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Philippe Malrieu. Itinéraire en psychologie d’un enseignant-chercheur occitan

Philippe Malrieu est sans doute le plus occitan des grands psychologues français, ceux qui ont marqué fortement de leur empreinte la psychologie tant sur le plan scientifique qu’institutionnel. Sollicité à diverses reprises pour occuper un poste dans une université parisienne, il a toujours refusé au motif de son attachement profond à l’Occitanie.

Il vient d’ailleurs d’être honoré par l’Université Toulouse – Jean Jaurès (anciennement Université Toulouse 2 — Le Mirail) au sein de laquelle il a effectué l’essentiel de sa carrière. En effet, cette université toulousaine a attribué son nom au bâtiment hébergeant l’UFR de Psychologie ainsi qu’à l’amphithéâtre qu’il abrite.

Mais qui est donc cet homme, cet enseignant-chercheur, ce militant et ce résistant impliqué dans les réseaux clandestins de la Creuse, né à Carcassonne en 1912 et décédé à Toulouse en 2005, à l’âge de 93 ans ? Et quelle est sa contribution à la construction et au développement de sa discipline, la psychologie ?

  • Baubion-Broye A., Dupuy R., Prêteur Y., eds., 2013, Penser la socialisation en psychologie. Actualité de l’œuvre de Philippe Malrieu, Ramonville Saint-Agne : Erès.

Un homme et un chercheur engagé

Tandis que son père, instituteur de l’École publique, est mobilisé sur le front de la guerre de 1914-1918, sa mère, une femme qu’il qualifie lui-même d’aimante, courageuse, attentive, veille à son éducation. Ses études à Carcassonne sont brillantes et lui valent plusieurs récompenses. Au lycée Louis-le-Grand de Paris, il prépare le concours d’entrée à l’École normale supérieure (ENS), réussi en 1931. Son inclination pour la philosophie gagne en ferveur au sein de cet établissement. Sur les conseils de son professeur Jean Cavaillès (philosophe, mathématicien et résistant fusillé par les nazis en avril 1944), il s’intéresse à la phénoménologie de Husserl, ainsi qu’à Heidegger. De ce dernier, il suit même des cours à l’Université de Fribourg… qu’il déserte quand il découvre que le philosophe allemand expose ouvertement, devant son public étudiant, ses affinités avec les contenus et le rituel de l’hitlérisme. D’abord membre des Jeunesses socialistes, il adhère au Parti communiste peu avant la Seconde Guerre mondiale.

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Après son agrégation, en 1938, Philippe Malrieu enseigne la philosophie, successivement aux lycées de Colmar (1938-1940) et de Guéret (1940-1947), puis de Montpellier (1947-1951). Dans la cadre de la philosophie (la psychologie n’est pas encore une discipline académique autonome), et avec des ouvertures vers d’autres disciplines, sa culture psychologique s’affirme et s’approfondit. Sa pensée entre en résonance étroite avec les travaux d’Henri Wallon (1879-1962), psychologue et médecin, professeur au Collège de France, auteur de travaux majeurs sur l’évolution de l’enfant. Il s’intéresse également aux recherches d’Ignace Meyerson (1888-1983), le fondateur de la psychologie historique qui occupe alors une place importante dans l’enseignement et la recherche en psychologie et avec lequel il fera bientôt un « bout de chemin » à Toulouse.

Car Meyerson qui enseigne d’abord à Paris, à l’École pratique des hautes études (EPHE) dont il est aussi le directeur-adjoint, est chassé de l’enseignement supérieur lorsque les lois raciales (les « lois scélérates ») s’appliquent aux juifs. Il se réfugie rapidement à Toulouse où il entre dans la Résistance… et où il crée en 1941 la Société toulousaine de psychologie à la Faculté de lettres de Toulouse. Malrieu fréquente les séminaires interdisciplinaires de cette société savante qui réunissent des chercheurs français réputés (historiens, sociologues, linguistes, théologiens, médecins, juristes et psychologues).

Et quand Meyerson, réintégré dans ses fonctions d’universitaire à la Faculté des lettres de Toulouse en 1945, quitte son poste en 1951 pour rejoindre à Paris la 6e section de l’EPHE (où il crée en 1952 le Centre de psychologie comparative), il est nommé chargé d’enseignement en psychologie à la faculté toulousaine. Il y devient professeur en 1955. Dès lors, pleinement reconnu par la communauté universitaire, il contribue fortement à structurer et à développer l’enseignement et la recherche en psychologie.

Il crée l’Institut de Psychologie qu’il dirigera. Avec l’aide de ses collègues, il met en place de nouveaux diplômes en psychopédagogie, psychologie pathologique, psychologie du travail… Il bâtit aussi une équipe, qui constitue en 1967 l’ossature d’un premier laboratoire associé au CNRS (ERA 130). Il deviendra plus tard le laboratoire « Personnalisation et changements sociaux » (LA CNRS n°259). Cette structure, pérenne s’il en est, existe encore aujourd’hui sous une autre forme, et sous l’intitulé « Psychologie de la socialisation — Développement et travail ». Jusqu’à la fin de sa vie, il restera fidèle à ses amis du laboratoire, sa « seconde famille » comme il le répétait lui-même volontiers.

Des travaux de référence en psychologie et en éducation

L’œuvre qu’en une cinquantaine d’années Philippe Malrieu a édifiée est vaste. Elle est multiple, tant par ses thèmes, que par ses publications scientifiques (livres, articles, communications), ses cours, ses conférences…

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Ses premières recherches sont rattachées à ses deux thèses d’État soutenues en1950. Elles s’intéressent à la vie affective, aux émotions, à la construction de la personnalité de l’enfant, aux rapports entre langage et intelligence ; mais également à l’origine des attitudes temporelles, c’est-à-dire à la manière dont l’enfant « domestique la durée », et par ses activités se situe, peu à peu, dans le temps. Des recherches postérieures font l’objet d’ouvrages, selon nous, majeurs. Et par exemple, celui qui examine les fonctions de l’imaginaire dans les fictions enfantines, les rêves, les mythes et l’art.

Un des axes principaux et constants de ses travaux concerne les liens entre les processus de socialisation et de personnalisation tout au long de la vie. Le chapitre dense, co-écrit avec son épouse Suzanne, publié dans le Traité de psychologie de l’enfant (1970) nous instruit clairement sur la conception originale de la socialisation et du développement individuel qu’il a défendue dans les controverses scientifiques auxquelles il a pris part. En quelques citations puisées dans ses recherches nous indiquerons infra des points saillants de cette conception. C’est que Philippe Malrieu, à l’instar d’Henri Wallon et aussi de Jean Piaget (1896-1980), cherche à relier le psychologique et le social dans le cours complexe du développement de l’enfant. Il réfute vigoureusement les conceptions héritées de traditions philosophiques qui définissent les conduites par des « fonctions-facultés » séparées les unes des autres et considérées isolément (la perception, la motricité, les émotions, la mémoire, l’intelligence, etc.), alors que la genèse de ces conduites suppose des rapports entre elles, des étayages mutuels et des oppositions.

Il insiste régulièrement dans ses travaux sur la nécessité de reconnaître que « toute conduite humaine s’effectue en fonction des réactions de l’entourage humain, s’inscrit dans des processus de communication, eux-mêmes en interconstruction avec des normes sociales ». Plus précisément, il part de la constatation que « les individus agissent dans une pluralité de formations sociales (groupes, institutions). Chacune de ces formations vise à les adapter à ses exigences au travers de processus de conditionnement, d’imitation, d’identification, de contrainte, d’imposition idéologique (…) Mais il existe entre les formations sociales une disparité qui divise les acteurs entre eux et au fond d’eux-mêmes, et les oblige à chercher la maîtrise de ces discordances. La socialisation ne peut se concevoir en dehors d’un effort pour concilier dans le temps de vie (sur des périodes plus ou moins longues) l’ensemble des activités proposées à l’individu par ses multiples groupes d’appartenance » (Dynamiques sociales et changements personnels, 1989).

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De la sorte, on peut comprendre que si la socialisation est plurielle, elle est aussi source de conflits ou de tensions : par exemple, au niveau de l’enfant entre les normes et les valeurs de l’éducation familiale et celles de l’éducation particulière du milieu scolaire, ou entre les attitudes et les attentes des parents à l’égard de l’enfant. Dès la naissance, chacun est confronté à ces conflits et tensions. Leur impact et leur signification pour l’individu, les moyens ou les stratégies qu’il tente de s’approprier et de mettre en œuvre pour les dépasser sont des moments importants de la personnalisation. Par ce terme, Malrieu désigne en fait le versant subjectif de la socialisation : ce par quoi est constituée et s’affirme la singularité de l’individu au cours de sa propre histoire, impliqué à la fois dans le réseau de ses relations aux autres (partenaires, alliés, adversaires, etc.) et dans un monde social structuré par des groupes et des institutions (famille, école, milieux de travail, de culture, de loisir, etc.).

C’est l’une des originalités de la pensée de Malrieu que d’avoir explicité le rôle des conflits dans la socialisation des conduites de l’enfance jusqu’à la maturité. En ce sens, il n’est pas éloigné du psychanalyste Daniel Lagache (1903-1972), aujourd’hui injustement oublié, et de son approche clinique des phénomènes psychiques. En effet, pour ce dernier, « la vie est une succession de conflits, d’essais et d’erreurs, de désadaptations et de réadaptations » (L’unité de la psychologie, 1949). Dans un autre ouvrage, avec l’appui d’arguments en faveur de la psychologie et de la méthode cliniques, Lagache souligne : « Il n’est pas anormal d’avoir peur, d’avoir mal. Ce qui caractérise la maladie c’est la chronicité des conflits ». Ceux-ci sont, ainsi que leur résolution, des objets centraux de la psychologie.

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Au-delà, Malrieu a élaboré un modèle d’analyse qui unit étroitement psychologie du développement individuel et psychologie sociale. Certains auteurs, tel Frédéric Fruteau de Laclos, bons connaisseurs de son œuvre, ont même parlé de « psychologie sociale génétique » (Fruteau de Laclos, 2012, La psychologie des philosophes de Bergson à Vernant, Paris : PUF). On l’a suggéré, la personnalisation s’effectue en réponse aux épreuves individuelles et sociales que le sujet est mis en demeure d’affronter et qui sont souvent pour lui, sources d’angoisse, de division et d’aliénation. Aliéné est l’individu dont le développement psychologique subit des blocages dus, notamment, à des contradictions au sein des institutions et entre ces dernières.

