Category Archives: On-going research on our field in various disciplines and institutions

Les régimes d’activité des startups

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Bronze de Ghanu Gantcheff : Le mythe de Sisyphe

Entre 2005 et 2014, Jean-François Barthe, Nathalie Chauvac et moi-même (avec l’aide de Christophe Beslay et de deux étudiantes de master dans la première étape) avons mené une enquête sur 97 entreprises « innovantes » installées dans diverses agglomérations de la région Midi-Pyrénées (Toulouse, Castres, Tarbes) ainsi que dans celles de Bordeaux, Grenoble et Marseille.

Nous avons sélectionné les entreprises étudiées sur le fait que leurs fondateurs ont réussi à convaincre des organismes de soutien à l’innovation du caractère « innovant » de leur projet. Nous avons reconstitué des histoires de créations de ces entreprises à partir de témoignages multiples et de sources écrites (voir l’article de Mondes Sociaux “La création d’entreprise : un processus collectif et incertain“). Dans un article récent, nous nous sommes intéressés à la façon dont l’activité de l’entreprise et ses échanges avec son environnement s’organisent.

Barthe J.-F., Chauvac N., Grossetti M., 2015, « Régimes d’activité dans la création d’entreprises », Bulletin de Méthodologie Sociologique,  Vol. 125, 8-24.

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La création d’entreprise ne se fait pas par étapes

Pour les nombreux organismes d’aide à la création d’entreprises, le processus de création est divisé en étapes bien distinctes se déroulant selon un ordre logique : idée initiale ; projet ; étude de marché ; prévisions financières ; recherche de financements ; etc. Dans nos données, cette succession d’étapes apparaît rarement et nous avons plus souvent des histoires assez chaotiques faites d’hésitations, de retours en arrière, de projets avortés et reformulés, de crises, d’explorations de toutes sortes. Au cours de ces processus désordonnés, des ressources sont intégrées à l’entreprise ou en disparaissent, de nouvelles personnes viennent contribuer à ses activités ou en partent, tandis que les activités elles-mêmes se modifient. L’enquête nous a conduit à raisonner un peu différemment et à nous interroger sur les équilibres qui se créent, pour une période donnée, entre les membres de l’entreprise, leur partenaires extérieurs, les diverses ressources qui sont en jeu, et les états futurs du monde espérés, redoutés ou simplement anticipés par les participants. Nous avons appelé ces équilibres des « régimes d’activité ».

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Le plus simple pour expliquer le principe des régimes d’activité est de présenter ceux que nous avons définis pour le processus de création d’entreprises.

Régime du projet et régime du marché

Beaucoup d’entreprises sont, durant une période plus ou moins longue, définies par un projet : il s’agit de mettre au point un produit, un procédé ou un service. Le régime du projet cadre les activités des uns et des autres en les polarisant autour d’un état du monde anticipé qu’il s’agit de faire exister. Outre l’activité orientée vers le développement des produits ou services espérés, ce régime est également marqué par une logique de la preuve et de la conviction. Il faut, par exemple, convaincre les investisseurs, les clients potentiels, les partenaires divers, et les propres membres de l’entreprise, de la pertinence de ce qui est entrepris. Dans ces phases, les entreprises ne vendent rien, ou parfois des services annexes, et leur démarrage s’appuie en grande partie sur des subventions, d’autres formes de soutiens à l’innovation, des levées de capitaux, et le fait que le revenu de certains fondateurs soit encore assuré par leur institution de rattachement, soit dans le cadre de la loi sur l’innovation, soit par le maintien en parallèle de leur activité antérieure.

Affiche du film Ma petite entreprise, Pierre Jolivet 1999
Affiche du film Ma petite entreprise, Pierre Jolivet 1999

Si les produits de l’entreprise ont atteint un certain stade de développement et que des clients réguliers commencent à les acheter, on peut dire que s’est constitué un marché pour sa production. L’horizon temporel se rapproche du présent, des routines, des nécessités du quotidien : il faut satisfaire cette « demande » qui s’est constituée. Cela n’empêche nullement qu’une partie des activités reste orientée vers le futur (développement de nouveaux produits, recherche de débouchés différents) ; mais, au-delà d’un certain seuil, l’essentiel du travail est dédié au maintien des flux de ressources entre l’amont et l’aval et à la production. C’est le régime du marché.

Nous avons considéré qu’une entreprise se trouvait dans ce régime quand elle développait une activité commerciale dans le domaine où elle s’était spécialisée, qu’elle était susceptible de vivre principalement des produits ou des services vendus, sans que cela signifie nécessairement un autofinancement complet.

"Il y a régime et régime". Extrait de la vidéo Youtube de Kanál uživatele lunarvisions
“Il y a régime et régime”. Extrait de la vidéo Youtube de Kanál uživatele lunarvisions

Concrètement, cela signifie qu’une part majoritaire du financement de son activité dépend de ses ventes, ce qui n’empêche pas qu’elle développe, malgré tout, des activités de recherche et développement en interne ou qu’elle bénéficie de subventionnements divers pour continuer de fonctionner.

Projet et marché correspondent aux scénarios standards élaborés par les services d’aide à la création d’entreprises et que l’on retrouve dans les « business plans » : on fait d’abord un projet, puis on prend place dans un marché. Ces deux régimes existent et sont présents avec une certaine fréquence, mais ils sont loin d’épuiser la variété des situations.

Régime de crise, régime exploratoire et régime de survie

On ne peut pas étudier les processus de création d’entreprises sans évoquer le régime de crise. Beaucoup de nos entreprises ont été confrontées à ces situations temporaires qui mettent en danger leur survie : pertes financières importantes, problème technique majeur, conflit entre les fondateurs ou entre ceux-ci et des personnes clés de l’entourage de l’entreprise. Le régime de crise implique des mesures d’urgence, des réactions rapides et s’accompagne souvent d’une certaine surcharge émotionnelle. Le sentiment qui prévaut est que « cela ne peut pas durer ainsi ». Comme dans le régime de marché, l’horizon temporel est court, mais on se situe à l’opposé de la routine du marché. Si l’issue de la crise est parfois la disparition de l’entreprise, elle passe le plus souvent par un nouvel examen du projet initial et l’exploration de possibilités alternatives.

Le régime exploratoire se caractérise par une recherche, parfois un peu au hasard dans certains cas, de nouvelles solutions techniques, mais le plus souvent de nouveaux débouchés. L’espace des possibles est ouvert et les entrepreneurs s’efforcent de construire un horizon dans lequel leur activité puisse trouver sa place. Il ne s’agit pas de revoir l’intégralité du projet mais, tout en conservant certains de ses fondements, de l’amender ou de le compléter (le régime exploratoire peut quelquefois caractériser les débuts de l’entreprise).

Crédits Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédits Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Alors que le régime de projet offre dans l’immédiat peu d’incertitudes puisque l’avenir souhaité est relativement défini, le régime d’exploration est plus ouvert à l’inconnu puisqu’il s’agit précisément d’explorer, de découvrir, de tester des possibilités nouvelles. À ce stade, la configuration de l’entreprise reste très proche de celle du régime de projet. Les employés sont, pour l’essentiel, des ingénieurs, des chercheurs, ou sont issus du monde de la recherche. Le passage successif du régime de projet au régime exploratoire et du régime exploratoire vers le régime de projet est assez caractéristique de ces sociétés qui cherchent un marché et qui en vivotent un petit peu, tout en bénéficiant de divers types de subventionnements (la plupart du temps publics) destinés au soutien à l’innovation. Ces financements permettent à la société de survivre le temps de développer un produit qui, parfois, finalement, trouve des acquéreurs.

