Archives de catégorie : Textures du temps

La terrasse. Retour sur une histoire du temps présent

Il n’aura peut-être pas échappé aux lecteurs de Textures du temps que j’ai écris il y quelques années une biographie d’Ali Boumendjel, l’avocat et militant politique algérien.1

C’est durant cette recherche que j’ai commencé à saisir combien la connaissance des lieux aide à la compréhension des choses, et ancre l’écriture : j’avais vu la maison qu’Ali Boumendjel et sa femme avaient fait construire aux Sources, la maison de ses parents à Belcourt, repéré bien des lieux de leurs vies à Alger. Mais je n’avais jamais trouvé le bâtiment  tenu par les parachustistes française à el-Biar, d’où l’avocat avait été précipité durant la Bataille d’Alger en 1957. Quelques promenades dans le quartier n’avaient rien donné, malgré le plan fournit par Pierre Vidal-Naquet. Ça ne devait pourtant pas être impossible puisque Ernest Pignon-Ernest l’avait trouvé pour y apposer le portrait en sérigraphie de Maurice Audin en 2003 ; la même année, Jean-Pierre Lledo y avait filmé le retour d’Henri Alleg, torturé au même endroit, pour son documentaire Le rêve algérien.

Ce n’est que l’année dernière que j’ai pu enfin le localiser, en suivant un ami qui se souvenait que son père lui avait indiqué les lieux lorsqu’il était petit. Honnêtement, avec ce point de départ, nos chances d’aboutir paraissaient  faibles et je me demandais comment je pourrais être sûre que ni mon compagnon de balade ni son père ne se trompaient… Depuis son enfance, les boutiques avaient changé, les façades étaient refaites. Ce jour-là, le boulevard Ali Khodja était bondé et ensoleillé, et tout à coup mon guide s’est engouffré par une porte dans un couloir indiquant un club de judo. La cour derrière l’immeuble ressemblaient bien aux lieux du film ; la sérigraphie, elle, avait disparu et les murs venaient d’être repeints. Mais surtout, l’architecture correspondait aux descriptions données par les sources. Le général Aussaresses :

« [J]e me suis directement rendu à El-Biar, boulevard Clemenceau, où Boumendjel était détenu. Il y avait plusieurs bâtiments. Certains de ces bâtiments étaient reliés entre eux par des passerelles au niveau des terrasses du sixième étage. La cellule de Boumendjel était au rez-de-chaussée. Je suis passé au bureau du lieutenant D., qui sembla étonné de me voir.
–  Qu’est-ce que je peux faire pour vous, mon commandant ?
–  Et bien voilà, D. : je viens d’assister à une longue réunion, en présence du général Massu. Mon sentiment, à la sortie de cette réunion, c’est qu’il ne faut absolument pas laisser Boumendjel dans le bâtiment où il se trouve actuellement […]. Pour effectuer ce transfert, il ne faut surtout pas que vous passiez par le rez-de-chaussée, ce qui attirerait trop l’attention. [… V]ous allez chercher votre prisonnier et, pour le transférer dans le bâtiment voisin, vous empruntez la passerelle du 6e étage. J’attends en bas que vous ayez fini. Vous me suivez mieux maintenant ?
D. hocha la tête pour me montrer qu’il avait compris. Puis il disparut. J’ai attendu quelques minutes. D. est revenu, essoufflé, pour m’annoncer que Boumendjel était tombé. Avant de le précipiter du haut de la passerelle, il l’avait assommé d’un coup de manche de pioche derrière la nuque. »
2

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

J’ai eu l’occasion d’écrire ailleurs qu’on ne peut prendre Aussaresses au mot mais il n’a pas de raison de mentir sur la description des lieux. En observant depuis la cour, les choses étaient plus claires : le centre des parachutiste à el-Biar, encore en construction à l’époque, constitue un seul bâtiment, avec trois cages d’escaliers. Des enfants jouaient dans la cours, et un homme y avait des dizaines de plantes poussant en pots.

Nous sommes montés par la première cage d’escalier, pour trouver la porte du toit fermée à clef. Des pavés de verre dans l’escalier donnaient de la lumière. L’architecture typique des constructions des années 1950 avait du charme. Je repensait aux décors lugubre du film La Question, de Laurent Heynemann (1976). Par les trous des portes en mauvais état, on devinait la terrasse, et on apercevait même la mer. Je n’aurais jamais imaginé ce détail.

La bande-annonce du film La Question de Laurent Heynemann (1976)

Nous tentons la seconde entrée. En haut de l’escalier, nouvelles impasse. Des monceaux de sachets plastique remplis de vieux pain sont posés là (bien des gens ne jettent pas leur pain à la poubelle. Mais qu’en faire alors ? partout dans la ville on trouve des sachets de pain sec, ou même de semoule dans une curieuse extension de la superstition. Parfois même les éboueurs ne veulent pas les prendre et la ville ne peut les digérer.) On devinait que la terrasse sert aussi à entreposer les vieilles choses qu’on ne veut garder mais dont on ne sait comment se débarrasser.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

En montant et en descendant ces escaliers, des sources me reviennent en tête :

Sûreté Nationale en Algérie
Sûreté publique Alger
Procès Verbal

L’an 1957 et le 23 du mois de mars

Devant nous, C. P., Officier de Police, Officier de Police judiciaire, auxiliaire de M. Le Procureur de la République, en fonction dans le 13e arrondissement el Biar
Se présente le Lieutenant D. M., âgé de 26 ans du 2e RPC, 4e Cie, 92 av. Clemenceau à el Biar.
Il nous déclare :
Ce jour vers 13 h 15, le sergent S., du 2e RPC amena dans mon bureau le suspect, M. Boumendjel Ali, qui devait être transféré au Parquet le soir même, afin de procéder au dernier interrogatoire.
En amenant le suspect au bureau des interrogatoires qui se trouve dans l’autre partie du bâtiment, nous passâmes sur la terrasse.
Le sergent J. S. marchait en tête, Boumendjel le suivait, et je fermais la marche.
Brusquement, Boumendjel se précipita vers le bord de la terrasse. Je me précipitai pour le retenir, mais dans un bond en avant il m’échappa et s’élança dans le vide. Je dus le lâcher précipitamment pour ne pas être entraîné moi-même. Je me rendis dans la cour et devant l’état désespéré de la victime, j’avertis immédiatement le médecin et le colonel commandant le 2e RPC.
Boumendjel fut immédiatement transporté à l’hôpital Maillot, sur les ordres du Colonel, mais il semble qu’il ait été déjà mort à ce moment.
Je signale que M. Boumendjel avait tenté déjà de se suicider le 12. 2. 57 à Hussein Dey où notre formation se trouvait.
Il avait été transporté à Maillot, d’où il était sortit le 4 mars dernier.

Lu, persiste, signe, signons,
Signé : D. L’officier de Police Signé : illisible.3

Cette version selon laquelle Boumendjel s’est volontairement précipité dans le vide est la version officielle. Mais, le rapport d’autopsie le confirme malgré lui bien plus sûrement que les “aveux” du général Aussaresses, il a été précipité inconscient dans le vide.

***

J’avais lu le nom d’Ali Boumendjel la première fois lorsque je préparais un mémoire de maîtrise sur les parlementaires du deuxième collège représentant l’Algérie au parlement française, entre 1945 et l’indépendance. Dans un débat parlementaire, on évoquait sa mort aux mains des parachutiste en pleine Bataille d’Alger,  mort suspecte bien que l’armée ait immédiatement évoqué un suicide, et d’autant plus choquante dans ces débats qu’il était le frère d’un ancien conseiller de la République, Ahmed Boumendjel.

Le nom (et l’émotion) était resté dans un coin de ma tête.

Quelques années plus tard, en 2001, Paul Aussaresses publiait ses mémoires, qui confirmait l’assassinat. On interviewait la veuve de Boumendjel et ses enfants à la télévision. En les voyant, j’avais repensé à mes lectures de cinq ans auparavant: au moins dans cette affaire, un secret de Polichinelle ancien semblait enfin être levé.

Je me préparais à faire une thèse. Mon futur directeur, Benjamin Stora, avait retoqué plusieurs sujets que j’avais proposés (j’avais un goût pour l’histoire sociale, mais des projets plutôt vagues), il m’avais conseillé de travailler sur l’Union démocratique du Manifeste algérien et pour le DEA, me proposait une biographie. La biographie, c’était pour moi le genre mou par excellence, qui me rappelait Alain Decaux et André Castelot qui passaient le mercredi après-midi à la radio, et les biographies de Léon Blum et Charles de Gaulle qu’on nous faisait lire dans des  cours d’histoire politique à la fac, cours dont les approches étaient d’un classique ennuyeux à mourir. En 2002, j’étais enseignante dans un collège de ZEP, j’avais arrêté la recherche pour faire des études d’arabe en cours du soir à l’INALCO et ne savais par où reprendre, ni dire ce que je voulais étudier. Ferhat Abbas et son UDMA manquaient de radicalité à mon goût (j’avais été discrètement biberonnée au nationalisme populiste et au tiers-mondisme) ; je n’aimais pas la biographie. J’ai accepté parce qu’il fallait bien faire de l’histoire. Et à cause d’Ali Boumendjel.

Cette recherche s’est révélé frustante par bien des aspects. J’avais un accès très libre à la famille, mais les proches politiques de Boumendjel étaient morts : son frère Ahmed, les autres leaders de l’UDMA (Kaddour Sator, Ahmed Francis, Serge Michel et d’autres que peut-être je n’avais pas identifiés), comme ses camarades de promotion au collège de Blida, futurs leaders du FLN qui auraient pu témoigner de son engagement : Benyoucef Benkhedda était décédé quelques semaines avant que j’arrive à Alger en espérant l’interviewer. Le cœur du réacteur, c’était la connexion entre Ali Boumendjel (UDMA, et peut-être déjà FLN) et Abbane Ramdane, responsable du FLN à Alger. La famille en faisait grand cas, mais personne ne pouvait désormais témoigner directement de la nature de ce contact noué (ou renoué) dans la clandestinité.

L’autre problème, c’était la détention et la mort : des témoins pouvaient attester de tortures psychologiques, mais aucun n’attestait des tortures physiques que pourtant tout le monde racontait. Et puis la seule confirmation de l’assassinat venait de Paul Aussaresses qui ne m’inspirait aucune confiance, et qui ne voulut jamais me rencontrer : l’idée de siroter un café en sa compagnie me donnait de toutes façons des sueurs froides. En politique comme entre les mains des parachutistes, dans la clandestinité, des épisodes entiers pouvaient m’échapper. Je risquais de faire passer Boumendjel – d’une phrase – pour un doux humaniste poussé au FLN par les événements de la guerre. D’une phrase aussi, j’avais le pouvoir de le rendre plus révolutionnaire. Il m’aurait fait plaisir qu’il le soit : la révolution me semblait plus désirable que l’humanisme. C’était bien ça le danger.

***

L’écriture du mémoire a été longue : je soupesais et réécrivais toutes les phrases, je mesurais tous les adverbes. Boumendjel n’était pas un personne central, il y avait peu de chance que d’autres biographies suivent après ce mémoire pour créer un débat d’interprétation. Il ne s’agissait pas de rendre justice, mais d’écrire juste au sujet d’un homme mort une cinquantaine d’année auparavant, d’écrire des phrases qui seraient lues, et avaient peu de chance d’être contredites. Les incertitudes ne se réduisaient pas. Je fantasmais en faisant les cent pas dans ma cuisine : qu’on me donne cinq minutes pour parler à Ali Boumendjel ! (ou dix minutes, ou un quart d’heure), j’avais une liste de questions:

– Quel était votre relation avec Abbane en 1956-1957 ? [déjà, cinq minutes ne pouvaient suffire]
– Qu’est-ce qui vous est arrivé après que les para vous ont pris le 9 février 1957 ? On vous a torturé ? On vous a tué ?
– Durant la fronde dans l’UDMA des années 1950, vous étiez hostile à Ferhat Abbas ? Et à votre propre frère ?