Philippe Malrieu a partagé avec Meyerson la conception d’une psychologie qui s’attache à l’étude de « ce qui est spécifiquement humain en l’Homme ». Il a ainsi montré que les rapports évolutifs des individus avec autrui, dans leurs milieux et leurs parcours d’existence sont étroitement couplés avec des rapports aux œuvres. Selon ces deux auteurs, les œuvres sont les techniques et les outils, les sciences, les arts, les religions, les langages, etc. Elles sont les faits, les constructions des hommes. Imaginées, créées et transformées par eux, elles sont transmises à leurs pairs et aux générations ultérieures.

Par l’intermédiaire des œuvres et par les pratiques associées à leur usage, la socialisation se situe conjointement dans des histoires singulières et dans « l’histoire longue » chère à l’historien Fernand Braudel. Le dernier livre de Philipe Malrieu publié en 2003 constitue une synthèse étoffée de ses réflexions théoriques et méthodologiques sur les processus de personnalisation, un versant de la socialisation. Il les identifie en s’appuyant sur des récits de vie, des autobiographies de personnes d’univers très divers (travail, « malgré soi » sur le front en 1914-1918, militantisme politique, création littéraire, dires d’un criminel de guerre nazi, etc.).

Les autobiographies, à ses yeux, peuvent permettre d’atteindre « les causes et les raisons que les gens ont d’être ce qu’ils sont » comme l’écrit Pierre Bourdieu dans son adresse au lecteur, au tout début de La misère du monde (1993). Celles que Malrieu a utilisées amènent à découvrir « les interrogations majeures sur ces raisons d’être sur deux plans dont il faut saisir les interactions : celui de la recherche par le sujet de ses buts de vie, multiples et concurrents ; celui de sa réflexion sur le cours de l’histoire dans lequel il perçoit l’inscription de sa vie », et cherche à lui donner sens.

Depuis 2014, plus de 100 publications de Philippe Malrieu sont mises en ligne sur la plateforme Hal-SHS, collection POPS, sous le titre Philippe Malrieu : ses écrits en psychologie. Entre 2014 et décembre 2017, 69 000 téléchargements ont été comptabilisés, en provenance de 123 pays (France : 28 500, États-Unis : 13 600, Chine : 3 500, etc.).

Bibliographie sélective

  • Malrieu P., 2003, La construction du sens dans les dires autobiographiques, Toulouse :  Eres, Coll. Poche-Société.
  • Malrieu P., 1998, « Chapitre VII. La recherche des ‘vraies valeurs’ », in Barbier J.-M., Galatanu O., dir., Action, affects et transformation de soi, Paris : Presses Universitaires de France, 149-172.
  • Malrieu P., Baubion-Broye A., Hajjar V., 1991, « Le rôle des œuvres dans la socialisation de l’enfant et de l’adolescent », in La socialisation de l’enfance à l’adolescence, Paris : Presses Universitaires de France, Coll. Psychologie d’aujourd’hui, 163-192.
  • Malrieu P., dir., 1989, Dynamiques sociales et changements personnels, Paris : CNRS Éditions.
  • Malrieu P., 1987, Le projet personnel et l’innovation sociale, Paris : CNRS Éditions.
  • Malrieu P., Malrieu S., Widlöcher D., 1973,« La formation de la personnalité», in Gratiot-Alphandéry H., Zazzo R., dir., Traité de psychologie de l’enfant, vol.5, Paris : Presses Universitaires de France.
  • Malrieu P., Malrieu S., 1973, « La socialisation », in Gratiot-Alphandéry H., Zazzo R., dir., Traité de psychologie de l’enfant, vol.5, Paris : Presses Universitaires de France.
  • Malrieu P., 1956, La vie affective de l’enfant, Paris : Éditions du Scarabée.
  • Malrieu P., 1953, Les origines de la conscience du temps. Les attitudes temporelles de l’enfant, Paris : Presses Universitaires de France.
  • Malrieu P., 1952, « Les émotions et la personnalité de l’enfant », in Études de psychologie et de philosophie, XII, Paris : Librairie philosophique.

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Les pauvres, acteurs discrets de la mondialisation

La mondialisation ne se résume pas au succès de multinationales et à la richesse d’une minorité de nantis. D’autres acteurs sont présents, mais ils restent discrets, souvent invisibles, dans des espaces souvent méconnus ou inattendus. 

Si la mondialisation crée des inégalités, la place qu’elle accorde aux pauvres est souvent expliquée de manière simpliste. Analysée par les uns comme un processus soit inéluctable, soit organisé par la main invisible du marché mondialisé, elle permettrait aux pauvres de se transformer peu à peu en une classe moyenne globale. Pour d’autres, les pauvres seraient avant tout les laissés pour compte de la mondialisation. Si l’on analyse de plus près ces populations définies comme « pauvres », on constate qu’elles sont bel et bien victimes de la mondialisation, en subissant celle-ci. Mais notre approche veille à compléter ce premier constat en essayant de comprendre comment les pauvres, eux aussi, participent, portent et réclament cette mondialisation.

Mais qui sont donc ces pauvres ? Si la pauvreté extrême (moins de 1,9 dollar US par jour et par personne en 2015) est en recul relatif à l’échelle mondiale, elle reste très présente (10% de la population mondiale). Avec un revenu à peine supérieur (2 à 10 dollars US par jour), la classe dite « moyenne », en fait très hétérogène, aspire à consacrer plus de moyens à la santé, à l’éducation et à l’acquisition de biens de consommation. Ainsi, ces populations pauvres, en raison de leur nombre, constituent une masse gigantesque de consommateurs. Leurs capacités d’achat sont certes très inégales, mais elles sont de plus en plus la cible de perspectives d’élargissement du marché. Vendre, c’est identifier, voire créer, un « marché des pauvres » de 4 milliards de consommateurs.

Si la mondialisation parle de classes sociales, elle parle aussi des espaces. Elle se redéfinit et se déploie spatialement, au point de gagner des espaces marginaux et peuplés d’habitants à faible revenu qui, en retour, la subissent, mais aussi la dynamisent et l’influencent. Elle bouscule les limites de la ville, notamment celles de la « ville globale » et de quelques grandes métropoles occidentalisées qui occupent une position centrale dans l’économie globale au détriment d’une multitude d’autres villes.

  • Choplin A., Pliez O., 2018, La mondialisation des pauvres. Loin de Wall Street et de Davos, Paris : La République des Idées/Seuil.

La Méditerranée et la mondialisation discrète

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Exemple historique d’espace mondialisé avec son économie de comptoir de type colonial, depuis l’Antiquité grecque, la Méditerranée renouvelle aujourd’hui des réseaux et des nœuds commerciaux multiples qui s’articulent sur d’autres horizons.

Il est en effet devenu banal de rencontrer des négociants algériens en Chine. Cependant, on relèvera que leurs aînés, les « porteurs de cabas », se lançaient dans les années 1980 dans des navettes entre les grandes cités portuaires de l’Europe du Sud (Marseille, Gênes, Barcelone…) et les villes maghrébines qui leur font face. Sur la rive nord de la Méditerranée, un dispositif d’approvisionnement d’abord régional, puis européen, s’est construit afin de répondre à la demande croissante du Sud en produits de consommation.

Dans les années 1990, avec la montée en puissance du transport par conteneurs, émergent de nouveaux opérateurs, de nouveaux lieux. En France, le comptoir marseillais perd son rôle central au profit d’Istanbul qui devient la principale source d’approvisionnement en Méditerranée. En Égypte, des chaînes d’approvisionnement via la Libye et Dubaï remontent jusqu’en Asie Orientale.

À Istanbul, on change d’échelle et de taille. Loin du quartier marseillais de Belsunce et des héritages du passé colonial, les Maghrébins y croisent des ressortissants de l’ex-URSS et du Moyen-Orient. Dans le Golfe arabo-persique, à Dubaï ou à Jeddah, les « petits mondes » d’Istanbul côtoient des asiatiques, notamment des Iraniens et des Indiens, mais aussi des Africains. Ici, le lien étroit entre Islam et commerce est visible et ouvre des horizons territoriaux peu perceptibles en Méditerranée occidentale. Ces phénomènes sont renforcés par les bouleversements géopolitiques induits par le délitement de l’URSS et les attentats du 11 septembre 2001 après lesquels les commerçants arabes disent avoir eu le sentiment de ne plus être les bienvenus aux Etats-Unis et en Europe.

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C’est dans ce contexte que la ville chinoise de Yiwu monte en puissance. Fondé sur le « modèle de Wenzhou » qui devint le modèle économique officiel de la Chine durant les années 1990, Yiwu se situe à 2 heures de train au sud de Shanghai dans la province côtière du Zhejiang. Depuis 1991, elle est le plus important marché de gros de la République Populaire de Chine (RPC) et depuis 2002, un an après l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le plus grand marché de gros du monde dans le secteur des « menus articles ».

Depuis une dizaine d’années, de nombreux observateurs célèbrent la renaissance des Routes de la Soie, une hypothèse évocatrice et séduisante, amplifiée par le lancement du méga-projet OBOR (One belt, One Road), lancé à l’automne 2013 par le Président chinois Xi Jinping. Il vise la mise en place de corridors maritimes et ferroviaires entre la Chine, l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Dans cette nouvelle étape, les Etats et les institutions internationales élaborent des stratégies économiques qui pourraient s’inscrire dans le sillon du capital économique et culturel construit par deux générations d’entrepreneurs-migrants. Mais il semble plutôt que les initiatives émanant du haut entravent, plus qu’elles n’aident, ce qui est déjà construit et qui fonctionne, souvent discrètement et aux marges de l’action des Etats et des grands groupes industriels mondiaux.

Les mondialisations africaines

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L’Afrique de l’Ouest a longtemps été perçue comme « en retard » dans l’intégration au monde global. C’est mal connaître l’histoire de l’Afrique, de l’esclavage à la colonisation. Aujourd’hui, la région apparaît comme un marché de commercialisation de produits consommés massivement par des millions de pauvres. L’intensité des échanges et les changements sont particulièrement visibles le long de l’axe routier d’Accra (Ghana) à Lagos (Nigeria) où, sur près de 500 kms, plus de 25 millions d’habitants vivent, circulent, consomment et construisent. Ce corridor urbain est appelé à devenir la plus grande concentration urbaine d’Afrique d’ici 50 ans.

Dans cette partie du monde, le ciment est le marqueur de l’urbanisation. Villes et campagnes en voie d’urbanisation se succèdent, couleur gris-ciment. Le ciment est omniprésent matériellement, mais aussi économiquement. Comme les cours de la bourse pour les grands de ce monde, le prix fluctuant du ciment est écrit quotidiennement sur les devantures des innombrables revendeurs. Ce prix atteste de la bonne santé de l’économie. Enfin, le ciment a une valeur symbolique. Synonyme d’ascension sociale, la réussite d’un individu se mesure au nombre de tonnes de ciment coulé.

