandes places, on retrouve une tendance : un taux de présence de banderoles et affiches Evet ou Hayır calqué sur l’affiliation partisane du quartier en question. C’est le cas des quartiers de Beşiktaş, Kadıköy ou encore Sarıyer, traditionnels bastions du CHP, où l’on observe une domination de l’espace visuel par des messages prônant le Hayır. À l’inverse, dans des quartiers ou des arrondissements comme Fatih, Kasımpaşa ou Sütlüce c’est presque un monopole du Evet que l’on observe.

Si les places constituent un espace important, la campagne visuelle va également se dérouler sur les grands axes. L’idée est évidemment d’atteindre le maximum de personnes. Sur ces grands axes, le spectacle est dans les airs. Les banderoles géantes sont accrochées aux ponts, flottent dans le ciel, occupent les espaces publicitaires ou bien masquent les façades gigantesques de certains bâtiments en construction. En s’éloignant de ces grands axes, dans des petites ruelles mois fréquentées, la présence visuelle de la campagne s’amoindrit largement jusqu’à même disparaître.

Au niveau argumentaire, ce qui caractérise la campagne, c’est la diversité du camp du ‘Non’. On observe ainsi des dizaines de partis politiques et organisations qui font campagne pour le Hayır. La diversité, amène une multitude de points de vue sur le référendum : droits des femmes, revendications ouvrières, mouvements de jeunesse ou encore syndicats de toutes sortes. On observe également des formations de droite hard kémalistes, nationalistes ou turquistes, ou le Vatan partisi qui soutiennent le ‘Non’, pour des raisons qui diffèrent largement de celles d’autres formations du même camp9. Le Saadet partisi, bien qu’il n’ait pas fait campagne, s’est prononcé pour le ‘Non’. Cette diversité donne à l’électeur un panel d’opinion qui lui permet de forger son vote. C’est également grâce à cette coexistence de formations de sensibilités différentes, reflétant la complexité du paysage politique turc, que le camp du Hayır a pu obtenir un score aussi haut. Dans le camp adverse, on peine à trouver des affiches autres que celles de l’AKP et très accessoirement du MHP10. Il est tout  de même intéressant de noter qu’à l’inverse de ses adversaires, le camp du Evet a présenté un matériel visuel évolutif. On observe ainsi quatre générations différentes sur les deux mois qu’auront duré la campagne, toutes avec une identité visuelle propre et une unité de ton. Le site officiel de la campagne menée par l’AKP baptisé Kararımız Evet [Notre décision est Oui] propose en téléchargement tout ce matériel et permet d’observer l’évolution des thèmes, des promesses de stabilité et prospérité, de l’éradication du terrorisme, de la nécessité d’un homme fort pour un État fort à une adhésion relevant de l’affectif.

S’il fallait dresser une tendance générale de cette campagne à deux vitesses, marquée par les ressources étatiques de l’AKP largement supérieures aux formations politiques du camp du Hayır, c’est l’omniprésence du Evet, donc de l’AKP, dans la rue. La bataille, inégale, a été sans surprise remportée par l’AKP durant cette campagne, à travers ses innombrables banderoles, affiches et panneaux publicitaires11. Pourtant, le camp du Hayır, presque invisible dans les médias, a su trouver dans la rue un moyen d’expression public qu’il n’a pu trouver nulle part ailleurs (durant la campagne, un décret d’urgence a permis de passer outre la loi sur l’égalité de temps de parole des acteurs durant la campagne)12. Si, comme mentionné précédemment, l’AKP a réalisé un travail de terrain titanesque pour mettre en place des banderoles dans tous les recoins de la ville, le camp du Hayır, à travers ses différentes formations politiques, s’est fait une place dans l’espace visuel urbain. Mieux, c’est au niveau des stands de partis que le camp du ‘Non’ arrive à rivaliser avec l’AKP. En effet, c’est à travers la discussion et l’échange d’idées que les partisans du ‘Non’ ont su faire campagne. Cette pratique illustre donc un retour aux vielles techniques traditionnelles de démarchage politique. En effet, face à une machine politique telle que l’AKP, le camp du Hayır a réalisé un travail de fond, moins dans l’apparat et dans l’excentrique mais plus à travers la distribution de tracts, le porte à porte et la discussion dans les différents stands, comme nous le confiait les responsables des bureaux HDP et CHP de Beyoğlu13. Cette conclusion a pu être confirmée par les résultats du vote à Istanbul, où le Hayır l’a emporté à 51,4 %. L’AKP, victorieux à Istanbul depuis 199414 n’a pas pu l’emporter, malgré la présence visuelle colossale de la campagne du Evet.

Cette campagne mélange ainsi techniques traditionnelles de démarchage politique et l’usage de nouvelles technologies avec les réseaux sociaux (chaque acteur de cette campagne dispose d’une page Facebook et d’un compte Twitter, souvent créé spécialement pour l’évènement). Si, comme nous l’avons vu, l’AKP a monopolisé l’espace public et médiatique en plus du quadrillage des quartiers par la création de bureaux éphémères d’information, l’opposition a donc dû déplacer sa campagne sur des thèmes et des techniques permettant de mener campagne et de faire valoir ses arguments.

La période post-référendum qui s’ouvre est désormais incertaine. Marquée par une victoire étriquée du ‘Oui’ à 51,4%, l’opposition a fait appel et refuse de reconnaître les résultats promulgués par le YSK car une polémique s’est ouverte sur la décision du Conseil Supérieur des Élections de changer la loi électorale le dimanche 16 avril à 17h amenant à comptabiliser les bulletins non tamponnés officiellement au sein des bureaux de vote. Ainsi, dans la semaine qui a suivi les résultats du référendum des manifestations quotidiennes ont pu être observées dans les quartiers d’opposition de Beşiktaş, Kadıköy et Bakırköy. On retrouve ainsi cette tendance partisane dans des quartiers spécifiques, prolongeant la campagne dans la période de l’après référendum.

  1. Alors que les deux précédents référendums, organisés en 2007 et 2010 avaient atteint respectivement 67,5 et 73,3 % de taux de participation, le référendum d’avril 2017 a obtenu un taux de 85,3 % de participation (Chiffres de l’Agence Anadolu).
  2. http://www.hurriyetdailynews.com/the-most-controversial-vote-in-turkey-in-years.aspx?PageID=238&NID=112135&NewsCatID=409
  3. Observations réalisées par Sümbül Kaya et Florian Fiquet.
  4. OSCE Office for Democratic Institutions and Human Rights, Interim report 17 March – 7 April 2017, P.1 http://www.osce.org/odihr/elections/turkey/310646
  5. Chaque exemple est illustré par une photo et un emplacement de stand ou d’affiche sur la carte interactive.
  6. http://tercihhayir.org/index.html
  7. http://www.ulusalajans.com/politika/chp-hayir-kampanyasina-hazir-2904.html
  8. Sur la carte interactive, seuls les stands politiques du CHP ont été marqués par un logo CHP, afin de rendre compte de la disposition des forces politiques. Pour le reste, c’est le logo Hayır de la campagne du CHP qui est utilisé.
  9. Voir http://www.sozcu.com.tr/2017/gundem/son-dakika-haberi-hangi-parti-referandumda-ne-oy-kullanacak-1661303/
  10. Voir carte interactive.
  11. L’AKP est la seule formation politique de cette campagne à avoir pu afficher des banderoles géantes de 20 à 30 mètres de hauteur sur les façades d’immeubles en chantier
  12. OSCE Interim report op. cit., p.2
  13. Entretiens réalisés le jeudi 13 avril au bureau HDP de Beyoğlu à Tarlabaşı par Sümbül Kaya et Florian Fiquet.
  14. À l’époque, Recep Tayyip Erdoğan est élu maire d’Istanbul sous l’étiquette du Refah Partisi dont la scission amènera à la création de l’AKP en 2001.

Premier avril sur Twitter : entre tanks et Twix

La Turquie se prononcera ce 16 avril sur l’opportunité ou non de réformer 18 articles de la Constitution afin de passer du système parlementaire, actuellement en vigueur, à un système dit présidentiel.

La campagne, très inégale, est entrée dans sa phase finale. L’enjeu est plus que jamais de séduire les quelques indécis et les nombreux abstentionnistes qui, d’après certains sondages, représentent près de 15% de l’électorat et ont donc la capacité de faire basculer le résultat d’un côté ou de l’autre. Du côté de l’AKP, tout semble bon pour tenter de rallier ces électeurs au OUI. Les médias, largement concentrés entre les mains des proches/partisans du Président Erdoğan1, octroient l’essentiel de leurs colonnes et de leur temps d’antenne aux membres du parti majoritaire et à Recep Tayyip Erdoğan lui-même2.

L’invisibilisation et la criminalisation des partisans du NON ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg, comme en témoignent les crises successives avec l’Allemagne et les Pays-Bas entretenues par un discours qui fait rougir même les plus fervents adeptes de rogue diplomacy.

La campagne est placée sous le signe d’émotions variées : rejet du passé marqué par les crises économiques et l’instabilité politique ; confiance en un avenir symbolisé par des projets d’infrastructure et la promesse d’un consumérisme sans limites ; espoir placé en l’action du gouvernement, amour pour le trio travail/famille/patrie, ferveur et dévotion envers le chef de l’État ; détestation de l’autre lorsqu’il ne partage pas une vision identique ; crainte paranoïaque d’une menace multiforme menaçant le développement du pays ; haine et soif de vengeance sur des ennemis toujours plus nombreux.

Les réseaux sociaux sont un terrain fertile pour l’expression de ces sentiments, avec des résultats parfois étranges. Le samedi 1er avril a ainsi vu Twitter se liguer contre la multinationale Ülker, accusée de fomenter un nouveau coup d’État.

Rappel des faits

Le géant agroalimentaire Ülker a confié à une agence la réalisation d’une campagne publicitaire conçue autour de la famille et des farces potaches, parfois un peu vaches, que font les grands frères et sœurs à leurs cadets. Sur le thème de la « revanche » des plus jeunes sur leurs aînés, un jeu concours3 propose de désigner une victime à qui sera faite la farce de son choix. De courtes animations présentent des exemples de farces dont certaines sont un brin sadiques. Dans les dernières heures du 31 mars, Twitter s’enflamme sur un montage de ces différents films d’animation, croyant y déceler l’annonce d’une nouvelle tentative de coup d’État. La campagne d’Ülker se clôture en effet le 1er avril.

Des « analyses » image par image y voient des explosions, des appels à la violence, l’annonce d’une tentative d’assassinat par empoisonnement sur Recep Tayyip Erdoğan et quantités d’autres trouvailles farfelues. Des « experts » clament que le clip lu à l’envers à une certaine vitesse contient des déclarations qui ne laissent aucun doute quant aux intentions néfastes d’Ülker. Répondant à l’appel d’un journaliste de Yeni Şafak, plusieurs personnes passeront la nuit dehors dans différentes villes du pays dans une « veillée pour la démocratie », comme lors des semaines qui ont suivi le coup d’État avorté du 15 juillet dernier. Un de ces groupes passera toute la nuit sur les hauteurs de la rive asiatique d’Istanbul afin de protéger le Président Erdoğan. Le député Metin Külünk4 et le maire de Bağcılar Lokman Çağırıcı les accompagnent. Metin Külünk, qui est venu avec un journaliste dans sa valise, déclare doctement au milieu de la nuit qu’il s’est entretenu avec le procureur de la République et qu’une enquête est d’ores et déjà en cours.

Du côté d’Ülker, la réaction ne s’est pas fait attendre. Murat Ülker, aussitôt prévenu, donne l’ordre de faire disparaître toute trace de la campagne litigieuse pour endiguer sa propagation. Les animations, le site Internet et toute mention sur les réseaux sociaux disparaissent en quelques minutes de la communication officielle. Un communiqué de presse ainsi qu’un autre spot publicitaire qui est diffusé à la télévision sont très rapidement publiés. Loin de calmer le jeu, ce mouvement de repli est interprété comme un aveu de culpabilité. Pire encore, les internautes n’ont plus le loisir de se faire leur propre idée en visionnant le film litigieux qui était en lien dans le tweet effacé. Ils n’ont donc plus qu’une interprétation hors contexte, soutenue par des captures d’écran.

Vidéo postée sur Twitter puis effacée par l’utilisateur @serpilf35 suite aux nombreuses réactions moqueuses qu’elle a suscité5

L’activité baisse à mesure que la nuit avance mais reprend de plus belle le lendemain matin. La Turquie se réveille au beau milieu d’images de barres chocolatées exécutées par pendaison ou suppliciées par le feu sur fond de déclarations menaçantes. La fièvre retombe ensuite comme elle est survenue puisque le coup d’État tant redouté n’a pas eu lieu.

Penchons-nous sur les données pour voir en quels termes le débat s’est posé, qui en sont les acteurs et s’il est possible de déterminer un profil type pour chacun d’entre eux.

Collecte et analyse des données

Une capture des tweets en turc contenant le terme « Ülker » durant le week-end du 1er avril6 a permis d’obtenir un volume de 36 100 messages qui ont été soumis à une analyse de sentiments (hostile, non hostile, neutre ou spam) puis à une classification plus poussée qui prend en compte le contenu écrit du tweet, les images ou vidéos associées et d’autres informations périphériques signifiantes (nom d’utilisateur, photo de profil).

La grille de codage est la suivante :

CRITÈRE EXPLICATION
MENTION “DARBE” Le tweet comporte une mention (audio)visuelle ou écrite à un coup d’État (darbe)
MENTION “FETÖ” Le tweet comporte une mention (audio)visuelle ou écrite au mouvement de Fethullah Gülen désormais désigné exclusivement par l’acronyme FETÖ
MENTION RTE Le tweet comporte une mention (audio)visuelle ou écrite à Recep Tayyip Erdoğan
COMPLOTISTE Le tweet comporte une mention (audio)visuelle ou écrite à un complot quel qu’il soit, des maîtres du monde nommés ou non
CONTIENT MENACE Le tweet menace explicitement ou implicitement le groupe Ülker, son dirigeant ou toute autre personne liée au groupe
SOUTIEN “EVET” Le tweet comporte une mention (audio)visuelle ou écrite du soutien du OUI au référendum du 16 avril 2017
SOUTIEN “HAYIR” Le tweet comporte une mention (audio)visuelle ou écrite du soutien du NON au référendum du 16 avril 2017
SANS MENTION PARTICULIÈRE Le tweet ne comporte aucune des mentions ci-dessus

Les mentions ne sont pas prises en compte pour les tweets neutres. À l’exception des codes mutuellement exclusifs (SOUTIEN « EVET » et « HAYIR »), un même tweet peut cumuler toutes les mentions de la grille de codage. Un premier graphique du résultat de ce codage est présenté dans le graphique ci-dessous :

Il apparait clairement que l’essentiel des mentions est présent dans les tweets hostiles, et que ces derniers sont les seuls à contenir des menaces. On observe également une corrélation entre les intentions de vote exprimées et l’attitude envers Ülker. Ce graphique n’est toutefois pas totalement satisfaisant car il ne permet pas de visualiser la proportion de tweets sans aucune mention ni de percevoir l’importance de chacune de ces mentions à l’intérieur de ces deux grands ensembles.

Nous avons bien affaire à deux profils nettement distincts. Le premier (hostile) cherche à mobiliser et recourt pour cela à une panoplie d’arguments, souvent combinés, qui insistent sur l’imminence d’un danger (la mention au coup d’État est abondante, de même qu’une vision complotiste faisant état d’un danger plus grand encore). L’emploi de menaces (qu’elles soient vagues ou précises) et de l’insulte sont fréquents. Notons le nombre important de tweets qui affichent leur soutien au OUI.

Le second profil (non hostile) parle avant tout de l’événement. Les mentions sont largement absentes des messages. Lorsque c’est le cas, elles ne sont que rarement combinées7. De plus, les mentions les plus présentes sont faites sur le ton de la dérision. Ce profil d’utilisateur ressent bien moins la nécessité de faire état de son opinion politique.

Ces constatations nous invitent à nous interroger sur les origines de cette polémique et sa propagation.

Instigateurs et relais

Première mention retrouvée. Un rapide examen de ses tweets révèle que cet utilisateur soutient clairement le OUI au référendum. Traduction « C’est quoi votre surprise, salopards ? Dites-le clairement » Il cite le tweet d’Ülker partageant la dernière vidéo de la campagne publicitaire, tous deux effacés par Ülker

Les instigateurs de ce mauvais buzz sont des supporters déclarés de l’AKP. Journalistes et célébrités proches de l’AKP donnent l’alerte après avoir repéré l’information et circonscrivent le débat dès les premières minutes. Les arguments seront répétés et amplifiés par des acteurs variés tout au long de la nuit et le lendemain. En voici un échantillon. Ömer Turan ouvre le bal par une longue série de messages tout au long de la nuit (plus d’une trentaine) qui alternent harangues, « analyses », menaces et exhortations. Jouissant d’une certaine popularité, ses tweets sont abondamment commentés et partagés, donnant corps à la mobilisation.

Série de tweets publiés par le commentateur pro-AKP Ömer Turan dans la soirée et la nuit du 31 mars. La traduction est présentée en note8

À sa suite, d’autres entrent dans l’arène sans toutefois apporter d’éléments nouveaux. Chacun mobilise avec succès son audience, et mécaniquement la polémique enfle devant les yeux incrédules et hilares des utilisateurs de Twitter qui tentent de raisonner ou tournent en ridicule les arguments avancés. Nous ne retenons ci-dessous que le premier tweet pour chaque utilisateur.

