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Compter les fonctionnaires ou réduire les services publics ?

« La France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts » : de sketchs en tweets, et blogs journalistiques, le succès de cette petite phrase attribuée à Clémenceau témoigne de la persistance d’une vision de la fonction publique réduite à un coût pour le contribuable. De là, probablement, la surenchère de certaines promesses électorales, et le soutien que les politiques de réduction du nombre des fonctionnaires semblent obtenir dans « l’opinion publique ».

Début mars 2018, comme plusieurs autres avant lui, un sondage réalisé pour Libération faisait ainsi apparaître que 45 % des personnes interrogées considéraient que « de manière générale il y a trop de fonctionnaires » en France, tandis que 54 % seraient favorables à la réforme de leur statut via « rémunération au mérite, recours aux contractuels et plan de départs volontaires ».

Résumons : en France, les fonctionnaires sont non seulement trop nombreux, mais il sont de surcroît payés à ne rien faire grâce à un statut surprotecteur. Ce que ce type de sondage ne nous dit pas, c’est si le panel de 1 010 personnes interrogées a répondu en sachant que le nombre des agents de l’État a diminué de près de 10 % entre 2005 et 2015. En outre, il ne sait probablement pas non plus que la grande majorité des embauches dans la fonction publique se fait désormais hors statut. Enfin, il fait peu de doute qu’au moment de répondre, il ignore que le pouvoir d’achat des agents de la fonction publique a diminué de plus de 9 % entre 2000 et 2017.

Haro sur le nombre des fonctionnaires !

Républicains, anti-républicains, libéraux ou socialistes, de la Révolution française jusqu’à nos jours, tous ont dénoncé le « nombre des fonctionnaires ». Un tel unanimisme invite toutefois à la prudence : est-ce vraiment un nombre qui est dénoncé ? L’analyse des argumentaires mobilisés depuis le XIXe siècle permet de constater que, même si l’on ne sait pas toujours combien il y en a… les fonctionnaires sont toujours trop nombreux ! Pourquoi ? Parce que les républicains craignent qu’ils soient restés fidèles à la monarchie, tandis qu’ils sont eux-mêmes accusés de peupler les allées des ministères de leurs propres « créatures ». De même, quand Vichy dénonce les « parasites » recrutés par le Front populaire, les communistes, sous la IVe République, entendent épurer les serviteurs zélés de l’État français.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

De fait, le nombre des agents publics, fonctionnaires ou non, n’a cessé de croître depuis le milieu du XIXe siècle. Sont-ils vraiment trop ? Cette interrogation est finalement moins technique ou budgétaire que politique. D’autant plus que les statistiques disponibles pour les années 1850-1950, en dépit de leurs lacunes et de leurs biais, permettent d’observer que l’augmentation des effectifs de l’État est d’abord le fruit d’un élargissement du périmètre des services publics.

Avec la Troisième République et la la construction progressive d’une conception solidariste des services publics, les secteurs de l’instruction publique et des postes et télégraphes ont connu un développement considérable. Or, si les effectifs relevant de ces domaines d’interventions ont continué a augmenter au fil des décennies, ce n’est pas du fait d’un inclination naturelle des bureaucrates à se multiplier. Cet accroissement est d’abord la conséquence de la prise en charge progressive de nouveaux besoins par l’État. Dans ces deux secteurs, cela renvoie ainsi à la création de l’enseignement secondaire puis technique et au développement des télécommunications.

Les deux guerres mondiales ont elle aussi joué un rôle fondamental. Elles ont contribué à l’aboutissement de velléités d’interventions plus anciennes, qu’il s’agisse de la création du ministère de la Santé après la Grande Guerre ou de celle du ministère de la Production industrielle sous le régime de Vichy (qui est aussi à l’origine de la création d’une police nationale).

Ainsi, si le nombre des fonctionnaire a beaucoup augmenté au XXe siècle, c’est avant tout parce que, collectivement, les contemporain ont progressivement décidé qu’il revenait à l’État de prendre en charge ce qui a alors été identifié comme des « besoins ».

Peut-on (massivement) réduire les effectifs ?

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C’est certainement la raison pour laquelle, à périmètre constant des services publics, toutes les promesses de réduction massives sont vouées à l’échec. Si l’on observe les politiques menées depuis plus de trente ans dans les pays capitalistes occidentaux, on ne peut prendre les ambitions du gouvernement Philippe qu’avec beaucoup de circonspection. Trois exemples en témoignent.

D’abord, au Royaume-Uni, les mesures appliquées par Margaret Thatcher et John Major dans les années 1980 et 1990 pour réduire les effectifs de la fonction publique ont, certes, abouti à une réduction de plus de 20 % du nombre des agents du civil service et à une forte limitation de leur rémunération. Or, trente ans plus tard, il est clairement établi que ces politiques n’ont pas amélioré l’efficience des services publics : non seulement la masse salariale du civil service a augmenté, mais de surcroît, la satisfaction des usagers a diminué.

Ensuite, dans le Québec années 1990, le gouvernement qui a expérimenté la stratégie du plan de « départs volontaires » aurait certainement beaucoup à nous apprendre. Ce plan négocié avec les syndicats a rencontré un tel succès que les services s’en sont trouvés totalement désorganisés, obligeant le gouvernement à compenser plus de 80 % des départs par de nouvelles embauches. Le coût de l’opération, considérable, a finalement été supérieur aux économies réalisées.

Enfin, la politique du non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux par les gouvernement Fillon n’a pas abouti aux résultats escomptés en dépit de sa brutalité et des politiques néomanagériales qui l’ont accompagnée. Non seulement les économies ne furent pas à la hauteur, et en dépit des promesses relative à la hausse de leur rémunération, les agents n’ont pas vu leur pouvoir d’achat augmenter.

Le statut, voilà l’ennemi !

Reste alors un autre aspect de la politique de la Fonction publique sur lequel agir : le statut. Les déclarations les plus récentes laissent ainsi entrevoir une réelle volonté de remise en cause par une généralisation du recours au contrat.

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La question n’est pas nouvelle : l’accroissement des effectifs de l’État au cours des deux guerres mondiales s’est ainsi accompagné d’une augmentation considérable du nombre des non titulaires. Si c’est bien entendu lié à la création d’administration pensées, dès leur création, comme temporaires (ministère des Régions libérées, du Ravitaillement, etc.), le mouvement touche à présent l’ensemble de la fonction publique. C’est aussi la conséquence d’une obsession permanente : celle de la maîtrise du volume de la fonction publique au cours des années 1900 à 1940. En effet, celle-ci a grandement favorisé le recrutement d’agents dont il est plus facile de se séparer en cas de mise en œuvre d’une politique d’économies. Sans compter le fait que, au vu de leur faible rémunération, embaucher des auxiliaires revient alors à augmenter le nombre des agents à moindre coût.

Avec le statut général de 1946 et son extension de 1983, la conception du « fonctionnaire-citoyen » associée au modèle de la fonction publique de carrière a néanmoins entraîné de multiples politiques de résorption de la précarité dans la fonction publique. Aujourd’hui encore, la très grande majorité des agents de la fonction publique est titulaire. Pour autant, depuis le début des années 2010, bien des verrous ont sauté. La fonction publique recrute ainsi de plus en plus directement en CDI, tandis que le nombre et la proportion des CDD ne cessent d’augmenter. Parmi les agents de la fonction publique, le nombre des fonctionnaires, c’est-à-dire des titulaires, diminue.

C’est donc bien à une aussi sévère que discrète remise en cause du modèle français de gestion de la fonction publique que nous assistons. L’enjeu n’est pas que symbolique : cette politique vise à faire des économies de long terme tout en développant une précarité considérable dans certains secteurs. En effet, si tous les contractuels ne sont pas mal payés, ils ne font pas carrière et n’ont pas les mêmes droits à la retraite que les titulaires.

Si l’on ne saurait nier les effets d’une telle politique sur le long terme, une chose est certaine : le gouvernement ne peut espérer en tirer des économies massives dans l’immédiat. Or, bien qu’enrobée d’une annonce relative à l’amélioration de la qualité des services publics, l’objectif principal des politiques relevant du programme « Action publique 2022 » reste la réduction drastique des dépenses publiques. Hier comme aujourd’hui, la question n’est finalement pas de savoir s’il y a trop de fonctionnaires, s’ils sont trop protégés ou trop payés… la véritable interrogation est la suivante : d’un point de vue politique, collectif, quels sont les services publics que nous serions prêts à abandonner si nous souhaitons à ce point faire des économies ?

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L’enseignement supérieur et la recherche face à l’évaluation et à la performance

L’évaluation fait partie des traditions, voire des routines universitaires, qu’il s’agisse de porter une appréciation sur la copie d’un étudiant, sur les travaux de chercheurs en vue de leur éventuelle publication, sur le recrutement d’un futur collègue, ou encore sur l’organisation et le fonctionnement de telle ou telle institution universitaire (institut, laboratoire, etc.). Mais alors pourquoi inquiète-t-elle tant les chercheurs et les enseignants-chercheurs ? Tout simplement parce que celle qui s’installe depuis les années 1980 ne ressemble guère à celle qui faisait auparavant partie du paysage académique.

Pour dire les choses autrement, dans le cadre d’un nouveau contexte national et international, on serait en présence d’un « nouvel esprit de l’évaluation (…) incarné et agissant dans et par des discours, des pratiques, des instruments, des acteurs, des institutions, des processus et des relations, qui suscite des critiques et qui a des conséquences ». Telle est du moins la position défendue par un ouvrage coordonné par Christine Barats, Julie Bouchard et Arielle Haakenstad. Les auteurs entendent rendre de compte de la façon dont ce qu’il est convenu d’appeler la « nouvelle gestion publique » (« new public management »), s’est progressivement insinuée dans les relations entre les institutions académiques et d’autres institutions. Mais aussi comment les établissements d’enseignement supérieur et de recherche se sont peu à peu reconfigurés, du moins en partie, sur le modèle de l’entreprise.

Ces transformations, portées et défendues par certains acteurs individuels et collectifs dans et hors l’Université et les organismes de recherche CNRS, INSERM, etc., ont cependant fait l’objet de critiques internes et externes plus ou moins importantes. Une des originalités du livre est de considérer que ces tensions sur la nature et les conséquences de l’évaluation qui s’expriment à travers des discours et des récits ne sont pas extérieurs à elle. Ils contribuent à « fabriquer » l’évaluation et ne sont donc pas sans conséquences sur la manière dont elle fonctionne.

  • Barats C., Bouchard J., Haakenstad A., dir., 2018, Faire et dire l’évaluation. L’enseignement supérieur et la recherche conquis par la performance, Paris : Presses des Mines.

Harmonisation et disparités internationales

Aujourd’hui, l’évaluation se manifeste largement par la prolifération de chiffres (notes, scores, etc.) et d’indicateurs censés traduire la performance des évalués et exprimant la volonté de les mettre en concurrence. C’est vrai en France, mais aussi dans d’autres pays, notamment en Europe. De sorte que toute étude comparative doit s’intéresser à la fois à la dimension historique et à la dimension territoriale.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

L’approche historique permet de prendre en compte l’évolution de ce phénomène social depuis son émergence dans les années 1980, jusqu’aux années 2000-2010, période au cours de laquelle apparaît, puis s’installe le nouvel esprit de l’évaluation évoqué plus haut. La démarche diachronique met en avant les mutations créées par la diffusion massive et rapide d’un impératif d’évaluation, notamment à travers des décisions publiques, qu’elles soient transnationales (processus de Bologne sur l’espace européen de l’enseignement supérieur, par exemple), ou nationales : révision générale des politiques publiques et réformes de l’Université (notamment, la « loi Pécresse ») en France, protocole d’évaluation néerlandais, Agence nationale pour l’évaluation de l’université et de la recherche en Italie, initiative d’excellence lancée en 2005 en Allemagne…

Bien que les critères d’évaluation, les procédures ainsi que les moyens mis en œuvre varient d’un pays à l’autre, une tendance à l’harmonisation est néanmoins observable. Pour ne citer qu’un exemple, le processus de Bologne, initié en 1998, vise d’une part, à homogénéiser l’enseignement supérieur européen sans pour autant rendre tous les systèmes identiques, d’autre part, à augmenter partout la compétitivité et la qualité des recherches dans un contexte de concurrence mondiale).