Enfin, nous avons défini un cinquième régime, marqué par une incertitude permanente. Si une situation de crise s’installe dans la durée, les entrepreneurs sont tentés de maintenir leur entreprise par tous les moyens, de faire flèche de tout bois, et d’accepter des travaux très éloignés de leur projet initial. Le régime de survie enchaîne les contrats sans trop de cohérence, au jour le jour, pour assurer les rentrées d’argent qui permettent de continuer de payer les salaires. Bien plus que le régime de crise, il évoque une situation relativement critique de l’entreprise. Dans les quatre premiers régimes, les entreprises demeurent dans leur domaine initial d’expertise et développent des activités liées à ce domaine. De la même manière, les débouchés visés ou obtenus se situent dans ces domaines. En un mot, les projets ou activités de l’entreprise semblent cohérents avec sa raison sociale.

CC Flickr Jurgen Appelo
CC Flickr Jurgen Appelo

Il arrive que les entreprises en régime de projet ou en régime exploratoire développent des activités annexes de soutien à l’activité principale (par exemple, une activité de service qui permet de soutenir le développement de molécules ou encore des activités de « bureau d’étude »). Mais dans tous les cas, l’activité principale et les activités de soutien à celle-ci présentent au moins une unité thématique. Dans le régime de survie, cette caractéristique n’existe plus. Les activités développées par les entreprises sont parfois très éloignées de ce qui était prévu initialement. Leurs dirigeants s’efforcent de les maintenir en activité à tout prix. Le régime de survie est une sorte de provisoire durable, dans lequel une situation temporaire succède à une autre situation temporaire alors que le projet initial est soit abandonné, soit renvoyé à une possibilité de plus en plus vague.

Nous avons construit ces cinq régimes à partir de nos données mais nous n’excluons pas qu’il faille en définir d’autres à partir de terrains différents. Ils ont toutefois une certaine généralité, puisque l’on imagine sans peine comment on pourrait les transposer à d’autres réalités sociales. Par exemple dans l’étude des parcours professionnels, on peut rencontrer des projets (je cherche un emploi de tel type dans telle région), des situations similaires à notre régime de marché (je suis en emploi sans chercher à changer immédiatement, même si une augmentation de salaire serait bienvenue), des crises (conflits au travail, licenciements), des explorations (je cherche dans divers secteurs pour différents postes) et de survie (je fais des petits boulots au jour le jour).

Nous avons également étudié la façon dont les régimes s’enchaînent dans des parcours, mais c’est une autre histoire.

CC Wikimedia Commons https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_des_Boulets
CC Wikimedia Commons https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_des_Boulets

 

Crédit image à la Une : CC Wikimedia Commons Dvsross

Quand le roquefort fait Société

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Affiche publicitaire début XXe siècle. Crédits : Roquefort Société

Fromage affiné dans les caves d’un petit village du sud de l’Aveyron qui lui a donné son nom, le roquefort est connu dans le monde entier pour symboliser « un certain art de vivre alimentaire, opposé aux dégâts de la ‘malbouffe’ ». Dans Le sacre du roquefort, Sylvie Vabre s’intéresse à Société, une des entreprises les plus emblématiques de sa fabrication, dont l’histoire est indissociable du produit qu’elle fabrique. Comment cette entreprise a-t-elle réussi « à imposer dans l’imaginaire collectif un fromage moisi, veiné de ridules bleuâtres (ou verdâtres), à l’odeur et au goût très marqués et ce, sur (presque) tous les continents ? »

Basée sur l’exploration d’archives privées et publiques provenant de Société (actes notariés, registres du personnel, etc.), des Archives départementales de l’Aveyron (correspondance, comptabilité, registres d’approvisionnement, etc.) ou encore de « familles fondamentales » parties prenantes de l’aventure, cette recherche se situe à la croisée de l’histoire des entreprises et de l’histoire de l’alimentation. L’auteure souhaite interroger le lien historique entre le territoire, le produit et une firme à qui ce fromage doit sa notoriété et son statut d’« icône ». Selon elle, les denrées alimentaires les plus connues (pain, vin, etc.) ont fait l’objet d’analyses depuis longtemps, mais l’histoire n’a accordé un intérêt aux fromages que récemment, depuis 25 ans tout au plus.

Vabre S., 2015, Le sacre du roquefort. L’émergence d’une industrie agroalimentaire (fin XVIIIe-1925), Rennes : PUFR/PUR, Tables des Hommes, 580 pages. La thèse dont cet ouvrage est issu a reçu en 2011 le prix Crédit Agricole d’Histoire des entreprises décerné en partenariat avec la revue Entreprises et Histoire.

Une Société industrielle sur un territoire rural

L’histoire la société civile située à Roquefort et celle de son fromage à pâte persillée, « montrent que cette incarnation du produit ‘naturel’ et de la qualité alimentaire est en réalité le fruit d’un lent processus d’élaboration dans lequel les préoccupations industrielles et commerciales ont joué un rôle majeur entre 1851 et 1914 ». À la veille de la Première Guerre mondiale, elle est classée au 93e rang des entreprises françaises et c’est la seule dans l’agroalimentaire à atteindre un tel rang tout en restant ancrée dans son village d’origine.

CC Flickr Franck Barre
CC Flickr Franck Barre

On compte alors plus d’une vingtaine d’affineurs pour une dizaine au début de la période ; la production est passée de 250 à 9 250 tonnes entre 1801 et 1914, bien que le village de Roquefort soit situé loin des voies de communications et des grandes villes. Il s’agit bien d’une industrie puisque le lait, après avoir été récolté doit être affiné et ce sont des ouvrières à qui incombe cette tâche : « Naturellement, [ce] sont des paysannes recrutées dans la région. Cependant, elles ne travaillent nullement pour leur compte mais pour celui de négociants, les vrais hommes du roquefort, qu’ils commercialisent pour leur (plus) grand profit ». On assiste à un va-et-vient constant entre commerce et industrie, industrie et agriculture, agriculture et commerce qui a pour principale conséquence la construction d’un modèle de modernité et de savoir-faire indispensables à la diffusion du produit.

Roquefort-sur-Soulzon (Aveyron) CPA Les cabanières
Roquefort-sur-Soulzon (Aveyron) CPA Les cabanières

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les affineurs se muent progressivement en capitaines d’industrie, mécanisant une partie de la fabrication et se lançant à la conquête des marchés internationaux, sans pour autant quitter le village. Si la première moitié du XIXe siècle (1790-1860) marque la reconnaissance du fromage et sa diffusion progressive sur les tables françaises puis européennes, c’est bien à partir des années 1860 que commence véritablement l’aventure industrielle du roquefort. En effet, l’Exposition universelle organisée à Paris en 1867 marque un tournant pour celui-ci. Il conquiert de nouveaux marchés tout en se tournant vers l’exportation, dans un contexte de modernisation avec notamment l’introduction de machines à vapeur dans les caves de l’éboulis du Combalou. Car ce sont bien ces caves qui constituent le noyau central et le cœur de l’entreprise : elles offrent l’humidité et le froid nécessaires à l’affinage du fromage. Avec la fondation de la société anonyme en 1881-1882, l’entreprise entre pleinement dans une nouvelle période marquée par la consommation de masse, la France produisant à l’époque 114 696 tonnes de fromages variés. Aussi, « dans les années 1890, de grands changements sont introduits dans la chaîne qui mène du lait de brebis au consommateur, affectant l’approvisionnement, la fabrication des pains de caillé, l’affinage et la commercialisation : la multiplication des laiteries, l’adoption du froid artificiel, le développement de la publicité en sont les composantes principales ». Il s’agit dans cette période de rationaliser les structures industrielles et d’améliorer la commercialisation.