Peut-être qu’on se tutoyait à l’époque ? Je ne sais plus. De toutes les façons, l’ordre des questions changeait tout le temps selon ce qui me semblait essentiel (était-ce vraiment essentiel de savoir comment il était mort ? comment il avait été torturé ? La question de Abbane, elle, me paraissait toujours fondamentale). Si Boumendjel n’était pas disponible, j’imaginais toutes les certitudes que je gagnerais à parler cinq minutes seulement avec Abbane Ramdane. Où avec Kaddour Sator.

Raconter la vie d’une personne – à laquelle nécessairement on donne sens – est une responsabilité lourde. Plus encore si les siens sont vivants : ils seraient de toutes les façons secoués, insatisfaits, heurtés par la lecture. Il fallait être bien sûr de son histoire pour prendre le risque de l’écriture. Or lorsqu’on parle de la clandestinité, on ne peut jamais attester que ce dont on n’a pas de preuve n’a jamais existé. Comment écrire en laissant la place à ces possibles ? Pouvais-je être 100% sûre que le réseau de télécommunication dont Boumendjel avait avoué sous la torture avoir été à la tête n’avais vraiment pas existé ?

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

La question de rendre justice avait aussi à cette époque un sens plus concret : Paul Aussaresses avait été condamné en 2002, non pour crime de guerre, mais pour apologie de crime de guerre, pour avoir écrit, comme étaient condamnés ses éditeurs. Les poursuites mêmes étaient un aveux d’impuissance : à défaut de pouvoir poursuivre la torture et l’assassinat, couverts par les lois d’amnistie, on avait poursuivi l’écriture, envoyant un message dissuasif à qui serait pris de l’envie d’avouer d’autres crimes de guerre. Leur condamnation avait été confirmée en appel en avril 2003, alors que j’étais en plein travail sur Boumendjel. La famille Boumendjel de son côté imaginait d’autres façons d’amener l’affaire Ali Boumendjel en procès, un procès pour la justice et la vérité. La connexion potentielle entre la recherche et le procès était omniprésente. On discutait à perte de vue entre collègues de DEA pour savoir s’il fallait, le cas échéant, accepter de parler dans un procès autour de cette affaire.

Alors que j’écrivais le dernier chapitre du mémoire, tentant de reconstituer jour par jour le parcours de Boumendjel d’un centre de torture à l’autre, le général Bigeard était invité dans l’émission humoristique de fin de matinée sur France Inter. Arrivé à Alger après sa mort, Bigeard n’avait rien à voir avec Boumendjel, mais avait pris toute sa place dans le système répressif fondé sur la torture et l’assassinat, et  il était le seul parachutiste à voir donné son nom à une façon de tuer les prisonniers (les ” crevettes  Bigeard “). Dans mon souvenir, l’animateur Stéphane Bern ne cessait de répéter : ” Ce qu’on aime chez vous Général… ” (c’est votre truculence, votre humour, votre gentillesse, que sais-je). On était en 2003. En écoutant je lisais des descriptions d’hommes asphyxiés dans les cuves à vin de la ferme Perrin et de la technique utilisée pour passer les mollets des survivant au rabot et au gros sel. Toute cette truculence me rendait malade. Et oui, j’avais envie de rendre justice, d’écrire un livre qui frappe Bigeard dans la gueule, étouffe Stéphane Bern et dise à la radio nationale qu’elle était indigne et méprisable comme l’était la république coloniale. J’avais envie que Boumendjel, et Larbi Ben M’hidi et Abbane Ramdane, ces hommes qui manquent, soient des héros. J’étais, et je reste, violemment anticolonialiste.

***

J’en étais venue à penser que ce que les militaires avaient nommé “la première tentative de suicide” d’Ali Boumendjel, lorsqu’il s’était – disait-on – taillé les veines avec ses verres de lunettes, cette ” tentative de suicide ” pouvait-être une authentique tentative de suicide, et non une tentative d’assassinat comme le pensait la famille. J’aurais voulu penser autrement. Mais on lui avait fait croire que les hurlements de femme (bien réels) qu’il entendait était ceux de sa propre femme en train d’être violentée, causant un état de grande confusion. Soumis à cette torture, le suicide n’était pas inenvisageable. Mieux, je ne voyais là, d’un point de vue moral, aucun caractère condamnable, et je répétais des formules : la torture excuse tout ; le suicide est aussi une volonté, un échappatoire, et une résistance). C’était une hypothèse, elle était fragile, mais c’était la mienne. On le voit : la morale était partout, piégeait tout et il fallait s’en libérer, autant que possible. Lorsque j’avais téléphoné à Malika Boumendjel pour lui annoncer la fin de la rédaction du mémoire, j’avais voulu lui dire que telle était mon hypothèse, pour qu’elle n’en ait pas la surprise à la lecture. Il y eût un long silence. Elle dit : ” Alors ils ont gagné “. [Nous avons parlé longtemps, encore, après ça.]

Des amis historiens des temps passés ont souvent voulu minimiser cette spécificité de l’histoire du temps présent. Ils expliquent qu’eux aussi peuvent avoir “un carton d’archive qui pleure”, un objet douloureux, être saisis de fortes émotions et du désir de rendre justice. Nul doute. Pourtant, il y a bien là une caractéristique particulière à l’histoire du temps présent, lorsqu’un témoin exige de vous – vous en personne, X, ou Y, ou Malika Rahal –, que vous fassiez justice ; ou porte plainte contre vous pour diffamation ; ou vous téléphone en pleine nuit. Ou, comme ici, vous crucifie d’une phrase vous accusant d’avoir trahi.

Dans l’état d’intense concentration et de fatigue de la fin de la rédaction, puisque j’imaginais parler aux morts, et qu’on écrit (toujours ?) avec ce qu’on est soi-même, d’autres morts sont venu réclamer leur cinq minutes, des morts auxquels j’avais des questions encore à poser : mon Oncle-le-Martyr [sais tu, toi, qui t’a tué ? mais où es-tu donc enterré ?]. Mon grand-père [tu n’étais pas à l’UDMA ?]. Mon père […].

***

Une fois achevé, le mémoire a attendu longtemps avant de devenir un livre. Certains problèmes restaient entiers : comment déconstruire et analyser le récit familial du martyr sans blesser la famille ? comment se libérer du besoin de rendre justice, mais écrire juste ? comment laisser la porte ouverte à ce qu’on n’a pu trouver ou prouver ?  que faire des fantômes (ceux de l’histoire, et ceux de notre propre histoire) ? La décantation s’est faite doucement. La lecture du livre de Daniel Mendelsohn, The Lost. In search for six of six million [Les Disparus] a provoqué le déclic final : on pouvait raconter une enquête, même si ses résultats étaient maigres ; le cheminement valait aussi pour lui-même. On pouvait écrire juste tout en honorant la mémoire. Surtout, certains passages sur le deuil, ont été écrits à la toute dernière minute, dans la discussion avec les amis de l’Institut d’histoire du temps présent, qui connaissaient ces questions dans les contextes d’autres guerres et m’ont donné des mots et des outils d’analyse.

Lorsque j’ai enfin apporté le livre à Malika Boumendjel, posant sur la table son exemplaires et ceux destinés à ses enfants, elle ne l’a pas regardé. Dans le petit appartement, elle passait aussi loin que possible de la table en apportant le thé depuis la cuisine, montrant du doigt seulement cet objet de douleur pour me remercier. J’étais inquiète et suis revenue quelques jours plus tard après avoir passé un coup de fil. Pour la seule et unique fois de toutes les années où nous nous sommes connues, elle m’a ouvert la porte en robe de chambre. Elle avait commencé à lire, mais c’était difficile. Bien sûr elle savait déjà tout, elle trouvait le style beau, et c’était d’autant plus douloureux. C’est une dame âgée : j’avais peur qu’avec ce livre, elle ne lâche prise. Ça n’a duré qu’un temps. Pour l’un de ses fils Sami aussi la publication du livre n’était pas chose simple : à mesure qu’elle approchait, il devenait parfois hostile, agacé par la maison d’édition qui ne faisait pas, disait-il, son travail. À la sortie, l’ouvrage tant attendu ne réalisait pas ce qu’on espérait de lui, il n’était pas assez fort, il ne résolvait pas tout, il ne pouvait réparer le passé. Il a fallu plusieurs mois pour que ces tensions ne s’apaisent.

J’avais pensé que la biographie était une affaire sans goût et sans grand intérêt. C’était posé en chemin toutes les grandes questions de l’histoire du temps présent, avec des balancements entre justice et histoire, vérité et réparation du passé où les réponses n’était jamais simples.

***

Avant de partir, nous tentons la troisième entrée, pour n’avoir aucun regret.  Dans la cage d’escalier, je repense à Henri Alleg, et à Maurice Audin qui sont passés ici, eux aussi, en me demandant à chaque porte si c’est dans cet appartement qu’ils ont été torturés, ici qu’ils ont été détenus, ou confronté l’un à l’autre. Un voisin sort de chez lui pour faire des courses. Djamila Boupacha était là. On pense à tous les sans-nom aussi, qui on laissé ici leur vie, ou une partie d’eux-même à force de sévices.

Lorsqu’il avait été conduit sur la terrasse qu’Henri Alleg avait reconnu le bâtiment où son ami Boumendjel était mort, Henri Alleg qui m’avait livré un des témoignages les plus riches et les plus émouvants sur Ali Boumendjel. Nous arrivons en haut de l’escalier, la porte du toit s’ouvre.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

De tous côtés, la perspective est magnifique, la vue vers le bas vertigineuse. Il n’y pas de balustrade. D’un côté, c’est le boulevard Ali Khodja et les magasins, avec le bruit de la foule de la fin de l’après-midi qui se presse, de l’autre la cour. De quel côté Boumendjel est-il tombé ? L’officier de police judiciaire, venus sur les lieux immédiatement après sa chute rendait compte :

Ce jour il avait été extrait de la prison du 19e génie pour être remis au Parquet dans le courant de l’après-midi.
Alors qu’il était conduit, sous escorte, au bureau de Renseignement pour dernier interrogatoire, il s’échappait brusquement et se précipitait dans le vide, d’une hauteur de 15 mètres.
Il tombait dans la cour dont le sol est revêtu de carrelage et succombait aussitôt des suites d’un grave traumatisme crânien. ((PV du commissaire du 13e arrondissement d’el Biar, 23 mars 1957. Service historique de la Défense, 1H2584-5, Quelques affaires.))

Côté cour, donc, où jouent les enfants et où un homme arrose ses plantes, c’est la que Boumendjel est mort. Du côté où, ce jour-là, des planches s’avancent dans le vide. De ce côté, ce n’est pas la mer qu’on voit, c’est la montagne. Mon livre est fini depuis plusieurs années, je peux bien me laisser aller à voir mes fantômes.

Si Boumendjel a eu un moment de conscience sur cette terrasse avant d’être assommé, ce sont ces montagnes qu’il aura vues.

92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal
92, bd. Ali Khodja (ex-boulevard Clemenceau), El-Biar, mai 2014 ©Malika Rahal

 

  1. Rahal, Malika. Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne. Paris: Belles Lettres, 2010; Alger: Barzakh, 2011.
  2. Paul Aussaresses, Services spéciaux. Algérie, 1955-1957, Paris, Perrin.
  3. Service historique de la Défense, 1H2584-5, Quelques affaires. Document soumis à dérogation, les personnes sont anonymées par moi.

