Category Archives: Current research on the Middle East and the Muslim World

Présentation publique et discussion autour de l’ouvrage “Lebanon facing the arab uprising: contraints and adaptation”

Les Carnets de l’Ifpo accueillent également des textes rédigés par des étudiant·e·s de niveau Master et Master 2 travaillant sous la direction d’enseignant.e·s et de chercheure·s de l’Institut ou ayant effectué un stage ou un terrain en lien avec ses activités scientifiques. Compte-rendus de lecture et de stage, retours de terrain, synthèses de premiers travaux de recherche rédigés par ces étudiant·e·s sont appelés à alimenter régulièrement les Carnets de l’Ifpo. Paola Belotti étudiante en Master « Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient » de Science Po Grenoble est l’auteure de ce texte.

Lebanon Support et l’Ifpo ont organisé un débat public autour de l’ouvrage “Lebanon facing the arab uprising: contraints and adaptation”.  Le débat a eu lieu le 15 juin 2017 au siège de Lebanon Support, à Beyrouth. Les éditeurs Rosita di Peri et Daniel Meier ont présenté l’ouvrage avec la participation de Marie-Noelle Abi Yaghi, Myriam Catusse et Miriam Younes, co-auteures du chapitre “From Isqat An-Nizam At-Ta’ifi to The Garbage Crisis Movement : Political Identities and Antisectarian Movements” en présence d’un public nombreux.

Lebanon Facing The Arab Uprisings

Lebanon Facing The Arab Uprisings

Lebanon facing the arab uprising: contraints and adaptation est le fruit de plusieurs rencontres scientifiques et de travaux de terrain conduits par des chercheurs aux formations et origines variées. En huit chapitres, le lecteur a l’opportunité de découvrir la complexité du système politique, économique et social au Liban depuis 2011. Le principal propos de l’ouvrage est de comprendre comment le Liban a fait face aux révolutions arabes et notamment comment ses différentes composantes sociales se sont adaptées aux conséquences de la guerre en Syrie. Ainsi, le Liban se retrouve aujourd’hui à devoir gérer une crise socio-économique et une situation d’instabilité politique. À travers des analyses tant sociologiques, politiques qu’ anthropologiques, il nous est donné à comprendre le parcours de résilience que le pays des cèdres est en train de mener pour éviter de sombrer dans un conflit violent. Les auteures mettent à distance la littérature actuelle qui étudie le Liban sous l’angle de ses influences extérieures (Syrie, Israël, Iran etc.) et préfèrent se rapprocher de la complexité sociopolitique libanaise de l’intérieur. Au cœur de l’ouvrage se trouve donc le Liban et les Libanais à propos desquels les éditeurs s’interrogent : quel impact a eu la diffusion de la crise syrienne au Liban ? Quelles relations entretiennent Libanais et Syriens : une cohabitation pacifique ou conflictuelle ? Comment les différentes communautés confessionnelles ont-elles réagi face à ces évolutions ? Le gouvernement a-t-il modifié ses politiques pour faire face à cette crise ? Certaines institutions sont-elles parvenues à acquérir une nouvelle légitimité ?  En abordant de manière séparée les multiples aspects de la vie quotidienne libanaise cet ouvrage fournit des éléments de réponse à ces interrogations. Lebanon facing the arab uprising : contraints and adaptation met en évidence la transformation des identités, qui apparaissent pour pouvoir s’adapter à ce nouveau contexte complexe. L’ouvrage remet également en question les liens confessionnels enracinés depuis longtemps. Le Printemps arabe et l’arrivée de Syriens en 2011, le vide présidentiel pendant deux ans et demi, la « crise des poubelles » en 2015 sont autant d’événements qui ont permis de mettre en perspective et de discuter de l’identité libanaise. Cette identité est définie par les auteurs à travers trois incubateurs :

  • L’identité en tant que processus de construction,
  • L’identité en tant que recomposition sociétale et réarrangements politiques,
  • L’identité en tant que façon de se reconnaître dans l’État libanais.