Crédits Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédits Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Mais comment fabriquer un « bon » fromage en quantité suffisante pour répondre à une demande croissante dans un contexte où l’approvisionnement, comme l’affinage constituent de vrais goulots d’étranglement ? Pour cela, il faut maîtriser ces paramètres, ne pas oublier que « la production n’est rien sans la vente » et que la pérennité de l’entreprise passe par la mise en place d’itinéraires marchands afin d’assurer le succès commercial d’un aliment qui se veut haut de gamme. La firme élargit progressivement ses marchés et part à la conquête d’une nouvelle clientèle qui se différencie à la fois des gastronomes parisiens et des consommateurs ruraux du Languedoc.

Entre communication et définition d’un produit emblématique

Avec la crise économique qui marque les dernières décennies du XIXe siècle, il faut faire évoluer le « modèle roquefort », si bien que Société et son fromage sortent transformés et renforcés de l’épreuve. Dans un contexte de stagnation de l’activité, l’entreprise cherche à apporter une réponse, à la fois industrielle et innovante, au travers des processus de fabrication (caves, approvisionnement, techniques d’affinage ou communication) afin de faire naître « un nouveau produit et une nouvelle entreprise, entre tradition réaffirmée et modernité assumée » qui met en avant les hommes, les terroirs et les territoires. Cela participe à la construction et à la mise en visibilité d’une mémoire sublimée de l’entreprise. Société appuie sa communication sur trois éléments principaux : le secret des caves, les savoir-faire et la main-d’œuvre ; plusieurs tabous communicationnels existent également, par exemple l’utilisation de frigorifiques pour l’affinage, ce qui contribue à supprimer la saisonnalité du fromage.

Illustration thèse Sylvie Vabre
Illustration thèse Sylvie Vabre

Au milieu du XIXe siècle, le roquefort est un fromage qui doit inspirer non pas du dégoût, mais de la curiosité, voire un peu d’exotisme et qui doit avoir une saveur familière pour les consommateurs ; au début du XXe siècle, il est « blanc à l’extérieur, veiné de bleu à l’intérieur, toujours semblable à lui-même, quelle que soit la place commerciale ». L’entreprise est alors « au faîte de sa puissance ». La Grande Guerre vient néanmoins perturber cette réussite en raison des pénuries qu’elle occasionne dans le ravitaillement et la disponibilité de la main-d’œuvre. Si la catastrophe économique est évitée, les mobilisés sont remplacés « par des personnes âgées ou des femmes, qui entrent pour la première fois dans la catégorie des employées [puisque] les fonctions de bureau étaient traditionnellement réservées aux hommes, les femmes étant vouées au travail de l’affinage dans les caves ».

CC Wikimedia Commons
CC Wikimedia Commons

Alors qu’à partir de 1916, le lait de vache avait tendance à être mêlé au lait de brebis, transformant le goût du fromage et en changeant l’« identité », l’interdiction de l’emploi du premier fait l’objet d’un consensus entre les affineurs, les producteurs de lait et les hommes politiques au début des années 1920 dans le cadre de la détermination des critères de l’Appellation d’Origine (AO). La composition du fromage, sa durée d’affinage ou encore l’utilisation du penicillium roqueforti ne sont pas abordées car elles font partie des us et coutumes. Plus dures en revanche sont les négociations sur la définition du territoire de collecte du lait, l’accord se faisant finalement sur une limitation de sa récolte à la France métropolitaine. Enfin, un périmètre d’affinage est délimité afin de restreindre le nombre de caves.

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Le roquefort est donc le premier fromage à bénéficier d’une AO (loi votée le 26 juillet 1925) qui définit les caractéristiques du produit et sa zone de production à la manière de ce qui avait été fait pour l’armagnac en 1909 ou le champagne en 1911. Cela contribue à en faire non seulement un fromage cher à l’achat, mais aussi un « des emblèmes des fromages de terroir ». De ce fait, il est rapidement identifié au territoire sur lequel l’entreprise sait bâtir sa publicité au travers de quelques figures obligées, en particulier les caves, les causses ou les savoir-faire, qui lui donnent son caractère unique et renforcent le lien entre entreprise, produit et territoire. Le lait de brebis, les procédés de fabrication ou encore les caves « définissent un produit fortement individualisé et très lié à son origine géographique », l’AO marquant « l’aboutissement d’un siècle d’affirmation ». En 1930, la création de la Confédération générale des producteurs de lait de brebis et des industriels de Roquefort parachève la mutation.

En fin de compte, l’histoire de cette firme industrielle de l’agroalimentaire révèle certains mystères à l’origine de l’aventure du roquefort, tout autant qu’elle en dévoile les réseaux, les particularités, les stratégies de commercialisation ou encore ses relations multiples avec son territoire. Elle démontre que la business history reste une branche dynamique de l’histoire économique. A la lecture de cet ouvrage, il apparaît clairement qu’un « gourmet de 1810 endormi jusqu’en 1910 aurait bien du mal à reconnaître le fromage du début du XXe siècle ! Les transformations sont colossales ».

Crédit image à la Une : CC Flickr Steevie Gill 

Ce que nos universités doivent au Moyen Âge

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CC Pixabay FreeVectorImages

On l’ignore parfois, mais dans l’Europe des XIIe-XIIIe siècles, l’apparition des universités fut sans aucun doute l’une des innovations les plus fondamentales du Moyen Âge occidental. En effet, les premières institutions universitaires qui virent le jour entre 1180 et 1220, à Bologne, Paris et Oxford, sont nées d’une quête d’autonomie de populations intellectuelles nouvelles, maîtres et étudiants établis dans ces villes qui se réunirent en « universités ». Initialement, le terme universitas renvoyait à une notion juridique communément utilisée, désignant une communauté d’hommes unis par un serment et se constituant en personne morale capable de porter et défendre ses intérêts devant les pouvoirs royaux, ecclésiastiques ou urbains. Le fait même que la langue française moderne ait réservé aux seules institutions d’enseignement supérieur ce nom d’« université » illustre le caractère fondateur de cette mutation intellectuelle de l’Occident.

Jusqu’au XIe siècle, les lettrés, qui connaissent le latin, appartiennent avant tout aux milieux monastiques. Au cours du XIIe siècle, sous l’effet de la réforme de l’Église baptisée « Réforme grégorienne » par les historiens, les investigations intellectuelles des théologiens sortent des cloîtres, et des écoles se constituent à l’abri des cathédrales. Les figures du maître et de l’étudiant apparaissent alors comme les produits d’un renouveau du monde urbain, et le modèle universitaire comme une illustration du vaste mouvement communautaire qui anime alors l’Occident. La création d’une université devient, dès la fin du Moyen Âge et jusqu’à aujourd’hui, une manifestation de « modernité » politique, souvent synonyme d’importation du modèle occidental.