« Les Jours d’avant » – قبل الأيام

Le premier film de Karim Moussaoui est un moyen métrage  délicat, qui revient non pas sur la violence de Décennie noire » des années 1990, mais sur « Les Jours d’avant ».1   Tout est dans cette différence.

Deux personnages. Djaber est lycéen et n’a pas l’occasion de rencontrer des filles. Il s’intéresse à Yamina, qui ne le regarde guère. Autour de lui, la violence – jusque là fracas lointain – se rapproche. Un jour qu’il ère dans la cité dans l’espoir d’une rencontre, il s’assiste à l’assassinat d’un homme, à quelques pas de lui, d’une balle dans la tête.

Yamina est la fille du policier. Elle a peur de lui, peur pour lui et peur pour sa famille. Les nouvelles des attentats contre des policiers se rapprochent. Ce n’est pas encore la guerre au pied de la cité.Les ours

Ce sont les jours d’avant. En arabe, c’est “avant les jours”, avant la catastrophe, au tout début de la catastrophe, quand on n’en prend pas encore la mesure.

Le film se déroule dans une cité de Sidi Moussa, que j’ai été étonnée de reconnaître : je n’y ai été qu’une seule fois, pour un entretien. Les deux narrateurs du film, Djaber et Yamina racontent consécutivement et séparément cette époque, et leur rencontre avortée. Un peu comme « mes » témoins, à Sidi Moussa et ailleurs, ils semblent se remémorer cette époque d’avant pour la première fois, un peu étonnés de retrouver ces souvenirs jusque là barrés par l’énormité de ce qui a suivi.

Novembre 2011 ©Malika Rahal
Nov. 2011 ©Malika Rahal

Chacune des deux familles, celle de Djaber et celle de Yamina, quitte finalement Sidi Moussa face à la menace, dans une région où les attaques puis les grands massacres allaient devenir légions. J’ai eu l’occasion d’écrire ailleurs comment l’urgence de la guerre (à la fois guerre civile et guerre contre les civils), mais aussi de l’exil – à l’intérieur ou vers l’étranger – avaient rompu les liens des témoins avec leur propre passé et leurs souvenirs, tout en coupant les liens amicaux ou militants.2 Les personnes interviewées à Sidi Moussa aussi avaient elles quitté la cité, pour sauver leur vie ; elles y sont revenues aujourd’hui. Mais dans la guerre, puis la longue sortie de guerre qui a suivi, il n’était jamais temps de renouer avec ce passé : c’était le temps de l’urgence, puis de temps de la sidération.

Dans certains cas, les entretiens que j’ai réalisés à partir de 2011 à Sidi Moussa ou ailleurs semblaient être pour les témoins une première occasion de replonger dans le récit du passé. L’enquête servait de catalyseur à un phénomène de reconnexion qui la dépassait largement, et qui appartient au moment, près de dix années après la fin de la guerre. Il y a quelque chose de touchant à voir un témoin renouer avec un souvenir occulté, comme est touchante la remémoration par les deux narrateurs de leurs souvenirs d’adolescences, avec leurs soucis d’alors : comment se parler entre filles et garçons ? comment convaincre les parents de nous laisser aller à une fête ?

Le travail sur le langage est très intéressant, avec cette langue algérienne qui change vite (« ikunu madamat ? » Il y aura des filles à cette fête ? demande un des garçons, avec un vocabulaire qu’on n’emploierait plus aujourd’hui je crois). On reconnaît aussi les vêtements (le pull du père de Yamina, je ne sais pourquoi émouvant ; les vestes en cuirs, les survêtements…) et les voitures épuisées des années 1990. Les jeunes filles ne portent guère le voile. Aujourd’hui à Sidi Moussa, la majorité (la totalité ?) le ferait.

Mitidja, nov. 2011, ©Malika Rahal
Mitidja, nov. 2011, ©M.Rahal

Seule la cité apparaît, faute de moyens sans doute, comme elle est aujourd’hui. En 1994, elle avait 20 ans de moins et je m’imagine qu’elle était moins fatiguée, moins sinistre, moins triste. Construite pour les travailleurs des entreprises nationales, elle a été belle et agréable, peut-être même moderne à ses débuts. On m’y a parlé durant les années 1980 de ciné-club, de cellule de militants de partis de gauche, de campagnes électorales, d’organisation collective même si l’on y souffrait déjà du démantèlement des entreprises publics, des plans d’ajustement structurels et que l’islamisme était déjà présent. Les barreaudages (l’expression me semble être née durant les années 1990), omniprésents dans le film, sans doute anachroniques sont une anticipation de ce qui va suivre.

Chaque fois que je traverse la Mitidja, le paysage me semble porter la marque de la violence, comme si le ciel et les murs indiquaient la proximité de Raïs et Bentalha, lieux des grands massacres, et de tous les autres attentats. Difficile de dire si l’urbanisme récent, sauvage, et les anciens bâtiments désormais lépreux donnent cette impression, ou si chacun y projette son propre imaginaire et sa mémoire, encouragé par la pluie et les ciels de plaines aux lumières dramatiques bordés par l’Atlas, que l’on voit aussi dans le film.

Le tissage du temps de cette replongée un peu étonnée des deux narrateurs dans leur vie d’avant est très fine. Ce retour au récit, possible désormais, sonne juste. Il nous dit quelque chose sur le temps d’aujourd’hui.

Les Jours d'avant, قبل الأيام, un film de Karim Moussaoui, Algérie/France, 2013, Fiction, 47mins.
Route de Larb'a, nov. 2011 ©Malika Rahal
Route de Larb’a, nov. 2011 ©Malika Rahal

 

 

  1. Voir la critique sur Critikat.com, et la bande annonce.
  2. Rahal, Malika. “Le temps arrêté. Un pays sans histoire. Algérie (2011-2013).” Écrire l’histoire, n°12 (Automne 2013), pp. 27–36. L’article est accessible en ligne ici.

Le cinéma, l’histoire et la guerre. Entretien avec Ahmed Bedjaoui

À l’occasion de la sortie de Cinéma et Guerre de Libération. Algérie, les batailles d’images, aux éditions Chihab, et pour sa première contribution à Textures du temps, Olivier Hadouchi a rencontré l’auteur, Ahmed Bedjaoui pour évoquer pour évoquer certaines de ces batailles du cinéma algérien. Ahmed Bedjaoui a été journaliste, enseignant-chercheur, producteur à la Radio-Télévision algérienne (RTA), directeur et programmateur à la Cinémathèque algérienne. Il fut également l’animateur, pendant une vingtaine d’années, à la télévision d’une émission de cinéma devenue culte.  

Olivier Hadouchi : Selon ce que vous écrivez dans votre ouvrage, le cinéma algérien naît avec avec Les plongeurs du désert un film de Tahar Hannache datant de 1954. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Ahmed Bedjaoui : Je considère effectivement Tahar Hannache comme le premier cinéaste algérien. Directeur photo et réalisateur, il avait signé quelques documentaires avant de mettre en scène ce qui peut être considéré comme la première fiction algérienne, Les plongeurs du désert. L’équipe technique était entièrement algérienne puisqu’on retrouvait Djamel ed-Dine Chanderli aux côtés de son oncle Tahar Hannache à la réalisation, le fameux Mohamed Iguerbouchen à la musique et le non moins célèbre Himoud Brahimi comme acteur principal. Les moyens dont disposait l’équipe étaient très faibles. Ils ont dû se contenter de la musique pour nourrir la bande-son. Le film racontait comment Momo devait plonger en apnée pour aller purger les palmiers, tandis que le colon d’en face disposait d’une pompe. Le film a été achevé quelques mois avant le déclenchement de l’insurrection. La proximité avec l’explosion du 1er novembre et cette vision de l’inégalité sociale ont conduit le gouvernement général à ne pas accorder le visa de censure au film. Le poète Jean Sénac écrira quelques années plus tard : « Sait-on que le film Les plongeurs du désert de Tahar Hannache fut boycotté par le Gouvernement général sous prétexte qu’il était entièrement financé, réalisé et joué par des “autochtones” ». Et c’est Djamel ed-Dine Chanderli qui sera le premier à filmer dans les maquis avant de doter le service cinéma de l’armée de libération de ses premières caméras. Tahar Hannache a achevé sa carrière comme chef opérateur à la télévision algérienne. Il est mort dans l’oubli en 1972.

Bedjaouicouv

O. H. : Le recours à l’image fixe et animée contribua grandement à la victoire, et s’est avéré une arme très efficace dans le combat pour l’indépendance algérienne ?

A. Bedjaoui : Indéniablement, l’image a joué un rôle essentiel dans l’internationalisation de la question algérienne. Dès 1956, le congrès de la Soummam avait recommandé de compléter la lutte armée par des actions de propagande et d’information en s’appuyant successivement sur les images photographiques, la presse, la radio et enfin le cinéma. Parmi les politiques deux hommes ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de cette stratégie gagnante : Abbane Ramdane et Mohamed Boudiaf, tandis que M’hamed Yazid, Abdelkader Chanderli et Mahieddine Moussaoui ont joué un rôle essentiel dans la bataille des images. Au moment où les télévisions anglo-saxonnes recherchaient des images chocs pour concurrencer le cinéma, le refus de la diplomatie française de fournir des images de guerre aux médias s’est avéré suicidaire. Les services iconographiques algériens ont été renforcés à Tunis par une véritable brigade internationale de cameramen et de cinéastes acquis à la cause algérienne. La censure impitoyable pratiquée par les autorités françaises en métropole et en Algérie a poussé de nombreux cinéastes de l’hexagone à rallier le camp des indépendantistes. Ulcérés par la défaite indochinoise, les militaires français étaient obsédés par l’idée de gagner la guerre d’Algérie (ce sont eux qui ont inventé les termes de Batailles d’Alger ou de Constantine). De leur côté, les dirigeants du GPRA ont compris que la bataille s’était largement déplacée du champ militaire vers le terrain médiatique, et que l’issue de la guerre allait se jouer à ce niveau-là.

O. H. : Vous évoquez une figure un peu oubliée du cinéma algérien qui a été un précurseur parmi les cinéastes algériens, le premier à filmer dans les maquis, je veux parler de Djamel Chanderli. Il était plutôt caméraman ou cinéaste ? Qu’est-il devenu après l’indépendance ?

A. Bedjaoui : Djamel ed-Dine Chanderli était un cameraman free-lance qui avait collaboré avec les actualités françaises et d’autres agences avant de rejoindre Tunis en septembre 1956. Il avait été l’assistant de Tahar Hannache, comme je l’ai dit auparavant, et il avait failli être lynché par la population européenne alors qu’il filmait les funérailles de militaires français tués lors d’une embuscade à Palestro. Comme beaucoup de ses collègues de l’époque, Chanderli était photographe, reporter et caméraman. Il a d’ailleurs commencé par fonder le premier service photographique qui s’était installé rue des entrepreneurs à Tunis. En compagnie de Pierre Clément, il s’est rendu en février 1957 à Sakiet Sidi Youssef pour filmer les dégâts causés par les bombardements français dans cette ville frontière tunisienne. Clément, Chanderli et Labudovic ont été des cameramen « embedded » et au service de l’ALN, contrairement à d’autres cinéastes (comme Vautier) qui, tout en servant totalement la cause algérienne, suivaient une logique différente et plus autonome. En réalité, les images revenaient le plus souvent vers la cellule image et son qui agençaient les rushes une fois développées et les dotaient de commentaires écrits par des membres de cette équipe animée par Mahieddine Moussaoui et comprenant entre autres Pierre et Claudine Chaulet, Serge Michel, Hassen Belhadj.
À la faveur des luttes pour le pouvoir qui ont suivi la fin de la guerre, Chanderli (tout comme Pierre Clément d’ailleurs), a été marginalisé au lendemain de l’indépendance. Il n’a jamais réussi à réaliser un long-métrage et a fini sa vie au Centre culturel de Paris où il émargeait sur un poste de projectionniste ! Un autre membre de l’équipe de Tunis, Mohamed Zinet n’a pu réaliser qu’un seul film. Produit en dehors et contre le système cinématographique en place, Tahya ya Didou, reste l’un des joyaux du cinéma algérien.

