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L’enseignement du 15-Juillet dans les écoles turques : rupture ou continuité dans le processus de fabrique du citoyen républicain ? (2/2)

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Réformes et nouvelle représentation du social

Dans les temps qui ont suivi la tentative de coup d’État, le gouvernement a cherché à atteindre cet objectif en s’arrogeant le pouvoir dit de « nommer », selon la terminologie bourdieusienne. Grâce à sa maîtrise du discours autorisé, l’État s’est érigé en auteur de l’histoire officielle selon des procédés qui rappellent ceux en vigueur dans le monde du théâtre. À la scène sur laquelle se joue la version des faits retenue et approuvée par les tenants du pouvoir légitime, on fait correspondre les multiples manifestations publiques qui ont eu lieu dans les jours et les mois ayant suivi le 15-Juillet, tels les rassemblements dits « veillées de la démocratie » [Demokrasi nöbeti] , les commémorations officielles qui se sont déroulées lors de la reprisecolaire 2016-2017 – quelques semaines après celles du 15-Juillet 2017, impressionnantes tant sur le plan des efforts investis que du nombre de personnes y ayant pris part – et les changements de nom de lieux et d’établissements.1 Ceci doit conduire non seulement à une pénétration de cet événement dans les moindres espaces publics avec pour objectif, par ce biais, d’atteindre la sphère privée en s’ancrant dans le système de représentations sociales collectif.

Quelques exemples d’écoles rebaptisées au nom d’Ömer Halisdemir, en Turquie et à l’étranger

À ces politiques s’ajoutent comme nous l’avons vu un ajustement du programme scolaire. L’intégration de l’enseignement du 15-Juillet peut certes paraître comme la façon de travailler sur le système de représentations sociales collectif la plus aisément perceptible, toutefois l’école n’est pas la seule source de socialisation politique des enfants. Ceux-ci sont également mis en présence de multiples influences possibles dont la famille, les activités extra-scolaires et les médias et réseaux sociaux. Etant donné qu’en Turquie, l’enseignement est souvent réparti en demi-journée, avec certaines classes n’ayant cours que les matins et d’autres que l’après-midi, la durée d’exposition au discours officiel s’en retrouve limité. Néanmoins, dans le premier paquet de réformes du système éducatif approuvé en 2012, dit « réforme 4 +4+4 » plusieurs modifications notables ont été apportées. Le nombre d’années de scolarisation obligatoire est passé de 8 à 12, et les horaires hebdomadaires ont atteint par niveau une moyenne de 36 heures (contre 30 autrefois), les enfants allant à l’école de 9 heures à 16 heures.2

Toutefois, les réformes ne se sont pas arrêtées là ; la rentrée scolaire 2017-2018 a été marquée par l’introduction d’un nouveau programme : retrait de la théorie de l’évolution des manuels ; suppression de l’examen de fin du primaire « TEOG»3 remplacé par un nouveau système d’admission à l’université- qui a pour but de contribuer à la résolution du problème de qualité que rencontre le système. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan, dans son discours tenu le 26 septembre 2017 à Beştepe à l’occasion de la reprise des classes4 souligne la nécessité de prendre des mesures dans ce domaine qui aurait été trop souvent délaissé par le passé- ceci étant d’autant plus vital que l’éducation doit être considérée comme l’architecture des générations5. Sa lutte contre le mouvement de Fethullah Gülen passe notamment par le terrain scolaire qui constituait, jusqu’au 15 Juillet 2016, l’un des principaux champs d’action de cette organisation, en Turquie comme à l’étranger.

Certes, il y a un souhait de la part du gouvernement d’améliorer un système scolaire que les programmes d’évaluation des enseignements, à l’image du Programme International pour le suivi des acquis des élèves [PISA], continuent à considérer dans presque l’ensemble des domaines testés comme inférieur à la moyenne des pays formant l’Observatoire de Coopération et de Développement économique [OCDE], toutefois, de manière plus sous-jacente, à travers le prolongement de la durée et la charge de l’enseignement, les élèves se retrouvent également plus longuement exposés à la version officielle des faits.

Dans son étude sur la citoyenneté et l’éducation civique en Turquie de la proclamation de la République jusqu’au début des années 2000, Birol Çaymaz, s’appuyant sur les résultats obtenus lors d’une enquête menée par H.Z. Bozkır, dans le cadre de son mémoire de fin d’études6, souligne la différence qui existe entre la citoyenneté réelle et la citoyenneté idéale telle qu’elle est promue par l’enseignement. Ce décalage entre la théorie et la réalité s’explique, aux yeux de Çaymaz, en partie du fait que, les élèves ne passant qu’une moitié de la journée à l’école, ils sont soumis à d’autres influences, non officielles.7

Processus de polarisation des identités

L’introduction de références au 15-Juillet dans certains manuels s’inscrit dans la vague de réformes scolaires ; mais qui dit réforme du programme dit également modification du paradigme de sélection de ce qui sera enseigné. Tout en gardant une majorité des incontournables de la tradition scolaire turque, qu’Étienne Copeaux répartit en histoire des Turcs, histoire de l’Anatolie et histoire de l’islam8 qui marquent chacune l’identité de la Turquie contemporaine, auxquels s’ajoutent l’histoire républicaine et du kémalisme, certains événements et aspects de l’histoire nationale sont privilégiés selon des motifs d’ordre idéologique et politique.

Dans le manuel de Sosyal Bilgiler 4, les quelques pages portant sur le 15-Juillet sont placées en fin de chapitre dans le prolongement de la section réservée à un adage prêté à Mustafa Kemal « la liberté et l’indépendance sont notre caractère ». Le sujet est essentiellement abordé à travers une narration qui retrace avant tout l’action et ses acteurs puis une chronologie précise des événements de la nuit. Le style a recours à de nombreuses hyperboles telles que « notre patrie en tant que berceau de l’humanité et de la civilisation » à laquelle on oppose « une des plus grandes trahisons de l’histoire [jamais] enregistrées », ce qui a pour effet de créer un antagonisme entre deux entités qui semble irréductible. Le terme turc ihanet peut être traduit par « trahison » mais également par « infidélité » ou « perfidie » qui évoquent l’idée d’un engagement qui n’a pas été tenu, en l’occurrence envers la patrie.

Cette première ébauche d’opposition entre deux camps est relayée par le syntagme « avec une attaque sanglante et brutale » et la répétition systématique de mots tels que « traître » et terroriste ». Avant d’ajouter quelques précisions quant à l’emploi du terme « terroriste », il est nécessaire de souligner que la lecture proposée des événements fonctionne selon un schéma binaire. Il y a d’un côté le « nous » largement accentué par le fréquent emploi du possessif (« notre nation », « notre patrie », « notre armée », « notre commandant en chef », « notre liberté », « nos martyrs ») qui ponctuent l’ensemble du texte9 et de l’autre un « eux » défini par l’affiliation supposée de ces individus au groupe « FETÖ », i.e. « organisation terroriste fethullahci ». L’existence de cette dernière semble néanmoins relever en premier lieu de l’acte de langage, puisque la nature « terroriste » du mouvment hizmet résulte avant tout d’un rite d’institution émanant de l’entité habilitée à imposer un nom et une essence, en l’occurrence le gouvernement, à un mouvement qui préexistait et auxquels on a attribué des propriétés et des intentions nécessaires à la légitimation de la chasse aux sorcières consécutive au 15-Juillet. À travers ce processus ce n’est pas un « assemblement » qui est effectué mais plutôt un « r-assemblement », c’est-à-dire un nouvel assemblage10 d’éléments qui avaient déjà connu une configuration antérieure selon des critères différents, en d’autres termes, le mouvement de Gülen est passé, dans un laps de temps relativement bref, du statut d’allié à celui d’ennemi juré. La variation opérée lors du partage du sensible11 conduit nécessairement à une nouvelle représentation du social. La qualification du mouvement güleniste de « terroriste » participe d’une volonté de délégitimation de l’action menée par ledit réseau. L’exposition qui en est proposée dans le manuel de Sosyal Bilgiler 4 – à l’instar de l’ensemble du discours officiel – cherche à vider la représentation des putschistes d’une quelconque dimension humaine afin d’empêcher toute identification à eux. Par ce biais les mesures de « nettoyage » des institutions « d’où suintent les traîtres membres de FETÖ »12 et les multiples discriminations dont ils sont victimes s’en trouvent plus aisément acceptées.

Selon une nouvelle logique d’inclusion et d’exclusion, opération résultant de l’affaiblissement de l’identité officielle, on assiste à la nécessité de réinventer une tradition, composée de ses propres rites et célébrations. Le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony met en avant l’irréductibilité de la violence exercée lors la tentative de fixation de l’Autre à une définition et du bétonnement de l’appartenance à un groupe qui s’ensuit. Cette démarche procède d’un mouvement de peur et vise à recouvrer un sentiment de sécurité identitaire. La menace semble d’autant plus sérieuse que celui qui est tenu pour responsable, quand bien même il possède des propriétés distinctes qui le constituent en tant qu’Autre, est issu du Même.13

L’utilisation du « nous » a pour objectif de renforcer le sentiment d’unité nationale, en tant que groupe uni autour de certaines valeurs centrales, dont la liberté, l’indépendance, que le sous-chapitre précédent intitulé « La liberté et l’indépendance sont notre caractère »14 a établi comme des qualités immanentes de l’identité du citoyen turc, auxquelles s’ajoutent la défense d’entités et notions telles que la foi, la patrie, la nation, la démocratie et l’État de droit. Le cours d’éducation civique vise à la promulgation d’une identité nationale et d’une citoyenneté définies. Dans le cas de la Turquie, l’étude des manuels et autres matériaux de cours nous a permis d’observer la mise en avant d’une identité et d’une citoyenneté qui tendent à être exclusives à travers le postulat d’un citoyen turc patriotique, nationaliste, attaché à l’islam de rite sunnite, à la fois héritier de l’Empire ottoman et des victoires kémalistes, et enfin ardent défenseur des valeurs de la république turque et de la démocratie. La rhétorique utilisée vise à raffermir, dans le discours, l’existence, pour reprendre la terminologie d’Anderson15, d’une communauté imaginée. Le regain d’accent nationaliste du discours du gouvernement vise à pallier un effritement du succès de sa formule politique. L’application d’une grille de lecture binaire, nécessairement simplificatrice, conduit à une réification des groupes16 considérés comme des réalités aux identités homogènes.

Outre le discours qui s’apparente dans le présent cas à un acte de langage – du fait qu’il émane de l’autorité politique légitime, et prétend modeler les représentations de l’espace social et politique selon des limites qu’elle a établi en amont et selon ses convenances propres – les images ont pour objectif de rendre matérielle une unité qui relèverait sans quoi de la construction mentale. Cette cohésion est établie au moyen de plusieurs procédés distincts, dont une exaltation du passé dans la continuité duquel le 15-Juillet doit s’inscrire et qu’il vient même parfaire, et une description binaire des faits aboutissant à une polarisation du corps social.

La réitération du possessif que nous avons déjà souligné précédemment, englobant à la fois le gouvernement et le peuple qui est représenté comme une entité une et homogène, puisque les différences, lors de la nuit du coup, se sont effacées autour d’un idéal commun (« le 15 juillet, jeune-vieux, femme-homme, ouvrier-fonctionnaire, toute la nation s’est donné la main, sa voix s’élevant au nom de la démocratie »)17 , vise à renforcer le contraste entre une société turque qu’on affirme unie et son ennemi, l’organisation « FETÖ ». Toute personne refusant de souscrire publiquement à l’histoire officielle s’expose à être considéré comme un traître à la patrie [vatan haini] et donc un ennemi contre lequel il faut lutter. Cette dialectique joue sur la peur traumatique du démantèlement de l’Empire ottoman et de la partition de ses territoires anatoliens par les puissances mandataires, dit « syndrome de Sèvres », devenue, plus qu’une seule thématique du discours nationaliste de l’État turc, un véritable épouvantail pour justifier certaines politiques de neutralisation de forces considérées comme porteuses de division ou au service d’agents étrangers, et ce à toutes les époques depuis la fondation de la république par Mustafa Kemal en 1923.

La création d’une identité qui se veut forte passe par la formation d’un groupe homogène et uniforme. Cette uniformité se révèle également dans la monotonie des programmes de commémoration qui sont dictés à l’ensemble des écoles de Turquie. Semblable à une pièce de théâtre au scénario arrangé dans les moindres détails (actions, acteurs, répliques, minutage et décor), tout est orchestré depuis Ankara. Lors de la rentrée 2016-2017, un programme de commémoration a été distribué à l’ensemble du corps enseignant contenant un calendrier précis des activités à organiser lors de la première semaine de classe. La première matinée consacrée aux discours de responsables scolaires et politiques, comportait également une plage réservée à la contribution des élèves18. En vue du spectacle relatant les événements du 15-Juillet, les élèves ont été sélectionnés dès le mois d’août afin d’apprendre leur rôle et des poèmes à réciter. Les écoles, à partir de ces instructions19, ont été encouragées à interpréter ces consignes de manière originale. Certes des espaces sont laissés à la discrétion des écoles et des enseignants, toutefois à travers les compétitions organisées entre écoles, la tenue des sites internet, nous pouvons affirmer qu’une forme de pression est maintenue afin d’encourager le zèle des enseignants, et par conséquent des élèves, et l’organisation d’activités en lien avec le 15-Juillet. Parmi les documents et images publiés sur les réseaux sociaux mais aussi et surtout sur le site EBA [réseau informatique d’éducation] du ministère de l’Éducation nationale [MEB], de nombreux « coin de la mémoire des martyrs du 15-Juillet » et autres panneaux de « la victoire de la démocratie du 15-Juillet », souvent surmontés de photos des victimes des événements, de drapeaux nationaux et de slogans tels que Şehitler ölmez, vatan bölünmez. [Les martyrs sont immortels et la patrie indivisible]20, construits, de manière significative, sur le modèle des Atatürk köşesi, présents dans toutes les écoles.

Atatürk Köşesi réalisé par les élèves de 1e année de l’école primaire Ahmet Keleşoğlu d’Esenyurt (Istanbul) http://ahmetkelesoglu.meb.k12.tr/icerikler/1a-sinifi-ataturk-kosesi_3879295.html

15 Temmuz şehitler köşesi réalisé par les élèves du collège Imam Hatip de Çiftlikköy (Yalova) http://ciho.meb.k12.tr/icerikler/okulumuza-15-temmuz-sehitler-kosesi-olusturduk_3569856.html

Outre l’accent mis sur le culte des martyrs, fréquent et banalisé en Turquie, comme le décrivent Sümbül Kaya et Étienne Copeaux dans leur article « Les martyrs ne meurent pas »21 , le récit du 15-Juillet proposé dans les écoles opère une mythisation des événements de l’été 2016, qui font figure de modèle, mais qui s’inscrivent surtout dans la continuité de l’histoire du peuple turc. Extrait de la réalité sensible et érigé au rang d’épopée – destan – le 15-Juillet est rapproché de la bataille des Dardanelles [Çanakkale savaşı] ou de la guerre d’indépendance [Kurtuluş savaşı]. Par conséquent, les victimes de la tentative de putsch sont naturellement assimilées aux héros turcs des batailles du passé, leur conférant une aura de sacralité et une légitimité créée de toutes pièces.

La politique du président Erdoğan à quelques années seulement du centenaire de la république turque (2023) peut à maints égards être comparée à celle menée par Mustafa Kemal un peu moins d’un siècle plus tôt. Les réformes se multiplient, et sans jamais s’opposer franchement à l’héritage kémaliste, la référence au père de la Turquie moderne est mobilisée davantage comme une figure du passé que comme une source actuelle d’action politique, laissant la place à d’autres influences et à d’autres acteurs. Si Mustafa Kemal a nourri une certaine idée de la Turquie permettant à l’Anatolie de se forger un destin atypique parmi les pays issus de ce qui fut l’Empire ottoman, Recep Tayyip Erdoğan n’est pas en reste comme l’illustrent nombre de ses discours et politiques. Dans une brochure portant sur les événements du 15-Juillet distribuée dans l’ensemble des écoles turques, il déclare, dans le préambule : « d’abord nous emmènerons la Turquie à ses objectifs de 2023, ensuite nous réaliserons avec vos efforts nos visions de 2053 et de 2071 ».22 Ces ambitions s’étalant sur le siècle non seulement cherchent à dépasser et à supplanter Mustafa Kemal, mais visent à renouer avec la tradition ottomane qui assignait au territoire anatolien et aux Turcs un statut de leadership régional voire du monde musulman – puisque la rhétorique employée par le président Erdoğan et son parti est fortement empruntée au registre de l’islam. Le tournant autoritaire observé en Turquie ces dernières années est une conséquence nécessaire de ces aspirations.

La mise en place de cette nouvelle idée de la Turquie procède en de nombreuses étapes et domaines. De par son rôle de formation et d’éducation des nouvelles générations, l’institution scolaire a joué et joue, aussi bien du temps d’Atatürk que d’Erdoğan désormais, un rôle stratégique dans l’entreprise d’ingénierie sociale et de quête du pouvoir symbolique.

Conclusion

Comme nous avons pu le voir à travers le présent travail, nous assistons, dans les écoles turques, à l’intégration de leçons portant sur les événements du 15-Juillet au cursus obligatoire des élèves à titre de cours spécial, et ce dès la rentrée de septembre 2016. Initialement essentiellement organisé autour d’une brochure produite à cet effet, distribuée dans l’ensemble des écoles publiques et privées, du pays, complétée par des activités visuelles et/ou participatives s’est institutionnalisé à partir de la rentrée 2017-2018. À partir d’une sélection de productions d’élèves, la brochure a connu une nouvelle édition, distribuée à la même échelle que la précédente. En parallèle à cette « réédition », des références, voire des sections entières, ont commencé à apparaitre dans les manuels de classe. Le 15-Juillet, malgré son caractère politique, n’a cependant pas été limité aux cours de sciences sociales et d’histoire, où son insertion était attendue, des renvois et des activités ont été insérés dans les livres de religion et ceux de turc. Il est à prévoir que le 15-Juillet sera progressivement inclus dans l’enseignement d’autres disciplines dans les années à venir. Le gouvernement de l’AKP, soulignant lui-même l’importance d’investir sur le terrain scolaire et de l’éducation, a entrepris un important travail de réformes ces dernières années. La politologue turque Füsun Üstel a mis en avant l’idée de l’école comme « fabrique du citoyen convenable »23, pratique qui existait déjà dans l’Empire ottoman et qui s’est perpétué avec l’instauration de la République sous Mustafa Kemal. Si la pratique n’est pas nouvelle en soi, c’est au niveau du type de citoyenneté et de citoyen valorisés que des distinctions s’observent. Maintenant la référence à Mustafa Kemal en tant que figure emblématique, dont l’héritage demeure difficile à désavouer malgré des prises de distance certaines, le gouvernement se place dans la continuité de la synthèse turco-islamique, qui constituera le fondement idéologique de l’ingénierie sociale qui s’amorce à l’échelle nationale à partir du coup d’État de 1980 et de la promulgation de la Constitution de 1982 qui rend obligatoire l’instruction religieuse dans les écoles.

La figure de citoyen valorisée dans les manuels possède un certain nombre de droits mais également de responsabilités, du fait que son existence s’inscrit dans un réseau de relations à d’autres entités. La participation politique est représentée comme un droit inscrit dans la Constitution, et dont la meilleure illustration serait le fait de voter lors des élections (nationales et locales). La vision de la participation politique demeure très institutionnelle et traditionnelle, puisque celui qui veut s’engager davantage doit le faire à travers un parti voire éventuellement en tant que candidat indépendant. Le vote certes présenté comme étant un droit, assuré par la Constitution, donc par l’État, ne peut être entièrement dissocié de la responsabilité, comme le relevait déjà Caymaz dans son article portant sur le type de citoyenneté promue dans les écoles turques entre 1923 et le début des années 200024. En effet, la question du droit de vote lors des élections de délégués dans les écoles est abordée dans la section portant sur les responsabilités.25 Cette dernière notion est d’ailleurs représentée comme la conséquence naturelle de la vie en communauté : « Dans les groupes, chacun a des devoirs »26, devoirs qu’il est important de mener à bien, puisque il est ajouté un peu plus loin qu’« en menant à bien nos responsabilités, nous contribuons à la formation d’une société heureuse et prospère ».27

Le 15-Juillet représente en soi une forme de participation politique non-conventionnelle, différente de celle à laquelle les citoyens turcs sont généralement accoutumés, puisqu’elle a eu lieu dans la rue et non à travers une urne, leur donnant le sentiment non seulement d’avoir un pouvoir plus réel mais également de contribuer à l’écriture de l’histoire. La façon d’aborder cet événement se distingue également du reste de l’enseignement ; ainsi à événement exceptionnel, enseignement exceptionnel.

Les réactions suite à l’introduction de l’enseignement du 15-Juillet ont été multiples, émanant essentiellement des milieux kémalistes qui l’ont associé à leurs critiques plus générales des réformes entreprises par l’AKP. Le quotidien Cumhuriyet affirme qu’on assiste à une islamisation du cursus scolaire et une « propagande en faveur du régime » au détriment de l’héritage de Mustafa Kemal, il dénonce également une propagande du système à travers des louanges mensongères du système présidentiel dans le manuel de Sosyal Bilgiler 4. Principal organe de presse de l’opposition kémaliste, le journal considère l’ensemble des réformes apportées par le gouvernement sous le prisme d’une attaque menée contre l’héritage kémaliste et laïc et confortant la mainmise du gouvernement sur le système. Il relaie par ailleurs les mobilisations d’opposition qui ont lieu notamment à Kadıköy, autour du mouvement pour la laïcité.28 Parmi les organisations porteuses de la contestation, se profilent avant tout des partis héritiers de la pensée de Mustafa Kemal mais également d’orientation socialiste et communiste. C’est notamment le cas du TKP [Türkiye Komünist Partisi] qui déclare dans un tract qu’à travers sa politique le gouvernement a « déclaré la guerre aux enfants » en imposant un programme « obscurantiste » menant à une « imamification de l’école »29, en violation flagrante des Droits de l’Homme et de la Constitution turque même ((Tract du TKP). Néanmoins, ces réactions doivent être nuancées ; en effet, se revendiquer dépositaire de la « révolution » kémaliste pour dénoncer le tournant autoritaire pris par le gouvernement turc actuel semble relativement déplacé, du fait des nombreuses similarités existant entre les deux approches de l’enseignement. Si une continuité dans la « fabrique du citoyen » s’observe, en revanche, il y a bien une concurrence entre paradigmes rivaux, entre des visions du monde qui s’opposent, cherchant toutes à s’emparer du droit du partage du sensible et du pouvoir de nommer.

Sources

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Cumhuriyet, 08.09.2017, Okullarda ilk ders 15 Temmuz olacak
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Hüriyet, 26.09.2017, Ders kitaplarının içerikleri konusunda giderek daha fazla şikayet gelmeye başladı
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Yeniçağ, 21.09.2016, 15 Temmuz yemini
Yeni Şafak, 18.09.2017, 15 Temmuz 5. sınıf ders kitaplarında
Ressources visuelles:
Rapports d’activités
Aksoy Sema, 15 Temmuz anısında, 22.09.2016, Erzurum
Aynel Fadimana, 15 Temmuz şehitlerine mektup, 23.09.2016, Kastamonu
Burbut Cem, 15 Temmuz şehitlerini anma programı, 22.09.2016, İzmit
Çakar Hüseyin, Nilüfer Özel Eğitim Meslek lisesinde 15 Temmuz etkinlikleri, 27.09.2017, Bursa
Çelikel Naim, 15 Temmuz demokrasi zaferi ve şehitlerimiz, 26.09.2016, Mersin
Ekinci Burcu, İlk ders 15 Temmuz, 28.09.2017, Eskişehir
Göçer Ramazan, 15 Temmuz Şehitlerimiz unutulmadı unutturmayacak, 25.09.2016, Gaziantep
Gök Nadim, 15 Temmuz Şehitlerimiz Anma ve demokrasi zaferi etkinlikleri, 03.10.2016, Ankara
Pehlivan Mehmet, 15 Temmuz milletin dirilişi, 03.10.2016, Kars
Sevgili Sabahattin, 15 Temmuz Şehitleri Anma Programı, 26.09.2016, Manisa
Sürer Musa, Okulumuzda 15 Temmuz demokrasi zaferi ve şehitleri anma etkinlikleri yapıldı, 25.09.2017, Denizli
Vidéos :
EBA 15 Temmuz Demokrasi zaferi ve şehitlerimiz anma programı 2, 16.10.2016
Eser Murat, Marşı çocuklardan 01.02.2017, Tokat
Hacer Babacı, Atatürk ilkokulu 15-Temmuz gösterisi, 06.02.2016, Konya
Geldi Mürsel, İstiklal Marşı, 17.03.2017, Kavak Aksemseddin Anadolu imam hatip lisesi, Samsun
Öztürk Yusuf Ziya, Kadıköy’de ögrencilerin gözünden 15 Temmuz, 06.02.2017, İstanbul
Yürür Mevlüt, Son Çanakkale, 15 Temmuz Şehitlerimize, 10 Okul Tek Mars, Pamukova, Sakarya
Documents scolaires/visuels (publications d’enseignants):
Akçagöz Murat, 15 Temmuz
Duran Burcu, 15 Temmuz panosu
Gülter Yasin, 15 Temmuz nedir ?
Gülter Yasin, 15 Temmuz duası
Kaban Hatice, Çocuklardan 15 Temmuz çizgisi
Saygı Eda, 15 Temmuz panosu
Yılmaz Gamze, 15 Temmuz Demokrasi ağacı
Coloriages :

  • Darbeye hayır
  • Darbeye dur de
  1. L’exemple le plus marquant est naturellement le pont du Bosphore qui est devenu désormais le pont des martyrs du 15-Juillet, notez par ailleurs les nombreuses écoles qui ont pris ce nom ou le nom de civils tombés en martyrs. Enfin plusieurs rues, places ou encore édifices publics ont pris des noms rappelant les faits (citons l’avenue des martyrs du 15 juillet [15 Temmuz Şehitleri Caddesi] à Fatih (Istanbul), ou encore la place de la démocratie du 15 juillet [15-Temmuz Demokrasi Meydanı] à Gaziantep).
  2. Al-Jazeera Türk, 30.03.2014, Yeni Türkiye’nin eğitim ve 4+4+4 reformu. Progressivement l’ensemble des enfants se rendent à l’école toute la journée et non plus juste une demi-journée comme c’était systématiquement le cas par le passé. Certaines écoles, néanmoins, continuent de respecter cet horaire en 2017-2018.
  3. TEOG (Temel Eğitim Ortaöğretime Geçiş, introduit lors de la reprise 2013-2014 (Hüriyet, 19.09.2017, TEOG nedir ? TEOG kalktı mı?) est l’examen de transition de l’enseignement primaire au niveau secondaire.
  4. Hüriyet, 26.09.2017, Ders kitaplarının içerikleri konusunda giderek daha fazla şikayet gelmeye başladı
  5. « Nesillerin mimarlığı », in art. cité
  6. H.Z. BOZKIR, « Formation du concept de citoyenneté chez les élèves dans l’enseignement primaire en Turquie », Istanbul, Université de Galatasaray, 2001 (Directeur de mémoire : Prof. Artun Ünsal)
  7. ÇAYMAZ Birol, Citoyenneté et éducation civique en Turquie, Tumultes 37, Politique, esthétique, féminisme : Mélanges en l’honneur de Sonia Dayan-Herzbrun, Editions Kimé, 2011, pp. 111-123. URL: https://www.cairn.info/revue-tumultes-2011-2-page-111.htm
  8. COPEAUX Etienne, Espaces et temps de la nation turque : analyse d’une historiographie nationaliste, CNRS Editions, Paris, 1997
  9. Le possessif  apparaît près de 41 fois en deux pages.
  10. RANCIERE Jacques, Politique de la littérature, Galilée, Paris, 2007
  11. Rancière définit le partage du sensible comme « la distribution et la redistribution des espaces et des temps, des places et des identités (…) », Politique de la littérature, p. 12
  12. İlkokul, Sosyal Bilgiler 4, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, MEB, 2017
  13. SIBONY Daniel, Le « racisme », une haine identitaire, Christian Bourgeois, Paris, 1997
  14. İlkokul, Sosyal Bilgiler 4, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, MEB, 2017, p. 152
  15. ANDERSON Benedict L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, La Découverte, Paris, [1983] 2006
  16. ÖZKIRIMLI Umut, The changing nature of nationalism in Turkey, in KADIOĞLU Ayşe, KEYMAN Fuat, Competing Nationalisms in Turkey, University of Utah Press, Salt Lake City, 2010, p83
  17. İlkokul, Sosyal Bilgiler 4, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, MEB, 2017, p. 155
  18. 15 Temmuz Demokrasi Zaferi ve Şehitlerimiz, Anma Programı, MEB, 2016
  19. 15 Temmuz Demokrasi Zaferi ve Şehitleri anma etkinlikleri programı (19-23 Eylül), MEB, 2016
  20. Duran Burcu, 15 Temmuz panosu ; Yılmaz Gamze, 15 Temmuz Demokrasi ağacı
  21. KAYA Sümbül, COPEAUX Étienne, Les martyrs ne meurent pas : les obsèques des combattants, images de la Turquie en guerre, in Autour des morts de guerre, Maghreb-Moyen-Orient, BRANCHE Raphaëlle, PICAUDOU Nadine et VERMEREN Pierre, Editions de la Sorbonne, Paris, 2013
  22. 15 Temmuz Millî irade destanı, MEB, 2017. Les dates de 2053 et de 2071 font respectivement référence à la conquête d’Istanbul par Mehmet le Conquérant en 1453, et la victoire de Manzikert en 1071 des Seldjoukides sur les Byzantins date retenue par l’histoire officielle comme celle de l’arrivée des Turcs en Anatolie.
  23. ÜSTEL Füsun, “Makbul Vatandaş”ın Peşinde, İletişim, Istanbul, 2004
  24. ÇAYMAZ Birol, op. cit.
  25. İlkokul, Sosyal Bilgiler 4, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, MEB, 2017, p. 146 et sq.
  26. Orta okul, Sosyal Bilgiler 5, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, Bilnet Matbaacılık, Istanbul, 2017, p. 20
  27. Idem, p. 21
  28. Cumhuriyet, 05.09.2017, Yeni müfredata göre hazırlanan ders kitapları AKP broşürünü atamadı et 06.09.2017, İlkokulda, « sistem » propagandası
  29. Les écoles imam hatip sont des établissements scolaires islamiques destinés à la formation du personnel religieux.

L’enseignement du 15-Juillet dans les écoles turques : rupture ou continuité dans le processus de fabrique du citoyen républicain ? (1/3)

Introduction

La tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 a provoqué en Turquie un bouleversement dans la vie politique à tel point que plusieurs personnalités politiques membres ou proches de l’AKP n’ont pas hésité à proclamer cette date comme un nouvel an zéro, immédiatement relayés par les éditorialistes de la presse pro gouvernementale.1

Nouvelle boussole du gouvernement en termes de politique, les événements de l’été 2016 ont eu un impact sur un grand nombre de décisions et d’actions, essentiellement à l’échelle nationale mais également à l’échelle internationale- si on songe aux relations entre Ankara et Washington où le dossier du prédicateur Fethüllah Gülen demeure parmi les priorités, ou encore à la fermeture de centaines d’écoles affiliées au mouvement güleniste et remplacées par des écoles de la fondation Maarif favorable à l’AKP, notamment en Asie centrale et en Afrique. Au niveau national, outre les purges inexorables visant à « nettoyer les institutions » de tout individu soupçonné de sympathie güleniste, de nombreuses mesures visant à établir le 15-Juillet comme pièce maîtresse de la mythologie en voie de constitution qui permettrait au président Erdoğan de rentrer dans l’histoire et de rivaliser avec Atatürk sont mises en place. En faisant accéder la commémoration du 15-Juillet au rang de fête nationale, au même titre que celles instaurées par Mustafa Kemal, lors des premières années de la République, on assiste à l’institutionnalisation d’un épisode de la vie socio-politique turque dont l’importance a été construite dans les semaines suivant la tentative de putsch. L’institutionnalisation de cet événement se traduit également par d’autres biais, dont les changements de noms de lieux et d’établissements en mémoire des victimes officiellement proclamées « martyrs » (voir notre édition du 25 juin 2017) ainsi que l’intégration desdits faits au cursus scolaire.

L’école demeure le lieu idéal dont tout pouvoir cherche à s’emparer à des fins idéologiques dans le but d’imposer une représentation du social légitimant la domination d’un groupe sur un, voire des autres- passant dans le présent cas par l’écriture d’une nouvelle histoire de la Turquie contemporaine.  Il s’agit de transmettre des concepts et des valeurs à la génération qui constituera la relève ; dans le cas d’un enseignement s’inscrivant en premier lieu dans le cadre des sciences sociales, c’est-à-dire la triade histoire-géographie-éducation civique- il est plus aisé de percevoir la dimension politique des intentions se dissimulant derrière l’enseignement fourni. Le 15-juillet est présenté par le gouvernement comme l’illustration par excellence de la démocratie turque où le peuple uni se serait mobilisé afin de défendre certains idéaux. Dès lors se pose la question du type de citoyen que l’intégration du 15-Juillet dans le programme scolaire cherche à promouvoir. Se distingue-t-il de du modèle de citoyenneté défendue avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir ? Assiste-t-on à une rupture ou au contraire à une continuité avec les pratiques de « fabrique du citoyen » du passé ? Le présent travail tâchera de montrer que malgré des nuances et ajustements idéologiques, une continuité s’observe entre le modèle qui prévalait avant 2002 et celui valorisé sous le régime de l’AKP. Dans un premier temps nous nous pencherons sur l’organisation de l’enseignement de la tentative de putsch dans les manuels scolaires puis de son articulation avec le reste du cursus afin d’établir les spécificités de ces cours et du rapport au politique qu’ils proposent.

Couverture de la brochure consacrée au 15 juillet éditée par le ministère de l’Éducation nationale. Cette brochure est à destination des élèves les plus jeunes.

La tentative de coup d’État dans les manuels scolaires

Suite au dépouillement et à l’analyse minutieuse de quatre enseignements proposés dans les écoles turques au cours des années scolaires 2016-2017 et 2017-2018, plusieurs tendances ont pu être dégagées.

Les enseignements sélectionnés correspondent aux programmes de cours entièrement consacrés au 15-Juillet et aux manuels de sciences sociales [Sosyal Bilgiler], qui comportent chacun un chapitre intitulé « Citoyenneté active ».2 En Turquie, les enfants entrent à l’école primaire à six ans. La scolarité se subdivise en trois niveaux, à savoir primaire [ilk okul]3, collège [ortaokul]4 et finalement lycée [lise].5 La classe de quatrième est le premier niveau où un cours d’éducation civique apparait au cursus. Par ailleurs, le manuel de Sosyal Bilgiler 4 est le seul à comporter un sous-chapitre entier réservé aux événements de l’été 2016. À la lecture de ce premier manuel, on aurait pu penser que le 15-Juillet avait été intégré à l’ensemble des livres de cours de sciences sociales, ce qui n’est pas le cas. En effet, si le livre de cinquième a également un chapitre « citoyenneté active », nulle mention du 15-Juillet n’y est faite, bien qu’il ait connu une nouvelle édition en 2017. Les manuels des classes supérieures, malgré une organisation très différente – rendant la comparaison à moult égards malaisée – ne comprennent pas non plus de section spécifique portant sur le 15-Juillet.

L’examen des manuels distribués dans les classes lors de la rentrée 2017-2018, révèle d’autres éléments qui méritent d’être soulignés, comme le fait que les livres d’histoire ne comportent aucune mention du 15-Juillet.6 Il est possible que celui-ci soit intégré lors du cours donné oralement par l’enseignant ainsi qu’à travers la distribution de documents annexes. Toutefois, puisqu’il ne fait pas partie du corpus écrit et donc obligatoire, un enseignant en désaccord avec la politique gouvernementale pourrait plus facilement se dispenser de mentionner le 15-Juillet en classe. Cette absence s’explique par le fait qu’une partie des manuels actuellement utilisés ont été approuvés pour la publication en novembre 20157, pour une durée de cinq ans, à partir de la rentrée 2016-2017. Dès lors le ministère de l’Éducation nationale n’a pas été en mesure d’y intégrer le 15-Juillet. Il faudra donc procéder à une étude desdits manuels d’histoire lorsque la nouvelle édition sera disponible à la rentrée 2021-2022. Néanmoins, certains manuels d’autres matières, c’est le cas du manuel de turc de 5e et le manuel sur la Vie du Prophète8) de 11e, ayant connu une réédition postérieure à 2016, ont déjà octroyé une place au 15-Juillet, ce qui illustre le processus d’institutionnalisation de l’événement et de son enseignement, ce dernier revêtant jusqu’alors un caractère spécial et extraordinaire sur lequel nous reviendrons.

L’intégration attendue de cet événement dans le programme du cours d’histoire revêt une importance particulière du fait du rôle de l’enseignement de l’histoire dans le cadre scolaire.

L’historien François Audigier, dans son étude de l’éducation à la citoyenneté dans le contexte de l’école, souligne la corrélation entre trois disciplines à savoir l’histoire, la géographique et l’éducation civique, et leur objectif commun autour d’un projet politique et culturel identique, avec une approche qui leur est néanmoins spécifique9. En ce qui concerne l’histoire en tant que discipline scolaire, outre le fait que c’est la seule histoire à laquelle toute la population d’un État a accès à un certain moment, il faut souligner que c’est un endroit privilégié pour tout gouvernement pour imposer et diffuser une version officielle et légitimée des événements, ce qui lui permet de tenir à l’écart et de restreindre les discours dissonants.