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L’approche géographique permet toutefois de relativiser cette tendance. L’étude comparée de plusieurs pays appartenant à plusieurs zones géographiques (Allemagne, Belgique, Chine, France, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Norvège et Australie), ainsi que des différentes échelles montrent que pays, régions et établissements n’appliquent pas la même stratégie face à un même objectif et que les résultats varient. Le cas de l’Allemagne offre un bel exemple de ces disparités : la mise en place de l’initiative excellence visant à accroître la compétitivité et la visibilité mondiale des établissements de d’enseignement supérieur et de recherche aurait finalement reproduit des inégalités régionales et avantagé les établissements qui bénéficiaient déjà d’une certaine notoriété. En fin de compte, il semble que l’harmonisation nationale et européenne des discours autour d’un vocabulaire bien précis (compétitivité, rendement, classement, qualité, performance, etc.) et de ce qu’il sous-tend, se heurte sur le terrain à l’application des nouvelles dynamiques.

Dire l’évaluation

Ces différences dans l’application expriment une tension persistante entre le dire et le faire. Ainsi, le recours de plus en plus fréquent à des experts éloignés de l’approche disciplinaire et de la réalité du terrain donne naissance à l’émission de règles et de critères qui, bien qu’homogènes, ne sont pas toujours aisément applicables ou en accord avec les objectifs de tel laboratoire ou établissement. Le risque est, à terme, de fabriquer des critères d’évaluation abstraits, plus ou moins éloignés de la réalité. Autre exemple, la notion d’« impact des recherches » (leurs effets) que doivent utiliser les experts, reste encore mal définie et peut conduire à des stratégies très différentes selon l’interprétation que l’on en fait. Cette situation place les établissements et leurs différentes composantes dans une constante incertitude face aux objectifs à remplir.

Outre les experts officiels, une autre instance se charge, depuis quelques années, de dire l’évaluation  : les médias. À coup de classements et de palmarès, ils s’imposent en tant que références en la matière, alors même que la pertinence de leur propos et la validité des critères employés sont parfois questionnables. De plus, le support médiatique en lui-même accroît la visibilité de ces classements et leur garantit une certaine notoriété. Il n’y a qu’à observer le désormais célèbre classement de Shanghai (Academic Ranking of World Universities), établi par l’Université Jiao-Tong de Shanghai et qui devait au départ se limiter au seul territoire chinois. Mis en ligne en juin 2003, sa portée médiatique s’accroît fortement à partir de 2007-2008, pour en faire aujourd’hui la référence en matière de classement académique mondial puisque ce sont les « 500 meilleures universités du monde » qui sont désormais hiérarchisées en fonction de critères qui sont loin de faire l’unanimité dans et hors le monde académique.

Et la liberté de l’enseignement et de la recherche dans tout ça ?

L’évaluation a plusieurs objectifs affichés, et notamment la compétitivité, l’innovation, l’excellence et la reconnaissance internationale. Cependant, son développement au cours des dernières années est aussi dû à ce que les spécialistes appellent la « rationalisation de l’action publique », c’est-à-dire la nécessité pour le gouvernement et les institutions publiques de justifier par des critères se voulant « objectifs » l’attribution de financements à tel ou tel établissement, à tel ou tel projet de recherche.

CC Wikimedia Commons Eugène Delacroix

Une des caractéristiques essentielles de ce nouvel esprit de l’évaluation est donc qu’il repose essentiellement sur des indicateurs chiffrés et des éléments de comparaison issus du marketing (benchmarking, par exemple). La performance se calcule avec des notes, des classements, des nombres de citations, des quantifications de publications, etc. Tout se passe comme si le traitement technique supplantait la traditionnelle évaluation par les pairs, largement fondée sur des éléments qualitatifs. Mais alors, on peut se demander si l’on n’est pas en présence d’une « gouvernementalité par les nombres », jadis évoquée par Michel Foucault dans un tout autre domaine ?

Si c’était le cas et si l’on veut bien suivre cet auteur, cela interrogerait la liberté des organismes de recherche et des établissements d’enseignement supérieur. Face aux exigences d’un système alliant impératif de performance et attribution de récompenses (financements, prix scientifiques, etc.), il est en effet à craindre que des laboratoires et des établissements abandonnent des sujets et des supports plus originaux pour se mettre au pas (Marcel Gauchet, « L’autonomie veut dire la mise au pas des universitaires », Le Monde, 22-04-2009). Et que d’autres repensent leurs objectifs initiaux au profit d’une reconfiguration qui les rendrait plus adaptés au système.

Alors que l’évaluation aurait pu provoquer une émulation saine qui stimulerait la recherche et l’innovation, il semble qu’elle induise plutôt l’instauration d’un système normalisé et régulé. Bien qu’ils disposent d’une certaine autonomie dans la mise en place de leurs stratégies, organismes de recherche et établissements doivent faire en sorte sinon de se fondre dans le moule des critères de l’évaluation, du moins de les prendre au sérieux. Une différenciation peut alors donc s’opérer entre ceux qui répondent scrupuleusement aux critères et ceux s’en éloignent plus ou moins ou cherchent à jouer avec eux. Plutôt que d’autonomie, mieux vaut alors parler d’appropriation et d’incorporation d’une norme établie.

*Mondes Sociaux* a publié des articles sur ces thématiques, et notamment :

  • Grossetti M., 2017, « ‘L’excellence’ et ses périmètres », Mondes Sociaux, 4 septembre.
  • Boure R., 2015, « Les modes d’évaluation de l’enseignement supérieur et de la recherche », Mondes Sociaux, 12 mai
  • Boure R., 2015, « Les usines à gaz de l’évaluation », Mondes Sociaux, 1er juin.

Crédits image à la Une : CC Flickr Ecole polytechnique et crédits image d’entrée : CC Pixabay janjf93

Penser la prison depuis l’Amérique latine

Début 2018, le conflit ouvert par les surveillants pénitentiaires a donné une large visibilité à la tension sourde qui règne depuis plusieurs années sur le monde carcéral en France : surpopulation, conditions de détention, politiques répressives ou encore absence d’alternatives et de réinsertion.

La prison représente un espace craint et méconnu de nos sociétés, celui d’un enfermement punitif où sont regroupées les personnes jugées nuisibles. Directement liée aux thématiques délinquantes et criminelles, elle est longtemps demeurée entourée de mystère, y compris au regard des sciences humaines et sociales. Si ce regard a sensiblement évolué depuis 40 ans aux Etats-Unis ou en France, il révèle des réalités extrêmement diverses, et souvent cruelles. Il suffit d’un regard attentif porté sur les prisons d’Amérique latine pour s’en convaincre.

  • Constant C., ed., 2016, Pensar las cárceles de América Latina, Lima : Instituto Francés de Estudios Andinos, Pontificia Universidad Católica del Perú, Instituto de Estudios Peruanos.

La prison dans les sciences sociales

Le droit et la criminologie ont longtemps représenté les disciplines par excellence qui donnaient à connaître la réalité pénitentiaire. A partir des années 1970, la tendance s’infléchit et les chercheurs en sciences sociales commencent à se pencher sur cet univers jusqu’alors délaissé et considéré « à part » dans nos sociétés. C’est à cette période que paraissent aux Etats-Unis des ouvrages pionniers sur le monde carcéral, auxquels renvoie le livre de Robert Badinter au début des années 1990 consacré à la prison républicaine. En France, avec son ouvrage Surveiller et Punir, Michel Foucault marque le début d’une réflexion sur la prison, ses origines et ses usages.

Si la prison fait désormais l’objet d’études scientifiques, ce sont les perspectives historiographiques qui dominent. Et ce sont très largement les hommes qui figurent au centre des travaux menés sur la population carcérale. Pourtant, dès le milieu des années 1970, en France comme aux Etats-Unis, des sociologue (Claude Faugeron et Dominique Poggi) ouvrent la voie aux recherches sur l’incarcération des femmes. Leurs travaux marquent le début d’un tournant dans les études carcérales et criminologiques : le sujet est alors abordé non seulement d’un point de vue sociologique, mais également dans une perspective féminine et féministe.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Une dizaine d’années plus tard, mû par ses réflexions autour de la prison comme institution totale englobant des dimensions humaines, matérielles, disciplinaires, pratiques, idéologiques et politiques, Robert Badinter co-organise avec Michelle Perrot et Marc Augé un séminaire sur La prison républicaine de 1986 à 1991 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris.

Le virage est pris. La prison acquiert définitivement une visibilité dans le domaine des sciences humaines et sociales, et deux perspectives se dégagent peu à peu. La première, centrée sur la prison comme système social fermé, regroupe les chercheurs, criminologues, sociologues, anthropologues et démographes, qui étudient notamment l’organisation et la violence interne, le suicide et plus largement les relations sociales en milieu carcéral. La seconde s’attache à analyser les tendances globales qui expliquent les orientations du monde pénitentiaire et carcéral. Dans ces analyses dominent les questions de la racialisation et de la criminalisation de la pauvreté, ainsi que celle, désormais incontournable du trafic de drogue. Elles s’attachent à démontrer que les politiques pénales s’inscrivent dans un contexte globalisé et affectent avant tout les populations pauvres et racialisées.

  • Badinter R., 1992, La prison républicaine (1871-1914), Paris : Fayard.
  • Faugeron C., Dominique Poggi D., 1976, « Les femmes, les infractions, la justice pénale », Revue de l\’Institut de Sociologie, ULB, n°3-4, 369-385.
  • Foucault M., 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris : Gallimard.

Amérique latine : des prisons sous tension

En Amérique latine, la littérature scientifique sur le sujet demeure relativement rare. Pourtant, l’intérêt des sciences sociales pour la thématique pénitentiaire et carcérale va croissant. Il est motivé par un « tournant punitif », opéré dans la région depuis environ deux décennies, qui se manifeste par des politiques de populisme pénal et une conséquente expansion du système pénal.

A titre d’exemple, depuis 2000, la population incarcérée a presque doublé au Mexique, et quasiment triplé au Pérou. Le taux d’incarcération dépasse largement les 200 détenu-e-s pour 100 000 habitants en Colombie, et atteint des niveaux critiques au Brésil, avec plus de 300 détenu-e-s pour 100 000 habitants. Si ce taux a également largement augmenté en France depuis 2000, il reste à peine au-dessus de 100 détenu-e-s pour 100 000 habitants. Il faut, bien entendu, porter un regard critique et complexe sur chaque pays latino-américain, mais la tendance est clairement à l’augmentation des peines et à la criminalisation de certaines pratiques, dans un contexte toujours plus favorable à la privatisation du système carcéral.

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Face à cette réalité, un colloque a été organisé en 2014 pour Penser les prisons d’Amérique latine avec le soutien de l’Institut Français d’Etudes Andines, ainsi que de partenaires péruviens et français. Les travaux présentés étaient de nature anthropologique, sociologique, historique, politique et littéraire. Ces différents regards portés sur les prisons de la région, au plus près de leur réalité « micro », rendent compte de la complexité et de la diversité de ce monde social. Ils permettent de restituer de fins détails de la vie quotidienne en milieu carcéral, et démontrent l’importance de connaître cet univers de l’intérieur, au-delà des discours institutionnels.