Dans la première partie, From identification to social dis-order , les auteures ont voulu souligner comment le chevauchement de ces deux crises (syriennes et libanaises) et les vides politiques ont permis l’apparition de nouvelles subjectivités politiques liées à une déstructuration de l’ordre social antérieur. Cette première partie du livre est divisée en trois chapitres portant sur les mutations au sein des communautés chiite et sunnite ainsi que sur les rapports entre les Libanais et les Syriens. Le chapitre de D. Meier et R. Di Peri revisitent l’histoire du mouvement sunnite « al-mustaqbal » qui a connu un véritable changement après la mort de son leader Rafic Hariri en 2005. Son assassinat a mis en lumière une certaine fragilité politique du mouvement et a ouvert la voie à l’affirmation de mouvements sunnites radicaux comme celui du Cheikh Ahmad al-Assir entre 2011 et 2013. Ainsi nous assistons pour la première fois à une fragmentation politique et à une marginalisation du parti sunnite qui jusqu’avant la mort de son leader,  Rafic Hariri, avait joué un rôle central dans les principaux enjeux de la vie politique libanaise, notamment le Pacte national et les Accords de Taëf. Pour sa part, l’étude de Francesco Mazzucotelli se concentre sur la principale formation politique chiite, le Hezbollah. L’auteur y montre le changement de la structure interne du mouvement. Le parti a toujours joué un rôle hégémonique dans la vie politique chiite toutefois « la crise des poubelles » du 2015 a révélé une désillusion croissante d’une partie de la communauté chiite vis-à-vis du Hezbollah. Cette désillusion est également nourrie par la décision du Hezbollah d’apporter son soutien à Assad. Avec le chapitre de Lorenzo Trombetta on s’approche au plus près de la communauté libanaise et de ses relations avec les nouveaux arrivants Syriens. L. Trombetta veut ainsi remettre en cause la rhétorique d’un conflit permanent au Liban et de l’impossible vivre-ensemble entre Libanais et Syriens. S’appuyant sur un travail de terrain à Wadi Khalid, Tall’Abbas et Marj al Khawkh, il montre que la population libanaise joue un rôle essentiel afin d’assurer une relative stabilité dans le pays, affecté par un crise socio-économique et politique. Cela n’est pourtant pas sans difficultés, l’auteur révèle les tensions qui existent dans les  milieux étudiés. En effet, la cohabitation entre Libanais et Syriens, notamment dans des zones pauvres en ressources et en services comme celles étudiées par L. Trombetta entraîne un certain ressentiment parmi les Libanais à l’encontre des déplacés syriens. Leur déplacement au Liban a eu pour conséquence une diminution des biens et ressources primaires. Par exemple, la pression démographique due aux Syriens dans le pays a mis à dure épreuve les infrastructures et les services – santé, éducation, eau, électricité – déjà fragiles avant 2011. Toutefois, la volonté de garantir la paix, dans un pays qui a souffert pendant des années, prévaut et évite le déclenchement d’un réel conflit. Au terme des six années qui ont suivi le début du conflit syrien, la communauté libanaise a réalisé que la situation initialement perçue comme temporaire tendait à se stabiliser et à s’installer dans leur quotidien. Ainsi, dans la deuxième partie du livre  From re-ordering to nationhood  composé de quatre chapitres évoquant l’armée, les mouvements sociaux, le welfare state et la politique d’État à l’égard des déplacés syriens, les auteurs décrivent la recherche de stabilité qui prévaut au sein de la société libanaise malgré le désordre économique et politique local. Pour ce faire, elle cherche à construire un ordre interne en s’appuyant sur des symboles nationaux. Dans cette phase, l’armée joue un rôle unificateur essentiel pour la population qui réclame son retour, comme le clame une pancarte brandie par un citoyen lors d’une manifestation de soutien à l’institution militaire : « The people wants the army !». L’armée a toujours occupé une place mineure dans la vie publique et elle jouit encore aujourd’hui d’une capacité d’action limitée. Toutefois, comme le remarque Vincent Geisser, elle a connu une popularité croissante et la population l’a identifiée comme sa « colonne vertébrale ». Ce rôle de rempart de l’armée est également mis en scène par son propre service de communication qui la présente comme un contre-pouvoir du jeu politique, garante des qualités morales et symbolisant la nation. L’État défend également son rôle de protecteur de la population. Pour ce faire, il manifeste son activisme par la construction d’un ordre interne et l’imposition de restrictions croissantes de la mobilité pour les déplacés syriens présentés dans le chapitre de A.J. Knudsen. Au début de la crise en Syrie, le Liban a mené une politique de « frontières ouvertes » en autorisant les syriens à entrer dans le pays. Depuis janvier 2015, il est demandé aux déplacés syriens d’obtenir un visa valide pour six mois et de remplir des critères spécifiques d’admission toujours plus restrictifs. Cela a créé une sorte de barrière sécuritaire visant à empêcher ou tout du moins à fortement limiter l’entrée des ressortissants syriens sur le sol libanais. Cette politique a imperceptiblement transformé l’image du voisin syrien en fardeau pour la société libanaise. Dans un chapitre sur l’État providence, Estella Carpi montre comment la manne financière de l’aide humanitaire est utilisée par l’État pour stabiliser la société libanaise afin de contenir tous types de mouvements d’opposition. Comme le précise l’auteure, l’État libanais a simplement créé une façade, car en réalité il délègue sa responsabilité à des organismes libanais ou internationaux comme l’UNHCR, assumant une politique de neutralité et un manque d’implication dans le soutien aux déplacé syriens. Tous ces éléments doivent être considérés en prenant en compte la complexité du contexte actuel au Liban. Ainsi, au-delà de la capacité réelle à vivre au quotidien dans un environnement multiconfessionnel, des tensions émanant du climat régional ont éclaté au sein même de la société créant un climat d’instabilité politique. Les manifestations anti-confessionnelles du début des printemps arabes (début 2011) ont souligné l’usure d’un système politique corrodé par les clientèles confessionnelles. Cependant, elles ont rapidement montré leurs limites en termes d’impact et de capacité d’action politique. Les véritables faiblesses du système consociativisme ont été révélées par les manifestations de l’été 2015 à la faveur de la crise des déchets. La population libanaise, s’est retrouvée encore une fois dans la rue pour protester et questionner la légitimité des dirigeants et de leurs (in-)actions. Or, cette crise des poubelles a aussi rendu visible une fragmentation et des contradictions au sein du mouvement. Si au début des manifestations l’origine confessionnelle n’avait pas influencé le mouvement, plus tard les différentes identités communautaires (ou sectaires) ont, au contraire, émergées et ont souvent causées des conflits et des divisions. Marie-Noëlle Abi Yaghi, Myriam Catusse et Miriam Younes conceptualisent ces divisions à travers la métaphore du « sectarian ghost », décrivant succinctement le rôle inconscient joué par le confessionnalisme. Alors que le mouvement de 2015 ambitionnait de dépasser tous types de jugements confessionnels, la question identitaire – qui sommes-nous ? – a prévalu et a fait remonter des visions différentes liés aux origines confessionnelles. Ce mouvement a donc rendu visible la division qui taraude les Libanais : d’une part la volonté de changer de régime et de l’autre celle de le réformer.