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Héritière de son modèle médiéval, l’université constitue aujourd’hui le principal système d’organisation d’enseignement supérieur et de recherche dans le monde. Or le succès initial de ce modèle tient en partie aux principes fondateurs d’une institution pluriséculaire : la liberté des enseignements et des investigations intellectuelles menées en son sein, la reconnaissance universelle des compétences acquises et le principe d’une promotion sociale reposant sur le mérite individuel.

L’autonomie juridique

Dès le début du XIIIe siècle, l’autonomie des activités universitaires que revendiquent les maîtres est un principe fondateur de leur identité communautaire. Cette autonomie, désignée sous le nom de libertas scolastica, est essentiellement d’ordre juridique et intellectuel. D’un point de vue juridique, elle s’exprime par la détention de privilèges concédés par les autorités laïques et ecclésiastiques – empereur, roi, pape – et destinés à protéger les membres de la communauté universitaire. Dès 1155 à Bologne ou 1200 à Paris, maîtres et étudiants reçoivent le statut clérical, interdisant aux représentants de la justice laïque – celle du roi, d’un seigneur ou d’une ville – de porter la main sur eux. Les universitaires sont également détenteurs de privilèges fiscaux, à l’image du principe de « taxation des loyers » qui, depuis 1215 au moins, impose aux bourgeois parisiens de louer des chambres à loyer modéré aux étudiants.

Pour les grandes universités du début du XIIIe siècle, à vocation universelle – notamment Paris et Bologne –, ces dispositifs juridiques participent de leur grande attractivité. La papauté soutient d’ailleurs activement cette émancipation des populations universitaires en reconnaissant aux maîtres et étudiants parisiens, en 1231, le droit de se mettre en grève si l’un de ces privilèges était violé – on parle alors de « cessation » des activités.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens donné à l’autonomie universitaire. Elle ne signifie aucunement l’absence de lien politique entre l’université et le pouvoir, car c’est bien ce dernier qui reste le garant de toute liberté. Les universitaires attendent donc de celui-ci des « honneurs », expression matérielle, institutionnelle et juridique reconnaissant leurs rôles social et politique tout autant que le lien privilégié entretenu avec ces autorités.

La liberté académique

La libertas scolastica implique également une certaine autonomie intellectuelle : les maîtres obtiennent rapidement le droit d’organiser les cursus et de déterminer les programmes, même si l’Église doit parfois remettre les intellectuels les plus téméraires dans le droit chemin de la foi. Dès les premières décennies du XIIIe siècle, les maîtres parisiens cherchent également à s’émanciper de la tutelle ecclésiastique sur la collation des grades. Depuis 1179, en effet, la papauté a imposé à toute personne désirant enseigner la détention d’une « licence d’enseigner » (licencia docendi), concédée par l’autorité épiscopale locale. Ce monopole ecclésiastique dans la reconnaissance des capacités intellectuelles apparait comme une contrainte sur le recrutement universitaire. Les maîtres parisiens instituent donc deux nouveaux grades sur lesquels ils possèdent une pleine autorité : le baccalauréat, permettant une première évaluation des compétences intellectuelles avant la licence, et la maîtrise (ou doctorat) doublant la licence et constituant un acte d’intégration solennel à la communauté des maîtres. Le cursus universitaire, fruit d’une quête d’autonomie académique, est ainsi établi pour des siècles.

CC Flickr Jean-François Gornet
CC Flickr Jean-François Gornet

La promotion du mérite individuel

Dans la société d’ordres de l’Occident médiéval, où s’est affirmé une conception sociale tripartite distinguant ceux qui combattent, ceux qui prient et ceux qui travaillent, l’apparition de nouvelles catégories sociales comme les universitaires bouleverse ce schéma fonctionnaliste. Les universitaires s’affirment, en effet, comme nouvel ordre composé de ceux qui font profession de penser et de transmettre le savoir. Parallèlement, l’institution universitaire s’organise en un système de promotion sociale du savoir concurrençant directement les anciennes hiérarchies au sein desquelles la naissance et le service restaient les principaux critères de promotion. Dès le XIIIe siècle, le maître mot du système académique devient celui de « mérite » (meritum).

Réunion de docteurs à l'université de Paris durant le Moyen Âge. CC Wikimedia Common
Réunion de docteurs à l’université de Paris durant le Moyen Âge. CC Wikimedia Common

La fabrication des universitaires repose donc sur la reconnaissance de ce mérite individuel et collectif qui se manifeste à chaque étape du cursus honorum : vers le milieu du XIVe siècle, des rites d’intégration – assimilables à des bizutages des plus jeunes étudiants – ou encore des cérémonies de passages de grades voient le jour, ayant pour but de montrer de façon ostentatoire les principes du mérite académique. Les examens universitaires comportent donc des dispositions visant à vérifier les connaissances des candidats et leur maîtrise de la pensée scolastique ; mais ils s’appliquent tout autant à inculquer aux candidats des dispositions éthiques jugées honorables et un comportement propre à la communauté universitaire qu’ils sont amenés à incarner.

Ces cérémonies de passage de grade – notamment celle du doctorat – constituent un intense moment de publicité du mérite individuel des lauréats :

  • les résultats des examens sont publiquement proclamés, en usant parfois d’un classement des candidats ;
  • des banquets célébrant les nouveaux docteurs sont organisés et rassemblent de nombreux représentants des élites sociales et politiques.

Par ces pratiques innovantes et ritualisées, l’université se fait médiatrice de la légitimité de ses aspirations et de la valeur de ses membres auprès d’un large corps social. Ce faisant, elle montre le prestige de son savoir et la reconnaissance accordée par les élites présentes à ces cérémonies, autant qu’elle s’applique à assurer l’insertion sociale de ses gradués.

Thèse. Autorisation de publication Vie de jeune docteure
Thèse. Autorisation de publication Vie de jeune docteure

La valorisation politique du savoir

Attestée dès le XIIIe siècle à Bologne, c’est toutefois à partir du milieu du XIVe siècle que l’émission du diplôme tendit à se généraliser. Nommé « lettre de grade » à Paris, il a vocation à témoigner des compétences acquises au sein de l’université et à les valoriser hors du champ académique. Là encore, l’Église joue un grand rôle dans l’affirmation d’une reconnaissance universelle de ces mérites : les universités qui se sont vu reconnaître le statut de studium general, bénéficient d’une reconnaissance universelle de leur grade à l’échelle de l’ensemble de la chrétienté latine – soit de la Scandinavie à la péninsule Ibérique, et des îles Britanniques aux limites orientales de l’Empire romain-germanique. L’Église est même, avec les administrations laïques – royales, princières, urbaines – le principal débouché des gradués d’université. Conséquence logique, les gradués en droit colonisent progressivement les administrations laïques et ecclésiastiques, tandis que les maîtres en théologie deviennent les principaux acteurs du gouvernement de l’Église de la fin du Moyen Âge. Produits de l’université médiévale, ils constituent les artisans de l’affirmation d’un nouvel ordre politique fondé sur l’usage de la raison et la compétence technique, que les historiens nomment la genèse de l’État moderne.

CC Pixabay ClkerFreeVectorImages
CC Pixabay ClkerFreeVectorImages

En rappelant l’origine médiévale des universités, il nous est ainsi permis d’observer quelques-uns des principes fondateurs du système de pensée et d’organisation sociale occidentales, fondés sur la liberté académique, la valorisation de connaissances acquises et la reconnaissance du mérite individuel. Ces principes furent – et restent – bien souvent des idéaux sur lesquels les réalités historiques, politiques et sociales ont exercé – et exercent toujours – de fortes contraintes. Ils n’en restent pas moins, au XXIe siècle comme au XIIIe siècle, l’essence de l’université. Il y a donc un certain paradoxe à observer, alors que l’on vit un triomphe indéniable de ce système à l’échelle mondiale, que les pays qui en constituent le berceau – l’Italie et la France, notamment – connaissent une crise profonde de leurs universités, qui est aussi une crise d’identité des universitaires. Le Moyen Âge peut assurément nous aider à penser celles-ci.

