Archives de catégorie : Zones géographiques, pays

La terrasse. Retour sur une histoire du temps présent

Il n’aura peut-être pas échappé aux lecteurs de Textures du temps que j’ai écris il y quelques années une biographie d’Ali Boumendjel, l’avocat et militant politique algérien.1

C’est durant cette recherche que j’ai commencé à saisir combien la connaissance des lieux aide à la compréhension des choses, et ancre l’écriture : j’avais vu la maison qu’Ali Boumendjel et sa femme avaient fait construire aux Sources, la maison de ses parents à Belcourt, repéré bien des lieux de leurs vies à Alger. Mais je n’avais jamais trouvé le bâtiment  tenu par les parachustistes française à el-Biar, d’où l’avocat avait été précipité durant la Bataille d’Alger en 1957. Quelques promenades dans le quartier n’avaient rien donné, malgré le plan fournit par Pierre Vidal-Naquet. Ça ne devait pourtant pas être impossible puisque Ernest Pignon-Ernest l’avait trouvé pour y apposer le portrait en sérigraphie de Maurice Audin en 2003 ; la même année, Jean-Pierre Lledo y avait filmé le retour d’Henri Alleg, torturé au même endroit, pour son documentaire Le rêve algérien.

Ce n’est que l’année dernière que j’ai pu enfin le localiser, en suivant un ami qui se souvenait que son père lui avait indiqué les lieux lorsqu’il était petit. Honnêtement, avec ce point de départ, nos chances d’aboutir paraissaient  faibles et je me demandais comment je pourrais être sûre que ni mon compagnon de balade ni son père ne se trompaient… Depuis son enfance, les boutiques avaient changé, les façades étaient refaites. Ce jour-là, le boulevard Ali Khodja était bondé et ensoleillé, et tout à coup mon guide s’est engouffré par une porte dans un couloir indiquant un club de judo. La cour derrière l’immeuble ressemblaient bien aux lieux du film ; la sérigraphie, elle, avait disparu et les murs venaient d’être repeints. Mais surtout, l’architecture correspondait aux descriptions données par les sources. Le général Aussaresses :

« [J]e me suis directement rendu à El-Biar, boulevard Clemenceau, où Boumendjel était détenu. Il y avait plusieurs bâtiments. Certains de ces bâtiments étaient reliés entre eux par des passerelles au niveau des terrasses du sixième étage. La cellule de Boumendjel était au rez-de-chaussée. Je suis passé au bureau du lieutenant D., qui sembla étonné de me voir.
–  Qu’est-ce que je peux faire pour vous, mon commandant ?
–  Et bien voilà, D. : je viens d’assister à une longue réunion, en présence du général Massu. Mon sentiment, à la sortie de cette réunion, c’est qu’il ne faut absolument pas laisser Boumendjel dans le bâtiment où il se trouve actuellement […]. Pour effectuer ce transfert, il ne faut surtout pas que vous passiez par le rez-de-chaussée, ce qui attirerait trop l’attention. [… V]ous allez chercher votre prisonnier et, pour le transférer dans le bâtiment voisin, vous empruntez la passerelle du 6e étage. J’attends en bas que vous ayez fini. Vous me suivez mieux maintenant ?
D. hocha la tête pour me montrer qu’il avait compris. Puis il disparut. J’ai attendu quelques minutes. D. est revenu, essoufflé, pour m’annoncer que Boumendjel était tombé. Avant de le précipiter du haut de la passerelle, il l’avait assommé d’un coup de manche de pioche derrière la nuque. »
2

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

J’ai eu l’occasion d’écrire ailleurs qu’on ne peut prendre Aussaresses au mot mais il n’a pas de raison de mentir sur la description des lieux. En observant depuis la cour, les choses étaient plus claires : le centre des parachutiste à el-Biar, encore en construction à l’époque, constitue un seul bâtiment, avec trois cages d’escaliers. Des enfants jouaient dans la cours, et un homme y avait des dizaines de plantes poussant en pots.

Nous sommes montés par la première cage d’escalier, pour trouver la porte du toit fermée à clef. Des pavés de verre dans l’escalier donnaient de la lumière. L’architecture typique des constructions des années 1950 avait du charme. Je repensait aux décors lugubre du film La Question, de Laurent Heynemann (1976). Par les trous des portes en mauvais état, on devinait la terrasse, et on apercevait même la mer. Je n’aurais jamais imaginé ce détail.

La bande-annonce du film La Question de Laurent Heynemann (1976)

Nous tentons la seconde entrée. En haut de l’escalier, nouvelles impasse. Des monceaux de sachets plastique remplis de vieux pain sont posés là (bien des gens ne jettent pas leur pain à la poubelle. Mais qu’en faire alors ? partout dans la ville on trouve des sachets de pain sec, ou même de semoule dans une curieuse extension de la superstition. Parfois même les éboueurs ne veulent pas les prendre et la ville ne peut les digérer.) On devinait que la terrasse sert aussi à entreposer les vieilles choses qu’on ne veut garder mais dont on ne sait comment se débarrasser.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

En montant et en descendant ces escaliers, des sources me reviennent en tête :

Sûreté Nationale en Algérie
Sûreté publique Alger
Procès Verbal

L’an 1957 et le 23 du mois de mars

Devant nous, C. P., Officier de Police, Officier de Police judiciaire, auxiliaire de M. Le Procureur de la République, en fonction dans le 13e arrondissement el Biar
Se présente le Lieutenant D. M., âgé de 26 ans du 2e RPC, 4e Cie, 92 av. Clemenceau à el Biar.
Il nous déclare :
Ce jour vers 13 h 15, le sergent S., du 2e RPC amena dans mon bureau le suspect, M. Boumendjel Ali, qui devait être transféré au Parquet le soir même, afin de procéder au dernier interrogatoire.
En amenant le suspect au bureau des interrogatoires qui se trouve dans l’autre partie du bâtiment, nous passâmes sur la terrasse.
Le sergent J. S. marchait en tête, Boumendjel le suivait, et je fermais la marche.
Brusquement, Boumendjel se précipita vers le bord de la terrasse. Je me précipitai pour le retenir, mais dans un bond en avant il m’échappa et s’élança dans le vide. Je dus le lâcher précipitamment pour ne pas être entraîné moi-même. Je me rendis dans la cour et devant l’état désespéré de la victime, j’avertis immédiatement le médecin et le colonel commandant le 2e RPC.
Boumendjel fut immédiatement transporté à l’hôpital Maillot, sur les ordres du Colonel, mais il semble qu’il ait été déjà mort à ce moment.
Je signale que M. Boumendjel avait tenté déjà de se suicider le 12. 2. 57 à Hussein Dey où notre formation se trouvait.
Il avait été transporté à Maillot, d’où il était sortit le 4 mars dernier.