Ahmed Bedjaoui présentant le Télé Ciné Club. Photogramme tirée d'une émission de 1982, où il était question de Sonate d'Automne, d'Ingmar Bergman. Une extrait de l'émission est visible ici.
Ahmed Bedjaoui présentant le Télé Ciné Club. Photogramme tiré d’une émission de 1982, où il était question de Sonate d’Automne, d’Ingmar Bergman (extrait ici).

O.H. : Un exemple que vous donnez dans Cinéma et guerre de libération  illustre très bien la manière dont la bataille entre la France et l’Algérie a été menée sur le terrain des images et des représentations. La commissaire d’exposition de la partie française de « L’année de l’Algérie en France » (en 2013) a proposé de choisir La Prise de la smala d’Abdelkader comme tableau de référence. C’est très révélateur d’une absence de vision critique de l’histoire et d’une grande indélicatesse (pour ne pas dire plus) à l’égard de l’autre. Comme si la guerre des images continuait d’être menée au présent ?

A. Bedjaoui : Cela veut dire aussi que la bataille par les images avait commencé dès le débarquement de 1830 et qu’il a fallu attendre plus d’un siècle pour que l’Algérie se dote d’un mouvement culturel et politique de portée nationale en se nourrissant d’une génération de peintres, d’écrivains, de cinéastes et d’hommes de théâtre capables d’offrir des projections et des représentations de la nation algérienne en marche vers son émancipation vis-à-vis de la tutelle française.
L’exemple que je cite dans mon livre est pour moi révélateur de la persistance de cette culture coloniale qui continue à dominer en France. En ce sens, la guerre des images est loin de s’être achevée.

O.H. : Vous parlez aussi des documentaires de cinéastes français (tels que Pierre Clément, Yann Le Masson, Cécile Decugis, Yann Le Masson et Olga Poliakoff, Jacques Panijel) ayant cherché à montrer d’autres images du conflit. En Algérie comme en France, l’apport de ces cinéastes est moins connu que celui de René Vautier, disparu récemment.

A. Bedjaoui : Comme je le disais, c’est l’intransigeance de la censure qui a conduit nombre de cinéastes français à se rendre à Tunis pour exprimer leur rejet de la fatalité coloniale. René Vautier est le plus connu et le plus médiatisé parmi eux. Mais Pierre Clément a beaucoup apporté au cinéma de résistance. Mais aussi l’ancien résistant Jacques Panijel qui, tout en restant sur place à Paris, a sans doute réalisé le film le plus durable sur le 17 octobre 1961. Malgré l’interdit, il a filmé toute l’ampleur de la répression menée par Maurice Papon contre les manifestants algériens sortis dans Paris pour dire pacifiquement leur désir de vivre libres dans une France et une Algérie libérées. Avec eux, Cécile Decugis, Yann Le Masson et son épouse Olga Poliakov, Jacques Charby et Serge Michel, ont tous à leur manière contribué aux yeux des Algériens, à sauver l’honneur de la France, à l’image de celles et ceux qui s’engagèrent avant dans la résistance anti-nazie.

O. H. : Concrètement, est-il aisé de mener de tels projets dans l’Algérie contemporaine ? Je crois que les cinéastes doivent montrer leurs scénarios à des commissions d’anciens combattants afin que leurs projets soient validés. Est-ce que cela touche le domaine de la fiction et du documentaire ? Par ailleurs, on connaît le poids du refoulé en France, pour ne pas dire le malaise parfois, dans certains secteurs de la société, à propos de la guerre d’indépendance algérienne. Est-ce qu’une telle situation ne complique pas le travail des cinéastes de part et d’autre, dans le domaine du documentaire ou de la fiction ?

A. Bedjaoui : Aujourd’hui l’histoire officielle algérienne, telle qu’elle est traitée à travers le cinéma algérien, est plus qu’auparavant, enfermée dans un discours descriptif et glorifiant. La loi sur le cinéma passée en 2011 a aggravé cette tendance en obligeant les producteurs à soumettre tous les projets qu’ils soient de fiction ou documentaires liés à la guerre de libération, à l’agrément du ministère des anciens moudjahidine. Après quatre décennies dédiées au slogan « un seul héros le peuple », le cinéma officiel s’est tourné vers des biopics de leaders de la Révolution qui ne font qu’accentuer les malaises qui entourent la personnification du mythe de la légitimité historique.
Fort heureusement, certains cinéastes (Okacha Touita, Malek Bensmaïl) et des jeunes cinéastes comme Damien Ounouri ou Narimane Mari ont apporté une vision novatrice et plus audacieuse du combat pour l’indépendance.

O. H. : En me penchant sur le corpus de films autour de la guerre d’indépendance algérienne, j’ai souvent l’impression que beaucoup de films et de cinéastes n’ont pas su se montrer à la hauteur de l’événement, à quelques exceptions près (La Bataille d’Alger, Les Sacrifiés, Combien je vous aime…). Bien sûr, pour des raisons compréhensibles, certains travaux prennent uniquement en considération un aspect ou quelques aspects du conflit, car il est difficile et périlleux de vouloir englober un grand nombre de lieux, d’idées et d’époques en un seul film. Partagez-vous ce constat ? Comment l’expliquer ?

A. Bedjaoui : Dans la ferveur de l’indépendance, beaucoup de cinéastes revenus de Tunis ont développé des rêves d’un cinéma grandiose, à la mesure de l’idée qu’ils se faisaient de la guerre qu’ils ont vécue. Dans beaucoup de films, ce rêve ainsi que le discours politique ont été emprisonnés dans un modèle hollywoodien (ou/et Bondartchoukien1 ) qui a transformé nombre d’œuvres en films de guerre et non plus en films révolutionnaires. À force de glorifier et de sanctifier, beaucoup de réalisateurs du secteur public cinématographique ont été pris au piège de leur rêve de représentation fastueuse. Seul des films à petit budget comme L’Enfer à dix ans, La Voie ou encore Patrouille à l’Est ont pu échapper à cette sorte de schizophrénie. A partir du début des années 1970, la Radio-Télévision Algérienne a mis en place une vraie politique de production de films qui pendant une quinzaine d’années a donné des œuvres plus orientés vers les individus (femmes, enfants et vieillards) entraînés dans la guerre. Mais là aussi, la modestie des budgets a obligé les réalisateurs à rechercher le sens plutôt que le spectacle pour lui-même. C’est là une des raisons pour lesquelles la télévision algérienne a produit plus de films crédibles sur la guerre d’indépendance que le secteur cinéma. On peut citer à cet égard Noua d’Abdelaziz Tolbi, Les enfants de Novembre, et La Guerre de jeunes de Moussa Haddad, Les déracinés de Lamine Merbah etc.

O. H. : On sent que le problème n’est pas tant la guerre, qui est un sujet comme un autre, certes avec une forte valeur idéologique en Algérie, et une sorte de non-dit en France. Les cinémas italien, cubain ou soviétique ont produit de grands films autour de la guerre ou de la révolution.

A. Bedjaoui : Les cinéastes algériens ont été le plus souvent accaparés par des sujets liés à leur propre mémoire plutôt qu’à la mémoire collective des Algériens. Ils ont négligé en cela des destins d’êtres simples, pris dans les mailles du destin face à des groupes qui ne partageaient pas forcément les mêmes vues, ni les mêmes préoccupations. Cela a conduit souvent à un manichéisme dommageable pour la nuance historique. Beaucoup de sujets ont été ainsi oubliés, des destins négligés et des groupes marginalisés. Ce sont des étrangers (Chahine et Pontecorvo) qui les premiers ont souligné le rôle des femmes dans la guerre de libération, et il a fallu attendre Assia Djebar pour avoir un regard historique féminin sur la guerre. Les évadées de la petite Roquette n’ont jamais fait l’objet d’une adaptation filmique. Les destins tragiques de l’aspirant Maillot ou de Maurice Audin n’ont pas été portés à l’écran, mais la liste est encore longue. Mieux encore, les manifestations des 11 et 12 décembre dans l’ensemble des villes algériennes ont été une seule fois effleurées dans le cinéma algérien. Pourtant elles ont marqué un tournant dans la guerre, puisqu’elles ont définitivement convaincu de Gaulle de négocier pour mettre un terme à un conflit qui ne semblait plus s’arrêter tant l’adhésion populaire derrière le FLN devenait massive.

O.H. : Par ailleurs, la mémoire de la guerre d’indépendance, de ses promesses d’émancipation, semble avoir donné lieu à des réussites telles que La nouba des femmes du mont Chenoua d’Assia Djebbar, Barberousse mes sœurs de Hassen Bouabdellah ou Youcef de Mohammed Chouikh. Dans votre livre, vous proposez aux cinéastes et aux scénaristes de s’inspirer d’événements importants de l’histoire algérienne.

A. Bedjaoui : Je n’ai pas de conseil à donner aux cinéastes, mais il me semble qu’il serait plus judicieux de s’emparer de l’historiographie algérienne à partir des résistances populaires du 19e siècle jusqu’au 8 mai 45. Le problème n’est pas de célébrer des héros (il y en a eu des centaines de milliers), mais de raconter des histoires simples qui, en demeurant crédibles, finiront par croiser l’authenticité historique. Ce qui ne veut pas dire qu’un cinéaste doive « écrire » l’histoire. Il propose un témoignage humain et c’est aux historiens qu’il revient de rendre compte de l’Histoire.

O. H. : En plus de votre travail d’universitaire et de journaliste, dans les années 1970 et un peu après, vous avez travaillé pour la télévision algérienne comme producteur de films et animateur d’une célèbre émission jouant le rôle d’un ciné-club, qui proposait des discussions très riches autour du cinéma et qui contribuaient à créer une culture cinéphile dans le pays.

A. Bedjaoui : Effectivement. J’ai d’abord commencé ma carrière à la Cinémathèque Algérienne après avoir achevé mes études à l’IDHEC. J’ai énormément appris au contact de Jean-Michel Arnold qui était l’âme de cette Cinémathèque et j’ai eu la chance de côtoyer les plus grands cinéastes comme Nicholas Ray, Youssef Chahine, Joseph Losey, et bien d’autres. Après le premier Panaf’ (Le Festival Culturel Panafricain qui s’est tenu à Alger en juillet 1969), j’ai commencé à exercer une activité d’animateur et de producteur pour la télévision algérienne. J’ai animé une émission sur le cinéma qui a duré vingt ans et qui a été le prolongement de mon expérience à la Cinémathèque. Là aussi, j’ai invité les plus grands cinéastes à venir présenter leurs films, tout en offrant aux cinéastes et aux gens de télévision algériens, une place de choix dans ma programmation. J’ai également produit et présenté une quinzaine d’émissions de deux heures consacrées à l’histoire du cinéma muet.