Destemberg A., 2015, L’honneur des universitaires au Moyen Âge. Étude d’imaginaire social, Paris : Puf.Destemberg A., Kouamé T., 2014, « Aux origines de l’homo academicus. Signes de la distinction sociale chez les universitaires médiévaux », in Genet JP., Mineo E.I., Le pouvoir symbolique en Occident (1300-1640), vol. 6 : Marquer la prééminence sociale, Paris/Rome : Publications de la Sorbonne/EFR, p. 45-55.Destemberg A., 2011, « Le modèle parisien des cessationes a sermonibus et lectionibus ou l’invention de la “grève” à l’Université (XIIIe-XVe siècle) », in Giraud C., Morard M., Universitas scholarium. Mélanges offerts à Jacques Verger par ses anciens étudiants, Genève : Droz, p. 73-102.Destemberg A., 2009, « Un système rituel ? Rites d’intégration et passages de grades dans le système universitaire médiéval (XIIIe-XVe siècle) », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n°18, p. 113-132.

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Crédit image à la Une : CC Flickr Camille Stromboni

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“Y a jamais personne sur les rochers”

rochers001lightrochers002cropped“Y a jamais personne sur les rochers” dit une petite fille en observant les gens qui se promènent (ou pêchent, méditent…) sur l’avancée de rochers  prolongeant la plage. Bizarrement, l’observation inverse – des rochers vides de toute présence humaine – aurait pu donner lieu à la même formulation.

 

 

 

 

 

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Comment se fait-il que ce que dit la petite fille puisse avoir deux interprétations parfaitement opposées ? Deux interprétations correspondant respectivement à deux situations bien distinctes :

(1) l’une où : ce n’est jamais le cas qu’il n’y ait personne sur les rochers (ou encore : c’est toujours le cas qu’il y a quelqu’un sur les rochers)

(2) l’autre où : c’est toujours le cas qu’il n’y a personne sur les rochers.

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Admettons tout d’abord que la distinction entre les deux interprétations n’est pas complètement évidente.

rochers003La première interprétation, celle qui correspond à ce que voulait dire la petite fille, est aussi celle qui est la moins facile à comprendre. Pour la mettre en lumière, on peut imaginer un contexte qui la favoriserait : un contexte, par exemple, où la petite fille attendrait qu’il n’y ait plus personne sur les rochers pour aller y jouer – et donc, se désespérerait du fait que “Y a jamais personne sur les rochers”.

La seconde interprétation est a priori plus immédiate, il n’y a pas besoin de contexte particulier pour y accéder.

A l’oral, la prosodie, le découpage en groupes de mots, peuvent aider à différencier les deux interprétations. Ce que voulait dire la petite fille, on peut le redire en faisant une pause après jamais :

Y a jamais  ||  personne sur les rochers

On favorise au contraire la seconde interprétation en regroupant jamais personne :

Y a  ||  jamais personne ||  sur les rochers

Ce qui est troublant, c’est qu’une fois arrivé à une interprétation, quelle qu’elle soit, l’esprit a tendance à s’y accrocher, et ne parvient qu’avec effort à “basculer” vers l’autre.

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https://jeffvisualart.wordpress.com/2014/08/22/gestalt-art/

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https://fr.wikipedia.org/wiki/Canard-lapin

Le phénomène évoque l’effet recherché par ces images bien connues de la théorie de la “Gestalt”, où la perception oscille entre deux formes qui n’ont rien à voir et qui sont pourtant contenues dans le même dessin. Qui a vu la vieille au menton en galoche dans l’image de gauche a du mal à passer à la jeune élégante au chapeau, et inversement. Même difficulté, dans l’image de droite, pour s’arracher au lapin et voir le canard (et, là encore, inversement).

 

Revenons à notre “Y a jamais personne sur les rochers” : dans cet énoncé, c’est clairement la négation qui est à l’origine de l’instabilité du sens. La question est complexe, et renvoie à la distinction que l’on fait en linguistique entre concordance négative d’une part, et  double négation de l’autre.

Voyons d’abord la première : la concordance négative, ainsi que l’écrit C. Muller (2010, p. 73),

nomme une propriété particulière des mots négatifs présente dans de nombreuses langues. Ces mots négatifs peuvent être cumulés dans une seule proposition avec l’interprétation d’une seule négation sémantique.

C. Muller s’appuie sur l’exemple classique Personne n’a rien dit à personne, glosé comme “Il n’est pas vrai que quelqu’un ait dit quelque chose à quelqu’un”. De la même façon, pour notre exemple, la glose correspondant à la concordance négative (C’est toujours le cas qu’il n‘y a personne sur les rochers ) ne comporte plus qu’une seule négation sémantique (exprimée par ne…personne)1.

La “double négation” correspond à une vision plus “logiciste”, où deux négations sémantiques s’annulent : c’est le bien connu (- + -) =  +. L’exemple de C. Muller – Personne n’a rien dit à personne – admet également une interprétation avec deux négations : négations qui s’annulent, comme le montre la glose proposée en ce cas par l’auteur – “Tout le monde a dit quelque chose à quelqu’un”. Pour notre exemple, on a donné déjà la glose positive correspondant à la lecture de double négation, où les deux négations sémantiques s’annulent : “C‘est toujours le cas qu’il y a quelqu’un sur les rochers“.

La double (voire triple, quadruple…) négation a un côté casse-tête : (- + -) =  + ; (- + – + -) =  – ; (- + – + – + -) =  +, etc.

Elle est à l’origine de bourdes involontaires, avec une négation superflue ou manquante qui amène à dire le contraire de ce qu’on veut dire (“Arrête ! J(e n)’ai jamais dit que t(u n)’étais pas un idiot !”). Elle permet de subtiles formulations indirectes, comme dans le célèbre euphémisme racinien “Va, je ne te hais point”2. Elle peut être aussi exploitée pour des effets comiques : c’est le fameux “I cannot say that I do not disagree with you” de Groucho Marx3 (et là, on vous laisse faire le calcul du sens…).

Remarquons juste, pour finir, que les langues ont des ressources différentes pour construire la négation, et que donc les questions de concordance négative et double négation pourront se poser différemment. Si l’anglais fonctionne comme le français dans la phrase de Groucho Marx, ce n’est pas le cas pour notre exemple, qui dans sa traduction anglaise sera immédiatement désambiguïsé. En anglais, “Y a jamais personne sur les rochers » sera traduit soit par :

There’s never nobody on the rocks  (double négation)

soit par :

There’s never anybody on the rocks (concordance négative).

– et donc le problème qu’on se posait, de deux interprétations contradictoires pour une même forme, ne se pose plus4.