Etudier les prisons : des clés pour l’éclairage

Précarité, violence et pauvreté constituent des éléments récurrents de la vie carcérale en Amérique latine. Il ne s’agit pas de faits isolés, d’exceptions aux règles, mais bel et bien de constantes qui illustrent l’organisation pénitentiaire et le traitement des détenu-e-s, en Argentine ou au Venezuela, en passant par la Colombie, le Pérou, le Chili, ou encore la Bolivie, le Mexique et le Brésil.

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L’analyse des prisons dans une perspective historique permet de mettre en correspondance les restructurations de l’espace carcéral et les transformations socio-politiques propres à chaque pays. Et cela sans négliger pour autant le rôle qu’ont joué les détenus dans les modifications de certaines pratiques punitives. Elle permet également une réflexion davantage philosophique sur le concept de supplice. Celui-ci ne serait pas un produit de la barbarie, mais plutôt une technique, un rituel et un composant politique, toujours présent dans nos sociétés actuelles. Elle permet enfin de comprendre le paradoxe de l’incarcération de masse (qui exclut certains individus de la sphère sociale) face à des promesses d’inclusion sociale, comme c’est le cas dans le régime socialiste du Venezuela contemporain.

Un regard plus centré sur les relations sociales en milieu carcéral dévoile les ressorts d’institutions faibles et souvent corrompues, qui laissent une large place à l’auto-organisation des détenus. C’est particulièrement vrai pour le travail et la gestion de l’espace dans des prisons qui, dans leur large majorité, peuvent être considérées comme des « anti-panoptiques ». A Brasilia (Brésil), le travail informel régit ainsi les relations entre détenus et gardiens. A La Paz (Bolivie), les détenus s’organisent et subsistent hors de tout cadre institutionnel : la surveillance et la discipline carcérales n’ont plus leur raison d’être.

Les prisonniers politiques existent depuis longtemps en Amérique latine. Au cours de l’histoire, nombreux furent les écrivains incarcérés pour raisons politiques, et qui observèrent et décrivirent finement certaines figures de la prison, comme les fous. La prison peut également constituer un espace de construction, de questionnement ou de renfort des identités politiques dites « subversives », par exemple dans le cas des détenu-e-s du MRTA et du Sentier Lumineux au Pérou.

  • Cáceres., Rubén M., 2016, « El sentido político del encierro. Identidad política y responsabilidad en la cárcel peruana », Constant C., Pensar las cárceles de América latina, 173-189.

Dans le contexte actuel de privatisation des prisons, la question des marchés de l’enfermement interroge beaucoup. Au Brésil, face à un système pénal débordé, la bonne gouvernance des prisons passe désormais par des organisations religieuses et un certain pouvoir économique. Au Pérou, dans un modèle d’Etat de contrôle, le recours systématique à la prison préventive favorise l’enfermement des pauvres, qui n’ont pas les ressources nécessaires pour affronter un système judiciaire miné par la corruption.

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Enfin, dans un continent où 6 à 12 % de la population carcérale est composée de femmes (pour moins de 4 % en France), les études de genre ne pouvaient pas manquer. L’incarcération des femmes y présente des spécificités : leur rôle dans le trafic de drogue est loin d’être anecdotique ; elles servent souvent de mule (passeuses de drogue), le plus bas échelon de la hiérarchie du trafic international. Une fois en prison, les femmes y font l’objet d’une « triple sanction » : la sanction pénale ; la sanction sociale, pour avoir transgressé la loi en tant que femme ; et la sanction interne liée à la culpabilité, due à l’intériorisation des rôles sociaux genrés.

En miroir, les masculinités permettent de comprendre l’organisation interne dans une prison pour hommes. A Mexico, les rôles et fonctions des détenus dans la hiérarchie sociale carcérale se fondent sur trois modèles de masculinité : les « subordonnés » incarnent des pratiques associées aux femmes, tandis que les « complices », même s’ils n’agissent pas conformément au modèle masculin hégémonique, tirent profit de la domination masculine. Les masculinités subordonnées et complices participent toutes deux de l’existence de la masculinité hégémonique.

Les connaissances fines du milieu carcéral de nombreux pays latino-américains qu’apportent les regards de sciences humaines et sociales permettent de dépasser l’image simpliste de la violence, souvent considérée comme inhérente à la région. C’est un ensemble d’éléments critiques, d’outils et de clés qui sont ainsi délivrés afin de penser les prisons de manière complexe. La recherche devient alors indispensable pour mener une réflexion approfondie sur les possibilités de réforme d’un système qui enferme chaque jour davantage de personnes sans proposer d’alternatives viables à des logiques punitives. Or ces dernières apparaissent définitivement obsolètes et constituent une atteinte grave à la dignité humaine, face à une brutale logique de profit.

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Accéder par le numérique aux services financiers en Afrique

Le développement d’Internet et de la téléphonie mobile dans les pays en développement a eu un impact considérable sur la fourniture de services financiers aux catégories sociales à faible revenu. Aujourd’hui, l’une des activités à la mode dans l’univers des transactions électroniques consiste à offrir des services bancaires et de paiement via internet ou via le téléphone portable — le mobile-banking.

C’est essentiellement ce dernier qui a retenu l’attention des experts. Son taux d’adoption est en effet largement supérieur à celui d’Internet dans les pays du Sud, notamment en Afrique subsaharienne, où les marges de développement de l’activité financière sont évidemment bien plus larges que dans les pays du Nord.

Une innovation technique ou financière ?

Il s’agit davantage d’une innovation technique que financière. Le m-banking lui-même n’est pas un produit financier, mais plutôt un canal nouveau de distribution de services financiers. Ce qui est inédit, c’est le canal par lequel on fournit ces services financiers : le téléphone portable.

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Le terme est défini différemment selon les contextes et les auteurs. Au sens strict, celui-ci désigne l’offre de services financiers formels à travers le téléphone portable ; au sens large, cela peut intégrer les services de paiement (m-payment), de transferts (m-transferts), les services de banque par internet (i-banking) et autres services rendus par le téléphone portable. Bien des chercheurs et professionnels estiment que cette innovation va révolutionner les transactions bancaires, d’autant plus que ce canal est largement moins coûteux que la banque.

Depuis le succès du M-Pesa, l’emblématique plateforme de téléphonie mobile au Kenya, l’usage du téléphone portable pour promouvoir l’accès des populations à faible revenu aux services financiers occupe une place incontournable dans les stratégies nationales et internationales d’inclusion financière (accès aux services financiers au profit des catégories exclues). L’ampleur de l’exclusion financière dans les pays en développement est la première explication à cet engouement autour du mobile-banking. En effet, plus de la moitié de la population mondiale des jeunes n’a pas accès aux services financiers formels et ce, malgré les efforts considérables faits pour accroître la portée des banques, des assurances et des institutions de microfinance.

Qui sont les usagers ?

De nombreuses études empiriques ont été conduites ces dernières années sur ce sujet. Mais ces travaux se concentrent davantage les facteurs techniques d’adoption (qualité des plateformes, facilité d’usage, compatibilité, etc.), négligeant largement le rôle des facteurs socioéconomiques. Or, au-delà des facteurs purement techniques, les caractéristiques socioéconomiques comme le genre, le niveau de ressources, le niveau d’instruction, le type d’activité économique menée sont autant de facteurs importants dans la dynamique d’adoption. Pour pallier ce manque, nous avons conduit une étude économétrique sur les déterminants socioéconomiques de l’adoption du m-banking au Sénégal.

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L’objet de cet article était de mettre en évidence les facteurs socioéconomiques qui expliquent l’adoption du dispositif à partir de données collectées sur les ménages dans la banlieue de Dakar. Nous avons utilisé les données d’une enquête que nous avons menée en 2011 avec le CRES (Consortium pour la recherche économique et sociale). Nous avons essayé d’estimer l’impact des facteurs socioéconomiques sur la probabilité d’adoption. La particularité de cette contribution par rapport aux travaux existants consiste à considérer l’adoption du comme un processus en trois phases : connaissance, possession (adoption partielle) et utilisation (adoption totale).

  • World Bank, 2014, Financial Inclusion, Global Finance Development Report
  • Ky Y. Fall F. et Birba O., 2013, « Adoption and impact of using mobile banking on the well-being of Households: the case of the Dakar suburbs », Rapport de recherche du CRES.

Les phases de l’adoption

En effet, avant d’adopter réellement (adoption totale), il faut disposer de la technologie (adoption partielle). Ceux qui utilisent cette innovation sont ceux qui disposent d’un compte m-banking. De même, ceux qui disposent d’un compte sont censés avoir pris connaissance de l’existence et de l’utilité de cette innovation.

Au Sénégal, certains individus connaissent le dispositif et son utilité, sans disposer pour autant de compte (en particulier Orange-money ou Yobantel). D’autres connaissent l’innovation, disposent d’un compte mais ne s’en servent jamais pour leurs transactions.

CC Pixabay Geralt

En réalité, beaucoup de gens ouvrent un compte m-banking  pour profiter des avantages collatéraux associés à cette innovation. En effet, Orange (le premier opérateur mobile du pays) offre chaque semaine des promotions de recharges téléphoniques (à 100%) au profit des détenteurs d’un compte Orange-money, ce qui incite fortement les populations à détenir un tel compte. Certains individus, en revanche, disposent d’un compte et s’en servent réellement pour faire des transactions financières ou de paiement. Ces différents profils ou rapports au m-banking peuvent découler de caractéristiques socioéconomiques distinctes. Or, la littérature empirique a largement négligé ce fait, ce qui a motivé notre démarche.

Les facteurs qui déterminent l’appropriation

Il ressort de notre étude que l’âge a un poids important sur la méconnaissance du m-banking. En effet, au premier stade du processus d’adoption (stade connaissance), la probabilité de connaître cette innovation pour les personnes qui ont 45 ans et plus est faible. À l’opposé, les autres caractéristiques des personnes enquêtées ne sont pas si déterminantes à ce stade. Par ailleurs, 72% des sujets enquêtés sont informés de l’existence de cette technologie par le biais de la télévision et de la radio, tandis que 21 % le sont à travers les affiches, les journaux ou encore les podiums, montrant ainsi l’efficacité de la télévision et de la radio dans les premiers stades du processus d’adoption.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

L’étude établit par ailleurs une corrélation entre le niveau d’instruction et la possession du m-banking. Les personnes qui savent lire et écrire ont une probabilité plus forte de le posséder le contrairement à celles qui sont analphabètes ou qui ont un faible niveau d’instruction. Il apparait aussi que les membres d’une tontine (système rotatif d’épargne et de crédit) et les propriétaires de micro-entreprises ont plus intégré cette solution technologique dans la gestion de leurs affaires. Pour les membres de tontine, le téléphone mobile est le moyen de communication le plus utilisé pour la coordination des réunions.

L’étude révèle enfin que l’utilisation réelle de cette technologie est fortement tributaire du niveau d’instruction, du niveau de revenu (salaire) et de l’activité de l’individu. En réalité, ceux qui ont un certain niveau d’étude connaissent mieux l’utilité de cette innovation et l’utilisent plus facilement. En outre, le salaire a une influence positive sur l’utilisation de cette innovation.

Les salariés sont souvent les soutiens de la famille et ont, à ce titre, la responsabilité de la charge familiale. Ils trouvent donc un intérêt manifeste dans l’usage du m-banking qui leur permet d’optimiser les dépenses liées à certains services (paiement des frais de scolarité, des factures d’eau, d’électricité, transfert de fonds, etc.). Les entrepreneurs trouvent aussi un intérêt à s’appuyer sur ce type d’innovation pour se faciliter la gestion des affaires, gagner du temps et aussi réduire certains coûts de transactions.

Une révolution en marche ?