O. H. : Durant ces années, la RTA a-t-elle produit des films intéressants à propos de la guerre d’indépendance ?

A. Bedjaoui : Au milieu des années 1970, la RTA a été dirigée par Abderrahmane Laghouati, un transfuge de l’ancienne RTF passé par le MALG. Il m’a proposé de diriger le département de la production en acceptant de me donner carte blanche pour le choix et le suivi des films que je désirais produire.
Malgré des moyens limités, j’ai alors produit près de 80 longs-métrages en films et des centaines de courts-métrages. Nous avons en 1977 permis à Assia Djebar de devenir la première femme maghrébine à réaliser deux longs-métrages dont La Nouba des femmes du Mont Chenoua. J’avais également produit le magnifique Combien je vous aime de Azzedine Meddour. Nous nous étions dotés d’un matériel 35 mm pour une équipe technique dirigée par Youssef Sahraoui et nous avons pu, par exemple, produire Le Vent de sable de Mohamed Lakhdar Hamina présent à la compétition à Cannes en 1982, mais aussi le film culte du cinéma algérien, Nahla de Farouk Beloufa ou une évocation à gros budget de la révolte du Cheikh Bouamama. Nous avions également développé une politique de coproduction et grâce à cela, nous avons été capables de soutenir une dizaine de films dont Alexandrie pourquoi ? de Chahine, Aziza du tunisien Abdelatif Benamar ou encore West Indies story de Med Hondo. L’expérience s’est arrêtée en 1975 après le départ de M. Laghouati.2 On connaît la suite…

إشبيلية 2 ©Malika Rahal, 2015

 

  1. En référence aux superproductions, aux films à grand spectacle du réalisateur soviétique Serge Bondartchouchk ayant notamment adapté le roman de Tolstoï Guerre et paix
  2. Laghouati a en fait été à la tête de la RTA de 1962 à 1972, puis de l’ONCIC de 1972 à 1977, puis de nouveau à la RTA de 1977 à 1983 (période phare en matière de création à la RTA , avec les films de Djebar, Meddour, Beloufa…

10 février 1943 – Le Manifeste du peuple algérien

C’est aujourd’hui le 10 février, date choisie et fêtée pendant une décennie pour célébrer le Manifeste du peuple algérien, rédigé par Ferhat Abbas. L’intérêt est grand aujourd’hui pour “le courant Abbas”, tant en France qu’en Algérie, pour de multiples raisons sur lesquelles je reviendrais dans un autre post car certaines sont problématiques. Pour l’heure, c’est le texte lui-même, moment majeur de la formalisation du nationalisme algérien, qui nous concerne.
En pleine Seconde Guerre mondiale, les Anglais et les Américains ont débarqué en Afrique du Nord le 8 novembre 1942. Le 17 janvier 1943, se réunissaient chez Me Ahmed Boumendjel (à l’actuelle place des Martyrs) des personnalités du PPA (Lamine Debaghine et Hocine Asselah), des membres de l’association des ‘Ulamā (Larbi Tebessi) et des proches de Ferhat Abbas. La décision est prise de confier à Ferhat Abbas la rédaction d’un texte qui devra être discuté durant une seconde réunion. Celle-ci, interdite, n’aura jamais lieu. Le 10 février, la première version du texte est prête à être remises aux autorités françaises et alliées. 1
J’en donne ici la version publiée dans une brochure de l’UDMA de 1948.2 Elle indique rituellement la date du 10 février 1943. En réalité il s’agit d’une version datant de la fin mars 1943 et qui avait subi quelques modifications : on dit souvent qu’elle a été adoucie par rapport à la première, ce n’est pas toujours exact. (Les notes explicatives sont celles de la brochures de 1948 ; entre crochet, je restitue la version du 10 février.)
On voit bien en tout cas le basculement spectaculaire que font Abbas et les siens de l’exigence des droits de citoyens français à l’affirmation, désormais, d’une citoyenneté algérienne et à l’exigence de gérer les affaires de l’Algérie, avec un gouvernement et une constitution propres.

 

L’Algérie devant le conflit mondial
Manifeste du peuple algérien

(10 février 1943)

 

L’Algérie est, depuis le 8 novembre dernier, sous occupation des forces anglo-américaines. Cette occupation, en isolant la colonie de la métropole, a provoqué parmi les Français d’Algérie une véritable course au pouvoir.

Républicains, gaullistes, royalistes, Israélites, chaque groupe, de son côté, essaye de faire valoir sa collaboration aux yeux des Alliés et veille à la défense de ses intérêts particuliers.

Devant cette agitation, chacun semble ignorer jusqu’à l’existence même des 8 millions et demi d’indigènes.

Cependant l’Algérie musulmane, quoique indifférente à ces rivalités, reste vigilante et attentive à son destin.

Aujourd’hui, les représentants de cette Algérie, répondant au vœu unanime des populations, ne peuvent se soustraire à l’impérieux devoir de poser le problème de leur avenir.

Ce faisant, ils entendent ne rien renier de la culture française et occidentale qu’ils ont reçue et qui leur reste chère. C’est, au contraire, en puisant dans les richesses morales et spirituelles de la France métropolitaine et dans la tradition de liberté du peuple français qu’ils trouvent la force et la justification de leur action présente.

Conscients de leurs responsabilités devant Dieu, ces représentants traduisent ici, sincèrement et fidèlement, les aspirations profondes de tout le peuple algérien musulman.

Ce « Manifeste », plus qu’un plaidoyer, est un témoignage et un acte de foi.

***

Pour la deuxième fois, au cours de ce XXe siècle, le monde entier combat pour le triomphe de la Justice et du Droit, pour la libération des peuples.

Mais pour la deuxième fois, le monde assiste à ce spectacle désolant et tragique : derrière le soldat qui meurt pour la liberté des hommes et le bonheur de l’humanité, les conférences diplomatiques et les accords internationaux entrent en jeu. Quelle part sera réservée, dans ces conversations, aux droits des gens ?

La Paix de 1918 a été chèrement acquise. Le sacrifice des combattants, de toutes nationalités et de toutes religions, a été vain. Les convoitises des peuples forts et l’injustice qu’elles engendrent ont survécu au suprême sacrifice des morts.

Aujourd’hui, les déclarations de certains hommes d’État sont si pleines de contradictions et d’ambiguïté qu’il est à craindre que la paix de demain ne contienne, par l’égoïsme et l’impérialisme des grandes nations, la faiblesse et la lâcheté des petits peuples, les germes d’une guerre future.

Aussi bien, les responsabilités qui pèsent sur les grandes nations pèsent-elles sur les petits peuples et les individus. Placé en face de ces responsabilités, le peuple algérien, dans son désir de servir à la fois la paix et la liberté, élève sa voix pour dénoncer le régime colonial qui lui est imposé, rappeler ses protestations antérieures, et revendiquer son droit à la vie.

La colonisation de l’Algérie par la France, héritière pourtant des principes de 1789, dure depuis plus d’un siècle. Cette colonisation « démocratique » a pu évoluer librement, sans entrave, depuis au moins 70 ans. L’expérience a été longue. Elle suffit pour juger l’œuvre à ses résultats.

De ces résultats, c’est-à-dire de la structure actuelle du pays, se dégagent les principes rationnels qui permettront aux nations éprises de liberté et de justice d’atteindre, dans le drame algérien, à la vérité, et d’aider ainsi, en toute connaissance de cause, à l’établissement d’un régime de liberté, de justice sociale et de fraternité humaine.

***

Un homme d’État français, doublé d’un gouverneur des colonies, Paul Bert, a pu écrire à propos de conquêtes coloniales :

« Quand un peuple, pour des raisons quelconques, a mis le pied sur le territoire d’un autre peuple, il n’a que trois partis à prendre : exterminer le peuple vaincu, le réduire au servage honteux, ou l’associer à ses destinées. »

Il suffit d’examiner le processus de la colonisation en Algérie pour se rendre compte comment la politique d’« assimilation », appliquée automatiquement aux uns et refusée aux autres, a réduit la société musulmane à la servitude la plus complète.

Cet asservissement n’a pas été prémédité par la France. Il s’est imposé à elle par la force des choses, comme résultat inéluctable du système du peuplement européen défini par le maréchal Bugeaud lui-même :

« Ah ! s’il n’y avait pas d’Arabes en Algérie ou s’ils ressemblaient à ces peuples efféminés de l’Inde, je me serais bien gardé de conseiller à mon pays de faire à coup de budget une base de colonisation avec l’élément militaire.
Mais l’existence de cette nation, si vigoureuse, si bien préparée pour la guerre, si supérieure à ce point aux masses européennes que nous pourrions introduire dans le pays, nous impose l’obligation absolue d’établir devant elle, à côté d’elle, au milieu d’elle, la population la plus vigoureuse possible. »

L’installation de ces masses européennes est le trait capital de l’histoire algérienne depuis l’occupation française. Les Algériens, c’est-à-dire les Arabo-Berbères, passent au second plan des préoccupations des pouvoirs publics. Et malgré leur prédominance numérique et leurs droits imprescriptibles, ils sont contraints de reculer et de s’effacer sous le poids de la défaite.

Désormais, deux Algéries vont coexister et se juxtaposer : la colonie française, toute européenne, et l’Algérie musulmane, celle des Arabo-Berbères.

Elles se dénombrent aujourd’hui, 113 ans après la capitulation d’Alger, de la manière suivante :

Colonie française : 700 000 Européens (Français d’origine ou étrangers naturalisés par le décret du 26 juin 1889) et 130 000 Algériens israélites français par le décret Crémieux du 26 octobre 1870. Au total 830 000 citoyens exerçant la pleine souveraineté en Algérie.

Algérie musulmane : 8 500 000 arabo-berbères définis par le sénatus-consulte de 1865 « Indigènes musulmans sujets français » et maintenus à l’état de vaincus et d’assujettis.

Ces indigènes sont pourtant soumis à toutes les obligations des Français, y compris le service militaire obligatoire.

***

Le caractère saillant et continu de la colonisation française est la subordination de tout le pays avec son humanité, ses richesses, son outillage, son administration, à cet élément français et européen. La politique de rattachement de l’Algérie à la métropole, dite « politique d’assimilation », trouve là sa source, sa justification et sa plus forte expression.

Il serait long et fastidieux de suivre, dans le détail de son évolution, cette colonisation. Il suffit d’en noter les étapes principales.

De 1830 à 1900, la colonie française, sous la protection du régime militaire [régime du sabre], prend naissance et commence à prospérer. Par la spoliation et l’expropriation, elle s’empare des immeubles des villes et des meilleures terres, qu’elle distribue aux Européens. En 1851, on compte déjà 4 773 concessions, représentant 19 000 hectares.

Napoléon III, mécontent des résultats du plébiscite en Algérie et effrayé par l’appétit d’un trop grand nombre d’aventuriers, inaugure le régime des grandes concessions. En 1863, 160 000 hectares de forêts, des plus belles et des plus faciles à exploiter, sont concédées, à titre définitif, à une trentaine de bénéficiaires, et 50 000 hectares de bonnes terres sont partagés entre 51 concessionnaires. En 1865, la Société générale de l’Habra et de la Macta obtient 25 000 hectares dans la plaine du Sig, et la Société générale algérienne, qui deviendra en 1877 la Compagnie algérienne, reçoit 100 000 hectares dans le département de Constantine.

La IIIe République revient au régime des lots de colonisation. De 1870 à 1877, l’administration crée 198 villages peuplés de 30 000 colons. Et la population française passe de 195 000 à 268 000 et ne cesse de s’accroître, favorisée par la naturalisation globale des indigènes israélites (1870) et des étrangers nés en Algérie (1889).

Pour se libérer du régime militaire, peu favorable à son développement, cette colonie européenne revendique, de bonne heure, le bénéfice du rattachement. Elle obtient la création des communes de plein-exercice, analogues à celles de France, des assemblées départementales, et le bénéfice de la représentation parlementaire à Paris.

Ces institutions démocratiques, réalisées au profit des seuls vainqueurs, ouvrent les vannes au flot montant des Européens.

La réaction de défense du peuple algérien, dont le soulèvement de Mokrani en 1871 et la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh en 1881 sont les derniers soubresauts, étant brisée, la colonisation européenne passe en 1896 à 536 000 dont 318 000 Français et 218 000 étrangers.

En 1900, les tribus arabes ont déjà perdu, par l’application des différents décrets, 2 250 000 des meilleures terres et, dans la seule opération du séquestre de 1871, les Kabyles perdent 2 639 000 hectares.