Lu, persiste, signe, signons,
Signé : D. L’officier de Police Signé : illisible.3

Cette version selon laquelle Boumendjel s’est volontairement précipité dans le vide est la version officielle. Mais, le rapport d’autopsie le confirme malgré lui bien plus sûrement que les “aveux” du général Aussaresses, il a été précipité inconscient dans le vide.

***

J’avais lu le nom d’Ali Boumendjel la première fois lorsque je préparais un mémoire de maîtrise sur les parlementaires du deuxième collège représentant l’Algérie au parlement française, entre 1945 et l’indépendance. Dans un débat parlementaire, on évoquait sa mort aux mains des parachutiste en pleine Bataille d’Alger,  mort suspecte bien que l’armée ait immédiatement évoqué un suicide, et d’autant plus choquante dans ces débats qu’il était le frère d’un ancien conseiller de la République, Ahmed Boumendjel.

Le nom (et l’émotion) était resté dans un coin de ma tête.

Quelques années plus tard, en 2001, Paul Aussaresses publiait ses mémoires, qui confirmait l’assassinat. On interviewait la veuve de Boumendjel et ses enfants à la télévision. En les voyant, j’avais repensé à mes lectures de cinq ans auparavant: au moins dans cette affaire, un secret de Polichinelle ancien semblait enfin être levé.

Je me préparais à faire une thèse. Mon futur directeur, Benjamin Stora, avait retoqué plusieurs sujets que j’avais proposés (j’avais un goût pour l’histoire sociale, mais des projets plutôt vagues), il m’avais conseillé de travailler sur l’Union démocratique du Manifeste algérien et pour le DEA, me proposait une biographie. La biographie, c’était pour moi le genre mou par excellence, qui me rappelait Alain Decaux et André Castelot qui passaient le mercredi après-midi à la radio, et les biographies de Léon Blum et Charles de Gaulle qu’on nous faisait lire dans des  cours d’histoire politique à la fac, cours dont les approches étaient d’un classique ennuyeux à mourir. En 2002, j’étais enseignante dans un collège de ZEP, j’avais arrêté la recherche pour faire des études d’arabe en cours du soir à l’INALCO et ne savais par où reprendre, ni dire ce que je voulais étudier. Ferhat Abbas et son UDMA manquaient de radicalité à mon goût (j’avais été discrètement biberonnée au nationalisme populiste et au tiers-mondisme) ; je n’aimais pas la biographie. J’ai accepté parce qu’il fallait bien faire de l’histoire. Et à cause d’Ali Boumendjel.

Cette recherche s’est révélé frustante par bien des aspects. J’avais un accès très libre à la famille, mais les proches politiques de Boumendjel étaient morts : son frère Ahmed, les autres leaders de l’UDMA (Kaddour Sator, Ahmed Francis, Serge Michel et d’autres que peut-être je n’avais pas identifiés), comme ses camarades de promotion au collège de Blida, futurs leaders du FLN qui auraient pu témoigner de son engagement : Benyoucef Benkhedda était décédé quelques semaines avant que j’arrive à Alger en espérant l’interviewer. Le cœur du réacteur, c’était la connexion entre Ali Boumendjel (UDMA, et peut-être déjà FLN) et Abbane Ramdane, responsable du FLN à Alger. La famille en faisait grand cas, mais personne ne pouvait désormais témoigner directement de la nature de ce contact noué (ou renoué) dans la clandestinité.

L’autre problème, c’était la détention et la mort : des témoins pouvaient attester de tortures psychologiques, mais aucun n’attestait des tortures physiques que pourtant tout le monde racontait. Et puis la seule confirmation de l’assassinat venait de Paul Aussaresses qui ne m’inspirait aucune confiance, et qui ne voulut jamais me rencontrer : l’idée de siroter un café en sa compagnie me donnait de toutes façons des sueurs froides. En politique comme entre les mains des parachutistes, dans la clandestinité, des épisodes entiers pouvaient m’échapper. Je risquais de faire passer Boumendjel – d’une phrase – pour un doux humaniste poussé au FLN par les événements de la guerre. D’une phrase aussi, j’avais le pouvoir de le rendre plus révolutionnaire. Il m’aurait fait plaisir qu’il le soit : la révolution me semblait plus désirable que l’humanisme. C’était bien ça le danger.

***

L’écriture du mémoire a été longue : je soupesais et réécrivais toutes les phrases, je mesurais tous les adverbes. Boumendjel n’était pas un personne central, il y avait peu de chance que d’autres biographies suivent après ce mémoire pour créer un débat d’interprétation. Il ne s’agissait pas de rendre justice, mais d’écrire juste au sujet d’un homme mort une cinquantaine d’année auparavant, d’écrire des phrases qui seraient lues, et avaient peu de chance d’être contredites. Les incertitudes ne se réduisaient pas. Je fantasmais en faisant les cent pas dans ma cuisine : qu’on me donne cinq minutes pour parler à Ali Boumendjel ! (ou dix minutes, ou un quart d’heure), j’avais une liste de questions:

– Quel était votre relation avec Abbane en 1956-1957 ? [déjà, cinq minutes ne pouvaient suffire]
– Qu’est-ce qui vous est arrivé après que les para vous ont pris le 9 février 1957 ? On vous a torturé ? On vous a tué ?
– Durant la fronde dans l’UDMA des années 1950, vous étiez hostile à Ferhat Abbas ? Et à votre propre frère ?

Peut-être qu’on se tutoyait à l’époque ? Je ne sais plus. De toutes les façons, l’ordre des questions changeait tout le temps selon ce qui me semblait essentiel (était-ce vraiment essentiel de savoir comment il était mort ? comment il avait été torturé ? La question de Abbane, elle, me paraissait toujours fondamentale). Si Boumendjel n’était pas disponible, j’imaginais toutes les certitudes que je gagnerais à parler cinq minutes seulement avec Abbane Ramdane. Où avec Kaddour Sator.

Raconter la vie d’une personne – à laquelle nécessairement on donne sens – est une responsabilité lourde. Plus encore si les siens sont vivants : ils seraient de toutes les façons secoués, insatisfaits, heurtés par la lecture. Il fallait être bien sûr de son histoire pour prendre le risque de l’écriture. Or lorsqu’on parle de la clandestinité, on ne peut jamais attester que ce dont on n’a pas de preuve n’a jamais existé. Comment écrire en laissant la place à ces possibles ? Pouvais-je être 100% sûre que le réseau de télécommunication dont Boumendjel avait avoué sous la torture avoir été à la tête n’avais vraiment pas existé ?