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Claude Muller (2010). La concordance négative revisitée. In P. Blumenthal & S. Mejri. Les configurations du sens, Franz Steiner Verlag (Stuttgart), pp.73-88, 2010, Beiheft 37 de: Zeitschrift fur franzosische Sprache und Literatur. <halshs-00989438>

  1. Une autre glose possible serait “Il n‘est pas vrai qu’il y ait toujours quelqu’un sur les rochers”, où l’unique négation sémantique serait exprimée par ne…pas.
  2. Dans cet exemple, la seconde négation est lexicale : haïr comme façon de dire “ne pas aimer”. On pourrait également avoir, certes moins élégamment : “Va, il n’est point vrai que je ne t’aime point”.
  3. “Je ne peux pas dire que je ne suis pas en désaccord avec vous”.
  4. N’en inférons pas pour autant que l’anglais serait moins ambigu que le français. “Nothing is better than a day in the country” admet deux lectures contradictoires – saurez-vous en trouver les traductions possibles en français ?

La « crise des migrants » et sa médiatisation

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Calais, Lampedusa, Kos, Lesbos, Vintimille, Budapest… ces lieux frontaliers et de transit pour les migrants sont au centre de l’actualité médiatique. Politique ou symbolique, perméable ou contrôlée, la frontière de l’Europe du XXIème siècle est porteuse d’un paradoxe : au sein d’une société qui se veut circulatoire et toujours plus connectée à l’échelle planétaire via des réseaux transnationaux en tout genre, la mobilité humaine s’accompagne d’un ensemble d’instruments de contrôle et de fermeture des frontières qui visent à sélectionner et à hiérarchiser les individus candidats à l’immigration.

Le retour de la frontière

CC Pixabay OpenClipartVectors
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Le déploiement de ces dispositifs est particulièrement intensif, quoi que non exclusif, au niveau des frontières externes de l’UE. Non exclusif non seulement parce que, à l’intérieur de chaque Etat membre, les zones d’attentes des aéroports, celles de transit dans les gares, mais aussi les commissariats et les centres de rétention administrative remplissent aussi ces fonctions, mais aussi parce que depuis quelques semaines les frontières internes à l’espace européen, dont les Européens avez presque oublié l’existence, sont redevenues visibles et « verrouillées » au besoin. Vintimille, à la frontière franco-italienne, en est un exemple : à la mi-juin, près de deux cents migrants se sont retrouvés à camper le long de la côte italienne, à proximité du territoire français, dans l’espoir d’y pénétrer et, pour certains d’entre eux, de gagner ensuite le nord de l’Europe. La France a décidé d’invoquer le respect du règlement de Dublin afin de justifier sa décision de fermer la frontière française aux migrants en provenance de l’Italie et de renforcer le dispositif policier pour surveiller la côte et les gares de trains à proximité. Côté italien, le 30 septembre dernier les forces de l’ordre démantèlent avec la force le camp du collectif No Border, composé de migrants et de personnes venues soutenir leur cause.

Le règlement européen dit « de Dublin » (n° 604/2013 du 26 juin 2013, dans sa version actuelle) détermine les conditions de l’octroi du statut de réfugié et de la protection humanitaire en Europe. Il permet notamment d’identifier l’État membre responsable de l’examen d’une demande d’asile, car il interdit en effet aux migrants de déposer une demande dans un autre Etat membre que celui de la première entrée sur le territoire européen.
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
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Mais les frontières internes à l’Union Européenne redeviennent visibles aussi grâce à leur réouverture, considérée exceptionnelle et motivée par ce qu’aujourd’hui les médias appellent la « crise migratoire » : début septembre, la Hongrie a en effet décidé, de concert avec l’Autriche et l’Allemagne, de laisser transiter par son territoire les quelques milliers de demandeurs d’asile, fuyant principalement la Syrie et le Moyen Orient. Ce choix traduit la décision de ne pas respecter le même règlement de Dublin que la France avait invoqué en juin dernier, règlement qui veut que le premier Etat européen dans lequel un demandeur d’asile rentre soit responsable de l’étude de sa situation et de l’éventuel octroi du statut de réfugié.

La politique européenne en matière d’immigration s’est développée, le long des deux dernières décennies, autour d’un fil rouge : renforcer et protéger les frontières externes de l’UE. Cependant, les Etats européens de l’après Schengen n’ont jamais démontré aussi clairement de vouloir (et pouvoir) s’arroger le droit d’évaluer au cas par cas, et selon les intérêts du moment, quelles sont les situations qui justifient de l’ouverture ou de la fermeture de leurs propres frontières aux migrants en provenance de pays tiers.

Le pouvoir symbolique du corps de l’enfant

PLAGE
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Suite à la publication le 3 septembre dernier de la photo d’Aylan Kurdi, un enfant de trois ans qui s’était enfui de Kobané avec sa famille et qui a été retrouvé mort sur la plage d’une station balnéaire turque, cette « crise des migrants » dont l’Europe semble d’un coup avoir pris conscience, a rapidement gagné de l’importance aux yeux des décideurs politiques, qui se sont empressés de déclarer leur engagement à mette fin à cet horreur, et des citoyens qui expriment leur indignation sur les réseaux sociaux.

Une photo. D’un enfant. Blanc. Habillé comme n’importe quel fils, neveu, petit voisin, qui s’apprête à faire sa rentrée à l’école maternelle de notre quartier. Et si cette photo était celle d’un adulte, habillé en Qamis, noir de peau ? Aurait-on éprouvé de l’empathie ? L’indignation aurait-t-elle été la même ?

Le corps de l’enfant a un pouvoir symbolique très fort. Il est, par définition, innocent. On ne peut pas le soupçonner de vouloir « venir profiter des allocations », de « piquer le travail des français », d’ « être un terroriste ». Un enfant, est censé aller à l’école. Tout comme les enfants européens. Soit. Mais la question que l’on devrait se poser est plutôt : pourquoi soupçonner des adultes de l’être ?

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
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Pourquoi les habitants du Vieux Continent ne réussissent pas, collectivement, à voir dans l’ensemble des personnes qui migrent des semblables, ayant droit à être mobiles, tout comme le sont les Européens qui n’ont pas besoin de traverser illégalement les frontières pour se rendre en Afrique, en Asie ou n’importe où ailleurs ?

A-t-on vraiment besoin de la photo d’un corps d’enfant échoué sur la plage pour vouloir changer les choses ? Pour remettre en discussion la justice des politiques migratoires ? Pour s’imaginer un droit à circuler sur cette planète, pour tous ?

Médiatisation de l’actualité migratoire

Néanmoins, l’actualité migratoire et les images de sa médiatisation semblent avoir eu un effet informatif : de plus en plus de personnes connaissent maintenant les restrictions toujours en vigueur inscrites dans le règlement de Dublin, et notamment l’impossibilité théorique, pour un demandeur d’asile, de s’installer dans un pays membre autre que celui de sa première entrée sur le territoire européen. Cette impossibilité crée de fait une répartition inégale des responsabilités d’accueil entre les pays de l’Union et c’est la raison pour laquelle l’Allemagne a récemment décidé de « montrer l’exemple » en proposant d’accueillir des demandeurs d’asile arrivés sur son territoire après avoir traversé la Hongrie (pays qui serait censé instruire leur demande) et l’Autriche.