En conclusion, après avoir analysé les difficultés et la complexité du système politique libanais, l’élection du Président Michel Aoun le 31 octobre 2016 – qui a mis en avant sa volonté d’ouvrir un nouveau processus de légitimation de l’appareil d’État –, n’a pas permis de dépasser la fragmentation qui caractérise le système politique libanais. Le Liban se trouve ainsi toujours dans une situation d’instabilité et de blocage qui ne lui permet pas de réformer en profondeur des dossiers clés, comme en atteste la nouvelle loi électorale qui va probablement conforter les forces politiques dominantes. Sur le plan économique, la situation se dégrade toujours plus et le décalage entre l’offre et le besoin en services – eau, électricité, santé, etc. – est vertigineux. S’agissant du plan sécuritaire, bien que les attentats à la voiture piégée aient diminué ces dernières années et que le Qalamoun a été repris des mains d’ISIS, les Libanais perçoivent encore une situation de danger causée par la présence syrienne. Bien qu’il n’y ait pas de corrélation directe entre la crise au Liban et la crise syrienne, nous pouvons affirmer que leur intersection a contribué à créer une certaine rupture de l’identité libanaise, qui doit alors se réorganiser dans un nouveau contexte, similaire à celui de l’après 2011. Selon l’analyse générale des éditeurs le parcours entrepris par les Libanais est un parcours d’adaptation. Le Liban en 2011 n’a pas connu comme dans la plupart des pays arabes une vague de transformations guidée par des mouvements de contestation de grande ampleur. Il est indéniable que son système représentatif en est certainement une cause mais l’esprit d’adaptation est aussi un choix stratégique de survie. De nombreux Libanais ont fait face à cette crise en soutenant la cause syrienne avec l’organisation de programmes dans un cadre de réhabilitation ou d’intégration. En outre, la focale « par le bas » utilisée par les éditeurs – en plus d’être novatrice– s’avère utile afin d’avoir un regard plus en profondeur sur le Liban et de comprendre au mieux pourquoi le phénomène des Printemps arabes n’a pas frappé le pays. Toutefois, après la lecture du livre des questions restent ouvertes. Comment les différents partis politiques libanais font-ils face à la crise syrienne ? Et comment ces derniers exploitent la crise syrienne pour recueillir le consensus du peuple libanais ? Quelle attitude ont les différentes confessions vis-à-vis des Syriens ? Vu la complexité de la situation les questions restent nombreuses mais la lecture de cet ouvrage est  évidemment salutaire pour s’orienter et comprendre comment le Liban a fait face aux Printemps arabes.