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

La question de rendre justice avait aussi à cette époque un sens plus concret : Paul Aussaresses avait été condamné en 2002, non pour crime de guerre, mais pour apologie de crime de guerre, pour avoir écrit, comme étaient condamnés ses éditeurs. Les poursuites mêmes étaient un aveux d’impuissance : à défaut de pouvoir poursuivre la torture et l’assassinat, couverts par les lois d’amnistie, on avait poursuivi l’écriture, envoyant un message dissuasif à qui serait pris de l’envie d’avouer d’autres crimes de guerre. Leur condamnation avait été confirmée en appel en avril 2003, alors que j’étais en plein travail sur Boumendjel. La famille Boumendjel de son côté imaginait d’autres façons d’amener l’affaire Ali Boumendjel en procès, un procès pour la justice et la vérité. La connexion potentielle entre la recherche et le procès était omniprésente. On discutait à perte de vue entre collègues de DEA pour savoir s’il fallait, le cas échéant, accepter de parler dans un procès autour de cette affaire.

Alors que j’écrivais le dernier chapitre du mémoire, tentant de reconstituer jour par jour le parcours de Boumendjel d’un centre de torture à l’autre, le général Bigeard était invité dans l’émission humoristique de fin de matinée sur France Inter. Arrivé à Alger après sa mort, Bigeard n’avait rien à voir avec Boumendjel, mais avait pris toute sa place dans le système répressif fondé sur la torture et l’assassinat, et  il était le seul parachutiste à voir donné son nom à une façon de tuer les prisonniers (les ” crevettes  Bigeard “). Dans mon souvenir, l’animateur Stéphane Bern ne cessait de répéter : ” Ce qu’on aime chez vous Général… ” (c’est votre truculence, votre humour, votre gentillesse, que sais-je). On était en 2003. En écoutant je lisais des descriptions d’hommes asphyxiés dans les cuves à vin de la ferme Perrin et de la technique utilisée pour passer les mollets des survivant au rabot et au gros sel. Toute cette truculence me rendait malade. Et oui, j’avais envie de rendre justice, d’écrire un livre qui frappe Bigeard dans la gueule, étouffe Stéphane Bern et dise à la radio nationale qu’elle était indigne et méprisable comme l’était la république coloniale. J’avais envie que Boumendjel, et Larbi Ben M’hidi et Abbane Ramdane, ces hommes qui manquent, soient des héros. J’étais, et je reste, violemment anticolonialiste.

***

J’en étais venue à penser que ce que les militaires avaient nommé “la première tentative de suicide” d’Ali Boumendjel, lorsqu’il s’était – disait-on – taillé les veines avec ses verres de lunettes, cette ” tentative de suicide ” pouvait-être une authentique tentative de suicide, et non une tentative d’assassinat comme le pensait la famille. J’aurais voulu penser autrement. Mais on lui avait fait croire que les hurlements de femme (bien réels) qu’il entendait était ceux de sa propre femme en train d’être violentée, causant un état de grande confusion. Soumis à cette torture, le suicide n’était pas inenvisageable. Mieux, je ne voyais là, d’un point de vue moral, aucun caractère condamnable, et je répétais des formules : la torture excuse tout ; le suicide est aussi une volonté, un échappatoire, et une résistance). C’était une hypothèse, elle était fragile, mais c’était la mienne. On le voit : la morale était partout, piégeait tout et il fallait s’en libérer, autant que possible. Lorsque j’avais téléphoné à Malika Boumendjel pour lui annoncer la fin de la rédaction du mémoire, j’avais voulu lui dire que telle était mon hypothèse, pour qu’elle n’en ait pas la surprise à la lecture. Il y eût un long silence. Elle dit : ” Alors ils ont gagné “. [Nous avons parlé longtemps, encore, après ça.]

Des amis historiens des temps passés ont souvent voulu minimiser cette spécificité de l’histoire du temps présent. Ils expliquent qu’eux aussi peuvent avoir “un carton d’archive qui pleure”, un objet douloureux, être saisis de fortes émotions et du désir de rendre justice. Nul doute. Pourtant, il y a bien là une caractéristique particulière à l’histoire du temps présent, lorsqu’un témoin exige de vous – vous en personne, X, ou Y, ou Malika Rahal –, que vous fassiez justice ; ou porte plainte contre vous pour diffamation ; ou vous téléphone en pleine nuit. Ou, comme ici, vous crucifie d’une phrase vous accusant d’avoir trahi.

Dans l’état d’intense concentration et de fatigue de la fin de la rédaction, puisque j’imaginais parler aux morts, et qu’on écrit (toujours ?) avec ce qu’on est soi-même, d’autres morts sont venu réclamer leur cinq minutes, des morts auxquels j’avais des questions encore à poser : mon Oncle-le-Martyr [sais tu, toi, qui t’a tué ? mais où es-tu donc enterré ?]. Mon grand-père [tu n’étais pas à l’UDMA ?]. Mon père […].

***

Une fois achevé, le mémoire a attendu longtemps avant de devenir un livre. Certains problèmes restaient entiers : comment déconstruire et analyser le récit familial du martyr sans blesser la famille ? comment se libérer du besoin de rendre justice, mais écrire juste ? comment laisser la porte ouverte à ce qu’on n’a pu trouver ou prouver ?  que faire des fantômes (ceux de l’histoire, et ceux de notre propre histoire) ? La décantation s’est faite doucement. La lecture du livre de Daniel Mendelsohn, The Lost. In search for six of six million [Les Disparus] a provoqué le déclic final : on pouvait raconter une enquête, même si ses résultats étaient maigres ; le cheminement valait aussi pour lui-même. On pouvait écrire juste tout en honorant la mémoire. Surtout, certains passages sur le deuil, ont été écrits à la toute dernière minute, dans la discussion avec les amis de l’Institut d’histoire du temps présent, qui connaissaient ces questions dans les contextes d’autres guerres et m’ont donné des mots et des outils d’analyse.

Lorsque j’ai enfin apporté le livre à Malika Boumendjel, posant sur la table son exemplaires et ceux destinés à ses enfants, elle ne l’a pas regardé. Dans le petit appartement, elle passait aussi loin que possible de la table en apportant le thé depuis la cuisine, montrant du doigt seulement cet objet de douleur pour me remercier. J’étais inquiète et suis revenue quelques jours plus tard après avoir passé un coup de fil. Pour la seule et unique fois de toutes les années où nous nous sommes connues, elle m’a ouvert la porte en robe de chambre. Elle avait commencé à lire, mais c’était difficile. Bien sûr elle savait déjà tout, elle trouvait le style beau, et c’était d’autant plus douloureux. C’est une dame âgée : j’avais peur qu’avec ce livre, elle ne lâche prise. Ça n’a duré qu’un temps. Pour l’un de ses fils Sami aussi la publication du livre n’était pas chose simple : à mesure qu’elle approchait, il devenait parfois hostile, agacé par la maison d’édition qui ne faisait pas, disait-il, son travail. À la sortie, l’ouvrage tant attendu ne réalisait pas ce qu’on espérait de lui, il n’était pas assez fort, il ne résolvait pas tout, il ne pouvait réparer le passé. Il a fallu plusieurs mois pour que ces tensions ne s’apaisent.