La colonie française a pris racine sur le sol algérien. Elle prend de plus en plus conscience de sa responsabilité et de sa force. La tutelle de la France et son droit de regard commencent à lui peser. La politique de rattachement n’est plus en faveur. Alors commence une nouvelle étape. La colonie songe à son indépendance. Selon l’historien E.-F. Gautier, les troubles  anti-juifs de 1896 n’exprimaient que le désir des colons de se libérer de la métropole. En effet, les cris de « Mort aux Juifs » disparaissent dès que l’Algérie obtient l’autonomie financière et la création des Assemblées algériennes. Ces assemblées, véritable oligarchie, seront maîtresses du budget. Elles voteront les impôts et ordonneront les dépenses.

De 1900 à nos jours, cette indépendance financière s’accentuera et débordera sur le plan politique. Les Assemblées algériennes essaient de jouer au petit Parlement algérien. Et les colons laissent percer la menace de l’indépendance totale dès que leurs intérêts sont en jeu. (Crise du contingentement des vins 1930.)

Pour l’instant, la colonie française est à l’apogée de sa puissance. Les 830 000 citoyens qui la composent  jouissent d’une double citoyenneté : ils sont citoyens de l’Algérie qu’ils administrent en toute liberté [à leur fantaisie], et citoyens de la France grâce à leur représentation au Parlement français.

Ces citoyens n’ont pas manqué d’imprimer à l’Algérie tout entière leurs conceptions et leur domination. Les 30 000 kilomètres de routes et les 5 000 kilomètres de voies ferrées sont créés en fonction de leurs besoins stricts. Les travaux hydrauliques et les grands barrages ont été construits pour irriguer leurs terres. La culture de la vigne surtout atteint un développement inespéré et constitue le meilleur de leur fortune. Le vignoble couvre une superficie de 230 000 hectares et sa production annuelle est de 13 millions d’hectolitres.

En général, les concessions initiales ont disparu pour faire place au domaine féodal. Le peuplement rural est, de ce fait, en régression. Les statistiques de 1930 montrent qu’il n’existe plus que 26 153 colons européens. Parmi ces Européens, 1,8 % seulement possèdent moins de 10 hectares, 2,24 % cultivent de 10 à 50 hectares, 15,5 % exploitent de 50 à 100 hectares et 73,4 9e plus de 100 hectares. Ces exploitations, lorsqu’elles portent sur des terres à céréales, arrivent à atteindre 15.000 hectares.

C’est le régime de la grande propriété ayant à sa tête un Européen, mais où le travail est fourni par les salariés indigènes.

Cette féodalité agraire, exerçant une double souveraineté, n’a pas manqué de forger à cette société coloniale une âme impérialiste et raciste. La force créant le droit est devenu son credo et sa marche guerrière :

« Nous, Français, sommes chez nous en Algérie. Nous nous sommes rendus maîtres du pays par la force car une conquête ne peut se réaliser que par la force et implique nécessairement le fait qu’il y a eu des vainqueurs et des vaincus. Lorsque ceux-ci ont été matés, nous avons pu organiser le pays et cette organisation affirme encore l’idée de supériorité du vainqueur sur le vaincu, du civilisé sur l’homme inférieur… Nous sommes les légitimes propriétaires du pays. »
(L’Afrique latine, mai 1922.)

On ne peut mieux affirmer le droit du plus fort. Il faut remonter à des temps très anciens pour retrouver, au profit d’une caste aussi peu nombreuse, des privilèges aussi exorbitants. La noblesse de 1789, détruite par les ancêtres de nos républicains d’aujourd’hui, ne jouissait pas en France d’une position aussi extraordinairement forte.

***

L’Algérie musulmane, elle, va, d’abord héroïquement puis en silence, et enfin par des revendications incessantes, affirmer son droit à la vie et à l’existence.

L’administration du Dey s’effondra en 20 jours. Mais il faudra 27 ans pour que l’armée française, riche de la tradition guerrière de Bonaparte, arrive à bout de la résistance du paysan arabe et berbère. « La nation vigoureuse », riche et puissante, à laquelle le maréchal Bugeaud a été obligé de rendre hommage, ne capitulera pas. Les tribus défendront âprement leur sol, leurs biens, leur liberté et, surtout, cet Islam, cher à leur cœur, qui représentait leur concept politique, social et religieux.

La conquête de l’Algérie par la France n’a été réelle que par l’écrasement et la destruction complète de ces tribus. « Qui veut la fin veut les moyens », dira un officier français de l’époque. Et ce fut vraiment 27 années d’une tragédie sans nom.

Cette tragédie [saignée] gigantesque n’eut pas raison de l’obstination des populations conquises. « La France marchera en avant, écriront les chefs arabes à Lamoricière après la chute de l’émir Abdelkader, mais elle sera forcée de se retirer et nous reviendrons.

Vois-tu la vague se soulever quand l’oiseau l’effleure de son aile ? C’est l’image de votre passage en Afrique. »

L’Algérie musulmane n’eut réellement conscience de sa défaite et de sa ruine qu’avec la conquête économique du pays. Le rêve que la défaite a laissé subsister ne résistera pas à la mainmise de la colonisation sur le sol algérien. Le facteur économique sera déterminant. Tout l’édifice antérieur à 1830 sautera. Socialement et économiquement, c’est l’écroulement total avec son cortège de deuils, de paupérisme, de servage et d’émigration vers des pays lointains.

Il est peut-être utile de souligner avec le professeur Larcher que la politique d’annexion de l’Algérie et son assimilation à la métropole se traduisent, au regard des Indigènes musulmans, par

« cette division factice du territoire algérien en départements, en arrondissements, en communes, qui ne correspondent en rien aux circonscriptions de même nom de la métropole ; par l’introduction dans un pays neuf de ces rouages savants et compliqués qui, en pays barbare, deviennent ridicules ou scandaleux ; par ces conseils municipaux où quelques Européens fraîchement francisés font la loi à des milliers d’indigènes ; par ce Jury de colons jugeant avec un parti-pris révoltant les Arabes et les Kabyles qui leur sont déférés ; par l’application à la propriété indigène de notre code civil, ce qui aboutit au dépouillement de tribus entières…. »

À cet égard, l’Algérie musulmane subit une véritable destruction révolutionnaire. L’ordre nouveau la plaça en face d’un bouleversement soudain et inattendu. Elle fut obligée de s’adapter ou de disparaître. Pour longtemps, hélas, elle disparut.

Les Algériens musulmans seront à tel point dépossédés et asservis qu’ils apparaîtront, dans leur propre pays, comme de misérables étrangers : services publics, armée, administration, commerce, industrie, banque, presse, tout sera entre les mains de la minorité européenne. L’indigène ne sera plus rien. Sa langue même sera officiellement qualifiée de langue étrangère. L’Européen, qui le domine et le gouverne, sera tout. Il lui disputera même les emplois les plus subalternes : cantonnier, garde-champêtre, concierge, portier…3

Mais l’adaptation, malgré toutes les entraves, se réalisera. Le phénomène d’auto-défense se traduit pour notre peuple par un accommodement tacite à la situation nouvelle. De propriétaires, disposant d’immenses étendues de terre, il deviendra un peuple de petits paysans et surtout de salariés. La statistique quinquennale de 1930 fixe à 1 338 770 seulement le nombre des propriétaires indigènes musulmans possédant, en moyenne, deux hectares de tertre chacun. Ces paysans vivent misérablement, mais ils vivent tout de même.

Le reste de la population constitue cet immense prolétariat, instrument de base de la richesse de la colonie française. Ce prolétariat donne à l’Algérie sa physionomie spécifique : ouvriers en haillons, cireurs déguenillé, infirmes se traînant misérablement, mendiants faméliques, tout un peuple sorti d’on ne sait quelle cour des miracles avec ses yeux fiévreux et son teint maladif.

Ce peuple reçoit un salaire de famine [C’est cependant à ce peuple auquel elle doit toute sa fortune que la colonisation continue à payer des salaires si dérisoires qu’ils rappellent l’esclavage moyenâgeux] : un franc à 1,50 par jour de 1870 à 1914, pour une journée de 12 à 14 heures de travail ; 4 à 8 francs de 1914 à 1935 et 8 à 12 francs jusqu’en 1941. Cependant ce serf a trouvé, lui aussi, dans sa forte natalité, sa manière de, sa manière de résister et de durer. Sans doute la mortalité infantile, maintenue par le manque d’hygiène et l’ignorance, peut atteindre de 60 à 70 % des naissances. Les foyers prolétariens restent quand même riches de 5,6 et 7 enfants.

Enfin, cette Algérie musulmane pense à s’évader de son milieu primitif pour s’adapter aux conceptions sociales modernes. En 1892, la France, fidèle a sa mission éducative, amorce la création de l’enseignement français pour les indigènes. Ceux-ci mettent à profit cette création pour constituer peu à peu une élite intellectuelle, paysanne, artisanale et ouvrière.

Cette élite adopte les idées de l’Occident, sa technique, ses méthodes de travail. Elle assimile sa culture, son enseignement. Faute d’écoles, le contingent est faible : un millier d’ouvriers spécialisés, 41 médecins, 22 pharmaciens, 9 chirurgiens-dentistes, 3 ingénieurs, 70 avocats, 10 professeurs de l’enseignement secondaire et 500 instituteurs. Mais elle supplée à son petit nombre par son dynamisme et son désir sortir et de faire sortir toute l’Algérie musulmane de l’obscurantisme dans lequel elle croupit. Elle envoie, chaque fois qu’il lui sera possible, non seulement ses fils, mais encore ses filles à l’école française. La civilisation, la Révolution française de 1789, le progrès l’enthousiasment et lui forgent une âme neuve.

Cette société naissante s’enrichit en 1919 de deux éléments nouveaux : l’ancien combattant et l’élu du peuple. Les paysans qui, à la Marne et à Verdun, ont contribuer à sauver les libertés de la France ne consentent plus, démobilisés, à redevenir des serfs corvéables à merci. Ils militent avec l’élite pour des conditions de vie meilleures.

Par ailleurs, la loi de Février 1919 a accordé aux indigènes musulmans des représentants élus aux lieu et place des anciens délégués indigènes du Gouvernement et des représentants administratifs.

Ces élus, eux aussi, modérément ou énergiquement, réclament des droits pour le peuple vaincu, puisqu’a aussi bien ce peuple est associé aujourd’hui à la défense et à la sécurité de la France. Leur voix est faible, puisque leur nombre ne pas dépasser le tiers dans toutes les Assemblées. Mais leurs plaidoyers trouvent des auditeurs dans la métropole.

De plus, et cette fois sur le plan extérieur, la société musulmane bénéficia en 1922 d’un enseignement capital : la révolution turque et l’œuvre de Mustapha Kemal. Dans le conflit intérieur qui oppose, chez les Musulmans, ceux qui s’accrochent au passé et ceux qui veulent aller de l’avant, l’immortel Ataturk et son œuvre sont des facteurs déterminants. La Turquie nouvelle a ouvert des horizons nouveaux et pèse, d’une manière heureuse et de tout son poids, sur l’avenir de l’Algérie musulmane comme elle a pesé sur tout le Proche-Orient et notamment sur l’Égypte et l’Irak, aujourd’hui alliés de la Grande-Bretagne.

***

Mais la colonisation ne relève ni d’un souci humanitaire ni d’un souci de justice et encore moins de la civilisation et du progrès. Elle est, dans son essence même, un phénomène impérialiste. Et comme tel, elle exige pour se développer et durer l’existence simultanée de deux sociétés, l’une opprimant l’autre.

Le colon oui a exercé durant un siècle cette domination n’entend nullement en être privé. Il a la joie quotidienne de commander, d’être le maître, de représenter un soi-disant homme supérieur [il a la joie quotidienne de commander]. C’est beaucoup trop. Et à l’évolution de l’indigène et à sa volonté farouche de se libérer et de s émanciper, le colon opposera une volonté non moins violente de maintenir cet indigène dans sa condition première.