À travers la mise en récit de l’histoire qui intervient immanquablement dans la construction des faits historiques, des éléments sont passés sous silence. Le sociologue Anthony D. Smith estime en effet, que c’est sur un oubli nécessaire de certains moments du passé que se bâtit le discours nationaliste10. C’est le respect de ce tabou qui unit les membres d’un groupe. Au contraire, celui qui brave cet interdit tacite se retrouve exclu de la communauté en question. Dans le cas des événements de juillet 2016, les individus qui en revendiquent une version concurrente risquent de violer les tabous fondateurs de l’unité nationale – quand bien même celle-ci serait plus fantasmée que réelle – et de la mettre à mal.

Les trois disciplines mentionnées ci-dessus ont pour but de transmettre une représentation partagée du monde, d’imposer un référent consensuel, acceptable par tous. À travers le choix de ce qui est enseigné, quand bien même l’impossible exhaustivité motive une nécessaire sélection, se révèlent les finalités, sous-jacentes mais essentielles, recherchées par l’État, et qui ont en réalité des fondements hautement idéologiques et culturels. C’est une certaine représentation du monde qui se retrouve imposée par ce biais ; l’institution scolaire garantit une forme de légitimité aux discours qui y sont tenus du fait qu’ils sont supposés être véridiques. L’école en tant que passage obligé pour l’ensemble de la population d’un État demeure un lieu privilégié de la lutte pour le pouvoir symbolique. Les enseignements fournis représentent les théories orthodoxes et dominantes d’une société et d’une époque données, qu’on peut comparer aux paradigmes introduits par Thomas S. Kuhn11.  Ils constituent une certaine vision du monde qui doit être collective et correspondre à la réalité telle qu’elle aurait existé et continuerait d’exister. C’est également ainsi que se crée la croyance en la légitimité du pouvoir.

Entre l’enseignement dispensé à la rentrée 2016-2017 et celui de la rentrée suivante, 2017-2018, plusieurs différences sont observables. La rentrée ayant immédiatement suivi le 15-Juillet a eu lieu neuf semaines après lesdits événements. Le programme spécial a dû être mis en place sur ce laps de temps relativement bref : il a non seulement fallu produire, imprimer et distribuer des millions de brochures narrant les faits de l’été – le  dernier mentionné étant  le meeting de Yenikapı du 7 août 2016 – mais en outre organiser un programme de commémoration, avec discours et prises de parole des enfants en présence des familles des victimes de la tentative de putsch. Dans le programme d’activités prévu par le ministère, du moins dans les écoles publiques et dans les écoles imam hatip, la principale activité demeure celle dite « ordinaire » (dans la terminologie d’Audigier, recouvrant les activités telles que la lecture, l’écoute, le visionnage et l’écriture)12 avec 41%, où l’enseignant, figure d’autorité mandatée par l’État afin de respecter un certain programme, est très présente. Les principales activités auxquelles les enfants sont soumis relèvent de la lecture des brochures, abondamment illustrées, mais également l’écoute de discours relatant les événements du mois de juillet, de poèmes et de récitations du Coran par les élèves des écoles imam hatip. On note également l’écriture d’une lettre aux « héros de la démocratie du 15-Juillet », afin que les enfants soient en mesure d’exprimer leurs sentiments et pensées.  Il s’agit de prendre connaissance des faits qui doivent servir de matière aux autres activités. La deuxième source d’accès à l’information est la recherche de documents (dite activité « autonome ») à hauteur de 9%. L’accent est par ailleurs fortement mis sur les simulations, dites activités « ouvertes » (32%), notamment à travers l’écriture de scénarios dans le cadre de spectacles et de concours de courts-métrages et de visites13. D’autres activités sont proposées, comme la création de sites web et la plantation d’arbres en souvenir des « martyrs ».14.

 

  1. Sabah, 29.07.2016, Cumhurbaşkanı : 15 Temmuz milat olmalı ; Yeni Akit, 05.09.2016, 15 Temmuz milat olsun ; Türkiye, 14.07.2017, 15 Temmuz milat oldu, hedef büyük Türkiye
  2. Etkin Vatandaşlık, in Sosyal Bilgiler 4, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, MEB, 2017 ; Sosyal Bilgiler 5, Ders kitabı, Ömer Faruk Evirgen, Bilnet Matbaacılık, Istanbul, 2017
  3. Les classes vont de la 1e à la 4e, les enfants étant âgés de 6 à 9 ans.
  4. Les classes vont de la 5e à la 8e, les enfants étant âgés de 10 à 13 ans.
  5. Les classes vont de la 9e à la 12e, les enfants étant alors âgés de 14 à 17 ans.
  6. Tarih 9, sous la dir. de Yrd. Doç. Dr. Mehmet Ali Kapar, MEB, 2017 ; Tarih 10, sous la dir. de Sami Tüysüz, Tuna Matbaacılık AŞ, Ankara, 2017 ; Tarih 11, sous la dir. d’Akın Sever, MEB, 2017, Çağdaş Türk ve Dünya Tarihi 12, Yasemin Okur, Akın Sever, MEB, 2017 ; Çağdaş Türk ve Dünya Tarihi 12b, sous la dir. d’Ergün Akgün, Ersun Balcılar, Bir-Yay Yayınevi, Ankara, 2015
  7. Le 30 novembre 2015, selon indications présentes dans les manuels
  8. Peygamberin hayatı 11, Doç. Dr. Âdem Saraç, Dr. Veysel Akkaya, MEB, 2017 (Din Kültürü ve Ahlah Bilgisi
  9. AUDIGIER François, School disciplines, social representations, and the construction of the didactics of history, geography, and civics, Instructional Science, vol.27(1-2), 1999, p.97-117
  10. SMITH Anthony D., Nations and nationalisms in a Global Era, Polity Press, Cambridge, 1995
  11. Thomas S. Kuhn introduit en épistémologie le terme de paradigme afin de désigner un ensemble de croyances, valeurs et techniques partagés tacitement par une communauté. Celui-ci transmet une certaine vision du monde autour duquel s’est formé un consensus.  Plusieurs paradigmes peuvent se trouver en concurrence, chaque groupe cherchant à imposer le sien. Si Kuhn a introduit cette notion dans le domaine des sciences, cette idée a été largement reprise et utilisée en sociologie, par la suite.
  12. AUDIGIER François, History in the curriculum: the pupil’s perspective, International journal of historical learning, teaching and research- 2004, vol.5, no 1
  13. des lieux qui ont fait le 15-Juillet, comme le pont du Bosphore à Istanbul. Dans les autres localités, il s’agit plutôt des places où ont eu lieu les  veillées démocratiques [demokrasi nöbeti]. Des visites aux familles des « héros », c’est-à-dire des « martyrs » et des « vétérans », sont également prévues
  14. Les résultats énoncés sont le fruit d’un recensement des activités obligatoires qui ont été organisées dans le cadre de l’enseignement du 15-Juillet. À cette fin, un inventaire a été réalisé sur la base des directives écrites transmises par le ministère de l’Éducation nationale à l’ensemble des écoles d’État, des rapports d’enseignants et ministériel et enfin des brochures sur le 15-Juillet et des manuels scolaires de sciences sociales (Sosyal Bilgiler).

Addendum : Terrorisme et métropole

Ce court article vient prolonger les réflexions développées dans l’article Terrorisme et métropole publié le 13 février 2017

Ce qui est décrit comme “le plus gros coup de filet de la lutte anti-terroriste turque depuis 30 ans” – à savoir les arrestations de militants Daech survenues le 28 octobre, puis le 30 octobre 2017, à Istanbul – semble, en tout cas au vu des premiers éléments communiqués, confirmer nos analyses (voir notre édition du 13 février 2017). En effet les militants Daech qui s’apprêtaient à commettre un attentat “monstre” dans un centre commercial géant d’Istanbul le 29 octobre, jour de la fête nationale, opéraient à partir d’un triangle Esenyurt-Arnavutköy-Başakşehir. Les deux cellules Daech filées – en permanentes communications avec la Syrie -, dont les membres ont été arrêtés le 28 octobre dans le parking du centre commercial visé étaient situées l’une à Esenyurt et l’autre à Arnavutköy (des citoyens autrichiens d’origine turque, installés dans cette périphérie depuis 5 ans). Ces deux nouveaux arrondissements d’Istanbul, proches l’un de l’autre, sont emblématiques des territoires de la nouvelle internationalisation d’Istanbul. En outre, l’enquête a révélé que ces deux cellules étaient en relation avec une autre localisée à Başakşehir, animée elle par deux citoyens d’une république d’Asie centrale (arrêtés eux le 30 octobre).

Par “nouvelle internationalisation démographique d’Istanbul” nous  entendons la troisième vague, encore peu étudiée comme telle, dont la montée en puissance remonte aux débuts des années 2010. La première vague peut être datée des années 1920 et est une conséquence du passage de l’Empire à l’Etat-Nation (qui a entraîné un “devenir étrangers” de citoyens jusque-là ottomans), la seconde est celle liée à l’internationalisation économique amorcée dans les années 1990 et enfin la troisième est le produit du chaos en Irak et en Syrie et du repositionnement de la Turquie sur la scène internationale. Suite à l’accueil de plus de 3,5 millions de réfugiés syriens, à l’affirmation de la Turquie comme  leader du monde musulman (sunnite) et à la réarticulation de sa politique étrangère sur son histoire et sa géographie, la métropole d’Istanbul a connu une nouvelle internationalisation démographique (et partiellement économique) portée par les Syriens, les Irakiens, les Azerbaidjanais, les Qataris ou les citoyens de républiques d’Asie centrale.

L’accueil des réfugiés syriens au service du redéploiement de l’État dans les relations internationales : Le cas de la Turquie et de la Jordanie

adobe-pdfMémoire présenté par Eva MARTIN sous la Direction Walter Bruyère-Ostells en vue de l’obtention du grade de Master 2 à l’IEP (Université Aix-Marseille) en 2017.

Les politiques d’accueil de réfugiés syriens mises en place depuis 2012 ont largement participé à la redéfinition de la puissance de l’État en Turquie et dans une moindre mesure en Jordanie.

L’observation des modes de gestion de réfugiés élaborés par Amman et Ankara nous permet ainsi d’étudier la façon dont la « crise migratoire syrienne » redéfinit les caractéristiques de l’État que sont la souveraineté, le territoire et la population. Dans ces travaux les réfugiés syriens sont appréhendés comme des acteurs à part entière des relations internationales au contact desquels l’État cherche à renforcer sa position dans le système compétitif international. Les politiques d’accueil de réfugiés syriens élaborées par la Turquie et la Jordanie constituent à ce titre un levier diplomatique essentiel au redéploiement de l’État. La signature de l’accord de réadmission de réfugiés entre la Turquie et l’Union européenne en Mars 2016 illustre tout particulièrement cette façon dont les enjeux migratoires du conflit syrien participent à la recomposition des relations internationales au profit des pays d’accueil. Par voie de conséquence, la position de repli adoptée par l’Union européenne sur le dossier migratoire syrien s’inscrit dans la lignée de son désengagement politique sur la scène méditerranéenne et facilite l’affirmation de nouvelles puissances régionales.

L’amitié turco-qatarienne à l’heure de la crise du Golfe

L’amitié turco-qatarienne à l’heure de la crise du Golfe

Introduction

Le 5 juin 2017, l’Arabie Saoudite et ses alliés régionaux, l’Égypte, les Émirats Arabes Unis (EAU), le Bahreïn et le Yémen mettent en œuvre une opération coordonnée et de grande ampleur contre l’émirat du Qatar : ils rappellent leurs représentations de Doha, rompent les relations diplomatiques, déclarent la fermeture de toutes leurs frontières aux biens et personnes qatariens (l’Arabie Saoudite est la seule frontière terrestre du Qatar) et l’interdiction pour les avions de l’émirat gazier de survoler leurs espaces aériens. À ces mesures coercitives s’ajoute le rapatriement sous quinze jours de tous leurs ressortissants et l’exclusion des citoyens qatariens de leurs territoires1 . Cette offensive est justifiée par des accusations de « soutien au terrorisme », « d’entreprises de déstabilisation », de financement et de soutien logistique à des éléments hostiles à « la sécurité et la stabilité de la région ». Le 22 juin est transmis au Qatar, par la diplomatie koweïtienne engagée dans une médiation unanimement soutenue, un document contenant 13 exigences dont la réalisation est annoncée par les quatre Etats comme la condition de la reprise des relations. Parmi ces requêtes figurent la dégradation des relations avec l’Iran, la fermeture d’Al-Jazeera, l’expulsion de tous les membres d’organisations considérées par les quatre Etats comme terroristes et l’arrêt de la coopération militaire avec la Turquie sur le territoire de l’émirat2. Devant le refus du Qatar, ces requêtes se muèrent finalement en six principes largement édulcorés, la fermeture d’Al-Jazeera n’étant par exemple plus perçue comme nécessaire3.
Très rapidement après le lancement de cette opération visant à asphyxier l’émirat qatarien et bien avant la communication de la liste des 13 requêtes puis des six principes, la Turquie décide de s’investir intensément dans cette crise qui menace toute la stabilité régionale. Elle multiplie les déclarations publiques manifestant tantôt le regret et la tristesse, tantôt l’appel au calme et à la médiation4 , tantôt l’injonction directe à l’Arabie saoudite et ses alliés à la retenue5 , voire même au renoncement séance tenante à ce qu’elle dénonce de plus en plus comme une ingérence dans les affaires souveraines du Qatar6. Dès le 7 juin, le Parlement turc vote en procédure accélérée le déploiement immédiat de troupes et de blindés dans la base turque qatarienne, en application de l’accord de coopération défensive bilatéral signé à Ankara en décembre 2014 et ratifié par le Parlement turc le 27 mars 20157 . En d’autres termes, elle décide immédiatement de porter secours à ce petit émirat encerclé par ses voisins.
Les relations entre la République de Turquie et l’émirat du Qatar n’avaient jusqu’à présent pas suffisamment attiré l’attention. À cet égard, il est intéressant de noter à titre d’exemple qu’un livre consacré exclusivement à l’émirat du Qatar et sa politique étrangère comme Qatar, Small State, Big Politics8 , dans sa réédition de 2015, ne fait quasiment aucune référence à la relation avec la Turquie, et jamais de manière spécifique. Côté turc, l’essentiel des publications disponibles s’intéresse plutôt à la relation de la Turquie avec l’Arabie saoudite ou avec « les pays du Golfe », ensemble compris comme une entité politique homogène par le truchement de son Conseil de Coopération (CCG, fondé en 1981). Notons cependant l’exception notable à cette absence que constitue le récent ouvrage de Birol Başkan, Turkey and Qatar in the Tangled Geopolitics of the Middle East9, publié le 12 mai 2016. Selon nous, l’insuffisance de ce traitement tient à au moins deux causes :

– La première cause a sans doute quelque chose à voir avec une confusion couramment reproduite au sujet des pays du Golfe : ces derniers forment aux yeux du public un ensemble a priori homogène, tant au plan de la structure politique que de la vie culturelle, et dont les intérêts économiques et politiques sont immédiatement convergents. Dans cette perspective, l’hégémon régional est l’Arabie saoudite qui par son poids démographique, économique et son statut de partenaire militaire privilégié des États-Unis, impose le rythme diplomatique dans le Golfe. Il s’agit donc ici en quelque sorte d’une perception métonymique de la péninsule arabique, l’Arabie saoudite l’incarnant entièrement. Ainsi, porter son attention sur un de ces petits émirats où vivent moins d’âmes qu’à Amsterdam ou en Bretagne paraît à la fois désuet et superflu, ce dernier ne vivant qu’à l’ombre de la monarchie saoudienne.

– La seconde cause est que le rapprochement turco-qatarien que nous allons développer dans ce travail est récent et qu’il n’avait pour ainsi dire pas encore eu le temps de s’imposer comme une véritable ligne de force des relations extérieures de ces deux pays. Dans cette perspective, l’approfondissement turco-qatarien qui fait l’objet de cet article n’a peut-être pu n’être perçu que comme un phénomène momentané et donc indigne d’intérêt académique. Car si l’on admet le caractère momentané d’une relation bilatérale, on admet d’une certaine façon qu’il s’agit d’une relation conjoncturelle et donc fortuite, et que cela ne dit rien de décisif sur l’identité internationale de l’un ou de l’autre pays. Pourtant, à cet égard ne nous trompons pas, la relation d’Ankara et Doha est extrêmement instructive.

Nous constatons que le 05 juin 2017, ces deux présupposés – la perception métonymique du Golfe et le caractère contingent de la relation turco-qatarienne – furent simultanément balayés.
– En premier lieu et de manière évidente, l’unité du Golfe, parce que cette crise interne décrédibilise jusque dans l’opinion publique et pour longtemps l’idée selon laquelle le Golfe serait un ensemble politique solidaire et homogène.
– En second lieu, parce que les événements consécutifs à l’établissement du « blocus » ont eu au moins un mérite au plan didactique : celui de faire ressortir clairement la vigueur et la solidité des relations entre le gouvernement turc de Recep Tayyip Erdoğan et celui de la famille dirigeante du Qatar, les Al-Thani.
En effet, il ne nous a pas échappé que, dans le cas présent, il s’agissait pour Ankara – et les dernières évolutions du conflit l’ont bien rappelé – bien plus de protéger et de soutenir le Qatar que de se positionner en médiateur. En allégeant la charge matérielle, politique et morale de cette agression, c’est-à-dire en atténuant l’effet de l’opération menée par l’Arabie saoudite et ses alliés, puis en envoyant des troupes et des véhicules militaires, la Turquie a tout de suite accepté de prendre le risque de se les aliéner. C’est d’ailleurs ce que n’a pas manqué de relever l’ambassadeur de l’Arabie saoudite à Ankara, Walid al-Khuraiji, dans une interview avec Daily Sabah : « Nous espérions qu’Ankara reste impartiale afin de conserver des bonnes relations avec tous les pays du Golfe. En soutenant Doha, Ankara a renoncé à sa neutralité en perdant son statut d’acteur impartial proposant une médiation. »10. Il ajoute que « la réception sur son sol d’armées étrangères et de véhicules militaires venant de pays de la région est une escalade militaire dont Doha devra assumer les conséquences.»11 . Cela fait écho à un tweet publié le 25 juin 2017 sur le compte Twitter du ministre des affaires étrangères bahreïnien Khalid Bin Ahmed Al-Khalifa qui avait condamné en des termes équivalents l’escalade militaire que constituait pour lui l’envoi de troupes turques12 .
Ainsi, loin de rentrer dans le rôle impartial qu’elle a voulu incarner entre 2005 et 2008 entre la Syrie et Israël ou en 2010 avec le Brésil dans les négociations sur le nucléaire iranien, il s’agit donc ici de prendre parti dans une logique que d’aucuns qualifieraient de logique d’alliance. Il va sans dire qu’un tel positionnement menace durablement les relations économiques et politiques entre la Turquie et de nombreux pays arabes impliqués (dont le poids économique et démographique est sans commune mesure avec le petit émirat des Al-Thani). En ce qui concerne les autres pays du CCG, elles étaient il y a quelques années encore très prometteuses13 . Pour parler en terme comptable, cet engagement a donc un coût très élevé pour un bénéfice tout à fait incertain. Comment, dans ce cas-là, comprendre l’engagement d’Ankara dans la crise ? En mettant en relief la force de l’amitié turco-qatarienne jusqu’alors passée relativement inaperçue, la crise actuelle fonctionne comme un agent révélateur et, en ce qui nous concerne, une injonction à se pencher plus attentivement sur la relation entre Ankara et Doha. Qu’est-ce qui en elle justifie un tel engagement turc ? Quelle est sa profondeur historique ? Quelle est sa réalité économique ? Comment s’inscrit-elle dans les dynamiques régionales ? Révèle-t-elle une communauté de vues normative, morale et idéologique ou simplement une convergence économique et politique momentanée ?
C’est à ces questions que nous nous proposons dans cet article d’offrir un éclairage, par l’étude successive de quelques-uns des aspects les plus représentatifs des relations entre les deux pays : l’héritage historique de l’époque ottomane, la convergence politique et idéologique remarquable entre les politiques étrangères d’Ankara et de Doha au sujet des Frères Musulmans (FM) ainsi que l’accélération et la multiplication des échanges économiques, financiers et culturels.
Une fois ces éléments approfondis, nous poserons la question de la faisabilité du projet de puissance régionale que la Turquie veut aujourd’hui assumer dans la lointaine péninsule arabique. Au-delà de la meilleure compréhension de cette crise diplomatique majeure et de qu’elle nous apprend des liens qui unissent le Qatar et la Turquie, cet effort nous permettra de faire vivre la réflexion sur la politique étrangère de la Turquie, sur sa mutation maintes fois commentée et sur le bilan de la quête d’influence et de puissance qu’elle mène dans son « Hinterland indispensable»14 , le Moyen-Orient.

I) Les continuités historiques du triangle Turquie-Qatar-Arabie saoudite : de 1871 à 2017

Ce retour historique se base sur les travaux publiés en 1997 par Frederick Anscombe dans son livre The Ottoman Gulf : The Creation of Kuwait, Saudia Arabia and Qatar. Nous choisissons de débuter notre étude par le récit des rivalités qui rythmaient à la fin du XIXème siècle la politique du Golfe afin de mettre en perspective la crise actuelle et le rôle qu’y joue la Turquie, Turquie dont nous rappelons que le parti actuellement au pouvoir assume l’héritage ottoman. Cet effort est précieux dans la mesure où nous sommes dans le Golfe en présence de régimes dynastiques, régimes dont les dirigeants sont les héritiers des acteurs politiques de l’époque ottomane et dont les représentations politiques portent vraisemblablement le poids du récit de leurs ancêtres. Nous voulons mettre en valeur le fait que certaines données de la crise de l’été 2017 étaient déjà présentes en 1871, indiquant l’existence d’un continuum à l’œuvre dans la rivalité entre familles royales qatariennes, saoudiennes et émiraties, et la perception que ces dernières ont de la présence turque dans le Golfe persique.
En 1871, la famille régnante de Doha s’appelait déjà Al-Thani et elle était alors dirigée par le cheik Mohammed Al-Thani. À cette époque-là, l’équation qatarienne de conservation du pouvoir devait tenir compte, en plus de la rivalité anglo-ottomane pour le contrôle de la région, de la pression simultanée du Bahreïn et des Saoud qui menaçaient constamment le territoire Al-Thani. Le 26 mai 1871, une armée de 3 000 soldats ottomans débarque à Ra’s Tanura, dans l’actuelle Arabie saoudite, avec pour objectif de contrecarrer l’influence britannique, de contenir les progressions de la jeune dynastie Saoud et de pacifier le territoire. En automne de cette même année, le cheik du Bahreïn, qui avait le contrôle du port de Zubara sur la côte Nord-Ouest de la péninsule qatarie exigeait des Al-Thani le paiement d’un tribut annuel15. De l’autre côté, l’expansionnisme de la famille Saoud représentait une menace constante, ces derniers menant des opérations de pillage et de harcèlement allant jusqu’à couper à plusieurs reprises l’approvisionnement en eau de Doha16 . La famille Al-Thani, soucieuse de préserver l’intégrité de son territoire et son autonomie, décida de recourir à l’Empire ottoman pour sa protection : Qasim, le fils de Mohammed Al-Thani, requit alors l’aide de Nafiz Pacha, qui avait reçu l’ordre formel de ramener le Qatar dans le giron impérial17. Ce dernier envoya immédiatement plusieurs bannières ottomanes à Qasim pour signifier symboliquement l’inclusion du Qatar dans l’Empire. Il en fit installer trois dans les places symboliques (Doha) et les régions contestées (Al-Udeid par exemple, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la plus grande base américaine du Moyen-Orient, revendiquée à l’époque par le cheik d’Abu Dhabi) afin de garantir, grâce au poids du sultan, l’inviolabilité du territoire Al-Thani18 . Il est intéressant de noter que les Al-Thani, en 1871, étaient déjà d’habiles praticiens de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’open-door policy et la volonté de nouer des relations avec des acteurs antagonistes, principe sur lequel nous reviendrons, mais qui est une part essentielle de l’identité internationale de Doha, source de succès diplomatiques incontestables19 mais aussi de l’ire des quatre États. Les Al-Thani jouaient à l’époque un jeu d’équilibriste subtil entre la suzeraineté ottomane et la position britannique. Ainsi, quand, en juillet 1871, un officier britannique est envoyé pour enquêter sur la présence turque et les drapeaux ottomans nouvellement installés dans le port de Doha, le patriarche Mohammed Al-Thani explique que le cheik du Koweït a lourdement insisté, qu’en dépit de cela lui-même n’avait pas accepté, mais que son fils a agi sans son consentement20 . Frederick Anscombe s’interroge : les Qatariens étaient-ils « un groupe fièrement indépendant et contraint à contrecœur de se mettre au service des Ottomans par un chef tribal respecté » ? Où étaient-ils « des sujets dévoués du sultan »21 ?
Résumons donc la situation : le clan Al-Thani subit une intense pression organisée par les puissances voisines et notamment les Saoud, l’émir d’Abu Dhabi et celui du Bahreïn, ces dernières ne supportant pas l’insolente quête d’autonomie et d’indépendance qatarienne. Il est somme toute assez fascinant de constater que cette dernière phrase, mot à mot, s’applique aussi bien à la situation de 1871 qu’à la crise du Golfe en cours depuis le 05 juin 2017. Les descendants des anciens cheiks rejouent le même acte. Le Qatar conteste l’hégémonie péninsulaire rêvée par la puissance saoudienne voisine, et cherche à cette fin des parrains extérieurs pour garantir l’inviolabilité de son territoire. En 1871, l’Empire ottoman, qui veut réaffirmer sa position dans le Golfe dans un contexte de concurrence avec les Britanniques, est le bouclier idéal. En 2017, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan envoie des troupes et des blindés dans sa base militaire afin de garantir l’inviolabilité du territoire qatarien. Tout se passe comme s’il existait une sorte de continuum géopolitique à l’œuvre dans les équilibres de puissance du Golfe, et qu’au sein de ce continuum, les Turcs se réinsèrent aujourd’hui pour retrouver le rôle qu’ils cherchaient à jouer jadis : juges de paix entre les familles royales et obstacles contre l’ambition régionale hégémonique de la famille Saoud.
Sans prétendre expliquer 2017 avec 1871, ce retour en arrière à la vertu d’ajouter à l’analyse le relief de l’histoire, c’est-à-dire dans le cas présent de permettre de mieux appréhender les représentations politiques des familles héritières aujourd’hui, la perception qu’ils ont de leurs identités nationales et plus particulièrement leurs rapports respectifs à la quête d’autonomie qatarienne, au fédéralisme des EAU, à la projection turque ou au rêve hégémonique saoudien.

Réalité contemporaine de l’amitié entre la Turquie et le Qatar

Au-delà de ce continuum, n’oublions pas que l’Empire ottoman et la République de Turquie à l’ère du Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkinma Partisi, AKP) évoluent dans des univers radicalement différents. La Turquie du XXIème siècle est une adepte du libre-échange et de l’intégration économique. Cette dernière a ainsi maintes fois fait la démonstration de son comportement d’Etat-marchand rationnel (trade state) résilient aux aléas géopolitiques. Elle n’a cessé de multiplier les traités économiques bilatéraux avec des États aux positions internationales antagonistes (Iran et Israël par exemple), d’engager de nombreux partenariats avec le Kurdistan autonome irakien en dépit de la crispation kurde à l’intérieur de son territoire, ou de donner un exemple édifiant du business-as-usual dans ses relations avec Israël. Elle a donc démontré en de multiples occasions qu’il n’y avait pas de thème politique suffisamment décisif pour qu’il vaille que l’on sacrifie des partenariats trop stratégiques ou des perspectives économiques pour les entreprises et l’économie turques. Ceci rend encore moins intuitive la compréhension du risque que prend la Turquie dans ses relations avec le reste du Golfe en soutenant avec une telle vigueur le petit émirat, car il met directement en danger la capacité turque à mener à l’avenir cette diplomatie et cette économie du grand écart.
Notons d’ailleurs que ce problème est aussi celui du Qatar et ne se limite pas aux échanges économiques. En effet, les pratiques diplomatiques turque et qatarienne ont ceci en commun qu’elles accordent toutes les deux une place importante à la médiation et ont régulièrement été soucieuses de faire valoir et de revendiquer une éthique de la neutralité, éthique nécessaire à l’acceptation d’initiatives médiatrices par des partis en conflit. Doha et Ankara à sa suite sont dans cette crise contraints par l’Arabie saoudite et l’EAU de renoncer à cette ambition et de s’insérer dans la logique « d’axes » et de « camps », logique à laquelle elles avaient auparavant cherché à échapper. Par exemple, en 2010, en même temps que la Turquie menait une médiation visant à rompre l’isolement iranien sur la question du nucléaire, Recep Tayyip Erdoğan recevait de la monarchie saoudienne le prix international du roi Fayçal.
Alors, comment comprendre l’engagement et le risque pris par Ankara ? Une partie de l’explication réside dans deux phénomènes parallèles qui se sont mutuellement renforcés depuis le début de la décennie 2010 : la multiplication des échanges économiques, des investissements financiers et des interactions culturelles et la convergence des politiques étrangères turques et qatariennes sur le rapport aux FM, sujet critique de la politique du Golfe et révélateur d’une communauté de vue politique et idéologique. Nous choisissons de traiter cette dernière en premier, compte tenu de l’antériorité et de la fonction causale qu’elle occupe probablement dans le timing du rapprochement turco-qatarien.

II) La Turquie et le Qatar : les deux parrains internationaux des Frères Musulmans

Les points de convergence des diplomaties turques et qatariennes sont très nombreux et la consistance avec laquelle ils se retrouvent depuis quelques années à soutenir les mêmes formations politiques dans le monde arabe est impressionnante : soutien au Hamas dans la bande de Gaza et dans le monde, soutien aux mêmes factions en lutte contre le régime de Bachar El-Assad en Syrie, soutien aux Frères musulmans, soutien à Mohammed Morsi et condamnation du coup d’État qui le dépose, refus de s’aliéner la République Islamique d’Iran ou du moins d’adhérer systématiquement au narratif de la menace iranienne que développe les Saoudiens et les Émiratis. Au total, Turquie et Qatar ont tous les deux encouragé un « axe disruptif » depuis le début des révolutions arabes, soutenant en Tunisie, en Libye, en Syrie et en Égypte les mouvements issus de l’islam politique (parlementaire ou radical) face aux régimes autoritaires et conservateurs. Cette convergence prend aussi la forme d’une culture et une pratique diplomatique commune aux deux pays, révélant d’une certaine manière des identités internationales en phase. Turquie et Qatar partagent comme nous l’avons déjà évoqué la volonté d’échapper aux logiques d’axes et d’alliances, la pratique de l’open-door policy à l’égard de responsables politiques en exil parfois considérés comme terroristes par des pays partenaires (FM, Hamas ou talibans), les tentatives de médiation entre pôles antagonistes (Iran et États-Unis, Israël et le monde arabe), la diplomatie du grand-écart plus généralement, et enfin le recours massif aux structures de pouvoir alternatives à l’État (soft-power, médias, ONGs, investissements privés).
Chacun de ces exemples pourrait individuellement témoigner avec succès de la communauté de vues d’Ankara et de Doha. Mais pour rester fidèle à l’esprit initial de ce travail et éclairer l’actualité de la crise golfienne, concentrons-nous sur l’une des complicités turco-qatariennes qui est directement l’objet de l’ire des « quatre États » et fait d’ailleurs l’objet d’une majorité des requêtes communiquées au Qatar le 22 juin 2017. Il s’agit du soutien médiatique, financier et politique aux Frères Musulmans (FM). Pourquoi ce sujet en particulier ? Car en même temps qu’il est révélateur de l’identité internationale que veulent incarner le Qatar et la Turquie, il est perçu par les régimes saoudien, émirati et égyptien comme une menace existentielle. Ikhwan, qui a joué un rôle décisif dans la formation des administrations émiraties, koweïtiennes ou qatariennes22 est en effet perçu par ces pays comme une menace mortelle pour la stabilité des régimes dynastiques23 . Il en va évidemment de même pour l’Égypte de Sissi qui a pris le pouvoir en renversant le gouvernement FM de Mohammed Morsi et a mené une répression féroce contre ses sympathisants. Cette crainte existentielle explique pour une bonne part la violence et l’intensité avec lesquelles a été exécutée cette opération de blocus.
Au total, démontrer la convergence entre la politique étrangère turque et le soutien qatarien aux FM permet de répondre à la question des causes de cet engagement turc : Ankara s’engage car, en critiquant aussi violemment les activités politiques du Qatar au Moyen-Orient vis-à-vis des mouvances fréristes égyptiennes ou syriennes par exemple, c’est aussi la Turquie qui est de facto attaquée.
Il s’agira donc d’abord de mettre en valeur le soutien d’Ankara et de Doha aux FM et ensuite de l’opposer à la perception extrêmement négative qu’en ont les régimes saoudiens, émiratis et égyptiens.
Au début de ce mois de juin 2017, Recep Tayyip Erdoğan faisait sous le drapeau turc une rabia, le signe de ralliement international des Frères Musulmans, en référence au nom de la mosquée autour de laquelle se sont déroulés les massacres d’août 2013 perpétrés par le régime égyptien contre des sympathisants du gouvernement déchu de Mohammed Morsi. Le président turc accomplit donc ici un geste chargé symboliquement d’une grande violence politique, geste d’ailleurs interdit par la loi égyptienne et pouvant valoir jusqu’à cinq ans de prison ferme. C’est à la fois une attaque directe contre le régime militaire de Sissi (dont la prise de pouvoir violente a été constamment dénoncée par la Turquie et le Qatar comme un coup d’État illégitime) et un geste de soutien à la confrérie islamique fondée par Hassan El-Banna, « organisation terroriste » selon l’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite.
L’AKP, en tant que parti héritier de l’islam politique turc, partage beaucoup de points communs avec les FM. Ayant été régulièrement réprimés par le régime kémaliste et l’imaginaire islamique turc étant marqué par le souvenir traumatique des coups d’État militaires et des dissolutions de partis, les responsables AKP et les acteurs de l’islam politique turc du Refah Partisi (RP) et du Saadet Partisi (SP) ont régulièrement affirmé leur soutien à la cause des FM, et réciproquement. Ce fut par exemple le cas du voyage de Rached el-Ghannouchi, leader du parti islamique tunisien Al-Nahda (Renaissance) en 2011 pour les funérailles de Necmettin Erbakan, leader historique de l’islam politique turc, où il le décrivit comme un « grand frère » et une figure majeure de l’islam politique international, de la stature de Sayyid Qutb ou Hassan al-Banna24 . Ainsi, lorsque les élections postrévolutionnaires en Égypte et en Tunisie sont remportées par des partis politiques arabes identifiés à la mouvance frériste (Al-Nahda en Tunisie donc, Liberté et Justice en Égypte), l’AKP reconnaît très rapidement la légitimité de leur pouvoir et les soutient intensément, fidèle en ce sens au soutien qu’il avait apporté au Hamas après les élections remportées à Gaza en 2006. Ces partis fréristes incarnent pour la diplomatie AKP la souveraineté démocratique et islamique du peuple face à l’autoritarisme séculaire des forces arabes conservatrices, tissant le parallèle avec l’expérience historique du parti AKP qui a réussi à triompher de l’establishment kémaliste. On voit ainsi apparaître en Turquie et ailleurs toute une littérature qui interroge la faisabilité d’un « modèle AKP »25 au Moyen-Orient postrévolutionnaire. Rached Ghannouchi, toujours, affirma alors que la combinaison réussie en Turquie de l’islam et de la modernité était un modèle pour la Tunisie26 . Il en va de même en Égypte27 . La « communauté épistémique davoutolienne »28 , identifiée et décrite par Jean-Baptiste le Moulec dans sa thèse de doctorat29 , s’empresse dans la même logique de soutenir et de légitimer le soutien de l’AKP à ces partis fréristes. De nombreux articles viennent ainsi défendre leur identité démocratique et leur vaste assise populaire30 , le caractère moderne et innovant de leur action politique31 et même l’extension des pouvoirs de Mohammed Morsi32. Dès son élection, la Turquie annonce de nombreux investissements, le prêt de 2 milliards de dollars33 , la signature d’accords bilatéraux, cherchant en quelque sorte à inaugurer un « axe » Turquie-Egypte. Le coup d’État réalisé par Sissi a évidemment été fermement condamné par la Turquie34 et le Qatar, quand l’Arabie saoudite et les EAU l’ont largement cofinancé, soutenu et reconnu.
Preuve s’il en faut de l’amitié entre les FM et Recep Tayyip Erdoğan, les éloges qu’en faisaient en 2014 Yusef Al-Qaradawi, figure influente de la pensée radicale frériste, qui le qualifiait de « calife du monde musulman » et de leader naturel pour l’Islam au XXIème siècle35. Al-Qaradawi fut accueilli comme beaucoup d’autres figures d’Ikhwan à Doha, au grand dam de l’Arabie saoudite et des EAU36. Le Qatar a lui aussi largement soutenu Mohammed Morsi, financièrement d’abord, avec plus de 5 milliards de dollars de don, un accord d’engagement sur 18 milliards d’investissements sur cinq ans et une prise de position majoritaire de QInvest Company dans la principale banque financière égyptienne, EFG Hermes37. L’émirat s’était aussi engagé à fournir un approvisionnement gratuit en gaz naturel liquéfié38 (Liquefied natural gas, LNG, le Qatar étant le premier exportateur mondial). Mais, si la Turquie de l’AKP a voulu multiplier des liens avec les FM à la faveur de l’opportunité politique des « Printemps », la relation de confiance avec le Qatar est un phénomène ancien39. Comme leurs voisins saoudiens et émiratis, dès les années 1950 et 1960, les élites FM éduquées, chassées d’Égypte par la répression nassérienne, sont venues dans les émirats du Golfe et ont constitué les forces vives de l’administration, de l’éducation, de l’action sociale et de la recherche, jusqu’à former ce que certains considèrent être un « État dans l’État. »40 . Cependant, les Emiratis et les Saoudiens, au tournant des années 1990 et 2000 ont considéré qu’ils étaient devenus des menaces et ont organisé leur répression41 . Alors qu’ils étaient perçus par ces derniers comme une menace existentielle, le Qatar a continué de leur fournir un soutien matériel et logistique et à les accueillir sur son territoire42, provoquant l’agacement de ses voisins jusqu’à la crise diplomatique de 2014 au cours de laquelle les ministères émiratis et saoudiens avaient rappelé leur ambassadeur. Le Qatar avait à l’époque consenti à interdire de territoire plusieurs responsables FM afin de renouer les relations avec ses voisins. L’épisode de 2014 peut être compris comme le coup de semonce de l’opération enclenchée le 5 juin 2017.
Mais l’élément le plus décisif de l’aide qatarienne aux FM est la formidable caisse de résonance qu’a été pour la confrérie islamique la chaîne d’information Al-Jazeera. Ainsi, le même Yusuf Al-Qaradawi qui annonçait en 2014 Erdoğan comme le « nouveau calife » a animé pendant plusieurs années une émission extrêmement populaire (plusieurs dizaines de millions d’auditeurs cumulés) de théologie islamique sur la chaîne qatarienne, al-Sharīʿa wa al-Ḥayāh, (La Charia et la Vie). Al-Jazeera a par ailleurs joué un rôle décisif dans la couverture et la promotion des révolutions arabes de 2010-2011, se constituant en allié objectif des fréristes de toute la région. Quand les intellectuels turcs de la communauté épistémique « davoutolienne » recouraient aux outils de la science politique pour soutenir les régimes arabes issus des FM, la chaîne qatarie en assurait la diffusion et la communication internationale.
Ce soutien turco-qatarien aux différents acteurs et organisations émanant des FM est depuis le début des Printemps arabes la cible régulière de la désapprobation des EAU et de l’Arabie saoudite. Ainsi, à cet égard suffit-il pour s’en convaincre de lire un article d’une presse saoudienne ou émiratie comme Gulf News ou Al-Arabiya, dénonçant le soutien qatarien aux « terroristes » de l’organisation, les rendant co-responsable de la formation d’Al-Qaeda ou de l’organisation de l’État Islamique43 . Les « Printemps » et l’ère d’instabilité qu’ils inauguraient pour les régimes autoritaires du Moyen-Orient ont contribué à rendre le soutien disruptif de la Turquie et du Qatar aux forces d’oppositions islamiques émanant des Frères Musulmans de moins en moins tolérable. L’Arabie saoudite par exemple s’est sentie extrêmement menacée par les succès des mouvances fréristes égyptiennes et syriennes dans les premières années des révolutions arabes : le renforcement croissant des FM risquait de profiter à la formation jordanienne frériste, le Front d’Action Islamique, et entraîner ainsi un effet géographique de domino menaçant la pérennité des familles régnantes golfiennes44 . Un témoignage particulièrement poignant de cette crainte ancienne des familles régnantes à l’égard d’Ikhwan a été un câble diplomatique révélé par Wikileaks, celui du département d’État américain en 2004. Dans celui-ci, l’actuel président de la fédération émiratie Mohammed Bin-Zayed, alors prince héritier, estimait qu’il y avait « jusqu’à 700 FM infiltrés » dans différentes strates de la société, et « 50 à 60 membres de la confrérie dans l’armée. »45. Plus grave encore, il ajoutait que 50 à 80% des 60 000 membres des forces armées des EAU « pourraient adhérer à l’appel à la sédition d’un religieux de la Mecque, » ajoutant que s’il insistait trop sur certains sujets, il risquait « la lapidation par ses propres citoyens. »46. Même si ce genre de communication répond à des objectifs stratégiques et que les données approximatives qu’elle charrie ont peu de valeur scientifique pour comprendre l’imprégnation de la société émiratie par les FM, elles trahissent tout de même un état de méfiance et même d’angoisse des responsables émiratis vis-à-vis des FM. Elles sont en tout état de cause symptomatiques de la crainte qu’inspire Ikhwan chez les familles régnantes. Autre déclaration révélatrice, Dhahi Khalfan, le général en chef de la police de Dubaï disait en mars 2012 que les FM prévoyaient la « prise de contrôle » des monarchies du Golfe. Il précise : « Mes sources disent que la prochaine étape [des FM] est de transformer les monarchies du Golfe en gouvernements fantoches (…). Le point de départ sera le Koweït en 2013, suivi des autres États du Golfe en 2016. »47 .
Ainsi, quand l’embrasement géopolitique régional transforme la menace rampante d’hier en menace active, en menace agissante, cela force les régimes inquiétés à adopter des contre-mesures de rétorsion de plus en plus explicites et intensives contre les deux parrains internationaux, Ankara et Doha. Ainsi en a-t-il été de la suspension d’un investissement majeur des EAU en Turquie (12 milliards de dollars du fonds public émirati TAQA investi dans le domaine de l’énergie au charbon) après que cette dernière ait condamné en des termes violents la prise du pouvoir par Abdeh Fatah El-Sissi48 . Ainsi en a-t-il été en 2014 de la crise diplomatique du CCG au cours de laquelle les EAU, le Bahreïn et l’Arabie saoudite avaient rappelé leur ambassadeur au motif que le Qatar, en soutenant les Frères Musulmans, se rendait coupable « d’interférence » dans leurs affaires domestiques. Cette décision avait fait suite à un prêche de Yusuf al-Qaradawi sur la chaîne qatarienne49 . Ainsi en est-il aujourd’hui, après ce coup de semonce de 2014, de l’opération punitive organisée par les quatre États.
Il se trouve aussi que les rumeurs régulières à propos du soutien financier et logistique occulte des EAU à la tentative de coup d’État en Turquie le 15 juillet 2016 ont poussé plus encore la Turquie à solidifier son amitié avec le Qatar. Quelle que soit la véracité ou la crédibilité de ces rumeurs, le fait que des journalistes pro-gouvernementaux citent une déclaration du ministre des affaires étrangères turques allant de ce sens50 (il invoque un pays du Golfe sans citer lequel) suffit à supposer leur impact dans le rapport turc aux EAU. Et quand la fédération émiratie a été parmi les derniers États à annoncer sa condamnation de la tentative du 15 juillet, alors qu’une chaîne de télévision proche du pouvoir avait annoncé prématurément la « victoire » des militaires, le Qatar quant à lui condamnait instantanément la tentative et déclarait son soutien à R.T Erdoğan51.
Nous n’avons pas ici le loisir de développer un autre point sur lequel est observable une communauté de vues entre le Qatar et la Turquie et qui constitue aussi un sujet critique de l’équilibre géopolitique golfien : les relations avec l’Iran52 . Il se trouve en effet que le Qatar (qui partage avec l’Iran le « North Gas Field », la plus grande réserve de gaz naturel du monde) et la Turquie ont tous les deux manifesté, à des degrés divers, une volonté de ne pas s’aliéner outre mesure Téhéran et de pratiquer entre l’Arabie saoudite et l’Iran une politique de balance. Le narratif invoqué à ce moment-là sera alors tantôt du registre de la nécessité du dialogue avec un voisin53, tantôt de la volonté de dépasser des conflits confessionnels54 . Le Qatar et la Turquie, tous deux fidèles à l’identité internationale médiatrice qu’ils ont régulièrement cherché à incarner ces dix dernières années, ont par exemple été tous les deux des soutiens d’un accord sur la question du nucléaire iranien afin de mettre fin à l’isolement de la République Islamique.