J’avais pensé que la biographie était une affaire sans goût et sans grand intérêt. C’était posé en chemin toutes les grandes questions de l’histoire du temps présent, avec des balancements entre justice et histoire, vérité et réparation du passé où les réponses n’était jamais simples.

***

Avant de partir, nous tentons la troisième entrée, pour n’avoir aucun regret.  Dans la cage d’escalier, je repense à Henri Alleg, et à Maurice Audin qui sont passés ici, eux aussi, en me demandant à chaque porte si c’est dans cet appartement qu’ils ont été torturés, ici qu’ils ont été détenus, ou confronté l’un à l’autre. Un voisin sort de chez lui pour faire des courses. Djamila Boupacha était là. On pense à tous les sans-nom aussi, qui on laissé ici leur vie, ou une partie d’eux-même à force de sévices.

Lorsqu’il avait été conduit sur la terrasse qu’Henri Alleg avait reconnu le bâtiment où son ami Boumendjel était mort, Henri Alleg qui m’avait livré un des témoignages les plus riches et les plus émouvants sur Ali Boumendjel. Nous arrivons en haut de l’escalier, la porte du toit s’ouvre.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

De tous côtés, la perspective est magnifique, la vue vers le bas vertigineuse. Il n’y pas de balustrade. D’un côté, c’est le boulevard Ali Khodja et les magasins, avec le bruit de la foule de la fin de l’après-midi qui se presse, de l’autre la cour. De quel côté Boumendjel est-il tombé ? L’officier de police judiciaire, venus sur les lieux immédiatement après sa chute rendait compte :

Ce jour il avait été extrait de la prison du 19e génie pour être remis au Parquet dans le courant de l’après-midi.
Alors qu’il était conduit, sous escorte, au bureau de Renseignement pour dernier interrogatoire, il s’échappait brusquement et se précipitait dans le vide, d’une hauteur de 15 mètres.
Il tombait dans la cour dont le sol est revêtu de carrelage et succombait aussitôt des suites d’un grave traumatisme crânien. ((PV du commissaire du 13e arrondissement d’el Biar, 23 mars 1957. Service historique de la Défense, 1H2584-5, Quelques affaires.))

Côté cour, donc, où jouent les enfants et où un homme arrose ses plantes, c’est la que Boumendjel est mort. Du côté où, ce jour-là, des planches s’avancent dans le vide. De ce côté, ce n’est pas la mer qu’on voit, c’est la montagne. Mon livre est fini depuis plusieurs années, je peux bien me laisser aller à voir mes fantômes.

Si Boumendjel a eu un moment de conscience sur cette terrasse avant d’être assommé, ce sont ces montagnes qu’il aura vues.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

 

  1. Rahal, Malika. Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne. Paris: Belles Lettres, 2010; Alger: Barzakh, 2011.
  2. Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Paris, Perrin.
  3. Service historique de la Défense, 1H2584-5, Quelques affaires. Document soumis à dérogation, les personnes sont anonymées par moi.

Musiciens algériens dans l’été tunisien

Les Algériens ne sont pas seulement sur les plages tunisiennes en cet été. Le tourisme algérien a commencé depuis une décennie environ à modifier l’offre et la demande à Tabarka, Hammamet, Nabeul, Sousse … mais depuis 2011 et bien que le mois de ramadan se situe en été, les Algériens ont constitué une clientèle régulière qui a jugulé une partie des déboires du tourisme tunisien, essentiellement balnéaire, en crise d’image et de fonctionnement. La saison estivale 2015 a démarré tragiquement avec la tuerie de la plage de Sousse, le 26 juin et les réservations d’avion et d’hôtels ont, une fois de plus, accusé le coup. Une campagne de solidarité s’est spontanément exprimée dans les réseaux sociaux pour encourager et annoncer la venue des touristes algériens après l’Aïd. Le mouvement a bel et bien eu lieu et on se demande si le nombre des Algériens va dépasser le chiffre de 1.300.000 visiteurs atteint en 2014.

En ces temps de violence, il est plus réjouissant encore de constater que la participation algérienne s’étend aux activités culturelles et artistiques, collaborant ainsi aux niches qui travaillent un peu partout à conjurer l’ignorance, le silence et la peur. Pour la 4ème session des rencontres cinématographiques de Bizerte (18-21 juillet), Lamine Ammar- Khodja a présenté son film Sans cinéma et animé un atelier de tournage (les 3 films amateurs ont été projetés à la clôture). Son film sera présent au festival El ‘Abedila de Sbeïtla, le 6 août. La visite de l’Orchestre Symphonique National Algérien est un maillon dans la chaîne solidaire des artistes face aux agissements destinés à épouvanter les gens et à empoisonner la vie et l’atmosphère. L’ensemble a donné deux concerts au public tunisien, les 1er et 2 août, à El Jem et à Hammam-Lif. La brochure distribuée à l’occasion de la tournée tunisienne nous apprend que l’ensemble existe depuis 1992 et qu’il se compose d’une soixantaine de solistes professionnels, diplômés des écoles et conservatoires des différentes Wilayas algériennes et des institutions musicales étrangères. Dirigée par Abdelkader Bouazzara depuis 2001, la troupe travaille sous la férule artistique d’Amine Kouider, chef d’orchestre permanent depuis 2014 qui a lancé en 2001 les premiers concerts éducatifs pour les enfants.

L’Orchestre Symphonique National Algérien a joué le 1er août dans le Colisée romain d’El Jem, dans le cadre d’un festival consacré à la musique classique et lyrique qui fête son trentième anniversaire. Quand on sait que des orchestres se sont décommandés par crainte pour leur sécurité, le maintien de la participation algérienne est précieux.

L’ensemble s’est également donné dimanche 2 août dans le théâtre de plein air d’Hammam-Lif, à l’invitation du Festival International de Boukornine qui assure ainsi sa dimension internationale par cette deuxième soirée maghrébine de la session. Après la soirée de malouf sans frontières du 25 juillet, qui a rassemblé l’Algérien Hamdi Bennani avec le Libyen Mohamed Ghezzi et le Tunisien Zied Gharsa, le concert symphonique du 2 août a conçu un programme composé selon les différentes façons dont la musique classique est promue par l’Orchestre National Symphonique algérien : par la maîtrise et l’interprétation de tous les genres. Après des morceaux de Khatchaturian, Tchaïkovsky, Brahms et Rossini, le public a écouté trois compositions algériennes de Salim, Benhouhou et Belli (dont la célèbre ya rayeh win m’safer), puis deux arrangements symphoniques du patrimoine tunisien (Bahdha H’bibti tahla assahriyya et Hizz Ayounek rahoum chabbou fiyya), enfin deux extraits de musiques de films (Les vacances de l’inspecteur Tahar et Pirates des Caraïbes). Le mélange respire l’esprit du dialogue et reflète la volonté de circuler entre les différents patrimoines musicaux parvenus à la réceptivité des publics maghrébins. Joué par un orchestre chaleureux, composé d’une cinquantaine d’artistes algériens (19 violons, 5 altos, 6 cellos, 3 contrebasses, 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, 2 cors, 2 trompettes, 2 trombones, 2 timbales, 2 percussions) et de neuf musiciens tunisiens (4 violons, 2 altos, 2 violoncelles, 1 contrebasse), dirigés par un maestro plein d’ardeur, le programme a été accueilli avec entrain par les spectateurs de la huitième soirée du Festival International de Boukornine 2015.