Ce faisant, il entourera sa caste d’un barrage puissant, impénétrable. Le réseau de lois d’exception, dans lequel il a enfermé le peuple algérien : indigénat, code forestier, communes mixtes, exclusion des cadres administratifs et des fonctions d’autorité, cours criminelles, pouvoir d’internement administratif, décret Régnier, police de l’enseignement arabe, tout cela relève du même principe impérialiste. L’hostilité qu’il manifeste à l’égard de l’enseignement des indigènes (70.000 élèves scolarisés seulement sur plus d’un million d’enfants d’âge scolaire), la mise à l’index de toute l’élite musulmane, la collaboration avec l’anachronique bachaga, la suspicion qu’il fait peser sur tout Musulman qui tente de penser et de réfléchir traduisent bien la volonté constante de ce même colon de maintenir l’indigène hors du droit commun [à l’état d’esclavage]. La colonie française n’admet l’égalité avec l’Algérie musulmane que sur un seul plan : les sacrifices sur les champs de bataille. Et là encore, faut-il que l’indigène se batte et meure à titre indigène, avec une solde et une pension de mercenaire, même s’il est diplômé et spécialisé.

Les promesses et les projets d’émancipation n’ont cependant pas manqué. Les principes directeurs non plus. Le maréchal Bugeaud au écrivait en 1844 :

« Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux tributs d’Afrique. Il faut leur faire connaître maintenant notre bonté et notre justice. Ainsi, nous pourrons espérer de leur faire d’abord supporter notre domination, de les y accoutumer plus tard, et à la longue, de les identifier avec nous, de manière à ne former qu’un seul et même peuple sous le gouvernement paternel du roi de France. »

Nous ne nous inquiéterons pas de savoir si les Arabo-Berbères acceptaient, à cette époque, de s’identifier avec les Bretons ou les Provençaux et dans quelle mesure ils désiraient former, avec les Français, un seul et même peuple. Un pays vaincu, surtout s’il n’est pas chrétien, n a pas d’avis à formuler. La question est de rappeler et de voir comment les directives du maréchal Bugeaud ont été appliquées et quel sort le siècle de colonisation et l’égoïsme des colons leur ont réservé.

En 1887, MM. Michelin et Gautier déposent sur le bureau de la Chambre une proposition tendant à accorder la qualité de citoyen français aux Musulmans d’Algérie.

En 1890, M. Martineau dépose un autre projet demandant la citoyenneté pour une catégorie de Musulmans bien déterminée.

En 1898, M. Jaurès reprend la question et demande l’émancipation des Musulmans algériens par l’attribution de la qualité de citoyen français.

En novembre 1915, M. Clemenceau et M. G. Leygues élaborent un programme de réforme en faveur de la citoyenneté des Musulmans algériens.

Enfin, en 1937, le Gouvernement français lui-même, appuyé par une forte majorité parlementaire, dépose un dernier projet de citoyenneté française, le projet Viollette, en faveur d’environ 30.000 indigènes, tous anciens combattants, fonctionnaires, bacheliers de l’enseignement secondaire, instituteurs, etc…

De tous ces projets – et il y en a eu d’autres, avec d’autres promesses –, aucun n’a abouti et – nous pouvons le dire maintenant — aucun ne pourra jamais aboutir. Pour le projet Viollette, il a suffi de la démission, en signe de protestation, des maires-colons d’Algérie pour que les Parlements – et le gouvernement et avec eux la France elle-même – capitulent.

La colonie française, avec sa capitale Alger, qui administre et gouverne, n’acceptera jamais une reforme qui affaiblirait sa position et diminuerait ses profits, même si cette réforme est dictée par Paris et la France entière.

Les sacrifices du peuple algérien n’ont pourtant pas manqué. Les soldats musulmans algériens, depuis les guerres du Second Empire, se sont battus sur tous les champs de bataille. Là où la France avait quelque chose à défendre, depuis la création de son empire colonial jusqu’à la défense de ses libertés menacées, depuis le Tonkin jusqu’à Charleroi, l’héroïsme de nos combattants a été légendaire.

Nous avons pensé qu’après les malheurs qui ont frappé la France en 1940, le colon allait comprendre ses devoirs et considérer le problème algérien. Mais pas plus que la victoire de 1918, la défaite de la métropole ne l’incita à la réflexion. Bien au contraire, la colonie européenne dans sa majorité interpréta le régime de Vichy et l’ordre nouveau institué par le Maréchal Pétain, comme l’expression intime de son idéal et la possibilité de satisfaire sa soif de domination. Elle recevait à sa table les officiers allemands des commissions d’armistice et les dressait contre les Musulmans qu’elle représentait comme des communistes et des révolutionnaires dangereux.

Après le débarquement des Alliés, le 8 novembre 1942, ces colons, qui ne sont pas à un reniement près pourvu que leur bastion féodal soit maintenu, recommencent, auprès des Anglo-Américains, la même propagande [malhonnête]. Cette fois, les Musulmans passent pour des germanophiles, des sauvages, des voleurs et des dégénérés. Cette propagande insidieuse est allée jusqu’à faire admettre aux Alliés que l’ouvrier indigène ne devait pas recevoir un salaire normal.

Qu’est-ce à dire sinon que le « problème algérien » – nous nous autorisons à le rappeler – est essentiellement d’ordre racial et religieux et que l’exclusive qui frappe l’élément autochtone s’étend à toutes les classes de la société ! [le problème est non seulement d’ordre social ou religieux mais encore au premier chef un problème relevant de la lutte des classes]

Voilà le drame profond et brutal, auquel la colonisation [la plus injuste] a donné naissance. L’identification et la formation d’un seul peuple sous « le même gouvernement paternel » a fait faillite. Nous venons d’indiquer les causes de cet échec. On pourra d’ailleurs controverser et épiloguer à l’infini sur ces causes, on n’empêchera pas le fait historique d’exister. Le bloc européen et le bloc musulman restent distincts l’un l’autre, sans âme commune. L’un fort de ses privilèges et de sa position sociale, l’autre menaçant par le problème démographique qu’il pose et par la place au soleil qu’il revendique et qui lui est refusée.

***

Il nous faut donc rechercher, en dehors des erreurs du passé et des formules usées, la solution rationnelle qui mettra fin à ce conflit séculaire.

Nous sommes en Afrique du Nord, aux portes de l’Europe et le monde civilisé assiste à ce spectacle anachronique : une colonisation s’exerçant sur une race blanche [colonisation sur une race méditerranéenne] au passé prestigieux, apparentée aux races méditerranéennes, perfectible et ayant manifesté un sincère désir de progrès.

Politiquement et moralement, cette colonisation ne peut avoir d’autre concept que celui de deux sociétés étrangères l’une à l’autre. Son refus systématique ou déguisé de donner accès, dans la cité française, aux Algériens musulmans, a découragé tous les partisans de la politique d’assimilation étendue aux autochtones. Cette politique apparaît aujourd’hui, aux yeux de tous, comme une chimère inaccessible, une machine dangereuse mise au service de la colonisation.

Désormais, un Musulman algérien ne demandera pas autre chose que d’être un Algérien musulman. Depuis l’abrogation du décret Crémieux4 surtout, la nationalité et la citoyenneté algériennes lui offrent plus de sécurité et apportent une plus claire et plus logique solution au problème de son évolution et de son émancipation. Économiquement, cette colonisation s’est révélée incapable d’améliorer et de résoudre les grands problèmes qu’elle a, elle même, posés. Or l’Algérie bien administrée, bien dirigée, bien équipée est susceptible de nourrir, pour moins 20 millions d’habitants, dont elle pourrait assurer le bien-être et la paix sociale. Emprisonnée dans le cadre colonial, elle n’est en mesure ni de nourrir, ni d’instruire, ni d’habiller, ni de loger, ni de soigner la  moitié de sa population actuelle.

Son équipement, tout juste suffisant de la population d’une caste qui représente le 1/8e de la population totale, restera superficiel et dérisoire, tant que l’Algérie n’aura pas un gouvernement issu du peuple et agissant au profit du peuple. La vérité historique est là et ne peut être nulle part ailleurs.

Le Président Roosevelt, dans sa déclaration faite au nom lies Alliés, a donné l’assurance que, dans l’organisation  du monde nouveau, les droits de tous les peuples, petits et grands, seraient  respectés.5 Fort de cette déclaration, le peuple algérien demande dès aujourd’hui, pour éviter tout malentendu et barrer la route aux visées et aux convoitises qui pourraient naître demain :

A) La condamnation et l’abolition de la colonisation c’est-à-dire, de l’annexion et de l’exploitation d’un peuple par un autre peuple. Cette colonisation n’est qu’une forme collective de l’esclavage individuel de l’antiquité et du servage du moyen âge. Elle est, en outre, une des causes principales des rivalités et des conflagrations entre les grandes puissances.

B) L’application pour tous les pays, petits et grands, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

C) la dotation de l’Algérie d’une CONSTITUTION [républicaine et sociale] PROPRE, garantissant :

1) La liberté et l’égalité absolue de tous ses habitants, sans distinction de race ni de religion.

2) La suppression de la propriété féodale par une grande réforme agraire et le droit au bien-être de l’immense prolétariat agricole.

3) La reconnaissance de la langue arabe comme langue officielle au même titre que la langue française.

4) La liberté de la presse et le droit d’association.

5) L’instruction gratuite et obligatoire pour les enfants des deux sexes.

6) La liberté du culte pour tous les habitants et l’application à toutes les religions du principe de la séparation de l’Église et de l’État.

D) La participation immédiate et effective, des Musulmans algériens au gouvernement de leur pays [la formation immédiate d’un gouvernement provisoire issu du peuple], ainsi que cela a été fait par le gouvernement de Sa Majesté britannique et le général Catroux en Syrie et par le gouvernement a maréchal Pétain et les Allemands en Tunisie. Ce gouvernement pourra seul réaliser [ce gouvernement pourra seul réaliser aux côtés du général Giraud et des armées anglo-américaines], dans un climat d’unité morale parfaite, la participation du peuple algérien à la lutte commune.6

E)  La libération de tous les condamnés et internés politiques à quelque parti qu’ils appartiennent.

La garantie et la réalisation de ces cinq points assurera l’entière et sincère adhésion de l’Algérie musulmane à la lutte pour le triomphe du Droit et de la Liberté.

La Conférence d’Anfa,7 bien que tenue sur le sol nord-africain, a été muette sur le problème de la colonisation. Le peuple algérien en a été profondément ému. La formule qui consiste à dire que, nous devons d’abord faire la guerre n’a donné, à la paix de 1918, que des déceptions. Elle ne peut satisfaire personne. Des peuples comme le nôtre, touchés par d’énormes sacrifices, ont été contraints à la fin de la Grande Guerre de subir encore dures épreuves sans même accéder à cette liberté pour laquelle leurs enfants sont morts.

Le peuple algérien, connaissant le sort réservé aux promesses faites durant les hostilités, voudrait voir son avenir assuré par des réalisations tangibles immédiates.

Il accepte tous les sacrifices. C’est aux autorités responsables [C’est aux Nations-Unies] à accepter sa liberté.

Fait à ALGER, le 10 février 1943.

Abdelkader SAYAH
Conseiller général Président de la Section arabe des Délégations financières

Docteur BENDJELLOUL
Conseiller général
Délégué financier

Mebarek Ali BEN ALLAL
Conseiller général
Délégué financier

Ahmed GHERSI
Conseiller général
Délégué financier

Hadj Hacène BACHTARZI
Conseiller général
Délégué financier

Ferhat ABBAS
Conseiller général
Délégué financier

Mohammed KHIAR
Conseiller Municipal
Délégué financier

TAMZALI Allaoua
Délégué Financier

TAMZALI Khelil
Délégué financier

Docteur A. TAMZALI
Conseiller général
Président de la Section kabyle des Délégations financières.