Anticipant ces nouvelles frontières du capitalisme et du ciment, les grands groupes ont investi le marché ouest-africain. LafargeHolcim et Heidelberg prônent les bienfaits du ciment, industrie qui permettrait d’offrir des emplois, de produire des logements à bas coût et de sortir de la pauvreté. La Banque Mondiale encourage cette production locale, levier de développement. Les levées de boucliers contre les ouvertures de cimenteries sont rares, alors que l’on sait que l’industrie cimentière a un impact éminemment négatif sur le changement climatique (7% des émissions mondiales).

Mais dans cette course à la bétonisation de l’Afrique, les grandes compagnies européennes sont largement concurrencées par Aliko Dangote, 1ère fortune africaine, 100ème mondiale. Ce dernier a réussi à faire du Nigeria un pays excédentaire en ciment et par conséquent un pays exportateur. Ses camions chargés de ciment circulent du Nigeria jusqu’au Ghana en traversant Bénin et Togo. Depuis Tema, le port d’Accra au Ghana, le ciment est réexporté vers le Burkina Faso et le Mali, pays où il est plus cher. Aliko Dangote profite de la crise économique nigériane pour se redéployer dans la sous-région. Il joue pour cela sur les différentiels de prix, et il bénéficie des accords douaniers de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest – CEDEAO – et surtout du soutien politique de l’Etat nigérian.

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Il faut dire que dans ces pays, où la grande majorité des citadins n’ont pas accès aux crédits bancaires, l’achat de matériaux est une manière de thésauriser l’argent. Très souvent, une pancarte est brandie au milieu de la parcelle indiquant le nom du propriétaire et à son pied des sacs de ciment ou des briques, indices d’un futur chantier. Une fois la parcelle acquise, commence le chantier qui peut s’étaler sur plusieurs années en fonction des revenus plus ou moins réguliers du propriétaire. Car il ne s’agit pas simplement d’être propriétaire d’une parcelle mais bien de montrer, par la dureté de ce matériau et de la brique, que l’on est respectable. Acquérir des sacs de ciment et construire en béton permettrait de mettre fin à la précarité du bâti, et par extension à la précarité de la ville. Construire en dur symbolise le fait d’être moderne, d’exister et d’être légitime. En ce sens, le ciment matérialiserait le droit d’être en ville et d’y rester… Une première pierre vers un droit à la ville.

Sur et sous les autres mondialisations

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Ciment, jeans, pagnes, fripes… voilà bon nombre de produits qui circulent le long des routes. Et avec eux, les commerçants et acheteurs. Objets et individus relient des lieux dispersés sur toute la planète. Ce sont autant de localités désormais mondialisées qui forment des réseaux spatiaux remettant en cause les jeux d’échelles établies, le local et le global, autant que les niveaux intermédiaires des régions ou des Etats. Elles sont porteuses d’une mondialisation qui se construit dans les interstices de l’économie mondiale la plus visible.

Ainsi, si des lignes de partage disparaissent d’autres, ailleurs, apparaissent, révélant l’importance des ancrages et des disparités spatiales. Sans cesse, les cartes se redessinent. En outre, Internet a bel et bien transformé les modes de vivre, d’être et de consommer, et le commerce devient numérique, y compris pour les achats de gros, comme le prouve la montée en puissance de la plateforme Alibaba.com qui met en contact des grossistes et des acheteurs du monde entier.

Cette mondialisation ne saurait pour autant pas se réduire à des success stories. Les échecs, individuels ou collectifs, les réversibilités des routes, liées aux multiples entraves avec lesquelles les acteurs doivent composer, sont inhérents à ce quotidien. Mais les crises économiques constituent le terreau de nouvelles inventions, de bifurcations, de paris gagnants. Parce que la mondialisation touche des pauvres dans les confins les plus inattendus, on se rend compte qu’être pauvre aujourd’hui, c’est aussi être de plain-pied dans une mondialisation inventive, incarnée et vivante, en la subissant, mais aussi en rêvant, voyageant, « facebookant » ou « whatsappant », et finalement en consommant.

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Être frères. Luc et Christian Boltanski

La fratrie est une figure symbolique ancestrale. Le fratricide marque notamment le commencement des récits bibliques, tel un acte fondateur : Caïn tue Abel par dépit, Ésaü vend son droit d’aînesse contre un plat de lentilles et le rusé David tue d’un coup de fronde Goliath, son colosse de frère. De même, le meurtre du frère est une figure de la psychanalyse.

Mais à côté de la fascination pour le fratricide, le visage de l’amour fraternel, même s’il n’exclut pas jalousie et ressentiment, colères et bagarres, peut faire tout autant l’objet d’un questionnement. Si de fait on naît frère par la filiation parentale, on ne s’en réclame pas nécessairement et surtout on n’en acquiert pas forcément les attributs identitaires et affectifs.

Se donner pour objectif de suivre le parcours de deux frères était donc tentant, surtout lorsqu’il s’agit de deux personnalités — Luc et Christian Boltanski — dont la notoriété dans leur domaine respectif — la sociologie et l’art — est largement acquise.

  • Sauvageot A., 2018, Luc et Christian Boltanski, Fraternité, Éditions Bruxelles : La Lettre volée.

Une proximité à travers deux parcours

Luc, l’aîné, est sociologue. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ses travaux ont marqué un tournant décisif dans l’histoire de la discipline. Après avoir travaillé pendant près de vingt ans dans l’équipe de Pierre Bourdieu, il rompt avec la sociologie structuraliste à la suite de l’un de ses écrits majeurs, Les cadres. La formation d’un groupe social, 1992. Il se rend compte que les individus, loin d’être soumis aux déterminismes qui pèsent sur eux, développent une réflexivité critique dont ils usent pour dépasser les positions qui leur sont assignées.

Par la suite, la réalisation d’une œuvre monumentale, en collaboration avec Ève Chiaparello —Le nouvel esprit du capitalisme, 1999 –, qui se veut une dénonciation du néolibéralisme, en fait l’un des pionniers d’une sociologie pragmatique critique. Fort nombreux sont ses ouvrages ultérieurs, soucieux de redonner aux individus leur capacité de se livrer à la critique et de ce fait de performer le social lui-même. En s’intéressant tout autant à l’intimité des personnes — La condition fœtale, Une sociologie de l’avortement et de l’engendrement, 2004 — qu’à l’action des groupes, en se tenant au plus près de ce que disent et font les individus, il tente de contribuer au renouvèlement des pratiques de l’émancipation.

Entretien de Laure Adler s’entretient avec Luc Boltanski

Christian est artiste plasticien, professeur à l’École supérieure des beaux-arts de Paris. Ses œuvres ont marqué l’histoire de l’art contemporain. D’abord attaché à faire revivre les « souvenirs de son enfance » à travers de nombreux films et installations, il s’achemine ensuite, en privilégiant la photographie, vers des œuvres minimalistes très sombres — les Archives, 1987, Les Tombes, 1991, Menschlich, 1998 — à l’intérieur desquelles s’esquisse l’ombre de la Shoah.

L’installation Personnes dans le cadre de l’exposition Monumenta (nef du Grand Palais à Paris), est vécue comme un événement culturel qui suscite de nombreux débats. La vision de la vaste surface où sont étendus sur le sol des vêtements usagés est accompagnée par le grondement sourd de plusieurs centaines de battements de cœur de personnes différentes et du mouvement incessant du crochet d’une énorme grue rouge qui pioche au hasard dans une montagne de vêtements de dix mètres de haut pour les rejeter avec indifférence sur le même tas. L’œuvre est exemplaire de l’obsession de l’artiste : le passage entre « être » et « ne plus être », entre personnes et personne, entre chacun et tous.

CC Flickr Jean-Pierre Dalbéra

Cette présentation rapide du sociologue et du plasticien satisfait aux étiquettes d’usage, mais elle laisse dans l’ombre ce qui fait de chacun des créateurs singuliers. À côté de ses travaux scientifiques, Luc Boltanski écrit et publie recueils de poèmes, pièces de théâtre et opéra, ce qui le projette dans l’univers artistique. Et Christian Boltanski, même s’il prétend n’avoir guère étudié et ne jamais lire, s’interroge sur les énigmes du social, de l’Histoire et de l’existence, expose ses doutes et ses interrogations et à ce titre emprunte la démarche du philosophe.

Proches et différents, ces frères focalisent et monopolisent l’attention dans leur domaine respectif, tout en portant une famille moins visible et pourtant étonnante dont chaque membre — grands-parents, père, mère, frères, sœur, enfants et neveu — est la pièce d’un immense puzzle bigarré. Côté maternel, une famille provinciale, bourgeoise et catholique, engoncée dans ses principes et préjugés. Côté paternel, une famille juive immigrée d’Odessa, ralliée au catholicisme et à l’identité française. Les parents ont fait de ce métissage religieux et social leur culture assumée, ouverte, chaleureuse, solidaire. La mère est écrivain, entre fiction romanesque et réalité sociale drue, le père médecin à l’hôpital Laennec.

CC Pixabay 13smok

Sans être étanches, les parcours de Luc et Christian, se croisent sans cesse à travers leurs interrogations existentielles : l’individuel et le collectif, l’illusion et la réalité, la critique et la dérision, l’amour et la justice, l’absence et la mémoire, le religieux et la mort. Mais aussi avec le souci de la fraternité. Fraternité entre eux, fraternité avec tout un chacun, fraternité au-delà des frontières, un art et une pensée de la fraternité.

Cette proximité s’exprime dans leurs nombreuses collaborations. Les illustrations que Christian propose à Luc lors de la publication de l’un de ses recueils de poèmes — À l’instant, 2003 — en sont un exemple. Les fragments photographiques de « l’instant » sont à l’image ce que sont les mots du texte : des bribes de vécus singuliers qui célèbrent une commune humanité. Il en est de même pour la publication des Limbes (2006), ces poèmes que Luc consacre « aux voix innombrables » en attente d’être reconnues, auxquels Christian associe des photographies qui se perdent dans leur anonymat.

Héritage familial et constructions singulières

Le partage de cet humanisme toujours présent dans leurs travaux, le doivent-ils au fait d’être frères, d’avoir joué et dormi dans le même espace, d’avoir pris leurs repas ensemble jusque tard dans l’adolescence ? Est-ce l’intimité domestique, rendue nécessaire tant par la clandestinité d’une famille juive pendant l’Occupation que par le soutien apporté à une mère infirme, qui a nourri cette fratitude ? Le néologisme de fratitude est ici proposé pour inclure dans le concept de fratrie, qui désigne un état de fait, une attitude, une propension à vivre la fratrie en terme de fraternité choisie.