Référence du livre

Pour citer ce billet : Paola Belotti, « Présentation publique et discussion autour de l’ouvrage “Lebanon facing the arab uprising: contraints and adaptation” », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 23 juin 2018. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7846

Paola Belotti Paola Belotti est étudiante en Master « Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient » de Science Po Grenoble

Réflexions sur la poésie dans les sources narratives arabes médiévales sur les débuts de l’Islam

Kitab ansab al-ashraf , traité, par Ahmad ibn Yahya al-Baghdadi al-Katib, surnommé al-Baladhori, auteur du Kitab foutouh al-bouldan , dans lequel se trouvent exposées la généalogie et les ramifications des familles arabes avant l’Islamisme, la généalogie du Prophète, et celle d’autres personnages nobles chez les Arabes, avec leur histoire d’après les traditions. :  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b100313148

Qui n’a pas, à la lecture d’une chronique médiévale, passé les vers de poésie qui venaient « interrompre » la lecture du texte en prose ?

Parce qu’elle n’aurait vocation qu’à illustrer, il faudrait laisser de côté la poésie que l’on peut continuellement lire au fil des chroniques et autres ouvrages à intention historique. Son étude appartiendrait à d’autres, aux spécialistes de l’adab. Ne serait-ce pas en fait adopter une attitude consumériste des sources, y choisir uniquement ce qui nous intéresse a priori ? Que peut faire l’historien avec la poésie? Quel est le rôle de cette poésie dans les sources à intention historique ?

كان الشِعرُعِلمَ قومٍ لم يكن لهم علمٌ أصح منه

« La poésie est la science d’un peuple qui n’a pas de science plus véridique ». D’après Ibn Sallām (m. 231/845-846), dans ses abaqāt al-Šuʿarāʾ (Ibn Sallām 2001, I, p. 24), on devrait cette parole au second des califes rašidūn ʿUmar ibn Ḫaṭṭāb. Dans Faḍl al-ʿArab, Ibn Qutayba (m. 276/889) écrit que « la poésie est la source du savoir des Arabes (معدن علم العرب) (…) les archives de leurs histoires (وديوان أخبارها) » (Ibn Qutayba 2017, p. 150).