Malgré des moyens modestes, la programmation de cette 36ème édition du FIB dégage la volonté de l’équipe dirigée par la cinéaste Selma Baccar d’ouvrir l’horizon du public à la beauté des musiques du monde, à la rencontre des arts et aux bienfaits du rapprochement intermaghrébin par la culture. Merci à l’Orchestre Symphonique National Algérien d’avoir contribué à ne pas laisser le terrorisme pourrir cet été tunisien.

Hammam-Lif, le 3 août 2015

Paru sur Le Quotidien d’Oran, 5 août 2015, page 4

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5216932

Publication – The legal statute of Nuba people in South Kordofan and the African Commission on Human and Peoples’ rights, By Philippe Gout

Philippe Gout is a Phd candidate in international law at the Institute of Higher International Studies (Paris 2 Panthéon Assas). He was granted a scholarship from the CEDEJ.

His article deals with the rigidity of the international statute on indigenous peoples and of the absence of a pragmatic approach which would enable its application in specific situations.

 The article specifically addresses the situation of Nuba populations from South Kordofan. The heterogeneity of Nuba groups, as well as the interests pursued by the different Nuba actors, show the artificiality of the claims in favor of a unified legal statute. Actors instantiate their claims for this protective status through an ongoing, unfinished process of objectiying their unified identity.
Besides, recent innovations of the African Commission on Human and Peoples’ rights do not help the clarification of a unified statute for Nuba people. Last but not least, the structural dualism of Sudanese constitutional law definitely excludes the eventuality that such unified statute applies in the Sudanese legal order.

The research on Sudan highlighted at two recent international scientific conferences in Paris

The research about Sudan was highlighted at two scientific conferences that were held recently in Paris: the 6th European Conference on African Studies (ECAS 2015) and the 1st Conference of the group of scientific interest (GIS) on the Middle-East and on Muslim Worlds.

Untitled Collective mobilizations in Africa: Contestation, Resistance, Revolt”, the 6th European Conference on African Studies (ECAS 2015) was held in Paris from July 8th to 10th. Among the objectives of this international conference, ECAS 2015 aimed to promote the emergence of new concepts and issues of research on Africa in order to better identify and understand the current changes in the African continent, as well as the historical roots of those changes.

We are pleased to see that several Phd candidates/researchers associated with CEDEJ-Khartoum has participated to this conference. Anne-Laure Mahé, from the University of Montreal, has introduced her paper untitled “Thriving on chaos: violent conflict as a factor of authoritarian resiliency in Sudan”. Philippe Gout, a Phd student in International Law with University Paris 2 Panthéon Assas, has presented his paper “The halt of ICC’s war crimes investigations in Darfur: the limits of Prosecutor’s definition of the crime of genocide and the full-scale resistance to ICC’s investigations”. Dr. Raphaëlle Guibert, researcher in political sciences, has presented her research about gold mining – “Le gouvernement de l’or au Soudan: remodelage des pratiques et contrôle du secteur”. And Dr. Elena Vezzadini, an associate researcher with CEDEJ-Khartoum and with the University of Bergen, has also contributed to this conference.

Furthermore, several researchers specialized in Sudan were present at the conference: Dr. Siri Lamoureux, Dr. Greit Steel, Dr. Clémence Pinaud and Dr. Lotjes de Vries.

Another international scientific conference can be noted: from July 7th to 9th, the 1st Conference of the group of scientific interest (GIS) on the Middle-East and on Muslim Worlds was held in Paris. This international conference aimed to create an overview of the current state of the French research, with the contribution of numerous foreign guests. Its objective was to encourage the collaboration between researchers, as well as the improvement of the visibility of the scientific studies on the Middle-East and on Muslim Worlds.

In this conference as well, we are pleased to see that research on Sudan was highlighted: Dr Raphaëlle Guibert has introduced her work about the Sudanese Islamic experience – “Bourgeois islamiste vs  entrepreneur  nomade  ?  Oppositions  et  convergences  des  modèles  de  la  réussite dans  l’expérience  islamique  soudanaise” ; as for Dr Iris Seri-Hersch, she has presented her research about the Anglo-Egyptian Sudan – « Arabisation, Islamisation et (dé)colonisation dans  le  Soudan anglo-­égyptien (1946-­1964)».

Recrutement projet Idex DELI

Le projet DELI (Dictionnaire Encyclopédique des Littératures de l’Inde), qui est financé par l’Idex Université Sorbonne Paris Cité, recrute un chercheur au niveau post-doctoral ou un ingénieur d’études à temps plein pour une durée de 18 mois (renouvelable sous conditions), à partir du 1er décembre 2015. Ce collègue assistera les responsables du projet DELI dans des activités administratives, financières et éditoriales (pour les versions papier et numérique du Dictionnaire) tout en pouvant mener des recherches autonomes. Les dossiers de candidature sont à envoyer jusqu’au … Lire la suite Recrutement projet Idex DELI

Research on Sudan: The British Museum and the Anthropologists’ Fund for Urgent Anthropological Research offer a second Research Fellowship in Urgent Anthropology

The British Museum and the Anthropologists’ Fund for Urgent Anthropological Research offer a second Research Fellowship in Urgent Anthropology. The Fellowship provides (non-salaried) financial support for an eighteen month period of field research and writing, with a specific focus on Sudan.

The Research Fellowship in Urgent Anthropology is designed to facilitate ethnographic research on peoples whose culture and language are currently threatened. The programme’s primary aim is to contribute to anthropological knowledge through detailed ethnography, and also if possible help the peoples being described in their particular circumstances. The British Museum is hosting the fellowship programme for three years from 2014: this is the second fellowship.

The British Museum Urgent Anthropology Fellowship Programme has a specific focus, on threatened Nile Valley communities in northern Sudan. The 20th century riverine communities of northern Sudan and Nubia have been the subject of relatively little anthropological field research, and are facing radical transformations, brought about by a variety of infrastructural developments, including dam construction, large-scale agricultural development, the arrival of mobile technologies and changing foodways. These are village communities based on subsistence agriculture and date palm cash-cropping; Arabic is widely spoken, as is Nubian.