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
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Cette même actualité contribue aussi, progressivement, à faire une place dans les journaux nationaux et internationaux à des évènements qu’auparavant n’étaient pas médiatisés à cette échelle, comme par exemple les protestations de migrants retenus dans les centres de premier accueil dans les îles-frontière. Début septembre, à Lesbos (Grèce), plusieurs milliers de migrants en provenance du Moyen Orient et ayant transité par la proche Turquie, ont débarqué sur l’île en quelques jours. Des tensions ont eu lieu entre les forces de l’ordre et les migrants qui demandaient à être transférés pour pouvoir poursuivre leur voyage en direction de l’Europe continentale. Ils demandaient donc à ne pas respecter les contraintes inscrites dans le règlement de Dublin, et à demander l’asile là où se trouve la destination de leur voyage et non pas le premier pays membre de l’Europe (dans leur cas, la Grèce). Aujourd’hui, les raisons de cette volonté de poursuivre leur voyage sont claires à la plupart des lecteurs des principaux journaux européens, et Le Monde, The Independent, mais aussi Der Spiegel et un ensemble de sites d’actualité ont documenté les événements récents liés aux protestations des migrants sur cette île.

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Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

En juillet 2013, beaucoup moins claires au grand public étaient ces mêmes raisons, qui ont poussé les migrants en situation de rétention administrative à Lampedusa à protester. Il y deux ans, deux cents personnes environ ont manifesté à plusieurs reprises en défilant à travers les rues de Lampedusa pour réclamer le droit de quitter l’île sans laisser leurs empreintes digitales, c’est-à-dire sans être identifiées comme demandeurs d’asile en Italie. Au plus fort de la saison touristique, ces migrants ont réussi à perturber l’ordre public dans un premier temps, en créant l’appréhension des commerçants et des hôteliers. Puis, en se faisant discrets dans la phase des négociations informelles avec les pouvoirs publics, ils ont réussi à se faire transférer sur le continent sans être fichés, afin de se donner une chance de pouvoir quitter l’Italie pour demander l’asile dans un autre pays européen. Très peu de place a été accordée à cet événement dans la presse.

Le contrôle des mobilités humaines et le gouvernement des frontières touchent à des enjeux de justice, qui appellent à questionner la légitimité des gouvernements occidentaux et de leurs structures fédératives à décider qui et comment peut se déplacer et s’installer librement en Europe. Questionner les sens et les usages politiques de la frontière au XXIème siècle représente un enjeu d’actualité, nécessaire. Les frontières au sud et à l’est de l’Europe sont des lieux privilégiés pour observer le décalage entre droits formels et droits effectifs des migrants, mais aussi pour prendre la mesure de l’interdépendance des intérêts politiques et économiques des pays de l’Union, qui peinent à faire tenir ensemble le registre des droits de l’homme et celui de l’ordre public.

MIGRANTS
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
La recherche de terrain à Lampedusa (Italie) a été menée de 2013 à 2014. Le volet empirique (observations, entretiens, archives, photos) a permis de tester l’hypothèse de l’île-frontière comme lieu de banalisation de l’exception dans la gestion du phénomène migratoire. L’entrée choisie n’a pas été celle de l’enquête autour du drame humanitaire, mais plutôt celle des questions délaissées par les médias et qui structurent les rapports sociaux entre les groupes qui interagissent sur cette île : le quotidien de la vie à Lampedusa, les outils administratifs et juridiques exceptionnels adoptés par les pouvoirs publics pour gérer « l’urgence migratoire » récurrente, le rôle des organisations humanitaires, les positionnements des habitants vis-à-vis du phénomène migratoire et de la gestion du territoire insulaire.Lendaro A., 2015, « No finger print ! ». Les mobilisations des migrants à Lampedusa, ou quand l’espace compte, L’espace politique, n°25-1.Lendaro A., 2015, « La frontière européenne à la lumière de sa fermeture : contrôle, migrations, droits » in Vayssière B., Penser les frontières européennes au XXIe siècle. Réflexion croisée des sciences sociales, Bruxelles : Peter Lang, pp. 46-59.Lendaro A., 2015, « Investir la rue alors qu’on n’en a pas le droit. L’improbable mobilisation des demandeurs d’asile à Lampedusa (Italie) », Sociologie et sociétés, vol 47, n°1.
Crédits image à la Une : tous droits réservés Refugees Welcome to Luxembourg
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Faire du tourisme avec les paysans du Kilimandjaro

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CC Wikimedia Commons Esculapio

Nous avons tous été touristes un jour ou l’autre, même si on se qualifierait volontiers parfois d’aventuriers : le touriste c’est l’autre, le badaud avec l’appareil photo en bandoulière. Mais que l’on soit touriste ou aventurier, notre présence bouleverse l’activité traditionnelle des sociétés locales, leurs codes, leurs croyances, leur organisation. Sur le plus haut sommet d’Afrique, le Kilimandjaro, ce film – Les acteurs paysans du tourisme au Kilimandjaro – explore le tourisme et ses conséquences en terre chagga.

Chargez votre sac à dos, vérifiez que votre duvet résiste à -20C°, que vos chaussures laissent passer la transpiration et que votre moustiquaire n’a pas de trou ; contrôlez la carte mémoire de votre Go-Pro ça serait dommage de ne pas ramener des images à sensation de votre ascension du Kilimandjaro. C’est bon ? Alors embarquez-vous dans ce voyage au cœur du trekking sur les hautes terres d’Afrique de l’Est !

Mais attention, ici pas d’image sensationnelle du sommet, pas d’hymne à l’effort ascensionnel, seulement des rencontres avec ces paysans qui, souvent par nécessité, ont décidé de manière ponctuelle ou permanente de travailler dans le tourisme. Ils sont porteurs, guides, voyagistes ou responsable de logement, et ils contribuent à l’accueil de plus de 40 000 touristes internationaux qui décident d’accomplir leur rêve : gravir le plus haut sommet d’Afrique.

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Tel qu’il s’est développé, le trekking sur le « toit de l’Afrique » a créé de nouveaux flux financiers et humains, des rencontres interculturelles et de nouveaux rapports de forces entre les acteurs. Il a ainsi remplacé la culture traditionnelle d’exportation du café dans la société chagga.

Au travers des parcours de vie de guides et de porteurs, le film donne des clés de compréhension des mécanismes du tourisme international.

Les paysans acteurs du tourisme au Kilimandjaro from Dynamiques Rurales on Vimeo.

Dascon J., 2009, Écriture filmique & écriture textuelle comme mode de compréhension des dynamiques géographiques en terre Chagga, thèse de Géographie, Université Toulouse 2 – le Mirail

Capture d’écran 2015-06-16 à 11.22.41Fiche technique

Film Recherche. Ce film constitue la troisième partie d’une thèse de Géographie soutenue en 2009 à l’Université Toulouse 2 – le Mirail.

Laboratoire de recherche

UMR Dynamiques Rurales

Réalisateur

Juhane DASCON, actuellement membre de Estia Recherche, Groupe Ikasi, Technopole Izarbel – 64210 Bidart

Conduite des entretiens

Juhane DASCON

Équipe technique

  • Prise de vues : Juhane Dascon, Jean-Pascal Fontorbes
  • Prise de sons : Juhane Dascon, Jean-Pascal Fontorbes
  • Montage et mixage : Juhane Dascon, Jean-Michel Cazenave

Informations techniques

  • Date de production : 2009
  • Durée : 64 min
  • Format : DVCAM vidéo

Présentations

  •  Robines en bobines Festival images des sciences de la terre, 10 octobre 2010, Digne-les-Bains.
  • Festival Ethnologie et Cinéma : Afrique, terre d’échange, organisé par MSH-Alpes, 12-20 octobre 2010, Grenoble.
  • Festival du Film de Chercheur, CNRS, 4-7 mai 2010, Nancy.
  • Festival International Jean-Rouch, CNRS, 2 avril 2010, Paris.
Crédit image à la Une : CC Wikimedia Common Charles Asik 

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De l’hôpital au domicile des malades

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Détail de l’affiche de Terreur à l’hôpital central, Jean-Claude Lord, 1982.