Fatih Tezcan est un chroniqueur pro-AKP, spécialiste des polémiques virulentes. Traduction en note9

Cem Küçük a sensiblement le même profil que Fatih Tezcan. Traduction en note10

Hilâl Kaplan est une journaliste très influente, dont on dit qu’elle écrit les discours du Président. Traduction en note11

Volkan Albistan est l’administrateur délégué de l’UETD [Union des démocrates turcs d’Europe] Traduction en note12

Uğur Işılak est un auteur compositeur interprète. Il a notamment composé plusieurs chansons de campagne pour l’AKP depuis 2002. Il a été élu député AKP en juin et novembre 2015. Traduction en note13

İlker Yavuz est le président de la branche de jeunesse de l’AKP de Beyoğlu. Traduction en note14

Yusuf Kaplan est un journaliste de la presse écrite (Zaman, Millî Gazete puis Yeni Şafak dont il a été le rédacteur en chef) et télévisée (à différents niveaux de responsabilité), traducteur du français vers le turc et enseignant à l’université Sabahattin Zaim. Traduction en note15

İrfan Neziroğlu est un universitaire spécialiste en relations internationales qui a travaillé de longues années comme expert pour l’Assemblée nationale avant de l’intégrer en tant que personnel permanent en 2003. Parvenu au poste de Secrétaire général en 2011, il est relevé de ses fonctions au lendemain de la tentative de coup d’État pour être nommé au poste de conseiller principal du Président de l’Assemblée quelques jours plus tard. Traduction en note16

Galip Öztürk est un homme d’affaires spécialisé dans le transport de tourisme. Personnage aux méthodes douteuses, il a été jugé pour association de malfaiteurs, meurtre et coercition. Condamné à la perpétuité et 11 ans pour ces chefs d’accusation en 2012, il a été acquitté en 2013. Il s’est associé à Ali Bayramoğlu, célèbre entrepreneur, ancien président du MÜSİAD et ancien député AKP. Traduction en note17

Lütfiye Selva Çam est la présidente des branches féminines de l’AKP et députée d’Ankara depuis le 7 juin 2015. Traduction en note18

Cet appel de Yusuf Kaplan à sortir dans la rue connaît un énorme succès. Des dizaines de réactions de jeunes hommes ayant répondu à son appel lui parviennent de tout le pays.

Traduction en note19

Lorsque Metin Külünk poste ce message, il est sur le terrain avec d’autres militants. Peu de temps après, il annonce l’ouverture d’une enquête, annonce très largement reprise

Metin Külünk est un député AKP d’Istanbul, responsable de l’UETD. Traduction en note20

İhsan Şenocak est un intellectuel musulman sunnite conservateur influent. Traduction en note21

Jusqu’alors très masculine, la mobilisation est également de mise dans les rangs des branches féminines du parti. Ce tweet très populaire de Yasemin Batur posté au beau milieu de la nuit reprend en capture d’écran un message posté sur Facebook par Lütfiye Selva Çam un peu plus tôt et montre que les femmes sont bien présentes.

Yasemin Batur est membre du conseil d’administration des branches féminines de l’AKP, membre de l’assemblée de l’İBB et membre du conseil d’administration du groupe AKP à l’assemblée de l’İBB. Traduction en note22

Amber Türkmen est directrice de TRT radio. Elle doit sa nomination à Şenol Göka dont la carrière a progressé grâce à l’AKP. Traduction en note23

À l’exception des médias en ligne Milliyet et Sputnik news, aucun quotidien n’a publié d’article sur cette tempête qui enfle de plus belle le samedi matin. La ministre de la Famille et des politiques sociales Fatma Betül Sayan Kaya tweete sur le sujet au cours de la matinée. Cette jeune ministre jusqu’ici peu connue a été propulsée sur le devant de la scène en tentant de se rendre d’Allemagne aux Pays-Bas en mars dernier alors que les autorités néerlandaises avaient interdit au ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu de tenir un meeting politique sur leur sol. L’empressement des deux pays à provoquer un incident a donné à Madame Kaya le statut de quasi vétéran de guerre aux yeux des militants de l’AKP. Depuis son retour d’Europe, elle est en campagne sur le thème de la « femme qui fait trembler l’Europe ».

Avant de se voir confier un portefeuille ministériel elle a été conseillère du Premier ministre Erdoğan de 2009 à 2012. Elle est également députée d’Istanbul depuis novembre 2015. Traduction en note24

Nükhet Hotar est une universitaire membre de l’AKP depuis ses débuts. Députée d’Izmir, elle est également vice-présidente du département Recherche et développement du parti. Traduction en note25

Interrogé sur le sujet, le Premier ministre Binali Yıldırım dit n’avoir pas visionné la vidéo mais condamne un manque de discernement dans le choix des mots de la part de la firme. Le week-end se termine sur une annonce officielle d’Ülker qui affirme avoir licencié les responsables de la campagne et mener une enquête interne. Les actions d’Ülker ainsi que celles d’autres sociétés appartenant à la même holding ont plongé en bourse et clôturé en baisse le lundi qui a suivi. L’avenir seul nous dira si cette tendance est passagère ou s’inscrit dans la durée. Des actions de boycott isolées ont été observées çà et là26, mais aucune sanction d’envergure n’a été annoncée pour l’instant. Les chaînes progouvernementales diffusent toujours les spots publicitaires de la marque. Autre victime collatérale, Cem Batu, le responsable et directeur artistique de l’agence Plasenta Conversation Agency, désigné à la vindicte populaire par les journaux, a présenté sa démission le 6 avril.

Conclusion

L’homogénéité des profils, la similitude des arguments employés et l’étendue de la mobilisation dans les rangs de l’AKP laissent peu de doute quant au caractère fabriqué de cette polémique. Ont été convoqués avec succès la figure d’un ennemi de l’intérieur, le spectre d’une nouvelle tentative de coup d’État et l’héroïsme du peuple sauveteur. Que l’AKP recoure à de telles méthodes en dit long sur l’importance qu’il accorde à cette révision constitutionnelle.

  1. Nous renvoyons à l’excellent projet Media Ownership Monitor mené conjointement par RSF et Bianet. http://turkey.mom-rsf.org/tr/.
  2. Voir les résultats de l’observation de 17 chaînes de télévision turques durant le mois de mars 2017 menée par la plateforme Demokrasi için birlik (Unis pour la démocratie). Ils sont consultables à l’adresse http://demokrasiicinbirlik.com/2017/03/23/ekranlarda-hayir-yok/.
  3. Le site n’existe plus, mais le fonctionnement de la campagne est détaillé sur cette page : http://www.kampanyamerkez.com/2017/03/ulker-kucuk-kardes-olmak-ile-supriz.html
  4. Metin Külünk est un proche du Président Erdoğan qui a en charge la supervision de l’UETD, relais idéologique de l’AKP en Europe. Voir http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20170407.OBS7705/comment-le-parti-d-erdogan-s-infiltre-en-france.html
  5. Traduction des paroles prononcées : Vous ne toucherez pas à nos valeurs//Vous ne toucherez pas nos points sensibles//Vous ne diviserez pas ce pays//Vous ne nous diviserez pas//Nous vous exterminerons jusqu’au dernier//Nous vous avons débusqués et continuerons de le faire//Vous ne nous séparerez pas les uns des autres//Le 16 avril, nous disons OUI jusqu’au bout//C’est la patrie dont il est question//À partir d’aujourd’hui, OUI, OUI, OUI.
  6. Du samedi 1er avril à 7h du matin au dimanche 2 à 13h.
  7. Le total cumulé des valeurs du graphique pour les tweets hostiles est de 192,12%, alors qu’il n’atteint que 104,38% pour les tweets non hostiles.
  8. Ülker a une surprise pour nous? On va bien voir de quelle suprise il s’agit, on verra
    Le film publicitaire d’Ülker qui dit que c’est le temps de la revanche ne contient pas un message subliminal mais très clair. J’invite les procureurs à se mettre au travail
    Avant de me traiter de partisan, je vous supplie de regarder attentivement la pub d’Ülker qui dit que les petits frères ont une surprise pour leurs grands frères et sœurs
    1. D’abord il va se passer des trucs bizarres, ensuite il dit que le temps de la revanche est venu. Qu’est-ce que ça fait dans une pub pour enfants ? Le message est évident.
    2. Qui va rentrer chez lui, de quel éclat parle-t-on et quel type de douleur cet éclat causera-t-il ? Si je vous dis maintenant que j’y vois l’indice d’un assassinat vous allez me traiter de fou
    3. J’espère qu’ici les petits frères et petites sœurs ne sont pas les soldats putschistes ni les juges/procureurs qui ont libéré aujourd’hui des gülenistes, et que les grands frères et sœurs ne sont pas des gülenistes
    4. Et ici bien sûr on ne parle pas d’une tentative d’assassinat à domicile à 4h du matin, l’heure du coup d’État, comme d’habitude j’exagère
    Être paranoïaque vaut mieux qu’être apatride et sans gouvernement. La paranoïa nous coûtera quelques nuits de sommeil, mais quel est le prix de l’anéantissement du gouvernement ?
    Jusqu’au 17 avril, il y a chaque nuit le risque d’un coup d’État. Cette nuit, demain, la nuit suivante, le danger est là chaque nuit. Nous devons être vigilants.
    Qu’attendent le QG de l’AKP et les mairies pour faire commencer les veillées pour le référendum. Il est urgent de faire des veillées pour le référendum
    Dans toute la ville, si l’électricité, le téléphone et Internet se retrouvent coupés, chacun doit se diriger vers le bureau [AKP] de son district. Chaque nuit est importante jusqu’au 17 avril
    Monsieur Kadir Topbaş de l’İBB, quels préparatifs y a-t-il en cas de coup d’État ? Avez-vous donné des instructions à la police municipale, aux transports municipaux, aux pompiers etc ?
    D’abord Murat Ülker a publié un tweet qui ressemblait à des excuses, mais maintenant il n’est plus question d’excuses et il nous attaque, il nous menace. C’est un scandale
    Je le répète, je le dis clairement, la pub Ülker en question est un appel au coup d’État. Si Monsieur Murat revendique cette pub, il faut lui faire un procès aussi
    Ce peuple n’a craint ni les tanks ni les canons, il n’a pas eu peur des F 16 ni des hélicoptères, il est allé à la mort comme à une fête, est-ce qu’il va craindre que tu lui fasses unprocès
  9. Ils m’ont traité de fou quand j’ai dit ‘il faut absolument faire une opération anti-Gülen au sein d’Ülker’. Je pense pour ma part que la vraie folie est de prendre cette vidéo menaçante pour une ‘pub de gaufrette’
  10. Cette pub est absolument honteuse. Qu’est-ce que ça veut dire le jour de la revanche ?
  11. Une pub pour le 1er avril qui parle de douleur, revanche et d’explosion. Allez faites votre surprise, on attend.
  12. #LesVeillesDu16AvrilOntCommencé #Kısıklı [lieu où réside RTE à Istanbul] #PalaisPrésidentiel Ce noble peuple est en route
  13. Il n’est pas nécessaire d’être paranoïaque pour être dégoûté par la pub d’Ülker et y voir un message subliiminal. Il y a quelque chose dans l’air depuis plusieurs jours. Il faut nous préparer !
  14. Il ne peut y avoir aucune excuse pour ça… ! #BoycottonsÜlker
  15. Hé Ülker, quel 1er avril ? quelle revanche ? quelle surprise ? Ce peuple va t’en faire une de surprise, on va voir si tu arriveras à vendre quelque chose
  16. On prépare une pub capable de mettre par terre une multinationale, on la diffuse et si tu n’étais pas au courant ça aussi c’est ton problème maintenant @MU_ULKER
  17. Après avoir vu la pub Ülker j’ai donné des instructions, tous les bus appartenant à #metro sont en veillée pour la démocratique contre les traîtres
  18. 1) notre peuple a été menacé une fois de plus par une pub préparée ignominieusement 2)instiller la peur dans le subconscient 3)doper à nouveau la confiance des gülenistes
  19. La pub Ülker nous a rendu nerveux ! Ah parce que c’est une pub maintenant ?*Moi de toute façon je monte la garde toute la nuit…*Ce soir dormir est un pêché au cœur des fils de ce pays !
  20. POUR cette pub dégueulasse soyez sûrs que LA JUSTICE VA SE METTRE EN BRANLE ET VA OUVRIR UNE ENQUÊTE MES FRÈRES Ils rendront des comptes devant la justice
  21. quelle peur et quel chagrin penses-tu pouvoir infliger à un peuple qui se sacrifie en louant le nom de Mahomet, et qui monte au paradis en martyr, hé Ülker
  22. Qu’est-ce que ça veut dire envoyer des messages subliminaux à ce valeureux peuple qui s’est couché devant les tanks ? Ils vont te montrer de quel bois ils se chauffent #ülker
  23. #OuiNousMontonsLaGarde Le bureau d’Istanbul du procureur général de la République a ouvert une enquête pour la pub Ülker et s’est mis au travail. De plus, nous ne dormons pas.
  24. Avec l’esprit du 15 juillet, le 16 avril nous disons #Oui pour nous libérer totalement de nos chaînes. #1Avril #ülker
  25. +++ nous continuerons notre chemin en patriotes #1Avril #Ulker
  26. Les déclarations d’intention de consommateurs ont été observées au cours du codage. Un commerçant non identifié a apposé une pancarte dans son épicerie et celle-ci a connu un certain succès sur Twitter et le président de Metro Turizm a déclaré que sa société ne distribuerait désormais plus de friandises Ülker dans ses autobus. Les buffets des vapur du Bosphore opérés par la mairie ne proposent plus de produits Ülker non plus.

Ceci n’est pas du fact checking – Hommage à René Magritte

Introduction

Le pacte originel entre lecteur et producteur d’information est basé sur la confiance en l’honnêteté du producteur encadrée par des règles déontologiques. L’avènement d’Internet, en offrant théoriquement la possibilité à n’importe qui de devenir producteur d’information, a remis en cause l’hégémonie des médias traditionnels contraints à l’adaptation pour occuper ce nouvel espace. L’augmentation du flux d’informations produites par des tiers (agences de presse, sites affiliés) dans des délais de plus en plus courts en est l’effet le plus visible. Parallèlement, la généralisation des pratiques de storytelling1 dans tous les secteurs (marques, célébrités, entreprises publiques, partis et hommes politiques…) génère une masse considérable d’informations parfois contradictoires. Cela peut, doit conduire le lecteur à mettre en doute ce qu’il lit, entend ou regarde. La démarche de vérification de la véracité d’une information n’est pas nouvelle, mais ce qui avait autrefois lieu en amont de la publication se fait désormais a posteriori. Le fact checking est issu du journalisme2 et encore largement dépendant de ce corps de métier. Il a pour objectif d’établir le degré de véracité d’une information et, en corollaire, le degré de fiabilité du média producteur. Le fact checking tend idéalement vers la neutralité et revendique généralement apolitisme et transparence dans son fonctionnement et son financement.

En Turquie, deux initiatives de fact checking correspondant à cette acception sont actives depuis quelques années. Il s’agit de Teyit [confirmation, corroboration] qui existe depuis le 26 octobre 2016 et Doğruluk Payı3 [la part de vérité] (17 juin 2014). Toutes deux non partisanes, elles s’appuient sur une méthode et des critères d’évaluation clairement exposés. Les équipes à l’œuvre et les sources de financement sont des informations disponibles publiquement. Sont ainsi passées au crible les informations relevant des légendes urbaines, de l’histoire, de la santé, de l’éducation dans les médias ou les discours politiques.

Mais en ces temps de post-vérité et de faits alternatifs, le panorama peut-il rester si simple ?

La tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, l’instauration consécutive de l’état d’urgence et la gouvernance par décrets visant initialement à purger la fonction publique de la présence des putschistes et de leurs soutiens ont été – et sont encore – abondamment couverts par la presse internationale dans des termes peu goûtés par Ankara. En réponse, la Turquie a développé ces derniers mois une rhétorique largement diffusée dans les médias nationaux et une abondante littérature4 pour faire entendre sa version, érigée en vérité.

Dénonçant pêle-mêle l’influence des réseaux gülenistes à l’étranger, une haine aveugle de l’Occident envers Recep Tayyip Erdoğan et une attitude hypocrite des partenaires de la coalition envers des organisations terroristes comme Daech et le PKK, ce discours cherche désormais à s’exporter. Si l’influence güleniste est indéniable, visible à travers certaines réactions critiquables5, et si l’hostilité systématique envers le président turc est malheureusement palpable dans certains segments de l’opinion étrangère, cette dernière est trop facilement attribuée à l’Occident tout entier et opportunément brandie par le pouvoir pour neutraliser toute critique à son encontre.

La Turquie ne dispose pas de réel réseau lui permettant de publier à loisir dans la presse étrangère – web ou écrite – et ses propres organes de presse en langue étrangère ne disposent pas d’une renommée suffisante. Se tourner vers Internet est donc un choix logique en termes de coût, de temps et d’infrastructure nécessaire.

Sont ainsi apparus sur Internet des doublets de sites et comptes sur les réseaux sociaux (Twitter/Facebook) revêtant les oripeaux du fact checking. Gérés par des agences de pub et/ou de lobbying proches du pouvoir, les sujets abordés collent étroitement à l’actualité et sont servis a minima en turc et en anglais. Nous nous pencherons sur les réalisations de deux acteurs, Bosphorus Global et Erk Ajans en examinant dans un premier temps les sites Internet puis les comptes Twitter associés.

Bosphorus Global : la meilleure défense…

Bosphorus Global, dont l’acte de fondation a émergé de l’archive Gmail du ministre-et-gendre Berat Albayrak piratée par RedHack puis publiée par WikiLeaks en décembre 20166, développe plusieurs produits de fact checking. Le plus ancien, Günün Yalanları [les mensonges du jour] fait figure d’exception à plus d’un titre. Il ne concerne que le public turc, plonge ses racines dans la culture des images parfois fausses ayant circulé durant Gezi sur les réseaux sociaux7 et possède le compte Twitter le plus indépendant du site qui lui est associé. Il fait figure de prototype pour les produits créés par la suite : Fact-Checking Turkey, HDP Facts et FETO Facts.

Les sites et comptes, proposés a minima en turc et en anglais, sont réalisés et maintenus par des professionnels. Ils font abondamment appel à l’illustration (parfois légendée mais non sourcée) et s’appuient sur de l’information publiée dans la presse. Le ton employé est faussement neutre, truffé d’éléments de langage, volontiers autoréférentiel8 et les omissions sont fréquentes. Par exemple, une entrée du site Fact Checking Turkey est consacrée à l’annonce faite par deux sources étrangères selon laquelle RT Erdoğan cherchait à se réfugier en Allemagne la nuit du 15 juillet 20169. Si les deux liens externes illustrant ces dires mentionnent en effet une telle affirmation, l’emploi des termes « allegedly » et « reportedly » indique sans ambiguïté qu’ils la considèrent comme une information non vérifiée. Cette nuance, qui disparaît totalement sur FCT, vide la démarche de rétablissement de la vérité de son sens. Une autre entrée, consacrée aux résultats d’une enquête téléphonique auprès d’hôpitaux publics et privés pour s’enquérir des conditions réelles d’accès à l’avortement en Turquie publiée dans le quotidien Cumhuriyet est réfutée par FCT qui cite uniquement le cadre législatif à l’appui de son argumentation10.