III) Les relations bilatérales entre la Turquie et le Qatar : accélération et multiplication des échanges

1) Les accords de coopération entre la Turquie et le Qatar

Jusque dans les années 2000, les relations bilatérales entre la Turquie et le Qatar se résument, au plan légal, à deux accords de coopération signés en mars 1985, le premier portant sur la coopération économique et technique, le second sur la coopération culturelle. Le 25-26 décembre 2001, une visite officielle d’Hamad Bin Khalifa Al Thani constitue le point départ de la constitution du cadre légal des relations bilatérales et de la coopération à venir. D’après le site du ministère des Affaires étrangères turc55 , ces relations s’intensifient dans la période 2008-2011, période inaugurée par la signature en mars 2008 d’un Protocole d’Entente (PE) entre Qatar Investment Authority (QIA) et l’agence étatique Turkey Investment Support and Promotion Agency. Durant cette période, Recep Tayyip Erdoğan réalise trois visites officielles dans le petit émirat. Notons que ces rapprochements n’ont à ce stade-là encore rien de spécifique au Qatar, des accords comparables étant simultanément signés avec chacun des pays du Golfe. C’est d’ailleurs l’ensemble des ministres des Affaires étrangères du CCG qui déclare en septembre 2008 la Turquie comme un partenaire stratégique, le premier pays extérieur au Golfe à obtenir ce titre56.
En 2011, un PE établit une commission économique bilatérale qui prolonge ces efforts et inaugure une période d’approfondissement considérable des relations turco-qatariennes jusqu’à nos jours, approfondissement qui dépassera largement le cadre économique. Trois nouvelles étapes jalonnent ce processus de rapprochement bilatéral : l’accord sur la coopération pour l’entraînement militaire (juillet 2012), le PE visant à l’établissement d’un Comité Stratégique Suprême (décembre 2014) et enfin, l’accord de coopération défensive signé en décembre 2014 (voir annexes) et ratifié par le Parlement turc en 27 mars 201557. Au début du mois de décembre 2015, le président turc en visite officielle au Qatar, annonce la signature de quinze nouveaux accords bilatéraux, la fin des visas, et l’ouverture de la fameuse base militaire turque. Il s’agit de la première base militaire de l’histoire de la République de Turquie dans le Golfe Persique, la deuxième plus forte présence militaire turque en dehors de ses frontières (après Chypre) et en définitive, la démonstration ultime de la solidité des liens qui unissent maintenant Ankara et Doha.

2) Echanges et investissements

Le timing de l’accélération des échanges entre la Turquie et le Qatar est immédiatement relié à la chronologie internationale de ces dix dernières années, et notamment aux deux séries d’événements majeurs qui ont impacté les flux économiques moyen-orientaux : la crise économique et les « Printemps arabes ».
D’abord, l’augmentation des investissements immobiliers et financiers qatariens en Turquie, encouragée par le PE de mars 2008, a été largement favorisée par la crise financière de 2008 et ses conséquences désastreuses en Europe occidentale. Comme le décrivent Claire Beaugrand et Dilek Yankaya dans un article de l’ouvrage Istanbul, capitale régionale et ville-monde58 , la récession planant sur le Vieux Continent a incité les investisseurs golfiens à regarder avec plus d’attention une Turquie dont la croissance économique, l’identité islamique, le dynamisme urbain et la résilience à la crise économique internationale constituaient des atouts considérables pour « l’argent du Golfe ». Ce phénomène cependant était un phénomène golfien bien plus qu’un phénomène qatarien proprement dit. En revanche, c’est à partir du début des « Printemps » arabes et la complicité turco-qatarienne à leur sujet qu’on a pu discerner un rapprochement bilatéral spécifique. Pour commencer, elles les ont inévitablement amenés à multiplier leurs échanges militaires et à offrir de nouveaux débouchés pour l’industrie de l’armement turque. Entre 2011 et 2014, en cadence donc avec le déclenchement des révolutions arabes, la Turquie a établi avec le Qatar des contrats de défense pour une valeur de 120 millions de dollars incluant un attirail de défense varié (plateformes maritimes, bateaux de patrouille, etc.)59.
Il paraît assez clair que dans l’amitié entre les Turcs et les Qatariens, ce sont les convergences politiques régionales qui ont introduit la nécessité de multiplier les interactions économiques, et non l’inverse. « Les relations politiques sont excellentes, mais il y a encore du chemin à parcourir en matière de commerce et d’investissement », disait en décembre 2013 le ministre des finances turc d’alors, Mehmet Şimşek60 . À n’en pas douter, les deux pays s’appliquent alors avec empressement à parcourir ce chemin. Les échanges économiques ont ainsi été multipliés par 30 au cours des dix dernières années61 . La force et la rapidité avec laquelle ils ont cru tiennent aussi pour beaucoup à l’évidente compatibilité entre les importantes liquidités qatariennes issues de la rente gazière et la très forte croissance que connaissait l’économie turque ces dernières années. Cette dernière est ainsi un marché de premier choix pour investir non seulement dans l’immobilier ou le dynamique secteur bancaire, mais aussi dans les médias ou l’agroalimentaire. À cet égard, le Qatar est très actif: avec plus de 20 milliards de dollars d’investissements directs à l’étranger (IDE) en Turquie62, le Qatar figure à la deuxième place des investisseurs étrangers en Turquie63.
Attardons-nous sur quelques secteurs-clés dans lesquels se déploient ces interactions fructueuses : l’immobilier, la construction, le secteur bancaire et l’agroalimentaire.
Les groupes immobiliers qatariens font régulièrement l’annonce de grands investissements en centaines de millions de dollars dans les destinations touristiques de Turquie. Ainsi, Barwa Group, qui avait déjà co-réalisé des résidences sur le littoral stambouliote de Zeytinburnu (the Ottomare Suites), a alloué un demi-milliard dans la construction de résidences et de centres commerciaux en Turquie64 . Le groupe Qatar’s Retaj Hotel & Hospitality annonce en 2015 un plan de 700 millions de dollars d’investissement sur deux ans pour prolonger la stratégie engagée avec ses hôtels, l’un à Istanbul et l’autre à Yalova65.
Au Qatar, le dynamique secteur de la construction turque (et plus généralement l’expertise en matière d’infrastructure) trouve une multitude de débouchés où il peut faire valoir ses compétences sur de gigantesques projets. En 2006, la société Baytur obtenait un contrat de 124 millions de dollars pour la construction du Musée islamique du Qatar et un contrat de 245 millions pour la construction de la Bibliothèque nationale qatarienne. La même année, c’est la TAV Airports Holdings (turco-autrichienne) qui signait un contrat d’une valeur de 869 millions de dollars pour la construction d’un nouveau terminal pour l’aéroport international de Doha, en plus d’en assurer la gestion66 . Mais c’est la victoire de la candidature qatarienne pour l’organisation de la coupe du monde de football 2022 qui offrira à l’économie turque son fruit le plus juteux. Ainsi, le pharaonique chantier du métro de Doha, pour la construction duquel étaient en compétition près de 700 sociétés internationales, a été gagné par une entreprise turque. Ce projet à 4.4 milliards de dollars est le plus gros contrat jamais obtenu par une société turque à l’étranger67. R.T Erdoğan, en décembre 2013, lors de l’inauguration du nouveau bâtiment de l’ambassade de Turquie à Doha, annonçait que 35 entreprises turques étaient impliquées dans des projets au Qatar, pour un montant total de plus de 12 milliards de dollars68. Cette somme considérable, qui suffirait per se à expliquer l’intensité des relations économiques entre les deux pays et l’importance du Qatar pour la Turquie, prend un sens supplémentaire quand on la compare à celle des contrats turcs en Arabie saoudite par exemple : en 2013, 12.2 milliards de contrats au Qatar contre 12.4 milliards de contrats en Arabie saoudite69 . Cette mise en perspective nous offre deux informations : d’abord, elle nous rappelle que le risque qu’Ankara prend dans ses relations avec l’Arabie saoudite contredit l’hypothèse selon laquelle la Turquie de 2017 serait toujours un « simple » État marchand. Mais surtout, compte tenu des poids économiques, démographiques et politiques comparés de l’Arabie saoudite et du Qatar, le fait que ces nombres soient équivalents dans l’absolu en dit surtout long sur l’intensité de l’amitié entre la Turquie et le petit émirat gazier.
Les investissements qatariens se déploient aussi dans le secteur bancaire et financier. En 2013, Commercial Bank of Qatar (Banque commerciale du Qatar, QBG) est devenu l’actionnaire majoritaire d’Alternatif Bank devenant le premier opérateur qatarien sur le territoire turc. QBG est suivie en 2016 par la Banque Nationale du Qatar (QNB) qui acquiert 99,81% des parts de Finansbank en les rachetant à la Banque Nationale de Grèce70. D’après l’ambassadeur du Qatar en Turquie, ces opérations de rachat seront amenées à se poursuivre dans les années à venir71.
Dans le domaine de l’agroalimentaire, en plus de l’achat de terres arables, les investissements qatariens se tournent vers de nombreuses entreprises turques du secteur, domaine décisif pour une économie qatarienne extrêmement dépendante de l’importation. La holding qatarienne Al-Sraiya a pris des parts importantes dans la célèbre chaine de pâtisseries Mado72 et Caykur, la célèbre entreprise de thé, aurait été acquise par le Qatar (bien que cette information soit officiellement niée)73. Le fonds souverain qatarien d’investissement (QIA) a également acquis 40% de la société alimentaire turque Banvit74, productrice de volaille.

3) Echanges culturels

Les échanges culturels, inaugurés par le succès des séries télévisées turques auprès du public qatarien75 , se sont accélérés à partir des années 2013 et 2014. Cette dernière date était d’ailleurs « l’année de la Turquie » au Qatar, durant laquelle furent organisés manifestations et événements relatifs à la culture et au folklore turcs. Pendant cette année, Doha a ainsi organisé et accueilli un festival entièrement consacré à la culture turque76 . Dans sa visite de décembre 2013 à Doha dont nous avions déjà parlé, Erdoğan annonçait l’ouverture d’un centre culturel Yunus Emre au Qatar. Ces centres, qui sont l’équivalent turc de l’Institut Goethe ou de l’Institut Cervantès, sont des canaux importants pour le soft power turc et un outil de promotion privilégié du modèle culturel et politique turc77.
Al-Jazeera a aussi eu une contribution utile dans le rapprochement turco-qatarien. Ainsi, en 2011 est annoncé le lancement d’Al-Jazeera Türk78 , « outil de diplomatie publique destiné à être partagé entre Ankara et Doha.»79. Le directeur qui est choisi est un journaliste pro-AKP, Gürkan Zengin, qui a réalisé deux ouvrages hagiographiques sur A. Davutoğlu (2012 ; 2013) et ne cache donc pas son admiration pour la doctrine éponyme et la place qu’elle donne au Moyen-Orient80. Ainsi, Ankara cherche par-là à profiter elle aussi de la chaîne championne du soft power qatarien, porte-voix des révolutions arabes et cible de l’ire des quatre Etats aujourd’hui engagés contre le Qatar. En ce qui concerne l’audiovisuel de divertissement, c’est le groupe qatarien BeIn Media qui rachète en juillet 2015 Digitürk, la plus large plateforme de télévision payante de Turquie81 .

Conclusion et réflexions sur la puissance régionale turque

Cet article se donnait pour objectif d’explorer la relation turco-qatarienne, relation dont la vigueur et la profondeur ont été soudainement mises au jour par la récente crise diplomatique du Golfe et l’empressement avec lequel la Turquie s’est rangée aux côtés de l’émirat gazier. Nous avons d’abord découvert que, bien que le retour de la Turquie dans le Golfe soit un phénomène récent (milieu des années 1980), l’amitié entre les Turcs et les Al-Thani répond à une logique historique ancienne. À la fin du XIXème siècle, les Al-Thani cherchaient grâce à la bannière ottomane à maintenir leur autonomie et l’inviolabilité de leur territoire face au cheik d’Abu Dhabi et à l’expansionnisme saoudien, et l’Empire ottoman à réinstaller son influence dans le Golfe à travers Doha. Les données essentielles de cette équation sont toujours présentes dans la crise actuelle, qu’il s’agisse des dynasties régnantes, de l’ambition hégémonique saoudienne, de la projection turque ou de la quête d’indépendance qatarienne.
Dans l’époque contemporaine, le rapprochement entre la Turquie et le Qatar s’est déroulé en deux phases. La première phase correspondait au rapprochement de la Turquie avec les pays du CCG, entamée au cours de la première décennie 2000 et culminant en septembre 2008 lorsque le CCG fit de la Turquie son partenaire stratégique, le premier pays hors du Golfe à obtenir ce titre. Cette première phase correspondait pour la Turquie à une période de projection moyen-orientale ambitieuse, portée par une doctrine qui accordait une place décisive au libre-échange et à l’interdépendance économique. Il faut attendre le déclenchement des Printemps arabes en 2010 pour que commence la deuxième phase, celle d’un rapprochement spécifique entre la Turquie et le Qatar. Ces deux pays se retrouvent avec une remarquable constance du même côté des luttes violentes qui déchirent le Moyen-Orient, incarnant à eux deux un axe disruptif qui, en Tunisie, en Égypte, en Syrie ou en Libye, veut mettre fin aux régimes autoritaires et séculaires au profit des partis issus de la mouvance des FM. Cette complicité idéologique se retrouve aussi dans le soutien apporté au Hamas dans la bande de Gaza ou le refus de céder systématiquement au narratif de la menace iranienne. Nous avons également compris que, sur tous ces sujets critiques de la géopolitique du Golfe, le Qatar et la Turquie se trouvent dans les positions antagonistes à celles qu’occupent les EAU et l’Arabie saoudite.
Et à mesure que les points de concorde des diplomaties qatariennes et turques deviennent de plus en plus nombreux et décisifs, les échanges économiques, financiers et culturels accompagnent et encouragent cette dynamique. En quelques années, le Qatar se retrouve le deuxième investisseur étranger en Turquie, tandis que Doha offre au secteur de la construction turque les plus importants contrats de l’histoire de l’économie turque. Un point que nous n’avons pas traité dans le développement, mais qui sera vraisemblablement amené à jouer un rôle décisif dans l’avenir des relations entre la Turquie et le Qatar est la question de l’énergie. Le Qatar, premier exportateur de LNG au monde, a régulièrement manifesté sa volonté de répondre massivement à la demande gazière de la Turquie82. Il est en effet impossible d’ignorer les perspectives que les colossales réserves qatariennes peuvent offrir à la Turquie et à sa demande d’énergie sans cesse croissante. Les responsables turcs ont par ailleurs affiché avec constance leur volonté de diversifier leurs approvisionnements en gaz naturel, encore aujourd’hui pour une large part directement acheminés de Russie. Cependant, si les ressources gazières qatariennes sont des forces d’attraction de long terme, il semblerait qu’il ne soit pas possible que la Turquie en importe en grande quantité d’ici aux dix prochaines années, pour des raisons logistiques et légales83.
Ainsi, les causes profondes de cet engagement turc ne doivent pas se résumer à une géopolitique de l’énergie. Avec la relation entre la Turquie et le Qatar, nous sommes en présence d’une authentique amitié bilatérale, qui se rencontre et s’alimente dans tous les domaines décisifs du politique. L’attelage de la relation entre Ankara et Doha est d’une rare solidité : une communauté de vues historique, morale et idéologique soutenue par une remarquable convergence d’intérêts économiques et énergétiques à long terme.

Sur la Turquie dans le Golfe persique : comment comprendre la puissance régionale ?

Pour qui s’est intéressé aux méthodes et au rythme de la diplomatie turque (ritmik diplomasi) au Moyen-Orient dans la dernière décennie, l’engagement confiant d’Ankara dans cette crise a sans doute quelque chose de familier. Il participe en effet de la conviction plus générale qu’a acquise la diplomatie turque à l’ère AKP de détenir la capacité de peser sur le cours des événements dans les pays arabes. En d’autres termes, c’est la croyance d’Ankara dans la capabilité et la légitimité de la Turquie à être une puissance régionale. Le concept de puissance régionale, à bien y regarder, est problématique à au moins deux égards quand il s’agit de la Turquie au Moyen-Orient :

– D’abord, personne n’ignore que savoir de quelle « région » la Turquie relève dans sa politique étrangère n’est pas uniquement imposé par des contraintes géographiques (comme ce serait le cas pour l’Australie ou l’Argentine) mais relève aussi d’une définition politique de « l’identité turque ». Le journaliste Jean-Philippe von Gastrow le disait en ces termes : « Dans le réseau complexe de ses relations internationales, la Turquie se trouve prise dans un jeu de miroirs qui lui renvoie constamment la question de son identité. »84 . Au XXème, la politique étrangère de la Turquie, prise en étau entre la rigidité géopolitique de la Guerre froide et l’emprise idéologique du kémalisme, avait considéré que sa région d’influence serait l’Occident et le bloc atlantique. Depuis que ces deux paramètres ont disparu de l’équation internationale des décideurs à Ankara, la Turquie à l’ère de AKP s’est intensément engagée dans tout le Moyen-Orient au nom de la redécouverte de son héritage ottoman et de sa profondeur stratégique85 , mais ce phénomène est récent. Ainsi, la projection régionale de la Turquie n’est pas aussi mécanique que ne le sera celle de l’Égypte ou de l’Arabie saoudite, et elle se doit de justifier sa légitimité à appartenir à une région ou à une autre par un effort supplémentaire de production d’un narratif historique et culturel ad hoc.

-La deuxième question est celle de la définition du Moyen-Orient, terme vague sur lequel il n’existe pas vraiment de consensus. S’agit-il d’une aire culturelle, religieuse, géographique ? Et si le Moyen-Orient syrien est frontalier de la Turquie et donc probablement appartenant à la même région, est-ce également vrai quand il s’agit du Golfe persique ?
Il est nécessaire, à ce sujet, de dépasser les éléments de langage de la diplomatie turque et de s’affranchir du narratif AKP de la légitimité culturelle et historique de la Turquie au Moyen-Orient. Qu’est-ce, au juste, que la puissance régionale turque ? Où commence-t-elle ? Où s’arrête-t-elle ? La Turquie peut-elle y prétendre et en assumer le rôle dans la lointaine péninsule arabique ? À bien y regarder, ces interrogations posent en filigrane le problème conceptuel de la définition de la puissance régionale : à partir de quel moment peut-on prétendre à ce statut ?
Pour mettre en perspective la situation turque actuelle avec une réflexion académique sur les conditions de définition de la puissance régionale, attirons l’attention sur l’un des travaux publiés par le German Institute of Global and Area Studies (GIGA, Hambourg, Allemagne), institut qui s’est régulièrement posé la question de la définition du concept. Un des chercheurs du GIGA, Daniel Flemes, identifiait dans un article consacré à l’Afrique du Sud quatre critères décisifs : la revendication d’un leadership, les ressources de la puissance (power ressources), l’utilisation d’instruments de politique étrangère et l’acceptation par les autres acteurs régionaux de ce leadership (acceptance of leadership)86. L’application de ces quatre critères à la situation turque se révèle riche en enseignements. Si les familiers de la mutation de la politique étrangère turque depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP conviendront probablement avec nous que les trois premières conditions sont remplies par Ankara, il apparaît que le dernier critère est bien plus problématique.
La Turquie a initialement cherché à jouer dans la crise du Golfe le rôle de force d’interposition, rôle qui par définition aspire à être entre deux positions, et non attaché à l’une ou l’autre. Pourtant, malgré le fait que le narratif officiel ait voulu la présenter comme un raisonnable partisan de la désescalade, son action la place de facto, dès les premiers jours, comme la puissance protectrice du Qatar menacé. Comme nous l’avons vu, le gouvernement turc annonce à cette fin l’acheminement de plusieurs tonnes d’aliments, et surtout, autrement plus significatif, l’envoi de troupes et de blindés dans la base turque de l’émirat le 7 juin 2017. Force est donc de constater qu’elle n’a pas réussi (ou plutôt pas cherché outre mesure) à diffuser l’image d’une puissance régionale apaisante et médiatrice, renonçant par ce positionnement à réaliser le potentiel régulièrement revendiqué par la diplomatie turque : pouvoir être non seulement un acteur audible par tous87 mais surtout un médiateur impartial des conflits de la région88 . La rhétorique officielle, qui résume cet envoi de troupes armées à la simple application de l’accord bilatéral ratifié en 2015, ne suffit évidemment pas à convaincre les EAU et l’Arabie saoudite. La liste des treize requêtes conditionnant la reprise des relations est d’ailleurs très claire quant à la façon dont est perçu l’engagement d’Ankara : les quatre États exigent purement et simplement la fermeture de la base militaire turque au Qatar (2ème exigence dans la liste des 13, si l’ordre a un sens) et l’arrêt de la coopération militaire avec la Turquie engagé en 2015. Et, trahissant en ce sens et d’une manière somme toute assez caricaturale l’ambition turque d’un leadership d’arbitre dans les conflits arabes, Recep Tayyip Erdoğan n’a pu s’empêcher de répondre à cette exigence par une proposition à l’Arabie saoudite qu’il avait déjà faite en 2014 : installer une base militaire équivalente sur le territoire saoudien89 . Le royaume wahhabite s’est évidemment empressé de refuser l’offre du président turc. Autre illustration de ce décalage, les déclarations d’étonnement et de frustration faites par Mithat Rende, l’ancien ambassadeur (2007-2009) de Turquie au Qatar et relayées par le journal Al-Monitor : « Nous ne nous y attendions pas. Personne ne nous a consultés. […] La Turquie n’est pas considérée comme un acteur (player). Si nous l’avions été, ils nous auraient demandé notre avis. »90.
Dans un entretien réalisé par France 24 à Ankara avec R.T. Erdoğan le mercredi 5 juillet 2017, il revient sur ces événements et s’interroge devant le journaliste : pourquoi la présence militaire turque poserait problème alors même que la présence militaire française ou américaine est acceptée par tous91 ? Comparer la projection internationale de la République de Turquie à celle de deux pays membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU n’a évidemment rien d’anodin et trahit l’ambition de la quête de statut du président turc. Souvenons-nous à cet égard que la diplomatie turque a régulièrement revendiqué sa légitimité à rejoindre le « club » des membres permanents, en même temps qu’elle critiquait le caractère inique de sa structure92.
Ainsi, l’épisode de la crise du Golfe est non seulement symptomatique d’un « nouvel » esprit de la diplomatie turque, mais aussi et surtout du décalage entre sa prétention à être une puissance régionale au Moyen-Orient et la réception contestée de cette ambition. Cette contestation se mue en méfiance ouverte chez les forces arabes conservatrices qui dénoncent régulièrement les ingérences turques. Le régime égyptien d’Abdeh Fatah El-Sissi n’a pas supporté la condamnation turque du coup d’État que le général a réalisé en 2013. L’Armée nationale Libyenne (ANL) autoproclamée (dirigée par Khalifa Afthar, ancien officier supérieur de Kadhafi dont les troupes, soutenues par l’Égypte et les EAU contrôlent tout l’Est libyen) dénonce le soutien turc aux « terroristes » libyens93. Et aujourd’hui, parmi la liste des exigences adressée au Qatar figurait donc en deuxième position la désapprobation de la présence militaire turque dans le Golfe.
Ce rejet pose de manière directe la question de l’effectivité du statut de puissance régionale qu’on accorde régulièrement à la Turquie. La grille de lecture de Daniel Flemes fonctionne ainsi comme un révélateur cruel du caractère encore inachevé – car inaccepté – de la projection régionale turque dans le monde arabe.
Cependant, les critères de Daniel Flemes, et notamment celui de l’acceptabilité, ne sont peut-être pas complètement adaptés à la compréhension des équilibres régionaux du Moyen-Orient. Si l’on s’en tient à une définition maximaliste du Moyen-Orient (du Maghreb à l’Iran), existe-t-il une puissance dans cette région dont la projection soit acceptée par tous les autres ? Étant donné la diversité ethnique et confessionnelle de cette région ainsi que l’extrême polarisation des luttes politiques (conflit palestinien et guerre civile syrienne), il n’existe pas de projection régionale consensuelle, sauf à ce qu’elle soit réduite à une diplomatie de « niche ». Et si les médiations koweïtiennes réunissent des acteurs de toute la région, elles ne suffisent pas à faire du Koweït une puissance régionale à moins que l’on réduise la puissance régionale aux seuls troisièmes et quatrièmes critères de la définition précédente. Recourir aux critères qu’utilisaient Daniel Flemes pour l’Afrique du Sud revient à vrai dire à rendre impossible l’émergence d’une puissance régionale au Moyen-Orient en 2017, et à interdire l’usage de ce terme dans le cas de l’Arabie saoudite, d’Israël ou de l’Iran. Si le critère de l’acceptabilité joue un rôle important dans la déconstruction du narratif AKP de la légitimité turque, il ne suffit donc peut-être pas à interdire à la Turquie le statut de puissance régionale au Moyen-Orient.
Øyvind Østerud écrivait en 1992 un article intitulé « Regional Great Powers »94. Cette fois-ci, il partait à la recherche des conditions à réunir pour autoriser à parler d’une « grande puissance régionale ». L’amalgame des notions de « grande puissance » et de « puissance régionale » suggère que de tels États sont capables d’exercer une influence à la fois sur la scène régionale et sur la scène internationale. Cette approche exclut donc de facto le cas des pays comme le Koweït dont nous parlions dans le point précédent. Ces quatre critères sont l’inclusion géographique au sein de la région en question, la capacité à affronter une coalition de n’importe quels autres États de la région, une influence importante dans les affaires régionales et la possibilité d’être aussi une grande puissance sur la scène internationale. Le critère qui a retenu notre attention et qui nous paraît particulièrement pertinent dans le cas des puissances régionales au Moyen-Orient contemporain est le second, celui concernant la capacité à affronter une coalition d’autres États régionaux. Ainsi, Israël a démontré sa puissance régionale face aux coalitions arabes qui l’ont affronté en 1967 et 1973. Ainsi, le succès avec lequel les formations pro-iraniennes mettent en échec des coalitions arabes au Yémen ou en Syrie semble être un indicateur de la puissance régionale de la République islamique d’Iran. Éventuellement, si l’engagement turc aux côtés du Qatar contribue à infléchir la position des quatre États et à les faire reculer, il sera possible de dire qu’elle a revendiqué avec succès dans le Golfe persique le statut de puissance régionale.