Des développements similaires peuvent être lus dans la ʿUmda de Ibn Rašīq  (m. v. 460/1067) ou encore contenus dans ce vers de Abū Firās al-Ḥamdānī :

الشعر ديوانُ العرب        أبدا وعنوانُ الأدبْ

Pour les auteurs médiévaux – et les quelques exemple cités en attestent – les vers de poésie sont considérés comme un outil historiographique. Et l’importante présence des vers dans les ouvrages d’adab ou à intention historique médiévaux indiquent que les premiers historiens, compilateurs et les auteurs d’ouvrages d’adab firent usage de la poésie comme source notamment pour la connaissance historique.

Dans son introduction à un colloque qui s’est tenu à l’American University of Beirut en 2008 et qui s’intitulait « Poetry and History, The Value of Poetry in Reconstructing Arab History », Saleḥ Agha disait que le « discours versifié arabe et l’histoire des Arabes étaient, dans les sources arabes, presque inséparables » (Baalbaki, Agha, Khalidi 2011, p. 7).

Dans le même article, il rappelait que la poésie reprenait dans la recherche actuelle son statut de source pour la connaissance historique, indiquant par là que la poésie fut pendant une longue période non seulement non prise en compte, mais que son authenticité fut également sévèrement remise en question par les historiens.

L’historien moderne et la poésie ancienne

Un regard sur l’historiographie contemporaine indique que les relations des historiens modernes avec la poésie ont été et sont encore ambivalentes. Dans un article qu’il publiait en 1993 dans un numéro en hommage à Claude Cahen intitulé « L’historien et la littérature arabe », Abdallah Cheikh Moussa rapportait l’anecdote suivante : Claude Cahen répondant à Maxime Robinson et à ses camarades des Langues O’: « Vous savez, moi, je fais de l’histoire, je ne suis pas philologue, et la poésie arabe ne m’intéresse pas tellement sauf quand elle apporte de l’information » (Cheikh Moussa 1993, p. 152). Claude Cahen était tributaire du discours de l’époque sur l’adab et la poésie arabe. Dans cet article, A. Cheikh Moussa considérait qu’en 1993, il y a donc maintenant presque vingt-cinq ans, cette perception de la littérature arabe et de la poésie était encore largement partagée et il appelait à l’utilisation de l’adab par les historiens.

Depuis la parution de cet article, l’observation de A. Cheikh Moussa est à nuancer, en témoigne le colloque déjà cité qui s’est tenu à l’AUB en 2008. Les historiens prennent de plus en plus la mesure de la place de la poésie. Dans l’introduction à l’édition et la traduction de l’ouvrage d’al-Kindī Histoire des cadis égyptiens publié en 2012, Mathieu Tillier se demandait par exemple par quel « biais la mémoire des personnages et des évènements » était-elle sauvegardée. Il formulait alors l’hypothèse que les vers se situaient au cœur même de la transmission (Tillier 2012, p. 12).

Pour autant, il ne semble pas que l’on ait véritablement placé le vers aussi bien que le abar au cœur de la recherche sur l’Islam, pour les premiers siècles en particulier.

Dans les sources narratives à intention historique, la poésie n’est en effet pas présentée seule, elle se donne à lire dans un ensemble qu’elle forme avec la prose, très souvent présente sous la forme du abar (pl. aḫbār), c’est-à-dire un court texte pouvant prendre la forme de déclarations de savants, saints ou hommes d’État, de mentions d’évènement ou de récits d’évènements historiques. Sa longueur peut varier d’une ligne à plusieurs pages. Le abar est généralement introduit par un isnād, indiquant la chaîne des transmetteurs de celui-ci. Stefan Leder résume en définissant le ḫabar comme « a self contained narrative unit which depicts an incident or a limited sequence of occurrences or conveys sayings » (Leder 1999, p. 279). Plus en avant dans son article, il signale par ailleurs que la relation structurelle entre la prose et la poésie varie (Leder 1999, p. 310) rappelant au passage que s’il y a relation c’est donc qu’il importe de les prendre en considération ensemble.