Au début des années 2000, le sociologue François-Xavier Schweyer écrivait que l’hôpital était passé de « l’hébergement sans soins aux soins sans hébergement ». Cette formule traduisait le changement d’organisation de l’hôpital au cours des siècles qui, après avoir été essentiellement un lieu d’accueil des malades où l’activité de soins était limitée (dans des établissements de type hôtel-Dieu, par exemple), tend désormais à devenir une structure délivrant des soins de haute qualité… mais avec un temps de présence restreint du malade au sein de l’établissement.

La prise en charge en ambulatoire qui se substitue peu à peu à l’hospitalisation classique est une bonne illustration de cette transformation de l’organisation des soins.

La montée en puissance de la prise en charge hors hôpital

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CC Pixabay ClkerFreeVectorImages

Cette évolution des modes de prise en charge est observable pour un nombre croissant d’actes de soins, y compris ceux qui concernent des pathologies lourdes. Par exemple, le mode ambulatoire est devenu la norme dans les soins de chimiothérapie anti-cancéreuse : le patient se rend une à quatre fois par mois à l’hôpital pour recevoir son traitement en intraveineuse et est de retour le jour même à son domicile. Parfois, il peut même effectuer sa chimiothérapie depuis son domicile. Les chimiothérapies en intraveineuse réalisées en hospitalisation à domicile (HAD) connaissent d’ailleurs une progression importante ces dernières années. Les chimiothérapies orales sont également en forte croissance : elles consistent en une prise de comprimés anti-cancer au domicile sans qu’un professionnel de santé ne soit nécessairement présent aux côtés du patient. Celles-ci pourraient même devenir le traitement standard de la pathologie cancéreuse dans les prochaines années.

L’essor de ces modes de prise en charge « hors-hôpital » est généralement perçu comme un progrès permettant aux malades de conserver une certaine routine de vie dans un environnement qui leur est familier. Etre traité en ambulatoire ou hospitalisé à domicile rend également plus aisé le maintien des contacts avec les proches et, de manière générale, avec le « monde extérieur ». Autant d’avantages que les patients doivent abandonner dès lors qu’ils sont hospitalisés en établissement de santé. L’hôpital est effectivement régulièrement décrit dans la littérature sociologique comme un lieu de réclusion et d’isolement produisant des contraintes fortes s’imposant aux malades. La description que font les pouvoirs publics des traitements en ambulatoire et en HAD s’accompagne ainsi généralement de discours à teneur positive soulignant les bénéfices qu’en retirent les malades en termes de qualité de vie et d’autonomie dans la gestion de leur pathologie.

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Comment cela est-il vécu par les malades ?

Pourtant, l’analyse de récits d’expériences recueillis auprès de patients traités en chimiothérapie ambulatoire n’incite pas à relayer cet enthousiasme. On remarque, en effet, que les malades pris en charge selon cette modalité subissent de manière forte, eux aussi, les contraintes produites par l’institution hospitalière. Tout d’abord, si les patients atteints de cancer traités en ambulatoire ne sont pas confinés au sein d’un établissement de santé, ni isolés des contacts extérieurs, cette sortie des murs de l’hôpital a pour effet de créer une forme d’isolement médical. Sans pour autant négliger les contraintes qu’elle génère, il faut admettre que l’hospitalisation classique, en confinant le malade au sein de l’établissement, impose une proximité entre soignants et patients qui offre des opportunités d’interactions essentielles pour ces derniers sur le plan de l’information médicale. De la même manière, l’ambulatoire et la HAD individualisent l’expérience de la maladie en maintenant les patients à distance les uns des autres, les privant ainsi d’une source d’information non négligeable concernant le cancer.

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Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Pour ajouter à cet isolement, on constate que le médecin généraliste comme les autres professionnels de santé extérieurs à l’hôpital sont peu sollicités concernant la pathologie cancéreuse, malgré un réel besoin d’informations exprimé par les malades. Ces professionnels de santé contribuent davantage au soutien émotionnel du patient et ne constituent pas une ressource sur le plan de l’information médicale. En matière d’échanges médicaux, le malade traité en ambulatoire doit alors « se contenter » des rares séances de chimiothérapie à l’hôpital. De ce point de vue, on peut considérer qu’à travers le développement des modes de prises en charge hors hôpital, le malade est passé d’un isolement physique à ce qu’on pourrait appeler un « isolement cognitif ».

Cet isolement cognitif est d’autant plus prégnant que les médias en tant qu’outils d’information, tel Internet, ne permettent pas aux patients de gagner en autonomie dans la gestion de leur maladie. En effet, malgré les possibilités importantes qu’Internet offre en matière d’information de santé, peu d’individus parviennent à en tirer réellement profit. Au-delà des problèmes liés à l’accès et l’utilisation de cette technologie, les malades mettent surtout en 58931367avant les difficultés pour localiser et trier les informations relatives à leur pathologie et à leur situation personnelle. De plus, la qualité de l’information est un élément qui inquiète fortement les patients qui ont eu recours à Internet en matière de santé.

Ensuite, il est difficile d’affirmer que ces modes de prise en charge permettent un maintien du malade dans son environnement habituel et dans une certaine routine. Il conviendrait de parler de transformation de cet environnement. En effet, comme lorsqu’il est hospitalisé, on remarque que le patient à son domicile subit le rythme de vie imposé par l’hôpital. Au niveau de la temporalité par exemple, le service oncologie fixe les rendez-vous pour les chimiothérapies, détermine la date et le lieu des examens à réaliser et règle les interactions téléphoniques avec le personnel hospitalier. Les patients doivent alors aménager leur quotidien en fonction des disponibilités de l’institution hospitalière. Ces contraintes apparaissent certes moins fortes au domicile du patient qu’à l’hôpital mais elles pèsent tout de même continuellement sur le malade : qu’elles soient d’origine médicale (posologie, examens à réaliser, etc.) ou organisationnelle (congé du personnel hospitalier, emploi du temps, etc.). Aussi, il serait plus approprié d’indiquer que les modèles hors hôpital favorisent une intrusion de l’hôpital au domicile des malades plutôt que de faire la description de modes de prise en charge préservant les patients de l’inconfort et des désagréments produits par l’institution hospitalière.

Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux
Crédit Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

En fin de compte, la teneur très positive des discours officiels à l’égard de la prise en charge hors hôpital doit être nuancée dans la mesure où cela pourrait masquer la réalité de l’expérience vécue par les malades. Loin d’être les solutions à tous les maux de l’hospitalisation classique, l’ambulatoire et la HAD prolongent au domicile les contraintes habituellement observées dans la chambre d’hôpital du patient. Ce faisant, il devient possible d’engager une réflexion autour des modalités à mettre en œuvre pour améliorer la qualité de vie des malades hors hôpital.

Defossez A., Ducournau P., 2013, « Patients receiving ambulatory care : a problematic autonomy situation », Health Sociology Review, vol.22, n°4, 400-410.Schweyer F.-X., 2003, « Crises et mutations de la médecine hospitalière », in Kervasdoué J. de), ed., La crise des professions de santé, Paris : Dunod, 233-280.

 

Crédit Image à la Une : CC Flickr Tobi Firestone
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