The British Museum currently runs three ongoing archaeological research projects, at Amara West near Abri; Kawa near modern Dongola ; Dangeil near the cities of Berber and Abidiya . The first fellowship is currently held by Dr. Karin Willemse, who is focusing on the Abri area, with the following research questions:

· How do Nubians living in the Abri area, and those in the diaspora (mainly Khartoum), construct a notion of “the” Nubian community in the sense of an imagined community in the way they talk, reminiscence about the Nubian past, present and future?

· How do ‘Nubians’ thereby refer to spatial, cultural (material, visual, virtual and moral), and historical aspects of ‘Nubian-ness’ based on one Nubian core-culture?

The second fellowship will be offered to an anthropologist proposing a fieldwork project in these areas of northern Sudan, thus availing of the necessary logistical support, assistance with research permits and access to communities. Preference will be given to projects with a different focus from that of Dr. Willemse.

The Fellowship makes it possible for a budgeted project to be carried out over about 18 months: this period to include both field research and writing-up. Fellows are required to spend part of their fellowship period in the field and part in the Museum, and where they are expected to contribute to its academic life. In the Museum, the fellows will be affiliated to both the Department of Africa, Oceania and the Americas, and the Department of Ancient Egypt and Sudan.

The Fellowship will provide £30,000 to be spent over 18 months, inclusive of all costs except overheads to be borne by the Museum for time spent in London, but exclusive of salary. The Fellowships, are awarded to post-doctoral applicants by open competition without restriction of nationality or residence. Applicants should send an application comprising project proposal (maximum 4 pages) including research plan and timeline, intended outputs and budget; a CV and two letters of reference. The budget should include all personal and research expenses (within Sudan and the UK), insurance, and costs of equipment necessary for the project.

The Urgent Anthropology Fund is managed through the Royal Anthropological Institute.

Please submit applications to AOA@britishmuseum.org

Closing date is 31 July 2015.

Le Maghreb dans l’université française, un diagnostic côté historien

Compte rendu de Pierre Vermeren, Misère de l’historiographie du « Maghreb » post-colonial (1962-2012), Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 288 p., 25€.

En langue française, produite en France, l’histoire du Maghreb périclite, peu reliée à des domaines plus prospères et tournant le dos aux productions nationales du Maghreb indépendant. Voilà le constat sévère de l’habilitation à diriger des recherches de Pierre Vermeren soutenue en juin 2010 à l’Université de Paris I et éditée en ouvrage en 2012. La lecture de cet ouvrage a quelque chose de stimulant, notamment en ce moment « post- révolutions arabes » qui amène à questionner les rapports intellectuels et universitaires entre le Nord et le Sud. Même si la place de la Tunisie est faible dans cet état des lieux historiographique, on en apprend beaucoup sur l’évolution de l’histoire du Maghreb post-colonial (1962-2012), au sein de l’université française. L’ouvrage permet de mieux connaître les hommes et les institutions qui ont fabriqué l’histoire du Maghreb pendant plus d’un siècle. En éclairant les connexions entre histoire contemporaine et politique, à travers moments et acteurs, l’ouvrage illustre une démarche qui peut servir, en creux, à comprendre la sous- représentation de la Tunisie par rapport au reste du Maghreb.

A l’instar de la sociologie ou de la science politique que l’auteur intègre dans son panorama, l’histoire du Maghreb colonial a bénéficié du savoir fabriqué au sein de l’administration, pour les besoins de l’armée ou par des hommes d’église. En mettant en évidence la panoplie des accointances entre l’histoire politique française et celle de son université, cette « histoire de l’histoire » du Maghreb relie la genèse des institutions avec les parcours des hommes qui ont fabriqué et enseigné cette histoire très contemporaine, des deux côtés de la Méditerranée.

Un intérêt qui décline après les indépendances

Le fil conducteur de ce diagnostic de la recherche française actuelle sur le Maghreb est que ce dernier est « oublié » dans les études historiques, à partir des indépendances étatiques. L’hypothèse mérite d’être approfondie pays par pays, dans le sens Nord /Sud et Sud/Sud. Notons que l’objet Maghreb (l’auteur l’écrit avec des guillemets dans le titre) prolonge l’Afrique du Nord française où l’Algérie colonisée pendant 132 ans se distingue des deux protectorats tunisien (75 ans) et marocain (46 ans). Alors qu’il n’a jamais pu devenir une réalité politique ni économique, le Maghreb reste perçu en France comme un terrain d’étude global. Comme tel, son traitement est toujours dominé par l’Algérie et l’ouvrage traduit, à son tour, ce déséquilibre. Le Maroc, familier à l’auteur, est assez présent mais la Tunisie, comme souvent, est quasiment absente dans le détail.

L’auteur articule autour des moments colonial et postcolonial une chronologie à trois temps et sur quatre générations (voir le plan détaillé ci-dessous). Il brosse un état des lieux critique sur les études historiques sur le Maghreb en France tout en esquissant des passerelles vers les productions nationales qui se sont développées en Algérie, en Tunisie et au Maroc après la décolonisation. Il montre que ce capital scientifique est sous-estimé et ignoré, jusque dans les bibliographies récentes. L’ouvrage constitue le récit d’un « éloignement intellectuel » après une phase d’accumulation de savoir qui a duré près d’un siècle.

Au XIXème siècle, la matrice orientaliste est le lit à partir duquel se développent une quantité de savoirs locaux  au Maghreb comme au Machrek : l’anthropologie et l’histoire en sont les branches les plus nourries. L’école, les missions catholiques, l’armée et l’administration sont les vecteurs qui porteront ces savoirs et les feront évoluer en passant, de façon différente, par la connaissance des langues arabe et berbère. Erudition et usage pratique se conjuguent pour favoriser la constitution d’un corpus de travaux, bâtir une série d’institutions et construire une génération de chercheurs et connaisseurs des tribus et des langues, des traditions populaires et institutions du makhzen, de l’archéologie et du sous-sol minier. Plusieurs chaires officielles (Géographie coloniale à la Sorbonne, 1893 ; Collège de France, 1902 ; Histoire de l’Afrique du Nord, 1912 ; Langue et littérature arabes, 1919 ; Colonisation à partir de 1921) relaieront ce savoir en Métropole. Le Maroc de Lyautey : « un eldorado pour les anthropologues » (p. 27) donnera naissance à une série d’institutions et une lignée de savants qui relieront le terrain colonial aux avancées scientifiques en Métropole. L’officier de marine Robert Montagne (créateur du Centre des Hautes Etudes d’Administration Musulmane –CHEAM- en 1936) et le contrôleur civil Jacques Berque (titulaire de la chaire Islam contemporain de 1956 à 1981 au Collège de France) font partie de ces savants dont l’œuvre scientifique, intimement liée à l’exercice de la fonction publique, a enrichi l’infrastructure et les moyens de l’université française.