 

  1. Dans un souci de rigueur lexicale, nous attirons l’attention sur le fait que, comme l’a d’ailleurs souligné la diplomatie saoudienne, qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un blocus, car il n’est pas question ici d’empêcher par la force les biens et les personnes d’entrer et de sortir du territoire qatarien, mais « simplement » l’interdiction d’utiliser l’espace terrestre et aérien de l’Arabie saoudite, du Bahreïn, des EAU et de l’Égypte. Étant donné la géographie enclavée de l’émirat du Qatar, il est cependant évident que cette nuance ne modifie qu’à la marge l’effet d’une telle opération. Nous prenons cependant la peine de le préciser, car ce détail n’a rien de négligeable, pour la simple et bonne raison qu’il permet aux flux entrants et sortants du pays de passer par les territoires voisins non hostiles, c’est-à-dire ceux qui se situent au nord du Qatar. Les biens et les personnes qatariens sont donc en quelque sorte « invités » par la situation et la géographie du Golfe à passer par… l’Iran.
  2. Associated Press, What are the 13 demands given to Qatar? 23 juin 2017 –
  3. Lederer, Edith M., Arabs urge Qatar to accept 6 principles to combat extremism, Washington Post, 19 juillet 2017 https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/arabs-urge-qatar-to-accept-6-principles-to-combat-extremism/2017/07/18/836f95f4-6c28-11e7-abbc-a53480672286_story.html?utm_term=.4132d2aa1478
  4. Conférence de presse de Mevlut Cavusoglu le lundi 05 juin à Ankara, dans laquelle il appelle au maintien du dialogue et à la résolution pacifique du problème. Voir : http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/tension-dans-le-golfe-comment-ont-r-agi-les-chefs-de-gouvernement-arabes-et-du-monde
  5. “Erdogan vows to stand by “Qatari brothers” amid crisis”, Al-Jazeera.com, 10 juin 2017. http://www.aljazeera.com/news/2017/06/erdogan-vows-stand-qatari-brothers-crisis-170609204946107.html
  6. Erdoğan s’est exprimé sur le sujet devant une mosquée d’Istanbul le dimanche 25 juin 2017, considérant que « la méthode des 13 requêtes est illégale au regard du droit international, car il est interdit d’attaquer ou de mettre en péril la souveraineté d’un pays. » Rapporté par Reuters. http://www.reuters.com/article/us-gulf-qatar-turkey-idUSKBN19G06H
  7. « Turkey to establish military base in Qatar », Gulf News, 19 juillet 2015 http://gulfnews.com/news/mena/turkey/turkey-to-establish-military-base-in-qatar-1.1630691
  8. Kamrava, Mehran. Qatar: Small State, Big Politics. Ithaca; London, Cornell University Press, 2013.
  9. Başkan Birol. (2016) Enter Turkey and Qatar. In: Turkey and Qatar in the Tangled Geopolitics of the Middle East. Palgrave Pivot, New York
  10. « Saudi official: Turkish military base in Qatar ‘complicates’ the situation». 30 juin 2017. Al-Arabiya : http://english.alarabiya.net/en/News/gulf/2017/06/30/Saudi-official-The-Turkish-military-base-in-Qatar-complicates-the-situation.html
  11. Idiz, Semih. « Qatar becoming another debacle for Turkey», 7 juillet 2017, Al-Monitor: http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/07/turkey-qatar-will-doha-crisis-be-another-debacle-for-ankara.html.
  12. Compte Twitter de Khalid bin Ahmed al-Khalifa, statut posté le 25 juin 2017 https://twitter.com/khalidalkhalifa/status/879089591726346243
  13. Bülent Aras, “Turkey and the GCC: An Emerging Relationship, Middle East Policy, Vol. XII, No. 4, Hiver 2005 et BaŞkan Birol, “Turkey-GCC Relations: Is There a Future?”, Insight Turkey, Vol. 13, No. 1, 2011, pp. 159-173. – Turkey – GCC Relations – Future Insight – Turkey Golf States XXI
  14. Ahmet Davutoglu, Stratejik Derinlink, Kure Yurularari 2001
  15. Anscombe Frederick F., The Ottoman Gulf: The creation of Kuwait, Saudia Arabia and Qatar. Columbia Univrsity Press, New York. 1997. P32
  16. Ibid
  17. Ibid. Information extraite par Anscombe Frederick de Irade Dahiliye 44930, volume I, p.5.
  18. Ibid. P33
  19. Dilanian Ken, Cassata Donna, Shah Amir, How Qatar helped win Bowe Bergdahl’s release, The Associated Press, 2014. https://www.csmonitor.com/USA/Latest-News-Wires/2014/0603/How-Qatar-helped-win-Bowe-Bergdahl-s-release
  20. Anscombe Frederick F., The Ottoman Gulf: The creation of Kuwait, Saudia Arabia and Qatar. Columbia Univrsity Press, New York. 1997. P33
  21. Ibid
  22. Roberts, David, “Qatar and the Muslim Brotherhood: Pragmatism or Preference?” Middle East Policy, Vol. XXI, No.3, Automne 2014 et Freer, Courtney, « Rentier Islamism: The Role of the Muslim Brotherhood in the Gulf », LSE Middle East Centre Paper Series | 09, Novembre 2015
  23. Freer, Courtney. « The Muslim Brotherhood in the Emirates: Anatomy of a Crackdown» 17 décembre 2015. Middle East Eye: http://www.middleeasteye.net/essays/muslim-brotherhood-emirates-anatomy-crackdown-1009823835
  24. «Rachid Ghannouchi Visits IHH Headquarters In Istanbul; Praises Necmettin Erbakan», 18 avril 2011, site internet du global muslim brotherhood daily watch: https://www.globalmbwatch.com/2011/04/18/rachid-Ghannouchi-visits-ihh-headquarters-in-istanbul-praises-necmettin-erbakan/
  25. Groc, Gérard. « Le « modèle turc » : un serpent de mer polymorphe ». Carnets de l’IREMAM, 7 mars 2013.
  26. Medini, Souhire. « La Turquie de l’AKP, modèle pour Ennahda ? », OVIPOT, 23 mai 2013.
  27. Jabbour, Jana et Le Moulec, Jean-Baptiste, « Dix ans de politique étrangère turque au Moyen-Orient », dans
    Théorie et pratique des RI au Moyen-Orient, ouvrage collectif coordonné par Pierre Berthelot, Éditions du Cygne, 2013
  28. Cercle des chercheurs de l’establishment universitaire conservateur turc ayant, via leurs publications, prolongé, alimenté et actualisé la doctrine Davutoğlu à des fins de légitimation de la politique étrangère turque.
  29. Le Moulec, Jean-Baptiste, Janissaires du savoir : Sociologie des producteurs et diffuseurs du savoir sur le Moyen-Orient en Turquie (1998-2015), thèse présentée et soutenue le 7 décembre 2016 à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence (Aix-Marseille Université)
  30. Aknur, Müge. « The Muslim Brotherhood in Politics in Egypt: From Moderation to Authoritarianism? », Uluslararasi Hukuk ve Politika 9, n°33 (2013)
  31. Ibid
  32. Özhan, Taha. « New Egypt versus the Felool : Struggle For Democracy ». Insight Turkey 15, n°1 (2013):13-24
  33. Oktav, Özden Zeynep. «The Arab Spring and Its Impact on Turkey-GCC States Partnership». Siyasal Bilgiler Fakültesi Dergisi, I/1. 2016
  34. Bastion, Jérôme. « Turquie : le soutien indéfectible d’Erdogan aux Frères musulmans égyptiens ». 21 août 2013. Site internet de RFI : http://www.rfi.fr/moyen-orient/20130821-turquie-le-soutien-indefectible-erdogan-freres-musulmans-egyptiens
  35. Kliegman, Aaron «Official in Turkey’s Ruling Party Refers to President Erdogan as ‘Caliph’». 19 mars 2015. Site de center for security policy https://www.centerforsecuritypolicy.org/2015/03/19/official-in-turkeys-ruling-party-refers-to-president-erdogan-as-caliph/ et «Muslim brotherhood ‘Godfather’ Qaradawi yesterday in Istanbul: « Erdoğan is the leader of Islamic world »». 23 avril 2016. Site internet de MFS- The other news: http://www.mfs-theothernews.com/2016/04/muslim-brotherhood-godfather-qaradawi.html
  36. Roberts, David. «Qatar and The Muslim Brotherhood: Pragmatism or Preference? ». Middle East Policy volume XXI, numero 3, septembre 2014
  37. Summer, Said. «Qatar Doubles Aid to Egypt. » New York Times. 8 janvier 2013
  38. Summer, Said. «Qatar Promises Free Fuel to Egypt, » Wall Street Journal. 10 juin 2013
  39. Roberts, David. «Qatar and The Muslim Brotherhood: pragmatism or preference? ». Middle East Policy volume XXI, numero 3, septembre 2014
  40. Freer, Courtney. « The Muslim Brotherhood in the Emirates: Anatomy of a Crackdown», 17 décembre 2015, Middle East Eye: http://www.middleeasteye.net/essays/muslim-brotherhood-emirates-anatomy-crackdown-1009823835
  41. Ibid.
  42. Roberts, David. «Qatar and The Muslim Brotherhood: pragmatism or preference? ». Middle East Policy volume XXI, numero 3, septembre 2014
  43. «How Al Qaradawi foments terror in the Arab world». 3 juillet 2017. Gulf News: http://gulfnews.com/opinion/thinkers/how-al-qaradawi-foments-terror-in-the-arab-world-1.2052647
  44. Oktav, Özden Zeynep. «The Arab Spring and Its Impact on Turkey-GCC States Partnership». Siyasal Bilgiler Fakültesi Dergisi, I/1. 2016.
  45. Freer, Courtney. « The Muslim Brotherhood in the Emirates: Anatomy of a Crackdown» 17 décembre 2015. Middle East Eye: http://www.middleeasteye.net/essays/muslim-brotherhood-emirates-anatomy-crackdown-1009823835
  46. Cable diplomatique wikileaks.2004
  47. “Islamists Plot Against Gulf, Says Dubai Police Chief,” Agence France-Presse, Mars 2012.
  48. Sağlam, Erdal. «UAE Investment Casualty of Turkey’s Egypt Policy», 1er septembre 2013. Al-Monitor: http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2013/08/foreign-policy-affects-turkeys-exports-foreign-investments.html
  49. «Arab states withdraw ambassadors from Qatar in protest at ‘interference’» 5 mars 2014. The Guardian: https://www.theguardian.com/world/2014/mar/05/arab-states-qatar-withdraw-ambassadors-protest
  50. Sharma, Suarj, « Les Emirats-Arabes-Unis accusés d’avoir financé la tentative de coup d’État en Turquie », Middle East Eye, 14 juin 2017, http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/les-mirats-arabes-unis-accus-s-d-avoir-financ-la-tentative-de-coup-d-tat-en-turquie
  51. Notons à ce sujet que le timing avec laquelle les puissances étrangères ont condamné la tentative de coup d’État a été présenté depuis par les responsables turcs comme le nouveau critère essentiel, l’examen révélateur de l’amitié ou de l’hypocrisie des relations de la Turquie avec nombre de ses alliés. Le plus récent exemple à l’heure de l’écriture de ces lignes étant l’entretien France 24 réalisé avec le président turc, où Erdoğan dénonce la tiède et tardive condamnation de la tentative de coup d’État. Cette stratégie a ainsi servi d’outil justificateur à une série de repositionnements stratégiques. C’est le cas du réchauffement russo-turc, qui est mis en relation dans le discours officiel turc avec la promptitude de Moscou à condamner la tentative de coup d’État. Dans la même logique, les tensions avec l’Union Européenne et les États-Unis d’Amérique sont justifiées par R.T Erdoğan par leur « mépris de la démocratie turque » exprimé par le manque de fermeté dont l’Occident aurait fait preuve dans la condamnation de la tentative.
  52. Le 7 juin 2017, deux jours après le déclenchement de la crise, le ministre des affaires étrangères iranien se rend à Doha où il rencontre R.T Erdoğan et Mevlüt Çavuşoğlu. http://www.ntv.com.tr/dunya/iran-disisleri-bakani-cevad-zariften-ankaraya-ziyaret,8N7zEHn3qUitYdudvy41Eg
  53. « Serious dialogue’ needed with Iran – Qatar », Gulf News, 04 aout 2015
  54. “Sunni-Shiite divide ‘driven by politics’ – Qatar”, Gulf News, 29 septembre 2015
  55. Site du Ministère des Affaires étrangères turc, « Relations entre la Turquie et le Qatar », http://www.mfa.gov.tr/turkey-qatar-relations.en.mfa
  56. Oktav, Özden Zeynep. « The Arab Spring and Its Impact on Turkey-GCC States Partnership ». Siyasal Bilgiler Fakültesi Dergisi, I/1. 2016.
  57. «Turkey-Qatar Agree to Military Cooperation». 6 mars 2015. Middle East Monitor: https://www.middleeastmonitor.com/20150306-turkey-qatar-agree-to-military-cooperation/ et Cochrane, Paul. « Revealed: Secret Details of Turkey’s New Military Pact with Qatar». 27 janvier 2016. Middle East Eye: http://www.middleeasteye.net/news/turkey-qatar-military-agreement-940298365
  58. Beaugrand Claire, Yankaya Dilek, « La fabrique d’une ville-monde orchestrée par l’État. Effets urbains et politiques des investissements immobiliers du Golfe à Istanbul ». Dans Istanbul, capitale régionale et ville-monde, revue Anatoli, Numéro 7, CNRS éditions. P.257
  59. Turkey CGC relations : Trends and outlook Rapport d’Oxford gulf and arabian peninsula studies forum en cooperation avec la plateforme de cooperation internationale, Oxford, 2015
  60. Tastekin, Fehim. «Political relations are at a perfect level and there is a lot of distance to cover in commerce and investments». 9 mai 2014. Al-Monitor: http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html
  61. Site du ministère de l’économie turc : http://www.ekonomi.gov.tr/portal/faces/home/disIliskiler/ulkeler/ulke-detay/Katar
  62. Öztürk, Özgül. « Türkler Katar’dan 20 milyar $ bekliyor ». 28 avril 2017. Aksam : http://www.aksam.com.tr/guncel/turkler-katardan-20-milyar-s-bekliyor/haber-618576
  63. « Qatar investors see big-ticket new opportunities in Turkey». 26 août 2015. Gulf Time: http://www.gulf-times.com/story/452684/Qatar-investors-see-big-ticket-new-opportunities-i
  64. Site internet de la promotion et du support de l’investissement en Turquie, 2015 http://www.invest.gov.tr/en-US/infocenter/news/Pages/201015-qatari-hotel-chain-expands-in-turkey.aspx
  65. Ibid.
  66. Foley Sean, Turkey and the Gulf states in the twenty first century, MERIA Journal Volume 14, Number 03 (Sep 2010), Turkey
  67. “Dev ihaleyi Türk şirketleri kazandı”, Sabah, 06 mai 2014 http://www.sabah.com.tr/ekonomi/2014/05/06/dev-ihaleyi-turk-sirketleri-kazandi
  68. « Başbakan Erdoğan Katar’da açılışa katıldı ». 04 décembre 2013. Sabah : http://www.aksam.com.tr/siyaset/basbakan-erdogan-katarda-acilisa-katildi/haber-266394
  69. Turkey CGC relations : Trends and outlook Rapport d’Oxford Gulf and Arabian Peninsula Studies Forum, Oxford, 2015
  70. Site internet de la promotion et du support de l’investissement en Turquie, 2015 http://www.invest.gov.tr/en-US/infocenter/news/Pages/221215-qatari-qnb-acquires-turkey-finansbank.aspx
  71. Qatar plans new investment in Turkey’s banking, agricultural sectors: Envoy, Hürriyet Daily news, 14 mars 2016 http://www.hurriyetdailynews.com/qatar-plans-new-investment-in-turkeys-banking-agricultural-sectors-envoy-.aspx?pageID=238&nID=96433&NewsCatID=345
  72. Site internet de la promotion et du support de l’investissement en Turquie, 2015 http://www.invest.gov.tr/en-US/infocenter/news/Pages/turkeys-mado-inks-deals-with-venture-capital-bank-and-alsraiya-holding.aspx
  73. Sonmez, Mustafa. «Qatari money increasingly important for Turkey». 31 mai 2017. Al-Monitor: http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/05/turkey-qatar-how-important-doha-money.html#ixzz4mPyWn1ci
  74. Ibid.
  75. Gonzales-Quijano, Yves. « L’attraction de la modernité turque « à la turque » dans le monde arabe à travers les productions audiovisuelles » in Schmid Dorothée (dir.), La Turquie au Moyen-Orient : Le retour d’une puissance régionale ?, Paris, CNRS Éditions, 2011
  76. « Katar-Türkiye Ilişkileri Para Basacak », 12 avril 2014. Ihlas Haber Ajansi : http://www.iha.com.tr/haber-katar-turkiye-iliskileri-para-basacak-347782
  77. Kaya, Ayhan et Tecmen, Ayşe. « The role of common cultural heritage in external promotion of modern Turkey: Yunus Emre cultural centres », Research Paper, No. 4, Istanbul, European Institute of Bilgi University, 2011
  78. « Al Jazeera’nın Türk ortağı kim? İlk kez ortaya çıktı ! », 4 février 2011. Site internet de medyafaresi : http://www.medyafaresi.com/haber/al-jazeeranin-turk-ortagi-kim-ilk-kez-ortaya-cikti/58618
  79. Le Moulec, Jean-Baptiste, Janissaires du savoir : Sociologie des producteurs et diffuseurs du savoir sur le Moyen-Orient en Turquie (1998-2015), thèse présentée et soutenue le 7 décembre 2016 à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence (Aix-Marseille Université), p.206
  80. Ibid.
  81. Site internet de la promotion et du support de l’investissement en Turquie, 2015 : http://www.invest.gov.tr/en-US/infocenter/news/Pages/qatar-based-bein-media-group-acquires-digiturk.aspx
  82. « Qatar ready to accomodate Turkey’s LNG changing needs », 15 février 2017. Agence gouvernementale turque Anadolu : http://aa.com.tr/en/middle-east/qatar-ready-to-accommodate-turkeys-lng-changing-needs/751127
  83. Okumuş, Olgu. « Will Turkey be able to replace Russian gas with Qatari imports? », 4 décembre 2015, Al-Monitor: http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2015/12/turkey-russia-qatar-cannot-replace-russian-gas.html
  84. Von Gastrow, Jean-Phillipe. « Turquie, pays musulmans et islam », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, Vol. 50, No. 1, 1988, p. 181
  85. Davutoğlu, Ahmet. Stratejik Derinlink, Küre Yayınları, 2001
  86. Flemes, Daniel. « Conceptualising Regional Power in International Relations: Lessons from the South African Case », GIGA Working Paper, No. 53, 1er juin 2007
  87. « Le ministre des Affaires étrangères turc peut tenir un meeting très amical à Téhéran puis se rendre au Caire comme un Égyptien, et aller prononcer un discours à Bruxelles comme n’importe quel dirigeant européen : il n’y a aucune contradiction à cela », extrait d’un entretien réalisé pour la chaîne PBS par Charlie Rose en 2011 avec Ahmet Davutoğlu, consulté sur : https://charlierose.com/videos/15331
  88. Davutoğlu, Ahmet. « Turkey’s Mediation: Critical Reflections from the Field », Middle East Policy, Hiver 2013
  89. « Saudis ‘reject’ Turkey offer to build base in kingdom », 18 juin 2017. Al-Jazeera : http://www.aljazeera.com/news/2017/06/saudi-rejects-turkey-offer-build-base-kingdom-170617130342162.html
  90. Idiz, Semih. « Qatar becoming another debacle for Turkey », 7 juillet 2017. Al-Monitor : http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/07/turkey-qatar-will-doha-crisis-be-another-debacle-for-ankara.html.
  91. Interview réalisé par France 24 avec Recep Tayyip Erdoğan au palais présidentiel turc à Ankara le 5 juillet 2017, consulté sur : https://www.youtube.com/watch?v=73xQTdYHpY0
  92. Jabbour, Jana. Turquie : L’invention d’une diplomatie émergente, CNRS éditions, 2017
  93. « Official says Qatar, Sudan and Turkey are ‘triad of terrorism’ in Libya », 29 juin 2017. Al-Arabiya : http://english.alarabiya.net/en/News/gulf/2017/06/29/Libyan-army-complains-about-foreign-backed-domestic-terrorism-.html
  94. Østerud, Øyvind. « Regional Great Powers » in Neumann, Iver B. (éd.). Regional Great Powers in International Politics, Londres, Palgrave Macmillan, 1992

Son sözü söyleme imkansızlığı

Çeviri: Nilda Taşköprü
Version française

Müdüriyet makamında geçen beş yoğun sene neredeyse biterken, son sözü söylemek yerine -haddimi aşmak olur-, bu son “müdürün yazısı” ile bilançomuzu sunmaya çalışayım. Mezar ötesinden hatırlar’ın son satırlarını taklit gibi olmazsa ; ağır yaz sıcağının tüm ülkeyi kavurmaya başladığı, Fransız Sarayı’nın bahçesindeki yüzyıllık ıhlamur ağacının başdöndürücü kokusunun kendini iyice hissettirdiği, maalesef yeni meslektaşlarımızın göz altına alındığı ve Türkiye’nin kuzey Suriye’ye yeni bir askeri müdahalede bulunacağının duyurulduğu şu günlerde, elbette ki bu, kişisel bir bilanço olmayacak. Zira bu beş sene boyunca müdüriyet görevinin kişiselleştirilmesinden sakındım, bunun da devir teslimi kolaylaştıracağı düşüncesindeyim.

İlkin, hem Türkiye hem de Fransa’nın geçirdiği oldukça zorlu dönemlerde, birlikte çalıştığım herkese teşekkür ederim. Zira Türkiye tarafına bakacak olursak, yanıbaşımızdaki komşu ülke Suriye’deki bitmeyen savaşı, Gezi olaylarını (Mayıs-Haziran 2013), 17-25 Aralık operasyonlarını, 2015 yazında yaşanan saldırıları, 10 Ekim 2015 Ankara Tren Garı katliamını (kurban sayısı 102’ye yükseldi1), “Darbe teşebbüsü” diye anılan 15 Temmuz’u ve Aralık 2016 saldırılarını gördük. Gezi olayları sırasında, polisin İstiklal Caddesi’nden Nuri Ziya Sokak’a doğru kaçan göstericileri kovaladığı sırada IFEA’nın terasına düşen çok sayıdaki biber gazı kapsüllerinden bazılarını müdüriyette saklıyoruz. Bu son derece hareketli dönemde ; stajyer, doktora öğrencisi, misafir araştırmacı, Fransız üniversiteleri veya CNRS’e bağlı araştırmacıların büyük rol oynadığı değişken bir ekibin yanı sıra ; yerel sözleşmeli, Fransa Dışişleri Bakanlığı’nın atadığı (sayısı düşüşte) ve CNRS kaynaklı sabit personelimiz beni yalnız bırakmadı. IFEA’daki yoğun insan hareketliliği, çalışan statülerinin kırılganlığı ve statüler arasındaki eşitsizliğe rağmen, geçici bile olsa kişisel çıkarları çoğulcul olanlarla buluşturarak, hem Türkiye hem de Fransa’daki ortaklıklarımızı çoğaltıp herkesin paylaşabileceği müşterek dinamikler yarattık. Ayrıca bu son beş sene boyunca, araştırmacılık biçimlerinin değiştiği bir zemin ve Türkiye ile Fransa arasında kültürel ve bilimsel ilişkilerde yeni düzenlemeler söz konusu oldu. Eşitsizliğin hakim olduğu eski cinsten işbirliklerinin zamanın gerisinde kalıp, uygunsuz düşmesi üzerine, bu değişimi değerlendirerek daha alçakgönüllü, tam anlamıyla çift yönlü ve böylelikle daha eşitlikçi yeni yollar bulmamız gerekti. Örneğin arkeoloji alanında Türkiye’nin ilerleme kaydeden arkeoloji çalışmalarını, bu alandaki kayda değer insan kaynağını, öncelik ve belirli beklentileri göz önüne almamız gerekli2. Ayrıca diğer alanlarda da ülkenin araştırma ve üniversite açısından yeni görünümü ile Türk dilinde yazan araştırmacıların çok sayıdaki ürününü hesaba katmadan çalışmak artık mümkün değil.

Son beş senedir Fransa Dışişleri Bakanlığı ve CNRS tarafından sağlanan kaynaklarda -altını çizelim- gerçekten de hiçbir düşüşe rastlanmasa da, kurumumuz insan kaynakları açısından iki büyük darbe aldı. Arkeoloji birimi sorumlusu makamı, 1 Eylül 2014 tarihinden beri yerel sözleşmeli hâle getirildi. Bundan iki yıl sonra, (geçmişi 2003 yılına dayanan) Bakü şubesi sorumlusu makamının ortadan kaldırılması ikinci bir darbeyi vurdu. Atanmasını takiben, görevde üç sene bile geçirmemiş Bakü şubesi sorumlusu Adeline Braux görevinden biraz hırpalayıcı biçimde ayrılmak zorunda kaldı. Kurumumuzun aldığı bu iki darbe benim içimde de bir yara olarak kalacak.

Her şeye rağmen, tüm bu olaylı seneler boyunca, kimileri gerçekten de takıntılı-tutku diyebileceğimiz bir hâl alan çok sayıda işe giriştik. Korunup, geliştirileceğini umduğum bu küçük mirasın satırbaşlarını hatırlatalım :

  • Araştırmaların yürütüldüğü gündelik koşullar ile başlayalım. Bina ve içindekilerin güvenliği hep üzerinde durduğumuz bir konuydu. Konsolosluk ve büyükelçilik -ve tam zamanında bulunan bir sponsor- desteğiyle yapısal ve uzun süreli önlemler alındı. Binamızın yangın söndürme sistem normlarına uyumlanması çerçevesinde 2013 yılı ilkbaharında yapılan yangın söndürme tatbikatı uygulamasını kimileri hatırlayacaktır. Uyum çalışmaları 2017 senesinin ilkbaharı itibariyle neredeyse bitmeye yakın hâle geldi.
Formation du personnel à la lutte contre l’incendie, 15 février 2013
  • Kütüphanemiz (ve deposu) iyileştirildi, (özellikle raylı arşiv ve eski Kafkasya Gözlem Merkezi salonu) su geçirmez hâle getirildi, yeniden düzenlenip, daha güzel tanıtılıp3 zenginleştirildi. Kütüphanenin geçmişi hakkında önemli çalışmalar yürütüldü ; kütüphane bünyesindeki koleksiyonların birçoğu (Kapusen, Hüsrev Tayla, Thieck, Poisson koleksiyonları…) ayrı ayrı değerlendirildi. Özellikle sponsor yardımı, kitlesel fonlama kampanyası, yıpranmış kitapların tamiri kampanyası, sergiler düzenlemek üzere girişilen işbirlikleri ve IFEA’nın Fransa Milli Kütüphanesi tarafından yürütülen “Bibliothèques d’Orient” (Doğu Kütüphaneleri Portalı) isimli projeye4 katılımı sayesinde, kötü durumdaki on kadar nadir eserin restorasyonu sağlandı.
  • Herkesin iştirak ettiği ve her ay ayrı bir konunun ele alındığı “vitrin” başlığı altında, kaynak eserlerin kütüphanede teşhir edilip, IFEA’nın sitesinin ilgili sayfalarından erişilen metinler, araştırmacıların kimi kaynakları (yeniden) keşfetmesini, ayrıca kafalarındaki soruları hem okuyucular, hem de gerek yakın gerekse uzaktaki meslektaşlar ile paylaşmalarını sağladı. Kütüphaneye satın alımlar yoluyla da kimi alanlardaki kaynak eksiklikleri giderildi. Ayrıca IFEA’nın, Anamed yürütücülüğündeki BiblioPera platformuna katılımı, kütüphanemizin görünürlüğünü kuvvetlendirerek, yakınımızda bulunan diğer kütüphanelerle de canlı ilişkiler kurulmasını sağladı. Bu sayede kütüphanemizin kataloğu normlara uygun hâle getirilip, kütüphaneye çevrimiçi erişim, bağlantı sorunlarından bağımsız biçimde sağlanacak.
  • Ayrıca, enstitümüzdeki Şehir Gözlem Merkezi ve Türkiye Siyaseti Gözlem Merkezi’ne ait kaynaklar yeniden düzenlendi. Envanteri çıkarılan hem kağıt hem de elektronik dosyalar, stajyer ve doktora öğrencilerinin sabırla çalışmaları sonucunda araştırmacıların kullanımına sunulmuş vaziyette.
Une double page du livre d’or de l’IFEA tenu dans les années 80
  • IFEA’nın arşivi de yeniden düzenlendi, koşulları iyileştirildi ve de 2012 yılının sonundan itibaren Cilia Martin’in değerli yardımlarıyla hakettiği değeri yeniden buldu. Artık bir nem alma cihazının da bulunduğu arşiv odası, kapladığı mütevazi alana rağmen, Alfred Laumonier hakkında yazılmış dipnotun da gösterdiği üzere, araştırmalarda kullanılabilecek birinci elden kaynaklar barındırmakta. Öyle ki bunların arasından gayet kötü hâlde bazı fotoğraflar çıktı… Bundan böyle Jane Laroche ve Ara Güler imzalı fotoğraflar daha iyi koşullarda ve enstitümüzün merdivenlerinde sergilenmekte. Bu alanda daha yapılacak çok şey var. 2014 yılındaki Emmanuel Laroche sergisi ve 2015 senesindeki Stéphane Yerasimos sergisinin ardından, EPHE ve Henry Corbin’in Dostları Derneği’nin ortaklığında Henry Corbin konulu bir serginin hazırlığı içindeyiz. Son olarak geçtiğimiz haziran ayının son günlerinde, Stefanos Yerasimos’un eşi tarafından bir kısmı IFEA’ya bırakılan Yerasimos arşivi sayesinde, Yerasimos salonunun zengin içeriğini, bu büyük araştırmacının hatırasına, kurumumuzun geçmişine ve gelecek nesil araştırmacılarının hizmetine sunmak üzere, adına yaraşır biçimde yeniden düzenleyeceğiz -zira “Yerasimos koleksiyonu” başlığı altında birtakım kaynaklar zaten bu salonda bulunmakta.
  • Araştırmalar açısından bakacak olursak, tüm alanları kapsama imkanı yakalanamasa da – mali sıkıntı çekilen dönemlerde kapsamlılık lüks teşkil ediyor-, ortak çalışmalar bünyesinde bilhassa gençlerin araştırmalarına ve bağlantılarımız ile işbirliğine gidilmesi üzerinde duruldu. Bu beş sene boyunca, IFEA’nın (Fransa Dışişleri Bakanlığı’nın BAR ve AMI burs programlarından faydalanan) birçok eski burslu öğrencisi tezini savundu. Tezlerin sonuçlanması, eski IFEAlılar ağının gelişmesi ve enstitümüzün varoluş nedenlerinden biri olan enstitümüzün genç araştırmacılara rehberlik etmedeki kabiliyeti, kurumumuzun güvenilirliğini açısından son derece büyük bir önem arz etmekte. Türkiye, Osmanlı, Balkan et Ortaasya Araştrmaları Merkezi, Ortadoğu’da enstitümüze muadil kurum Ortadoğu Fransız Kültür Merkezi, İstanbul’daki Orient-Institut, Ecole normale supérieure’ün PSL programı, Tours Üniversitesi’nin CITERES Laboratuvarı, Metin Araştırmaları ve Tarihi Enstitüsü, Jean Pépin Araştırma Merkezi gibi kurumlarla hâlihazırdaki işbirliğimiz sayesinde birçok öğrenci, Ulusal Araştırmalar Ajansı’nın (ANR) desteklediği araştırma programlarından faydalandı (Transtur, Transfaire, Marges, NMR, i-Stamboul project, Lajeh, NekroPergEol, EUR PSL-ArchéoPSL …). İki doktora sonrası araştırmacı, seneler boyunca aynı anda ayrı yerlerde gerçekleşen seminerler düzenleyerek, IFEA’nın ulusötesi bir araştırmacı kümesine dahil olmasına katkıda bulundu.
Colloque « D’une migration à l’autre » 10-14 avril 2017, Ankara
  • Fransız idari bölgeleri (Arcus projesini Bretagne bölgesi destekledi), Avrupa Araştırma Konseyi (tarafından desteklenen “Osmanlı İmparatorluğu’nda Arap felsefesine bakış” araştırma programı, Yıldız Üniversitesi, Jean Pépin Merkezi (CNRS) gibi uluslararası kurumları, “Arap Dünyasında otoriter rejimlerin çöküşü” ve “Open Jerusalem” gibi araştırma programlarını 2015 yılında bir araya getirdi), “Ortadoğu ve Müslüman dünya” konulu bilim örgütlenmesi, Fransız Kalkınma Ajansı (Türkiye’deki orta sınıf üzerine araştırmalara katkı sağladı), Bilimsel Araştırmalar Milli Merkezi (Paris terör saldırıları araştırmaları), ENVIMED (Amida araştırma programı), Avrupa ve Akdeniz Medeniyetleri Müzesi, d’Alembert Fonu (“Akdenizlilik kavramı” araştırma programı, 2013) ve Fransız Kültür Merkezi ile yakın işbirliği (Nisan 2015’teki Türkiye Fransa İşgücü Anlaşması’nın 50. yılı anmaları, Nisan 2017’de Ankara’da göç konulu kolokyum) kaynakların çeşitlenmesine katkıda bulundu.
  • IFEA, Aix-Marseille Üniversitesi’nden C-3-Network ve Ekim 2015’te İzmir kolokyumunu düzenleyen TransferS gibi mükemmeliyet tescilli laboratuvar çalışmalarına da imza attı. Öte yandan, IFEA muadili, Fransa’nın yurtdışındaki diğer araştırma merkezleri ile yürütülen çalışmalar (örneğin Ortadoğu Fransız Kültür Merkezi, İskenderiye Araştırmaları Merkezi5 ile IFEA arasında mekik dokuyan Faruk Bilici’nin etkin çalışmaları ve Mısır’daki Ekonomik, Hukuki ve Sosyal Araştırmalar ve Dokümantasyon Merkezi, Jacques Berque Araştırma Merkezi6) ve Fransa’nın yurtdışındaki tüm arkeoloji merkezleri ile arkeoloji alanında, Roma Fransız Arkeoloji Merkezi ile yürütülen “Akdeniz’de gençlik” araştırma programı işbirliği, araştırmacılarımızın seyahat etmesini ve karşılaştırmalı araştırmalar yapabilmesini sağladı. Akdeniz havzasındaki şehir gözlem merkezleri ile ortaklaşa çalışma imkanı insan gücü eksikliği nedeniyle sağlanamasa da, Arap araştırmaları ve Türkiyat kesişimindeki Kürt çalışmaları, Ortadoğu Fransız Kültür Merkezi’nin Erbil şubesi ve Exeter Üniversitesi ile özellikle Eylül 2014-Ağustos 2016 tarihleri arasında Clémence Scalbert-Yücel’in görevi sırasında önemli bir ilerleme kaydetti.
  • Son olarak Güncel Araştırmalar Birimi çatısı altında kurulan Göç ve Hareketlilik araştırmalarının güçlendirilmesi, “Ortadoğu ve Müslüman dünya” konulu bilim örgütlenmesi, Ulusal Araştırmalar Ajansı Lajeh programı, Fransız Kültür Merkezi, Fransız Göç ve Entegrasyon Ofisi, Uluslararası Göç Örgütü gibi birçok Türk, Fransız ve uluslararası kuruluşun desteğiyle, Elif Aksaz’ın tüm doktora öğrencisi, stajyer ve meslektaşları bir araya getiren dinamizmi, bu senelerin en büyük başarılarından biri olmuştur. Marburg Ünivesitesi’nin “Re-Configurations. History, Remembrance and Transformation Processes in the Middle East and North Africa” isimli araştırma ağı işbirliğinde, Uluslararası Göç Örgütü desteğiyle, 2014 yılının aralık ayında düzenlenen “’Guests and Aliens’ Re-configuring new mobilities in the Eastern Mediterranean post 2011-9” isimli konferans hatırlarda kalacaktır. Bu konferans çevrimiçi bir IFEA dosyası hâlinde yayımlandı.

  • Yayın politikası konusunda ise çevrimiçi görünürlüğümüzün arttırılmasına odaklanıldı. IFEA Dosyaları yeniden yayımlanmaya başlandı (2013 yılından bu yana 6 yeni dosya7 çıktı), Dipnot isimli blog ve yalnızca çevrimiçi yayımlanan “IFEA’nın e-kütüphanesi” başlıklı yeni yayın dizisi (ilk sayısı Şubat 2017’de yayımlandı) hayata geçirildi ve Arkeoloji Buluşmaları isimli yayına devam edildi. Bunun yanı sıra CNRS atamalı proje sorumlumuzun “e-projeler” başlıklı takdire şayan çalışması sayesinde, IFEA yayınlarının Persée, Revues.org, OpenEdition.org gibi saygın portallara aktarılması hız kazandı. Bu senenin sonuna kadar arkeoloji yayınımız Anatolia Antiqua’nın son eksik sayılarının yüklenmesi tamamlanmış olacak. Maisonneuve yayınları ile 2017 ilkbaharında yapılan anlaşma uyarınca, Anatolia Moderna süreli yayınındaki makaleler de çevrimiçi erişime açılacak.
  • Görsel arşiv de bu senelerin getirdiği ve geliştirilmesini umduğumuz bir yenilik. Görsel arşiv, enstitünün bugüne kadar fazlasıyla göz ardı edilmiş görsel kaynaklarının değerlendirilmesine, enstitüden gelmiş geçmiş ve çalışmalarında o veya bu şekilde fotoğrafa başvurmuş araştırmacıların soruşturulmasına ve özellikle de mevcut birinci elden kaynakların gelecekteki araştırmalara yönelik, daha düzenli ve sürekli biçimde paylaşılmasına duyulan ihtiyaç sonucu hayata geçirildi. Proje başlangıcında SALT ile imzalanan anlaşmanın ardından, geçenlerde barındırma işleminin HUMA-NUM sunucusu üzerinden sağlanacağının karara bağlanması bu arşivlere yeni bir soluk kazandıracak
Vernissage de l’exposition « Deux siècles de cartographie d’Istanbul et de son environnement » au Lycée Notre-Dame de Sion le 7 mars 2013
  • Enstitümüzün giriş holünde Emmanuel Laroche ve Stéphane Yerasimos’e ithafen iki sergi (Aksel Tibet’e teşekkür ederiz), ayrıca başka sergiler de İstanbul’da veya şehir dışında düzenlendi. JH Lambert konulu bir diğer sergi 2017 yılı sonunda Eskişehir’de gerçekleşmek üzere hazırlık aşamasında. Bu sergiler kurumumuzun geçmişini yeniden hatırlamamıza, ortaya konan araştırmaları ve belgeleme işini tanıtmamıza, kütüphane ve harita atölyemizde bulunan bazı zenginliklerin yeniden keşfine ve bunların restore edilmesine, özellikle İstanbul’da Fransızca dilinde eğitim veren devlet okulu veya kolejlerle8 kurulan işbirliği sonucu yeni ufuklara yelken açmamıza vesile oldu.
Présentation du numéro 5 de la revue Anatoli, 13 janvier 2015
  • İstanbul’daki Fransız Kültür Merkezi ile düzenlenen Fransa’da Anadolu diasporasının sesleri etkinliği 2013-2014, Türkiye Fransa İşgücü Anlaşması’nın 50. yılı anmaları, Ankara Fransız Kültür Merkezi işbirliği ile hazırlanan, Dünden bugüne göçler kolokyumu (10-14 Nisan 2017), Kültür Etkinlikleri ve İşbirliği Müsteşarlığı’nın desteğiyle gerçekleşen Türkiye’de Ermeni soykırımı tartışmaları (2005-2015) konferansı göz önüne alındığında, Fransız Kültür Merkezi ile söyleşiler konusundaki işbirliğimizin gerçekten de son derece verimli geçtiği düşüncesindeyim.
Atelier « Chaînes opératoires céramique » à l’Université Hitit de Çorum, 2 avril 2016
  • Diyarbakır, Eskişehir, Ankara, İzmir ve Çorum’da gerçekleşen etkinliklerin de gösterdiği üzere, göreve başlarken hayata geçirebilmeyi umduğum Anadolu’ya açılım hedefine kısmen ulaştığımızı söyleyebiliriz. İstanbul’a yönelme refleksinden kurtulmak ve son derece Fransa’ya özgü bir yaklaşımla ifade edecek olursak, IFEA’nın taşradaki tüm etkinliklerinin hatırasını canlandırmak açısından bu açılım son derece faydalıydı.
L’exposition « Entre trois mers » au centre Arkas, Izmir de mars à juillet 2016
Invitation au vernissage de l’exposition « Emmanuel Laroche, un savant en Anatolie »

Küçük ölçekli sabit çekirdek kadromuzun kendisini yalnız bırakmayacağını bildiğim halefim için en iyisini diliyorum. Devir teslimin en iyi şekilde gerçekleşmesi için hep beraber çalışacağız. Ne de olsa kendisini kilolarca kağıt ve elektronik dosya beklemekte ! Türkiye ve bulunduğu coğrafyanın seyri, Türk üniversitelerinin geleceği, bağlı olduğumuz kurumların enstitü ile ilgili siyaseti gibi birçok konu bizim dışımızda gelişmektedir. Umarız değersizleştirilen statüler ve ortadan kaldırılan görevlerin sonuna gelinmiştir9. Genç araştırmacıların yetiştirilmesi, araştırma çalışmalarının desteklenmesi, istek ve ihtiyaçlara karşılık verilmesi, beşeri ve sosyal bilimler ile arkeoloji alanlarında Fransız geleneğinin yaşatılması gibi ödev bildiğimiz konularda çalışmaya devam etmek için, kısa vadeli tasarruflar ile tehlikeye atılmaması gereken asgari bir kritik kitle lazım. Enstitümüzün eskiye dayanan tarihinin şahitlik ettiği araştırma alanındaki zengin geçmişimize dayanarak, ne derece büyük bir potansiyel teşkil ettiğine ayrıntıyla değinmeye gerek olmayan bu büyük ülkede daha yapılacak çok şey olduğu kanaatindeyiz. Umarız durum normalleşerek kısa sürede sabitleşir, arkeologlar Türk meslektaşları ile rahatça çalışmaya devam edebilir ve olağanüstü hâlin sona ermesi ile Türk üniversiteleri son derece gerekli olan özgür hareket etme imkanını kazanır ve görevine son verilen, açığa alınan ve görevinden istifa eden hatta yurtdışına giden ve ülkenin dinamizm, zenginlik, bilim alanındaki çeşitlilik ve potansiyelini ifade eden son derece başarılı akademisyenler görevlerine iade edilirler. Gelecek öğrenci nesilleri üzerinde kalıcı izler bırakması muhtemel bu insan ve beyin israfı en yakın zamanda durmalı.