Au-delà des déterminants de l’adoption, cette étude par ailleurs a montré la très faible utilisation du m-banking au Sénégal. En effet, si beaucoup de gens connaissent l’innovation, peu la possèdent, en raison des capacités cognitives que cela requiert et très peu encore l’utilisent du fait de leur niveau de pauvreté. Seuls 16,8% des enquêtés possèdent le dispositif et parmi ces derniers, seuls 11,27% l’utilisent réellement. Cette faible utilisation s’explique également par le manque de confiance et la méconnaissance par la population de l’utilité de cette innovation.

A travers les résultats de cette étude on voit clairement qu’un développement inclusif du mobile-banking nécessite une politique de promotion des revenus. L’usage étant le fait des sujets qui disposent d’un revenu et d’une activité (productive ou commerciale), il existe de ce fait un risque que les plus pauvres soient laissés pour compte dans cette nouvelle forme d’inclusion financière. Cette étude révèle que la télévision et les podiums constituent le principal canal de communication sur ce type d’innovation, ce qui constitue une information très utile d’un point de vue opérationnel. Elle révèle également que les individus qui ouvrent un compte m-banking sont ceux qui disposent d’un certain niveau d’instruction. Ce résultat montre qu’un développement inclusif et une adoption spectaculaire de cette innovation devra s’accompagner d’une politique volontariste envers l’accès à l’éducation pour tous. Dans cette même perspective, des programmes d’éducation financière permettraient naturellement d’accroître le taux d’utilisation de cette innovation. Toutefois, il convient de noter que l’enquête qui a servi à cette étude a été menée entre 2011 et 2012. Depuis lors, les choses ont beaucoup changé. L’usage des paiements électroniques s’est plus banalisé au sein de la société sénégalaise et beaucoup d’autres plateformes de m-banking se sont mises en place.

Crédits image d’entrée : CC Pixabay Rawpixel et crédits image à la Une : CC Pixabay Franciscovenancio

Perlée

 

À entendre parler de grève perlée, on se dit… c’est bien joli tout de même, une grève perlée… Difficile d’être a priori défavorable à une grève perlée, difficile de lui associer tant de conséquences néfastes, énumérées à longueur d’antenne et d’articles de presse….

 

Mais au fait, c’est quoi une grève perlée ?

 

 

Telle qu’utilisée dans l’actualité des grèves de la SNCF, l’expression grève perlée renvoie à une grève intermittente, en pointillés, égrenée au fil du temps. On pense immédiatement aux perles du collier – et c’est bien ce qui donne à la grève perlée un air aimable… Ce caractère « aimable », « joli », relève de ce qu’on appelle communément la connotation, laquelle se situe du côté de la subjectivité, des affects, par opposition à la dénotation qui est un élément plus stable et objectif de signification. Parmi les nombreux travaux linguistiques consacrés à la connotation, on mentionnera les études de M.-N. Gary-Prieur (1971) et C. Kerbrat-Orecchioni (1977) (voir références en fin de de billet). On citera également la définition synthétique (en lien avec le domaine de la pragmatique) qu’en donnait un peu plus récemment le linguiste K. Allan  :

Les connotations d’une expression langagière sont les effets pragmatiques qui naissent des connaissances encyclopédiques sur sa dénotation (ou référence) et aussi des expériences, croyances et préjugés concernant les contextes dans lesquels l’expression est typiquement utilisée1.

On ne va pas développer plus avant la notion de connotation. On s’appuiera simplement sur la citation ci-dessus pour tâcher de comprendre ce qui se passe avec cette affaire de grève perlée. Pour la dénotation du mot perle, nous nous tournons vers la définition (ou du moins, le premier point de définition) qu’en donne le Trésor de la Langue Française (TLF) :

Petite concrétion, généralement sphérique, d’un blanc argentin à reflets irisés, qui se forme par sécrétion de couches concentriques de nacre autour d’un corps parasite entré dans la coquille de certains mollusques marins (huîtres) ou d’eau douce, et qui est recherchée pour la fabrication des bijoux ou des parures.

Dans les « connaissances encyclopédiques » mobilisées ici, il y a déjà en germe les éléments (reflets irisés / recherchée / bijoux / parures) qui vont nourrir les représentations positives culturellement attachées au mot perle – lesquelles sont du domaine de la connotation. Et ce sont ces mêmes représentations dont va pouvoir hériter l’adjectif perlé (pour la définition duquel nous renvoyons encore au TLF). La connotation positive de l’adjectif perlé se transmet par ailleurs à tout ce qu’il touche (ou à peu près), comme on le voit en parcourant la liste des expressions (plus ou moins lexicalisées) et citations littéraires données tout au long de l’entrée perlée des dictionnaires. En trichant un peu, nous écarterons les médicales et peu plaisantes vésicules perlées (de la gale) ou autres crachats perlés (en fin de crise d’asthme), et retiendrons (dans le Petit Robert et le TLF) le petit florilège suivant :

soie perlée, robe perlée, broderie perlée, rire perlé, vin perlé, ouvrage perlé, jeu perlé, note perlée, accent perlé, « grâce minaudière de ce si bémol ainsi perlé »,  « jacinthes toutes perlées de leurs grains fleuris », « élan perlé du jet d’eau »…

On a également – provisoirement – écarté grève perlée et guerre perlée qui figurent dans le TLF, sous une acception de perlée correspondant à un contexte particulier : « [En parlant d’un mouvement social ou politique dirigé contre qqn] ». Malgré les noms de guerre et de grève, une connotation positive nous paraît subsister – ce qui nous ramène à notre réaction initiale, quant à la « joliesse » de la grève perlée.

Et on pourrait s’arrêter là, sauf que… ce n’est pas du tout ce qu’on a dit, une grève perlée ! À notre grande surprise, en recherchant dans les dictionnaires les associations privilégiées de perlé, on a découvert, non seulement que l’expression grève perlée, que nous pensions innovante, y était (comme nous venons de le voir) répertoriée, mais également (et il fallait pour cela aller consulter l’entrée grève plutôt que perlé du TLF) qu’elle y était définie d’une façon tout à fait différente de ce qui est entendu (et que nous-mêmes entendions) aujourd’hui :

Grève perlée. Ralentissement collectif, volontaire et concerté du rythme de travail.

Ce hiatus a d’ailleurs été relevé par plusieurs médias qui, depuis début avril, tentent en vain de « rétablir la vérité » sur ce qu’est une grève perlée, et donc de dire que la forme de grève actuellement adoptée par la SNCF – une grève deux jours sur cinq –n’est pas une grève perlée (laquelle serait « illicite »). On mentionnera en ce sens les articles parus entre le 1er et le 9 avril de Libération (qui propose un « lexique » de la grève, et en particulier une définition juridique de la grève perlée2 ), Le Parisien (qui fait – à peu près – la même chose le lendemain ), BFM Business (qui, rejetant la qualification de grève perlée, appelle ses lecteurs / auditeurs à « vote[r] pour lui donner un nom »3) ) ou Le Monde (qui, évoquant l’ ‘Idée reçue sur la grève n°1  : « Les cheminots effectuent une grève perlée » ‘, commence par esquisser un mea culpa, suivi d’une explication en termes justement de… collier de perles4 ).

Tentative sans doute saine, mais vaine… puisque l’expression grève perlée a pris, et bien pris, et persiste, malgré les dénégations. On peut le comprendre d’ailleurs, en premier lieu à cause de cette image du collier de perles, à laquelle on revient toujours, et qui sous-tend les diverses variantes dans l’expression de la temporalité de la grève (« grève perlée sur trois mois », « grève perlée de trois mois », « grève perlée deux jours sur cinq », « grève perlée de deux jours sur cinq d’avril à juin » …). On peut également, peut-être, y voir un « calque » de l’expression, bien établie dans le monde enseignant, d’absences perlées – où il s’agit bien en effet d’absences égrenées dans le temps. Ainsi, grève perlée s’avère beaucoup plus compréhensible dans son acception commune actuelle que dans son acception lexicographique et juridique (dont le lien avec perlé reste assez opaque). L’emploi qui a cours aujourd’hui, bien qu’erroné, est beaucoup plus parlant – et même productif, puisque d’autres usages continuent de « broder » sur les perles : on mentionnera ainsi la lumineuse image d’un commentateur du journal de TF1, le 16 mars dernier, affirmant que « les ponts du 8 mai, celui de l’Ascension, vont être perlés de grèves ».

On aurait été tentées de conclure en saluant l’ingéniosité linguistique des syndicats de cheminots qui, à l’innovation dans la forme de la mobilisation, ajoutent le ré-emploi innovant d’une expression qui ne manque pas de charme. Sauf que, là encore…dernier rebondissement dans l’enquête, on est bien incapables de savoir s’il faut effectivement attribuer aux cheminots la dénomination de leur mouvement comme grève perlée. On a eu beau faire défiler sur l’écran de notre ordinateur articles de presse et interviews diverses, on n’a pas réussi à démêler la question de l’origine de ces fameuses grèves perlées de la SNCF. Dans les interviews accessibles en ligne que nous avons pu écouter, pas un seul syndicaliste ne prononce l’expression (sans pour autant rejeter son usage par les journalistes interviewers5). Dans les articles et interviews retranscrites à l’écrit, où les grève perlée abondent, une nouvelle difficulté se pose, liée à l’ambiguïté de ce signe linguistique que constituent les guillemets6 : s’agit-il de véritable citation ? d’une simple mise en relief ? d’une prudente prise de distance ? On citera en vrac, comme extraits comportant des guillemets autour de perlée ou grève perlée :

On vous explique la grève « perlée » à la SNCF

Quels sont les jours concernés par cette grève dite « perlée » ?

CONFLIT – Les syndicats de la SNCF ont entamé mardi 3 avril un mouvement de grève dite « perlée » de deux jours sur cinq, et ce jusqu’au 28 juin.

Les syndicats ont choisi une « grève perlée », c’est à dire deux jours de grève suivis de trois jours d’activité normale

Le choix d’une grève « perlée » à la SNCF de deux jours sur cinq, d’avril à juin,est un vrai casse-tête.

On ne peut cependant s’appuyer sur ces guillemets comme marques de citation originale, puisqu’on trouve autant de configrations sans guillemets autour de perlée ni de grève perlée (dans des extraits pouvant en comporter ailleurs, pour signaler, semble-t-il, de véritables citations7) :

Le 15 mars, l’intersyndicale des cheminots a appelé à une grève perlée dès le 3 avril.

Les syndicats des cheminots (l’intersyndicale CGT-Unsa-Sud-CFDT) ont inauguré mardi 3 avril un type de grève d’un genre nouveau : la grève perlée

Pour Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, invité de France Bleu, cette grève perlée est une réponse « avec imagination à la limitation du droit de grève imposée par les derniers gouvernements »

Le patron de la CGT est venu à Nice rencontrer les cheminots. Il défend les modalités inédites de la grève perlée annoncée à partir du mois d’avril pour 36 jours décalés sur trois mois. « C’est la conséquence de la limitation du droit de grève, on a de l’imagination » dit-il.

En menant l’enquête un peu plus loin, la mention initiale de grève perlée8, dans le cadre des grèves actuelles de la SNCF, devrait pouvoir se trouver. Quoi qu’il en soit, quelle que soit l’origine de ce nouvel usage de grève perlée… quel en sera le devenir ?