Parler de frères dont les itinéraires sont dissemblables, ne serait-ce qu’en raison de leur insertion dans des mondes contrastés, revenait à chercher un lot commun — leur famille — à même de comprendre leur proximité. La thèse qui a le plus longuement prévalu est celle de la reproduction sociale, mise en avant par Pierre Bourdieu à propos de la transmission, par lhabitus, d’un capital économique, social et culturel dont la famille est la principale médiatrice. La question ne peut pas ne pas être posée à propos de Luc et Christian dont on peut présupposer qu’ils sont les « héritiers » de la famille Boltanski, à la fois ouverte et soudée. Mais l’enjeu ici est plutôt de considérer dans leur parcours respectif ce que des situations, des rencontres, des liens, des divergences et des événements ont fait d’eux ce qu’ils sont devenus.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Même si elle suit souvent des chemins en partie tracés, la biographie est un enchaînement d’événements parmi lesquels les rencontres, les succès et les échecs, les problèmes de santé, les déplacements, etc. peuvent pour l’entourage paraître aléatoires, voire imprévisibles. Car un parcours de vie est ponctué d’événements successifs factuels ou affectifs, de moments ou de tournants décisifs. C’est ce qui fait d’une biographie un parcours singulier, tributaire des interactions entre situations externes et options personnelles, contraintes et choix, déterminisme et individualisme. Les données biographiques se partagent entre prévisibilité et imprévisibilité, réversibilité et irréversibilité, temps courts et temps longs qui affectent les trajets de chacun.

Le fait que Luc soit né au début de la guerre (1940) et Christian lors de la Libération, n’est pas anodin. L’un et l’autre ont vécu dans un climat familial différent : pour Luc un père qui disparaît brusquement, les privations et la peur chaque jour présente ; pour Christian, une famille réunie, mais dont les amis proches ne sont pas tous revenus. Que l’un ait poursuivi ses études alors que l’autre se soit arrêté après la classe de première, n’est pas non plus indifférent. De même la naissance de Christophe qui fait de Luc un jeune père de 21 ans ou la rencontre de Christian avec Annette Messager qui resserre entre eux leur insertion dans le monde artistique, introduisent une transformation décisive de leur réalité subjective et objective.

Chaque événement porte en lui sa part relative d’irréversibilité dont on ne peut apprécier l’ampleur qu’après. Chacun de ces événements, si nombreux dans le tumulte de la vie sociale constitue une bifurcation, génératrice de modifications soudaines, imprévues, durables dans situations personnelles et les perspectives de vie (Hélardot, 2010). Au gré de leurs convictions et de leurs affinités, Luc et Christian ont navigué à vue dans les contextes qu’ils ont traversés, portés par leurs émotions et leur subjectivité pour poursuivre leur construction personnelle et leur trajet identitaire. Ils ont fait de multiples choix (publications, partenaires, galeries, etc.), ils ont itinéré et divergé, se sont éloignés et rapprochés. Dans son cheminement créatif, la vie est une suite de divergences qui naissent d’engagements aventureux n’excluant pas les hasards du bricolage et des tâtonnements.

  • Hélardot V., 2010, « Vouloir ce qui arrive ? Les bifurcations biographiques entre logiques structurelles et choix individuels », in Bessin M., Bidart C., Grossetti M., Bifurcations, Paris : La Découverte, 160-167.

Si la postérité ne fera probablement pas des frères Boltanski une figure très médiatisée, leur relation fraternelle attire l’attention, suscite la curiosité, force l’admiration. L’intimité qu’ils ont partagée rue de Grenelle, dormant côte à côte dans leur sac de couchage durant tant d’années, pourrait expliquer la force du lien qui les unit, comme elle aurait pu, tout au contraire, engendrer la revendication d’un « chacun pour soi ».

Ce que disent les poèmes de Luc, ce que laissent entendre les entretiens et les récits de Christian, ce dont témoigne avec humour et tendresse le livre de Christophe Boltanski(lequel ? La cache ?), attestent de la vigueur des sentiments que partageaient les membres de la clique Boltanski, si soudés entre eux que l’auteur de La cache parle de « peuplade ».

CC Mondes Sociaux

  • Boltanski C., La cache, 2015, Paris : Éditions Stock.

Est-ce l’intimité domestique, rendue nécessaire, tant par la clandestinité d’une famille juive pendant l’Occupation que par le soutien apporté à une mère infirme, qui a nourri cette fratitude ? Est-ce celle-ci qui a permis au clan de survivre dans l’harmonie affective ? De même est-ce la force du lien familial qui suscite chez eux une telle appétence pour la fraternité, non pas seulement le sentiment de solidarité dont témoigne leur « faire-ensemble », mais une fraternité toujours reconduite et active pour l’autre, l’étranger, le discriminé ?

Héritage familial ou construction collective d’un groupe que les aspirations des uns et des autres ont soudé ? L’héritage ne saurait être occulté, mais peut ne pas être pensé en termes de décalcomanie, ou de reproduction telle que l’a théorisée Bourdieu précisément parce que l’habitus qu’il a placé au cœur de son système a toutes les apparences d’une clé qui ouvre toutes les portes, un passe-partout en somme.

Crédits image à la Une : CC Pixabay Geralt et crédits image d’entrée : CC Pixabay Clker-Free-Vector-Images

Le point Orwell

 

 

Connaissez-vous le point Orwell ? La loi générale qui le définit s’énonce comme suit :

« Plus une discussion sur la langue dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant la novlangue ou George Orwell s’approche de 1 ».

 

 

 

Mais… d’où vient-il, ce point Orwell ?

 

 

Fabrication maison ! Un détournement hasardeux du point Godwin – quoique pas si inédit puisqu’existent déjà les points sarko, troll, rageux, playskool, hipster… ainsi que le note Marie-Anne Paveau dans son billet Le mot de trop 2. Hitler.1

La « vraie » loi, la loi de Godwin, est la suivante :

Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. (Traduction de l’anglais, prise dans l’article de Wikipédia)

Nous ne nous attarderons pas sur la loi de Godwin, nous contentant de renvoyer au billet cité plus haut, ainsi qu’à l’article de Wikipédia, qui tous deux soulignent la double acception du point associé à cette loi : le mot point, dans point Godwin, a à la fois un sens spatial (qu’on retrouve métaphoriquement dans la « ligne rouge » de Marie-Anne Paveau ou le « point de non-retour » deWikipédia), et un sens évaluatif (celui que l’on retrouve dans « bon point » / « mauvais point »). En l’occurrence, un point Godwin, c’est toujours un mauvais point : donner un point Godwin à quelqu’un qui a atteint le point Godwin, c’est toujours le disqualifier comme interlocuteur valable.

Notre idée de « point Orwell » vient de l’observation selon laquelle Orwell est invoqué très souvent (à tort et à travers, aurait-on parfois envie de dire), dès lors qu’il est question de la moindre modification introduite sur la langue (on l’a déjà mentionné à propos de l’écriture inclusive – cf. Le corbeau et la corbelle).

Pourquoi George Orwell ? Parce que la (ou le) novlangue (langue officielle d’Océania, pays fictif dans l’univers dystopique du roman 1984, paru en langue anglaise en 1949)2. Et l’objectif de la novlangue, c’est de façonner la langue au service d’un projet totalitaire. Le principe fondamental est celui d’une suppression des nuances de la langue, qui passe en particulier par une simplification de la grammaire et la destruction de mots. Sur ce dernier point, les propos de Syme (personnage du roman officiant au Service des recherches au Ministère de la Vérité), sont souvent cités :

Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète quand le langage sera parfait. (George Orwell, 1984, Éditions Gallimard)

La novlangue se caractérise également par le développement d’euphémismes, dont le plus connu est sans doute le joycamp (« camp-joie ») qui dans 1984 désigne un camp de travail forcé. On mentionnera encore cette réflexion plus générale de George Orwell sur l’euphémisme dans le langage politique :

Le langage politique doit […] principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la « pacification ». Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un « transfert de population » ou une « rectification de frontière ». Des gens sont emprisonnés sans jugement pendant des années, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps de bucherons de l’Arctique pour y mourir du scorbut : cela s’appelle l’ »élimination des éléments suspects ». Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. (Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais (1944-1949), Éditions Ivrea)

La notion de novlangue, et son application à diverses initiatives de modification de la langue, ont fait l’objet de nombreuses analyses politiques, économiques, sociologiques, historiques, philosophiques, littéraires…, dans lesquelles on n’entrera pas3. Le terme de novlangue, cependant, est largement sorti du cercle savant : chacun a une idée de ce qu’il recouvre, même sans avoir lu 1984. Dans l’actualité récente, l’usage en a encore été, à plusieurs belles occasions, redynamisé. Parmi ces occasions, on mentionnera notamment la présidence de Donald Trump aux États-Unis, voire, plus modestement, quelques aspects de la présidence macronienne.

      (vous pouvez ouvrir les fenêtres !)    

Moins légitimes selon nous sont les très fréquents appels à Orwell pour s’insurger contre, en vrac, l’écriture inclusive, la réforme de l’orthographe, le langage SMS, la suppression des mots mademoiselle (dans les formulaires administratifs) ou race (dans la Constitution)… « Selon nous », disons-nous, puisqu’évidemment chacun trouvera légitime, ou non, le recours à Orwell, en fonction de sa propre sensibilité, de sa propre vision idéologique : car la novlangue, c’est toujours l’autre. La linguiste Alice Krieg-Planque a finement analysé ce phénomène dans un article de 2012 (références en fin du billet), où elle met en évidence la façon dont le terme de « novlangue » est utilisé, dans le débat public français contemporain, pour critiquer le « discours autre ».  On se contentera ici de mentionner ce qu’elle considère comme « la caractéristique la plus remarquable » de la novlangue :

La caractéristique la plus remarquable de « novlangue » est que celle-ci renvoie à des pratiques langagières supposer particulariser un certain type de locuteur. Bien entendu, les clivages partisans ne manquent pas d’être reconduits (des locuteurs de droite accusant des locuteurs de gauche de parler la « novlangue », et réciproquement). (Krieg-Planque 2012, p. 79)4

Cette façon de disqualifier le discours de l’autre par référence à la novlangue – parler de novlangue, c’est sonner la fin de la discussion, aussi virtuelle soit-elle – a inspiré le lien que nous faisons avec le point Godwin. Notre point Orwell reste certes impressionniste : il ne s’appuie sur aucune loi scientifiquement, quantitativement étayée, et n’a évidemment pas le caractère de systématicité attaché au point Godwin. ¨Pour argumenter cependant en faveur de ce que la « loi » qui nous guide n’est pas non plus dépourvue de tout caractère systématique, nous proposons de l’illustrer par un petit jeu de damier « Ferme des animaux ».