Annie Pralong en 2011 au Palais de France d’Istanbul lors de la réception donnée en l’honneur de la parution de son ouvrage Bizans, Yapılar, Meydanlar, Yaşamlar aux éditions Kitapyayınevi

Yazımı, aramızdan kısa süre önce ayrılan ve 2002-2006 yılları arasında IFEA’da çalışan CNRS araştırmacısı Annie Pralong’dan bahsederek noktalayacağım. Hareketliliği ve genç araştırmacılara ayırdığı vakit ve İstanbul’daki turist rehberlerinin Bizans alanında yetiştirilmesi ile ilgili harcadığı emek (bu çalışmanın sonucu Kitap Yayınevi tarafından 201110 yılında yayımlandı) hâlen hatırlarda. Ayrıca bu yaz başında ikisi de babalarını aniden kaybeden arkadaşlarımız ; iki senedir IFEA’da çalışan Lyon 3 Üniversitesi ve CNRS araştırmacısı sevgili meslektaşım Philippe Bourmaud’ya ve Expertise-France çalışanı Hülya Mete’ye içten başsağlığı dileklerimi sunuyorum.

  1. Bk. https://www.artigercek.com/ankara-katliami-nda-olenlerin-sayisi-103-oldu-2
  2. Daha fazla bilgi için bk. Olivier Henry « Pour une nouvelle approche de l’archéologie en Turquie » (https://dipnot.hypotheses.org/387),  bk. Martin Godon’un 2015 senesi konulu « État de l’archéologie en Turquie » (https://dipnot.hypotheses.org/1902) ve 2016-2017 seneleri konulu notu (https://dipnot.hypotheses.org/2153).
  3. Néhémie’ye teşekkür ederiz: https://dipnot.hypotheses.org/1961
  4. IFEA ile 2014 yılında bir işbirliği anlaşması imzalamıştır.
  5. CJB/IFEA ortak yayınını hatırlatalım: http://books.openedition.org/cjb/1201
  6. Bk. Eda GÜÇLÜ, Istanbul Bibliography/İstanbul Bibliyografyası 2000-2013, Istanbul, Şubat 2014, 219 s., bk. Uğur KAYA ve Dilek YANKAYA, « Les relations de la Turquie avec la Syrie« , Istanbul, Aralık 2013, 72 s.
  7. Mayıs 2017 sonlarında Galatasaray Lisesi’nde gerçekleşen “Mamboury” sergisi buna bir örnektir.
  8. Fransa’nın yurtdışındaki araştırma merkezlerinin yeniden yapılandırılması ile ilgili tartışma hâlen sürüyor…: https://seenthis.net/messages/605499 Umarız bu durumun görevleri başında doğrudan etkilediği kişilerin görüşleri alınıp, fikirleri değerlendirilir.
  9. 2016 yılında yeniden basılan “Byzans. Yapılar, Meydanlar ve Yaşamlar”: http://www.kitapyayinevi.com/bizans/ProductDetail/280.aspx

L’impossible dernier mot

Au presque terme de cinq intenses années de direction, qu’il me soit permis non pas d’avoir le dernier mot – loin de moi cette prétention – mais d’esquisser sous forme de bilan un dernier “mot du directeur”. À l’heure où, sans vouloir pasticher les dernières lignes des Mémoires d’Outre-Tombe, la chaleur estivale commence à lourdement peser sur tout le pays, où les effluves du tilleul séculaire du Palais se font denses et envoûtants, où, malheureusement, de nouveaux collègues viennent d’être placés en garde à vue, et où une nouvelle opération militaire turque est annoncée au nord de la Syrie. Bien sûr, ce bilan ne sera pas personnel, m’étant tout au long de ces années efforcé de dépersonnaliser la fonction ; ce qui ne pourra que faciliter la transition.

Je souhaiterais avant toute chose remercier toutes celles et tous ceux avec lesquels j’ai travaillé dans des contextes turcs et français passablement difficiles. En effet, pour s’en tenir au versant turc, nous aurons connu la guerre interminable dans le pays si voisin qu’est la Syrie, les événements de Gezi (mai-juin 2013), les révélations fracassantes de décembre 2013, les violences de l’été 2015, le massacre d’Ankara du 10 octobre 2015 (dont une 103e victime vient de décéder1), le “coup d’État manqué” – selon l’expression consacrée – du 15 juillet 2016 et les attentats de décembre 2016. Nous conservons dans le bureau de la direction quelques-unes des nombreuses cartouches de gaz lacrymogène atterries sur la terrasse de l’IFEA alors que, durant les événements de Gezi, la police poursuivait des manifestants s’échappant de l’Istiklâl par la rue Nur-i Ziya. Dans ce contexte passablement agité, j’ai pu compter sur une équipe à géométrie variable où les stagiaires, doctorants, chercheurs de passages et chercheurs associés et autres délégués de l’Université ou du CNRS ont joué un rôle déterminant, parallèlement aux personnels plus stables, personnel de droit local, personnel MEAE (en réduction) ou personnel CNRS. Malgré la circulation importante des personnes, la fragilité et l’inégalité des statuts, des dynamiques collectives ont pu être créées en faisant converger le plus possible l’intérêt collectif avec les intérêts individuels, même passagers, ainsi qu’en démultipliant les partenariats ici ou en France.

En effet, même si pendant ces 5 années les subventions ou dotations dévolues par le MAEDI et le CNRS n’ont pas baissé d’un iota – c’est à souligner tout de même – , notre structure a été touchée par deux coups durs en termes de ressources humaines : la dégradation du poste de pensionnaire scientifique archéologue en CRSP (contrat de recruté sur place), effective à compter du 1er septembre 2014, puis deux ans après – deuxième coup dur –, la suppression pure et simple du poste de pensionnaire scientifique responsable de l’antenne de l’IFEA à Bakou (une implantation qui remontait à 2003). Sa titulaire, Adeline Braux, pourtant recrutée moins de trois ans auparavant, fut dans l’obligation de quitter un peu brutalement ses fonctions. Ces deux coups contre l’institution resteront des blessures aussi pour moi.

Malgré tout, durant ces années troublées nous nous sommes attelés à des chantiers multiples dont certains furent de véritables obsessions-passions. Ils constituent un petit héritage qui je l’espère sera préservé et augmenté. Rappelons-en quelques-uns :

  • Commençons par les conditions matérielles de la recherche au quotidien. La sécurité du bâtiment et de ses occupants a été un constant souci et, grâce au soutien du Consulat et de l’Ambassade – ainsi que d’un sponsor opportunément trouvé -, des mesures structurelles et durables ont pu être prises. Certains se souviennent des exercices de simulation conduits au printemps 2013 sur la terrasse dans le cadre de la remise aux normes du système anti-incendie. Au printemps 2017 ce chantier a été enfin presque parachevé.
Formation du personnel à la lutte contre l’incendie, 15 février 2013
  • La bibliothèque (et son dépôt) a été à la fois assainis, étanchéifiés (notamment la salle des Compactus et l’ancienne salle de l’OAC), réorganisés, mieux décrits (merci à Néhémie : https://dipnot.hypotheses.org/1961) et enrichis. Un travail important sur l’histoire de la bibliothèque a été conduit et plusieurs des fonds qui la constituent ont fait l’objet d’une valorisation spécifique (Fonds Capucins, Fonds Hüsrev Tayla, Fonds Thieck, Fonds Poisson…). Surtout, grâce à l’aide d’un sponsor, à une campagne de crowdfunding, à une campagne de parrainage d’ouvrages mal en point, à de nombreuses collaborations dans le but d’organiser des expositions, et à la participation de l’IFEA au projet conduit par la BnF Bibliothèques d’Orient nous avons réussi à faire restaurer des dizaines d’ouvrages anciens bien en peine. La pratique collective du présentoir thématique mensuel – physique, dans la bibliothèque elle-même et pérennisés en ligne – a permis aux chercheurs à la fois de (re)découvrir certaines ressources, de compléter par des acquisitions certaines lacunes et de partager leurs interrogations avec les visiteurs et leurs collègues proches ou éloignés. En outre, l’intégration par l’IFEA de la plateforme Bibliopera portée par Anamed (Koç Üniversitesi) a contribué à renforcer la visibilité de notre bibliothèque et généré de stimulantes synergies avec les bibliothèques proches. Elle permettra aussi d’accroître la mise aux normes du catalogue de la bibliothèque et le rayonnement en ligne de cette dernière, en dépit des aléas des connexions informatiques.
  • Parallèlement les centres de documentation des deux principaux observatoires de l’Institut ont été réorganisés : à l’Observatoire Urbain comme à l’Observatoire de la Vie Politique. Des dossiers inventoriés, à la fois « papier » et numériques sont désormais à la disposition des chercheurs, grâce au travail patient de stagiaires ou de doctorants.
Une double page du livre d’or de l’IFEA tenu dans les années 80
  • Les archives de l’IFEA ont aussi été réordonnées, assainies et surtout valorisées à partir de la fin 2012 avec l’aide précieuse de Cilia Martin. La salle qui les abrite est désormais équipée d’un absorbeur d’humidité. Modestes en termes volumétriques, elles recèlent néanmoins des documents qui peuvent être transformés en sources primaires de la recherche comme le montre la dipnot sur Alfred Laumonier (http://dipnot.hypotheses.org/861). Sans parler des photographies que nous y avons trouvées en bien mauvais état… Désormais, les photos de Jane Laroche et d’Ara Güler sont mieux traitées et exposées dans les escaliers de notre institut. Il reste à faire sur ce chantier. Après les expositions Emmanuel Laroche (2014) et Stéphane Yerasimos (2015), une exposition consacrée à H. Corbin est en chantier avec la collaboration de l’EPHE et de l’Association des Amis d’H. Corbin. Enfin, la cession à l’IFEA fin juin 2017, par son épouse, d’une partie des archives de Stéphane Yerasimos va nous permettre d’aménager une salle Yerasimos cohérente et riche – puisque le Fonds Yerasimos s’y trouve déjà – au service de la mémoire de ce grand chercheur, de la mémoire institutionnelle, et des chercheurs à venir.
  • Du côté de la recherche, si l’ensemble des champs de recherche n’a pas pu être couvert et honoré – en ces temps contraints l’exhaustivité relève du luxe -, l’accent a été mis principalement sur la jeune recherche en collaboration et sur l’action en réseau. Au cours de ces cinq années, de nombreux anciens doctorants de l’IFEA (ex-BAR, AMI pour la nomenclature actuelle du MEAE) ont soutenu leur thèse : cet aboutissement est fondamental pour la crédibilité de notre Institut qui tire une partie de sa raison d’être de sa capacité à accompagner ces jeunes chercheurs et pour l’extension du réseau informel des anciens. Grâce aux partenariats actifs avec le CETOBAC, avec notre homologue l’IFPO, avec l’Orient Institut-Istanbul, l’École Normale Supérieure/PSL, CITERES (Tours), l’IRHT et le Centre Jean Pépin, de nombreux jeunes chercheurs ont pu bénéficier des programmes financés par l’ANR (Transtur, Transfaire, Marges, NMR, i-Stamboul project, Lajeh,…). Deux post-docs ont animé des séminaires multi-sites pendant plusieurs années participant à l’intégration de l’IFEA à une communauté transnationale de chercheurs.
  • Les Régions (Bretagne, pour le projet « Arcus »), l’ERC (« Réception de la philosophie arabe » – programme qui a débouché sur la mise en place en 2015 d’un LIA associant l’Université de Yıldız et le Centre Jean Pépin-CNRS –, WAFAW, Open Jerusalem), le GIS « Moyen-Orient et mondes musulmans ou MOMM », l’AFD (recherche sur les classes moyennes en Turquie), le CNRS (« Attentats-Recherche »), le programme ENVIMED (Amida), le MUCEM, et le Fonds d’Alembert (« Faire Méditerranée », 2013)  ont aussi contribué à la diversification des ressources de même que la collaboration plus étroite avec l’Institut Français (Cinquantenaire de l’accord migratoire franco-turc en avril 2015, colloque d’Ankara sur les migrations en avril 2017…).
  • L’IFEA a aussi émargé à des Labex, comme C-3-Network (Université d’Aix-Marseille) ou Transfert (colloque d’Izmir en octobre 2015). En outre la collaboration avec d’autres IFRE  – comme l’IFPO, le Centre d’Études Alexandrines2, grâce à notre efficace « délégué » partagé Faruk Bilici3, le CEDEJ et le Centre Jacques Berque4 – et avec certaines Écoles françaises (EFR pour le programme « Jeunesses méditerranéennes » et l’ensemble des Écoles françaises pour l’archéologie) a aussi permis à nos chercheurs de circuler et de s’ouvrir des horizons comparatifs. Si la synergie des observatoires urbains du pourtour de la Méditerranée n’a pas pu fonctionner autant qu’on aurait pu le souhaiter, faute de forces vives pour l’animer, les études kurdes à l’articulation entre études arabes et études turques ont connu une importante impulsion grâce à la collaboration avec l’antenne d’Erbil de l’IFPO et l’Université d’Exeter, particulièrement du temps où Clémence Scalbert-Yücel était pensionnaire scientifique (Septembre 2014-fin août 2016).
  • Enfin la formation et la consolidation de l’axe « Migrations et Mobilités » (ou AMIMO) au sein du pôle Études Contemporaines compte parmi les plus grandes réussites de ces années grâce au dynamisme d’Elif Aksaz et de tous les doctorants, stagiaires et collègues qu’elle a su mettre en réseau, avec l’appui du GIS « Moyen-Orient et mondes musulmans », de l’ANR-Lajeh et de nombreuses institutions turques, françaises (Institut Français, OFII) ou internationales (IOM). La conférence Guests and Aliens Re-configuring new mobilities in the Eastern Mediterranean post 2011-9 organisée en décembre 2014 en collaboration avec le Research Network « Re-Configurations. History, Remembrance and Transformation Processes in the Middle East and North Africa » de la Philipps-Universität, Marburg, avec le soutien de l’International Organization for Migration (IOM), restera dans les mémoires. Elle a débouché sur un Dossier de l’IFEA multimédia5.

  • La politique de publications s’est quant à elle recentrée sur l’objectif d’une plus grande présence en ligne avec la relance des Dossiers de l’IFEA (plus de 6 livraisons depuis 20136), les Dipnot (carnets de recherche-IFEA) et le lancement d’une nouvelle collection entièrement en ligne, « Bibliothèque électronique de l’IFEA », dont le premier numéro a été livré en février 2017 (voir : http://books.openedition.org/ifeagd/2180), ainsi que la poursuite des Rencontres d’Archéologie. En parallèle, grâce au remarquable travail de notre IE-CNRS « Projets numériques », la mise en ligne des publications papier de l’IFEA a été accélérée, sur des plateformes de référence comme Persée, Revues.org ou OpenEdition.org. À la fin de cette année, c’est l’intégralité de la collection de notre revue d’Archéologie Anatolia Antiqua qui sera en ligne. Et suite à un accord passé à la fin du printemps 2017 avec la maison d’édition, les numéros de la revue d’histoire Anatolia Moderna seront aussi à terme en libre accès.
  • Les Archives Visuelles sont une innovation de ces années dont nous souhaitons sincèrement la pérennisation. Leur formation résulte de plusieurs constats : nécessité de valoriser les ressources visuelles de l’institut jusque-là trop négligées, nécessité de solliciter tous les chercheurs passés par l’Institut ayant recouru d’une façon ou d’une autre à la photographie dans leurs travaux et surtout nécessité de partager ces sources primaires de la recherche d’une façon plus systématique et durable, au service des recherches à venir. L’hébergement récemment acquis sur Huma-Num va donner un nouveau souffle à ces archives, après les accords passés avec SALT dans les premiers temps de l’entreprise.
Vernissage de l’exposition « Deux siècles de cartographie d’Istanbul et de son environnement » au Lycée Notre-Dame de Sion le 7 mars 2013
  • De nombreuses expositions ont été organisées, dans le hall d’entrée de l’institut (merci à Aksel Tibet) pour les expositions Emmanuel Laroche et Stéphane Yerasimos, et dans divers lieux extérieurs (à Istanbul et hors d’Istanbul) pour les autres. Plusieurs sont en préparation (exposition JH Lambert à Eskişehir à la fin de l’année 2017). Ces expositions nous ont permis à la fois de nous réapproprier l’histoire de l’institution, de valoriser le travail de recherche et d’accumulation documentaire, de redécouvrir et de faire restaurer certaines richesses de notre bibliothèque et de l’Atelier cartographique, tout en nouant de nouveaux partenariats (notamment avec les lycées francophones d’Istanbul, privés et public7) et en nous ouvrant de nouveaux horizons.
  • Sur le versant du débat d’idées, la collaboration avec les Instituts Français d’Istanbul (Mémoires des diasporas anatoliennes de France, 2013-2014 ; puis « Accord migratoire franco-turc de 1965 ») et d’Ankara (Colloque Migrations d’hier et aujourd’hui les 10-14 avril 2017), comme avec le SCAC (10 ans de débats sur le génocide arménien en Turquie, 2005-2015) fut je crois très féconde.
  • L’ouverture anatolienne souhaitée au début de notre mandat s’est réalisée en partie, comme les manifestations organisées à Diyarbakır, Eskişehir, Ankara, Izmir ou Çorum le prouvent. Cette ouverture, pour s’affranchir du tropisme stambouliote, fut salutaire et permit de réactiver toute la mémoire de l’activité de l’IFEA « en régions » pour reprendre cette expression très française.
L’exposition « Entre trois mers » au centre Arkas, Izmir de mai à juillet 2016
Invitation au vernissage de l’exposition « Emmanuel Laroche, un savant en Anatolie », en novembre-décembre 2014

Il ne me reste plus qu’à souhaiter le meilleur à mon successeur qui pourra compter sur le noyau stable de notre petite équipe. Nous travaillerons ensemble pour assurer la meilleure transition possible : des kilos de dossiers « papier » l’attendent, ainsi que des Gb de dossiers numériques! Mais trop de facteurs ne dépendent pas de nous : l’évolution de la situation en Turquie et dans la région, le devenir de l’Université turque plus précisément, mais aussi l’évolution de la politique de nos tutelles vis-à-vis de l’Institut. Souhaitons que la dégradation des statuts et la suppression pure et simple de postes soit arrivée à son terme8. Compte tenu des devoirs que nous voulons continuer à assurer – en termes de formation de jeunes chercheurs et d’aide à la recherche, de capacité de réponse aux besoins formulés de toutes parts et aux sollicitations qui nous sont adressées, de nécessité de faire vivre une certaine tradition scientifique française, en archéologie et dans les sciences humaines et sociales -, une taille critique minimale est nécessaire, qu’il ne faudrait pas mettre en péril sur l’autel par trop encombrant des économies à court terme. En nous appuyant sur un patrimoine de recherche riche que la déjà longue histoire de l’Institut illustre à merveille – d’où l’importance du travail dans les archives qui permet d’étayer les recherches actuelles sur un passé scientifique riche -, il reste beaucoup à faire dans ce grand pays au potentiel considérable – nul besoin de le rappeler en détail. Espérons que la situation se normalise et se stabilise rapidement, que les archéologues puissent continuer à travailler paisiblement avec leurs collègues turcs, et que l’Université turque retrouve une indispensable liberté d’action avec la fin de l’état d’exception et le retour en son sein de tous ces éléments remarquables – suspendus, démissionnés, expulsés de la fonction publique ou même partis à l’étranger-  qui font aussi le dynamisme, la richesse et la diversité scientifiques, potentielles, de ce pays. Il est grand temps que ce gâchis humain et intellectuel qui risque de laisser des traces durables sur des générations d’étudiants cesse au plus vite.

Pour finir mes pensées vont à Annie Pralong, ancienne détachée du CNRS à l’IFEA entre 2002 et 2006, qui vient de nous quitter. On se souvient encore de son dynamisme, de sa disponibilité pour les jeunes chercheurs et de son implication dans le programme de formation en études byzantines des guides touristiques d’Istanbul (ayant débouché sur un bel ouvrage publié chez Kitap Yayınevi en 20119). Et mes plus cordiales condoléances vont aussi à notre cher collègue Philippe Bourmaud, très actif délégué à l’IFEA par l’Université Lyon-III depuis près de deux ans, et à notre amie Hülya, d’Expertise-France, qui ont, chacun, subitement perdu leur père en ce début d’été.

  1. Voir : https://www.artigercek.com/ankara-katliami-nda-olenlerin-sayisi-103-oldu-2
  2. Avec lequel l’IFEA est lié par une convention depuis 2014.
  3. Voir : http://ottoman.cealex.org/
  4. Rappelons cette publication commune CJB/IFEA : http://www.cjb.ma/9-vf/derni%C3%A8res-publications/446-la-circulation-des-productions-culturelles.html
  5. URL : http://books.openedition.org/ifeagd/1829?lang=fr
  6. Citons : Eda GÜÇLÜ, Istanbul Bibliography/İstanbul Bibliyografyası 2000-2013, Istanbul, février 2014, 219 p. ou Uğur KAYA et Dilek YANKAYA, Les relations de la Turquie avec la Syrie, Istanbul, décembre 2013, 72 p.
  7. L’exposition Mamboury réalisée au lycée Galatasaray à la fin mai 2017 constitue un exemple.
  8. La réflexion sur la restructuration des IFRE semble d’ailleurs se poursuivre… : Espérons que cette fois les personnes directement concernées – in situ – par ces projets soient vraiment consultées et intégrées à la réflexion conduite.
  9. Bizans. Yapılar, Meydanlar ve Yaşamlar, ouvrage réédité en 2016 : http://www.kitapyayinevi.com/bizans/ProductDetail/280.aspx

État de l’archéologie en Turquie pour l’année 2016-2017

Avant la reprise des fouilles programmées pour les campagnes d’été 2017, faisons le point sur les faits marquants de l’année écoulée.

2016 : une année mouvementée

Conflits à l’est

Outre l’intensification du conflit syrien au sud de la frontière turque, la fin de l’année 2015 et le début de l’année 2016 furent marqués par la réactivation du conflit entre les forces armées turques et le PKK au nord de cette même frontière. Si les opérations militaires dans le centre-ville de Diyarbakır prirent fin en mars 2016, la situation dans l’est de la Turquie n’en resta pas moins particulièrement tendue à l’approche de l’été, saison privilégiée pour les campagnes de fouilles en raison des vacances universitaires et d’une météo sans nuages, nonobstant une chaleur élevée.

Durant le symposium international d’archéologie de mai 2016, organisé à Edirne, il semblait acquis que plusieurs fouilles dans les régions de l’Euphrate et du Tigre risquaient d’être compromises, soit par annulations administratives, soit par un principe de prudence fort compréhensible, appliqué par les directeurs de fouilles. De fait, des fouilles sur l’Euphrate comme Akarçay tepe ou Gusir Höyük sur le Tigre furent annulées, de même que des prospections dans la région de Mardin. Pour autant, ces décisions furent prises au cas par cas : le maintien des fouilles italo-turques de Carchemish, pourtant localisées sur la frontière syro-turque au nord de la ville de Jarablus alors tenue par Daesh, indique la volonté des autorités de communiquer sur leur capacité à contrôler la frontière.

Cette année, le symposium international d’archéologie était organisé à Bursa et vient juste de se terminer. La traditionnelle cérémonie d’ouverture n’a pas donnée lieu à des annonces particulières concernant le développement ou le gèle de programmes archéologiques dans l’est et vers la zone frontalière syro-turque. Le directeur général de la Direction des Antiquités et des Musées a toutefois exhorté les archéologues étrangers de ne s’occuper que d’archéologie sans se mêler des affaires politiques et sécuritaires de la Turquie.

La tentative de coup d’état du 15 juillet 2016 : des conséquences limitées sur les fouilles

Les événements de juillet 2016 en Turquie à la suite de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, ont eu des répercussions sur les administrations turques avec la mise en examen et la révocation  d’un grand nombre de fonctionnaires. À la Direction Générale des Antiquités et Musées (DGAM), dépendante du Ministère de la Culture et du Tourisme, Yalçın KURT, ancien maire de la ville de Gümüşhane (Nord-Est de la Turquie) dans les années 1980, a été nommé directeur général.

Si ces bouleversements occasionnèrent quelques délais dans la délivrance des permis de fouilles et financements, la DGAM s’efforça avec succès d’assurer son service aux travers des Musées régionaux et des commissaires de fouilles. De fait, sauf arrêt volontaire comme ce fut le cas à Çatalhöyük, et de rares retards dans l’arrivée de certaines équipes du fait du trafic aérien perturbé, les fouilles programmées eurent lieu sans encombre.

Les fouilles archéologiques comme outil de représailles diplomatiques

Historiquement ancrée dans la politique extérieure des pays d’Europe de l’Ouest, accusée d’un passif peu glorieux en terres ottomanes ayant alimenté les salles et dépôts des musées, l’archéologie européenne en Turquie paye souvent le prix des désaccords politiques et autres fâcheries dont elle est bien loin d’être la cause. La revue Aktüel Arkeoloji consacre un numéro complet à ce passé dans son édition de septembre 2015, réédité en anglais au printemps 2017 (fig. 1)

Page de couverture de la revue Actual Archaeology, vol. 17, printemps 2017

(http://www.actualarchaeology.com/#/8).

Ce faisant, les fouilles autrichiennes de Lymira (région d’Antalya) et d’Éphèse  (région d’Izmir) firent les frais d’un refroidissement des relations entre les deux pays, après que des affirmations péremptoires sur le code civil relatif au mariage, ainsi que sur le relatif intérêt à  voyager en Turquie, ont été diffusées courant juillet sur un panneau d’affichage LED placé dans l’aéroport international de Vienne.

Début juin 2016, le vote du Bundestag ratifiant la reconnaissance du génocide arménien par l’Allemagne sonna le glas pour la saison d’été des fouilles allemandes, soit cinq terrains sur les sept enregistrés en 2016.

2016, une année placée sous le signe du patrimoine culturel

Le Comité du Patrimoine Mondial de l’UNESCO en Turquie

Dans notre note de l’année dernière, nous avions évoqué l’activité diplomatique déployée par la Turquie en direction de l’UNESCO. Notons qu’en 2016, la 40eme session du Comité du Patrimoine Mondial de l’UNESCO a eu lieu à Istanbul du 10 au 17 juillet. Malgré la tentative de coup d’État qui vint perturber la fin de cette session, les conclusions purent être ratifiées, notamment 21 nouvelles inscriptions au total sur la liste du patrimoine mondial, dont, en Turquie, le site archéologique d’Ani, proche de l’actuelle ville de Kars, à la frontière entre la Turquie, l’Arménie et la Géorgie .

En Lybie, l’intensification des zones de conflit et la radicalisation de certains groupes armés font que les cinq sites libyens, classés au patrimoine mondial dans les années 80, entrent dans la liste du patrimoine en péril.

Concernant le site « Paysage culturel de la forteresse de Diyarbakır et des jardins de l’Hevsel », classé en 2015 au patrimoine mondial de l’UNESCO, le comité demanda à la délégation permanente turque de fournir un rapport sur l’état de conservation du site, en raison des affrontements intramuros de l’hiver 2015 ayant opposés les forces armées turques à des groupes armés kurdes. Ce rapport, remis au centre du patrimoine mondial de l’UNESCO fin janvier 2017, fait état des restaurations entreprises à l’intérieur de la zone tampon B1 correspondant à la ville intramuros. Il fait mention d’une commission scientifique chargée de la supervision de ces travaux, sous l’égide du ministère turc de la Culture et du Tourisme, en relation avec le ministère de l’Urbanisme et de l’Environnement.  Il n’y est pas fait mention de l’étendue de ces travaux de rénovation qui concernent, après le décret d’expropriation  de mars 2016, 6292 parcelles du cadastre couvrant environ 140 hectares soit près de 90% de la ville intramuros.

Assemblée Générale de l’ICOMOS en Turquie

En octobre 2016, ce fut au tour de l’Assemblée Générale de l’ICOMOS d’avoir lieu à Istanbul avec, en conclusion, une journée de symposium international au sujet de la reconstruction du patrimoine matériel après catastrophes. À cette occasion, Martine ASSENAT (laboratoire CRISES-IFEA) a présenté un poster intitulé « Un secteur sauvegardé à Diyarbakır », dont le propos insistait sur la présence d’une trame urbaine antique sous le cadastre moderne de la ville intramuros.

Propositions pour préserver le cadre historique et archéologique de Diyarbakır

Le mois d’octobre fut aussi consacré au troisième colloque du programme Amida, organisé à la Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier, qui fut cette année consacré aux liens entre la cité antique de Diyarbakır et le Tigre.

Affiche du troisième Workshop Amida

Début novembre 2016, l’importance de préserver cette trame urbaine et la nécessité d’étudier le substrat antique de la ville fut de nouveau présentée durant le Symposium International sur Diyarbakır organisé par la préfecture de Diyarbakır en partenariat avec l’Université du Tigre.

À l’heure où j’écris ces lignes, de ce cadastre moderne il n’en reste qu’un tiers, la totalité des parcelles d’habitat du secteur ayant été arasée depuis la période de couvre-feu de l’hiver 2015, la partie ouest subissant actuellement un sort identique. Les travaux, financés à hauteur de deux milliards de livres turques, ont pour ambition d’assainir la ville d’un habitat qualifié d’insalubre et de favoriser une dynamique économique locale fondée sur le tourisme culturel.  À terme, la ville intramuros devrait être complètement reconstruite et réinterprétée selon une trame urbaine fort différente de l’architecture vernaculaire ayant prévalu jusqu’alors et s’étant développée sur le substrat de l’antique Amida.  Il faut espérer que les nombreux travaux scientifiques présentant ce substrat urbain comme indissociable et complémentaire des murailles de Diyarbakır et des jardins de l’Hevsel qui, lovés dans le bras du Tigre, apportèrent richesses à la ville dès l’Antiquité, seront autant de guides permettant à la commission scientifique en charge de ces zones de restaurations fermées au public d’agir avec raison.  Nous ne pouvons qu’attendre de plus amples rapports scientifiques officiels sur ces opérations.

Le patrimoine urbain, entre pression foncière, communication et revivalisme

Enfin, sur les politiques liées au patrimoine en milieu urbain, les Rencontres d’Archéologie de l’IFEA, organisées en novembre 2016, permirent de réunir aussi bien des archéologues, chercheurs en sciences sociales et politiques, professionnels du patrimoine et acteurs de la société civile, une initiative que nous comptons réitérer dans le cadre de nos axes transversaux de recherches sur le patrimoine et l’environnement.

Affiche des Rencontres d’archéologie de l’IFEA 2016

La question du patrimoine urbain est particulièrement d’actualité dans la ville d’Istanbul qui, depuis plus d’une décennie, densifie son tissu dans les trois dimensions. Sur terre et en hauteur, nous assistons à l’extension des banlieues en villes nouvelles, à la création de nouveaux espaces verts grignotés sur la mer, frêles décors en pots recouvrant des plateformes de béton sur pilotis et à la multiplication des gratte-ciels, symboles de vigueur économique en réponse à l’arrogance architecturale des villes du golfe Persique. Sous les mers comme dans les airs les transformations sont à l’œuvre, des tunnels sont creusés sous les eaux du Bosphore, tandis que le tablier d’un troisième  pont l’enjambe et qu’un nouvel aéroport contestant la suprématie de celui de Dubaï sur l’Europe et le Moyen-Orient devrait être en service dans l’année qui vient. Une interprétation particulière du patrimoine immobilier est également visible dans les quartiers de Karaköy et de Tophane où les travaux de modernisation du port de croisière de « Galata Port » conduisent, tant sur des parcelles d’état que sur des parcelles privées, à ne sauvegarder que les façades sur rue de bâtiments pourtant classés.

L’ouvrage de Jean-François Pérouse, Istanbul Planète. La ville monde du XXIe siècle, (2017, Éditions la Découverte, collection Cahiers libres)  permet de se plonger dans cette course au marketing urbain qui, si elle souligne la volonté de positionner Istanbul au rang de mégalopole high-tech, n’en traduit pas moins une politique économique fondée sur la spéculation foncière et les BTP (fig. 4).

Istanbul Planète par Jean-François Pérouse

Le revivalisme est aussi un trait particulier des politiques actuelles d’aménagement. La volonté est assumée de communiquer sur la splendeur passée de l’Empire ottoman et de s’en approprier la puissance qui le distinguait naguère. Cela se traduit par une recrudescence de projets visant à reconstruire des édifices à présent détruits, comme celui de reconstruction de l’ancienne caserne de Taksim,  mais également à créer,  ex-nihilo, du bâti pseudo patrimonial affichant des affiliations architecturales suivant des standards seldjoukides et ottomans. Si le nouveau palais présidentiel en est un exemple frappant, on retrouve cette aspiration à fabriquer du patrimoine néo ottoman même dans des villes et des quartiers où, d’antan, ce type d’architecture n’avait pas cours. Une logique identique s’applique à la construction de nouvelles mosquées qui, sur l’ensemble du territoire, reprennent à des échelles diverses les codes architecturaux caractéristiques des réalisations de l’architecte Mimar Sinan (1489-1588).

Pour clore ce chapitre, soulignons le développement de parcs archéologiques et culturels, suivant la politique de valorisation culturelle mais aussi touristique et pécuniaire préconisée par le ministère de la Culture et du Tourisme. Ces recommandations poussent nombre de programmes archéologiques à adopter les stratégies archéologiques aux impératifs de la conservation et de la restauration. L’extension des zones de fouilles et leur maintenance ainsi que la mise en place des infrastructures à même d’accueillir un public civil ont pour conséquence l’inflation des budgets de fouilles, l’augmentation des responsabilités légales et administratives qui reposent sur le directeur des fouilles et l’accroissement du temps de travail dédié à la gestion et aux recherches de financements.

Une approche identique est appliquée au  site archéologique et historique d’Hasankeyf sur le fleuve Tigre, à quelques trente kilomètres en aval de la ville de Batman. L’étroite vallée fluviatile, encaissée entre les premiers contreforts du Taurus au Nord de la Djézireh, sera bientôt submergée par la montée des eaux du barrage hydroélectrique d’Ilisu (fig. 5). Avec elle, les témoignages archéologiques de plus de 12000 ans d’occupations ininterrompues, incluant les habitats des populations actuelles. Sur la rive opposée, une nouvelle ville est en construction sur le piémont du mont Raman, faisant face à l’antique et médiévale cité, tandis qu’un parc archéologique et culturel à destination des touristes complètera ce nouvel ensemble, en accueillant quelques constructions anciennes qui y seront reconstruites. Au début du mois de mars, le tombeau de Zeynel Bey, représentant de la dynastie des Akkoyunlu ayant régné sur la région d’Hasankeyf entre 1462 et 1482, fut déplacé d’une seule pièce de son site d’origine vers sa place attitré dans le parc archéologique en chantier. Cette opération, spectaculaire par l’ingénierie mobilisée, fut présentée comme une première mondiale et un exemple de gestion moderne du patrimoine matériel en péril.

Pour en savoir plus :

  1. Aktüel Arkeoloji 2016/53,  Varlık ve Yokluk Savaşında. Hasankeyf. http://www.aktuelarkeoloji.com.tr/53-sayi—hasankeyf
  2. http://arkeolojihaber.net/tag/zeynel-bey-turbesi/
Page de couverture de la revue Aktüel Arkeoloji, vol. 53, Septembre-octobre 2016

Patrimoine culturel et économie

Le 5 mars 2017 se tenait à Istanbul le troisième Conseil d’État à la Culture dont le rapport final, disponible sur le site du ministère turc de la Culture et du Tourisme , permet de découvrir les grandes lignes de la politique culturelle et des recommandations stratégiques pour le développement de ce secteur. Ce rapport parcourt l’ensemble du spectre de l’action culturelle, de la diplomatie culturelle aux actions culturelles envers la famille et la jeunesse, en passant par les médias et les diverses formes d’expression artistique. Nous relevons la volonté affichée de développer la diplomatie culturelle en utilisant les institutions internationales comme l’UNESCO et en mobilisant le réseau diplomatique turc. L’action culturelle dynamique de l’Ambassade de Turquie à Paris est un exemple pertinent de relai culturel turc à l’étranger.

Concernant le patrimoine culturel et archéologique, le rapport suggère d’augmenter la part budgétaire accordée aux musées et d’investir dans la formation et le recrutement de personnels qualifiés. L’importance de protéger le patrimoine archéologique afin de sécuriser et augmenter les revenus du tourisme culturel est également soulignée, de même que la nécessité de développer les zones dites de « paysage culturel », entendons par là une politique d’urbanisme visant à valoriser le patrimoine par une prise en compte des alentours.

Afin de développer l’économie culturelle, de nombreuses pistes sont indiquées, comme le développement du marché des produits culturels, ou encore d’associer de manière systématique la culture au label ou à l’appellation « Turquie ». Un autre point, crucial car encore embryonnaire en Turquie, est consacré à la création d’une fiscalité du sponsoring et du mécénat incitative, permettant d’augmenter la part d’investissement privés dans la culture.

Un tel dispositif à un coût, en infrastructures et en ressources humaines et le cercle vertueux d’une économie culturelle autofinancée par les ressources du public et du tourisme est une chimère, d’autant plus que la Turquie, comme nombres de pays du bassin méditerranéen, France inclue, est périodiquement déstabilisée par des attentats. Le conflit syrien et les tensions dans l’est du pays  influencent directement l’activité touristique, notamment dans des villes comme Diyarbakır, Mardin, Urfa ou Gaziantep ayant misé sur leur patrimoine pour se développer.  L’accroissement des financements du secteur privé comme le développement des accords de partenariats internationaux entre des musées, dans la recherche archéologique et au niveau des universités passent également par un retour de la stabilité en Turquie et dans la région.