Les thématiques traitées et les informations agrégées de la presse étrangère ou d’opposition révèlent des biais curatoriaux qui trahissent rapidement une ligne pro-gouvernementale. Bosphorus Global fait également montre de sa conception particulière de la vérité lorsqu’un article particulièrement critique est publié sur lui11. Le présentant comme un papier « critique mais équilibré », tous les extraits publiés sur son compte Twitter sont des captures d’écran des passages neutres ou descriptifs, omettant soigneusement les passages gênants.

Capture d’écran de la série de tweets publiés par Bosphorus Global au sujet de l’article de J. Jackson

Pour clarifier le propos, nous avons consigné dans le tableau ci-dessous les particularités des différents produits de fact checking de Bosphorus Global, afin d’en faire ressortir les points communs et les différences. Nous avons cherché à déterminer si le produit propose un contenu rédactionnel original (Contenu propre), s’il agrège du contenu provenant de sources extérieures (Agrégation), le nombre de langues dans lesquelles il est disponible en graissant la langue principale s’il y a lieu. Les modes d’accès à l’information proposés sont passés en revue et des remarques sur la traduction complètent ce tour d’horizon.

PRODUITS BOSPHORUS GLOBAL « FACT CHECKING »
SITE CONTENU PROPRE AGRÉGATION LANGUES DISPONIBLES ACCÈS À L’INFORMATION TRADUCTION
GÜNÜN YALANLARI Oui Non TR Menu
Index de personnes
Index d’organismes
Mise en avant
Tags
Sélection aléatoire
FACT-CHECKING TURKEY Oui Non EN AR Menu
Moteur de recherche
Mise en avant
Tags
Vidéos
Incomplète en arabe : certains éléments de menus non traduits et retard sur la traduction des articles agrégés
HDP FACTS Oui Oui TR EN Moteur de recherche
Menu
Mise en avant
Seules les rubriques rédigées (Sabotage du processus de paix et Chronologie) sont proposées en menu dans le site anglais. Retard sur la traduction des articles agrégés sur la page d’accueil ou choix éditorial
FETO FACTS Oui Oui TR EN AR Menu
Dossiers thématiques
Mise en avant
Recommandation
Moteur de recherche
Vidéos
Dossier téléchargeable
Logique similaire, mais menu et mises en avant différentes. FG et son mouvement sont présentés de manière plus factuelle sur le site en anglais et en arabe, on y parle de ses activités de lobbying, du réseau Gülen au niveau mondial et des crimes qui lui sont attribués. Le site turc établit des liens avec des organisations terroristes, évoque l’infiltration des partis, présente FG en mastermind d’une vaste conspiration

… est toujours l’attaque

Loin de se limiter à rétablir la vérité, Bosphorus Global propose également une approche nettement plus offensive avec le projet Crackdown chronicles qui expose toutes les turpitudes de l’Occident donneur de leçon sur des thématiques à propos desquelles la Turquie est régulièrement épinglée : violences policières, actes de censure des médias, répression exercée sur les universitaires, infractions contre les personnes (insultes, codes vestimentaires) et lois anti-terroristes12. Le site s’ouvre sur un mur de vignettes choc en noir et blanc tandis que le nom s’inscrit en lettres capitales rouge sang. Similaire dans son approche, Chronicles of shame est rien moins qu’une « archive (mondiale) des violations des droits de l’homme, du racisme et des discriminations »13 compilée d’après la presse turque et internationale14. Les articles sont présentés chronologiquement, du plus récent au plus ancien selon une ligne du temps à défilement vertical. Nous avons appliqué la même grille de lecture à ces deux sites.

PRODUITS BOSPHORUS GLOBAL « OFFENSIFS »
SITE CONTENU PROPRE AGRÉGATION LANGUES DISPONIBLES ACCÈS À L’INFORMATION TRADUCTION
CRACKDOWN CHRONICLES Non Oui TR EN AR Moteur de recherche
Menu
Index de pays
Tags (TR EN)
Il n’est pas clair s’il s’agit uniquement d’un retard de traduction ou d’un choix éditorial.
Seul le paragraphe d’accroche est traduit et un lien renvoie vers l’article original.
Le site turc publie des entrées traduites de la presse anglophone
CHRONICLES OF SHAME Oui
(certains titres des entrées)
Oui TR EN AR Carte du monde interactive
Menu
Recommandation
Moteur de recherche
Grande disparité de contenu, les sites turc et anglais semblent complémentaires en raison de la diversité des sources. Un article non traduit sur la page d’accueil du site en arabe et les URL internes laissent penser que ce dernier est calqué sur la version turque

Ces produits révèlent en creux que l’État turc – plus précisément l’AKP devrait-on dire puisque ces initiatives émanent de personnes qui en sont proches – est parfaitement conscient des critiques qui lui sont adressées, puisqu’il choisit de les démonter avec plus ou moins de succès ou de les retourner à l’envoyeur, semblant dire à l’Occident qu’il serait bien avisé de balayer devant sa porte. Las, si certains faits sont indiscutables (violences policières, discriminations et racisme à travers le monde, décisions de justice absurdes ou révoltantes au nom de la lutte contre le terrorisme, menaces sur la vie privée… ), d’autres, tels ceux présentés sous les rubriques Pressions sur les médias et Pressions sur les universitaires15, tiennent difficilement la comparaison et peinent à convaincre. Ces deux rubriques sont visiblement des réponses à l’indignation et l’inquiétude suscitées par les nombreux « tours de vis » visant la presse d’opposition, les emprisonnements de journalistes et les vagues de licenciement d’universitaires signataires de la pétition Universitaires pour la paix16 ou accusés de collusion avec une organisation terroriste.

On serait tenté de dire que le but de ces différentes initiatives médiatiques est d’accumuler le plus possible de contenu sans trop se soucier de sa qualité et sa pertinence plutôt que d’être fidèle aux buts qu’elles affirment poursuivre.

Jamais mieux servi que par soi-même

Dans un registre cette fois-ci ouvertement partisan, il nous semble utile de mentionner le « journal de la progression de la démocratie en Turquie »17 dans lequel l’année 2002 est présenté comme an 0 de la démocratisation du pays. Est-il utile de rappeler que cette année correspond à l’arrivée de l’AKP aux affaires ?

Que dire aussi de cet étrange II. Abdülhamid-Erdoğan18 qui n’a de cesse de tisser les parallèles entre les deux grands hommes, qu’il s’agisse de leur vision, de leur action en tant que gouvernants ou de l’inimitié des puissances étrangères qu’ils se sont attirés au point de faire du second le continuateur du premier ?

« Le projet de “Tunnel maritime” imaginé voici 114 ans par le Seigneur Abdülhamid a été inauguré par Erdoğan sous le nom de tunnel Eurasie. Enfin ! » Capture d’écran d’un tweet du compte Abdülhamid-Erdoğan établissant la filiation du projet de tunnel Avrasya (inauguré en décembre 2016 par RT Erdoğan) à Abdülhamid.

Capture d’écran de la première version du site qui propose de comparer les projets politiques des deux hommes et l’opposition qu’ils ont (eus) à affronter

 

Apparence actuelle du site qui insiste clairement sur la comparaison (visuellement et avec le menu İki yeni TürkiyeDeux nouvelles Turquies) et la continuité (menu Niçin A’in izinde ?Pourquoi dans les traces d’A ?)

Ce dernier produit pourrait n’être qu’anecdotique s’il n’était une confirmation de plus du manque patent d’indépendance – pourtant constamment revendiquée – de l’« ONG » que prétend être Bosphorus Global, par ailleurs très officiellement acteur du oui dans la campagne référendaire du 16 avril prochain19.

Si l’on se penche sur la présence sur les réseaux sociaux de ces produits, on remarque le peu d’attention porté à la popularité des différents comptes : le nombre d’abonnés est en général très bas, tout particulièrement sur Facebook (auquel nous ne nous intéresserons pas davantage), et le taux de publication est lui aussi assez faible. Les données du tableau ci-dessous semblent indiquer que le projet Demokrasi günlüğü est terminé (ou a été rétrogradé dans les priorités) et ne connaît plus qu’une alimentation épisodique. On remarque également que les comptes qui attirent invariablement le plus grand nombre d’abonnés sont ceux qui publient en turc, ce qui amène légitimement à se poser la question de l’efficacité des efforts déployés et/ou de la réalité des objectifs affichés. Est-ce bien l’opinion internationale qu’il est ici question de convaincre et de fédérer ?

« Les Pays-Bas n’ont pas collaboré qu’avec les Nazis pour faire des victimes juives, ils se sont également entendus avec le boucher de Srebrenitsa et sont complices de ce génocide ». Tweet publié le 11 mars 2017 en pleine crise diplomatique entre les Pays-Bas et la Turquie sur la participation des ministres des Affaires étrangères et de la Famille et des politiques sociales à des réunions d’information aux Pays-Bas considérées comme de la propagande électorale sur un territoire étranger.

COMPTES TWITTER DES PRODUITS BOSPHORUS GLOBAL20
COMPTE DATE D’OUVERTURE NOMBRE D’ABONNÉS NOMBRE DE TWEETS PUBLIÉS ACTIVITÉ LA + RÉCENTE21
@gununyalanlari 09/2015 28 281 2379 10/03/2017
@FactCheckingTR 12/2015 2972 1579 10/03/2017
@FactCheckTR_AR 01/2016 417 453 28/02/2017
@HDP_Gercekleri 04/2016 1514 1685 10/03/2017
@HDP_Facts 04/2016 246 870 16/01/2017
@FetoGercekleri 07/2016 23 574 2275 10/03/2017
@FetoFacts 07/2016 607 245 11/03/2017
@FetoFacts_AR 01/2017 94 34 11/03/2017
@CrackdownReport 05/2016 442 986 10/03/2017
@BatiRaporu 06/2016 3687 1043 10/03/2017
@Crackdown_AR 08/2016 174 570 14/10/2016
@UtancGunlugu 02/2016 12 029 2758 11/03/2017
@ShameChronicles 03/2016 565 2315 11/03/2017
@ShameReport_AR 092016 16 7 20/09/2016
@demokrasigunluk 10/2015 1880 2245 11/03/2017
@TimelineTurkey 10/2015 687 1067 11/03/2017
@JournalTurquie 11/2015 368 1339 31/01/2017
@ZeittafelTurkei 12/2015 328 425 20/09/2016
@TimelineTR_AR 12/2015 193 35 19/11/2016
@TimelineTR_RU 02/2016 45 69 09/06/2016
@AHamit_Erdogan 09/2016 41 255 22 08/02/2017
@bizimicineniyi 02/2016 13 651 390 11/03/2017
@BosphorusGlobal 12/2015 1976 317 28/02/2017

Voulant nous pencher sur le réseau d’abonnés de ces comptes, nous avons cherché à dessiner la carte de la communauté qu’ils fédèrent. Ce réseau prend en paramètres les abonnements/abonnés, les tweets, retweets, réponses et mentions des comptes listés dans le tableau ci-dessus. Sur le premier graphe, on distingue plus ou moins clairement à côté de chaque icône représentant un compte Bosphorus Global un petit cercle vert qui signale une tendance à l’autoréférence : le tweet du compte X contient une mention/citation du compte X (utilisé pour dérouler une suite de tweets formant un message continu ou dans des réponses incluant tous les comptes cités).

Exemple d’autoréférence : le compte FCT cite un de ses propres messages

Vue générale du réseau. La légende se trouve sous le second graphe

Réseau des mentions et réponses

Légende

Pour une meilleure lisibilité, nous avons retenu dans un deuxième temps uniquement les réponses et mentions, sans tenir compte des autoréférences. Le schéma obtenu nous permet de confirmer les affirmations basées sur les observations des sites internet : le contenu des messages se base logiquement sur des sources médiatiques externes et ne génère pas de conversation. En outre, les mentions/retweets aux médias, journalistes, hommes politiques et autres faites par les produits BG sont en bien plus grande part (78 % des relations représentées sur le graphe) que les réponses.

@FactCheckingTR est de loin le compte avec le réseau le plus dense. Il partage avec @FactCheckTR_AR un nombre important de citations d’organes de presse et de journalistes. Le compte @FactCheckTR_AR ne cite aucune source arabophone, il est donc confirmé que le site en arabe n’est qu’une traduction du site principal en anglais et n’a pas de ligne éditoriale propre ciblant les médias des pays arabes. Les comptes relevant du projet Demokrasi Günlüğü sont absents du second graphe, ou s’ils sont présents c’est de manière marginale avec un réseau peu dense. Un élément peut nous aider à expliquer l’absence de @JournalTurquie (1334 photos pour 1339 tweets), @ZeittafelTurkei (420 photos pour 425 tweets) et @TimelineTR_RU (69 photos et tweets) : ces trois comptes tweetent de manière identique (une phrase d’accroche + une image datée reprenant le sujet du tweet + éventuellement un lien renvoyant vers le site associé) sans aucune mention ni interaction avec d’autres comptes ce qui laisse penser que l’effort consenti pour ces langues est très limité, voire que leur alimentation est automatisée.

Structure classique des tweets du compte @ZeittafelTurkei. La légende de l’illustration (qui est datée et contient le logo du site) est reprise en accroche, complétée par un lien vers le site associé

Structure classique des tweets du compte @JournalTurquie. La légende de l’illustration (qui est datée et contient le logo du site) est synthétisée en accroche, il n’y a pas de lien vers le site associé. La qualité approximative de la traduction saute aux yeux

Structure classique des tweets du compte @TimelineTR_RU. La légende de l’illustration (qui est datée et contient le logo du site) est reprise en accroche, complétée par un lien vers le site associé

La qualité des traductions est inégale. Si l’anglais, l’allemand, l’arabe et le russe22 sont de niveau acceptable à bon, il n’en est pas du tout de même pour le français.

@FetoFacts_AR et @ShameReport_AR ont une présence anecdotique sur le graphe qu’il est inutile de commenter en raison du peu d’activité de ces comptes, qui tweetent eux aussi de manière passive avec une structure encore plus simple : une phrase d’accroche + lien de renvoi vers le site associé.

@gununyalanlari présente sans surprise un profil différent en prenant presque exclusivement à partie des médias turcs.

Un mot enfin sur la présence incongrue de Lindsay Lohan et Bana Alabed sur ce graphe. Lindsay Lohan est venue en Turquie à l’instigation de Bosphorus Global pour visiter des familles de réfugiés à Sultanbeyli (en périphérie d’Istanbul) ainsi que le camp de Nizip près de Gaziantep à l’automne 201623. Bana Alabed est le nom d’une petite syrienne de 7 ans devenue star sur Twitter grâce au compte géré par sa maman. Lors de l’évacuation des civils de la ville d’Alep menée fin décembre par l’armée turque, la petite Bana et sa famille ont été localisés et transportés par hélicoptère à Ankara où une touchante séance photo a été organisée au palais présidentiel24.

Terminons ce tour d’horizon avec une cartographie des paires de mots les plus employés dans ce corpus. Le graphe ci-dessus présente les paires de mots revenant au moins 40 fois dans les messages collectés, après élimination des mots vides (le, d’, için, avec, or, with…), lemmatisation25 sommaire puis regroupement de paires identiques dans des langues différentes (terör örgütü = organisation terroriste = terrorist organization) pour obtenir un graphe plus lisible. Les formes et couleurs correspondent à des groupes de conversation isolés par l’analyse mathématique, tandis que la taille des symboles représente leur fréquence.

Erk Ajans : vérité sans fards

Erk Ajans est une agence de communication et d’organisation d’événements dont les locaux se trouvent dans l’arrondissement de Fatih. Elle revendique sur son site internet plusieurs réalisations pour le compte de mairies d’arrondissement, le ministère de l’Agriculture, une université privée et la campagne électorale d’un député AKP26. True News Turkey n’étant pas listé publiquement, c’est une requête whois sur le nom de domaine http://www.truenewsturkey.com qui a permis de lui en attribuer la paternité. Le domaine a été enregistré le 4 août 2016 et le mystère de l’identité du commanditaire demeure entier.

« Notre site est un projet à long terme qui a pour objectif de répondre dans leur propre langue aux attaques dont la Turquie est victime dans les médias étrangers. » Tweet de recrutement et de présentation du projet.

« Grâce à TnewsT, vous pouvez partager et traduire avec les autres utilisateurs du site les articles sur la Turquie vus dans la presse étrangère // L’onglet Traduction se trouve sous l’article lui-même. Vous pouvez le commenter librement dans l’onglet Idées // L’onglet Contenus permet d’ajouter des caps/tweets/textes ; ainsi les utilisateurs qui ne connaissent pas la langue peuvent partager en un clic des réactions prêtes à l’emploi // La particularité de TnewsT est de s’appuyer sur la technologie pour être non pas un banal blog de fact checking mais un réseau social, c’est pour cela qu’il est unique au monde. » Série de tweets de recrutement et de présentation du projet.

Tout comme le fact checking alla Bosphorus Global, True News Turkey plonge ses racines dans un souci de rétablir l’équilibre gravement compromis par une couverture à l’étranger partiale et injuste. Ce n’est pas un hasard si True News Turkey est inauguré dans les semaines qui suivent la tentative de coup d’État, car cet événement est élevé au rang en milestone de l’histoire récente par les idéologues de l’AKP27. Pour remplir cette mission de « diplomatie numérique sociale » comme l’annonce le sous-titre du site, True News Turkey s’appuie sur « les internautes connaissant des langues étrangères vivant à l’étranger et unis pour la Turquie » à en croire le pied de page (en gris sur la capture d’écran ci-dessous). Comment Erk Ajans s’y prend-elle pour conjuguer la digital literacy et le patriotisme des Turcs de l’étranger ? Comment donc s’articule ce projet ambitieux de réseau social ?

Pied de page du site True News Turkey

Ferme à caps28 et à clics

True News Turkey est un site communautaire dont tout le contenu est créé par ses membres. L’inscription y est libre et gratuite avec un minimum de formalités. Tous les champs du formulaire ci-dessous sont obligatoires. Renseigner toutes les langues connues permet théoriquement de pouvoir proposer des articles de presse dans ces différentes langues et des traductions de ces langues vers le turc. La liste déroulante permet de renseigner un nombre illimité de langues, mais le site ne prend actuellement en compte que le turc, l’anglais, l’allemand et théoriquement le français (mais aucun article en français n’est proposé dans la base).