 

Allan, K. (2007). « The pragmatics of connotation ». Journal of Pragmatics 39/6 : 1047-1057

Gary-Prieur M.-N. (1971). « La notion de connotation(s) ». Littérature 4 : 96-107 (Consultable en ligne sur Persée)

Kerbrat-Orecchioni C. (1977). La Connotation. Presses Universitaires de Lyon

  1. Notre traduction de l’énoncé original : « The connotations of a language expression are pragmatic effects that arise from encyclopaedic knowledge about its denotation (or reference) and also from experiences, beliefs, and prejudices about the contexts in which the expression is typically used. » (K. Allan, The pragmatics of connotation, 2006)
  2. Nous citons : ‘La grève par épisode, «deux jours sur cinq», annoncée à la SNCF par trois syndicats (CGT, Unsa, CFDT) jusqu’au 28 juin, n’est pas une «grève perlée». «La grève perlée n’est pas une grève, c’est un travail exercé au ralenti ou mal. Ce n’est pas un arrêt de travail, donc cela ne rentre pas dans la définition de la grève au sens du droit du travail», explique Me Toumieux [avocate spécialisée en droit social].’.
  3. Les propositions, qui résultent d’un « vaste brainstorming intra-rédaction » (après un appel infructueux aux lumières de l’Académie Française…) sont les suivantes, classées par ordre de popularité : Grève intermittente / Grève Bingo / Grève en pointillé / Grève alternante / Grève aux 2/5e /Grève on/off / Grève en giboulée / Grève épisodique / Grève sporadique / Grève constellée / Grève carrée.
  4. Nous citons : ‘Le terme de « grève perlée » a souvent été utilisé (y compris au Monde) pour qualifier le calendrier inédit des cheminots, sans doute parce que l’alternance de deux journées de grève et trois journées travaillées durant trois mois évoquait la régularité de perles enfilées dans un collier.’
  5. Ce qui revient dans la bouche des syndicalistes, c’est la caractérisation plus précise d’une grève « deux jours sur cinq à compter du 3 avril ». Sur les sites des divers syndicats impliqués, on n’arrive pas non plus à trouver de mention de grève perlée ;  y figure en revanche l’expression « bataille du rail » – avec des connotations certes un peu différentes de celles du « collier de perles »…
  6. Ambiguïté que nous avions déjà relevée dans notre billet Mots interdits.
  7. Plus c’est long, plus ça a de chance d’être une véritable citation…
  8. Nos lecteurs auront remarqué notre usage ingénieux des italiques sur grève perlée, qui nous permet d’éviter les guillemets… Les italiques cependant sont tout aussi « piégeux » que les guillemets (cf. là encore notre billet Mots interdits), et utilisés dans notre billet d’une façon dont on doit bien reconnaître qu’elle n’est pas très cohérente avec l’usage qu’on fait par ailleurs des guillemets.

Mai-juin 1968 en France : mémoires plurielles, histoire méconnue ?

Comme l’ont rappelé Pierre Nora et d’autres historiens, la mémoire et son processus de « mise en histoire » sont l’objet de luttes incessantes, de désirs de reconnaissance et de combats. Toutefois, certains conflits demeurent difficiles à pacifier, surtout ceux qui ont entraîné dans l’opinion publique des oppositions très tranchées, à l’image de mai-juin 1968.

2018 marque la commémoration du cinquantenaire d’un événement pouvant être considéré comme le plus grand mouvement de masse de l’histoire de France, et plus largement d’une partie du monde. Nous proposons ici de revenir sur la manière dont s’est construite au plan national, la mémoire de cet événement. Nous souhaitons particulièrement insister sur le rôle joué par les salariés français au cours de cette période. Leur place a été progressivement oubliée au profit des étudiants. Il faut dire qu’au moment même où le « continent ouvrier est devenu un non-sens » (Zancarini-Fournel, Delacroix), on ne saurait trop rappeler l’importance qu’a eu le mouvement ouvrier sur le cours du XXe siècle.

  • Cet article est mis en ligne conjointement par Mondes Sociaux et Entre Temps dans le cadre d’un partenariat de co-publication (Entre Temps sera disponible à partir d’octobre 2018).

L’instrumentalisation de mémoires concurrentes ?

Conflit emblématique, il a laissé des traces profondes dans les imaginaires politiques, sa portée et son retentissement à court, moyen et long termes, en faisant un objet d’histoire passionnel, souvent instrumentalisé. En dépit des travaux récents des historiens, un survol rapide de la bibliographie suffit à montrer combien le prisme a été déformé. Si l’élan social de mai-juin 1968 a largement impacté le monde du travail, avec plus de 6 millions de salariés grévistes, le souvenir laissé dans la mémoire collective s’est progressivement dilué à mesure que le secteur tertiaire se développait.

Pour des raisons diverses, certains acteurs cherchent à amoindrir la portée sociale de l’événement, à en détourner le sens ou à en masquer les caractères les plus saillants ; d’autres, au contraire, s’efforcent d’en sélectionner des parties dans le but de servir une idéologie, célébrant tour à tour ce qui leur apparaît être un progrès – ou un recul – politique, économique, social ou culturel. Ce constat a amené Boris Gobille à parler d’une volonté de « capturer l’héritage de 1968 » (France Culture, 19 janvier 2018). Le phénomène est particulièrement marquant en raison de la nette asymétrie qui s’est développée entre une mémoire étudiante et sociétale triomphante et une mémoire sociale et salariale progressivement gommée des consciences. Inédit dans son importance, le mouvement social présente ainsi le paradoxe d’avoir été privé de suites mémorielles.

CC Flickr Yann Caradec

D’aucuns avancent les termes de refoulement et d’amnésie collective pour désigner le processus ayant conduit à vider l’événement de sa substance sociale. Une des causes identifiées pour expliquer ce procédé d’exclusion est l’enlisement de la société française dans la crise économique à partir des chocs pétroliers de 1973 et 1979. La volonté d’utiliser ce biais mémoriel pour masquer le tournant libéral, qui s’accompagne d’une progressive remise en cause des acquis sociaux, n’y est sans doute pas étrangère. Pour autant, il semble que les pouvoirs publics s’y intéressent désormais, manifestant la volonté d’organiser des commémorations à l’occasion du cinquantenaire.

1968-2007 : une mémoire étudiante et sociétale triomphante

Dès la fin des événements, des chercheurs s’en saisissent et tentent d’en comprendre la signification : Michel de Certeau évoque la « prise de parole » massive durant ces journées, Raymond Aron critique durement la crise traversée jusqu’au plus haut niveau de l’État, Edgar Morin, Claude Lefort et Jean-Marc Coudray livrent à une analyse à chaud de l’événement, et Alain Touraine s’intéresse au versant ouvrier. Dans les années suivantes, si la conflictualité sociale tend à s’accroître avec l’émergence de nouveaux acteurs, l’émiettement et la diversification des luttes (OS, immigrations, femmes, etc.), l’épisode tend paradoxalement à voir sa part étudiante survalorisée au détriment de la part salariale. Pourtant, ils sont des millions à s’être mobilisés plusieurs semaines durant.

Si dès 1978, Alain Delale et Gilles Ragache tentent de replacer l’événement dans ses contextes pluriels (politique, économique et social) afin de mieux comprendre « la France de 1968 » et les raisons d’une puissante vague de contestation, le déclin du paradigme ouvrier, qui s’accélère sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), vient renforcer l’oubli relatif dans lequel tombe la grève dans le courant de la décennie suivante. En 1988, la publication du best-seller Générations contribue à accroître la déformation de l’événement dans la mémoire collective, en centrant le propos sur le milieu estudiantin, principalement parisien, dont les aventures sont narrées de manière épique.

Á l’occasion du XXe anniversaire, les historiens font une entrée discrète dans le débat. Antoine Prost déplore la quasi-absence d’étude historienne sur la question dans un numéro du Mouvement Social consacré à la dimension internationale de l’événement. Il faut attendre la décennie suivante pour voir les recherches prendre de la vigueur et appréhender l’événement de manière plus nuancée. Les analyses ne se limitent pas à l’épisode en lui-même, mais ils le réinscrivent dans une temporalité plus large. Mai 68 l’héritage impossible ou La pensée Anti-68, concourent à une meilleure connaissance de la façon dont la société française a absorbé cet événement et quels sens elle lui a donnés a posteriori. Dans leur sillage, Les années 1968 : le temps de la contestation, participe aussi de cette approche avec le souci de décloisonner l’objet d’études de ses frontières traditionnelles.

Ainsi, trois décennies auront été nécessaires pour assister à une première vague de « mise en histoire » de mai-juin 1968. Il est particulièrement frappant de constater le schématisme, voire le manichéisme, qui ont longtemps caractérisé le rapport que l’opinion publique a entretenu avec cette période mouvementée et porteuse d’importantes aspirations politiques et sociales. Comme si les représentations successives de « Mai 68 » de ceux qui avaient cherché à le tirer de tel ou tel côté avaient dépassé l’événement.

2008-2017 : redécouverte de la décennie 1968 et de son versant social

CC Flickr Yann Caradec

Loin de tenir aux acquis de la période précédente, les chercheurs poursuivent leurs travaux, souvent avec la volonté de se libérer des carcans idéologiques exercés par des hommes politiques ou par d’anciens soixante-huitards. Le 40e anniversaire est l’occasion pour les historiens d’affirmer que pour mai 1968, « le temps de l’histoire » (Laurent Jalabert) est arrivé et que « l’élan historien » doit se poursuivre (Nicolas Hatzfeld). En 2008, Michelle Zancarini-Fournel souligne ainsi leur volonté d’inscrire l’événement dans le cadre plus large des années 1960 et 1970, tout en réinsufflant la question sociale au cœur de l’événement.

Jusqu’à cette date, on ne comptait en effet qu’un faible nombre d’études relatives à la part salariale. L’ouvrage de Xavier Vigna sur l’insubordination ouvrière dans les « années 1968 » (1962-1978), permet d’amorcer une relecture historique originale. À rebours des idées dominantes qui tendaient à réduire l’épisode à un événement ponctuel, l’historien appelle à l’inverse à en faire un pivot central entre les deux décennies. Ce travail montre la pertinence de repenser la portée de l’événement au sein de la société en associant les différents niveaux d’analyse. Il importe aussi de préciser que des ouvrages récents privilégient une approche portant sur des villes (Nantes, Lyon, Marseille) ou sur certains départements (Maine-et-Loire, Haute-Garonne).

Mais, cette volonté de réintégrer la question sociale dans le puzzle interprétatif ne s’inscrit pas en réaction à l’approche culturelle. Elle s’insère plutôt dans la dynamique historiographique actuelle, visant à privilégier une vision globale de la « culture 68 ». Soucieuse de combiner les approches événementielles, thématiques et la longue durée, ou encore de recourir aux jeux d’échelles, elle veut se détacher des idées-reçues pour appréhender le phénomène contestataire dans sa complexité. Cela est devenu possible grâce à l’accès à des archives de plus en plus diversifiées.

Des travaux préfigurant un cinquantenaire chargé…

Dans la première moitié de 2018, diverses manifestations scientifiques sont prévues sur les « années 1968 » en vue de poursuivre la relecture de la période, à l’échelle française comme à l’échelle internationale. Le 23 mars la journée d’étude Retour aux sources… sur les années 1968, associant historiens, sociologues, documentalistes, journalistes et anciens responsables syndicaux, a croisé les points de vue des sources en amont et en aval de l’événement, tout en élargissant le spectre d’analyse à d’autres dimensions (solidarité internationale et anticoloniale, relations paysans-ouvriers, évolution des courants de pensée, féminisme, etc.). Comme l’explique Émilie Loyer dans son Mai 68 dans le texte, la redécouverte de l’événement au prisme des traces écrites et archives qu’il a laissé, s’avère en effet essentielle pour que le regard soit moins approximatif et maladroit.

CC Mondes Sociaux

Ce processus de décloisonnement doit se poursuivre, notamment les 7 et 8 juin avec la tenue du colloque international Troubler l’ordre. Engagements contestataires, rencontres et décloisonnements sociaux dans les années 1968. Cette rencontre souhaite repenser les événements de 1968 en dépassant une lecture appréhendant les trajectoires des catégories sociales (étudiants, ouvriers, employés, paysans, immigrés, etc.) de manière trop séparée les unes des autres et en le pensant comme un métissage social qui a favorisé des rencontres sociales improbables.