Le budget du ministère de la Culture et du Tourisme étant en partie indexé sur la part des revenus du tourisme dans le PIB, la baisse de la fréquentation touristique en 2015 et 2016 se fait cruellement sentir. En 2016, le budget accordé aux opérations archéologiques fut de 28 millions de TL, à comparer aux plus de 48 millions de TL en 2011 et aux 39 millions de TL en 2014.

Fouilles et prospections archéologiques pour l’année 2016

Ce constat se fonde sur les statistiques publiées par la Direction Générale des Antiquités et des Musées.

La définition des catégories de programmes archéologiques fut décrite dans notre édition consacrée à l’état de l’archéologie en Turquie 2015.

Comme nous l’avons mentionné, le véto sur les fouilles allemandes et autrichiennes est à prendre en compte dans la lecture des données concernant le taux de fouilles étrangères.

On dénombre 522 opérations archéologiques pour l’année 2016 (545 en 2015), dont 141 fouilles programmées, légèrement en baisse par rapport à 2015 si on analyse ce recul à l’aune des suspensions des permis allemands et autrichiens.

Les terrains archéologiques ne se composent pas exclusivement des fouilles et prospections programmées dans le cadre universitaire. Ces deux catégories représentent à peine 50%, respectivement 27% de fouilles programmées et 20% de prospections (fig. 6 ; 7).

Ensemble des opérations archéologiques en Turquie en 2016 (NI : 522)
Pourcentage de l’ensemble des opérations archéologiques en Turquie en 2016 (NI : 522)

Plus de la moitié des interventions archéologiques sont réalisées dans le cadre de la gestion et de l’aménagement du territoire et recouvre des catégories diverses :

Les fouilles de sauvetage, au nombre de 209 (37 % de l’ensemble des interventions), recouvrent des opérations allant d’un simple diagnostic lors de travaux de voirie aux fouilles systématiques pouvant durer plusieurs mois, dans le cas de travaux d’aménagement urbain.

Les fouilles de musées (11%) désignent les opérations archéologiques sous la responsabilité directe des musées. Il s’agit majoritairement de fouilles entreprises à la suite d’une décision du Conseil des Ministres ou du ministère de la Culture et du Tourisme,  suite à l’absence d’alternative universitaire sur un site jugé particulièrement important, d’un soutien administratif temporaire à une équipe de fouille ne disposant pas encore d’une direction de plein droit, ou encore d’un dossier considéré comme d’importance nationale, comme c’est le cas aujourd’hui pour le site de Göbekli Tepe, en attente de classement sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Citons aussi quelques cas particuliers, qui répondent à des législations et à des responsabilités ministérielles diverses :

Les fouilles sous-marines, au nombre de trois, sont classées à part des fouilles programmées car elles sont encadrées par des règles spécifiques du droit du travail.

Les fouilles liées aux programmes d’aménagement dans le domaine de l’énergie. Nous y trouvons sept opérations  réalisées dans le cadre des programmes HES (Hidroelektrik Santral) dans l’est de la Turquie.

Les opérations archéologiques initiées par des travaux miniers sont également classées à part, avec quatre fouilles en 2016 liées aux mines de charbon sous l’autorité de la Société des charbonnages turcs (Türk Kömür İşletmeleri Kurumu). Le projet de gazoduc TANAP (Trans Anadolu Doğal Gaz Boru Hattı) compte six fouilles enregistrées en 2016.

Les fouilles liées aux « investissements publics » (Kamu Yatırım). Ces opérations désignent des fouilles réalisées à l’occasion  de grands chantiers publics, généralement après expropriation des populations de quartiers « bidonvilles », destructions du bâti et réaménagement complet.

Répartition des fouilles par périodes chronologiques,  par régions administratives et par universités

Sans chercher à être exhaustif, il est intéressant de définir les tendances de répartition des opérations de terrains en fonction des périodes archéologiques (fig. 8). Ces chiffres et pourcentages sont à considérer comme des indicateurs, sachant qu’ils reflètent les cas de 293 sur 302 opérations identifiées parmi les fouilles programmées, fouilles de musées et fouilles de sauvetage.  Les fouilles concernant les périodes classiques sont toujours majoritaires, reflétant la nature obligatoirement pérenne des opérations archéologiques sur les sites antiques, ceux-ci ayant vocation à être préservés et valorisés, à  la différence de sites préhistoriques, voire de certains sites protohistoriques dont les opérations de terrains cessent une fois les programmes scientifiques achevés. La situation sécuritaire dans l’est du pays bloque également le développement des recherches archéologiques sur les sites préhistoriques et protohistoriques dans les vallées du Tigre et de l’Euphrate.

Répartition des fouilles par périodes chronologiques (NI : 293)

En incluant les fouilles des musées, les régions administratives comptant le plus de fouilles (cinq et plus) sont celles d’Izmir (16), Antalya (15), Muğla (15), Çanakkale (8), Mersin (9) et Aydın (10), Adana (6), Bursa (6), Denizli (6), Balıkesir (5), Çorum (5) et Kahramanmaras (5). On remarque la prédominance des fouilles sur l’Egée et la Méditerranée, reflétant l’investissement archéologique dans les fouilles des périodes classiques (fig. 9).

Les régions administratives accueillant le plus de fouilles (5 et plus)

Les fouilles « programmées »

Par fouilles programmées, entendons les fouilles conventionnelles dirigées par des universitaires, docteurs en archéologie, ayant atteint le grade de maître de conférences requis pour prétendre à la direction d’une fouille. Deux catégories d’universitaires susceptibles de diriger une fouille programmée sont distinguées : les nationaux, citoyens turcs rattachés à une institution de recherche turque et les ressortissants étrangers (cf. « État de l’archéologie en Turquie 2015 » ).

On dénombre 141 fouilles programmées pour l’année 2016, comprenant 112 fouilles sous permis accordés à des directions turques et 29 à des directions étrangères. Nonobstant les suspensions de permis, les proportions sont identiques à l’année précédente (fig. 10).

On dénombre 37 universités turques (dont l’Eastern Mediterranean University de Chypre Nord) qui opèrent à la direction de fouilles programmées (fig. 11). Si les universités historiques d’Ankara, d’Istanbul, d’Hacettepe et de l’Égée (Izmir) se partagent encore à elles quatre plus de 40% des fouilles turques, la dispersion régionale est à l’œuvre avec la multiplication des départements d’archéologie dans les universités de province. L’université de Pamukkale, à Denizli, enregistre six fouilles dont une seule se trouve dans la région de Denizli, les cinq autres se répartissant sur l’ensemble de la Turquie. Cet exemple montre le chemin parcouru depuis la création de cette jeune université en 1992.

Pourcentage entre fouilles programmées turques (NI : 112) et étrangères (NI : 29)
Répartition des fouilles programmées turques par universités

Les fouilles dites « étrangères »

En théorie, le nombre de fouilles dont les permis sont délivrés à des étrangers et sous administration financière et administrative étrangères est stable entre 2015 et 2016 (fig. 12).  Dans le trio de tête, nous retrouvons les USA, l’Italie et l’Allemagne dont aucun des sept programmes de fouilles menés sous l’égide du DAI d’Istanbul n’a été fermé. Sur ces sept fouilles, cinq n’ont pas reçu de permis et furent donc suspendues. Concernant l’Autriche, si les permis ont bien été délivrés, les fouilles furent suspendues alors que les deux terrains avaient débutés. Concernant la France, les fouilles de Labraunda eurent lieu tandis que les fouilles de Porsuk Höyük n’ont pas, en 2016, bénéficié d’un renouvèlement du permis dans le cadre d’un nouveau programme sous nouvelle direction.

Nous avons œuvré afin de trouver, avec la Direction Générale des Antiquités et Musées, un cadre stratégique, programmatique et financier satisfaisant et espérons que les fouilles de Porsuk Höyük pourront reprendre à l’été 2017.

Nombre de fouilles étrangères par pays en 2016 (NI : 29)

Les prospections

Cent deux prospections eurent lieux en 2016, dont 94 turques et 8 sous directions étrangères.

Nous comptons en effet deux prospections américaines, deux japonaises, deux italiennes, une polonaise et une belge. Si, par nature, les prospections ne sont pas toutes focalisées sur une période chronologique précise, nous avons cherché à les rattacher à leurs programmes de recherche et aux départements universitaires sous l’égide académique desquels elles sont organisées. Ainsi, nous constatons encore une prédominance des prospections dédiées ou initiées par des programmes de recherche concernant les périodes classiques (fig. 13).

Prospections par périodes chronologiques

Investissements français

Dans un contexte budgétaire serré, la Commission consultative des fouilles du MAEDI a maintenu son investissement dans les travaux archéologiques en Turquie, en favorisant également le développement de deux nouveaux programmes archéologiques ; AtamTurk, qui vise à identifier les ateliers d’amphores sur les côtes égéennes et méditerranéennes et d’en analyser les processus de productions  et Melendiz, qui s’intègre dans le cadre des fouilles de l’Université d’Istanbul sur le site néolithique de Tepecik-Çiftlik en Cappadoce.

Rappelons que l’attribution du permis de fouilles à une institution et/ou une personne étrangère exclut donc la possibilité de consolider le budget de fouille par un apport financier du partenaire turc, en dehors des financements sur projets de type TÜBİTAK.

L’alternative que représente un budget franco-turc n’est envisageable que dans le cadre d’une collaboration française avec une fouille sous permis accordé à un ressortissant turc, statutaire dans une institution de recherche turque.

Dans l’établissement de nouvelles collaborations et dans le développement de liens de confiance avec les universités turques, le rôle de l’IFEA est primordial. Outre d’offrir un cadre institutionnel à la recherche française en Turquie, l’IFEA s’attache à conforter, année après année, un réseau de collaborateurs universitaires, pour certains francophones, véritable passerelle permettant aux chercheurs de se rencontrer, aux étudiants de travailler en Turquie, générant de la sorte des collaborations naturelles et évidentes.

Depuis plus d’une décennie déjà, la majorité des missions archéologiques françaises en Turquie sont développées en partenariat avec des fouilles « turques ». Dans ce cadre de partenariat, les deux équipes bénéficient de financements respectifs à leurs propres administrations. Actuellement, c’est le cas pour les missions MAEDI suivante :

Claros (dir. J.-C. MORETTI), Éolide (dir. S. VERGER), collaboration avec l’Université de l’Egée-Izmir, l’Université de Manisa et le DAI. Euromos (dir. K. KONUK), collaboration avec l’Université de Muğla, Lycie-Myra Andirake (dir. I. PIMOUGUET-programme suspendu en 2016), collaboration avec l’Université d’Antalya et les nouvelles missions AtamTurk (dir. J.-Y. EMPEREUR), collaborations avec l’Université de l’Égée-Izmir et Melendiz (dir. M. GODON), en collaboration avec l’Université d’Istanbul sur les fouilles de Tepecik-Çiftlik.

La mission de Porsuk Höyük (dir. Claire BARAT), sous permis accordé à la France, est restée suspendue en 2016, les frais de gardiennage ont été réglés en vue d’une reprise cet été.

La mission Labraunda (dir. Olivier Can HENRY-ENS/IFEA), sous permis accordé à la France, reçoit pour la campagne de fouilles 2017, le soutien de la société d’assurance AXA Sigorta, que nous tenons vivement à remercier ici (fig. 14).

Fouilles de Labraunda, institutions partenaires et soutiens

Le mot de la fin

Le début des campagnes de fouilles de l’été 2017 m’amène à formuler le vœu que nos collègues dirigeant des fouilles en Syrie puissent retrouver le chemin de leurs terrains et surtout renouer avec leurs partenaires et étudiants syriens qui, avec l’ensemble de la population civile,  garde le frêle espoir d’une paix que nous souhaitons proche. À cet égard, le soutien des ONG travaillant sur le patrimoine en guerre, la mobilisation des archéologues et des laboratoires en France comme dans les Instituts de recherche français à l’étranger (IFRE) dont notre  partenaire régional, l’Institut Français du Porche Orient, jouent un rôle crucial tant dans les liens institutionnels qu’ils représentent auprès de nos collègues syriens mais aussi dans le maintien d’une expertise archéologique franco-syrienne qui s’avèrera cruciale pour renouer avec une paix fondée sur la notion d’un patrimoine commun.

Je tiens à remercier toutes les nombreuses personnes, collègues en Turquie, amis et collègues archéologues de France et d’Italie, qui, depuis plus de deux ans maintenant, apportent, via le Pôle Archéologie de l’IFEA, leur soutien à des archéologues syriens, ouvriers sur nos fouilles syriennes, que la guerre pousse avec leurs familles sur les routes de l’exil et auprès desquels nous pouvons agir de Turquie.

The strategic guidelines of Turkey’s foreign policy according to Ahmet Davutoğlu. Turkey’s Opening to Africa policy: the case of Ethiopia

Eleonora Bacchi, UNIVERSITÀ DEGLI STUDI DI PERUGIA Dipartimento di Scienze Politiche

 

Since 2002 Turkey’s foreign policy has experienced a substantial change compared to the past. The underlying cause is the coming into power of the Justice and Development Party (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), led by Recep Tayyip Erdoğan. Erdoğan’s choice of his personal foreign policy advisor on the international front was Ahmet Davutoğlu, scholar and theorist of International Relations. The party’s political programme was already largely based on his ideas. In 2001 the main theories on Turkey’s foreign policy developed by Davutoğlu during the 1990s were collected in his most popular book: Strategic depth. The international position of Turkey (original title: Stratejik Derinlik. Türkiye’nin Uluslararası Konumu). In his work Davutoğlu clearly affirms that Ankara – due to its geographical position and its past greatness as an empire – may have the possibility to reclaim its place in the international relations. In order to reach this goal, Ankara should promote its identity of a great power and develop an independent foreign policy, decoupled from the bond with the West that characterized the choices made in the previous decades. After winning the elections in 2002 and following this theory, Davutoğlu developed 5 fundamental principles on Turkey’s foreign policy. The first principle was about the necessity to establish a balance between security and democratic freedom within the internal policy. The second principle focused on the foreign policy and aimed at having « zero problems with Turkey’s neighbours ». The third principle was about the adoption of a pro-active diplomacy to allow Turkey to become a mediating actor in the international conflicts and disputes. The fourth principle underlined the importance of a multi-dimensional foreign policy. Finally, the fifth principle aimed at involving Turkey in all global issues, allowing it to become part of what he called « rhythmic diplomacy » (ritmik diplomasi). Thanks to the roles he played within the AKP (after having been the Prime Minister’s personal foreign policy advisor he became Foreign Minister in 2009 and Prime Minister in 2014), Davutoğlu had the possibility to put the enunciated theoretical principles into practice. Moreover, in line with the pro-active attitude taken by Ankara to follow the new aspirations, a process of openness to Africa was started. Indeed, in 1998 the process began with some initiatives launched by the previous governments and made Turkey become one of the main commercial and diplomatic partners of the African continent.

Analyse des résultats du référendum constitutionnel et décryptage des dynamiques électorales

Le 16 avril dernier, les électeurs turcs se sont prononcés sur le projet de réforme constitutionnelle proposé par le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi – AKP), au pouvoir depuis 2002. Contrairement à la plupart des précédentes consultations électorales sous l’ère Erdoğan, ce scrutin s’est caractérisé jusqu’au bout par son incertitude quant à son résultat final. La volatilité des estimations délivrées par les différents instituts de sondages locaux ont alimenté ce climat de confusion. À titre d’exemple, rappelons que l’institut Gezici affirmait (dans une enquête d’opinion publiée le 1er-2 avril) que les intentions de vote en faveur du Oui s’élevaient à 53,3 %, tandis que le Non était donné perdant avec 46,7 %1. Une autre étude, publiée le 12 avril par SONAR prévoyait 51,2 % pour le Non et 48,8 % pour le Oui2. D’autres sondages annonçaient, quant à eux, un score extrêmement serré3. En outre, les instituts ANAR et Gezici expliquaient – en février – que 35 % des électeurs de l’AKP refuseraient de voter pour le Oui4. L’issue du scrutin s’avérait donc particulièrement incertaine, avec une victoire sur le fil pour le camp du vainqueur. À l’inverse, rappelons qu’en 2010, un premier référendum sur un amendement constitutionnel proposé par le gouvernement AKP avait été approuvé par une nette majorité d’électeurs (soit 57,9 % des suffrages exprimés). Un tel climat d’incertitude contribue à expliquer la campagne menée par le parti au pouvoir auprès des citoyens turcs émigrés en Europe5. Ce référendum était également l’occasion, pour Recep Tayyip Erdoğan, de mesurer sa popularité auprès de l’électorat de droite dans un contexte de purges massives (contre le mouvement güleniste6 et les sympathisants présumés du PKK au nom de la lutte antiterroriste). A ces purges s’ajoute l’affirmation d’une pratique de plus en plus autoritaire du pouvoir qui s’exprime notamment par la recrudescence des arrestations dans les milieux journalistique, syndical et associatif. Dans ce contexte de réaction agressive à la tentative de coup d’État, il n’était pas inenvisageable d’annoncer une désaffiliation à l’égard de l’AKP des électeurs victimes directement ou indirectement de ces limogeages  massifs, ou plus généralement des électeurs libéraux inquiets de l’orientation prise par le gouvernement. En effet, selon un sondage publié par AKAM en avril 2016, en cas d’élections législatives, les intentions de vote en faveur du Parti d’Action Nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi – MHP) seraient montées à 18,7 % dans l’hypothèse d’un remplacement de Devlet Bahçeli par la frondeuse Meral Akşener7 : eu égard au passé de centre-droit de cette ancienne ministre de l’Intérieur, ce résultat tend à montrer que la frange libérale de l’électorat AKP serait en voie de désaffiliation potentielle à l’égard du tournant autoritaire pris par R. T. Erdoğan : le référendum du 16 avril avait donc doublement valeur de test pour l’AKP.

Ce référendum constituait également un défi pour les partis d’opposition, à commencer par le Parti Démocratique des Peuples (Halkların Demokratik Partisi – HDP) du fait de l’incarcération de plusieurs de ses élus (parmi lesquels ses deux vice-présidents). En outre, après l’échec du putsch de juillet 2016 le HDP avait été marginalisé par les autres partis dans le cadre de l’« esprit de Yenikapı » : Selahattin Demirtaş avait d’ailleurs critiqué la dimension unanimiste et nationaliste de cet événement8. De son côté, Figen Yüksekdağ avait affirmé que la défaite des putschistes ne constituait pas pour autant un retour à la démocratie (voir notre édition du 20 juillet 2016). Dans les provinces du Sud-Est, le HDP subit également la concurrence de l’AKP, qui reste populaire auprès de la fraction conservatrice de la population kurde (voir notre édition du 19 novembre 2015). Le Parti de la Justice et du Développement n’a d’ailleurs pas hésité à faire campagne en mobilisant la mémoire du Cheikh Saïd : ce chef religieux d’origine kurde mena, en 1925, une insurrection régionaliste à forte coloration islamique, centré sur la défense du califat face aux prétentions laïcisantes de la République turque naissante. Ainsi, dans la ville de Diyarbakır, une banderole fut déployée sur laquelle était écrit : « Chaque ‘’Oui’’ est une prière pour le repos de l’âme de Cheikh Saïd et ses compagnons »9.

Traduction : Chaque ‘’Oui’’ est une prière pour le repos de l’âme de Cheikh Saïd et ses compagnons

À l’autre extrémité du champ partisan, le Parti d’Action Nationaliste faisait face à une situation interne plus contrastée. Depuis le revers électoral du MHP lors des législatives de novembre 2015, son leader fait face à une fronde interne (incarnée par Sinan Oğan, Meral Akşener, Koray Aydın et Ümit Özdağ) critiquant sa stratégie et ses orientations10. D. Bahçeli répondit à ces critiques en accusant ses adversaires d’être soutenus par la confrérie Gülen11, et fit part de son soutien aux réformes constitutionnelles proposées par l’AKP12 et aux déclarations de R. T. Erdoğan sur un éventuel rétablissement de la peine de mort13. Malgré cela, plusieurs enquêtes d’opinion réalisées durant la campagne référendaire montrèrent qu’une majorité de l’électorat nationaliste semblait réticente envers ce changement constitutionnel14, rejoignant ainsi les critiques émises par les dissidents du MHP15.

Face à cette division interne au sein de la droite nationaliste, la gauche kémaliste affichait une certaine unité autour de l’opposition à la réforme constitutionnelle proposée par le pouvoir islamo-conservateur. Aussi bien les leaders que l’électorat du Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi – CHP) affirmèrent leur ancrage dans le camp du Non : en janvier dernier, Gezici estimait à 93 % la proportion d’électeurs du CHP ayant l’intention de voter contre le projet de l’AKP16. Toutefois, la fraction kémaliste de l’opinion publique turque ne pouvait pas à elle seule faire basculer la tendance générale dans le camp du Non : l’opposition de la majorité de l’électorat nationaliste, ainsi que d’une minorité non négligeable des partisans habituels de l’AKP rendaient l’issue du scrutin particulièrement ouverte.

Par conséquent, le contexte politique dans lequel s’inscrivait ce vote nous oblige à analyser le référendum sur la présidentialisation du régime turc à travers la perspective suivante : en quoi les résultats du 16 avril nous renseignent-ils sur les dynamiques partisanes actuellement à l’œuvre en Turquie, ainsi que sur les évolutions électorales en cours dans ce pays ?

I / Les raisons du référendum

1) Modifier la constitution, un objectif  de longue date

Réclamer des modifications constitutionnelles est un élément récurrent des revendications de l’AKP. Il s’agit d’inscrire dans la loi suprême des positions symboliques de l’AKP, afin d’y imprimer une marque durable au niveau de la structure de l’État. L’appareil d’État – traditionnellement un bastion kémaliste – a longtemps  en effet un lieu plus hermétique à l’influence de l’AKP que la sphère gouvernementale et politique. De plus, la dispute entre l’AKP et la confrérie Gülen fin 2013 et les scandales de corruption révélés avait mené le gouvernement à craindre que les cadres de l’État affiliés à Gülen, ne constituent des réseaux hostiles à l’État, notamment au sein de la magistrature, de l’Éducation et de la Police. (Pour une analyse complète de la dispute AKP-Gülen, voir nos traductions de Ruşen Çakır  https://ovipot.hypotheses.org/author/rcakir) Ainsi, les projets de modification de la Constitution sont allés crescendo, à mesure que l’AKP a pérennisé sa domination sur la vie politique turque. La possibilité d’un amendement constitutionnel avait été déjà été évoquée par Recep Tayyip Erdoğan lors des débats sur le port du voile à l’université en 200817.  Rappelons également que la réforme de 2010 avait été présentée comme une adaptation de la Constitution aux critères de l’Union européenne et avait permis – entre autres – de diminuer les prérogatives des militaires dans la vie politique (voir nos éditions des 11 et 14 septembre 2010). Ainsi, l’initiative du référendum de 2017 prolonge cette dynamique et les arguments afférents. Il s’agit pour l’AKP de revenir sur une constitution jugée inadaptée à la Turquie contemporaine18.  La tentative de coup d’État du 15 juillet et le traumatisme qu’il a généré dans l’opinion publique ajoute un nouvel argument : il serait indigne pour la démocratie turque de continuer à fonctionner sur une Constitution elle-même héritée du coup d’État militaire de 198019.  Le putsch du 15 juillet soulignerait ainsi l’urgence d’une modification constitutionnelle. Cependant, il ne s’agit plus en 2017 de proposer des modifications ponctuelles de la loi suprême, mais bien de changer la structure du régime en entérinant sa présidentialisation. Cette transformation s’inscrit pleinement dans la continuité du scrutin présidentiel d’août 2014, à la suite duquel Recep Tayyip Erdoğan fut élu au suffrage universel direct avec 51,7 % des voix (voir notre édition du 10 août 2014).

            2 ) Un scrutin fortement politisé

La dynamique référendaire a pour caractéristique d’évoluer vers un scrutin de sanction ou d’approbation de l’action gouvernementale : le scrutin turc ne fait pas exception.

L’enjeu premier de la modification constitutionnelle est la présidentialisation du régime. Étienne Copeaux revient sur le détail des amendements et de leurs conséquences institutionnelles20. Dans les faits, il s’agit bien d’élargir les pouvoirs de la fonction présidentielle et de réduire ceux du Parlement. La réforme entérinerait ainsi une forme d’exercice du pouvoir déjà à l’œuvre : l’état d’urgence turc, en vigueur depuis le 20 juillet, permet à l’exécutif de passer outre la validation parlementaire, tandis que le président Erdoğan est omniprésent sur la scène politique. De même, l’article qui dispose que le président de la République pourrait rester président de son parti ne constituera qu’une rupture législative avec la situation actuelle en Turquie, la personnalité du président dominant largement celle du Premier ministre et président du parti.

Ainsi, les enjeux autour de ce vote allaient bien plus loin qu’une simple réforme constitutionnelle. Il s’agissait de valider, à travers la personne de R. T. Erdoğan, le projet de société qu’il incarne désormais à presque tous les niveaux. Par exemple, à Şalpazarı (une localité située dans la région de Trabzon), une banderole déployée par la municipalité (MHP) liait le Oui au référendum avec la poursuite des chantiers d’infrastructures et de développement local21.  À l’inverse, le vote Non tend à être assimilé, par les tenants d’une ligne pro-gouvernementale stricte, à un vote anti-national affilié au terrorisme et à la trahison. Nous pouvons à ce titre retenir le sondage publié par le maire d’Ankara Melih Gökçek auprès de ses abonnés Twitter, les options de justification de leur vote pour les partisans du Non étant les suivantes22 :

Traduction : Vous avez réclamé un sondage sur le non, le voici La question « Pourquoi dites-vous non ? » 9% parce que je suis de FETÖ [Fethullahçı Terör Örgütü – Organisation Terroriste Fethullahiste] 8% parce que je suis du PKK 52% parce que je suis du CHP 31% parce que je suis un ennemi de la Turquie 7558 votes – résultat final

Bien que les résultats de ces enquêtes soient invalides car ils échappent à toute rigueur méthodologique, une telle formulation, par un élu nous renseigne sur la polarisation souhaitée de l’électorat. Celle-ci consisterait à désigner les ennemis de l’État au-delà des affiliations partisanes, voire de l’opinion des citoyens à l’égard de la réforme constitutionnelle.

Une interrogation subsiste cependant. Le recours aux urnes – en dehors des échéances prévues – a déjà été sollicité par l’AKP pour relégitimer son action et sa représentativité. Ce fut par exemple le cas des élections locales puis présidentielles de 2014 après les contestations de Gezi en juin 2013.   De même, les élections législatives anticipées de novembre 2015 prirent la forme d’une démonstration de force de l’AKP après que le scrutin de juin 2015 ait donné à voir une baisse de ses scores électoraux habituels, et que plusieurs scandales financiers aient entaché la réputation du gouvernement AKP.

Illustration de la convergence des différents scrutins vers un but unique. Traduction : la volonté du peuple / la force du peuple / objectif 2023 / objectif 2053 / objectif 2071

En outre, depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet, la défense de la démocratie turque est devenue l’élément central du discours gouvernemental et de la mobilisation des milieux favorables au Parti de la Justice et du Développement. Dans ce discours, la résistance populaire au putsch, ajoutée à la majorité électorale détenue par l’AKP, ferait du parti au pouvoir l’expression de la « volonté nationale » (milli irade), un thème régulièrement mobilisé pour défendre l’action ou les projets du gouvernement23.  La rhétorique de l’AKP promeut ainsi l’équation selon laquelle : le gouvernement est majoritaire, donc le gouvernement représente le peuple, ainsi s’opposer aux initiatives du gouvernement revient à s’opposer au peuple. Ce syllogisme a par exemple été opposé à ceux qui critiquaient le débat sur le rétablissement de la peine de mort au lendemain du putsch24.   Aussi le scrutin du 16 avril voit l’AKP mettre en jeu sa précieuse légitimité populaire, c’est-à-dire sa principale ressource politique tant sur le plan domestique qu’à l’échelle internationale. En ce sens, l’incertitude que les sondages donnaient à voir inquiétait déjà les milieux pro-gouvernementaux, qui ne pouvaient se contenter d’une victoire sur le fil du rasoir dès lors que le referendum prenait la forme d’un plébiscite25. La nature « césariste » donnée à ce scrutin constitue d’ailleurs une stratégie récurrente pour le Parti de la Justice et du Développement, qui manifeste une approche plébiscitaire de la démocratie relativement similaire à celle des autres formations populistes26.

3 ) L’organisation du vote

Comme nous l’avons précédemment mentionné, le vote de la diaspora fut particulièrement mobilisé durant le référendum (eu égard aux résultats serrés annoncés par différents instituts de sondages). En effet, l’on estime à 2 972 67627 le nombre de citoyens turcs résidant à l’étranger (dont la moitié d’entre eux en Allemagne28). Ces derniers pouvaient voter entre le 27 mars et le 9 avril 201729, dans l’un des 120 bureaux de vote mis à disposition dans les 57 pays où réside la diaspora turque30, indépendamment de leur lieu de résidence31. Du point de vue de l’AKP, l’enjeu de la mobilisation de l’électorat émigré était d’autant plus fondamental que le vote islamo-conservateur s’avère être fermement enraciné au sein des communautés turques expatriées (notamment en France et en Allemagne).

En Turquie même, le vote avait lieu le 16 avril et se terminait à 16h dans les provinces de l’Est et du Sud-Est anatolien32, et à 17h dans le reste du pays. Plus généralement, 58 291 898 citoyens turcs âgés de 18 ans et plus avaient le droit de voter, à l’exception des conscrits en opération, des étudiants en écoles militaires et des personnes incarcérées pour crimes internationaux (soit 570 000 citoyens non autorisés à voter)33. Le 11 février, le Conseil Supérieur des Élections (Yüksek Seçim Kurulu – YSK) annonça que, sur les 95 partis qu’elle reconnaît officiellement, 10 d’entre eux avaient rempli les conditions requises pour être autorisés à participer à la campagne référendaire34. L’enregistrement des citoyens sur les listes électorales est également réalisé par le YSK, sur la base de données (mises à jour quotidiennement) délivrées par le ministère de l’Intérieur. Les électeurs avaient la possibilité de vérifier les données les concernant entre le 18 et le 26 février. Les listes électorales définitives furent adoptées le 10 mars, et incluaient 467 984 modifications des listes précédentes, parmi lesquelles 442 458 changements d’adresses et 25 526 nouveaux électeurs35.

II / Le climat préréférendaire

1 ) Un contexte économico-social tendu

La tentative de coup d’État, le regain des violences dans le Sud-Est anatolien depuis juillet 2015 (voir notre édition du 20 août 2015) et les diverses crises diplomatiques avec l’Europe ont gravement entamé le miracle économique turc. La livre atteint ainsi un de ses niveaux de change les plus bas depuis une décennie, loin de l’époque où cette monnaie s’échangeait presque à parité avec le dollar américain (v. le graphique ci-dessous).

Taux de change livre turque – dollar américain depuis 2007, sur les années récentes, les différents chocs : Gezi, la dispute avec la Cemaat et les scandales de corruption, Suruç et la tentative de coup d’État sont particulièrement visibles

La croissance turque est elle aussi en panne, desservie par l’instabilité régionale et intérieure à laquelle Ankara fait face ; elle est présentement de 4,1%. Parallèlement à ce ralentissement, un quart des Turcs de moins de 25 ans sont au chômage et la consommation des ménages ralentit.36

Sur le plan social, la principale variable inconnue susceptible d’impacter la dynamique est une conséquence de la réaction du gouvernement à la tentative de coup d’État. Selon le site Turkey Purge qui met en ligne un bilan des radiations, détentions et fermetures ordonnées depuis le 15 juillet 2016 à la faveur de l’état d’urgence, environ 134 000 personnes ont été inquiétées (suspendues ou radiées) dont 93 000 ont été ou sont en détention/garde à vue.37 Ces purges ont un effet qui s’étend aux familles et aux proches des individus visés, formant un contingent de plusieurs centaines de milliers de personnes affectées par les suites du coup d’État. Mise au ban de la société, il est difficile d’imaginer cette nouvelle catégorie de personnes se prononcer en faveur d’un renforcement des pouvoirs de Recep Tayyip Erdoğan. Toutefois, il n’est pas plus aisé d’évaluer leur positionnement politique, d’autant que ce mécontentement ne s’exprime pas publiquement.

La situation sécuritaire affecte également le scrutin, du fait des menaces intérieures et extérieures auxquelles fait face Ankara. Du point de vue gouvernemental, la Turquie est en proie à au moins trois menaces intérieures qui menacent son existence, par ordre décroissant : le FETÖ, le PKK/PYD et le terrorisme islamiste.38 La lutte contre ces organisations – dont les deux premières sont souvent comparées voire assimilées – occupe une place prépondérante dans l’actualité turque et chaque semaine convoie son lot d’opérations judiciaires et militaires. Ce climat donnait à voir une radicalisation de la campagne, dans la mesure où l’accusation de trahison glissait vers les partis traditionnels d’opposition ainsi que vers l’Europe, offrant une dimension nouvelle au « syndrome de Sèvres »39.

Traduction : Les intellos aux mains souillées de sang, les CHP, HDP, FETÖ, PKK, PYD-YPG, DHKP-C, s’y opposent on a l’habitude, mais c’est quoi le problème dans les pays européens ? À quel jeu jouent-ils ?

Ainsi, le 13 mars dernier, D. Bahçeli lançait : « Les intellos aux mains souillées de sang, les CHP, HDP, FETÖ, PKK, PYD-YPG, DHKP-C, s’y opposent on a l’habitude, mais c’est quoi le problème dans les pays européens ? À quel jeu jouent-ils ?  ». Cette criminalisation de l’opposition rejaillissait sur la campagne du référendum. Ainsi, le quotidien pro-gouvernemental à grand tirage Sabah se faisait, le 6 avril, l’écho d’une rumeur selon laquelle le FETÖ distribuerait 50 dollars aux citoyens turcs qui voteraient Non, le journaliste avertissant : « Si dans les heures qui suivront l’ouverture des urnes le ‘Non’ l’emporte, les sections militantes du CHP, du HDP, de FETÖ, du PKK et du DHKP-C se répandront dans les rues pour déclencher une rébellion »40. Ainsi, la menace de la guerre civile et de la déstabilisation est brandie par les franges les plus agressives du camp pro-gouvernemental, entretenant une certaine fébrilité sociale à l’approche du scrutin (voir notre édition du 13 avril 2017).

2 ) La conjoncture partisane avant le début de la campagne : point de situation

D’après le dernier rapport annuel publié par Freedom House, la Turquie serait le deuxième pays à avoir connu le plus grand recul en termes de liberté depuis une décennie (derrière la République Centrafricaine et devant la Gambie)41. Les données du projet Polity IV42 offrent toutefois un regard plus contrasté sur l’évolution de la situation politique turque depuis l’élection du Parti de la Justice et du Développement : Polity IV nous propose un indice de démocratisation structuré autour d’une échelle allant de 0 à 10. Or, au niveau du cas turc, l’on constate que cet indice s’élevait à 8 de 2002 à 2010, et progressa même jusqu’à 9 entre 2011 et 2013, avant de décliner brusquement à 4 de 2014 à 201543. En témoigne l’actuelle situation de la presse turque : le tiers des journalistes emprisonnés dans le monde le sont en Turquie (où plus de 80 membres de cette profession sont actuellement derrière les barreaux).4445

L’année 2016 constituera sans doute une annus horribilis  pour la situation de la démocratie en Turquie. Rappelons que douze députés membres du Parti Démocratique des Peuples furent arrêtés dans la nuit du 3 au 4 novembre46, accusés d’entretenir des liens avec l’organisation séparatiste PKK (Partiya Karkerên Kurdistan – Parti des Travailleurs du Kurdistan). De surcroît, le vice-président du HDP (Selahattin Demirtaş) fut condamné le 21 février dernier à cinq mois d’emprisonnement pour « dénigrement de la nation turque, de l’État et des institutions de la République de Turquie ». Accusé de soutien au terrorisme, l’ex-candidat à l’élection présidentielle pourrait être aussi condamné à une peine de 142 ans de prison47. Le parquet a également requis 83 années d’emprisonnement pour son homologue Figen Yüksekdağ48.

Cette année fut également marquée (comme nous l’avons précédemment évoqué) par l’affirmation de dissensions internes au sein du Parti d’Action Nationaliste, certains cadres réclamant le départ de Devlet Bahçeli de son poste de secrétaire général. La justice, après moult atermoiements, décida de ne pas autoriser la tenue d’un congrès qui devait initialement avoir lieu le 15 mai (à la suite duquel l’actuel leader du MHP aurait sans doute été destitué). L’intervention de la police en vue d’empêcher la tenue de ce congrès fut d’ailleurs interprétée par Meral Akşener comme étant la preuve d’un soutien implicite du pouvoir islamo-conservateur à Devlet Bahçeli49. Par la suite, le congrès qui devait théoriquement avoir lieu le 10 juillet fut également annulé par le Conseil Supérieur des Élections (Yüksek Seçim Kurulu – YSK)50. Le contexte post-coup d’État s’avéra encore moins propice à la contestation interne de l’actuelle direction du MHP, le site d’Ülkücü TV allant jusqu’à diffuser une vidéo où l’on pouvait entendre Meral Akşener dire « Je deviendrai Première ministre », ou encore « Après le 15, les choses vont changer »51 (entretenant l’idée d’une proximité entre l’ex-ministre de l’Intérieur et les putschistes du 15 juillet). Ces images furent d’ailleurs relayées par une partie de la presse tabloïd pro-gouvernementale, comme Yeni Akit52.