En Algérie, l’université née en 1909, constituera une pépinière relative de cadres algériens dans plusieurs domaines (cf. Guy Pervillé). Dans le secteur historique, deux maîtres se détachent : Charles-André Julien, premier professeur élu à la chaire de la colonisation de la Sorbonne en 1947 (Jean Ganiage lui succède en 1961) se verra confier la création de la faculté des Lettres de Rabat en 1957 ; Charles-Robert Ageron (1923-2008) qui découvre l’Algérie, pendant son service militaire en 1945, devient un des plus grands spécialistes de l’histoire coloniale (chap. 7, pp.111-127).

Malgré ces destins et des œuvres  marquantes, les indépendances puis la guerre d’Algérie marquent un tournant décisif. Le pôle Aix-Marseille où naît le CRESM qui deviendra IREMAM abrite des juristes et politologues dont les travaux et les publications (notamment l’Annuaire de l’Afrique du Nord) constituent un noyau d’enseignement et de recherche « maghrébiniste » alimenté par les liens de la coopération scientifique. Ce qui n’empêche pas qu’on assiste progressivement, du côté maghrébin, au rejet de l’héritage universitaire français après l’indépendance, en histoire et également en anthropologie, considérée comme la science de la pénétration et donc de l’exploitation coloniale par excellence.

La démarche de l’auteur allie une prosopographie du personnel enseignant et chercheur qui a construit le socle scientifique avec une réflexion sur les effets de l’air du temps idéologique et intellectuel. Les questions de filiation ou de ruptures entre maîtres et élèves sont toujours à l’œuvre, influencées par les itinéraires familiaux autant que par l’évolution des écoles et des courants (tiers mondisme, marxisme…). Cette démarche éclaire particulièrement la rupture observée dans les années 1960/1970.

« Rejetant les ‘ vieilles lunes’ des islamologues et, par voie de conséquence les convictions et les sentiments religieux des peuples de la région, les intellectuels marxistes ont tourné le dos à la ré-islamisation de la société. Cet aveuglement a été d’autant plus paradoxal que les Etats du Maghreb ont participé délibérément à l’ ‘islamisation’ et à l’arabisation de leurs sociétés, pour saper l’influence intellectuelle, politique et idéologique du marxisme, très influente chez les étudiants des années 1960 et 1970». (p. 202)

Le prisme de l’immigration : le poids du présent

Même si le procès fait au marxisme est excessif (comme le souligne Nadine Picaudou dans sa préface), l’auteur décrit bien les voies par lesquelles basculent les centres d’intérêt des historiens. L’école coloniale d’Alger se disperse après 1962 et divise le potentiel scientifique en fonction des nominations en France, des projets de carrière qui s’y font et des plans de structuration des secteurs de la recherche. L’apprentissage et la connaissance de la langue arabe reculant, l’accumulation orientaliste, institutionnellement encouragée en France et en colonie avant les indépendances, se voit fractionnée et découpée pour d’autres engagements politiques et intellectuels et pour répondre à d’autres attentes. Les exemples d’André Nouschi (Université de Nice)  et Claude Liauzu (Université de Paris 7) le montrent, l’un et l’autre abandonnant, après leur retour en France, leurs recherches sur l’Algérie et la Tunisie. Alors que le Machrek attire de jeunes universitaires qui feront carrière, le Maghreb est « abandonné » au profit d’études sur l’immigration ou d’études sur l’Afrique :

« Sur le terrain du Maghreb, la carence scientifique française tient au fait que c’est moins le Maghreb qui intéresse que la France au Maghreb… ou le Maghreb en France. » (p. 188).

Après la question de l’immigration, la guerre d’Algérie qui a agi sur le champ politique français et sur la représentation de l’identité nationale, achève de déséquilibrer, une nouvelle fois, la connaissance du Maghreb vu de France. Dans un premier temps, apparaît une « histoire immédiate » qui s’interroge sur les réactions des intellectuels français à la Guerre d’Algérie (Pierre Nora, Jean Lacouture…). Puis on assiste à une hypertrophie mémorielle autour de la guerre d’Algérie qui s’installe des deux côtés de la Méditerranée depuis les années 1990 (pp. 180-202). L’ouvrage traite dans le détail ce double déplacement des préoccupations scientifiques au sein de l’université française qui se focalise sur l’Algérie tout en tournant le dos progressivement aux productions nationales en développement.

L’auteur (qui enseigne à l’université de Paris I) note qu’aucune thèse n’est soutenue sur le Maghreb médiéval depuis 1981 et que c’est un historien américain (Michel Kaplan) qui travaille au retour d’une chaire d’histoire du Maghreb contemporain : en 1993, Daniel Rivet en sera le premier titulaire. Beaucoup d’universités et de centres de recherche disparaissent  entretemps (notamment le DEA Maghreb créé par Annie Rey à Paris III et le poste de Paris IV) et la politique autoritaire des Etats du Maghreb achève de bloquer les quelques voies de passage qui subsistent entre les deux milieux.

Le diagnostic est sévère mais non dénué de pertinence : la demande politique influant sur les conditions de production du savoir historique, un décalage s’installe entre universitaires et intellectuels du Nord et du Sud de la Méditerranée. Un double éloignement disciplinaire et de terrain aboutit à une véritable déconnexion (aggravée par la question linguistique, des deux côtés). La politologie et l’islamisme, objets compacts et très fréquentés (depuis la révolution iranienne) cachent la vue et la compréhension des choses d’autant que les théories s’élaborent au Machrek

« La politologie s’empare alors des études du monde musulman, principalement au Moyen Orient (G. Kepel est pensionnaire au Caire dès 1980) puis secondairement au Maghreb (M. Camau est nommé à Tunis à la création de l’IRMC)… Une autre conséquence majeure tient au tropisme proche-oriental de cette recherche, surtout à Paris, et notamment à l’IEP. Pour longtemps les grilles d’analyse parisiennes de la politologie égyptienne (G. Kepel) et libanaise (Ghassan Salamé, Antoine Besbous, Antoine Sfeir) servent à décrypter les sociétés du Maghreb ») (p. 204).

L’auteur n’en reste pas à ce constat de dessèchement de la connaissance et de « déshistorisation » des sociétés maghrébines. Il avance des propositions concrètes pour relancer la recherche française sur le Maghreb (pp.207-209) : favoriser une histoire de l’armée, développer une histoire sociale, économique et culturelle des Français des colonies, s’ouvrir sur les sociétés « indigènes », à commencer par les berbères qui ont connu une arabisation qui mérite d’être mieux analysée. Pour aller plus loin dans la connaissance des sociétés maghrébines, il conseille de s’intéresser aux sociétés sahariennes, d’approfondir l’histoire du confrérisme et de l’Islam maraboutique abandonnée par l’anthropologie. L’auteur achève en prônant une histoire culturelle forte, où les biographies, les analyses de l’image et de l’architecture peuvent apporter des résultats intéressants.