Autre initiative, celle du CHS du XXe siècle, qui organise dans ses locaux parisiens des Débats historiographiques autour des publications récentes consacrées au thème. Parmi les historiens et les historiennes y participant, on retrouve Ludivine Bantigny (1968. De grands soirs en petits matins) ou Boris Gobille (Le Mai 68 des écrivains : crise politique et avant-gardes littéraires). La première, qui ne cache pas sa sympathie pour le mouvement, livre une histoire des sensibilités, des ordinaires et des imaginaires. Elle s’interroge notamment sur « ce qui est éprouvé, imaginé, ressenti », en approchant au plus proche le vécu d’individus et de groupes qui se sont opposés, affrontés ou mêlés dans le contexte de la grève. L’inventivité des acteurs (paysans, ouvriers, policiers, etc.) et la diversité de leurs profils (hommes ou femmes, pour ou contre, etc.) donne à voir une histoire plurielle et pleine des espoirs de ses acteurs aini que des contemporains. C’est à un versant politique et culturel que s’attache le second qui s’intéresse à l’engagement des avant-gardes littéraires dans les événements et à leurs multiples prises de positions vis-à-vis de la contestation en cours.

Ce renouveau historiographique sur les années 1968 ne se limite pas à la France. Il se poursuit aussi à l’étranger, notamment avec des publications outre-Atlantique. À n’en pas douter, les commémorations qui s’engagent seront riches en publications comme en diversité d’analyses et de regards…

Quelques références récentes

  • Bantigny L., 2018, 1968, de grands soirs en petits matins, Paris : Le Seuil.
  • Damamme D., Matonti F., Pudal B., dir., 2008, Mai-juin 68, Paris : L’Atelier.
  • Fillieule O., Sommer I., dir., 2018, Marseille années 68, Paris : Les Presses de Science-Po.
  • Gobille B., 2018, Le Mai 68 des écrivains : crise politique et avant-gardes littéraires, Paris : CNRS Éditions.
  • Giraud M.-T., Passerini L., coord., 2008, « Dossier : Mémoires et histoires de 1968 », Le Mouvement Social, n°146, avril-juin.
  • Laval G., 2018, Le Gauchisme flamboyant. L’après 68 à Toulouse, Pau : Éditions Cairn.
  • Loyer É., 2008, Mai 68 dans le texte, Paris : Complexe.
  • Mathieu L., 2018, Lyon en lutte dans les années 68. Lieux et trajectoires de la contestation, Lyon : PUL.
  • Vigna X., 2008, L’insubordination ouvrière dans les années 1968, Rennes : PUR.
  • Zancarini-Fournel M., Artières P., 2008, 68, une histoire collective (1962-1981), Paris : La Découverte.

Crédits image à la Une : CC Flickr Frédéric Bisson et crédits image d’entrée : CC Flickr Yann Caradec

Histoire et conflits de mémoires en Espagne

S’il est un pays où les politiques mémorielles se sont manifestées et confrontées par vagues successives, c’est bien l’Espagne. Les majorités politiques en place, le rôle des historiens, et celui de la société civile tiennent dans ces affrontements et ces usages politiques du passé une place majeure. Dans ce film du Centre d’histoire sociale du XXe siècle, les historiennes Charlotte Vorms et Elodie Richard en analysent les contours historiographiques et en font ressortir les enjeux.

Le régime franquiste en Espagne a alimenté durant des décennies des politiques mémorielles qui œuvraient à falsifier l’histoire espagnole. Le régime né d’un coup d’État en 1936 contre une jeune seconde République née en 1931, avait besoin d’une légitimation historique. L’histoire de la guerre civile fut un élément fondamental d’une propagande qui exaltait les victimes du camp franquiste tombées sur le front et stigmatisait le camp des « rouges ». Cette histoire écrite par des idéologues et des journalistes, fut renouvelée dans les années 1960 par une école historique franquiste créée au sein du Ministère de l’information.

  • Vorms C., Richard E., 2015, « [Dossier] Histoire et conflits de Mémoire en Espagne », XXe siècle. Revue d’histoire, Paris : Presses de Sciences Po.
  • Cet article est mis en ligne conjointement par Mondes Sociaux et L’Histoire dans le cadre d’un partenariat de co-publication.

Des mythes franquistes à la « guerre fratricide »

À la mort de Franco en 1975, la transition démocratique « en douceur » a reposé sur une entente entre les réformistes du franquisme et les dirigeants des forces d’opposition. Les forces politiques étaient hantées par le souvenir de la guerre civile, le statu quo des dirigeants consistait à « ne pas raviver des plaies ». Les crimes franquistes n’ont pas été poursuivis, une loi d’amnistie en 1977 en a écarté la possibilité même. La transition démocratique a privilégié un discours public et une historiographie présentant la guerre civile espagnole comme une « guerre fratricide » dont tous les Espagnols seraient également coupables (cette représentation avait été mise en avant depuis les années 1960).

CC Deviant Art Razorblade-13

Si les premiers travaux historiques non franquistes sont produits par des historiens anglais, américains ou français, Charlotte Vorms et Elodie Richard soulignent toutefois que dès la période de transition, des historiens espagnols ont commencé à documenter la guerre civile. La porte d’entrée de ces recherches fut l’analyse de la seconde République espagnole qui représentait pour eux un terrain d’étude du fonctionnement d’un régime démocratique. Durant les années 1980, ils ont multiplié les recherches sur cette guerre « fratricide » (la représentation dominante persiste) et ont œuvré, de façon positiviste, à la déconstruction des mythes franquistes.

Entre mémoire et histoire

L’histoire fait irruption dans le débat public à la fin des années 1990 accompagnée d’un renouvellement historiographique. Les courants politiques de droite et de gauche s’affrontent. Deux visions de la guerre civile et de la dictature s’opposent, laissant à voir un consensus transitionnel assez superficiel. Les revendications demandant la condamnation du régime franquiste et la reconnaissance de ses victimes prennent de l’ampleur. Au début des années 2000 est créée l’ARMH (Association pour la récupération de la mémoire historique) qui encourage les exhumations des fosses des victimes républicaines de la guerre civile et du franquisme, pour leur donner une sépulture et une mémoire. L’ARMH collecte par ailleurs des témoignages pour documenter la répression franquiste.

Aux historiens et à la société civile s’ajoutent les journalistes et documentaristes qui produisent de nombreux documentaires sur les vaincus et sur la répression franquiste. En 2007, une loi dite de la mémoire historique destinée à la réparation des victimes du Franquisme est décidée par gouvernement de Zapatero. Cette loi vise aussi à retirer de l’espace public les symboles franquistes encore très présents. Cette rupture dans la politique mémorielle suscite de vives oppositions à droite.

Thèses franquistes : le retour ?

Dans les années 1990, les historiens ont été confrontés à la réapparition des thèses franquistes popularisées par des auteurs non universitaires (comme Pio Moa) dont les ouvrages connaissent de grands succès de librairie. Les historiens finissent par mettre leur autorité au service d’une réfutation de ces mythes. Pour parvenir à toucher un public plus large, certains d’entres-eux cherchent à sortir de l’espace universitaire en intervenant dans les médias et sur des sites internet, et en s’associant à des organisations de la société civile.

Par ailleurs, l’internationalisation de la recherche, en particulier au niveau européen, a contribué au changement historiographique et se traduit par une réinsertion de l’histoire espagnole dans un contexte international. Cette influence est concomitante à un essor des mouvements mémoriels dans le monde entier. La justice transitionnelle mise en œuvre dans des pays d’Amérique du Sud donne aussi lieu à des circulations internationales. En Espagne, le processus judiciaire en est seulement à ses prémices. Ceci sera une autre histoire.

Fiche technique

Type de film et année : Film-recherche (2016)

Auteure-réalisatrice : Jeanne Menjoulet (CNRS, CHS)

Images, son, montage : Jeanne Menjoulet (CNRS, CHS)

Producteur : CHS du XXe siècle

Durée : 42’50

Procédé audiovisuel : Prises de vues sur fond bleu (incrustation chromatique au montage)

Photographies et images espagnoles filmées : ARMH (Association pour la récupération de la mémoire historique)

Crédits image à la Une :CC Flickr Papamanila  et crédits image d’entrée : CC Wikimedia Commons CNT-FAI

Mes études, mes réussites, mes galères à l’Université

Avec plus de 50 % d’une classe d’âge inscrite dans l’enseignement supérieur, l’Université a fortement élargi son recrutement : elle accueille des étudiants en plus grand nombre, aux profils et aux parcours scolaires diversifiés. De nombreux travaux de recherche expliquent les causes de la réussite, de l’échec ou de l’abandon, en se centrant sur leurs caractéristiques sociodémographiques et scolaires et sur les différentes dimensions du métier d’étudiant (rapport au savoir, confiance en soi, stratégies d’apprentissage, temps de travail, assiduité, etc.).

Cela sous-tend une hypothèse implicite faisant porter la responsabilité de la réussite ou de l’échec aux examens uniquement sur les étudiants, plus ou moins armés pour s’affilier au monde universitaire. Mais que sait-on des conditions de vie de ces jeunes et de leurs impacts sur leur parcours à l’université ?

Le livre présenté ici permet de mieux saisir l’enchevêtrement des différents facteurs qui façonnent les conditions de vie et de succès des étudiants, en l’illustrant de nombreux témoignages, en croisant des données locales originales de différentes universités et des résultats nationaux. Réalisé par des chercheur-e-s et des représentant-e-s des Observatoires de la vie étudiante  ou emploi-formation au sein d’un groupe de travail porté par le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq), il s’adresse plus particulièrement à tous les acteurs dans la mesure où les modes de vie peuvent constituer un levier intéressant pour améliorer l’égalité des chances et la réussite des étudiants.

  • Landrier S., Cordazzo P., Guégnard C. (dir.), 2016, Études, galères et réussites. Conditions de vie et parcours à l’université, Paris : INJEP/La Documentation Française.

Il était une fois la réussite à l’Université

CC Wikimedia Commons Andrew Levine

La réalisation d’une synthèse des liens entre conditions de vie et parcours universitaire se révèle compliquée du fait des cursus très hétérogènes selon les filières et les niveaux considérés, très dépendants des profils d’étudiants accueillis (d’origine sociale et de parcours scolaire antérieur spécifiques). Seconde difficulté, les différentes modalités matérielles de vie et d’études n’agissent pas de façon unilatérale et indépendamment les unes des autres. C’est bien un ensemble qui fait système, qui interagit et joue sur des parcours qui ne se ressemblent pas. Or, dans les travaux de recherche déjà publiés, ces conditions matérielles sont rarement considérées ensemble. Il est donc difficile de rendre compte d’effets de cumul et/ou de compensation.

En outre, peu de travaux se penchent sur la question de savoir si ces modalités influent sur les cursus d’études, les perceptions des étudiants et leur impact sur leur réussite. Des zones d’ombre sont aussi pointées comme l’influence sur les parcours universitaires de l’organisation pédagogique (rythmes universitaires, lieux individuels et collectifs de travail, par exemple) et des pratiques pédagogiques des enseignants.

  • Les termes employés pour désigner les étudiants ont à la fois valeur de féminin et de masculin.

Sur un autre plan, il est pertinent de prendre en compte la dimension territoriale dans l’analyse des différences de réussite des étudiants. Par exemple, le cas des Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) de l’Université de Bourgogne (Dijon/Le Creusot) interroge parce qu’il révèle une meilleure réussite à l’antenne délocalisée du Creusot contre toute attente sociologique et, à l’inverse des discours faisant de la sélectivité un déterminant favorable de la réussite des étudiants. Le contre-exemple est assez probant, puisque cette filière STAPS était accessible de droit après l’obtention d’un baccalauréat. Elle ne faisait donc l’objet ni d’une sélection à l’entrée, ni d’un tirage au sort.