Bénéficiant d’une plus grande cohésion interne, le Parti Républicain du Peuple n’en demeure pas moins confronté à un certain problème de leadership. Kemal Kılıçdaroğlu, l’actuel président général du parti kémaliste, est à la tête du CHP depuis 2010 (date à laquelle il succéda à Deniz Baykal, alors pris dans un scandale de mœurs). Or, cet économiste de formation n’a jamais bénéficié d’une forte cote de popularité dans l’opinion : selon le Turkey’s Pulse de Metropoll, le taux d’approbation à l’égard du travail politique de K. Kılıçdaroğlu aurait toujours oscillé entre 20 et 30 % (à l’exception d’un taux de satisfaction de 43,4 % en janvier 2011). L’on constate d’ailleurs qu’en février 2017, une proportion non négligeable d’électeurs kémalistes (24,8 %) n’approuvait pas le travail du leader du CHP. Plus généralement, 66,5 % des Turcs évaluaient négativement le rôle de Kemal Kılıçdaroğlu. En outre, la décision prise par le président général de participer au meeting de Yenikapı fut critiquée au sein même du Parti Républicain du Peuple, notamment par Fikri Sağlar, Ali Şeker et Tanju Özcan, respectivement députés de Mersin, Istanbul et Bolu.

Même si la base électorale actuelle du CHP oscille autour de 25 % et peine à conquérir de nouveaux votes, une vivacité kémaliste perdure à travers certaines figures de la société civile, tel que l’avocat Metin Feyzioğlu, président de l’Union des Barreaux de Turquie (Türkiye Barolar Birliği – TBB). Fils du politicien Turhan Feyzioğlu53, celui-ci avait gagné en notoriété suite à son discours violemment critique envers le bilan de l’AKP, prononcé en présence de Recep Tayyip Erdoğan lors du 146e anniversaire du Conseil d’État54. Or, Metin Feyzioğlu critiqua virulemment (en janvier 2017) le projet constitutionnel défendu par l’AKP, en l’accusant de transformer la présidence de la République en une institution partisane55. Faisant montre d’une verve assez combative, le président de la TBB alla jusqu’à comparer la nouvelle Constitution à un « jeu de marionnettes global »56. R. T. Erdoğan l’accusa, de son côté, de faire campagne auprès du CHP et du HDP, et l’accusa même d’entretenir des liens avec des individus liés à des organisations terroristes57. Le cas Feyzioğlu démontre donc l’existence d’une combattivité kémaliste résiduelle dans certaines institutions, même si celle-ci tient plutôt de la réaction que de la proposition. L’avenir de ces derniers bastions d’opposition au pouvoir islamo-conservateur constitua d’ailleurs l’un des enjeux de la campagne référendaire.

III / Une campagne clivée

1 ) Les stratégies des forces politiques

Comme nous l’avons précédemment évoqué, la campagne électorale du Parti de la Justice et du Développement en faveur du Oui s’est caractérisée par un usage inédit du référentiel religieux. Rappelons que le 5 mars dernier, le ministre de la Santé Recep Akdağ fit campagne pour le Oui dans une mosquée à Trabzon. L’AKP bénéficia d’ailleurs de l’appui de figures religieuses renommées. Le théologien Vehbi Güler accusa les partisans du Non d’être inspirés par Satan58, tandis que son collègue Hayrettin Karaman déclara : « La plupart d’entre eux sont des membres notoires du CHP et du HDP, des ‘’Turcs blancs’’59, des kémalistes, des opposants à l’islam, des admirateurs de l’Occident qui sont aliénés par leurs propres valeurs, ceux qui ne veulent pas que la Turquie soit forte, ceux qui ne veulent pas que le monde islamique soit uni, ceux qui ne veulent pas que la Turquie et l’Orient quittent l’orbite défini par l’Occident.60 » Dans le district stambouliote d’Ümraniye, l’imam local Hüseyin Güleç accusa les partisans du Non d’être des ignorants, et Masum Bayraktar (l’une des autorités spirituelles de la confrérie İsmailağa) décrivit ces électeurs comme étant « étrangers », « infidèles »61. En France, la mobilisation du référentiel religieux peut être illustrée par la décision des autorités turques de se servir de plusieurs infrastructures abritant des lieux de culte pour y organiser le vote. Cette décision a été notamment critiquée par des membres d’associations identitaires alévie et kurde.62

Face au vote Non pressenti de la part de l’électorat nationaliste, la campagne du Parti de la Justice et du Développement fut ponctuée par plusieurs appels aux partisans du MHP. Le 21 février 2017, durant une réunion du groupe parlementaire AKP, le Premier ministre Binali Yıldırım effectua le salut des « Loups Gris » et déclara : « Mes frères nationalistes et idéalistes ont dit ‘’Mon pays d’abord, ma nation d’abord’’ et nous avons pris la route ensemble. Comment oublier cela ?63 » Le climat de tension avec l’Europe fut également mobilisé au sein d’une rhétorique nettement nationaliste. Par exemple, lors d’un meeting organisé à Ardahan le 15 mars dernier, B. Yıldırım expliqua que « La politique européenne est désormais déterminée par la Turquie » et qu’« Ils ne peuvent pas nous  détourner de notre voyage sacré. Le 16 avril, la Turquie rugira ‘’Oui’’ en direction de l’Europe »64. Par ailleurs, le contexte sécuritaire troublé dans lequel est plongé la Turquie depuis la multiplication des attentats influença la rhétorique du mouvement islamo-conservateur : le chef du gouvernement affirma (lors du meeting ayant eu lieu à Ankara, le 25 février dernier) que « Le nouveau système mettra fin au terrorisme, éliminera le terrorisme65 » et accusa le PKK, Daesh et les gülenistes de faire campagne pour le « non »66. Vingt jours auparavant, B. Yıldırım avait également tenu les propos suivants : « Pourquoi disons-nous ‘’oui’’ ? Le PKK dit ‘’non’’, c’est pourquoi nous disons ‘’oui’’. Le FETÖ dit ‘’non’’, c’est pourquoi nous disons ‘’oui’’. Le HDP dit ‘’non’’, c’est pourquoi nous disons ‘’oui’’. Regardez les ‘’nonistes’’ et prenez votre décision en conséquence. En disant ‘’oui’’ face au séparatisme, en disant ‘’oui’’ face au FETÖ, cette nation leur donnera une bonne leçon durant le référendum d’avril.67 » De même, lors d’un meeting ayant eu lieu à Ordu le 13 avril, Recep Tayyip Erdoğan affirma qu’ « Après le 16 avril, la Turquie pourra lutter contre les organisations terroristes et les pouvoirs qui soutiennent ces organisations d’une manière plus déterminée »68.

Durant cette campagne, le Parti de la Justice et du Développement reçut le soutien du Parti de la Libre Cause (Hür Dava PartisiHüda-Par), un mouvement kurde d’obédience islamiste, issu du Hizbullah69. Bien que jugeant les changements constitutionnels proposés par l’AKP « incomplets » et « insuffisants », le leader du Hüda-Par (Zekeriya Yapıcıoğlu) estima que cette réforme constituait un premier pas vers une Constitution civile, et appela donc à voter « oui »70. Il semblerait d’ailleurs qu’une alliance tacite unisse désormais l’AKP et le Hüda-Par contre le HDP. Rappelons qu’aux élections législatives du 1er novembre 2015, le Parti de la Libre Cause ne présenta pas de candidats71 : sans doute s’agissait-il d’une stratégie de soutien implicite à l’AKP, en vue de ne pas diviser le vote kurde conservateur face au Parti Démocratique des Peuples.

Comme nous l’avons précédemment mentionné, la réforme constitutionnelle portée par le Parti de la Justice et du Développement fut également défendue par Devlet Bahçeli. Écartant d’un revers de la main les risques de voir un régime autoritaire s’installer en Turquie, le leader du Parti d’Action Nationaliste alla jusqu’à déclarer qu’une dictature ne pouvait être instaurée « puisque ‘’dictateur’’ n’est pas un mot turc72 ». D. Bahçeli présenta le vote Oui comme une réponse aux gülenistes, au PKK, au PYD, au DHKP-C, ainsi qu’aux « ennemis du monde turc »73. Le 7 février, lors d’une réunion du groupe parlementaire du MHP, il appela également à dire « oui pour la nation, oui pour l’État, oui pour la survie de la turcité74 », et critiqua violemment le Parti Républicain du Peuple75. Cette attitude critique à l’égard du CHP (apparue suite au rapprochement entre l’AKP et le MHP, consécutif à l’attentat d’Ankara du 13 mars 201676) constitue d’ailleurs une rupture notable par rapport à la stratégie précédemment employée par D. Bahçeli : rappelons que ce fut le leader nationaliste qui proposa une candidature commune entre le CHP et le MHP pour l’élection présidentielle du 10 août 201477. Toutefois, la position du leader du MHP était loin de faire l’unanimité au sein de son propre parti. Ainsi, le 18 février 2017, Sinan Oğan, Koray Aydın, Meral Akşener et Ümit Özdağ constituèrent une plateforme intitulée « Les nationalistes turcs disent ‘’Non’’ »78. Cette fraction du MHP accusa d’ailleurs le PKK, le HDP et les gülenistes de soutenir secrètement le Oui : cet argument était notamment présent dans les colonnes du journal Yeniçağ79 (connu pour sa proximité avec les dissidents du MHP) et par Sinan Oğan lui-même80. Cette fraction du Parti d’Action Nationaliste mobilisait également l’argument sécuritaire durant sa campagne pour le Non, en accusant le gouvernement AKP d’incompétence sur l’enjeu de la lutte antiterroriste81. De plus, vers la fin de la campagne (le 13 avril), Devlet Bahçeli lui-même critiqua l’évocation d’une fédéralisation de la Turquie par les conseillers de R. T. Erdoğan82, ce qui fut interprété par une partie de la presse comme un « signal pour le non »83.

D’autres partis de droite radicale manifestèrent leur opposition à la présidentialisation du régime turc. Les islamistes du Parti de la Félicité (Saadet Partisi – SP) se prononcèrent contre cette réforme constitutionnelle. Tout en affirmant ne pas être opposé par principe au régime présidentiel84, le dirigeant nouvellement élu de ce parti (Temel Karamollaoğlu) dénonça un « empire de la peur » et critiqua le bilan social des gouvernements AKP successifs85, mais fit également part de ses inquiétudes quant à l’affirmation éventuelle d’un « régime dictatorial »86. Néanmoins, T. Karamollaoğlu fit savoir dès février que son parti ne ferait pas campagne pour le Non afin de « ne pas attiser les tensions »87. Une telle attitude relève sans doute d’un calcul stratégique de la part du Saadet : partageant la même base électorale que l’AKP, il est probable que l’organisation erbakanienne n’a pas souhaité s’aliéner la fraction de son électorat qui serait tentée par le Oui.

Enfin, le Non fut également défendu par les deux principaux partis d’opposition : le Parti Républicain du Peuple et le Parti Démocratique des Peuples. Le HDP fit campagne en insistant sur le risque d’un tournant autoritaire plus affirmé en cas de victoire du Oui. Par exemple, le député d’Izmir Ertuğrul Kürkçü expliqua (dans une interview publiée par Kom News) que le projet constitutionnel défendu par l’AKP ne respectait pas le principe de séparation des pouvoirs, et affirma aussi que le référendum ne pouvait être organisé dans un contexte d’état d’urgence. Il alla jusqu’à déclarer qu’« Un vote ‘’oui’’ conduirait à une institutionnalisation du fascisme en Turquie », et qu’une dérive « trumpiste » pourrait alors se manifester du fait de la faible autonomie du pouvoir judiciaire turc. E. Kürkçü redoutait, par ailleurs, le non-respect du scrutin par R. T. Erdoğan en cas de victoire du Non88. Lors d’un meeting ayant eu lieu à Izmir, le député d’Ankara Sırrı Süreyya Önder interpella directement le leader de l’AKP, en reprenant les paroles  tenues par Selahattin Demirtaş lors d’un discours prononcé avant les législatives du 7 juin 2015 (à la suite desquelles le Parti de la Justice et du Développement perdit sa majorité absolue) : « Nous ne ferons pas de toi le président.89 » Par conséquent, le Parti Démocratique des Peuples adopta le slogan suivant durant cette campagne référendaire : « Pour une république démocratique et une patrie commune, non ! »90

Le Parti Républicain du Peuple mena également une vigoureuse campagne d’opposition à la présidentialisation du régime turc. Le 15 mars dernier, Kemal Kılıçdaroğlu mena une charge contre le bilan sécuritaire des gouvernements AKP successifs : « Ils disent ‘’Si le oui l’emporte, nous allons mettre un terme au terrorisme’’ ; cela fait quinze ans que vous êtes aux afffaires, qui vous a empêché d’y mettre un terme ?91 » Durant ce même discours, le dirigeant kémaliste critiqua également la politique étrangère menée par Recep Tayyip Erdoğan, notamment son  interventionnisme sur le dossier syrien : « Nos enfants partent à Al-Bab, nos enfants meurent en martyrs, mais leurs enfants en sont dispensés.92 » Commentant la polémique entre les autorités turques et néerlandaises, Kemal Kılıçdaroğlu accusa (le 13 mars) les pays européens de connivence avec le pouvoir islamo-conservateur : « Ces gouvernements soutiennent évidemment le camp du ‘’oui’’. Comment pouvez-vous renvoyer l’avion du pays d’un ministre étranger ? Cela est fait pour créer du désordre.93 » En outre, le leader du CHP blâma (lors d’un meeting ayant eu lieu à Amasya, le 15 mars) le tournant partisan pris par la présidence de la République, ainsi que l’absence de contre-pouvoir dans le projet constitutionnel de l’AKP : « Dans ce système, si vous persuadez le président, vous pouvez contrôler la Turquie en vingt-quatre heures maximum. Il n’y a aucun mécanisme [de contre-pouvoir].94 » K. Kılıçdaroğlu ironisa également sur la rhétorique anti-güleniste de l’AKP, afin de critiquer une approche jugée trop personnalisante du pouvoir : « ‘’FETÖ’’, ‘’FETÖ’’, ‘’FETÖ’’, disent-ils. Combien de temps l’organisation FETÖ a-t-elle agit pour contrôler l’État ? ‘’Ils ont agi pendant 30-35 ans’’, disent-ils. Inutile, cette fois-ci, d’attendre 30-35 ans, car en manipulant une personne, vous vous emparez de tout l’État.95 » En plus de souligner le risque d’une excessive personnalisation du pouvoir, le Parti Républicain du Peuple dénonça (à l’instar de l’ensemble des partis d’opposition ayant soutenu le Non) une dérive autoritaire du pouvoir islamo-conservateur. Les tensions ayant ponctué la campagne référendaire ne sont sans doute pas pour rien dans l’émergence de ce thème de campagne.

Tableau récapitulatif – Les positions des principaux partis politiques sur le référendum :

Partis ayant soutenu le « Oui » Partis ayant soutenu le « Non »
Parti de la Justice et du Développement :

Fondé en 2001

Au pouvoir depuis 2002

Islamo-conservateur

Parti de la Libre Cause :

Fondé en 2012

Issu du Hizbüllah

Islamiste et pro-kurde

Parti de la Patrie :

Fondé en 1992

Faible électoralement, mais influent au sein de l’armée et de la haute fonction publique

D’inspiration socialisante, kémaliste et nationaliste

Parti d’Action Nationaliste (la direction du parti soutenait le « Oui », mais une fronde interne défendait le « Non ») :

Fondé en 1969

Nationaliste et pantouraniste

Parti de la Félicité (s’est prononcé pour le « Non », mais a refusé de faire campagne) :

Fondé en 2001

Héritier du mouvement Vision Nationale (Millî Görüş)

Islamiste

Parti Démocratique des Peuples :

Fondé en 2012

Pro-kurde, multiculturaliste et écologiste

Parti Républicain du Peuple :

Fondé en 1923, refondé en 1992

Kémaliste, laïc et social-démocrate

2 ) Le déroulement de la campagne

La campagne fut caractérisée par un climat de tension politique, couplé à une certaine intimidation des partis d’opposition. Par exemple, le 15 mars 2017, Bülent Yener Bektaşoğlu (député kémaliste de Giresun) fut agressé dans un café par un groupe d’individus, aux cris de : « Vous êtes des traîtres à la patrie, vous êtes des communistes ! »96 D’autres membres du CHP subirent ce type de pressions : ainsi, l’Université du Bosphore annula l’organisation d’un sommet avec Selin Sayek Böke (députée d’Izmir et porte-parole du parti), qui devait prononcer un discours le 19 mars. Un semblable événement qui devait avoir lieu à l’Université Bilgi, en présence d’Aylin Nazlıaka (ex-membre du CHP, actuellement sans étiquette), fut également annulé : sur son compte Twitter, la députée d’Ankara accusa le recteur d’avoir évoqué une « pression intense » au téléphone (ce que nia l’intéressé)97. De plus, dans le district stambouliote de Beykoz, des militants du CHP en train de déployer une banderole en faveur du Non essuyèrent des coups de feu98.

Le Parti Républicain du Peuple n’est cependant pas le seul parti à avoir subi des menaces et de ce type. Comme nous l’avons précédemment souligné, certains dirigeants du Parti Démocratique des Peuples sont incarcérés ou connaissent des déboires avec la justice. Rappelons également que le ministre de l’Intérieur (Süleyman Soylu) se félicita d’avoir fait interdire la diffusion de l’hymne de campagne du HDP, écrit en langue kurde : « Bejin na » (« Dites non ! »)99. Les partisans du Non au sein du Parti d’Action Nationaliste subirent également ce genre de pressions. En effet, cette fraction du MHP (en  particulier Meral Akşener) est fréquemment accusée par la presse pro-gouvernementale d’entretenir des liens avec le mouvement güleniste100. Sinan Oğan subit d’ailleurs une agression le 4 mars dernier, alors qu’il donnait une conférence à l’Université Bahçeşehir101.

Plus généralement, cette campagne fut marquée par une forte polarisation de la scène partisane, ponctuée d’attaques ad hominem entre les différents dirigeants politiques : par exemple, vers la fin de la campagne, Recep Tayyip Erdoğan alla jusqu’à accuser Kemal Kılıçdaroğlu d’avoir eu une conversation téléphonique avec les putschistes du 15 juillet102. De son côté, le leader kémaliste avait violemment critiqué, le 24 mars dernier, la rhétorique anti-européenne adoptée par le président turc (« Veut-il dire effectivement ‘’Je suis responsable pour al-Qaïda, je suis responsable pour Daesh’’ ? »103 ) et déclara que « Ceux qui ne peuvent contrôler leur langage ne peuvent pas administrer l’État104 ».

IV / Des résultats contrastés

1 ) Un scrutin caractérisé par une forte mobilisation électorale

Le taux de participation fut, durant le référendum du 16 avril 2017, particulièrement élevé. En effet, le lendemain du scrutin, les journaux Hürriyet (centre-gauche), Milliyet (centre), Sabah (centre-droit) et Yeni Şafak (droite) s’accordaient à dire que la participation s’éleva à 85,3 %105. Or, il convient de souligner qu’habituellement, la participation électorale aux référendums est relativement faible en Turquie (si on la compare avec ce même taux durant les élections législatives). Ainsi, rappelons que les deux précédents référendums organisés sous l’ère AKP (ceux de 2007 et de 2010) avaient respectivement obtenus 67,5 % et 73,3 % comme taux de participation106. Le vote sur la présidentialisation du régime turc constitue donc, depuis l’élection du Parti de la Justice et du Développement, le référendum ayant connu la plus forte participation électorale. Cependant, si l’on adopte une perspective plus large, nous pouvons remarquer que ce taux était encore plus élevé lors des consultations référendaires de 1988 (88,8 % de participation) et 1987 (93,6%). Nous choisissons ici de ne pas retenir la participation importante durant le référendum de 1982 (91,3%), qui portait d’ailleurs sur l’adoption de la Constitution turque actuelle, eu égard aux pressions subies par l’électorat durant ce scrutin107 (le pays était alors dirigé par la junte militaire du général Kenan Evren).

Par ailleurs, si ce taux de 85,3 % était confirmé par le YSK, la participation au référendum du 16 avril constituerait un record depuis l’élection de l’AKP. Par exemple, le taux de participation, durant les élections législatives de 2002, 2007, 2011, juin et novembre 2015, s’éleva respectivement à 79,1 %, 84,2 %, 83,2 %, 83,9 % et 85,2 %. En ce qui concerne l’élection présidentielle d’août 2014, le taux de participation ne s’élevait qu’à 74,1 %.

2 ) Une victoire en trompe-l’œil pour le camp du Oui

Le 16 avril 2017, le Oui remporta le scrutin avec le soutien de 51,4 % des suffrages exprimés (contre 48,5 % pour le Non)108. Cette victoire sur le fil a obtenu le soutien déterminant de la diaspora (qui fut particulièrement sollicitée par le Parti de la Justice et du Développement durant la campagne référendaire) : à l’étranger, le Oui reçut le soutien de 59 % des voix, face à 40,9 % pour le non (avec 48,1 % de participation, contre 44,7 % durant les législatives de novembre 2015). Si l’on s’intéresse plus spécifiquement au cas français, nous pouvons constater que la communauté turque locale se mobilisa un peu moins que l’ensemble de la diaspora (avec seulement 43,7 % de participation). La mobilisation la plus élevée eut lieu à Bordeaux (50,8 % de participation), tandis que c’est à Paris que la population turque se déplaça le moins pour ce scrutin (40,8 % de participation). À l’exception de Marseille (qui opta pour le Non à 52,4 %), le Oui parvint en tête dans tous les autres consulats turcs de France : 60,2 % à Bordeaux, 86 % à Lyon, 67,8 % à Nantes, 54 % à Paris et 68,2 % à Strasbourg. Plus généralement, nous pouvons constater d’importants contrastes entre les différentes communautés turques composant la diaspora : le Oui obtint 63 % des voix en Allemagne (avec 46,2 % de participation), 70,9 % aux Pays-Bas (46,8 % de participation), 74,9 % en Belgique (53 % de participation) et 73,2 % en Autriche (48,5 % de participation). À l’inverse, le Non gagna 86,6 % des suffrages exprimés au Qatar (avec 45,2 % de participation), 83,8 % aux États-Unis (32,9 % de participation), 72 % au Canada (46,1 % de participation) et 73,2 % en Chine (43,5 % de participation). Bien que les écarts d’effectifs entre les différents pays doivent nous inciter à la prudence109, ce contraste électoral entre communautés turques expatriées nous incite à formuler l’hypothèse suivante : un clivage social diviserait la diaspora turque entre les personnes d’origine rurale et populaire ayant émigré eu Europe (les Gurbetçi) et les cols blancs diplômés insérés dans la globalisation, ayant opté pour l’Amérique du Nord ou les marchés émergents. L’on constate cependant que certaines communautés turques d’Europe ont pourtant voté pour le Non : ainsi, les Turcs du Royaume-Uni ont voté à 79,7 % pour le Non (avec 38,6 % de participation). Leurs compatriotes d’Italie et de Suisse ont également placé le Non en tête, avec respectivement 62 % des voix (40 % de participation) et 61,9 % des voix (53,5 % de participation). Or, il est probable que ces résultats soient la conséquence d’une forte présence kurde au sein des populations turques locales : nous pouvons constater que ces trois communautés expatriées avaient mis en tête le Parti Démocratique des Peuples en novembre 2015 (bien qu’avec une courte avance dans le cas italien110 ).

Il serait toutefois simplificateur de prétendre que le vote kurde se serait unanimement porté sur le Non. Au contraire, il convient de souligner que les provinces de Muş et de Bitlis (qui avaient d’ailleurs accordé la majorité de leurs suffrages au HDP en novembre 2015, avec respectivement 60,6 et 48,6 % des voix) ont chacune mis le Oui en tête le 16 avril, avec 50,5 et 59,3 %. Même si ce facteur explicatif n’est pas entièrement satisfaisant, il est probable qu’une partie des électeurs du HDP aient opté pour l’abstention : la participation électorale a baissé de 2,5 points à Bitlis entre novembre 2015 et avril 2017, et a régressé de 5,5 points entre ces deux scrutins à Muş. Il semble toutefois qu’une fraction des électeurs locaux du HDP a opté pour le Oui au référendum du 16 avril, étant donné que l’AKP n’avait obtenu que 44,1 % à Bitlis et 34,5 % à Muş lors des dernières élections législatives. Cependant, du fait des nombreuses allégations de fraude ayant entouré l’annonce des résultats, notamment concernant les bulletins en provenance du Sud-Est, il convient d’être prudent au sujet des scores obtenus par le Oui dans ces deux provinces.

Eu égard aux divisions internes que manifesta le MHP durant la campagne référendaire, il est nécessaire de s’interroger sur le vote des nationalistes durant cette campagne. Nous avons ici sélectionné trois provinces ayant la particularité d’être ou d’avoir été les anciens fiefs électoraux des frondeurs du MHP111 : Gaziantep (où Ümit Özdağ est député depuis juin 2015), Trabzon (où Koray Aydın a été député jusqu’en novembre 2015) et Iğdır (où Sinan Oğan a été député de 2011 à juin 2015). Nous avons également pris dans notre échantillon Osmaniye (fief de Devlet Bahçeli, partisan du Oui, depuis 1999), ainsi que toutes les provinces où le Parti d’Action Nationaliste avait obtenu plus de 20 % des suffrages exprimés lors des dernières élections législatives : Isparta, Mersin, Kırıkkale, Kırşehir et Gümüşhane.

Commençons par les (ex-)fiefs des nonistes du MHP. Dans la province de Trabzon, l’AKP avait obtenu 66,5 % des voix en novembre 2015. Or, l’on remarque une quasi-similarité entre ce résultat et le score du Oui le 16 avril, qui s’éleva à 66,4 %. Cela nous conduit à penser que dans cette province, les 12,9 % d’électeurs qui avaient opté pour le MHP lors des dernières législatives ne se sont pas reportés sur le Oui. Un phénomène similaire est d’ailleurs observable à Gaziantep : en novembre 2015, le Parti de la Justice et du Développement avait reçu le soutien de 61,5 % des électeurs locaux, tandis que le Parti d’Action Nationaliste n’avait obtenu que 9,5 % des suffrages exprimés. Là aussi, la majorité des électeurs du MHP semble avoir boudé le Oui, puisque celui-ci fut approuvé avec un score presque symétrique (62,4 %) avec celui de l’AKP durant le scrutin précédent. Le cas d’Iğdır s’avère être particulier, puisque le Non arriva en tête dans cette province avec 65,2 % des suffrages exprimés (contre 34,8 % pour le Oui). Cependant, comme dans les deux précédents exemples mentionnés, l’on constate ici une certaine continuité dans les comportements électoraux : 31,7 % des électeurs locaux avaient choisi l’AKP, tandis que les scores cumulés du HDP (arrivé en tête en novembre 2015) et du MHP totalisaient 64,2 % des suffrages exprimés. Cette similarité dans les résultats nous incite à penser qu’à Iğdır, la majorité des électeurs nationalistes n’ont pas voté pour le Oui. Une certaine continuité électorale entre les votes pour l’AKP et ceux en faveur du Oui peut être également constatée à Kırıkkale : les électeurs de cette province votèrent à 62,4 % pour le Oui lors du référendum d’avril et furent 62,2 % à voter pour le mouvement islamo-conservateur durant le précédent scrutin. Dans ce cas également, on relève que le Oui a obtenu le soutien presque exclusif des électeurs de l’AKP, alors que le MHP recueillait 20,5 % des suffrages exprimés en novembre 2015.

La situation s’avère être un peu différente à Osmaniye : en novembre 2015, l’AKP et le MHP avaient obtenu respectivement 47 et 33,8 % des votes. Contrairement aux trois exemples que nous avons évoqué tout à l’heure, le score du Oui en avril 2017 s’avère être supérieur à celui de l’AKP lors des dernières législatives : 57,8 % des électeurs locaux ont voté pour le Oui. Il s’agit néanmoins d’une victoire locale en demi-teinte pour la stratégie de Devlet Bahçeli : la somme des électorats de l’AKP et du MHP totalisait 80,8 % des électeurs en novembre 2015. Les 57,8 % obtenus par le Oui démontrent donc que, si une fraction des nationalistes a bien approuvé le projet de réforme constitutionnelle porté par R. T. Erdoğan et D. Bahçeli, celle-ci demeure toutefois minoritaire par rapport à la majorité de l’électorat MHP d’Osmaniye. Un phénomène similaire semble avoir eu lieu à Gümüşhane : le score local du Oui (75,1 %) s’avère être supérieur à celui obtenu par l’AKP au précédent scrutin (68 %). Toutefois, si les 22,7 % d’électeurs nationalistes de novembre 2015 s’étaient massivement reportés sur le Oui, ce dernier aurait pu obtenir théoriquement 90,7 %. Les 75,1 % du Oui dans cette province tendent à démontrer que les électeurs locaux du MHP furent minoritaires à suivre les recommandations de Devlet Bahçeli. Nous observons des phénomènes similaires à Isparta, Mersin et Kırşehir : dans ces trois provinces, le Oui obtint un score supérieur (respectivement 56 %, 35,9 % et 53,2 %) à celui réalisé par le mouvement islamo-conservateur durant le précédent scrutin (53,3 %, 31,7 % et 50,8 %). Cela nous incite à penser qu’une partie des électeurs du MHP a voté en faveur de la réforme constitutionnelle proposée par l’AKP, mais que cette tendance est minoritaire au sein de l’électorat : eu égard aux suffrages recueillis par le MHP à Isparta (20,1 %), à Mersin (21 %) et à Kırşehir (23,8 %), le Oui aurait dû bénéficier d’une avance électorale bien plus large en cas de report massif des électeurs nationalistes.

Par ailleurs, nous pouvons souligner que dix-sept provinces ayant voté majoritairement pour le Parti de la Justice et du Développement pendant les législatives de novembre 2015 ont voté pour le Non durant le référendum du 16 avril : Çanakkale, Balıkesir, Manisa, Uşak, Denizli, Antalya, Mersin, Adana, Hatay, Yalova, Zonguldak, Istanbul, Ankara, Bilecik, Artvin, Ardahan et Eskişehir. Si l’on adopte une échelle plus fine, nous pouvons également remarquer le basculement du côté du Non de dix ilçe (districts) stambouliotes qui avaient placé l’AKP en tête lors du précédent scrutin : il s’agit de Kartal, Üsküdar, Eyüp, Ataşehir, Esenyurt, Beylikdüzü, Avcılar, Sarıyer, Küçükçekmece et Büyükçekmece. Un même phénomène (bien que d’ampleur moindre) se manifeste à Ankara, où quatre ilçe ayant voté pour la formation de R. T. Erdoğan durant les dernières législatives se sont néanmoins portés sur le Non le 16 avril : Mamak, Etimesgut, Yenimahalle et Elmadağ. Ces basculements d’Istanbul et d’Ankara dans le camp du Non sont d’autant plus surprenants que ces deux villes sont administrées par un maire islamo-conservateur depuis 1994112.

Une telle évolution politique nous renseigne peut-être sur les dynamiques actuellement à l’œuvre au sein de l’électorat AKP : la base électorale de ce mouvement s’avère être assez hétéroclite, et regroupe aussi bien des islamistes et certains nationalistes que des conservateurs modérés et des libéraux. Il est probable que les électeurs de centre-droit aient voulu manifester, à travers leur opposition à cette réforme constitutionnelle, leur défiance à l’égard du tournant autoritaire pris par Recep Tayyip Erdoğan. En outre, les difficultés économiques que traverse actuellement la Turquie113 ont sans doute contribué à alimenter le vote Non dans une partie de l’électorat habituel du Parti de la Justice et du Développement.

V / Les conséquences politiques du référendum

1) Les conséquences des résultats en termes de politique nationale : l’issue du référendum, loin d’apaiser le climat social attise des tensions déjà vives.

Dans la soirée du 16 avril, plusieurs polémiques concernant des accusations de fraude prennent de l’ampleur. La première concerne la décision du YSK, prise dans la journée, de comptabiliser les bulletins de votes provenant d’urnes non-scellées.114 Cette décision a été particulièrement critiquée par les partis d’opposition, alors que plusieurs vidéos amateur faisant état de supposés bourrages d’urnes circulaient sur les réseaux sociaux.

De plus, les représentants de l’opposition ont interrogé les estimations données par l’agence de presse pro-gouvernementale Anadolu Ajansı, alors que le YSK, qui n’avait alors validé que la moitié des bulletins de vote, donnait le Non légèrement en tête. Meral Akşener déclara, vers 20h30, avoir été informée par son représentant que le Non était en tête selon le compte du YSK.115 Simultanément, Eren Erdem, député du CHP, lançait un appel dénonçant des irrégularités depuis son compte Twitter.

Traduction : Les amis. / Les données d’A[nadolu] A[jansı] sont diffuées partout. / D’après celles que nous avons, le NON est en tête. / Le YSK n’a pas annoncé les résultats. / Stop ce n’est pas encore fini…

Peu de temps après, le site internet du YSK se trouva hors-ligne, suscitant, dans l’opposition des accusations de fraude. Sur la base de cette décision, le CHP et le HDP firent savoir, dans la soirée, leur intention de contester une partie des votes116. Suite à cet imbroglio, des manifestants se rassemblèrent spontanément devant les locaux du YSK à Ankara, rapidement sécurisé par la police ; des incidents mineurs ont été rapportés117.

Du côté pro-gouvernemental, le premier discours de victoire fut prononcé par le Premier ministre aux alentours de 21h. Saluant une décision « historique » et l’ouverture d’une « nouvelle page », B. Yıldırım a remercié la nation turque, le président Erdoğan ainsi que D. Bahçeli pour avoir « contribué à la victoire ».118 Le président Erdoğan, quant à lui, s’est exprimé peu de temps après à la foule, dans une déclaration où il a réitéré son intention de signer le rétablissement de la peine de mort si celui-ci était approuvé par le Parlement et, dans le cas contraire, de soumettre ce débat à un nouveau référendum.119 Simultanément, le Conseil National de Sécurité a prononcé une recommandation en faveur d’un troisième prolongement de l’état d’urgence pour trois mois, une position retenue par le conseil des ministres du 17 avril, présidé par Recep Tayyip Erdoğan.120 Ces deux événements confirment que l’action du gouvernement continue de s’inscrire dans la réaction au putsch du 15 juillet dernier. En effet, le débat sur le rétablissement de la peine de mort et la prolongation de l’état d’urgence furent deux thèmes marquants du contexte post-coup d’État. Ainsi, malgré les déclarations faisant état de l’ouverture d’une nouvelle ère, la rhétorique et les thématiques mobilisées par le gouvernement dans leurs éléments de langage n’ont pas encore évolué.

De la même façon, les polémiques et tensions qui ont eu lieu au soir du référendum confirment l’extrême polarisation de la société. D’un côté, l’opposition ne peut se résoudre à voir l’AKP gagner et préfère dénoncer des fraudes, de l’autre, le gouvernement montre déjà sa volonté de persévérer dans son action sans se remettre en question, alors que sa victoire est mince et sujette à plusieurs controverses. En effet, ce résultat serré ne satisfait personne mais exacerbe les tensions : ainsi que le souligne Ali Kayalar, éditorialiste à Hürriyet, il sera difficile de faire accepter à ceux qui avaient voté pour la continuité du système parlementaire la légitimité d’un nouveau système approuvé sur le fil du rasoir, au terme d’une campagne que leurs leaders ont qualifié de biaisée ou de frauduleuse.121 C’est pourtant dans ce nouveau cadre que les partis d’opposition devront évoluer dès 2019.

En outre, la controverse concernant les allégations de fraude se poursuit et continue de générer des tensions. Les 16 et 17 avril, plusieurs rassemblements dénonçant les irrégularités du scrutin ont vu intervenir les forces de l’ordre face à eux.122 La remise du rapport de l’OSCE sur le référendum devrait alimenter la polémique, la mission d’observation ayant estimé que : « De manière générale, le référendum n’a pas été à la hauteur des standards du Conseil de l’Europe. Le cadre légal était inadéquat pour que s’y tienne un processus réellement démocratique. ».123 Ces déclarations ont été immédiatement critiquées par le gouvernement turc, par la voix du président Erdoğan qui a conseillé à l’OSCE « de savoir quelle était sa place », mais aussi par celle du ministre des Affaires étrangères turc qui a dénoncé un « manque d’objectivité et d’impartialité ».124 Ces événements devraient alimenter chez l’opposition le sentiment que le gouvernement turc n’a aucune intention de composer avec les 48,7% de la population qui se sont opposés à son projet. Les soupçons de fraudes, quant à eux, font penser à cette même opposition que la victoire électorale contre l’AKP, est une chimère puisque les règles de la compétition sont faussées et ainsi, que l’opposition politique se réduit à un jeu de dupe. Enfin, l’agressivité de la réponse gouvernementale interroge la capacité de l’exécutif à accepter sereinement, un jour, une potentielle défaite dans les urnes.

 2 ) Les réactions européennes au scrutin : pas de réconciliation en vue

À l’international, la diaspora turque européenne, qui avait fait l’objet de tentatives de mobilisation particulières au cours de la campagne et qui s’est majoritairement exprimée en faveur du projet de réforme, a exulté à l’annonce des résultats.

Les partenaires européens de la Turquie, quant à eux, ont publié des déclarations discrètes et mitigées. La chancelière allemande et les autorités françaises ont communiqué de façon similaire, appelant le gouvernement turc à mettre en place un « dialogue respectueux » avec l’opposition et soulignant les « résultats serrés » du scrutin.125 Le Premier ministre danois L.L. Rasmussen a déclaré : « Il est étrange de voir la démocratie restreindre la démocratie. La majorité a le droit de décider mais je suis assez inquiet à propos de la nouvelle Constitution turque. »126. La tiédeur des réactions en Europe est symptomatique de la dégradation des relations turco-européennes, qui n’a cessé de s’amplifier durant la campagne référendaire. De son côté, le vice-Premier ministre Mehmet Şimşek a fait savoir qu’il s’attendait à un apaisement des relations turco-européennes.127 Cependant, la reprise, dès le soir du vote, des thèmes litigieux avec l’UE (le rétablissement de la peine de mort, la potentialité d’un référendum en Turquie pour mettre fin au processus d’adhésion, etc.) montre que la réconciliation avec l’UE n’est pas à l’ordre du jour à Ankara. Au contraire, le gouvernement turc pourrait percevoir les réactions en Europe comme un aveu de leur exaspération à l’égard de la politique européenne de la Turquie, puisqu’aucun de ses interlocuteurs européens ne se réjouit de l’issue du scrutin. D’ailleurs, la mission d’observation de l’OSCE a été rapidement assimilée à une tentative européenne de décrédibiliser l’issue du scrutin et le triomphe de l’AKP128.