La règle du jeu est simple : derrière chaque image (à cliquer) se cache un extrait de texte où la dénonciation de quelque modification/évolution langagière s’accompagne d’un appel à Orwell et/ou à la novlangue5. Chaque animal a sa thématique : écriture inclusive, suppression de mots, langage sms6 ou réforme de l’orthographe7.

Une précision encore avant de commencer : dans l’élaboration du damier, nous nous sommes imposé comme contrainte d’écarter les livres et médias traditionnels, pour ne considérer que les blogs, forums, commentaires sur des sites internet, éventuellement tribunes de journaux en ligne, où il s’agit explicitement de prises de position subjectives et souvent interactives8.


 

Chacun de son côté, chacun à son tour, croit redécouvrir Orwell…

 

 

Krieg-Planque, A. (2012), « La “novlangue”: une langue imaginaire au service de la critique du “discours autre” », in Sonia Branca-Rosoff et al. (éds), L’hétérogène à l’œuvre dans la langue et les discours. Hommage à Jacqueline Authier-Revuz, Limoges, Editions Lambert-Lucas, pp. 69-83. Disponible sur Academia.edu

Krieg-Planque, A. (2014), « Des discours pour condamner un usage dévoyé du langage : une analyse des discours autour du prix “Orwell Novlang” des Big Brother Awards », Congrès Mondial de Linguistique Française – CMLF 2014, SHS Web of Conferences 8.

 

  1. Nous empruntons également au billet de Marie-Anne Paveau la représentation du « Godwin point » – détournée ci-dessus en « Orwell point ». La représentation originale est l’oeuvre de l’artiste SeBoun, qui en autorise gracieusement l’usage à tous, sur son site Deviant Art.
  2. De façon usuelle, on parle de la novlangue ; mais dans la version française du roman, l’anglais Newspeak est traduit par le novlangue – c’est cette forme au masculin qu’utilisent préférentiellement les puristes
  3. On se contentera de mentionner deux émissions récentes de France Culture, consacrées respectivement, en janvier 2017, à La novlangue, de George Orwell à Donald Trump, et en juillet 2017, à La novlangue, instrument de destruction intellectuelle.
  4. Dans un autre article de 2014, Alice Krieg-Planque mentionne l’existence, allant dans ce même sens de dénonciation de pratiques langagières jugées dévoyées, du prix « Orwell Novlang » – prix parodique attribué par un collectif militant, plus largement organisateur des « Big Brother Awards ». Pour une étude approfondie des discours tenus « autour » de ce prix, nous renvoyons à cet article (dont les références sont également données en fin du billet).(prix parodique attribué par un collectif militant, plus largement organisateur des « Big Brother Awards »). Pour une présentation de ce prix, et une étude approfondie des discours tenus « autour » de son attribution, nous renvoyons à l’article d’Alice Krieg Planque (dont les références sont également données en fin du billet).
  5. Pour des modifications qui (selon nous…) méritent fort peu cet appel.
  6. À propos du langage sms, on notera que les écarts introduits par rapport à la norme linguistique ne résultent d’aucune décision concertée, venant « d’en haut » (de quelque hauteur que ce soit) – ce qui pourtant, d’après un internaute, au lieu d’amoindrir le rapport à Orwell, le dramatise encore…
  7. Les lecteurs/joueurs attentifs remarqueront que des recoupements peuvent s’opérer entre les thématiques : il y a parfois un cochon dans la poule ou un mouton dans le chat…
  8. Cette contrainte vaut en partie pour (nous) donner l’illusion de suivre les pas de Godwin, dont le travail portait originellement sur les discussions en ligne dans les forums virtuels du réseau Usenet ; elle nous sert également à mettre en évidence que le recours systématique à Orwell excède de loin le cercle des écrivains, essayistes et journalistes.

Le point Orwell

 

 

Connaissez-vous le point Orwell ? La loi générale qui le définit s’énonce comme suit :

« Plus une discussion sur la langue dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant la novlangue ou George Orwell s’approche de 1 ».

 

 

 

Mais… d’où vient-il, ce point Orwell ?

 

 

Fabrication maison ! Un détournement hasardeux du point Godwin – quoique pas si inédit puisqu’existent déjà les points sarko, troll, rageux, playskool, hipster… ainsi que le note Marie-Anne Paveau dans son billet Le mot de trop 2. Hitler.1

La « vraie » loi, la loi de Godwin, est la suivante :

Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. (Traduction de l’anglais, prise dans l’article de Wikipédia)

Nous ne nous attarderons pas sur la loi de Godwin, nous contentant de renvoyer au billet cité plus haut, ainsi qu’à l’article de Wikipédia, qui tous deux soulignent la double acception du point associé à cette loi : le mot point, dans point Godwin, a à la fois un sens spatial (qu’on retrouve métaphoriquement dans la « ligne rouge » de Marie-Anne Paveau ou le « point de non-retour » deWikipédia), et un sens évaluatif (celui que l’on retrouve dans « bon point » / « mauvais point »). En l’occurrence, un point Godwin, c’est toujours un mauvais point : donner un point Godwin à quelqu’un qui a atteint le point Godwin, c’est toujours le disqualifier comme interlocuteur valable.

Notre idée de « point Orwell » vient de l’observation selon laquelle Orwell est invoqué très souvent (à tort et à travers, aurait-on parfois envie de dire), dès lors qu’il est question de la moindre modification introduite sur la langue (on l’a déjà mentionné à propos de l’écriture inclusive – cf. Le corbeau et la corbelle).

Pourquoi George Orwell ? Parce que la (ou le) novlangue (langue officielle d’Océania, pays fictif dans l’univers dystopique du roman 1984, paru en langue anglaise en 1949)2. Et l’objectif de la novlangue, c’est de façonner la langue au service d’un projet totalitaire. Le principe fondamental est celui d’une suppression des nuances de la langue, qui passe en particulier par une simplification de la grammaire et la destruction de mots. Sur ce dernier point, les propos de Syme (personnage du roman officiant au Service des recherches au Ministère de la Vérité), sont souvent cités :

Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète quand le langage sera parfait. (George Orwell, 1984, Éditions Gallimard)

La novlangue se caractérise également par le développement d’euphémismes, dont le plus connu est sans doute le joycamp (« camp-joie ») qui dans 1984 désigne un camp de travail forcé. On mentionnera encore cette réflexion plus générale de George Orwell sur l’euphémisme dans le langage politique :

Le langage politique doit […] principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la « pacification ». Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un « transfert de population » ou une « rectification de frontière ». Des gens sont emprisonnés sans jugement pendant des années, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps de bucherons de l’Arctique pour y mourir du scorbut : cela s’appelle l’ »élimination des éléments suspects ». Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. (Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais (1944-1949), Éditions Ivrea)

La notion de novlangue, et son application à diverses initiatives de modification de la langue, ont fait l’objet de nombreuses analyses politiques, économiques, sociologiques, historiques, philosophiques, littéraires…, dans lesquelles on n’entrera pas3. Le terme de novlangue, cependant, est largement sorti du cercle savant : chacun a une idée de ce qu’il recouvre, même sans avoir lu 1984. Dans l’actualité récente, l’usage en a encore été, à plusieurs belles occasions, redynamisé. Parmi ces occasions, on mentionnera notamment la présidence de Donald Trump aux États-Unis, voire, plus modestement, quelques aspects de la présidence macronienne.

      (vous pouvez ouvrir les fenêtres !)    

Moins légitimes selon nous sont les très fréquents appels à Orwell pour s’insurger contre, en vrac, l’écriture inclusive, la réforme de l’orthographe, le langage SMS, la suppression des mots mademoiselle (dans les formulaires administratifs) ou race (dans la Constitution)… « Selon nous », disons-nous, puisqu’évidemment chacun trouvera légitime, ou non, le recours à Orwell, en fonction de sa propre sensibilité, de sa propre vision idéologique : car la novlangue, c’est toujours l’autre. La linguiste Alice Krieg-Planque a finement analysé ce phénomène dans un article de 2012 (références en fin du billet), où elle met en évidence la façon dont le terme de « novlangue » est utilisé, dans le débat public français contemporain, pour critiquer le « discours autre ».  On se contentera ici de mentionner ce qu’elle considère comme « la caractéristique la plus remarquable » de la novlangue :

La caractéristique la plus remarquable de « novlangue » est que celle-ci renvoie à des pratiques langagières supposer particulariser un certain type de locuteur. Bien entendu, les clivages partisans ne manquent pas d’être reconduits (des locuteurs de droite accusant des locuteurs de gauche de parler la « novlangue », et réciproquement). (Krieg-Planque 2012, p. 79)4

Cette façon de disqualifier le discours de l’autre par référence à la novlangue – parler de novlangue, c’est sonner la fin de la discussion, aussi virtuelle soit-elle – a inspiré le lien que nous faisons avec le point Godwin. Notre point Orwell reste certes impressionniste : il ne s’appuie sur aucune loi scientifiquement, quantitativement étayée, et n’a évidemment pas le caractère de systématicité attaché au point Godwin. ¨Pour argumenter cependant en faveur de ce que la « loi » qui nous guide n’est pas non plus dépourvue de tout caractère systématique, nous proposons de l’illustrer par un petit jeu de damier « Ferme des animaux ».

La règle du jeu est simple : derrière chaque image (à cliquer) se cache un extrait de texte où la dénonciation de quelque modification/évolution langagière s’accompagne d’un appel à Orwell et/ou à la novlangue5. Chaque animal a sa thématique : écriture inclusive, suppression de mots, langage sms6 ou réforme de l’orthographe7.

Une précision encore avant de commencer : dans l’élaboration du damier, nous nous sommes imposé comme contrainte d’écarter les livres et médias traditionnels, pour ne considérer que les blogs, forums, commentaires sur des sites internet, éventuellement tribunes de journaux en ligne, où il s’agit explicitement de prises de position subjectives et souvent interactives8.


 

Je n’arrive pas à caser (et pas si courant dans notre damier) : ce qui est drôle, c’est que chacun de son côté pense penser à Orwell tout seul

 

 

Krieg-Planque, A. (2012), « La “novlangue”: une langue imaginaire au service de la critique du “discours autre” », in Sonia Branca-Rosoff et al. (éds), L’hétérogène à l’œuvre dans la langue et les discours. Hommage à Jacqueline Authier-Revuz, Limoges, Editions Lambert-Lucas, pp. 69-83. Lien ?

Krieg-Planque, A. (2014), « Des discours pour condamner un usage dévoyé du langage : une analyse des discours autour du prix “Orwell Novlang” des Big Brother Awards », Congrès Mondial de Linguistique Française – CMLF 2014, SHS Web of Conferences 8.