Ainsi, sans aucune sélection et à caractéristiques individuelles identiques (voire moins favorables, avec moins de bacheliers scientifiques, plus de boursiers, moins d’investissement studieux, etc.), les jeunes du Creusot valident plus fréquemment leur première année. Or, ce passage ne s’explique ni par un recrutement sexuellement différencié, ni par une structure sociale singulière, ni par la composition scolaire, ni même par des investissements sportifs extra-universitaires ou salariés notoirement différents. Les cours sont assurés par les mêmes enseignants et les sujets d’examens sont identiques. Cet effet de site est lié à une logique de proximité et d’échanges avec les enseignants et les pairs et produit par une série de facteurs organisationnels et pédagogiques qui contribuent à faciliter ainsi la transition du lycée à l’université.

Travail salarié : gain ou préjudice pour la réussite ?

CC Pixabay mohamed_hassan

La question de l’étudiant salarié est bien entendu incontournable. Ainsi, à l’Université Paul-Valéry- Montpellier III, les étudiants salariés sont très nombreux (environ 30 %). Généralement âgés, issus des classes moyennes, en recherche d’autonomie financière et peu soutenus par les aides familiales ou publiques, certains ont déjà expérimenté les restrictions (de loisirs, repas, etc.).

Deux profils se côtoient sur les bancs. D’un côté, l’étudiant qui travaille quelques heures par semaine, en dehors des cours : aidé financièrement par sa famille et/ou boursier, il reste étudiant à temps complet et réussit ses examens malgré des journées parfois chargées, l’emploi répondant à une recherche d’expérience professionnelle qu’il peut rompre.

De l’autre côté, l’étudiant qui est marqué par une fragilité économique : très souvent non-boursier, parfois allocataire du Fonds national d’aide d’urgence ou en rupture familiale, il travaille plus de 15 heures par semaine et parfois pendant les cours. Ne pouvant limiter le nombre d’heures travaillées, il devient un étudiant à temps partiel, la fatigue et les absences répétées en cours étant des éléments de vulnérabilité qui favorisent l’échec.

Le tempo des rythmes universitaires

C’est un sujet encore trop rarement abordé. L’étude menée à l’Université François-Rabelais de Tours cherche à connaître l’articulation entre les emplois du temps de la formation, les temps personnels de travail studieux et les contraintes liées aux modes de vie étudiant jouant un rôle dans la réussite. Une inégale répartition des cours sur la semaine, en lien avec le domaine disciplinaire, est exprimée (et observée) par plus de 20 % des étudiants de cette université.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Au-delà des caractéristiques individuelles et des comportements studieux qui influencent les résultats aux examens, l’aspect organisationnel de la formation représente aussi un facteur déterminant. Les étudiants qui réussissent le mieux sont ceux à qui l’emploi du temps offre des « pauses de midi » régulières, sans coupure importante dans la semaine entre les enseignements. Ceci souligne la nécessité de penser l’équilibre des rythmes, au risque sinon de cumuler des difficultés pouvant freiner la réussite des jeunes.

Étudiants étrangers, quels séjours pour quelles réussites ?

La France fait partie des cinq pays présentant une forte attractivité pour les étudiants étrangers. Le travail de recherche a ici concerné les étudiants étrangers de l’Université Toulouse Capitole. Plus précisément, leurs modes de vie et de réussite ont été examinés.

Appréhendées à partir de la nationalité, les statistiques officielles mélangent des groupes aux parcours différenciés et masquent les dimensions plurielles de leur mobilité, individuelle ou d’établissement (programme Erasmus, par exemple), des séjours plus ou moins longs d’étude, en France ou à distance. Or neuf étudiants étrangers sur dix s’inscrivent dans cette université de leur propre initiative et sans aucun encadrement spécifique. Ces étudiants, et plus particulièrement ceux qui ont obtenu le baccalauréat en France (nommés étrangers résidants), ont des parcours plus difficiles.

CC Pixabay Clker-Free-Vector-Images

A contrario, les jeunes titulaires d’un diplôme étranger et le plus souvent en mobilité à partir du Master repartent diplômés. Ils sont toutefois tous dépendants des aides financières fournies par l’entourage familial et sans ce soutien, plusieurs se retrouvent en grandes difficultés économiques avec des conséquences sur leur réussite.

Précarité ressentie et parcours

Pendant longtemps, l’existence de situations de pauvreté parmi la population étudiante n’a pas été considérée comme un problème social, car elle était perçue comme une étape transitoire. L’ouvrage met volontairement l’accent sur la situation particulière des étudiants exposés à la vulnérabilité économique.

L’appréciation des ressources des étudiants pose de nombreuses difficultés, car leur indépendance est rarement totale. Les analyses s’appuient non plus sur l’unique mesure monétaire, mais sur l’articulation entre des situations observables (renoncement aux soins, salariat contraint, recours à des aides exceptionnelles), des perceptions subjectives (sur les ressources, les difficultés) et des caractéristiques socio-économiques des étudiants. En comparant les choix opérés entre les étudiants ayant interrompu prématurément leurs études et ceux ayant persévéré malgré des conditions de vie relativement dégradées, la motivation universitaire est un des éléments fondateurs de leur stratégie.

Suivant le ressenti de leur situation précaire, certains choisissent des études plus longues, mais avec de meilleures conditions de vie anticipée, alors que d’autres préfèrent terminer leurs études rapidement. Dans leurs discours, les causes de l’échec sont internalisées et relèvent de leurs méthodes de travail plutôt que des contraintes extérieures qui s’imposent à eux. Une telle représentation pourrait expliquer le renoncement aux études de personnes qui pensent que leur échec est uniquement de leur responsabilité.

Les contributions présentées dans cet ouvrage rejettent une vision simpliste de la réussite des étudiants à l’Université. Elles rendent compte de la réalité des territoires, de la pluralité des publics et de la diversité des conditions de vie des étudiants qui façonnent leurs chances de succès. Un travail qui pointe bien des perspectives de recherche…

Crédits image d’entrée : CC Wikimedia Commons Adri08 et crédits image à la Une : Extrait du film Ben-Hur de William Wyler (1959)

The Intimate in social networks

In his book Raison, bonnes raisons [Reason, Good Reasons] (2003), sociologist Raymond Boudon examines the « good reasons » that people invoke to explain that their actions are less irrational than they seem. Yet those actions still follow certain rationales that researchers work to uncover. In other words, although people’s choices are not all necessarily rational, they have good reasons to act as they do.

In my thesis defended in 2016, which deals with the practices of personal life on social networks, I wanted to examine the good reasons that Internet users have to open up about their private lives. To do so, I had to move beyond the negative, hasty judgments that dismiss such people as disturbed or narcissistic, and instead to look at the benefits expected by these new practitioners of the intimate.

  • Lemeilleur S., 2016, L’expressivité de l’intime sur les dispositifs du web. Processus de la subjectivité et machinations contemporaines, Thèse de Doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, Université Bordeaux – Montaigne, Laboratoire MICA.

New ways of living

First, I felt it was necessary to take stock of transformations in our ways of living and working, and to question how the former dialogues with the latter by examining changes in how we live together as a society.

CC Wikimedia Commons Erik Pevernagie

Our ways of living have evolved greatly, sometimes for reasons we don’t think of right away: for example, the sound travelling through thin walls of our apartments and the disappearance of partitions reveals the intimate lives of our neighbours to us. More symbolically, the working world is increasingly encroaching on time for our private life with evening work events or team-building weekends…It is as if the boundary between private life and all our existential areas has been blurred. Moreover, our sexual lives are now subject to the austere liturgy of institutionalized discourses from the medical world, trying to improve our sex lives for our own well-being. These discourses are now even part of magazines – women’s magazines for the time being – in the « Sex » section which provides a plethora of tips for optimal sexual fulfilment.

All our ways of living are involved in discourses of power that draw on our private lives. When people move, change their career or their partner, they are encouraged to question themselves, “Who am I really?” for their own benefit but also for the rest of society. Will I be fulfilled in this career? In this neighbourhood? Am I a good lover for my partner? In an annual interview, a department manager asked the employee which personal life problem could explain the drop in results. It is as if our personal lives must be conceptualised, dissected, and deeply analysed to liberate the intimate by expressing it. There is a sort of injunction « tell everything to be free. » Thus, from a society of internal reflection, we have become an expressive society of saying everything, hoping to liberate ourselves.

Three kinds of intimate

Based on this observation, I performed a content analysis of a hundred Facebook profiles and dating sites (Pointscommuns, Zoosk, Meetic), as well as followed humorous blog posts for four years in order to understand what kind of intimacy is exposed in these spaces. I thus identified three forms of intimacy.

CC Pixabay OpenClipart-Vectors

The first, which I term « normative » is expressed through ordinariness, the quest for authenticity, and the reactivation of myths of love. For example, this means mentioning on a social network the fact of paying your taxes to generate a feeling of community with others who also pay. There has also been a sort of standardization of romantic relationships through the search for authenticity: in a couple, you have to tell each other everything to be happy and experience the epiphany of meeting the One: « We were made to be together » or « If I can show you I know how to do normative intimacy, the kind expected by society, and you, in return, are able to do the same, then we can begin a relationship. » This reduction of our uniqueness toward sameness serves as a kind of « average alterity » – as Henri-Pierre Jeudy would say – in order to diminish the virulence of the encounter and to hope to form a connection. The anxiety of creating bonds drives this normalization, hoping to establish relations that we think are safer. This is one of the good reasons people have for “talking about the intimate. »

The second kind of intimate, the « now you see it / now you don’t » game, appears in the practices of declaring love and supposed secrets. Some people declare their love on social networks and we are right in asking who they are really telling – it’s no longer just their beloved. Today, we need witnesses for strong ties, and weak links (the 300 friends on Facebook) serve to legitimate the strong ties.

CC Flickr Incase

It is the same for the supposed secret. These are messages that retain a certain mystery: « A little dinner with you, tonight, so happy. » The person posting does not say who this « you » is, because the person addressed will know … among the many others who will once again be curious witnesses and wonder who is this « you. » Internet users thus oscillate between excessive talkativeness and secretiveness, but always in front of witnesses. It is this need for witnesses to our personal ties that gives people another ‘good reason’ to expose their private lives.

The third form of intimacy is that of « escape. » Being fake or funny colours these utterances. The fake means to tell the truth by performing the false; like giving a fallacious political opinion and the person’s real position must be read between the lines. Humour means twisting a reference to an injunction imposed on the individual by adding one’s own code: « Mountain guide seeking an igloo wife » [from an internet dating site]. The requirement to specify the kind of partner one is looking for is turned on its head in order to show that you can laugh about it. This kind of intimate that has “escaped” out of our mouth portrays us as a unique individual again, which has been lost in the ‘normative’ intimate, and this is another good reason for unveiling one’s inner life.

  • Jeudy H.-P., 2007, L’absence d’intimité. Sociologie des choses intimes, Paris : Belval, Circé.

Why expose your private life?

Having identified these three uses of the intimate, I then studied the ‘good reasons’ that concern the ways of becoming subject, that is to say, of producing oneself, of being the reference of one’s thoughts and of one’s acts as constitutive of what one is.