En ce qui concerne l’écart serré des résultats, nous pensons qu’il pourrait se transformer en ressource politique pour chacune des parties, laquelle sera mobilisée pour servir leurs positions dans le cadre des relations bilatérales. Pour Ankara, les résultats prouvent le caractère démocratique du scrutin et de la conduite du pouvoir, nonobstant les récurrentes critiques venues d’Europe qui ont dénoncé la dérive « autoritaire » du pouvoir. À l’inverse, les Européens pourraient utiliser ces résultats comme une justification pour tempérer les exigences d’Ankara sur les dossiers sensibles (la libéralisation des visas, la coopération antiterroriste, etc.). Ainsi, le referendum est en passe de s’ajouter aux multiples crises et escalades rhétoriques qui émaillent désormais la relation turco-européenne. Si, conformément aux déclarations du président Erdoğan, le rétablissement de la peine de mort devait être voté puis ratifié, le divorce entre la Turquie et l’UE devrait être effectif. Ce thème prend donc la forme d’un baromètre de la relation turco-européenne.

Les résultats du référendum du 16 avril permettent de dégager plusieurs tendances au sein du paysage politique turc. La résilience du vote kurde, qui semble avoir suivi les consignes de vote données par le HDP (dont la visibilité officielle dans l’espace publique s’est beaucoup amoindrie suite aux arrestations), montre que l’AKP n’a pas réussi à convaincre le Sud-Est, rongé par les affrontements entre le PKK et les forces de sécurité. Le vote CHP quant à lui, maintient son ancrage sur la côte égéenne et confirme une certaine incompressibilité de ses scores, en dépit de l’impopularité croissante de K. Kılıçdaroğlu jusque dans les rangs de son parti. Ainsi, l’opposition kémaliste voit émerger des figures plus jeunes et populaires sur les réseaux sociaux à l’instar de Metin Feyzioğlu ou d’Eren Erdem qui – chacun incarnant des lignes différentes – pourraient devenir les prochains chefs de file d’une opposition de centre-gauche rajeunie. Du côté du MHP, la désobéissance constatée de l’électorat aux consignes de votes données par D. Bahçeli (un des plus fervents défenseurs du Oui qui n’appartient pas à l’AKP) montre que la division du parti est toujours d’actualité. La dispute entre les frondeurs majoritaires et D. Bahçeli – arrivée à son paroxysme en juin 2016 – avait été éclipsée par la tentative de coup d’État et les soupçons selon lesquels Meral Akşener aurait eu des liens avec la confrérie Gülen. Elle réapparait lors de ce scrutin et pourrait être exploitée par des frondeurs ravis de constater la faible capacité de mobilisation de D. Bahçeli auprès de l’électorat MHP. Enfin, la (courte) victoire du Non à Istanbul et Ankara permet d’envisager l’existence d’un « vote libéral de droite » qui s’est éloigné de l’AKP. Les franges urbaines, peut-être inquiètes de la dégradation économique et sécuritaire et marquées par les purges qui ont affecté les fonctionnaires, semblent avoir refusé l’extension des pouvoirs demandée par le président turc.

L’AKP de son côté continue de pouvoir compter sur une très large majorité en Anatolie et sur les côtes de la mer noire qui constituent son bastion électoral traditionnel. À celui-ci s’ajoutent des scores non négligeables obtenus dans le Sud-Est, probablement fruits du soutien de mouvements conservateurs qui contestent la ligne politique du HDP.

Enfin nous observons que le déroulement de la campagne et l’annonce des résultats sont des générateurs importants de tensions politiques qui tendent à s’exprimer violemment, sur le plan rhétorique et parfois physique, sur le territoire turc mais aussi à l’étranger. Nous en concluons que le vote du 16 avril, contrairement à ses objectifs initiaux, devrait peiner à stabiliser et apaiser la Turquie contemporaine.

  1. « Gezici Araştırma’ya göre ‘rüzgar tersine döndü’: ‘Evet’ yüzde 53.3, ‘Hayır’ yüzde 46.7 », Diken, 6 avril 2017. Disponible sur : http://www.diken.com.tr/gezici-arastirmaya-gore-ruzgar-tersine-dondu-evet-yuzde-53-3-hayir-yuzde-46-7/
  2. « SONAR’dan son referandum anketi », T24, 12 avril 2017. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/sonardan-son-referandum-anketi,398854
  3. « Anket şirketleri: Evet-Hayır başa baş gidiyor », DW Türkçe, 8 avril 2017. Disponible sur : http://www.dw.com/tr/anket-%C5%9Firketleri-evet-hay%C4%B1r-ba%C5%9Fa-ba%C5%9F-gidiyor/a-38350585#
  4. YÜNCÜLER Zeynep, « Gezici beklenen anketi BirGün’e açıkladı: ‘HAYIR’ sürpriz değil! », BirGün, 3 février 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/gezici-beklenen-anketi-birgun-e-acikladi-hayir-surpriz-degil-145625.html Voir aussi « ANAR: AKP’nin yüzde 35’i ‘evet’ demiyor », BirGün, 17 février 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/anar-akp-nin-yuzde-35-i-evet-demiyor-147266.html
  5. WINTOUR Patrick, « Why is Erdoğan picking a fight with the EU over the Turkish referendum? », The Guardian, 14 mars 2017. Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2017/mar/14/erdogan-turkey-referendum-diplomatic-row
  6. En janvier dernier, l’on estimait à plus de 100 000 le nombre de fonctionnaires suspendus de leurs fonctions ou limogés depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet. Voir « Turquie : nouvelle vague de purges, des milliers de limogeages », Le Monde, 7 janvier 2017. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/01/07/turquie-nouvelle-vague-de-purges-des-milliers-de-limogeages_5059097_3214.html
  7. « AKAM’ın anketine göre, Meral Akşener genel başkan olursa MHP’nin oyları yüzde 18.7’ye çıkıyor », T24, 17 avril 2016. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/akamin-anketine-gore-meral-aksener-genel-baskan-olursa-mhpnin-oylari-yuzde-20lere-cikiyor,336685
  8. FIRAT Ümit, « HDP ve Yenikapı Mitingi », Al Jazeera Türk, 10 août 2016. Disponible sur : http://www.aljazeera.com.tr/gorus/hdp-ve-yenikapi-mitingi
  9. « AK Parti’den Diyarbakır’da ‘Her Evet Şeyh Sait’e fatiha’ pankartı açıklaması », CNN Türk, 24 mars 2017. Disponible sur : http://www.cnnturk.com/turkiye/ak-partiden-diyarbakirda-her-evet-seyh-saite-fatiha-pankarti-aciklamasi
  10. AKYOL Mustafa, « Nationalist party may hold key to Turkey’s political future », Al Monitor, 13 avril 2016. Disponible sur : http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/04/turkey-nationalist-party-determine-countrys-future.html
  11. « Meral Akşener’den Bahçeli’nin Gülen figürü göndermesine yanıt », Cumhuriyet, 1er décembre 2015. Disponible sur : http://www.cumhuriyet.com.tr/haber/siyaset/438711/Meral_Aksener_den_Bahceli_nin_Gulen_figuru_gondermesine_yanit.html
  12. « Opposition MHP chair pledges strong support for constitutional reform referendum », Daily Sabah, 7 février 2017. Disponible sur : https://www.dailysabah.com/politics/2017/02/07/opposition-mhp-chair-pledges-strong-support-for-constitutional-reform-referendum
  13. « Bahçeli: If AKP Is Ready For Death Penalty, Count Us in Too », Bianet English, 19 juillet 2016. Disponible sur : http://bianet.org/english/politics/176901-bahceli-if-akp-is-ready-for-death-penalty-count-us-in-too
  14. « Gezici Araştırma Şirketi: Halkın yüzde 58’i başkanlığa karşı; MHP’li seçmenin yüzde 64’ü ‘hayır’ diyor », T24, 27 décembre 2016. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/gezici-arastirma-sirketi-halkin-yuzde-58i-baskanliga-karsi-mhpli-secmenin-yuzde-64u-hayir-diyor,379669 Voir aussi « MAK Danışmanlık: AKP’lilerin yüzde 10’u, MHP’lilerin yüzde 70’i « Evet » demiyor; evet oyları 45-47 bandında », T24, 24 mars 2017. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/mak-danismanlik-akplilerin-yuzde-10u-mhplilerin-yuzde-70i-evet-demiyor-evet-oylari-45-47-bandinda,395354
  15. « MHP’de içeriden ‘karşı atak’: ‘Türk Milliyetçileri ‘Hayır’ Diyor’ platformu kuruldu », Diken, 31 janvier 2017. Disponible sur : http://www.diken.com.tr/mhpde-iceriden-karsi-atak-turk-milliyetcileri-hayir-diyor-platformu-kuruldu/
  16. « Evet mi önde Hayır mı? İşte son ‘Başkanlık’ anketi », Cumhuriyet, 26 janvier 2017. Disponible sur : http://www.cumhuriyet.com.tr/haber/turkiye/665850/Evet_mi_onde_Hayir_mi__iste_son__Baskanlik__anketi.html
  17. KORTEWEG Anna, YURDAKUL Gökçe, The Headscarf Debates: Conflicts of National Belonging, Stanford, Stanford University Press, 2014, p. 73.
  18. « Rejim Değişikliği Değil, Sistem Değişikliği », T. C. Adalet Bakanlığı – Basın ve Halkla İlişkiler Müşavirliğinin, 9 janvier 2017. Disponible sur :  http://www.basin.adalet.gov.tr/Etkinlik/rejim-degisikligi-degil-sistem-degisikligi
  19. Les propos tenus par Bilal Erdoğan lors du conseil consultatif de la Fondation pour la Jeunesse de Turquie (Türkiye Gençlik Vakfı – TÜGVA) relèvent pleinement de cette rhétorique. Voir « Tügva Yüksek İstişare Kurulu Üyesi Erdoğan Açıklaması », Haberler, 8 avril 2017. Disponible sur : http://www.haberler.com/tugva-yuksek-istisare-kurulu-uyesi-erdogan-9475833-haberi/
  20. COPEAUX Étienne, « Référendum du 16 avril – Comment Erdoğan veut étendre son pouvoir », Susam-Sokak, 10 avril 2017. Disponible sur : http://www.susam-sokak.fr/2017/04/referendum-du-16-avril-comment-erdogan-veut-etendre-son-pouvoir.html
  21. « Salih Cora: Tek Devlet, Tek Millet, Tek Vatan için Kararımız EVET », Şalpazarı Gündem, 20 mars 2017. Disponible sur : http://salpazarigundem.com/salih-cora-tek-devlet-tek-millet-tek-vatan-icin-kararimiz-evet/
  22. « Melih Gökçek’ten ilginç referandum anketi », Mynet, 28 mars 2017. Disponible sur : http://www.mynet.com/haber/guncel/melih-gokcekten-ilginc-referandum-anketi-2956058-1
  23. Nous pouvons par exemple voir ce thème être développé pour défendre la succession des « objectifs » 2023, 2053 et 2071 ; le  projet de rétablissement de la peine de mort (voir : http://www.sabah.com.tr/gundem/2016/07/18/erdogandan-halkin-idam-cezasi-talebine-yanit) ; et actuellement, le oui au referendum (voir : http://www.haylayf.com/dernekler-vakiflar/6853717/milli-irade-platformu-buyuk-ve-guclu-turkiye-icin-evet).
  24. En témoignent les propos suivants de Recep Tayyip Erdoğan : « Nous avons aboli la peine de mort, et qu’est-ce qui a changé ? Maintenant si vous êtes dans un État de droit démocratique, qui a la parole dans les démocraties ? N’appartient-elle pas au peuple ? Que dit le peuple en ce moment ? Il demande la peine de mort ». Cité dans « Erdoğan: Halk idam istiyor », DW Türkçe, 26 juillet 2016. Disponible sur : http://www.dw.com/tr/erdo%C4%9Fan-halk-idam-istiyor/a-19426833
  25. JEGO Marie, « En Turquie, un référendum devenu plébiscite pour ou contre Erdoğan », Le Monde, 10 avril 2017. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/04/10/en-turquie-un-referendum-devenu-plebiscite-pour-ou-contre-erdogan_5108849_3214.html
  26. MUELLER Jan-Werner, « Erdoğan and the Paradox of Populism », Project Syndicate, 11 août 2014. Disponible sur : https://www.project-syndicate.org/commentary/jan-werner-mueller-examines-the-underpinnings-of-the-new-turkish-president-s-political-staying-power?barrier=accessreg Pour un autre exemple d’approche plébiscitaire de la démocratie, se référer à BARNEY Darin D., LAYCOCK David, « Right-Populists and Plebiscitary Politics in Canada », Party Politics, Vol. 5, N°3, 1999, pp. 317-339.
  27. ODIHR – OSCE, Interim report : 17 March – 7 April 2017, 7 avril 2017, p. 1. http://www.osce.org/odihr/elections/turkey/310646?download=true
  28. « Voting starts in Europe for Turkish referendum », BBC News, 27 mars 2017. Disponible sur : http://www.bbc.com/news/world-europe-39405210
  29. « Référendum en Turquie : que sait-on du vote des Turcs installés en France ? », Le Monde, 15 avril 2017. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/04/15/referendum-en-turquie-que-sait-on-du-vote-des-turcs-installes-en-france_5111690_3214.html
  30. « Voting starts in Europe for Turkish referendum », art. cit.
  31. ODIHR – OSCE, Interim report, op. cit., p. 1.
  32. Il s’agissait des provinces suivantes : Adıyaman, Ağrı, Artvin, Bingöl, Bitlis, Diyarbakır, Elazığ, Erzincan, Erzurum, Gaziantep, Giresun, Gümüşhane, Hakkari, Kars, Malatya, Kahramanmaraş, Mardin, Muş, Ordu, Rize, Siirt, Sivas, Trabzon, Tunceli, Şanlıurfa, Van, Bayburt, Batman, Şırnak, Ardahan, Iğdır et Kilis.
  33. ODIHR – OSCE, Interim report, op. cit., p. 5.
  34. Ibid, p. 1.
  35. Ibid, p. 5.
  36. « Turquie – Données générales », Le Moci. Disponible sur : http://www.lemoci.com/fiche-pays/turquie/
  37. Site disponible à l’adresse suivante : https://turkeypurge.com/
  38. EYNAUDI, Matthieu, « Terrorisme et contre-terrorisme en Turquie en 2016 » (2 parties), Les Clés du Moyen-Orient, 11 janvier 2017. Disponible sur http://www.lesclesdumoyenorient.com/Terrorisme-et-contre-terrorisme-en-Turquie-en-2016-1-2.html
  39. Sur cette notion, se référer à SCHMID Dorothée, « Turquie : le syndrome de Sèvres, ou la guerre qui n’en finit pas », Politique Etrangère, Vol. 79, N°1, printemps 2014, pp. 199-213.
  40. RAMOĞLU Ersin, « FETÖ her ‘hayır’a 50 dolar mı veriyor? », Sabah, 6 avril 2017. Disponible sur : http://www.sabah.com.tr/yazarlar/bolgeler/ramoglu/2017/04/06/feto-her-hayira-50-dolar-mi-veriyor
  41. FREEDOM HOUSE, Populists and Autocrats: The Dual Threat to Global Democracy, 2017, p. 10.
  42. Base de données disponible sur : http://www.systemicpeace.org/inscrdata.html
  43. Sur la construction de cet indice de démocratisation, voir MARSHALL Monty G., GURR Ted Robert, JAGGERS Keith, POLITY IV PROJECT: Dataset Users’ Manual, 19 mai 2016, pp. 14-15.
  44. MARCOU Jean, « La quête obsessionnelle d’un pouvoir fort », Le Monde diplomatique, avril 2017, p. 9.
  45. Le site Turkey Purge estime quant à lui que 231 journalistes ont été détenus depuis le 15 juillet 2016, voir https://turkeypurge.com/journalism-in-jail
  46. « Turquie. Arrestation de députés du HDP dans un climat de répression grandissante contre l’opposition kurde », Amnesty international, 9 novembre 2016. Disponible sur : https://www.amnesty.fr/presse/turquie-arrestation-de-dputs-du-hdp-dans-un-climat
  47. « Le leader kurde Demirtaş condamné à 5 mois de prison par la justice turque », L’Orient-Le Jour, 22 février 2017. Disponible sur : https://www.lorientlejour.com/article/1036526/le-leader-kurde-demirtas-condamne-a-5-mois-de-prison-par-la-justice-turque.html
  48. ASSEMBLEE PARLEMENTAIRE DU CONSEIL DE L’EUROPE, Le fonctionnement des institutions démocratiques en Turquie (version provisoire), 2017, p. 27.
  49. WEISE Zia, « The Turkish Marine Le Pen », Politico, 24 juin 2016. Disponible sur : http://www.politico.eu/article/the-turkish-marine-le-pen-meral-aksener-president-erdogan-politics/
  50. « YSK: MHP kurultayı 10 Temmuz’da toplanamaz », T24, 28 juin 2016. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/ysk-mhp-10-temmuzda-kurultay-toplayamayacak,347557
  51. Vidéo disponible à l’adresse suivante : http://www.ulkucutv.com/meral-aksener-ayin-15-inden-sonra-isler-degisecek-basbakan-olacagim
  52. « Sosyal medya bu videoyu konuşuyor! », Yeni Akit, 24 juillet 2016. Disponible sur : http://www.yeniakit.com.tr/haber/sosyal-medya-bu-videoyu-konusuyor-196565.html
  53. Turhan Feyzioğlu fut le fondateur du Parti Républicain de la Confiance (Cumhuriyetçi Güven Partisi – CGP), issu d’une fraction du CHP contestant l’orientation du parti vers le centre-gauche.
  54. « TBB Başkanı Feyzioğlu’nun Başbakan’ı Kızdıran Konuşması », Haberler, 10 mai 2014. Disponible sur : http://www.haberler.com/tbb-baskani-feyzioglu-adaletsiz-demokrasi-olmaz-6009479-haberi/
  55. « Feyzioğlu’ndan yeni anayasa açıklaması », Cumhuriyet, 14 janvier 2017. Disponible sur : http://www.cumhuriyet.com.tr/haber/turkiye/660078/Feyzioglu_ndan_yeni_anayasa_aciklamasi.html
  56. « TBB Başkanı Feyzioğlu: Yeni anayasa küresel kuklacıların oyunu », Hürriyet, 23 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyet.com.tr/tbb-baskani-feyzioglu-yeni-anayasa-kuresel-kuk-40405199
  57. « President Erdoğan slams Turkey bar head over ‘No’ campaign », Hürriyet Daily News, 14 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/president-erdogan-slams-turkey-bar-head-over-no-campaign.aspx?pageID=238&nID=110800&NewsCatID=338
  58. « Beyaz TV’de rezillik… İlahiyatçı Vehbi Güler ‘hayır’ diyenleri ‘şeytan’ ilan etti », Cumhuriyet, 7 février 2017. Disponible sur : http://www.cumhuriyet.com.tr/video/video_haber/671798/Beyaz_TV_de_rezillik…_ilahiyatci_Vehbi_Guler__hayir__diyenleri__seytan__ilan_etti.html
  59. Sur la notion de « Turc blanc », se référer à « White Turks, black Turks and grey debate », Hürriyet Daily News, 11 octobre 2010. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/default.aspx?pageid=438&n=the-search-for-steps-of-wasps-around-anatolia-2010-11-22
  60. Cité dans « İlahiyatçı Yeni Şafak yazarı Karaman: İslam karşıtları da ‘hayır’cı! », T24, 5 mars 2017. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/ilahiyatci-yeni-safak-yazari-karaman-islam-karsitlari-da-hayirci,392130
  61. TREMBLAY Pınar, « How Erdoğan uses Turkey’s mosques to push ‘yes’ vote », Al Monitor, 12 avril 2017. Disponible sur : http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/04/turkey-erdogan-uses-mosques-to-win-referendum.html
  62. « Referendum sur la constitution : les Turcs de France refusent d’aller voter dans des locaux religieux », L’Humanité, 18 mars 2017, Disponible sur : http://www.humanite.fr/referendum-sur-la-constitution-des-turcs-de-france-refusent-daller-voter-dans-des-locaux-religieux
  63. Cité dans « Başbakan’dan Bozkurt selamı », Milliyet, 21 février 2017. Disponible sur : http://www.milliyet.com.tr/basbakan-binali-yildirim-dan-siyaset-2400342/
  64. Cité dans « Başbakan Yıldırım: Avrupa’nın siyaseti de artık Türkiye’den belirleniyor », T24, 15 mars 2017. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/basbakan-yildirim-avrupanin-siyaseti-de-artik-turkiyeden-belirleniyor,393840
  65. « Başbakan Yıldırım: Yeni sistem terörü yok edecek », Anadolu Ajansı, 25 février 2017. Disponible sur : http://aa.com.tr/tr/gunun-basliklari/basbakan-yildirim-yeni-sistem-teroru-yok-edecek/758971
  66. « AK Parti ‘Evet’ kampanyasına başladı », Milliyet, 25 février 2017. Disponible sur : http://www.milliyet.com.tr/ak-parti-evet-kampanyasina-siyaset-2402972/
  67. Cité dans « Yıldırım: PKK, FETÖ, HDP ‘Hayır’ dediği için ‘Evet’ diyoruz », Al Jazeera Türk, 5 février 2017. Disponible sur : http://www.aljazeera.com.tr/haber/yildirim-pkk-feto-hdp-hayir-dedigi-icin-evet-diyoruz
  68. « Erdoğan asks for ‘Yes’ vote in charter referendum to ‘fight terrorism’ », Hürriyet Daily News, 13 avril 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-asks-for-yes-vote-in-charter-referendum-to-fight-terrorism.aspx?pageID=238&nid=111994&NewsCatID=338
  69. Sur cette organisation, se référer à DORRONSORO Gilles, « La nébuleuse Hizbullah », Les dossiers de l’IFEA (série : « La Turquie aujourd’hui »), N°17, mars 2004, 28 p. http://books.openedition.org/ifeagd/228
  70. « HÜDA PAR ‘Yetmez ama evet’ dedi », Al Jazeera Türk, 15 février 2017. Disponible sur : http://www.aljazeera.com.tr/haber/huda-par-yetmez-ama-evet-dedi
  71. HAMSİCİ Mahmut, « Hüda-Par’ın oyları nereye gidecek? », BBC Türkçe, 28 octobre 2015. Disponible sur : http://www.bbc.com/turkce/haberler/2015/10/151028_hudapar_hamsici
  72. Cité dans « Bahçeli: Türkiye’de diktatör olamaz çünkü diktatör Türkçe değil », BirGün, 20 mars 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/bahceli-turkiye-de-diktator-olamaz-cunku-diktator-turkce-degil-151714.html
  73. Cité dans Ibid.
  74. Cité dans « Bahçeli’den ‘Evet’ savunması: Perinçek ile Erdoğan arasında tercihimiz Erdoğan », Diken, 7 février 2017. Disponible sur : http://www.diken.com.tr/bahceliden-evet-savunmasi-akintiya-karsi-kurek-cekmek-yerine-istikamet-vermek-akillica/
  75. KOZAN Ümit, KESKİN Nursima, « Bahçeli: Kudursalar da ‘evet’ diyeceğiz », Hürriyet, 7 février 2017. Disponible sur : http://www.hurriyet.com.tr/bahceli-millet-icin-evet-devlet-icin-evet-40357985
  76. « Turkey’s nationalist opposition leader asks for meeting with PM after terrorist attack », Hürriyet Daily News, 14 mars 2016. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/turkeys-nationalist-opposition-leader-asks-for-meeting-with-pm-after-terrorist-attack.aspx?pageID=238&nID=96414&NewsCatID=338 Voir aussi « PM Davutoğlu calls on CHP to take clear stance against terror, thanks MHP for support », Daily Sabah, 22 mars 2016. Disponible sur : https://www.dailysabah.com/war-on-terror/2016/03/23/pm-davutoglu-calls-on-chp-to-take-clear-stance-against-terror-thanks-mhp-for-support
  77. KÜÇÜKŞAHİN Şükrü, « MHP suggests joint opposition candidate », Hürriyet Daily News, 7 mai 2014. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/mhp-suggests-joint-opposition-candidate.aspx?pageID=517&nID=66093&NewsCatID=338
  78. « MHP’de içeriden ‘karşı atak’: ‘Türk Milliyetçileri ‘Hayır’ Diyor’ platformu kuruldu », Diken, 31 janvier 2017. Disponible sur : http://www.diken.com.tr/mhpde-iceriden-karsi-atak-turk-milliyetcileri-hayir-diyor-platformu-kuruldu/
  79. « HDP, PKK ve Hüda-Par referandumda ‘evet’ diyecek!», Yeniçağ, 19 février 2017. Disponible sur : http://www.yenicaggazetesi.com.tr/hdp-pkk-ve-huda-par-referandumda-evet-diyecek-155825h.htm
  80. « Sinan Oğan: PKK da HDP de FETÖ de evet diyor », Sözcü, 7 février 2017. Disponible sur : http://www.sozcu.com.tr/2017/gundem/sinan-ogan-pkk-da-hdp-de-feto-de-evet-diyor-1665923/
  81. « Sinan Oğan:  »Evet deyin terör bitsin » diyorlar; 15 yıldır elinizi kolunuzu bağlayan mı oldu? », Yeni Asya, 9 avril 2017. Disponible sur : http://www.yeniasya.com.tr/politika/sinan-ogan-evet-deyin-teror-bitsin-diyorlar-15-yildir-elinizi-kolunuzu-baglayan-mi-oldu_428659
  82. « Turkish opposition MHP leader slams Erdoğan’s advisors for ‘federal structure’ remarks », Hürriyet Daily News, 13 avril 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/turkish-opposition-mhp-leader-slams-erdogans-advisors-for-federal-structure-remarks.aspx?PageID=238&NID=112009&NewsCatID=338
  83. « Bahçeli’den referanduma günler kala ‘#HAYIR’ sinyali! », BirGün, 13 avril 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/bahceli-den-referanduma-gunler-kala-hayir-sinyali-155296.html
  84. « Saadet Partisi Genel Başkanından 5 maddelik Hayır açıklaması », BirGün, 13 avril 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/saadet-partisi-genel-baskanindan-5-maddelik-hayir-aciklamasi-155175.html
  85. « Saadet Partisi Başkanı: Referandum sürecinde korku imparatorluğu yaşıyoruz », BirGün, 10 avril 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/saadet-partisi-baskani-referandum-surecinde-korku-imparatorlugu-yasiyoruz-154741.html
  86. « Saadet Partisi’nden dolaylı ‘Hayır’: Bu haliyle destek veremeyiz », Diken, 25 février 2017. Disponible sur : http://www.diken.com.tr/saadet-partisinden-dolayli-hayir-bu-haliyle-destek-veremeyiz/
  87. « Saadet Partisi’nden referandum kararı: Hayır oyu kullanacağız ancak… », Cumhuriyet, 20 février 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/hdp-grup-baskanvekili-ahmet-yildirim-hayir-simdiden-kazandi-155146.html
  88. « Turkey’s future worse than Trump’s America if yes wins in referendum, says opposition HDP deputy », Kom News, 22 février 2017. Disponible sur : http://komnews.org/turkeys-future-worse-than-trumps-america-if-yes-wins-in-referendum-says-opposition-hdp-deputy/
  89. Cité dans « HDP launches ‘no’ vote campaign for charter referendum », Hürriyet Daily News, 2 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/hdp-launches-no-vote-campaign-for-charter-referendum-.aspx?pageID=517&nID=110365&NewsCatID=338
  90. « HDP’nin referandum sloganı: Demokratik Cumhuriyet Ortak Vatan İçin HAYIR! », BirGün, 6 février 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/hdp-nin-referandum-slogani-demokratik-cumhuriyet-ortak-vatan-icin-hayir-145866.html
  91. Cité dans « Kılıçdaroğlu: « Evet çıkarsa terör bitecek » diyorlar; 15 yıldır iktidardasınız, bitirmemeniz için size kim engel oldu? », T24, 15 mars 2017. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/kilicdaroglu-evet-cikarsa-teror-bitecek-diyorlar-15-yildir-iktidardasiniz-bitirmemeniz-icin-size-kim-engel-oldu,393814
  92. Cité dans Ibid.
  93. Cité dans « Europeans working for ‘yes’ side: Main opposition », Hürriyet Daily News, 14 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/europeans-working-for-yes-side-main-opposition.aspx?pageID=238&nID=110786&NewsCatID=338
  94. Cité dans « Turkey can fall in a day in system suggested by charter draft: Main opposition leader », Hürriyet Daily News, 15 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-can-fall-in-a-day-in-system-suggested-by-charter-draft-main-opposition-leader-.aspx?pageID=238&nID=110847&NewsCatID=338
  95. Cité dans « Kılıçdaroğlu: « Evet çıkarsa terör bitecek » diyorlar; 15 yıldır iktidardasınız, bitirmemeniz için size kim engel oldu? », art. cit.
  96. KARACA Ekin, « Giresun’da CHP Vekiline Saldırı », Bianet, 15 mars 2017. Disponible sur : https://bianet.org/bianet/insan-haklari/184534-giresun-da-chp-vekiline-saldiri
  97. BAŞARAN Rifat, « Boğaziçi University bans event with main opposition CHP deputy head Böke », Hürriyet Daily News, 17 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/bogazici-unversity-bans-event-with-main-opposition-chp-deputy-head-boke-.aspx?pageID=238&nID=110925&NewsCatID=338
  98. « ‘Hayır’ pankartı asan CHP’lilere otomobilden ateş edildi », BirGün, 8 avril 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/hayir-pankarti-asan-chp-lilere-otomobilden-ates-edildi-154509.html
  99. « İçişleri Bakanı: Geçen gün HDP bir şarkı çıkarmış, hemen Vali’yi aradım, ‘Bu şarkı yasaklanacak’ dedim », T24, 8 avril 2017. Disponible sur : http://t24.com.tr/haber/icisleri-bakani-gecen-gun-hdp-bir-sarki-cikarmis-hemen-valiyi-aradim-bu-sarki-yasaklanacak-dedim,398103 Voir aussi « Soylu, HDP’nin şarkısına gelen yasağı anlattı: Hemen valiyi aradım, bu kadar basit », Diken, 8 avril 2017. Disponible sur : http://www.diken.com.tr/soylu-hdpnin-bejin-na-sarkisina-gelen-yasagi-anlatti-hemen-valiyi-aradim-bu-kadar-basit/
  100. « İşte Meral Akşener ve FETÖ ilişkisi! », Sabah, 23 avril 2016. Disponible sur : http://www.sabah.com.tr/gundem/2016/04/23/iste-meral-aksener-ve-feto-iliskisi
  101. « Sinan Oğan konuşurken saldırıya uğradı », Hürriyet, 4 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyet.com.tr/sinan-ogan-konusurken-saldiriya-ugradi-40384592
  102. « ‘Yes’ and ‘no’ camps in fierce race as polls near », Hürriyet Daily News, 14 avril 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/yes-and-no-camps-in-fierce-race-as-polls-near-.aspx?PageID=238&NID=111989&NewsCatID=338
  103. Cité dans « CHP head Kılıçdaroğlu slams Erdoğan over Europe comments » , Hürriyet Daily News, 24 mars 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/chp-head-kilicdaroglu-slams-erdogan-over-europe-comments.aspx?pageID=238&nID=111212&NewsCatID=338
  104. Cité dans Ibid.
  105. Les données de l’Agence Statistique de Turquie (Türkiye İstatistik Kurumu – TÜİK) sur le référendum du 16 avril n’étaient, au moment de la rédaction, pas encore disponibles.
  106. À l’exception des données concernant le scrutin d’avril 2017, tous les autres résultats électoraux que nous mobilisons sur les précédentes consultations électorales proviennent du TÜİK. Données disponibles à l’adresse suivante : http://www.tuik.gov.tr/Start.do
  107. BOZARSLAN Hamit, Histoire de la Turquie contemporaine, Paris, La Découverte (coll. « Repères »), 2010 (1e éd. : 2004), p. 67.
  108. Nous nous appuyons ici sur les données d’Hüriyet, disponibles à l’adresse suivante : http://secim.hurriyet.com.tr/referandum-sonuclari-2017
  109. Par exemple, le nombre d’électeurs turcs s’élève à 1 430 132 personnes en Allemagne, contre 2 077 en Chine.
  110. 2019 voix pour le HDP, contre 2012 pour l’AKP.
  111. Pour des raisons de représentativité, nous avons choisi d’écarter Istanbul de notre échantillon (bien que Meral Akşener ait été élue à de nombreuses reprises dans cette province).
  112. Melih Gökçek est maire d’Ankara depuis 1994. À Istanbul, Recep Tayyip Erdoğan, Ali Müfit Gürtuna et Kadir Topbaş se sont succédés à ce poste depuis cette même année.
  113. « One in four Turkish youth unemployed as unemployment rate rises to 13 pct », Hürriyet Daily News, 17 avril 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/turkeys-unemployment-rate-rises-to-13-pct-highest-in-seven-years.aspx?pageID=238&nID=112103&NewsCatID=344
  114. « YSK’dan flaş karar! Kanıtlanmadıkça geçerli sayılacak… », Milliyet, 16 avril 2017, Disponible sur : http://www.milliyet.com.tr/ysk-dan-flas-karar–gundem-2433493/
  115. « Vekilimizin söylediğine göre YSK’dan gelen verilerin sonucunda şu anda yüzde 52 hayır, yüzde 48 evet », cité dans « Son dakika: Meral Akşener’den referandum sonuçlarıyla ilgili ilk açıklama », CNN Türk, 16 avril 2016. Disponible sur : http://www.cnnturk.com/turkiye/son-dakika-meral-aksenerden-referandum-sonuclariyla-ilgili-ilk-aciklama
  116. « Turquie/Referendum : l’opposition dénonce des manipulations, va contester le résultat », L’Orient-Le jour, 16 avril 2017, Disponible sur https://www.lorientlejour.com/article/1046997/turquie-referendum-lopposition-denonce-des-manipulations-va-contester-le-resultat.html
  117. « YSK’nin önüne, polis duvar ördü », Birgün, 16 avril 2017, Disponible sur http://www.birgun.net/haber-detay/ysk-nin-onune-polis-duvar-ordu-155715.html
  118. « Binali Yildirim s’adresse à la foule rassemblée devant le siège de l’AK Parti », TRT, 16 avril 2017. Disponible sur : http://www.trt.net.tr/francais/turquie/2017/04/16/binali-yildirim-s-adresse-a-la-foule-rassemblee-devant-le-siege-de-l-ak-parti-713960
  119. « Cumhurbaşkanı Erdoğan’dan İkinci Referandum Sinyali », Haberin Gündemi, 17 avril 2016. Disponible sur : https://www.haberingundemi.com/gundem/cumhurbaskani-erdogan-dan-ikinci-referandum-sinyali-h589896.html
  120. « CNN Türk: OHAL bir kez daha uzatılacak », Birgün, 17 avril 2017. Disponible sur : http://www.birgun.net/haber-detay/cnn-turk-ohal-bir-kez-daha-uzatilacak-155782.html
  121. Ali Kayanlar, « Referendum results ask CHP new questions », Hürriyet Daily News, 17 avril 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/referendum-result-asks-chp-new-questions.aspx?pageID=238&nID=112100&NewsCatID=338
  122. « At least 49 detained at referendum protests across Turkey », Hürriyet Daily News, 18 avril 2017. Disponible sur http://www.hurriyetdailynews.com/at-least-49-detained-at-referendum-protests-across-turkey.aspx?pageID=238&nID=112156&NewsCatID=338
  123. « Observer mission delivers report on referendum to election board », Hürriyet Daily News, 18 avril 2018.  Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/observer-mission-delivers-report-on-referendum-to-election-board-.aspx?pageID=238&nID=112153&NewsCatID=510
  124. « Ankara slams international election observers’ criticism of referendum », Hürriyet Daily News, 18 avril 2018.  Disponible sur http://www.hurriyetdailynews.com/ankara-slams-international-election-observers-criticism-of-referendum-result.aspx?pageID=238&nID=112140&NewsCatID=510
  125. « Turquie, résultats du référendum », France Diplomatie, 16 avril 2017. Disponible sur http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/turquie/evenements/article/turquie-resultats-du-referendum-16-04-17 Voir aussi « Merkel’den son dakika referandum açıklaması ». Hürriyet, 17 avril 2017, http://www.hurriyet.com.tr/son-dakika-merkelden-turkiyeye-cagri-40429399
  126. « US, EU to wait for OSCE report on referendum before evaluating results », Hürriyet Daily News, 17 avril 2017. Disponible sur http://www.hurriyetdailynews.com/us-eu-to-wait-for-osce-report-on-referendum-before-evaluating-results-.aspx?pageID=238&nID=112101&NewsCatID=359
  127. « Ties with EU to be area of ‘common interest’ for Turkey in post-referendum era – Deputy PM », Hürriyet Daily News, 17 avril 2017. Disponible sur : http://www.hurriyetdailynews.com/ties-with-eu-to-be-area-of-common-interest-for-turkey-in-post-referendum-era-deputy-pm.aspx?pageID=238&nID=112107&NewsCatID=344
  128. « Ankara slams international election observers’ criticism of referendum », Hürriyet Daily News, 18 avril 2018.  art. cit.