Formulaire d’inscription

La qualité de membre de la communauté True News Turkey permet de

  • signaler à la communauté TnT un article de presse, un tweet qui mérite réponse ;
  • commenter tout article signalé par lui ou un autre utilisateur (les commentaires sont appelés idées) ;
  • traduire tout article signalé par lui ou un autre utilisateur ;
  • ajouter à un article/tweet existant un autre article/tweet en rapport avec celui-ci ;
  • proposer à la communauté TnT des créations personnelles (caps, vidéos) pour réutilisation sur Twitter ;
  • feuilleter la bibliothèque des créations, voter pour ses préférées et les utiliser dans ses propres publications ;
  • feuilleter le catalogue des articles signalés et en parler sur Twitter. Cette action, si elle est réalisée à partir de l’interface de TnT, permet à l’utilisateur de gagner des points de réputation ;
  • dialoguer avec les autres utilisateurs en public sur le forum du site ou par message privé ;
  • consulter le profil des autres utilisateurs en cliquant sur leur pseudonyme. Cela permet de voir quels articles un membre a signalés, ses commentaires et ses créations ainsi que les informations qu’il a éventuellement données sur lui (un avatar, une courte biographie, l’adresse de son compte Twitter) ;
  • contacter les modérateurs du site en cas de besoin

Au site sont adossés deux comptes Twitter, @TruenewsTR et @TruenewsTR_de. Le site internet ne renvoie que vers le compte Twitter en anglais.

COMPTE DATE D’OUVERTURE NOMBRE D’ABONNÉS NOMBRE DE TWEETS PUBLIÉS ACTIVITÉ LA + RÉCENTE29
@TruenewsTR 08/2016 12 183 3847 11/03/2017
@TruenewsTR_de 12/2016 1453 255 11/03/2017

Les règles d’utilisation et la FAQ font état d’une modération du site par ses concepteurs (qui ne sont jamais identifiés, contactables via un formulaire) et d’une palette de sanctions30 allant jusqu’à l’exclusion de la communauté des utilisateurs contrevenant au règlement. La longue liste d’attitudes prohibées montre un souci d’éviter toute aventure judiciaire à l’éditeur du site à cause de l’attitude de ses membres et est plus que probablement guidée par l’envie de ne pas produire une armée de trolls incontrôlables. L’invocation de la loi sur les créations intellectuelles et artistiques laisse entendre que les véritables créateurs des caps cèdent de facto leurs droits d’auteur à True News Turkey. Le site se protège également contre les poursuites pour violation du droit d’auteur des visuels utilisés par les membres pour produire les caps en se définissant comme hébergeur31 et s’engageant à retirer du site tout contenu portant atteinte au droit d’auteur sur notification préalable dans un délai de 3 jours ouvrables.

Le projet produit quotidiennement du contenu et fonctionne autour d’un petit noyau d’utilisateurs actifs. Il n’est pas exclu, et même fort probable, que certains de ces utilisateurs soient des salariés de l’agence. À la date du 11 mars, True News Turkey revendique 373 membres qui ont signalé un total de 1088 éléments à la communauté (répartis en 986 articles et 102 tweets) et consigné la diffusion virale de ces éléments dans 13 036 tweets supplémentaires. Les membres ont en outre réalisé 1090 traductions, 1352 caps et envoyé 9328 tweets à partir de l’interface du site32.

Le forum du site (appelé Académie) est peu utilisé mais il porte néanmoins des traces d’une volonté d’organisation des membres. On y trouve des listes de comptes Twitter « ennemis »33  dont il serait bon de se répartir le suivi afin de « monitorer » leur activité et réagir de manière adéquate ou des appels au spam sur tel ou tel utilisateur jugé hostile à la Turquie. Dans d’autres sujets de discussion du forum, on se félicite du succès du projet, soulignant le nombre élevé de retweets qu’obtiennent les publications de @TruenewsTR34.

Sur Twitter, l’activité est intense, en réaction instantanée à l’actualité et beaucoup basée sur les caps. Les messages postés étant assez longs, ils sont répartis sur plusieurs tweets consécutifs, tous illustrés avec le même visuel et un renvoi au site internet. Le ton général est loin de la diplomatie car il épouse les dérapages verbaux qui émaillent la vie politique turque. Voici quelques exemples récents.

Au moment de la crise de Başıka avec l’Irak qui exigeait le retrait des troupes turques

La crise entre Ankara et Berlin au sujet de l’annulation par des maires allemands de plusieurs meetings avec la participation de personnalités de premier plan de l’AKP

Un coup d’œil au réseau des mentions et réponses gravitant autour de ces deux comptes révèle un paysage familier : citation de nombreux médias, politiciens, journalistes et gülenistes. Le grand nombre de mentions indistinctes regroupées en grappe remonte aux premiers mois d’activité du compte, au moment où son style n’était pas totalement défini. Le(s) responsable(s) du compte prenai(en)t alors volontiers à partie des inconnus, pour l’essentiel des militants de la cause kurde. Le compte en allemand n’apparaît pas sur le graphe parce qu’il ne s’engage pas dans des conversations mais fait de la publication simple (phrase d’accroche avec ou sans hashtags + caps + lien vers le site). Les aventures de Lindsay Lohan et Bana Alabed en Turquie semblent avoir marqué la communauté True News Turkey.

Réseau des mentions et réponses de True News Turkey

Le graphe des paires de mots les plus employées est beaucoup plus simple que le précédent et laisse peu de place à l’hésitation quant au thème de prédilection de True News Turkey : la lutte de la Turquie contre la terreur du PKK et de Daech. Le corpus étant plus limité, la fréquence de répétition l’est également. Sont ici représentées les paires de mots revenant au moins 10 fois, à l’exclusion des noms d’utilisateurs qui n’apportent pas vraiment d’information.

Conclusion

Autant TrueNews Turkey que les produits Bosphorus Global procèdent d’une vision fausse du monde parfaitement résumée par l’adage Türk’ün Türk’ten başka dostu yoktur [un Turc n’a pas d’autre ami que le Turc]. La contrefaçon de la démarche de fact checking, le discours de propagande qui en résulte et le ton parfois très agressif déroutent le lecteur de bonne foi et ne suscitent pas l’adhésion. La meilleure preuve de leur totale dépendance idéologique s’observe dans le fait qu’ils épousent exactement le moindre soubresaut de l’actualité, tant dans les sujets que dans le vocabulaire employé. Ils s’inscrivent ainsi sans ambiguïté dans la nébuleuse du discours officiel, partisan et admis.

  1. Le storytelling est une technique utilisée en communication pour mettre en récit à la manière des mythes et contes un message que l’on souhaite faire passer. Cette technique est controversée car le récit produit est régulièrement embelli lorsqu’il n’est pas totalement inventé.
  2. Ou de ses avatars récents, le journalisme citoyen et le datajournalisme.
  3. Respectivement https://teyit.org/ et http://www.dogrulukpayi.com.
  4. Voir à ce sujet un panorama des publications récentes dans S. Kaya et J.-F. Pérouse, « Le « coup d’État manqué » du 15 juillet 2016. Premiers éléments de bibliographie en langue turque », Dipnot 17 mars 2017 https://dipnot.hypotheses.org/2130.
  5. Citons par exemple le fait de donner une tribune à l’ancien rédacteur en chef du journal Zaman France Emre Demir sur le plateau de France Culture au lendemain de la tentative de coup d’État sans le présenter comme tel (https://www.franceculture.fr/emissions/une-semaine-dans-le-monde/turquie-coup-d-etat-avorte-mais-nouvelle-ere-pour-l), la mise en doute de l’appartenance de l’agence de presse Cihan et du quotidien Zaman à la galaxie Gülen dans un article du New York Times (C. Yeginsu, « Turkey Expands Purge, Shutting Down News Media Outlets », NYT 28 juillet 2016, https://www.nytimes.com/2016/07/28/world/europe/turkey-media-newspapers-shut.html ?_r =0) et dans le journal télévisé de 20h de France 2 (http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/turquie-la-presse-ciblee-par-erdogan_1567273.html) ou bien encore cette opération de whitewashing sur le ton du reportage qui qualifie la thèse de l’état turc d’« absurde » (R. Feneley, « Turkey’s “most-wanted terrorist” and his well-connected friends in Australia », SBS investigations 20 juillet 2016 http://www.sbs.com.au/news/article/2016/07/20/turkeys-most-wanted-terrorist-and-his-well-connected-friends-australia).
  6. Voir les messages numérotés 50646, 42518, 1928 et 45712 de l’archive Wikileaks Berat’s Box. Pour une enquête détaillée sur la genèse de Bosphorus Global, voir E. K. Sözeri, « Pelikan Derneği : Berat Albayrak, Ahmet Davutoğlu’nu neden devirdi ? [Association Pélican : Pourquoi Berat Albayrak a-t-il renversé Ahmet Davutoğlu ?] », Medium 3 nov. 2016, https://medium.com/@efekerem/pelikan-derne %C4 %9Fi-berat-albayrak-ahmet-davuto %C4 %9Flunu-neden-devirdi-5fabad6dc7de#.6vpcryp54.
  7. Proposé sous une entrée de menu contenant une entrée intitulée Les mensonges de Gezi passés à la postérité http://gununyalanlari.com/yalan/452-gezinin-efsanelesmis-yalanlari publiée 3 ans jour pour jour après le début des protestations.
  8. Pour des exemples d’autoréférence, voir : FCT, « Claim : Turkey’s president destroys democracy », 27 juillet 2016 http://factcheckingturkey.com/failed-coup/claim-turkey-s-president-destroys-democracy-283 [référence à FCT et Timeline Turkey, autre produit Bosphorus Global] ; « Claim : Turkish government supports DAESH », 16 décembre 2016 http://factcheckingturkey.com/daesh/claim-turkish-government-supports-daesh-342 [abondantes références à FETO Facts] ; « Editorial : Independent shirks attributing responsibility for terror attacks », 16 décembre 2016 http://factcheckingturkey.com/kurdish-issue/editorial-independent-shirks-attributing-responsibility-terror-attacks-340 [autoréférence + HDP Facts].
  9. FCT, « Claim : Turkey’s president seeks asylum in Germany », 17 juillet 2016 http://factcheckingturkey.com/failed-coup/claim-turkeys-president-seeks-asylum-germany-275.
  10. FCT, « Claim : Abortion no longer “widely accessible” in Turkey », 19 octobre 2016 http://factcheckingturkey.com/women/claim-abortion-no-longer-widely-accessible-turkey-323.
  11. J. Jackson, « Fact-checkers are weapons in the post-truth wars, but they’re not all on one side », The Guardian 15 février 2017 https://www.theguardian.com/media/2017/feb/15/fact-checkers-are-weapons-in-the-post-truth-wars-but-theyre-not-all-on-one-side.
  12. Crackdown chronicles http://crackdownchronicles.com/.
  13. Chronicles of shame http://chroniclesofshame.com/. La Turquie y est doucement égratignée pour créer un semblant d’objectivité.
  14. La source des informations n’est jamais indiquée dans le site en arabe.
  15. Dans http://crackdownchronicles.com/category/crackdown-on-media/, 60 cas sont recensés entre 2001 et 2017. Le haut du classement est tenu par les États-Unis (27 cas), la France (10) et l’Allemagne (8). Y sont consignées des pressions sur les journalistes (arrestations, violences policières, condamnations, pressions pour révéler leurs sources, surveillance), des actes de censure , des demandes de retrait/blocage sur Google ou les réseaux sociaux, une procédure lancée contre des journalistes pour révélation de secrets d’État et curieusement, la dernière vague de révélations Wikileaks. http://crackdownchronicles.com/category/crackdown-on-academics/ recense 8 cas dont le plus ancien remonte à 2003 (5 aux USA, 2 au Royaume Uni et 1 aux Pays-Bas). Deux concernent des accusations de liens avec des organisations terroristes, 3 cas sont des suspension de visa et/d’interdiction de territoire/expulsion, 2 renvois (dont 1 Erasmus) et une fermeture de compte par Facebook ( !).
  16. Le texte de l’appel se trouve sur la page suivante : https://barisicinakademisyenler.net/node/63.
  17. Il s’agit de Demokrasi günlüğü [journal de la démocratie], qui outre le turc (http://demokrasigunlugu.com/, @demokrasigunluk), est décliné en anglais (http://timelineturkey.com/en/, @TimelineTurkey), en (mauvais) français (http://timelineturkey.com/fr/ @JournalTurquie), en arabe (http://timelineturkey.com/ar/, @TimelineTR_AR – سجل ديموقراطية تركيا), en allemand (http://timelineturkey.com/de/, @ZeittafelTurkei) et en russe (http://timelineturkey.com/ru/, @TimelineTR_RU – График времени Турци). Les traductions ne sont pas entièrement finalisées dans les différentes langues comme l’attestent les menus de navigation partiellement traduits et les rubriques moins nombreuses que dans le site en turc.
  18. http://abdulhamit-erdogan.com/ ? À la date du 10 mars 2017, ce projet n’est plus listé parmi les réalisations de BG sur son site officiel qui est désormais décliné en français, russe et arabe en plus de l’anglais et du turc. Sur le site II. Abdülhamid ve Erdoğan, qui a connu une mise à jour récente pour inclure des rubriques expliquant le projet de réforme constitutionnelle soumis à référendum, les liens vers les comptes sur les réseaux sociaux ne sont désormais plus visibles même s’ils existent toujours.
  19. http://bizimicineniyisi.com/. Notons que tous les produis actifs de BG sont actuellement au service de cette campagne en retweetant les publications du compte @bizimicineniyi [@lemieuxpournous] ou via le site FCT qui présente et fait du fact checking autour de la réforme. Le site Abdülhamid-Erdoğan inclut le projet de réforme constitutionnelle dans sa lecture générale de la vie de RT Erdoğan, continuateur et digne héritier du sultan.
  20. Toutes ces données sont disponibles publiquement par simple consultation des comptes sur Twitter.
  21. Toutes les valeurs du tableau ont été observées le 11 mars 2017.
  22. Tous nos remerciements à P.B et J.J. pour leurs commentaires sur les sites et comptes arabophones de cette analyse et à G.A. pour le russe.
  23. Voir l’annonce intitulée « Merkezimiz koordinatörlüğünde Lindsay Lohan’ın Suriyeli Mültecilerle İlgili Çalışmalarının Medya Raporu » [Rapport média des réalisations coordonnées par notre centre au sujet de Lindsay Lohan et des réfugiés syriens] datée du 21 octobre 2016 à l’adresse http://bosphorusglobal.org/tr/duyurular
  24. La galerie photo de ce beau moment de public relations est consultable sur le site de l’agence de presse turque Anadolu http://aa.com.tr/tr/pg/foto-galeri/cumhurbaskani-erdogan-7-yasindaki-bana-alabed-ve-ailesini-kabul-etti/0/293576.
  25. La lemmatisation désigne l’analyse lexicale du contenu d’un texte regroupant les mots d’une même famille. Chacun des mots d’un contenu se trouve ainsi réduit en une entité appelée lemme (forme canonique). La lemmatisation regroupe les différentes formes que peut revêtir un mot
  26. Voir les rubriques Prodüksiyon et Creative du site http://www.erkajans.com.tr/.
  27. « Neden True News Turkey ? » http://www.truenewsturkey.com/hakkinda/, également disponible en anglais et en allemand.
  28. Les caps sont des images légendées créées par les internautes. Le but est de commenter un événement sur un ton tantôt sérieux, tantôt décalé
  29. Toutes les valeurs du tableau ont été observées le 11 mars 2017.
  30. Il s’agit, par gradation, de la suppression des publications contrevenant au règlement, de la suspension temporaire du compte et enfin du bannissement de l’utilisateur sur base de son IP pour l’empêcher se réinscrire sous une autre identité.
  31. « Kurallar », http://www.truenewsturkey.com/hakkinda/kurallar/.
  32. « İstatistikler », http://www.truenewsturkey.com/istatistikler.
  33. Ces listes, peu structurées et qui ne semblent pas avoir été suivies d’effets durables, concernent des opposants à l’AKP, des journalistes étrangers et des journalistes ou comptes propagandistes de la mouvance Gülen.
  34. http://www.truenewsturkey.com/akademi/.

Ceci n’est pas du fact checking – Hommage à René Magritte

Introduction

Le pacte originel entre lecteur et producteur d’information est basé sur la confiance en l’honnêteté du producteur encadrée par des règles déontologiques. L’avènement d’Internet, en offrant théoriquement la possibilité à n’importe qui de devenir producteur d’information, a remis en cause l’hégémonie des médias traditionnels contraints à l’adaptation pour occuper ce nouvel espace. L’augmentation du flux d’informations produites par des tiers (agences de presse, sites affiliés) dans des délais de plus en plus courts en est l’effet le plus visible. Parallèlement, la généralisation des pratiques de storytelling1 dans tous les secteurs (marques, célébrités, entreprises publiques, partis et hommes politiques…) génère une masse considérable d’informations parfois contradictoires. Cela peut, doit conduire le lecteur à mettre en doute ce qu’il lit, entend ou regarde. La démarche de vérification de la véracité d’une information n’est pas nouvelle, mais ce qui avait autrefois lieu en amont de la publication se fait désormais a posteriori. Le fact checking est issu du journalisme2 et encore largement dépendant de ce corps de métier. Il a pour objectif d’établir le degré de véracité d’une information et, en corollaire, le degré de fiabilité du média producteur. Le fact checking tend idéalement vers la neutralité et revendique généralement apolitisme et transparence dans son fonctionnement et son financement.

En Turquie, deux initiatives de fact checking correspondant à cette acception sont actives depuis quelques années. Il s’agit de Teyit [confirmation, corroboration] qui existe depuis le 26 octobre 2016 et Doğruluk Payı3 [la part de vérité] (17 juin 2014). Toutes deux non partisanes, elles s’appuient sur une méthode et des critères d’évaluation clairement exposés. Les équipes à l’œuvre et les sources de financement sont des informations disponibles publiquement. Sont ainsi passées au crible les informations relevant des légendes urbaines, de l’histoire, de la santé, de l’éducation dans les médias ou les discours politiques.

Mais en ces temps de post-vérité et de faits alternatifs, le panorama peut-il rester si simple ?

La tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, l’instauration consécutive de l’état d’urgence et la gouvernance par décrets visant initialement à purger la fonction publique de la présence des putschistes et de leurs soutiens ont été – et sont encore – abondamment couverts par la presse internationale dans des termes peu goûtés par Ankara. En réponse, la Turquie a développé ces derniers mois une rhétorique largement diffusée dans les médias nationaux et une abondante littérature4 pour faire entendre sa version, érigée en vérité.

Dénonçant pêle-mêle l’influence des réseaux gülenistes à l’étranger, une haine aveugle de l’Occident envers Recep Tayyip Erdoğan et une attitude hypocrite des partenaires de la coalition envers des organisations terroristes comme Daech et le PKK, ce discours cherche désormais à s’exporter. Si l’influence güleniste est indéniable, visible à travers certaines réactions critiquables5, et si l’hostilité systématique envers le président turc est malheureusement palpable dans certains segments de l’opinion étrangère, cette dernière est trop facilement attribuée à l’Occident tout entier et opportunément brandie par le pouvoir pour neutraliser toute critique à son encontre.

La Turquie ne dispose pas de réel réseau lui permettant de publier à loisir dans la presse étrangère – web ou écrite – et ses propres organes de presse en langue étrangère ne disposent pas d’une renommée suffisante. Se tourner vers Internet est donc un choix logique en termes de coût, de temps et d’infrastructure nécessaire.

Sont ainsi apparus sur Internet des doublets de sites et comptes sur les réseaux sociaux (Twitter/Facebook) revêtant les oripeaux du fact checking. Gérés par des agences de pub et/ou de lobbying proches du pouvoir, les sujets abordés collent étroitement à l’actualité et sont servis a minima en turc et en anglais. Nous nous pencherons sur les réalisations de deux acteurs, Bosphorus Global et Erk Ajans en examinant dans un premier temps les sites Internet puis les comptes Twitter associés.

Bosphorus Global : la meilleure défense…

Bosphorus Global, dont l’acte de fondation a émergé de l’archive Gmail du ministre-et-gendre Berat Albayrak piratée par RedHack puis publiée par WikiLeaks en décembre 20166, développe plusieurs produits de fact checking. Le plus ancien, Günün Yalanları [les mensonges du jour] fait figure d’exception à plus d’un titre. Il ne concerne que le public turc, plonge ses racines dans la culture des images parfois fausses ayant circulé durant Gezi sur les réseaux sociaux7 et possède le compte Twitter le plus indépendant du site qui lui est associé. Il fait figure de prototype pour les produits créés par la suite : Fact-Checking Turkey, HDP Facts et FETO Facts.

Les sites et comptes, proposés a minima en turc et en anglais, sont réalisés et maintenus par des professionnels. Ils font abondamment appel à l’illustration (parfois légendée mais non sourcée) et s’appuient sur de l’information publiée dans la presse. Le ton employé est faussement neutre, truffé d’éléments de langage, volontiers autoréférentiel8 et les omissions sont fréquentes. Par exemple, une entrée du site Fact Checking Turkey est consacrée à l’annonce faite par deux sources étrangères selon laquelle RT Erdoğan cherchait à se réfugier en Allemagne la nuit du 15 juillet 20169. Si les deux liens externes illustrant ces dires mentionnent en effet une telle affirmation, l’emploi des termes « allegedly » et « reportedly » indique sans ambiguïté qu’ils la considèrent comme une information non vérifiée. Cette nuance, qui disparaît totalement sur FCT, vide la démarche de rétablissement de la vérité de son sens. Une autre entrée, consacrée aux résultats d’une enquête téléphonique auprès d’hôpitaux publics et privés pour s’enquérir des conditions réelles d’accès à l’avortement en Turquie publiée dans le quotidien Cumhuriyet est réfutée par FCT qui cite uniquement le cadre législatif à l’appui de son argumentation10.

Les thématiques traitées et les informations agrégées de la presse étrangère ou d’opposition révèlent des biais curatoriaux qui trahissent rapidement une ligne pro-gouvernementale. Bosphorus Global fait également montre de sa conception particulière de la vérité lorsqu’un article particulièrement critique est publié sur lui11. Le présentant comme un papier « critique mais équilibré », tous les extraits publiés sur son compte Twitter sont des captures d’écran des passages neutres ou descriptifs, omettant soigneusement les passages gênants.

Capture d’écran de la série de tweets publiés par Bosphorus Global au sujet de l’article de J. Jackson

Pour clarifier le propos, nous avons consigné dans le tableau ci-dessous les particularités des différents produits de fact checking de Bosphorus Global, afin d’en faire ressortir les points communs et les différences. Nous avons cherché à déterminer si le produit propose un contenu rédactionnel original (Contenu propre), s’il agrège du contenu provenant de sources extérieures (Agrégation), le nombre de langues dans lesquelles il est disponible en graissant la langue principale s’il y a lieu. Les modes d’accès à l’information proposés sont passés en revue et des remarques sur la traduction complètent ce tour d’horizon.

PRODUITS BOSPHORUS GLOBAL « FACT CHECKING »
SITE CONTENU PROPRE AGRÉGATION LANGUES DISPONIBLES ACCÈS À L’INFORMATION TRADUCTION
GÜNÜN YALANLARI Oui Non TR Menu
Index de personnes
Index d’organismes
Mise en avant
Tags
Sélection aléatoire
FACT-CHECKING TURKEY Oui Non EN AR Menu
Moteur de recherche
Mise en avant
Tags
Vidéos
Incomplète en arabe : certains éléments de menus non traduits et retard sur la traduction des articles agrégés
HDP FACTS Oui Oui TR EN Moteur de recherche
Menu
Mise en avant
Seules les rubriques rédigées (Sabotage du processus de paix et Chronologie) sont proposées en menu dans le site anglais. Retard sur la traduction des articles agrégés sur la page d’accueil ou choix éditorial
FETO FACTS Oui Oui TR EN AR Menu
Dossiers thématiques
Mise en avant
Recommandation
Moteur de recherche
Vidéos
Dossier téléchargeable
Logique similaire, mais menu et mises en avant différentes. FG et son mouvement sont présentés de manière plus factuelle sur le site en anglais et en arabe, on y parle de ses activités de lobbying, du réseau Gülen au niveau mondial et des crimes qui lui sont attribués. Le site turc établit des liens avec des organisations terroristes, évoque l’infiltration des partis, présente FG en mastermind d’une vaste conspiration

… est toujours l’attaque

Loin de se limiter à rétablir la vérité, Bosphorus Global propose également une approche nettement plus offensive avec le projet Crackdown chronicles qui expose toutes les turpitudes de l’Occident donneur de leçon sur des thématiques à propos desquelles la Turquie est régulièrement épinglée : violences policières, actes de censure des médias, répression exercée sur les universitaires, infractions contre les personnes (insultes, codes vestimentaires) et lois anti-terroristes12. Le site s’ouvre sur un mur de vignettes choc en noir et blanc tandis que le nom s’inscrit en lettres capitales rouge sang. Similaire dans son approche, Chronicles of shame est rien moins qu’une « archive (mondiale) des violations des droits de l’homme, du racisme et des discriminations »13 compilée d’après la presse turque et internationale14. Les articles sont présentés chronologiquement, du plus récent au plus ancien selon une ligne du temps à défilement vertical. Nous avons appliqué la même grille de lecture à ces deux sites.

PRODUITS BOSPHORUS GLOBAL « OFFENSIFS »
SITE CONTENU PROPRE AGRÉGATION LANGUES DISPONIBLES ACCÈS À L’INFORMATION TRADUCTION
CRACKDOWN CHRONICLES Non Oui TR EN AR Moteur de recherche
Menu
Index de pays
Tags (TR EN)
Il n’est pas clair s’il s’agit uniquement d’un retard de traduction ou d’un choix éditorial.
Seul le paragraphe d’accroche est traduit et un lien renvoie vers l’article original.
Le site turc publie des entrées traduites de la presse anglophone
CHRONICLES OF SHAME Oui
(certains titres des entrées)
Oui TR EN AR Carte du monde interactive
Menu
Recommandation
Moteur de recherche
Grande disparité de contenu, les sites turc et anglais semblent complémentaires en raison de la diversité des sources. Un article non traduit sur la page d’accueil du site en arabe et les URL internes laissent penser que ce dernier est calqué sur la version turque

Ces produits révèlent en creux que l’État turc – plus précisément l’AKP devrait-on dire puisque ces initiatives émanent de personnes qui en sont proches – est parfaitement conscient des critiques qui lui sont adressées, puisqu’il choisit de les démonter avec plus ou moins de succès ou de les retourner à l’envoyeur, semblant dire à l’Occident qu’il serait bien avisé de balayer devant sa porte. Las, si certains faits sont indiscutables (violences policières, discriminations et racisme à travers le monde, décisions de justice absurdes ou révoltantes au nom de la lutte contre le terrorisme, menaces sur la vie privée… ), d’autres, tels ceux présentés sous les rubriques Pressions sur les médias et Pressions sur les universitaires15, tiennent difficilement la comparaison et peinent à convaincre. Ces deux rubriques sont visiblement des réponses à l’indignation et l’inquiétude suscitées par les nombreux « tours de vis » visant la presse d’opposition, les emprisonnements de journalistes et les vagues de licenciement d’universitaires signataires de la pétition Universitaires pour la paix16 ou accusés de collusion avec une organisation terroriste.

On serait tenté de dire que le but de ces différentes initiatives médiatiques est d’accumuler le plus possible de contenu sans trop se soucier de sa qualité et sa pertinence plutôt que d’être fidèle aux buts qu’elles affirment poursuivre.

Jamais mieux servi que par soi-même

Dans un registre cette fois-ci ouvertement partisan, il nous semble utile de mentionner le « journal de la progression de la démocratie en Turquie »17 dans lequel l’année 2002 est présenté comme an 0 de la démocratisation du pays. Est-il utile de rappeler que cette année correspond à l’arrivée de l’AKP aux affaires ?

Que dire aussi de cet étrange II. Abdülhamid-Erdoğan18 qui n’a de cesse de tisser les parallèles entre les deux grands hommes, qu’il s’agisse de leur vision, de leur action en tant que gouvernants ou de l’inimitié des puissances étrangères qu’ils se sont attirés au point de faire du second le continuateur du premier ?

« Le projet de “Tunnel maritime” imaginé voici 114 ans par le Seigneur Abdülhamid a été inauguré par Erdoğan sous le nom de tunnel Eurasie. Enfin ! » Capture d’écran d’un tweet du compte Abdülhamid-Erdoğan établissant la filiation du projet de tunnel Avrasya (inauguré en décembre 2016 par RT Erdoğan) à Abdülhamid.

Capture d’écran de la première version du site qui propose de comparer les projets politiques des deux hommes et l’opposition qu’ils ont (eus) à affronter

 

Apparence actuelle du site qui insiste clairement sur la comparaison (visuellement et avec le menu İki yeni TürkiyeDeux nouvelles Turquies) et la continuité (menu Niçin A’in izinde ?Pourquoi dans les traces d’A ?)

Ce dernier produit pourrait n’être qu’anecdotique s’il n’était une confirmation de plus du manque patent d’indépendance – pourtant constamment revendiquée – de l’« ONG » que prétend être Bosphorus Global, par ailleurs très officiellement acteur du oui dans la campagne référendaire du 16 avril prochain19.

Si l’on se penche sur la présence sur les réseaux sociaux de ces produits, on remarque le peu d’attention porté à la popularité des différents comptes : le nombre d’abonnés est en général très bas, tout particulièrement sur Facebook (auquel nous ne nous intéresserons pas davantage), et le taux de publication est lui aussi assez faible. Les données du tableau ci-dessous semblent indiquer que le projet Demokrasi günlüğü est terminé (ou a été rétrogradé dans les priorités) et ne connaît plus qu’une alimentation épisodique. On remarque également que les comptes qui attirent invariablement le plus grand nombre d’abonnés sont ceux qui publient en turc, ce qui amène légitimement à se poser la question de l’efficacité des efforts déployés et/ou de la réalité des objectifs affichés. Est-ce bien l’opinion internationale qu’il est ici question de convaincre et de fédérer ?

« Les Pays-Bas n’ont pas collaboré qu’avec les Nazis pour faire des victimes juives, ils se sont également entendus avec le boucher de Srebrenitsa et sont complices de ce génocide ». Tweet publié le 11 mars 2017 en pleine crise diplomatique entre les Pays-Bas et la Turquie sur la participation des ministres des Affaires étrangères et de la Famille et des politiques sociales à des réunions d’information aux Pays-Bas considérées comme de la propagande électorale sur un territoire étranger.

COMPTES TWITTER DES PRODUITS BOSPHORUS GLOBAL20
COMPTE DATE D’OUVERTURE NOMBRE D’ABONNÉS NOMBRE DE TWEETS PUBLIÉS ACTIVITÉ LA + RÉCENTE21
@gununyalanlari 09/2015 28 281 2379 10/03/2017
@FactCheckingTR 12/2015 2972 1579 10/03/2017
@FactCheckTR_AR 01/2016 417 453 28/02/2017
@HDP_Gercekleri 04/2016 1514 1685 10/03/2017
@HDP_Facts 04/2016 246 870 16/01/2017
@FetoGercekleri 07/2016 23 574 2275 10/03/2017
@FetoFacts 07/2016 607 245 11/03/2017
@FetoFacts_AR 01/2017 94 34 11/03/2017
@CrackdownReport 05/2016 442 986 10/03/2017
@BatiRaporu 06/2016 3687 1043 10/03/2017
@Crackdown_AR 08/2016 174 570 14/10/2016
@UtancGunlugu 02/2016 12 029 2758 11/03/2017
@ShameChronicles 03/2016 565 2315 11/03/2017
@ShameReport_AR 092016 16 7 20/09/2016
@demokrasigunluk 10/2015 1880 2245 11/03/2017
@TimelineTurkey 10/2015 687 1067 11/03/2017
@JournalTurquie 11/2015 368 1339 31/01/2017
@ZeittafelTurkei 12/2015 328 425 20/09/2016
@TimelineTR_AR 12/2015 193 35 19/11/2016
@TimelineTR_RU 02/2016 45 69 09/06/2016
@AHamit_Erdogan 09/2016 41 255 22 08/02/2017
@bizimicineniyi 02/2016 13 651 390 11/03/2017
@BosphorusGlobal 12/2015 1976 317 28/02/2017

Voulant nous pencher sur le réseau d’abonnés de ces comptes, nous avons cherché à dessiner la carte de la communauté qu’ils fédèrent. Ce réseau prend en paramètres les abonnements/abonnés, les tweets, retweets, réponses et mentions des comptes listés dans le tableau ci-dessus. Sur le premier graphe, on distingue plus ou moins clairement à côté de chaque icône représentant un compte Bosphorus Global un petit cercle vert qui signale une tendance à l’autoréférence : le tweet du compte X contient une mention/citation du compte X (utilisé pour dérouler une suite de tweets formant un message continu ou dans des réponses incluant tous les comptes cités).

Exemple d’autoréférence : le compte FCT cite un de ses propres messages

Vue générale du réseau. La légende se trouve sous le second graphe

Réseau des mentions et réponses

Légende

Pour une meilleure lisibilité, nous avons retenu dans un deuxième temps uniquement les réponses et mentions, sans tenir compte des autoréférences. Le schéma obtenu nous permet de confirmer les affirmations basées sur les observations des sites internet : le contenu des messages se base logiquement sur des sources médiatiques externes et ne génère pas de conversation. En outre, les mentions/retweets aux médias, journalistes, hommes politiques et autres faites par les produits BG sont en bien plus grande part (78 % des relations représentées sur le graphe) que les réponses.

@FactCheckingTR est de loin le compte avec le réseau le plus dense. Il partage avec @FactCheckTR_AR un nombre important de citations d’organes de presse et de journalistes. Le compte @FactCheckTR_AR ne cite aucune source arabophone, il est donc confirmé que le site en arabe n’est qu’une traduction du site principal en anglais et n’a pas de ligne éditoriale propre ciblant les médias des pays arabes. Les comptes relevant du projet Demokrasi Günlüğü sont absents du second graphe, ou s’ils sont présents c’est de manière marginale avec un réseau peu dense. Un élément peut nous aider à expliquer l’absence de @JournalTurquie (1334 photos pour 1339 tweets), @ZeittafelTurkei (420 photos pour 425 tweets) et @TimelineTR_RU (69 photos et tweets) : ces trois comptes tweetent de manière identique (une phrase d’accroche + une image datée reprenant le sujet du tweet + éventuellement un lien renvoyant vers le site associé) sans aucune mention ni interaction avec d’autres comptes ce qui laisse penser que l’effort consenti pour ces langues est très limité, voire que leur alimentation est automatisée.

Structure classique des tweets du compte @ZeittafelTurkei. La légende de l’illustration (qui est datée et contient le logo du site) est reprise en accroche, complétée par un lien vers le site associé

Structure classique des tweets du compte @JournalTurquie. La légende de l’illustration (qui est datée et contient le logo du site) est synthétisée en accroche, il n’y a pas de lien vers le site associé. La qualité approximative de la traduction saute aux yeux

Structure classique des tweets du compte @TimelineTR_RU. La légende de l’illustration (qui est datée et contient le logo du site) est reprise en accroche, complétée par un lien vers le site associé

La qualité des traductions est inégale. Si l’anglais, l’allemand, l’arabe et le russe22 sont de niveau acceptable à bon, il n’en est pas du tout de même pour le français.

@FetoFacts_AR et @ShameReport_AR ont une présence anecdotique sur le graphe qu’il est inutile de commenter en raison du peu d’activité de ces comptes, qui tweetent eux aussi de manière passive avec une structure encore plus simple : une phrase d’accroche + lien de renvoi vers le site associé.

@gununyalanlari présente sans surprise un profil différent en prenant presque exclusivement à partie des médias turcs.

Un mot enfin sur la présence incongrue de Lindsay Lohan et Bana Alabed sur ce graphe. Lindsay Lohan est venue en Turquie à l’instigation de Bosphorus Global pour visiter des familles de réfugiés à Sultanbeyli (en périphérie d’Istanbul) ainsi que le camp de Nizip près de Gaziantep à l’automne 201623. Bana Alabed est le nom d’une petite syrienne de 7 ans devenue star sur Twitter grâce au compte géré par sa maman. Lors de l’évacuation des civils de la ville d’Alep menée fin décembre par l’armée turque, la petite Bana et sa famille ont été localisés et transportés par hélicoptère à Ankara où une touchante séance photo a été organisée au palais présidentiel24.