The communicative process on social networks allows us to reveal the intimate to strong ties as well as to weak ones by exposing ourselves to others, by exposing ourselves to risk, and by becoming vulnerable. But this process also opens us up to new ties and intensifies old ones. Therefore, through the communication process, the relational process is constructed. With no real purpose, the circulation of information generates new discourses, the subject of which matter very little because it is the process itself that is essential. Acting even without a purpose, the Web records the traces of our use, enabling people to evaluate links. The relational process counts more than the content of the exchange. Others viewing us is no longer enough – we need regular recognition from the weak ties to avoid being assigned the same single identity throughout our lives.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

This process has another reason: that of the disappearance, not of the body from the spaces of the Web, but of the flesh. Indeed, through photos and videos, the body is constantly present on social networks in the various situations of social life, as well as on medical forums. It does not disappear because it is everywhere. The Web is teeming with images of bodies without flesh, where excitability is allowed, but is often overplayed to compensate for this loss of real flesh.

Moreover, in our daily lives, whether we want it or not, the flesh of the other may be imposed on us. This is the case, for example, in concentrations of people in cities or in public transport: we are sometimes very close to touching, to encountering another body, which triggers an excitability we must restrain. In a paradoxical experience, it is necessary to repress the real excitability of the flesh (cities / transport) and at the same time, accept to brush up against an excessive, overdone, and above all impossible excitability without flesh (the Web). Exposing our intimate lives means the wish to regain the sensation of flesh that is chosen, desired, hoped for. It is like a secret that is a bit revealed, but still remains a bit covered – this opens the door for fantasies, and it is through these fantasies that one hopes to encounter the flesh of the other.

However, trouble may arise between these physical territories and their digital imposters. What people say on a dating site reveals a bit of themselves, but not quite. When meeting in « real life, » people who had first met on a dating site regularly point out that the description given on the profile didn’t match.

CC Pixabay Peggy_Marco

These difficulties prompt individuals to invent all sorts of strategies to create tools to mitigate them. The original purposes of some sites evolved according to the uses that were made of them. For example, the site Badoo, initially created to meet new friends, was quickly used for romantic encounters. Similarly and more recently, Leboncoin, initially specialized in other types of classifieds, has now become a job search site. This creativity makes it possible for users to rediscover the freedom of expression and to provide new definitions on these networks, which will in turn also change the sites’ purpose. It is an endless game between the processes of subjectivation and alienation. Individuals create themselves and at the same time agree to play with the false subjectivity expected by these sites.

In this infinite process of producing subjectivity, the intimate has its place because it has a non-signifying aspect: “saying” the intimate does not exist and has never existed. In other words, one can never express the intimate; we may believe that we express it, but it remains unspeakable. In fact, what we express is not « saying » the intimate; it is an attempt to make it meaningful. This attempt is certainly worrying, but it is without any possible result, because the intimate will keep its non-significance. To express a simulacrum of one’s intimate life can never replace one’s real intimate life, and in this, it is a contemporary imperative for producing subjectivity.

Crédits image à la Une : CC Pixabay 73454 et crédits image d’entrée : CC Pixabay Johnhain

Peut-on mettre le monde social en équations ?

Croissance économique, classements des lycées et des universités, publicités sur le Web : de plus en plus, nos actions sont mises en chiffres, en équations, pour aiguiller ou prédire nos comportements. Les big data, ces abondantes traces numériques que nous produisons constamment, nous permettront-elles de créer une nouvelle science de la société, aussi « performante » que les sciences de la nature ? Je me suis appuyé sur ma double pratique de la physique et des sciences sociales pour décortiquer de nombreux cas concrets de quantification de nos activités, en les comparant aux mathématisations réussies de la physique.

Depuis quelques années, on observe de nombreuses tentatives de physiciens, informaticiens et ingénieurs qui, armés de leurs outils mathématiques, cherchent à créer une nouvelle science de la société en utilisant la nouvelle avalanche de données sociales. Pour juger de l’intérêt de ces approches, il faut d’abord comprendre d’où vient la légitimité des sciences de la nature.

  • Jensen P., 2018, Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations, Paris : Le Seuil, Coll. Science ouverte.

Dompter le tigre

Depuis longtemps, les historiens, sociologues et philosophes ont montré que les sciences naturelles construisent, selon l’heureuse expression d’Alain Desrosières, des choses qui « tiennent », au triple sens de : « qui sont solides » face aux objections des collègues, qui « tiennent entre elles » en construisant des savoirs cohérents et « qui tiennent les hommes », en permettant leur accord. Ainsi, les climatologues ont réussi à créer une véritable Terre virtuelle, reproduisant son atmosphère complexe de manière assez réaliste pour permettre des prédictions qui tiennent face aux puissants intérêts contraires.

L’analyse détaillée des pratiques des chercheurs – l’étude par Galilée de la chute des corps, ou la lente « découverte » des atomes – a permis de comprendre qu’il faut transformer la réalité dans les laboratoires pour créer des « îlots de stabilité », reproductibles par les collègues, pour rendre les mathématiques pertinentes. En quelque sorte, les scientifiques doivent « apprivoiser » la réalité, comme les dompteurs doivent transformer un tigre sauvage bondissant dans la forêt en un tigre captif, qui n’effectuera que quelques sauts sur la multitude possible de ceux du tigre sauvage, mais de manière reproductible.

Cette image rend hommage à l’inventivité́ du travail des chercheurs, qui ne se contentent pas de « découvrir » l’agencement du monde. Elle permet également de restituer à la fois la continuité́ et l’altérité entre le monde ainsi que les résultats scientifiques. Continuité, car c’est bien le tigre qui saute dans sa cage, et non un être inventé qu’on pourrait manipuler à loisir – les faits scientifiques ne peuvent être réduits à des constructions sociales où la nature ne jouerait aucun rôle. Altérité, car on ne fera jamais sauter un tigre sauvage sous les lumières d’un cirque… On pourra toujours affirmer qu’il était dans la nature du tigre de se laisser dompter, mais à titre rétrospectif, et sans certitude : il est probable que le tigre, souvent, rêve de retourner sauter dans la jungle…

Formaliser par tous les moyens ?

CC Pixabay Clker-Free-Vector-Images

Munis de cette épistémologie réaliste, puisée aux pratiques effectives des chercheurs, nous pouvons mieux comprendre les forces et les limites de la quantification de la société. Ainsi, la récente avalanche de données numériques fait fantasmer certains modélisateurs, qui veulent reproduire la société dans un ordinateur. Par exemple, le projet FuturICT proclamait : « Un grand nombre des problèmes actuels, la crise financière, les instabilités sociales et économiques, les guerres, les épidémies, sont liés aux comportements humains, mais il y a un sérieux manque de compréhension de la manière dont la société et l’économie fonctionnent. [En combinant la théorie de la complexité et l’analyse de données sociales] FuturICT développera une nouvelle approche scientifique et technologique pour gouverner notre futur ». Ce projet parvint à se glisser parmi les six finalistes susceptibles de décrocher un financement Européen d’un milliard d’euros. Il s’agit d’un cas extrême d’une approche en plein essor : la création de sociétés virtuelles pour mieux comprendre les sociétés réelles et orienter la décision politique.

Dans un autre projet, WorkSim, les chercheurs ambitionnent de quantifier l’effet de la loi travail dite « loi El Komri » (2016) en construisant un marché du travail à l’échelle 1/4700. Dans un autre encore, des équipes de physiciens et épidémiologues modélisent le risque de pandémies mondiales. L’idée de fabriquer des mondes virtuels s’est bien révélée féconde en sciences naturelles, à l’exemple du climat ou des « creusets » virtuels qui permettent d’explorer – rapidement et à coût presque nul – les propriétés de matériaux originaux en partant des lois qui gouvernent les atomes.

Les comparaisons entre modélisations naturelles et sociales permettent de mieux comprendre l’origine de la fragilité de ces dernières : le grand nombre de relations pertinentes, s’étendant dans l’espace et dans le temps, leur instabilité, la réflexivité des humains… Cela empêche de créer les îlots de stabilité dans lesquels le formalisme puise son efficacité. Sans eux, utiliser les mathématiques, c’est comme tenter d’approvisionner une maison en eau en la reliant, à l’aide d’un tuyau très solide, à un réservoir… presque vide.

Mais les sociétés virtuelles ne représentent qu’une approche parmi d’autres de formalisation et quantification des activités sociales. Depuis le XIXe siècle, les techniques d’analyse statistique permettent de relier causes et effets, dégager des responsabilités et intervenir.

CC Flickr torley

Comment affirmer, comme cela a été fait en 2016 par l’agence Santé Publique France, que les particules fines « tuent 48 000 personnes en France chaque année », alors qu’aucun de ces décès n’est observable directement ? Pour séparer les différentes causes possibles d’un phénomène, rendre visibles des phénomènes diffus, ou encore attribuer des effets à une décision spécifique, les statisticiens ont inventé des techniques qui permettent en principe d’évaluer l’effet d’une cause « toutes choses égales par ailleurs ». Pour cela, il faut rassembler les données de nombreuses villes, et expliquer les différences de mortalité par les différences de ces facteurs. Moyennant un certain nombre d’hypothèses, souvent cachées au cœur du formalisme, la logistique mathématique trouvera les facteurs qui rendent au mieux compte des données.

La même approche permet d’établir les discriminations de salaire à l’égard des femmes, la reproduction des inégalités scolaires ou l’effet positif des 35 heures sur l’emploi. Sur tous ces sujets, le formalisme peut aider à établir des faits aussi têtus que possible, pour guider l’action publique et faire face aux pressions des puissants.

Cependant, ces faits, pour aussi têtus qu’ils soient, empêchent de simplifier la discussion… mais ils ne dictent pas la politique à suivre. De plus, le grand nombre d’hypothèses, aussi nécessaires qu’incertaines, rend ces résultats fragiles. Leur fiabilité ne peut venir que d’une communauté scientifique pluraliste, capable de critiquer, de mettre en doute les suppositions et les calculs des « chers collègues ». L’importance actuelle des algorithmes prédictifs utilisant les big data rend indispensable une discussion ouverte des modèles mathématiques utilisés, par les experts mais également par les citoyens. Et il faut bien sûr que l’outil mathématique soit adapté à la complexité de l’objet, à l’enchevêtrement de causes qui engendre la plupart des faits sociaux. Ce n’est pas toujours le cas des modèles élégants proposés par les physiciens, élaborés dans la clarté causale des laboratoires.

CC Alpha Stock Images Nick Youngson

Un dernier moyen pour construire un savoir partagé sur la société consiste à transformer un phénomène complexe en un nombre. Le Produit intérieur brut (PIB), le classement d’un lycée ou le nombre de crimes élucidés par un commissariat ne retiennent du réel que certains aspects jugés pertinents, pour tenter de construire un point de vue « objectif », au-delà des perceptions de chacun. La comparaison détaillée du « thermomètre moral » (le PIB) et d’un indicateur similaire construit par les physiciens – la température – permet de comprendre pourquoi les indicateurs physiques sont autrement plus fiables que les indicateurs sociaux.

Politique de la modélisation

Au niveau politique, rendre la formalisation pertinente en domptant la matière ou les humains, ce n’est évidemment pas équivalent. Il faut constamment rappeler aux chercheurs en sciences dures que modéliser le social, ce n’est pas seulement le simplifier pour expliquer. Modéliser signifie généralement se placer à l’extérieur du processus social, dans un centre de calcul : un laboratoire scientifique, une administration et aujourd’hui, une entreprise du numérique. Par construction, les modèles représentent des individus standardisés, dotés d’intérêts fixes, incapables de maîtriser les phénomènes collectifs, auxquels seuls les modélisateurs ont accès. Pour reprendre une image de James Scott, les individus modélisés sont, comme à l’usine de Taylor (le « père » du taylorisme), les molécules d’un organisme dont le cerveau est ailleurs. On l’aura compris : l’ampleur des bouleversements économiques et politiques provoqués par la révolution numérique dépasse largement le cadre scientifique, rendant urgente une large discussion des modèles mathématiques utilisés par les experts, mais également par les citoyens.

Crédits image à la Une : CC Pxhere et crédits image d’entrée : CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

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