 

 

 

 

  1. Nous empruntons également au billet de Marie-Anne Paveau la représentation du « Godwin point » – détournée ci-dessus en « Orwell point ». La représentation originale est l’oeuvre de l’artiste SeBoun, qui en autorise gracieusement l’usage à tous, sur son site Deviant Art.
  2. De façon usuelle, on parle de la novlangue ; mais dans la version française du roman, l’anglais Newspeak est traduit par le novlangue – c’est cette forme au masculin qu’utilisent préférentiellement les puristes
  3. On se contentera de mentionner deux émissions récentes de France Culture, consacrées respectivement, en janvier 2017, à La novlangue, de George Orwell à Donald Trump, et en juillet 2017, à La novlangue, instrument de destruction intellectuelle.
  4. Dans un autre article de 2014, Alice Krieg-Planque mentionne l’existence, allant dans ce même sens de dénonciation de pratiques langagières jugées dévoyées, du prix « Orwell Novlang » – prix parodique attribué par un collectif militant, plus largement organisateur des « Big Brother Awards ». Pour une étude approfondie des discours tenus « autour » de ce prix, nous renvoyons à cet article (dont les références sont également données en fin du billet).(prix parodique attribué par un collectif militant, plus largement organisateur des « Big Brother Awards »). Pour une présentation de ce prix, et une étude approfondie des discours tenus « autour » de son attribution, nous renvoyons à l’article d’Alice Krieg Planque (dont les références sont également données en fin du billet).
  5. Pour des modifications qui (selon nous…) méritent fort peu cet appel.
  6. À propos du langage sms, on notera que les écarts introduits par rapport à la norme linguistique ne résultent d’aucune décision concertée, venant « d’en haut » (de quelque hauteur que ce soit) – ce qui pourtant, d’après un internaute, au lieu d’amoindrir le rapport à Orwell, le dramatise encore…
  7. Les lecteurs/joueurs attentifs remarqueront que des recoupements peuvent s’opérer entre les thématiques : il y a parfois un cochon dans la poule ou un mouton dans le chat…
  8. Cette contrainte vaut en partie pour (nous) donner l’illusion de suivre les pas de Godwin, dont le travail portait originellement sur les discussions en ligne dans les forums virtuels du réseau Usenet ; elle nous sert également à mettre en évidence que le recours systématique à Orwell excède de loin le cercle des écrivains, essayistes et journalistes.

L’avenir d’Israël. Peuple juif, État juif et démocratie

On se souvient de l’exceptionnel succès éditorial du livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, publié en 2008. Dans cet ouvrage, l’historien israélien analyse la théorie sioniste de l’exil et du retour comme une construction idéologique. Il heurte ainsi frontalement les principes constitutifs du sionisme. Dix plus tard, c’est un autre historien israélien, Zeev Sternhell qui, dans un article du quotidien Le Monde (18/02/2018), met l’accent sur le danger que la société israélienne puisse devenir un régime d’apartheid.

Et, de fait, la politique de colonisation, poursuivie depuis plus de cinquante années, en accentue le risque. Il est certainement encore possible d’assurer la pérennité d’Israël, à condition toutefois d’opérer une profonde révision, à l’aune de l’impératif démocratique, de ses fondements et, tout particulièrement, du rôle joué par les notions de peuple juif et d’État juif.

La notion de peuple et son application aux Juifs

Dérivée du grec ethnos, la notion revêt un sens variable selon les époques et les lieux. Tandis qu’en Allemagne, dans les pays slaves et dans l’Europe du nord, l’accent est mis, dès le début du XXe siècle, sur le sentiment d’appartenance à une communauté, en France le critère déterminant de l’ethnie est la communauté linguistique. À l’idée que chaque ethnie est une entité discrète dotée d’une culture, d’une langue, d’une psychologie spécifique, s’oppose une conception, née dans les années 1960, qui considère qu’une ethnie n’existe que dans la confrontation aux autres ethnies. Elle est ainsi une sorte de « signifiant flottant » : rien en soi, sinon ce qu’en font les uns ou les autres.

Pour ce qui est de l’application de la notion à l’existence juive, il convient de rappeler les propos, passés assez inaperçus, du sociologue Raymond Aron dans ses Mémoires (1983) : « Que signifie le “peuple juif” ? Existe-t-il ? Peut-on parler du peuple juif comme on parle du peuple français ? Ou comme on parle du peuple basque ? La seule réponse valable me paraît celle-ci : si l’on parle du “peuple juif”, on emploie la notion de peuple en un sens qui ne vaut que dans ce seul cas » (502-503). Et il poursuivait : « L’histoire a-t-elle fait des communautés juives – ainsi a-t-on pris l’habitude de les nommer – un peuple et un seul ? […] Le plus souvent, à travers le temps, les diverses communautés juives entretinrent des relations, par crainte de persécutions toujours menaçantes, pour ne pas oublier leur foi singulière. Mais ces communautés ne possédaient aucun des traits qui font d’ordinaire un peuple : ni une terre, ni une langue, ni une organisation politique » (ibid.). D’où sa conclusion : « Tout ce que je n’hésite pas à soutenir, au risque de soulever des protestations passionnées, c’est que, si peuple juif il y a, il n’existe pas d’autre peuple du même type que lui » (ibid.).

CC Pixabay Geralt

Cette exceptionnalité est d’ailleurs retenue par plusieurs chercheurs. Ainsi, le sociologue Bruno Karsenti écrit (2012) : « Les juifs sont un peuple sans qu’un État ne valide ou ne sanctionne leur prétention à l’être. […] Une étrangeté à la politique telle que nous la comprenons s’est manifestée depuis que les juifs ont perdu leur souveraineté politique sur leur territoire, un peuple s’est configuré que l’acception politique du mot peuple n’a pas jugé bon de retenir ».

Le débat sur le concept de peuple appliqué aux juifs peut donc recevoir un traitement objectiviste (qu’est-ce qui fait l’unité de ce supposé peuple ?), ou un traitement subjectiviste (l’accent est mis sur la conscience d’appartenance). Or, de ce dernier point de vue, force est de constater que l’auto-désignation en tant que peuple est extrêmement répandue chez les Juifs. Un peuple est alors un ensemble d’individus doués d’un imaginaire partagé et d’une émotionnalité commune reposant l’un et l’autre sur un même corpus mythique fait d’histoire, de légendes et de poésies. L’objectiviste répond : comment en observant les modes de vie et les valeurs des ultra-orthodoxes et ceux des juifs athées, va-t-on trouver cette émotionnalité et cet imaginaire communs ? En réalité, selon les circonstances, la conscience d’appartenance s’exprime avec plus ou moins de force. Dans les temps de persécution, cette conscience constitue les Juifs en peuple. Dans les temps où les périls sont faibles, les objectivistes sont, me semble-t-il, mieux entendus.

CC Wikimedia Commons Woodennature

Le problème d’aujourd’hui est sans doute que l’intensité des périls est diversement appréciée. Pour beaucoup, Israël est toujours menacé de destruction. Ceci explique que la mise en question la pertinence de la désignation par le concept de peuple est souvent vécue comme l’expression d’une négation, celle du droit à l’existence indépendante de cet État, négation qui légitimerait les pires extrémismes : détruire ce qui n’existe pas ne saurait constituer un crime, pas même une violence. Mais n’oublions pas non plus qu’à l’inverse l’affirmation d’une spécificité juive a surtout été le fait des antisémites.

Ce concept n’a donc d’importance que politique : en l’appliquant à la collectivité juive, il devient possible de légitimer par l’Histoire la création d’un État juif, tandis que sur la seule base de la communauté de foi cette légitimité s’effondre, une confession religieuse n’étant pas un critère admissible pour justifier l’organisation d’une collectivité en État.

  • Karsenti B., 2012, Moïse et l’idée de peuple. La vérité historique selon Freud, Paris : Éditions du Cerf.
  • Aron R., 1983, Mémoires. 50 ans de réflexion politique, Paris, Julliard.

Refonder le droit à l’existence d’Israël

L’existence d’un État juif permet de « désamorcer une assignation », car elle offre au Juif diasporique un lieu dans le monde où des Juifs peuvent vivre sans que leur spécification comme juifs n’affecte leur qualité d’individus. L’existence de l’État fait bien figure de solution pour la diaspora. Selon Bruno Karsenti (2017), « elle offre à certains individus la possibilité nouvelle de se penser libres comme individus, au lieu même où les vicissitudes de l’histoire les ont jetés, et sans qu’ils aient à quitter ce lieu pour l’être vraiment. Elle leur offre, en corollaire d’une ressource physique toujours disponible – l’abri lors des nuits tourmentées, l’asile de nuit – une ressource mentale permanente ».

Il existe désormais un lieu dans le monde où des Juifs peuvent vivre sans que leur spécification comme Juifs n’affecte leur qualité d’individus. Changement radical que nul ne peut ignorer. D’autant que ce changement affecte également la vie des États. Non que l’antisémitisme soit voué à disparaître. Mais il voit sa cible structurellement en mesure de lui échapper. Ainsi, outre le gain majeur de l’abri possible, existe celui, non mineur, de n’être plus sensible de la même manière au jugement antisémite.

CC Wikimedia Commons, Arthur Balfour, British Academy

Cependant, cette justification soulève une série d’interrogations. Dans la mesure où le droit à l’existence d’Israël ne résulte d’aucune légitimité préalable de quelque nature que ce soit (ni la Bible, ni l’histoire ancienne, ni la Shoah, ni la Déclaration Balfour de 1917, ni le Plan de partage de la Palestine de 1947), seule une transformation de fond en comble de sa définition, de son caractère et de ses pratiques est susceptible de lui fournir une légitimité a posteriori.

Il est courant de subordonner la survie d’Israël à la perpétuation de sa nature juive. Une communauté nationale, dit-on, ne peut faire fi des valeurs et du passé supposés la constituer. Cette thèse communautariennne se pare des vertus de l’évidence : on ne pourrait fonder le vivre ensemble que sur la proximité identitaire (malgré les très nombreuses façons d’être juif, en Israël comme en diaspora). J’entends défendre ici une autre position : la légitimité nationale, tout particulièrement là où est contesté le simple droit à l’existence, peut et doit être justifiée autrement.

Mais dira-t-on si le sionisme n’est plus la source de légitimité d’Israël, comment ce pays pourra-t-il justifier son existence aux yeux du monde ? La réponse n’est certes pas aisée et elle ne le serait pour aucun État confronté à la question de son droit moral à se perpétuer malgré les guerres plus ou moins justes qu’il a conduites. Une esquisse de solution peut être recherchée dans une conception civique de l’appartenance nationale.