En arrière-plan d’un tableau synthétique du savoir universitaire consacré à l’histoire du Maghreb, ses points forts et ses manques, on devine chez l’auteur une passion pour le Maghreb et pour le métier d’historien. Ce qui rend la lecture de l’ouvrage agréable autant qu’utile, ne serait-ce que parce qu’il permet de comprendre, en creux, un aspect important de l’influence de la culture française en Tunisie, à travers la recherche historique. Même si l’historiographie contemporaine tunisienne est quasi absente, des points de comparaison et d’analyse apparaissent par exemple dans le classement par générations de spécialistes de l’Afrique du Nord, établi par ordre chronologique de naissance (pp.217-248 : 305 noms listés et classés H/F) et dans le tableau des 201 thèses soutenues en France depuis 1953 sur l’histoire de l’Afrique du Nord contemporaine, par grandes périodes (pp.269-283).

La démarche et les résultats de cet ouvrage -qui plaide pour une histoire du Maghreb plus conséquente et plus reliée avec les universités maghrébines- invitent à aller plus loin pour comprendre l’université, le savoir qui s’y produit et les limites de l’histoire contemporaine aujourd’hui afin de tirer un meilleur profit de l’accumulation scientifique  et de bâtir une connaissance plus interconnectée que par le passé.

Plan de l’ouvrage

Avant-propos    /   Préface par Nadine Picaudou

Introduction problématique. Le Maghreb dans la recherche française : un abandon intellectuel ?

L’héritage institutionnel : une solide armature héritée des temps coloniaux

Chap. 1 : De l’orientalisme à l’histoire

Chap. 2 : L’empreinte des grandes institutions de la colonisation

Chap. 3 : Les institutions parisiennes au-delà des indépendances

Les hommes et l’histoire : transmission et ruptures des savoirs

Chap. 4 : Géographie de l’enseignement de l’histoire du Maghreb en France

Chap. 5 : De « l’école coloniale d’Alger » à la « deuxième école », une continuité ?

Chap. 6 : La dynamique anticoloniale des indépendances : quelle postérité ?

Chap. 7 : L’ «école Ageron»

Chap. 8 : Les historiographies étrangères

Réflexions sur un éloignement : à l’ombre du trauma algérien

Chap. 9 : La reconfiguration du champ : un Maghreb « peau de chagrin » à l’université

Chap. 10 : Facteurs exogènes ou structurels d’éloignement

Conclusion : les mutations du rêve colonial : Un Maghreb à domicile ? De l’histoire coloniale à l’histoire des migrations

Compte rendu paru dans la revue Rawafid n°18, 2013, Université de La Manouba, Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine, pp. 143-148.

Rédigé le 2 avril 2013

ECAS 6: Collective Mobilisations in Africa : Contestation, resistance, revolt

ECAS 2015

6e CONFÉRENCE EUROPÉENNE DES ÉTUDES AFRICAINES
Paris, 8-10 July 2015

Collective Mobilisations in Africa : Contestation, resistance, revolt

6th European Conference On African Studies 
 Paris, 8-10 July 2015

Mobilisations collectives en Afrique : contestations, résistances et révoltes

Le tournant historique des « révolutions » arabes dont les répercussions se manifestent largement en Afrique sahélienne, les diverses modalités de dénonciation de la « vie chère » ou les mobilisations autour des enjeux liés à la citoyenneté ou aux différentes formes de renouveau religieux semblent attester d’une profonde recomposition du politique en Afrique. Ces formes contemporaines de la contestation ont mis sur le devant de la scène de nouveaux acteurs au croisement de dynamiques locales et globales. Ces mobilisations récentes nous invitent à penser une histoire longue de la contestation, du ralliement, de la prise de parole et de l’engagement en Afrique, et à renouveler par exemple notre regard sur les jihads, les révoltes d’esclaves, les conversions de masse ou les conflits dynastiques. Mais aussi à interroger d’une manière nouvelle la trajectoire sociale des acteurs et des actrices des expressions contestataires ainsi que les réponses des pouvoirs politiques à celles-ci. Au-delà des phénomènes de crises, il s’agit de s’intéresser plus généralement aux répertoires d’actions collectives, aux modes de transgression et de subversion, aux arènes du militantisme et aux statuts sociaux, générationnels et de genre.

Les associations, les groupes religieux, les syndicats notamment, qui forment cette « société civile » dont il convient encore d’interroger la pertinence comme catégorie d’analyse, représentent des médiateurs, voire des contre-pouvoirs manifestes, mais aux relations parfois ambigües avec les pouvoirs en place. A contrario, on peut interroger la capacité des partis politiques d’opposition à être des lieux d’expression de la parole politique, et de la contestation, au-delà des stratégies de captation du pouvoir et de leur rôle, souvent constaté, de réserves électorales clientélistes. On doit noter par ailleurs le poids croissant des associations des droits de l’homme, des « advocacy groups » et autres entrepreneurs de« causes » qui cherchent à se positionner comme des vigiles des actions de l’État. Une attention particulière devra être portée aux logiques internationales, sinon transnationales, notamment de professionnalisation, dans lesquelles s’inscrivent de plus en plus ces nouveaux modes de l’action collective. Les processus de mobilisation doivent être également appréhendés à travers leurs formes violentes, la multiplication des groupes miliciens, leur mode de socialisation et de politisation et les passages à la contestation armée. De même, les mouvements religieux, nouveaux prophétismes, processus de moralisation, d’évangélisation ou de réislamisation et les multiples ONG confessionnelles, sont autant de pistes d’analyse de la construction d’imaginaires sociaux. Enfin, les mobilisations collectives peuvent relever de processus moins explicitement politiques, comme dans le cadre des « cultures urbaines » ou plus généralement des expressions artistiques et culturelles : rites d’inversion, de rébellion, carnavals, création musicale (hip-hop, mais aussi kuduro, par exemple), littérature, théâtre et performances diverses.

 

Publication – Gender, Home and Identity: Nuer repatration to South Sudan, by Katarzyna Grabska

How and where did returning Nuer refugees make their ‘homes’ in southern Sudan? How were gender relations and identity redefined as a result of war, displacement and return to post-war communities? And how were those displaced able to recreate a sense of home, community and nation?

During the civil wars in southern Sudan (1983-2005) many of the displaced Sudanese, including many Nuer, were in refugee camps in Kenya and Ethiopia. In the aftermath of the Comprehensive Peace Agreement, they repatriated to southern Sudan. Faced with finding long-lost relatives and local expectations of ‘proper behaviour’, they often felt displaced again.
Gender, home and identityThis book follows the lives of a group of Nuer in the Greater Upper Nile region. The narratives of those displaced and those who stayed behind reveal the complexity of social change, in particular, the crucial yet relatively unconsidered transformation of gender and generational relations, and how this has impacted on state formation in what is now South Sudan.
Katarzyna Grabska is a research fellow with the Department of Anthropology and Sociology of Development at the Graduate Institute of International and Development Studies (IHEID) in Geneva. She is also an associate researcher at the CEDEJ-Khartoum.