Terminons ce tour d’horizon avec une cartographie des paires de mots les plus employés dans ce corpus. Le graphe ci-dessus présente les paires de mots revenant au moins 40 fois dans les messages collectés, après élimination des mots vides (le, d’, için, avec, or, with…), lemmatisation25 sommaire puis regroupement de paires identiques dans des langues différentes (terör örgütü = organisation terroriste = terrorist organization) pour obtenir un graphe plus lisible. Les formes et couleurs correspondent à des groupes de conversation isolés par l’analyse mathématique, tandis que la taille des symboles représente leur fréquence.

Erk Ajans : vérité sans fards

Erk Ajans est une agence de communication et d’organisation d’événements dont les locaux se trouvent dans l’arrondissement de Fatih. Elle revendique sur son site internet plusieurs réalisations pour le compte de mairies d’arrondissement, le ministère de l’Agriculture, une université privée et la campagne électorale d’un député AKP26. True News Turkey n’étant pas listé publiquement, c’est une requête whois sur le nom de domaine http://www.truenewsturkey.com qui a permis de lui en attribuer la paternité. Le domaine a été enregistré le 4 août 2016 et le mystère de l’identité du commanditaire demeure entier.

« Notre site est un projet à long terme qui a pour objectif de répondre dans leur propre langue aux attaques dont la Turquie est victime dans les médias étrangers. » Tweet de recrutement et de présentation du projet.

« Grâce à TnewsT, vous pouvez partager et traduire avec les autres utilisateurs du site les articles sur la Turquie vus dans la presse étrangère // L’onglet Traduction se trouve sous l’article lui-même. Vous pouvez le commenter librement dans l’onglet Idées // L’onglet Contenus permet d’ajouter des caps/tweets/textes ; ainsi les utilisateurs qui ne connaissent pas la langue peuvent partager en un clic des réactions prêtes à l’emploi // La particularité de TnewsT est de s’appuyer sur la technologie pour être non pas un banal blog de fact checking mais un réseau social, c’est pour cela qu’il est unique au monde. » Série de tweets de recrutement et de présentation du projet.

Tout comme le fact checking alla Bosphorus Global, True News Turkey plonge ses racines dans un souci de rétablir l’équilibre gravement compromis par une couverture à l’étranger partiale et injuste. Ce n’est pas un hasard si True News Turkey est inauguré dans les semaines qui suivent la tentative de coup d’État, car cet événement est élevé au rang en milestone de l’histoire récente par les idéologues de l’AKP27. Pour remplir cette mission de « diplomatie numérique sociale » comme l’annonce le sous-titre du site, True News Turkey s’appuie sur « les internautes connaissant des langues étrangères vivant à l’étranger et unis pour la Turquie » à en croire le pied de page (en gris sur la capture d’écran ci-dessous). Comment Erk Ajans s’y prend-elle pour conjuguer la digital literacy et le patriotisme des Turcs de l’étranger ? Comment donc s’articule ce projet ambitieux de réseau social ?

Pied de page du site True News Turkey

Ferme à caps28 et à clics

True News Turkey est un site communautaire dont tout le contenu est créé par ses membres. L’inscription y est libre et gratuite avec un minimum de formalités. Tous les champs du formulaire ci-dessous sont obligatoires. Renseigner toutes les langues connues permet théoriquement de pouvoir proposer des articles de presse dans ces différentes langues et des traductions de ces langues vers le turc. La liste déroulante permet de renseigner un nombre illimité de langues, mais le site ne prend actuellement en compte que le turc, l’anglais, l’allemand et théoriquement le français (mais aucun article en français n’est proposé dans la base).

Formulaire d’inscription

La qualité de membre de la communauté True News Turkey permet de

  • signaler à la communauté TnT un article de presse, un tweet qui mérite réponse ;
  • commenter tout article signalé par lui ou un autre utilisateur (les commentaires sont appelés idées) ;
  • traduire tout article signalé par lui ou un autre utilisateur ;
  • ajouter à un article/tweet existant un autre article/tweet en rapport avec celui-ci ;
  • proposer à la communauté TnT des créations personnelles (caps, vidéos) pour réutilisation sur Twitter ;
  • feuilleter la bibliothèque des créations, voter pour ses préférées et les utiliser dans ses propres publications ;
  • feuilleter le catalogue des articles signalés et en parler sur Twitter. Cette action, si elle est réalisée à partir de l’interface de TnT, permet à l’utilisateur de gagner des points de réputation ;
  • dialoguer avec les autres utilisateurs en public sur le forum du site ou par message privé ;
  • consulter le profil des autres utilisateurs en cliquant sur leur pseudonyme. Cela permet de voir quels articles un membre a signalés, ses commentaires et ses créations ainsi que les informations qu’il a éventuellement données sur lui (un avatar, une courte biographie, l’adresse de son compte Twitter) ;
  • contacter les modérateurs du site en cas de besoin

Au site sont adossés deux comptes Twitter, @TruenewsTR et @TruenewsTR_de. Le site internet ne renvoie que vers le compte Twitter en anglais.

COMPTE DATE D’OUVERTURE NOMBRE D’ABONNÉS NOMBRE DE TWEETS PUBLIÉS ACTIVITÉ LA + RÉCENTE29
@TruenewsTR 08/2016 12 183 3847 11/03/2017
@TruenewsTR_de 12/2016 1453 255 11/03/2017

Les règles d’utilisation et la FAQ font état d’une modération du site par ses concepteurs (qui ne sont jamais identifiés, contactables via un formulaire) et d’une palette de sanctions30 allant jusqu’à l’exclusion de la communauté des utilisateurs contrevenant au règlement. La longue liste d’attitudes prohibées montre un souci d’éviter toute aventure judiciaire à l’éditeur du site à cause de l’attitude de ses membres et est plus que probablement guidée par l’envie de ne pas produire une armée de trolls incontrôlables. L’invocation de la loi sur les créations intellectuelles et artistiques laisse entendre que les véritables créateurs des caps cèdent de facto leurs droits d’auteur à True News Turkey. Le site se protège également contre les poursuites pour violation du droit d’auteur des visuels utilisés par les membres pour produire les caps en se définissant comme hébergeur31 et s’engageant à retirer du site tout contenu portant atteinte au droit d’auteur sur notification préalable dans un délai de 3 jours ouvrables.

Le projet produit quotidiennement du contenu et fonctionne autour d’un petit noyau d’utilisateurs actifs. Il n’est pas exclu, et même fort probable, que certains de ces utilisateurs soient des salariés de l’agence. À la date du 11 mars, True News Turkey revendique 373 membres qui ont signalé un total de 1088 éléments à la communauté (répartis en 986 articles et 102 tweets) et consigné la diffusion virale de ces éléments dans 13 036 tweets supplémentaires. Les membres ont en outre réalisé 1090 traductions, 1352 caps et envoyé 9328 tweets à partir de l’interface du site32.

Le forum du site (appelé Académie) est peu utilisé mais il porte néanmoins des traces d’une volonté d’organisation des membres. On y trouve des listes de comptes Twitter « ennemis »33  dont il serait bon de se répartir le suivi afin de « monitorer » leur activité et réagir de manière adéquate ou des appels au spam sur tel ou tel utilisateur jugé hostile à la Turquie. Dans d’autres sujets de discussion du forum, on se félicite du succès du projet, soulignant le nombre élevé de retweets qu’obtiennent les publications de @TruenewsTR34.

Sur Twitter, l’activité est intense, en réaction instantanée à l’actualité et beaucoup basée sur les caps. Les messages postés étant assez longs, ils sont répartis sur plusieurs tweets consécutifs, tous illustrés avec le même visuel et un renvoi au site internet. Le ton général est loin de la diplomatie car il épouse les dérapages verbaux qui émaillent la vie politique turque. Voici quelques exemples récents.

Au moment de la crise de Başıka avec l’Irak qui exigeait le retrait des troupes turques

La crise entre Ankara et Berlin au sujet de l’annulation par des maires allemands de plusieurs meetings avec la participation de personnalités de premier plan de l’AKP

Un coup d’œil au réseau des mentions et réponses gravitant autour de ces deux comptes révèle un paysage familier : citation de nombreux médias, politiciens, journalistes et gülenistes. Le grand nombre de mentions indistinctes regroupées en grappe remonte aux premiers mois d’activité du compte, au moment où son style n’était pas totalement défini. Le(s) responsable(s) du compte prenai(en)t alors volontiers à partie des inconnus, pour l’essentiel des militants de la cause kurde. Le compte en allemand n’apparaît pas sur le graphe parce qu’il ne s’engage pas dans des conversations mais fait de la publication simple (phrase d’accroche avec ou sans hashtags + caps + lien vers le site). Les aventures de Lindsay Lohan et Bana Alabed en Turquie semblent avoir marqué la communauté True News Turkey.

Réseau des mentions et réponses de True News Turkey

Le graphe des paires de mots les plus employées est beaucoup plus simple que le précédent et laisse peu de place à l’hésitation quant au thème de prédilection de True News Turkey : la lutte de la Turquie contre la terreur du PKK et de Daech. Le corpus étant plus limité, la fréquence de répétition l’est également. Sont ici représentées les paires de mots revenant au moins 10 fois, à l’exclusion des noms d’utilisateurs qui n’apportent pas vraiment d’information.

Conclusion

Autant TrueNews Turkey que les produits Bosphorus Global procèdent d’une vision fausse du monde parfaitement résumée par l’adage Türk’ün Türk’ten başka dostu yoktur [un Turc n’a pas d’autre ami que le Turc]. La contrefaçon de la démarche de fact checking, le discours de propagande qui en résulte et le ton parfois très agressif déroutent le lecteur de bonne foi et ne suscitent pas l’adhésion. La meilleure preuve de leur totale dépendance idéologique s’observe dans le fait qu’ils épousent exactement le moindre soubresaut de l’actualité, tant dans les sujets que dans le vocabulaire employé. Ils s’inscrivent ainsi sans ambiguïté dans la nébuleuse du discours officiel, partisan et admis.

  1. Le storytelling est une technique utilisée en communication pour mettre en récit à la manière des mythes et contes un message que l’on souhaite faire passer. Cette technique est controversée car le récit produit est régulièrement embelli lorsqu’il n’est pas totalement inventé.
  2. Ou de ses avatars récents, le journalisme citoyen et le datajournalisme.
  3. Respectivement https://teyit.org/ et http://www.dogrulukpayi.com.
  4. Voir à ce sujet un panorama des publications récentes dans S. Kaya et J.-F. Pérouse, « Le « coup d’État manqué » du 15 juillet 2016. Premiers éléments de bibliographie en langue turque », Dipnot 17 mars 2017 https://dipnot.hypotheses.org/2130.
  5. Citons par exemple le fait de donner une tribune à l’ancien rédacteur en chef du journal Zaman France Emre Demir sur le plateau de France Culture au lendemain de la tentative de coup d’État sans le présenter comme tel (https://www.franceculture.fr/emissions/une-semaine-dans-le-monde/turquie-coup-d-etat-avorte-mais-nouvelle-ere-pour-l), la mise en doute de l’appartenance de l’agence de presse Cihan et du quotidien Zaman à la galaxie Gülen dans un article du New York Times (C. Yeginsu, « Turkey Expands Purge, Shutting Down News Media Outlets », NYT 28 juillet 2016, https://www.nytimes.com/2016/07/28/world/europe/turkey-media-newspapers-shut.html ?_r =0) et dans le journal télévisé de 20h de France 2 (http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/turquie-la-presse-ciblee-par-erdogan_1567273.html) ou bien encore cette opération de whitewashing sur le ton du reportage qui qualifie la thèse de l’état turc d’« absurde » (R. Feneley, « Turkey’s “most-wanted terrorist” and his well-connected friends in Australia », SBS investigations 20 juillet 2016 http://www.sbs.com.au/news/article/2016/07/20/turkeys-most-wanted-terrorist-and-his-well-connected-friends-australia).
  6. Voir les messages numérotés 50646, 42518, 1928 et 45712 de l’archive Wikileaks Berat’s Box. Pour une enquête détaillée sur la genèse de Bosphorus Global, voir E. K. Sözeri, « Pelikan Derneği : Berat Albayrak, Ahmet Davutoğlu’nu neden devirdi ? [Association Pélican : Pourquoi Berat Albayrak a-t-il renversé Ahmet Davutoğlu ?] », Medium 3 nov. 2016, https://medium.com/@efekerem/pelikan-derne %C4 %9Fi-berat-albayrak-ahmet-davuto %C4 %9Flunu-neden-devirdi-5fabad6dc7de#.6vpcryp54.
  7. Proposé sous une entrée de menu contenant une entrée intitulée Les mensonges de Gezi passés à la postérité http://gununyalanlari.com/yalan/452-gezinin-efsanelesmis-yalanlari publiée 3 ans jour pour jour après le début des protestations.
  8. Pour des exemples d’autoréférence, voir : FCT, « Claim : Turkey’s president destroys democracy », 27 juillet 2016 http://factcheckingturkey.com/failed-coup/claim-turkey-s-president-destroys-democracy-283 [référence à FCT et Timeline Turkey, autre produit Bosphorus Global] ; « Claim : Turkish government supports DAESH », 16 décembre 2016 http://factcheckingturkey.com/daesh/claim-turkish-government-supports-daesh-342 [abondantes références à FETO Facts] ; « Editorial : Independent shirks attributing responsibility for terror attacks », 16 décembre 2016 http://factcheckingturkey.com/kurdish-issue/editorial-independent-shirks-attributing-responsibility-terror-attacks-340 [autoréférence + HDP Facts].
  9. FCT, « Claim : Turkey’s president seeks asylum in Germany », 17 juillet 2016 http://factcheckingturkey.com/failed-coup/claim-turkeys-president-seeks-asylum-germany-275.
  10. FCT, « Claim : Abortion no longer “widely accessible” in Turkey », 19 octobre 2016 http://factcheckingturkey.com/women/claim-abortion-no-longer-widely-accessible-turkey-323.
  11. J. Jackson, « Fact-checkers are weapons in the post-truth wars, but they’re not all on one side », The Guardian 15 février 2017 https://www.theguardian.com/media/2017/feb/15/fact-checkers-are-weapons-in-the-post-truth-wars-but-theyre-not-all-on-one-side.
  12. Crackdown chronicles http://crackdownchronicles.com/.
  13. Chronicles of shame http://chroniclesofshame.com/. La Turquie y est doucement égratignée pour créer un semblant d’objectivité.
  14. La source des informations n’est jamais indiquée dans le site en arabe.
  15. Dans http://crackdownchronicles.com/category/crackdown-on-media/, 60 cas sont recensés entre 2001 et 2017. Le haut du classement est tenu par les États-Unis (27 cas), la France (10) et l’Allemagne (8). Y sont consignées des pressions sur les journalistes (arrestations, violences policières, condamnations, pressions pour révéler leurs sources, surveillance), des actes de censure , des demandes de retrait/blocage sur Google ou les réseaux sociaux, une procédure lancée contre des journalistes pour révélation de secrets d’État et curieusement, la dernière vague de révélations Wikileaks. http://crackdownchronicles.com/category/crackdown-on-academics/ recense 8 cas dont le plus ancien remonte à 2003 (5 aux USA, 2 au Royaume Uni et 1 aux Pays-Bas). Deux concernent des accusations de liens avec des organisations terroristes, 3 cas sont des suspension de visa et/d’interdiction de territoire/expulsion, 2 renvois (dont 1 Erasmus) et une fermeture de compte par Facebook ( !).
  16. Le texte de l’appel se trouve sur la page suivante : https://barisicinakademisyenler.net/node/63.
  17. Il s’agit de Demokrasi günlüğü [journal de la démocratie], qui outre le turc (http://demokrasigunlugu.com/, @demokrasigunluk), est décliné en anglais (http://timelineturkey.com/en/, @TimelineTurkey), en (mauvais) français (http://timelineturkey.com/fr/ @JournalTurquie), en arabe (http://timelineturkey.com/ar/, @TimelineTR_AR – سجل ديموقراطية تركيا), en allemand (http://timelineturkey.com/de/, @ZeittafelTurkei) et en russe (http://timelineturkey.com/ru/, @TimelineTR_RU – График времени Турци). Les traductions ne sont pas entièrement finalisées dans les différentes langues comme l’attestent les menus de navigation partiellement traduits et les rubriques moins nombreuses que dans le site en turc.
  18. http://abdulhamit-erdogan.com/ ? À la date du 10 mars 2017, ce projet n’est plus listé parmi les réalisations de BG sur son site officiel qui est désormais décliné en français, russe et arabe en plus de l’anglais et du turc. Sur le site II. Abdülhamid ve Erdoğan, qui a connu une mise à jour récente pour inclure des rubriques expliquant le projet de réforme constitutionnelle soumis à référendum, les liens vers les comptes sur les réseaux sociaux ne sont désormais plus visibles même s’ils existent toujours.
  19. http://bizimicineniyisi.com/. Notons que tous les produis actifs de BG sont actuellement au service de cette campagne en retweetant les publications du compte @bizimicineniyi [@lemieuxpournous] ou via le site FCT qui présente et fait du fact checking autour de la réforme. Le site Abdülhamid-Erdoğan inclut le projet de réforme constitutionnelle dans sa lecture générale de la vie de RT Erdoğan, continuateur et digne héritier du sultan.
  20. Toutes ces données sont disponibles publiquement par simple consultation des comptes sur Twitter.
  21. Toutes les valeurs du tableau ont été observées le 11 mars 2017.
  22. Tous nos remerciements à P.B et J.J. pour leurs commentaires sur les sites et comptes arabophones de cette analyse et à G.A. pour le russe.
  23. Voir l’annonce intitulée « Merkezimiz koordinatörlüğünde Lindsay Lohan’ın Suriyeli Mültecilerle İlgili Çalışmalarının Medya Raporu » [Rapport média des réalisations coordonnées par notre centre au sujet de Lindsay Lohan et des réfugiés syriens] datée du 21 octobre 2016 à l’adresse http://bosphorusglobal.org/tr/duyurular
  24. La galerie photo de ce beau moment de public relations est consultable sur le site de l’agence de presse turque Anadolu http://aa.com.tr/tr/pg/foto-galeri/cumhurbaskani-erdogan-7-yasindaki-bana-alabed-ve-ailesini-kabul-etti/0/293576.
  25. La lemmatisation désigne l’analyse lexicale du contenu d’un texte regroupant les mots d’une même famille. Chacun des mots d’un contenu se trouve ainsi réduit en une entité appelée lemme (forme canonique). La lemmatisation regroupe les différentes formes que peut revêtir un mot
  26. Voir les rubriques Prodüksiyon et Creative du site http://www.erkajans.com.tr/.
  27. « Neden True News Turkey ? » http://www.truenewsturkey.com/hakkinda/, également disponible en anglais et en allemand.
  28. Les caps sont des images légendées créées par les internautes. Le but est de commenter un événement sur un ton tantôt sérieux, tantôt décalé
  29. Toutes les valeurs du tableau ont été observées le 11 mars 2017.
  30. Il s’agit, par gradation, de la suppression des publications contrevenant au règlement, de la suspension temporaire du compte et enfin du bannissement de l’utilisateur sur base de son IP pour l’empêcher se réinscrire sous une autre identité.
  31. « Kurallar », http://www.truenewsturkey.com/hakkinda/kurallar/.
  32. « İstatistikler », http://www.truenewsturkey.com/istatistikler.
  33. Ces listes, peu structurées et qui ne semblent pas avoir été suivies d’effets durables, concernent des opposants à l’AKP, des journalistes étrangers et des journalistes ou comptes propagandistes de la mouvance Gülen.
  34. http://www.truenewsturkey.com/akademi/.