Ce désintérêt pour la poésie a de quoi étonner particulièrement pour la période omeyyade. On y compte de nombreux poètes et la poésie est très présente dans les ouvrages à intention historique. Antoine Borrut, dans sa thèse Entre mémoire et pouvoir, consacrait une sous-section à « La poésie omeyyade » (Borrut 2010, p. 115-119). Si, comme Saleḥ Agha il précisait que « l’apport de la poésie était désormais bien établi », il revenait sur les deux attitudes opposées qui ont longtemps prévalu par rapport à la poésie omeyyade : elle était soit présentée comme la source par excellence pour l’histoire omeyyade, soit à l’inverse, considérée comme négligeable du point de vue de la connaissance historique.

Quelle est la place de la poésie dans les ouvrages à intention historique ?

Antoine Borrut explique qu’elle remplirait la fonction de preuve. En note de bas de page, il reprend par ailleurs les propos de R. S. Humphreys qui, dans Islamic History écrivait (Humpheys 1988, p. 90) : « La fonction des vers cités dans les textes historiques n’a jamais été correctement étudiée, mais je crois qu’elle servait à peu près le même objectif que les discours ou les lettres qui étaient périodiquement introduits, celui de permettre à l’historien de transmettre une interprétation explicite ». A. F. L Besson and L. I. Conrad dans leur article « On some Umayyad Poetry » faisaient le même constat concernant ce déficit d’études sur la fonction de ces vers dans les textes historiques (Besson, Conrad 1993, p. 192).

Pour une étude de la poésie avec la prose

Ces auteurs mettent le doigt sur un point essentiel, la nécessité d’étudier non pas les vers pour eux-mêmes mais dans l’environnement dans lequel ils se donnent à lire, avec la prose. La poésie ne remplissait pas nécessairement la fonction de preuve, de « commentaire éditorial » (Humphreys 1988, p. 90). Formuler ce type de conclusions, c’est déjà réduire la poésie à une fonction illustrative. Il semble plus pertinent d’interroger le lien entre la création poétique suscitée par un évènement et la transmission des vers, qui s’était accompagnée de la transmission des éléments explicatifs indispensables à sa compréhension. La poésie peut bien entendu avoir été associée au abar à des fins d’illustration d’un des aspects de l’évènement relevé mais elle peut tout aussi bien être le noyau de l’ensemble, le abar servant alors à rendre compte de la situation ayant conduit à la production des vers.

Quoi qu’il en soit, abar et vers doivent être étudiés ensemble. Placer au cœur des interrogations les rapports entretenus entre la prose et la poésie peut par ailleurs permettre d’améliorer nos connaissances sur l’écriture de l’histoire aux premiers siècles de l’Islam. Il n’est par exemple pas exclu que l’arrangement de l’ensemble prose – poésie, précisément parce qu’il forme une même unité poético-narrative, appartienne, dans sa composition, à une strate de transmission antérieure à la période des auteurs des ixe et xe siècles. Ainsi, c’est l’ensemble qui aurait été transmis à des auteurs comme al-Balāḏurī (m. 279/892-893) et non ce dernier qui aurait sélectionné les vers, bien que l’on sache qu’il était versé dans la poésie.

Étudier ces textes, qui en raison de leur forme s’apparentent à des prosimètres, répond donc aussi à un besoin historiographique. Dans le même temps, cette étude est donc essentielle pour comprendre le rôle historique de cette poésie.

Que faire de la poésie dans les sources narratives arabes médiévales sur les débuts de l’Islam ?