Il est parfaitement concevable qu’un citoyen se sente affecté positivement ou négativement par les actes politiques formels accomplis au nom de sa communauté. Songeons au cas d’un orchestre, cité par le philosophe américain John Rawls : c’est la performance réussie de l’orchestre comme tout qui permet à chaque musicien d’éprouver de la fierté, indépendamment de la qualité de la prestation individuelle. Dès lors, dans cette perspective, les citoyens peuvent considérer que vivre au sein d’une communauté injuste diminue la valeur de leur propre vie. Chacun aurait ainsi intérêt personnel à promouvoir la justice. Il me semble que ce sentiment est très largement partagé parmi les opposants israéliens à la politique de colonisation, politique qui, outre les souffrances qu’elle inflige, ruine le sentiment d’appartenir à une communauté juste.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Dans une société démocratique pluraliste, l’appartenance nationale ne saurait être réservée aux seuls membres de la culture majoritaire. Elle doit être proposée à tous ceux qui font le choix de la citoyenneté, indépendamment de leurs origines. Ce nationalisme civique est de nature à concilier préservation de l’« ethos national » et attention à la diversité des composantes de la société politique israélienne. Cela impliquerait le courage de renoncer à la Loi du retour qui, en posant une affinité élective avec une catégorie d’hommes, constitue une entorse aux principes démocratiques. Cette renonciation, de surcroît, pourrait faciliter celle au droit systématique au retour des réfugiés palestiniens. Ainsi d’État juif, Israël deviendrait l’État de ses citoyens juifs et arabes, bref l’État des Israéliens. Il contribuerait alors, en se fondant sur la réciprocité de l’hospitalité, à alimenter le doute, proprement cosmopolitique, sur l’ancrage naturel de la distinction entre « nous » et « eux », et donc sur la qualité essentielle des frontières.

  • Policar A., 2018, Comment peut-on être cosmopolite, Lormont : Le Bord de l’eau, à paraître septembre 2018.

Il va sans dire que ceci ne signifie nullement qu’Israël doive cesser d’être un éventuel refuge pour les Juifs persécutés. Une communauté juste ne peut rester insensible à la persécution, et l’histoire et l’identité israéliennes se sont largement construites dans l’attention au désarroi des Juifs de la diaspora. Devenir une « société décente », selon la belle expression d’Avishai Margalit, inspirée de l’écrivain Georges Orwell, exige désormais une semblable attention aux souffrances des Palestiniens.

  • Karsenti B., 2017, La question juive des modernes. Philosophie de l’émancipation, Paris : PUF.

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Le terroir est-il soluble dans le vin bio ?

Issu de cépages et de pratiques viticoles et œnologiques d’une diversité étonnante, le vin est devenu un produit de consommation de première importance au niveau mondial. Le film Gaillac : Faire du bio, faire du terroir ? qui donne largement la parole aux viticulteurs, apporte un éclairage particulier sur un terroir viticole du Sud-ouest de la France qui, comme d’autres, s’est « mis au bio », du moins pour partie.

Situé à 50 km au Nord-est de Toulouse, Gaillac (Tarn) s’inscrit parmi les vignobles du Sud-ouest français. Il illustre les orientations prises par nombre de ces vignobles à partir des années 1970 : le renforcement de la discipline collective (interprofessions), la préservation de spécificités dans la conduite de la vigne et la vinification, l’amélioration des chais et le retour à de plus fortes proportions de cépages locaux, quelquefois oubliés. Ces pratiques ont assuré le développement d’une viticulture dite « de qualité ». Celle-ci, formalisée par la démarche Appellation d’origine contrôlée (AOC), est unanimement exprimée en termes de vins de terroir, malgré (ou grâce à) la polysémie de ce mot.

Mais à Gaillac comme ailleurs, le modèle AOC est mis en question et de nouvelles voies sont explorées. Bien entendu, elles sont très influencées par les nouvelles tendances de consommation, entre autres l’engouement pour le bio et plus largement les produits naturels.

Ainsi, le cas de Gaillac est particulièrement illustratif d’un essor rapide du bio participant à un repositionnement de l’ensemble du vignoble. La viticulture bio peut-elle se passer du terroir et d’un modèle AOC qui s’essouffle ? Ou bien constitue-t-elle un moyen de reformuler le terroir et d’actualiser l’AOC, en phase avec les nouvelles attentes des consommateurs ? L’analyse d’entretiens semi-directifs auprès de producteurs bio conduit à identifier trois groupes, portant autant de pôles de redéfinition du terroir, tour à tour recentré sur l’écosystème local, offert à la créativité ou réactivé dans le prolongement de l’AOC.

  • Cornot D., Pouzenc M., Strehaiano P., dir., 2016, Les arts et les métiers de la vigne et du vin : révolution des savoirs et des savoir-faire, Toulouse : Presses Universitaires du Midi, coll. In Vino Varietas Libris.
  • Pouzenc M., Vincq J-L., 2013, « Faire du bio ! Faire du terroir ? Le terroir viticole de Gaillac au risque de l’agriculture biologique », Sud-ouest Européen, n°36, 149-160.

Fiche technique

Date de réalisation : Février 2014

Catégorie : Film-recherche (Documentaire)

Durée : 55’

Auteurs : Jean-Louis Vincq, Michaël Pouzenc et Jean Jimenez

Réalisation et montage : Jean Jimenez

Images : Jean Jimenez

Producteur : SCPAM / DTICE – Université de Toulouse II-Le Mirail

Éditeur : Université Virtuelle Environnement et Développement durable

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Quand études et autonomie riment avec vulnérabilité

Réussir ses études est un des principaux défis auxquels sont confrontés les étudiants. Les réussir tout en gérant des situations de précarité plus ou moins importantes, dans un parcours de marche progressive vers l’autonomie, en est un autre dont on parle beaucoup moins alors qu’elles affectent désormais un nombre important de jeunes.

En voie d’autonomisation, les jeunes étudiants sont prédisposés « naturellement » à la vulnérabilité avec ses formes multiples. Certains sont affectés sur le court terme, d’autres sur le long terme. La précarité se révèle notamment par un renoncement aux soins et/ou aux sorties, un report des repas, etc. avec des conséquences prévisibles sur les parcours de formation. Parfois la vulnérabilité est telle qu’elle conduit à l’expérience de la sans-domiciliation.

  • Les termes « jeunes » et « étudiants » ont ici valeur de féminin et de masculin.

Mais s’ils se heurtent à des situations qui les fragilisent et les rendent vulnérables, les étudiants ne restent jamais véritablement passifs et ils sollicitent régulièrement les ressources associatives, familiales et celles de l’emploi. Ils essaient d’établir de manière plus ou moins construite des stratégies combinant coûts, avantages, risques. À cela s’ajoutent des éléments plus personnels dans la transition vers l’âge adulte, la volonté de partir du foyer parental, la mise en couple ou la parentalité.

Cette pluralité des situations et des publics est analysée dans l’ouvrage Études, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l’Université en croisant des données locales inédites (universités de Dijon, Montpellier, Rennes, Strasbourg, Toulouse et Tours) et des résultats nationaux. Cet ouvrage permet ainsi de mieux comprendre les différents éléments qui jalonnent à l’Université la vie, sinon des jeunes, du moins de nombre d’entre eux.

  • Landrier S., Cordazzo P., Guégnard C., dir, 2016, Études, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l’Université, Paris : INJEP/La
  • Documentation française.Cordazzo P., Sembel N., 2016, « Un « désordre » dans la catégorisation :le déclassement statutaire atypique de diplômés du supérieur sans domicile », Économie et Statistiques, n°488-489, 69-85.

Des facteurs plus défavorables que d’autres

Si l’origine sociale joue fortement sur la probabilité d’accéder aux études supérieures et de s’engager dans des cursus longs, d’autres facteurs peuvent amplifier ou réduire ces inégalités. Ainsi, différents travaux ont montré que les vulnérabilités économiques sont exacerbées pour les étudiants étrangers. Mais le dire de cette manière c’est oublier l’hétérogénéité de cette population entre les étudiants étrangers résidants (ayant fait leurs études secondaires en France), les étudiants étrangers en mobilité financés (ceux qui ont une bourse de mobilité, souvent issus de catégories sociales aisées) et ceux venus faire des études supérieures en France sans financement, souvent originaires des pays du Sud.

Effectivement, les difficultés sont accrues pour ces derniers : souvent plus âgés, ils disposent d’un faible soutien de leur famille aux ressources modestes et ils doivent jongler entre les horaires d’un travail salarié et l’emploi du temps des cours. Or, le tempo des rythmes universitaires influe fortement sur la réussite, plus favorable aux étudiants qui ont un emploi du temps régulier avec une pause méridienne sans coupure importante dans la semaine entre les cours. De surcroît, une autre population est particulièrement exposée à l’organisation de l’emploi du temps : les mères étudiantes qui doivent composer avec les disponibilités de garde et tous les autres impératifs propres à l’éducation d’un enfant en bas-âge.

CC Pixabay Test1948

D’autres inégalités se traduisent aussi entre territoires, le lieu d’études influençant les parcours possibles. C’est le cas de la filière Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) de l’Université de Bourgogne, pour laquelle un effet de site apparaît au-delà d’une vie d’étudiant scandée par un travail personnel régulier, qui se double par un investissement sportif (entraînement, encadrement d’une équipe) et se triple par un emploi salarié, constituant ainsi une configuration plus ou moins propice au passage en deuxième année.

La proximité est un atout maître des petites universités ou campus délocalisés, liée à une logique d’encadrement et d’échanges avec les enseignants qui facilite la transition du lycée à l’université. Sans oublier, l’occupation d’une activité salariée qui ne garantit pas une égalité des chances face au temps consacré aux études.

En effet, c’est dans ce type de situation que l’on rencontre plus fréquemment des étudiants âgés, en recherche d’autonomie financière, bénéficiant moins souvent des aides familiales ou publiques, avec un emploi qui leur permet d’assurer un minimum pour vivre, mais aussi de développer une expérience professionnelle.

Le cas des étudiants sans domiciliation

Parfois les vulnérabilités économiques des étudiants peuvent conduire à des situations de pauvreté avérées. Lors de différents entretiens menés auprès des étudiants, certains faisaient état de périodes de sans domiciliation plus ou moins importantes.