Pauline TUCOULET – Des films kurdes, du cinéma au pluriel. À la recherche d’une ou des cinématographie(s) kurde(s) par une analyse du corps et de ses procédés de mise en scène

adobe-pdfMémoire présenté en 2016 par Pauline TUCOULET sous la direction d’Agnès DEVICTOR en vue de l’obtention du grade de Master II Cinéma « Histoire, théories et archives » à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Filmer le(s) Kurdistan(s) pour tenter de déceler ce qui est imaginé et ce qui l’est moins soulève des indéterminations. Nommer des films « kurdes » présuppose la construction d’un imaginaire cinématographique caractéristique sans pour autant nier leur pluralité. Ce mémoire se fonde sur l’analyse de films kurdes, réalisés par des réalisateurs kurdes – ou d’origines kurdes – dont la langue est l’un des dialectes précédemment énoncés et dont le sujet porte nécessairement sur un des aspects ethniques, économiques, territoriaux, linguistiques religieux ou socioculturels de la question kurde.

La méthode d’analyse filmique employée dans ce mémoire consiste à considérer les films comme des documents et à les rendre intelligibles grâce à une étude de contenu. La lecture d’image, le croisement des sources, la participation au Festival de Cinéma kurde de Paris (octobre 2015), la participation à la programmation de la prochaine édition du Festival de Cinéma de Douarnenez (août 2016), un stage à l’IFEA (Institut Français des Etudes Anatoliennes) et une mobilité ERASMUS dans l’Université Galatasaray (Istanbul, Turquie) au second semestre du Master 2, m’a permis de constituer un corpus à partir de films, de documents d’archive cinématographique, et de travailler à partir d’entretiens avec ceux qui ont tournés ces films. Ce corpus filmique s’est imposé selon la disponibilité et l’accessibilité des films sous forme de production VHS ou DVD, et par l’intermédiaire de plateforme de vidéo en ligne telles que Youtube, Viméo ou Dailymotion. Il s’est aussi constitué par le dépôt d’un disque dur dans différents lieux culturels (ou cafés) d’Istanbul et de son emprunt par les habitués qui le redéposaient plein de nouveaux films. Ce système d’échange a finalement été le plus efficient.

Dans la mesure du possible, et en ne prétendant pas à l’exhaustivité, le corpus de ce mémoire se composera de vingt films de fiction appartenant à plusieurs genres, adaptations, mouvements ou courants cinématographiques afin de rendre compte des représentations véhiculées par le cinéma, plus précisément, par des films kurdes réalisés depuis 1915. L’idée n’est pas de couvrir une période cinématographique d’un siècle mais de faire des liens sur certains parcours de productions, de réalisations de films dans des contextes donnés. Il s’agit de comprendre la mise en scène du corps humain, la construction ou la déconstruction de mythes, ainsi que leur utilisation et réutilisation dans des films kurdes.

Terrorisme et métropole : les pérégrinations stambouliotes de l’assassin du Reina (janvier 2016-janvier 2017)

Les tribulations métropolitaines d’A. Masharipov (janv. 2016-janv. 2017)

L’arrestation le lundi 16 janvier 2017 au soir d’Abdülkadir Masharipov (de nom de code Abu Mohammed Horasan), l’auteur de la tuerie du club Reina au  cours de la nuit de la Saint Sylvestre, marque la fin d’une longue chasse à l’homme métropolitaine à laquelle – dit-on – une équipe de 10 000 policiers et autres spécialistes de la sécurité1  et du renseignement auraient participé. N’ayant pas recouru à l’option du suicide ultime, il a été capturé vivant et, autre singularité, il s’est montré enclin à parler – même abondamment – et à dévoiler jusqu’aux menus détails de ses contacts et activités en Turquie. Masharipov, Tadjik ethnique de nationalité ouzbek, parlerait au moins quatre langues, outre ses langues familiales (tadjik et ouzbek) : le turc, l’ouighour, l’arabe et le russe. Entré en Turquie par l’Iran, après des séjours en Syrie et en Afghanistan, il a le profil de l’internationaliste circulant entre mondes russes, chinois, turcs et arabes – un peu à l’instar des auteurs de la tuerie de l’aéroport d’Istanbul à la fin juin 2016.

D’après ce que l’on commence à savoir à la lumière de ses aveux – en tout cas de ceux exfiltrés dans la presse turque2 -, l’auteur de la fusillade mortelle, qui s’apprêtait à fuir avec son fils en Syrie par İzmir via Çanakkale3, a passé ces 17 jours de traque à Istanbul, changeant de ligne de téléphone quasiment chaque jour4. Il était arrivé en Turquie illégalement via l’Iran en janvier 2016, avait aussitôt rejoint Istanbul, où il serait resté près d’un an, mis à part un bref séjour à Konya, « ville satellite » pour les migrants de transit ayant déposé une demande d’asile pour un pays tiers, en novembre 2016.

Débutons par la fin. Le terme de la traque a été Esenyurt, un nouvel arrondissement (institué en 2008) dans la lointaine périphérie occidentale réputé pour ses innombrables programmes immobiliers – sous la forme de grands collectifs fermés à équipements réservés – et le taux de vacance très élevé de son parc de logements. L’appartement d’Esenyurt paraît faire partie de la vingtaine – découverte jusque-là dans le cadre de l’enquête – de « logements de transit » dont DAEŞ disposait à Istanbul pour ses combattants internationaux en provenance ou à destination de la Syrie. En un sens, Esenyurt – où Masharipov se trouvait depuis environ 12 jours, changeant d’appartement tous les trois jours – est l’archétype des arrondissements récemment émergés, lieu d’opérations immobilières à caractère parfois douteux, frappés de plein fouet par la chute actuelle de la demande sur le marché immobilier. Esenyurt est aussi caractéristique du nouveau cosmopolitisme stambouliote, avec ses propriétaires, habitants et usagers – souvent intermittents – de nationalité syrienne, irakienne, azerbaidjanaise, saoudienne5, irakienne ou ukrainienne.

Özyurtlar Nşehir : Le complexe résidentiel sécurisé où fut capturé le tueur.

Entre avril 2016 et fin décembre 2016, Masharipov aurait résidé avec sa famille à Kayaşehir, immense ville-satellite de la périphérie nord-occidentale d’Istanbul, dans l’arrondissement de Başakşehir, institué au même moment que celui d’Esenyurt. Située au nord-est d’Esenyurt, Kayaşehir est l’archétype des périphéries anonymes, diluées et disproportionnées telles que produites ces dernières années en série dans toute la Turquie par l’Administration du Logement Collectif (TOKİ) et ses partenaires privés privilégiés.

L’arrondissement péricentral de Zeytinburnu semble avoir quant à lui constitué la base-arrière logistique de Masharipov, son premier refuge après le massacre, comme son premier pied à terre à son arrivée à Istanbul (en janvier 2016). Arrondissement développé par vagues migratoires successives depuis les années 1940, Zeytinburnu est réputé pour ses communautés originaires d’Asie centrale implantées depuis les années 19806 et réactivées par le commerce à la valise7. En même temps, c’est un des arrondissements les plus bouleversés ces dernières années par la transformation urbaine, qui y a généré une explosion de l’offre immobilière. Les auteurs du massacre de l’aéroport Atatürk du 28 juin 2016 étaient logés à Zeytinburnu, dont ils sont venus directement en taxi pour commettre leurs horreurs. Masharipov y a bénéficié d’un environnement familier et d’une infrastructure communautaire. Le 31 décembre, après avoir reçu l’instruction de s’en prendre au club Reina, c’est à Zeytinburnu qu’il a trouvé auprès d’un compatriote les sacs qui lui ont servi à porter son arsenal mortifère.

Sefaköy (arrondissement de Küçükçekmece), enfin, où se trouvaient le fils et la femme de Masharipov, est situé à proximité immédiate de l’aéroport Atatürk, sur le premier périphérique autoroutier et la ligne de Metrobüs. Sa position entre Zeytinburnu et Esenyurt semble aussi faire sens.

La métropole stambouliote, par son immensité incontrôlable et les infinies opportunités qu’elle offre aux fuyards, par ses centaines de milliers de logements vides, constitue un terreau pour le moins propice. L’étalement urbain, encouragé par l’absence de planification urbaine, semble contribuer à la démultiplication des territoires d’anonymat. Autant que l’opacité du secteur immobilier.

  1. Dans sa déclaration après l’arrestation de Mashapirov le préfet d’Istanbul a précisé que plus de 7200 heures d’images de caméra de surveillance (Zeytinburnu, Esenyurt, Beşiktaş… ) avaient été visionnées pour parvenir à cette arrestation.
  2. Voir l’analyse des révélations faites le 18/01/2016 par Abdülkadir Selvi, journaliste de Hürriyet toujours fort bien renseigné : http://www.diken.com.tr/rota-canakkale-uzerinden-reina-saldirgani-yurt-disina-ogluyla-birlikte-kacmak-istemis/ ; voir aussi “Rena saldırganı dakika dakika anlattı”, Sabah, 29/01/2017 ; URL : http://www.sabah.com.tr/gundem/2017/01/28/rena-saldirgani-dakika-dakika-anlatti
  3. Comme semblent l’indiquer les dernières conversations téléphoniques avec İzmir et le Hatay ainsi que la somme de 187 000 dollars retrouvée dans l’appartement de l’assassin; A. Selvi, “Müdür’den talimat: Sağ ele geçirin”, Hürriyet, 18/01/2017, p. 22.
  4. A. Selvi : “Nefes kesen operasyonun perde arkası”, Hürriyet, 19/01/2017, p. 24.
  5. Rappelons que pour les deux derniers mois de l’année 2016, d’après les statistiques officielles, les principaux acheteurs étrangers à Istanbul sont désormais les Saoudiens, les Koweitiens et les Qataris.
  6. Voir : Çakırer, Y. (2012), İstanbul-Zeytinburnu’nda Ulusötesi Kentleşme Aktörleri Olarak Türk Kökenli Göçmenler, Yayınlanmamış Doktora Tezi, İstanbul Teknik Üniversitesi, Fen Bilimleri Enstitüsü ; et de la même auteure : “Zeytinburnu Kentsel Mekanında Soydaş Diyasporasının Örgütlenmesi”, FSM İlmî Araştırmalar İnsan ve Toplum Bilimleri Dergisi, FSM Scholarly Studies Journal of Humanities and Social Sciences, Sayı/Number 3, Yıl/Year 2014 Bahar/Spring. Available from: https://www.researchgate.net/publication/265700375_Zeytinburnu_Kentsel_Mekaninda_Soydas_Diyasporasinin_Orgutlenmesi [accessed Feb 10, 2017].
  7. Voir : Louisa Piart : Initiatives et stratégies mobilitaires : le cas des entrepreneurs migrants ouzbeks vers la Turquie, Mémoire en vue de l’obtention du Master 2 Miri sous la direction de Emmanuel Ma Mung et Stéphane De Tapia : Université de Poitiers Juin 2006. 

Les relations turco-américaines à la croisée des chemins

Alors que l’investiture de Donald Trump vient de s’achever, et que s’ouvre la conférence d’Astana, qui ignore les Occidentaux dans la recherche d’une solution négociée au conflit syrien, beaucoup s’interrogent sur l’avenir des relations turco-américaines. «Boostés» par l’élection de Barack Obama qui, en avril 2009, avait réservé à la Turquie l’un de ses premiers déplacements officiels et un discours à la grande assemblée nationale, avant même celui délivré, deux mois plus tard, à l’Université du Caire, les rapports entre Ankara et Washington se sont régulièrement dégradés par la suite, pour devenir carrément exécrables, à la fin du second mandat du président américain.

Les effets de la crise syrienne

C’est la crise syrienne et la décision américaine de ne pas intervenir dans ce conflit (notamment en 2013, lors de l’usage, par le régime syrien d’armes chimiques, présenté pourtant par Washington comme «une ligne rouge» à ne pas franchir) qui ont amorcé cette dégradation. Elle a été ensuite poussée à son comble par le soutien des Etats-Unis aux Kurdes syriens du PYD. À partir de 2014, pendant le siège de Kobanê en particulier, non seulement les Américains ont apporté une aide substantielle au PYD, mais ils ont revu leur approche de cette instance, en la rayant de la liste des organisations terroristes, et en la qualifiant même, en décembre 2015, de «partenaire fiable». À ce contentieux déjà lourd, s’est ajouté à partir de l’été le refus américain d’extrader Fethullah Gülen, considéré par les autorités turques comme le cerveau de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, ainsi que d’incessantes remarques de l’administration Obama sur la situation inquiétante des droits de l’homme et des libertés en Turquie. Pour certains observateurs, les relations turco-américaines risquaient encore plus de pâtir de l’élection de Donald Trump, dont la campagne avait été émaillée d’initiatives et de propos islamophobes. C’était oublier qu’eu égard au point de délabrement qu’ils avaient atteint, les rapports entre les deux pays ne pouvaient que s’améliorer

Convergence entre Erdoğan et Trump

Et c’est en un sens ce qui s’est produit ! Dès l’élection de Donald Trump, au-delà des démarches protocolaires habituelles, les dirigeants de l’AKP se sont tapageusement réjouis, arguant que ce résultat inattendu était une opportunité de sortir de l’impasse des relations bilatérales passablement détériorées, tout en faisant valoir que, comme les succès d’Erdoğan, en Turquie, la victoire de Trump, aux Etats-Unis, marquait la revanche du vote populaire sur la morgue de l’establishment. Ainsi, lorsque de premières manifestations ont commencé à brocarder le futur président américain et à contester son élection, Recep Tayyip Erdoğan en personne n’a pas hésité à prendre sa défense, en apostrophant ses détracteurs de la même façon qu’il a pris l’habitude de s’en prendre à ses propres opposants. «N’êtes-vous point des démocrates ? Est-ce que la démocratie n’est pas dans les urnes ? Ce résultat est sorti des urnes. Trump est sorti victorieux. Respectez donc cela», déclarait ainsi le président turc le 23 novembre 2016.  Par la suite, la période d’intérim présidentiel et ses incertitudes ont contribué à conforter l’idée qu’avec Trump les rapports entre les deux pays ne pourraient que s’améliorer. Le séjour du fils de Donald, Eric, venu en Turquie, près de Finike, à la fin du mois de novembre, pour chasser la biche sauvage, a été considéré comme un indice supplémentaire d’une relation ascendante. Plus sérieusement, la déclaration du futur président américain en faveur de la création d’une zone tampon, sur la frontière syrienne, pour abriter les réfugiés, et éviter de nouveaux flux migratoires, a été bien accueillie également par le gouvernement turc, qui réclame la création d’une telle aire, depuis le début du conflit.

Les incertitudes de la période intérimaire américaine

Pendant cette période intérimaire, les nouveaux développements de la crise syrienne ont aussi transformé le décor et les équilibres au Proche-Orient. Alors même que l’administration américaine sortante vivait ses derniers instants et se faisait de plus en plus discrète, Russes, Iraniens et Turcs sont parvenus à surmonter leurs divergences pour gérer la crise d’Alep, avant de prendre l’initiative d’une conférence régionale sur la Syrie, qui a commencé le 23 janvier, à Astana, la capitale du Kazakhstan. Cette offensive diplomatique découle d’une intervention militaire de plus en plus marquée de ces puissances régionales dans le conflit. Tandis que les Iraniens sont très investis dans les combats depuis le début, les Russes ont apporté une aide décisive au régime de Damas dans la reprise d’Alep, et ils envisagent maintenant de pérenniser leur présence dans la région, en développant notamment la base de Tartous. Côté turc, l’opération «bouclier de l’Euphrate», menée par l’armée turque dans le nord de la Syrie depuis août 2016, pour appuyer l’Armée Syrienne Libre (ASL) contre Daech, a atteint la ville d’al-Bab. S’éloignant de son aspect d’intervention transfrontalière initiale, elle s’enfonce ainsi de plus en plus en territoire syrien, et a même reçu par deux fois, en janvier 2017, l’appui l’aviation russe. Plus d’une cinquantaine de militaires turcs y ont laissé la vie et l’Etat islamique, fidèle à ses méthodes sordides, a publié une vidéo controversée qui tendrait à prouver que deux militaires turcs faits prisonniers auraient été immolés par le feu. Tout se passe donc comme si le gouvernement turc entendait désormais se poser en premier adversaire de Daech pour faire oublier le rôle joué à cet égard depuis 2014 par les Kurdes syriens, qu’il considère aussi comme une cible dans cette opération. En réalité, contrairement à ce qui se passait il y a deux ans, aujourd’hui les adversaires de Daech ne manquent pas, mais leurs objectifs ultimes ne sont pas pour autant compatibles…

La nouvelle donne des relations turco-américaines

Ainsi dans le nord de la Syrie, quelques accrochages ont opposé les forces turques à celles du PYD. La Turquie considère que, conformément à un engagement pris par l’administration Obama, les Kurdes syriens doivent retourner sur la rive est de l’Euphrate, et se retirer de la région de Manbij, que le PYD, allié aux rebelles syriens, au sein des «forces démocratiques syriennes», avait repris à l’Etat islamique, au début de l’été dernier. Rappelons néanmoins qu’en juillet 2016, avant son élection, Donald Trump s’était déclaré «fan» des Kurdes syriens, et avait naïvement souhaité que Kurdes et Turcs s’entendent pour en finir avec l’Etat islamique. Il est pourtant peu probable qu’une telle option prévale, la Turquie se disant en guerre contre tous les terrorismes qu’ils soient djihadiste, kurde ou… güleniste. À l’occasion de l’investiture du 45e président des Etats-Unis, Recep Tayyip Erdoğan, Binali Yıldırım et leurs émissaires à Washington n’ont cessé de réitérer deux conditions à la normalisation des relations entre les deux pays : fin du soutien au PYD et extradition de Fethullah Gülen. Pour sa part, avant même son entrée en fonction, Rex Tillerson, le nouveau secrétaire d’Etat américain, a évoqué qu’une restauration naturelle des relations turco-américaines étaient en vue, estimant que leurs déboires récents tenaient à la démission de l’administration Obama au Moyen-Orient, et que le rapprochement russo-turc était venu combler le vide créé par la brouille turco-américaine. On peut certes penser que les relations entre les deux pays vont connaître une amélioration, car Ankara n’a pas rompu avec ses alliés occidentaux, ce qui aurait constitué un saut dans l’inconnu que sa nouvelle amitié avec Moscou est encore loin de pouvoir sécuriser. Il reste que le partenaire turc de 2017 a changé. Il a en effet gagné en autonomie dans une posture différente de celle qu’il affectait au moment de la « politique du zéro problème avec nos voisins », puisqu’il ne se présente plus en gentil organisateur des zizanies moyen-orientales, mais veut être un acteur-clé du concert des puissances qui prétendent contribuer à la stabilisation d’une région, fortement ébranlée par les printemps arabes.