Ne pas en faire l’impasse, d’abord. La considérer non pas a priori comme illustrative mais comme partie prenante dans l’entreprise de composition des ouvrages. L’auteur a fait le choix de ces vers ou peut-être plutôt de l’ensemble prose (abar) et vers de poésie, c’est donc que cette poésie doit être étudiée au même chef que cette prose, avec elle, dans sa relation avec elle. De l’étude de cette relation entre prose et poésie dans les sources narratives arabes médiévales sur les débuts de l’Islam une meilleure connaissance de l’écriture de l’histoire et de cette histoire est à espérer.

Il reste à déterminer comment procéder. Assurément l’étude de cas se prête parfaitement à cette entreprise et empêche les généralisations hâtives. C’est donc par l’étude d’un ensemble poético-narrative déterminé que peut être rendu possible le mise en évidence d’une relation particulière pour laquelle il faut certainement se garder de toute tentative de généralisation, si ce n’est de la méthode.

Bibliographie

Sources

  • Ibn Qutayba, Faḍl al-ʿarab, éd. par James Montgomery and Peter Webb, New York, NYU Press,  Library of Arabic Literature, 2017.
  • Ibn Rašīq, al-ʿUmda, Beyrouth, Dār Ṣādir, 2012.
  • Ibn Sallām, Tabaqāt al-Šuʿarāʾ,  Beyrouth, Dār al-Kutub al-ʿilmiyya, 2001.
  • Kindī, (- al), Muḥammad ibn Yusuf ibn Yaʿqūb, Aḫbār qudāt Miṣr, édition et traduction de Mathieu Tillier, Histoire des cadis égyptiens, Le Caire, IFAO, 2012.

Études

  • Baalbaki Ramzi, Agha Saleḥ Said, Khalidi Tarif, 2011 (éds.), Poetry and History, The Value of Poetry in Reconstructing Arab History, Beyrouth, American University of Beirut Press.
  • Besson A. F. L.,  Conrad Lawrence I., 1993, « On some Umayyad Poetry in the History of al-Ṭabarī », Journal of the Royal Asiatic Society 3/2, p. 191-206.
  • Borrut Antoine, 2010, Entre mémoire et pouvoir. L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72-193/682-809), Leyde, Brill.
  • Cheikh-Moussa Abdallah, 1995, « L’historien et la littérature arabe médiévale », Arabica 43,  p. 152-188.
  • Humphreys R. Stephen, 1995, Islamic History: a framework for inquiry, Londres/New-York, I.B. Tauris.
  • Leder Stefan, 1999, « The literary use of the khabar : a basic form of historical writing », in Averil Cameron et Lawrence I. Conrad (éds.), The Byzantine and Early Islamic Near East: Problems in the Literary Source Material, Princeton, Darwin Press, p. 277-315.

Historienne médiéviste. Doctorante depuis 2014 à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sa thèse porte sur l’histoire du Bas-Iraq au viiie siècle et à pour titre : « Le pouvoir de la terre : pour une histoire de la société bas-iraqienne au viiie siècle ». Noëmie Lucas est à l’Ifpo Beyrouth depuis septembre 2017 dans le cadre d’une bourse AMI.

 

 

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Journées d’études:Les Capétiens au miroir de leurs pratiques documentaire, début XIIIe-début XIVe siècle (Lyon, 25-26/06)

Ces journées sont organisées par le Groupe de travail sur les Capétiens, sont consacrées aux documents des XIIIe-XIVe siècles, et plus particulièrement ceux rédigés autour du règne de Philippe le Bel (1285-1314). Il s’agit de poursuivre les études sur le règne de Philippe le Bel et la mise en valeur du Corpus philippicum, fonds documentaire conservé à l’IRHT et placé sous la responsabilité d’Élisabeth Lalou (Université de Rouen) et de Xavier Hélary (Université Jean Moulin Lyon3). Lieu d’accueil : Université Jean-Moulin Lyon 3, Salle … Continuer la lecture de Journées d’études:Les Capétiens au miroir de leurs pratiques documentaire, début XIIIe-début XIVe siècle (Lyon, 25-26/06)

Bourses de recherche pour master et doctorat 2018-2019:Département de la Drôme (date limite:19/10)

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