Ces éléments qualitatifs ont été confirmés à partir d’une enquête nationale et d’une enquête locale. En effet, l’analyse des données de l’enquête sur les sans-domicile SD2012 et plus particulièrement sur ceux ayant fait des études supérieures, menée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et l’Institut national d’études démographiques (INED) a permis de montrer que 14 % des personnes sans domicile ont fait des études supérieures et que 15 % d’entre elles – et le tiers des non-diplômés – ont connu une période de sans-domiciliation pendant leurs études supérieures.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Il est impossible, pour cette population, de ne pas faire le lien entre l’abandon des études supérieures et l’impact de la sans-domiciliation. Une étude menée en 2017 à l’Université de Strasbourg a permis d’appréhender ces situations. Ainsi, 5 % des étudiants interrogés ont déclaré avoir connu une expérience de sans-domiciliation depuis le début de l’année, et parfois la rue. Les étudiants étrangers venant des pays du Sud et les étudiants français issus des catégories sociales défavorisées sont surreprésentés dans ces situations.

Deux types de profil, deux grandes trajectoires

Deux grands groupes se distinguent : d’un côté, les étudiants jeunes, en semi-décohabitation qui gèrent au mieux les situations de précarité par le renoncement aux soins, à l’alimentation, aux sorties et donc à la sociabilité, etc. De l’autre, les plus âgés, qui ne vivent plus avec leurs parents et qui jonglent entre études et travail, assurant eux-mêmes l’essentiel de leurs revenus d’existence.

Mais pour tous les étudiants vulnérables économiquement, un choix est opéré entre deux grands types de trajectoire : soit des études longues assorties de conditions de vie difficiles et a priori une meilleure insertion professionnelle ; soit des études plus courtes, au risque d’une insertion socio-professionnelle associée à des conditions de travail moins favorables.

Un discours de responsabilisation malgré les difficultés économiques

Devant ces difficultés souvent importantes, les étudiants tiennent principalement un discours de responsabilisation. Ils ne mettent pas en avant les explications externes à leurs difficultés et privilégient des attributions causales internes : manque d’organisation, manque de méthodes ou de motivation. Face à cette forme de résilience des étudiants en situation de grande précarité, on peut s’interroger sur l’ambition et les moyens des politiques publiques d’accompagnement à la réussite et à l’autonomie. Et plus particulièrement sur la manière dont est prise en compte l’hétérogénéité des situations et donc, la réduction des inégalités sociales.

À l’heure où fleurissent les projets de réforme qui s’arrêtent aux portes de l’Université, cet ouvrage met en lumière les galères des étudiants au regard des modes de vie et d’études et de leurs influences sur leurs parcours. Une meilleure connaissance des mondes étudiants et des déterminants de la réussite interpelle à plusieurs titres le fonctionnement d’un système universitaire démocratique et démocratisé.

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Shanghai: A Chinese Vision of the Universal

The Universal Exposition Shanghai 2010: Better City, Better Life was a key moment in China’s urbanisation. An ethnographic study of this great ritual founding China’s modernity uncovered the ways in which urban crowds are managed as well as the country’s strategic positioning in a globalised world.   

As an anthropologist of religion and having lived in Shanghai from 2006 to 2009, here I want to focus on the use of traditional conceptions and practices of urban planning in building this Asian megacity, which also involved trying to position the city as a world centre.

Elevated expressways: A ritual approach to infrastructure

Visitors to Shanghai are often impressed by some 80 km of elevated expressways (gaojia lu) that criss-cross the metropolis. This large infrastructure was built in the 1990s to direct the circulation of Shanghai crowds for work, rather than to try to assemble them in revolutionary masses as was done during the Maoist period. Beyond their technological and economic symbolism of modernity, it is interesting to note that this infrastructure reproduces the two thousand-year-old ritual structure of imperial territorialisation: two north-south and east-west axes connecting the four cardinal points and forming eccentric circles extending towards the margins (see map).

This centre-periphery logic, one of the characteristic traits of imperial forms of territorial design, summons into modern Shanghai the ancient Chinese concept of Sinicization of “everything under the sky” (meaning the Empire as universal). This meant the transformation of lands that were considered “savage” and populated with “barbarians” into a domesticated territory equipped with technologies, literate knowledge, and the urban bureaucracy of the dominant Han ethnic group.

At the centre of the elevated expressways, there is a gigantic motorway interchange adjoining the People’s Square, a large paved public garden with the town hall, opera, and museum. There, a majestic pillar about thirty metres high supports the interchange. What is the meaning of the bas-reliefs of golden dragons entwined around it? Dragons are divinities of the ground and the water cycle, which in ancient times were tamed by the colonisers of South China to integrate them into the geographical and ritual space of the Empire, in particular by chaining them to pillars.

One would have thought that, with the development of science, this symbolism linked with traditional geomancy (the “art of water and wind” or feng shui) would have been relegated to medieval superstition or New Age followers searching for positive vibrations. Nevertheless, city dwellers of Shanghai today refer to this traditional knowledge of city planning when talking about the construction of the “dragon pillar,” the central axis of the elevated expressway.

  • Kaltenmark, M., 1948, « Le dompteur des flots », Han Hiue III, Centre d’études sinologiques de Pékin.

Live in or make use of a territory?

The current urban legend says that, in spite of the financial and technological means employed, the construction workers were not able to pierce the stone (the dragon’s bones) until the intervention of a feng shui Buddhist master who “chased away the dragons” from the city centre. A few years later he died, just as he had announced he would during his ritual action, which was transgressive to say the least.

What ritualist could do without the services of the divinity associated with his ritual? In fact, this act of ‘exorcism’ differs greatly from the logic of ‘inhabiting’ within feng shui’s ritual practices: feng shui usually involves fostering negotiation and reconciliation between various natural and social forces, which form a link to the particular topography and social worlds (nature and culture are not separate in this context).

CC Pxhere

The idea that dragons could be exorcised places us at the inverse of imperial logic, or at least top-down logic, and instead imposes an ad hoc space onto a local context to turn it into a pool of economic resources (lands to be used, workers to be put to work). Yet this idea also underlines the ritual function of the expressways, which is to actualise the dogmatic and abstract principle of “economic mobility” in the megacity. As a corollary to the destruction of the old quarters, which have been converted into luxury houses, shops, and office buildings, the centripetal tidal wave of concrete pillars enables people to be relocated in the suburbs, both those expelled from the centre or from rural areas and secondary cities attracted to the megalopolis.

The ritual spatiality of the expressway corresponds well to the purification of the centre for economic and political elites, and to the rejection toward the periphery and into oblivion those elements which, although indispensable to life in the megacity, are considered “impure.” In this way, through this urban rumour we can hear how building the elevated expressways crystallized the ambivalent feelings of Shanghai’s people through traditional referents. This was the social and psychological price to pay in order to mourn the passing of the old order and being rooted in local spaces and social worlds, when faced with a violent desire to make Shanghai a model of global modernity.

The China Pavilion: Centring the world around Shanghai

Was choosing Shanghai, a cosmopolitan city and large business centre of Asia, to showcase the Chinese construction of the ‘universal,’ not revenge against Western colonialism? For the time when international trade at Shanghai (see map) was the main hub of the opium trade? The “Crown of the East,” as the China pavilion was called during the Universal Exhibition (later reconverted into an international art museum), invites us to think not only of the symbolic displacement of the seat of Chinese power from Beijing towards Shanghai, but even more so the ambition of Chinese elites to recentre the world around this megacity.

CC Wikimedia Commons Lucia Wang

The architecture of this prestigious building, studied by Aurélie Névot, reveals the staging of a very Chinese vision of “universal harmony.” The pavilion, taking the form of a seal affixed on the world, was painted with the colour “China Red,” with imperial and communist variants. This encourages us to consider the persistence of bureaucratic and totalitarian intentions in today’s “market socialism.” Fifty-six cantilevered ledges supporting its roof are even more explicit: this figure corresponds to the number of ethnic-nationalities categorised according to Stalinist criteria during the Maoist collectivization process in the 1950s. This was a matter of inscribing in the Constitution as well as in the urban landscape the “multi-ethnic state” that is China today. This was done with the aim of maintaining influence over old neighbouring kingdoms who had to pay a tribute and who made up the margins of the Empire. An ethnicity policy was therefore essential for China to maintain a colonial empire that she had constituted “with neighbours” (like Russia) in contrast with the “overseas” colonialism of Western nation-states.

For the last twenty years, the Party-State has assiduously applied itself to controlling networks through tourist and cultural imaginaries. It suffices to have visited the Universal Exposition or the myriad of great patrimonial temples and tourist sites that run through China’s territory to be convinced. Hypermodernity and a “many-thousand-year-old culture” combine to construct political legitimacy through leisure, and to spread international influence through a certain soft power (for example, Chinese medicine, feng shui, tai chi, Confucius institutes, or new spiritualities). In these areas, the phantasmagorical can have the most concrete consequences. Taking into account China’s powerful weight in the international arena should not be limited to examining economic and political data, but should include the ways in which Chinese cultural otherness participates in globalization. It is with this purpose in mind that we have studied the Chinese production of space, which proposes ways of living in a territory through conciliation, as well as taming it and exploiting it as a resource.

Crédits image à la Une : CC Free Photos and Images Li Yang et crédits image d’entrée : CC Wikimedia Commons Ipipipourax

Mai 68 dans la BD

En 2018, la France célèbre les 50 ans de mai-juin 68. Ce mouvement de contestation sociale, politique et culturelle a marqué fortement l’histoire contemporaine et l’imaginaire collectif, au point que certains n’hésitent pas à le qualifier de « mythe ». En tout état de cause, il ne laisse personne indifférent. Il constitue un héritage que chacun, à des degrés divers, s’approprie ou rejette.

Matthew Screech, maître de conférences à la Manchester Metropolitan University, a analysé l’évolution de cette mythologie nationale dans un média particulier, la bande dessinée. Le 9e art se présente en effet comme un support idéal pour explorer toutes les potentialités narratives, mais aussi fantastiques, d’un événement historique qui a tant marqué les esprits.

Dans son article « The Myth of May 1968 in bandes dessinées », publié en 2017 dans la revue Belphégor, il retrace chronologiquement l’évolution des représentations de Mai 68, des symboles et des modèles qui lui sont associés. Il explique d’abord où la légende trouve ses sources, principalement dans la mouvance des magazines fondés dans les années 1960, tels Hara-Kiri, donnant naissance à une génération d’auteurs de BD. Les décennies suivantes contribuent à bâtir une mythologie de l’événement, de plus en plus réappropriée sur un ton fantastique. Enfin, viennent les années 2000-2010, période de remise en cause de cette mythologie, avec un regard plus distancié mais où les éléments fantastiques sont toujours présents.

Nous vous proposons de découvrir, avec cet article, l’évolution de cette mythologie que les bédéistes développent, renforcent ou au contraire critiquent et prennent avec recul.

 

Fiche technique

  • Texte/voix/montage : Manon Bril
  • Musique : OOTAM

Crédits image à la Une : CC Flickr Yann Caradec et crédits image d’entrée : CC Flickr IISG

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