Force est de constater en effet, qu’au cours des derniers mois, la Turquie a restauré ou amélioré ses relations avec tous les grands protagonistes de la région. Se rapprochant de l’Arabie Saoudite en 2015, elle a spectaculairement renoué en 2016 avec la Russie, tandis qu’elle parachevait une normalisation de sa relation avec Tel-Aviv. On peut craindre que certaines contradictions n’ébranlent malgré tout l’ordonnancement de cette nouvelle diplomatie turque, que ses promoteurs ont appelé «la politique du plus d’amis que d’ennemis». Mais celle-ci résulte moins d’options stratégiques profondes que d’une tactique privilégiant un pragmatisme froid ; ce qui ne devrait pas déplaire au nouveau locataire de la Maison-Blanche, dont le cynisme n’est plus à prouver. Reste malgré tout qu’un certain nombre de couleuvres devront être avalées de part et d’autre. Voyons donc comment elles le seront et comment l’administration Trump abordera son «nouvel» allié…

JM

 

Diyarbakır en hiver. « Discipliner par la faim »

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Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont perdu leur emploi dans la fonction publique, ces derniers mois en Turquie, avec une série de décrets à titre de loi [Kanun Hükmünde Kararname – KHK] promulgués dans le contexte de l’état d’urgence déclaré après le coup d’état manqué du 15 juillet 2016. Les premiers KHK 670 et 671 sont publiés au Journal officiel le 15 août 2016. Ils sont suivis des KHK 672, 673, 674 (JO du 1er septembre 2016), des décrets 675 et 676 (JO du 29 octobre 2016), les 677 et 678 (JO du 22 novembre 2016). Les derniers, 679, 680, 681, sont publiés dans le Journal Officiel le 6 janvier 2017. Chacun de ces décrets entraînent avec eux une vague de licenciements et suspensions dans la fonction publique – tous corps et profession confondus. Bianet recensait 87 346 licenciements fin 2016, nombre auquel s’ajoutaient les 8028 nouveaux licenciements annoncés le 6 janvier 2017.

Ces décrets permettent ainsi une véritable purge de la fonction publique et l’exclusion de tout élément dérangeant, accusé de soutien au mouvement Gülen ou au PKK. Ciblant aussi parfois comme au hasard, faisant planer sur tous le risque de perdre son emploi, ils sont un outil de discipline puissant. « L’état discipline par la faim » soulignait un jeune enseignant de Diyarbakır au courant du mois de décembre. Diyarbakır, comme les autres villes de la région, est en effet particulièrement touchée par les purges contre le PKK/KCK considéré comme une organisation terroriste, dans les syndicats, les municipalités dont la plupart ont désormais été placées sous tutelle, sans compter les associations ou les nombreux médias qui ont été fermés, eux aussi par l’intermédiaire de ces décrets. Alors que la guerre fait rage à nouveau dans les montagnes, une guerre sociale a lieu en ville qui, elle aussi, connaît ses sacrifiés, soulignait ce même enseignant.

Suite à une première vague de licenciements [ihraç] de 28 163 personnes travaillant pour le Ministère de l’éducation nationale, celui-ci écarte provisoirement [açığa alınmak], le 8 septembre 2016, 11 285 enseignants – le temps de mener des enquêtes administratives et pénales. Parmi ces derniers 87 % sont membres du syndicat Eğitim-Sen (très sensible à la cause kurde et membre de KESK). Parmi ces enseignants écartés, 4314 – soit un gros tiers – travaillent dans la province de Diyarbakır qui en compte environ 17 000 (dont 10 500 membres d’Eğitim-Sen). Ils sont notamment accusés d’avoir participé à une grève générale le 29 octobre 2015 contre la guerre dans l’enceinte de la vieille ville de Diyarbakır – à laquelle participaient beaucoup de jeunes lycéens dont les enseignants ne pouvaient rester silencieux. Juste au mois de septembre, et à Diyarbakır uniquement, 142 membres du syndicat ont été placés en garde à vue et 11 ont été emprisonnés. 79 ont été licenciés et ont perdu définitivement leur travail à la fin du mois d’octobre. Aujourd’hui, l’essentiel des enseignants qui avaient été écartés provisoirement a été réintégré progressivement au courant du mois de novembre et de décembre. 14 sont encore emprisonnés à Diyarbakır.

Nombreux enseignants chercheurs sont aussi désormais sans emploi : il s’agit aussi bien de la centaine d’employés de l’Université Selahattin Eyubi (ouverte en 2013 et fermée au lendemain de la tentative de coup, dès août 2016, avec 14 autres universités privées dans le pays), ou la centaine d’enseignants de l’université publique de Dicle (aucun signataire la pétition pour la paix alors que 125 au total ont été licenciés).

Les médecins sont également visés par les renvois. Avec le décret du 29 octobre, 2074 travailleurs du secteur médical (médecin spécialiste, sage femme, infirmière, etc.) sont licenciés. Parmi eux, 193 exerçaient à Diyarbakır, soit prêt d’un dixième. 33 de plus ont été licenciés fin novembre à Diyarbakır. 6 autres l’ont été en janvier 2017.

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Sont aussi particulièrement touchés les employés des mairies tenues par le Parti des régions démocratiques (DBP, émanation régionale du HDP). Aux élections locales de 2014, le parti avait remporté 106 mairies dont 10 chefs-lieux de province. Depuis le 11 septembre 2016, ces municipalités – qui avaient déjà été placées sous contrôle sévère d’inspecteurs depuis un an environ – sont progressivement mises sous tutelle [kayyum], souvent assurée par le préfet ou le sous-préfet. Le 7 décembre 2016, les co-maires des districts de Yenişehir et Kayapınar, derniers districts de Diyarbakır sans tutelle, ont été placés en garde à vue et une tutelle est nommée le lendemain. Il n’y a désormais plus de municipalités travaillant avec des maires élus à Diyarbakır. Depuis le 11 septembre 2016, 72 co-maires du DBP ont été placés en détention, et 51 administrateurs ont été nommés dans les mairies.

Dans les municipalités des districts centraux de Kayapınar, Sur, Yenişehir et Bağlar, plusieurs centaines de personnes ont été licenciées, notamment avec les KHK 677 et 678 de fin novembre 2016. Les travailleurs contractuels des mairies sont également très précaires (et certains déploraient le fait que « leur mairie » ne les aient employé qu’en tant que contractuels pendant de longues années). Beaucoup de contractuels – parmi eux les employés des institutions culturelles ou du théâtre municipal – n’étaient plus payés au courant du mois de décembre, bien que toujours employés. Au mois de décembre, de nombreux fonctionnaires municipaux vivaient dans l’attente d’un licenciement prochain. Les tutelles en effet licencient progressivement, faisant ainsi régner l’incertitude. Le contrat de 31 personnes travaillant pour le théâtre municipal – fermé dès que les tutelles ont remplacé les maires élus le 1er novembre 2016 – n’a pas été renouvelé par la municipalité métropolitaine de Diyarbakir pour 2017. Quant à la tutelle de Kayapınar, elle a licencié 30 personnels de sécurité le 6 janvier 2017.

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En étant licencié de la fonction publique, on ne perd pas que son emploi, on perd aussi ses droits à la sécurité sociale et à la retraite. On perd le droit à tout autre emploi dans la fonction publique ou celui de se présenter aux concours d’entrée à l’université par exemple. Il est aussi parfois interdit de sortir du territoire. « Une mort sociale » commente un groupe de trentenaires à Diyarbakır. Pourtant certains pensent qu’une fois l’état d’urgence levé, des actions en justice et la réintégration de la fonction publique seront possibles – certains disent toutefois avoir fait une croix sur la fonction publique et d’autres comme les contractuels, n’auront plus de moyens d’action. En tout cas, ces suspensions et licenciements génèrent la crainte et l’angoisse en exerçant une pression économique et psychologique sur ces (ex-)employés, représentants de la classe moyenne. Elles servent aussi certainement à économiser l’argent public en ne payant plus les salaires. Elles génèrent aussi quelques formes de solidarité (fonds spéciaux pour les licenciés d’Eğitim-Sen par exemple1 et des réflexions sur des formes alternatives et autonomes de subsistance politico-économique. Certains enseignants suspendus, en guise de protestation, n’ont pas envoyé leurs enfants à l’école et fait les cours chez eux ; certains réfléchissent – dans une ligne qui s’est développée depuis 6-7 ans dans la région – au développement d’une économie solidaire et de subsistance. D’autres font le dur bilan de 17 ans de gouvernement local HADEP-DBP dans la région : bien qu’ayant déclaré l’autonomie ces mois passés – déclaration qui permit et déclencha une violente répression – les villes et les populations n’ont actuellement pas les moyens de leur autogestion et subsistance économique.

©CSY 2016

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Ces mesures disciplinaires touchent essentiellement la classe moyenne et celle qui connaît / connaissait une certaine sécurité de l’emploi dans la fonction publique et sous les mairies kurdes. Mais d’autres affectent les plus démunis : ainsi l’annonce récente par les tutelles des mairies métropolitaine et de Yenişehir de fermer le camp municipal qui accueillait encore fin 2016 plus de 1000 Yézidis pour les déplacer dans un camp géré par l’organisation gouvernementale AFAD ; ainsi la fermeture des associations telles que Sarmaşık qui fournissait une aide alimentaire à quelques 32 000 personnes dans Diyarbakır dont les quartiers détruits l’année dernière par la guerre urbaine de Sur ; Rojava Derneği qui fournissait une aide régulière à 85 000 familles notamment dans les régions les plus touchées par les combats urbains (Diyarbakır, Şırnak, Cızre, Silopi, Nusaybin ) de l’année passée a aussi été fermée. Par la fermeture de ces associations, les moyens de diffuser de l’aide ou de financer des projets dans la région ont été bloqués, étranglant plus encore les populations déjà extrêmement démunies et que la guerre récente a encore appauvries.

 

  1. Créé à l’origine pour les licenciés de l’enseignement supérieur notamment suite aux licenciements et expulsions des signataires de la Pétition pour la paix.

L’ambassadeur de Russie en Turquie victime d’un attentat à Ankara

L’ambassadeur de Russie en Turquie, Andreï Karlov, a été froidement abattu, alors même qu’il inaugurait une exposition russo-turque de photographies, à Ankara. La scène a tétanisé par sa violence tous ceux qui ont pu en voir des photos ou des images filmées. Un homme, qui se tenait derrière le diplomate russe, alors qu’il était en train de prononcer un discours, a subitement tiré en l’air, avant de faire feu sur lui à huit reprises. Grièvement blessé l’ambassadeur est mort peu après son admission à l’hôpital, tandis que son assaillant était abattu par les forces de sécurité turques. Ce dernier, qui a justifié son geste en parlant de venger le calvaire que subit actuellement Alep, et en criant : « nous mourons à Alep, vous mourrez ici », a formellement été identifié, peu après. Il s’agit de Mert Altıntaş, un jeune policier, recruté en 2014 par l’Académie de police d’Izmir. Cet assassinat, le premier d’un ambassadeur en Turquie, intervient quelques jours après l’attentat, attribué à la mouvance kurde la plus radicale, qui le 17 décembre a fait 14 morts à Kayseri, et qui était lui-même survenu, une semaine après le double-attentat de Beşiktaş, le 10 décembre (cf. notre édition du 11 décembre 2016 et l’article de Jean-François Pérouse du 18 décembre 2016).

La fiabilité de l’institution policière remise en cause ?

L’assassinat de l’ambassadeur Karlov apparaît toutefois comme une attaque d’un genre nouveau en Turquie, car partie de l’intérieur même d’une instance publique. C’est, en effet, grâce à son statut de policier que l’assassin a pu franchir les cordons de sécurité, s’approcher de l’ambassadeur et commettre son crime, dans l’une des aires les plus sécurisées du pays, puisqu’elle se trouve à proximité du boulevard Atatürk, dans le quartier des ambassades de la capitale, et que le premier ministre y passe plusieurs fois par jour pour se rendre à ses services. L’auteur des faits est-il un élément sciemment infiltré par une organisation religieuse, islamiste, djihadiste ? Observant l’identité des gradés qui l’ont introduit dans la carrière policière, et se basant sur le parcours scolaire et universitaire de Mert Altıntaş, le quotidien gouvernemental Sabah évoque les liens probables qu’aurait entretenus ce dernier avec le mouvement Gülen. Quoi qu’il en soit, le recrutement récent de ce jeune policier renvoie aux nombreux mouvements de personnel qui ont affecté les institutions publiques turques, au cours des dernières années. Avant même la tentative de coup d’Etat du 15 juillet dernier, la police avait déjà fait l’objet d’une importante épuration, en particulier après l’affaire du 17 décembre 2013, qui avait  révélé au grand jour le conflit opposant l’AKP au mouvement Gülen (cf. nos éditions du 18 décembre 2013, du 3 mars 2014 et la série d’articles de Ruşen Çakır parue à l’été 2016). Plus généralement, l’opposition parlementaire a plusieurs fois critiqué la tendance du gouvernement à procéder à des recrutements hâtifs, pour faire face à de subites pénuries de personnels, dans les institutions reprises en main. L’assassinat de l’ambassadeur Karlov risque ainsi de relancer les inquiétudes, quant à la fiabilité d’institutions publiques lourdement ébranlées, au cours de la décennie écoulée, par des épurations nombreuses, répétées et contradictoires, qui ont probablement porté atteinte à l’esprit de corps, au professionnalisme et aux traditions, qui caractérisaient jusqu’à présent l’Etat turc et son administration.

Les relations russo-turques une fois de plus sur la sellette ?

Sur le plan stratégique, on observe par ailleurs que l’assassinat de l’ambassadeur Karlov est intervenu à la veille du sommet tripartite Russie, Turquie, Iran, prévu le 20 décembre, à Moscou. Ce sommet participe aux efforts déployés par la Russie, au cours des derniers jours, pour écarter les Occidentaux de la recherche d’un règlement de la crise syrienne, en valorisant l’intervention de puissances régionales eurasiatiques. Il y a deux jours, le président kazakh, Nursultan Nazarbayev, avait débattu au téléphone, avec ses homologues russe et turc, de la tenue possible d’une conférence sur la Syrie dans sa capitale, Astana. Il faut également rappeler que le ministre turc des affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, était en vol pour Moscou, pour se rendre au sommet tripartite précité, au moment de l’assassinat de l’ambassadeur Karlov.

Alors même que la Russie décidait de maintenir le sommet tripartite en question, Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine en personne se sont accordés, lors d’une conversation téléphonique, pour voir dans l’attentat d’Ankara une « provocation destinée à porter atteinte aux relations entre la Russie et la Turquie ». Il est donc sûr que les rapports entre les deux pays ne seront pas affectés, dans l’immédiat, par le nouveau coup qui leur a été porté. Il reste que, passée l’émotion des premières heures et les manifestations d’empathie, naturelles le plus souvent en pareil cas, ce développement tragique risque de continuer à travailler en profondeur une relation entre Russie et Turquie, qui reste malgré tout fragile. En poste en Turquie depuis 2013, l’ambassadeur Karlov, qui avait été aussi en fonction en Corée du Nord, était connu pour son sang-froid, notamment celui dont il avait fait preuve lorsque l’aviation turque avait abattu, le 24 novembre 2015, un SU-24 russe sur la frontière turco-syrienne ; un incident qui devait provoquer six mois de brouille intense entre Moscou et Ankara. Dans le discours qu’il était en train de prononcer avant sa mort, évoquant les relations russo-turques, le diplomate russe avait une fois de plus souligné  « qu’il était plus facile de détruire que de construire ». Il savait donc bien que si les deux pays avaient fait assaut de bonne volonté, ces dernières heures, pour essayer de polariser l’attention de la communauté internationale sur l’efficience de leur nouvelle diplomatie conjointe, il ne fallait pas oublier non plus qu’ils campaient sur des positions stratégiques pas toujours compatibles, notamment en ce qui concerne le conflit syrien (cf. notre édition du 5 décembre 2016).

Pour la Turquie, en tout état de cause, l’assassinat de l’ambassadeur Karlov est un nouveau coup dur, qui ne peut qu’accroître des tensions nationales et régionales qui semblent se conjuguer actuellement pour ébranler la stabilité d’un pays, aux prises également, pour la première fois depuis longtemps, avec une crise économique et financière, qui sera difficile à surmonter, à court et moyen termes.

JM