Docteur SAADANE
Conseiller général

Docteur BENSALEM
Conseiller général

M. LALLOUT
Conseiller général

Abderrahmane BOUKERDENNA
Conseiller national

Abdelkader CADI
Président des fellahs

Docteur BENKHELLIL
Conseiller municipal

A. ABASSA
Conseiller général
Délégué financier

Maître TALEB ABDESSELAM
Conseiller général
Délégué financier

A. OURABAH
Conseiller général
Délégué financier

Dr BEN EL-MOUFFOK

Docteur AIT SI AHMED

Maître Kaddour SATOR
Avocat

Mustapha SMATI
Pharmacien

Mohamed Salah ABBAS
Agriculteur

Hocine HAFFADH
Président des Combattants musulmans

A. ZOUGHAILECHE

Mohamed Salah SRAOUI
Membre de la Chambre d’Agriculture

SI AHMED MAIZA
Ancien cadi

Maître Abdelkader HADDOU
Avocat

HOCINE AHMED YAHIA
Avocat

Salah MAIZA
Caïd, agriculteur

Docteur Ahmed FRANCIS
Ancien combattant
Conseiller municipal

Ahmed BOUMENDJEL
Avocat

Aziz KESSOUS
Journaliste

Aissa ATTAR
Cheminot

Maître Abdelkader FRANCIS
Avocat

MESSAI Lakhdar
Instituteur

ABDELMADJID ZIOUI
Représentant de commerce

Dr Bachir ABDELWAHAB
Conseiller général

Docteur LAKHDARI
Conseiller général
Délégué financier

Chentouf ADDA
Délégué financier

A. BEN ALI CHERIF
Délégué financier

Chérif BENHABYLES
Délégué financier

René FOUDIL
Délégué financier

Abderrahmane BENKHELAF
Conseiller général

Mahieddine ZERROUK
Conseiller général

GUEHRIA Zine
Conseiller général

Chérif SISBANE
Conseiller national

Chérif BOUYOUCEF
Président de l’Amicale des membres de djemaâs

Maître MOSTEFAI
Adjoint au maire

Abdelkader MAHDAD
Professeur agrégé

Docteur SMATI
Ancien délégué financier

CHERIF HADJ SAïD
Avocat

Bourhandine GATY
Professeur adjoint

Maître GHARIB
Conseiller municipal

Mohamed El Hadi DJEMAME
Président de l’Association des Étudiants musulmans

N. B. — Nous ne reproduisons ici que les noms de ceux qui ont signé le MANIFESTE avant sa remise, le 31 mars 1943, au Gouverneur général de l’Algérie et aux Nations unies représentées à Alger à cette date.

 

  1. Ageron, Charles-Robert, “Ferhat Abbas et l’évolution de la politique de l’Algérie musulmane pendant la Seconde Guerre mondiale, Revue d’histoire maghrébine, 1975; Planche, Jean-Louis, Sétif, 1945 : histoire d’un massacre annoncé, Paris, Perrin, 2006; Kaddache, Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien 1919-1951 : Tome 2, Paris-Alger, Paris Méditerranée, 2003
  2. Abbas, Ferhat. Du Manifeste à la République algérienne. Alger: Libération, 1948.
  3. Cet état de choses est la conséquence  fatale du rêve insensé d’une Algérie « latine et chrétienne » substituée à l’Algérie musulmane.
  4. Le décret Crémieux accordait la citoyenneté française à tous les israélites « indigènes » d’Algérie. Son abrogation a été prononcée par le régime de Vichy.
    Certes, ce décret a été rétabli par le gouvernement républicain. Mais nous rappelons que la loi portant statut de l’Algérie a abrogé la loi d’octobre 1946 qui avait fait accepter les Musulmans pourvus du certificat d’études à, la qualité de « citoyen français ».
    Notre argumentation conserve donc toute sa valeur. On est citoyen français aujourd’hui, on ne l’est plus demain. Aucune garantie n’est assurée.
  5. Nous rappelons que la Charte de l’Atlantique a été contresignés par la France.
  6. Pour satisfaire cette dernière revendication, l’arrêté gubernatorial du 3 avril 1943 créa la Commission d’études économiques et sociales musulmanes, chargée d’établir un programme de réformes immédiatement réalisable. Ce cahier de réformes, connu sous le nom d’Additif au Manifeste fut achevé le 26 juin 1943 et remis au Gouvernement provisoire du Général Catroux. Nous reproduisons son texte intégral dans le chapitre suivant.
  7. Elle réunissait Roosevelt, Churchill, le général Giraud au nom de la France.

Maurice L’Admiral – Un Guadeloupéen à Alger

Le 13 novembre dernier, Christian Phéline présentait au Centre diocésain des Glycines à Alger une conférence retraçant le parcours de Maurice L’Admiral (1864-1955), Guadeloupéen, avocat à Alger, élu municipal actif auprès des Jeunes Algériens et bâtonnier durant la Grande Guerre. Il publie aujourd’hui dans Textures du temps le texte de sa conférence sur cette étonnante figure d’« indigénophile » et son rôle à travers sept décennies de l’Algérie coloniale. Ce retour en arrière par rapport à la chronologie habituelle de ce carnet de recherche ne manquera pas d’intéresser les historiens du temps présent, ne serait-ce que par l’espoir de l’ouverture d’archives nouvelles qui s’y esquisse.

Maurice L’Admiral (1864-1955)

Un Guadeloupéen à Alger

ou
Revoir le monde colonial sous un regard « autre »

 

Je tiens d’abord à remercier le Centre des Glycines pour m’avoir invité à vous présenter mon travail sur Maurice L’Admiral, un acteur méconnu du combat «indigénophile» dans la seconde moitié de l’Histoire de l’Algérie coloniale, et saluer la contribution sans pareille qu’apportent les responsables de ce lieu à la recherche, à la tolérance et au dialogue interculturels.

En ouverture à cette conférence, je veux aussi rendre un hommage ému et respectueux à la mémoire du regretté Amar Bentoumi, avocat, militant nationaliste et premier garde des Sceaux de l’Algérie indépendante, qui lors du Salon international du livre d’Alger de 2012 m’a vivement encouragé à faire redécouvrir la personnalité  et la trajectoire de Maurice L’Admiral.

Ma gratitude va également à Me Abdelmadjid Silini, bâtonnier du Barreau d’Alger, qui, en m’ouvrant un accès aux archives encore inédites du Conseil de l’Ordre pour la période coloniale, a permis un enrichissement irremplaçable de cette recherche. J’espère qu’avec son soutien, ce premier travail monographique encouragera étudiants et chercheurs à explorer plus avant l’histoire sociopolitique du Barreau jusqu’à 1962 et au-delà et que cette conférence aidera à convaincre que la compréhension de la société coloniale comme de la décolonisation de l’Algérie ne serait pas complète sans l’étude de cet aspect de son histoire.

Octobre 1886 : un jeune homme de 22 ans débarque à Alger, s’installe dans la Basse Casbah et s’inscrit au Barreau d’Alger.

Il se rend célèbre dès 1903 par sa défense devant les assises de Montpellier des 106 inculpés de la révolte de Margueritte (Aïn-Torki, 26 avril 1901), où, faisant de sa plaidoirie un réquisitoire très documenté contre les abus du régime colonial, il évite toute peine de mort et obtient quelque 80 acquittements.

ob_1a57e8_un-guadeloupe-en-a-alger

Il va jouer un rôle sur la scène publique algéroise pendant près de 70 ans, puisqu’il meurt à el-Biar en juillet 1955. Cet « indigénophile » du début du siècle, aura ainsi connu le début de la guerre de libération nationale.

Précision importante : comme l’indique dans le vocabulaire de l’époque une notule adressée au garde des Sceaux lors du procès de Margueritte, cet homme est « un trois-quarts nègre de la Guadeloupe ». Sa position est donc tout à fait singulière au regard de la césure ethnique constitutive de la société coloniale algérienne.

Doté d’une personnalité hors normes et d’une exceptionnelle indépendance d’esprit, l’homme va s’y faire reconnaître et respecter par chacune des communautés. Le témoignage est unanime à cet égard, de tous les avocats, algériens (Amar Bentoumi et Ali Haroun notamment) ou européens (Albert Smadja, Louis Grange, Gérard Cénac, Jean-Christian Serna etc.), avec lesquels j’ai pu m’entretenir et qui, ayant prêté serment entre 1945 et 1955, l’ont côtoyé à la fin de sa vie.

C’est ce qui m’a inspiré le sous-titre de cet exposé : « Revoir le monde colonial sous un regard autre ». Une formule que l’on peut comprendre comme incitant, à la fois, à observer la société coloniale algérienne par le regard d’un autre et à porter sur la colonisation un autre regard. Double façon de « Repenser le colonialisme », selon l’expression des historiens Ann Laura Stoler et Frederick Cooper, non pas pour en atténuer  les vices constitutifs de dépossession et d’oppression mais pour dépasser la simple condamnation de principe et mieux approcher les contradictions, les différenciations, les incohérences propres à son fonctionnement réel.

Je vous propose de le faire, à partir de plusieurs des visages de ce personnage multiple, en invoquant tour à tour, l’Antillais, l’Algérien d’adoption, le notable, l’élu local et l’avocat politique, chacun de ces visages pouvant conduire à interroger, à chaque fois sous un angle différent, la société coloniale. Ou plutôt les sociétés coloniales, car, à travers une telle figure, l’exercice est propice à une mise en miroir inhabituelle entre le système des « vieilles colonies » issues de l’esclavage et la colonisation de peuplement algérienne. 

L’Antillais, ou le paradoxe de la citoyenneté dans l’Empire français

Commençons par rapprocher deux faits un peu contradictoires :

1. Quand Maurice L’Admiral nait en 1864 à Basse-Terre, son état civil offre pour particularité de ne comporter aucun nom de famille. Cela tient à ce que son père, affranchi avec sa mère dès 1833 (il n’a alors que 2 ans), n’a pas bénéficié de l’attribution générale d’un patronyme dont bénéficieront tous les « nouveaux libres » émancipés en bloc en 1848.

Aussi faudra-t-il, en 1873, un décret présidentiel spécial pour que son père puisse officiellement porter le nom de « L’Admiral », celui d’un propriétaire blanc dont il était le fils naturel.

L’existence de l’avocat naît donc sous le signe de la bâtardise et de ce déni absolu de droit qui consiste à ne pas même avoir de nom… On peut y voir une source de son attention à ces «sans-droits» qu’était la masse des «indigènes» dans l’Algérie sous domination française.

2. De manière assez surprenante, dès 1908, L’Admiral —cet homme qui est à la fois noir, non-algérien, baptisé catholique et sans doute franc-maçon— sera élu conseiller municipal d’Alger sur une liste présentée au titre du collège musulman.

Il y a cela une raison politique : l’immense popularité que vaut à l’avocat sa défense des droits des indigènes dans plusieurs affaires dont celle de Margueritte. Mais il y a aussi une raison juridique assez paradoxale : à la différence des Musulmans algériens non-naturalisés, soumis au code de l’Indigénat, L’Admiral bénéficie pleinement des droits politiques de citoyen français, accordés dès 1848 à tous les affranchis et à leurs descendants… Cela permet ainsi à la liste dont il est élu de contourner l’interdiction, qui restera en vigueur jusqu’à 1919, faite aux conseillers municipaux indigènes de voter pour l’élection du maire.

On mesure là l’ampleur des contradictions traversant l’édifice impérial français entre les diverses situations coloniales, l’exclusion de la citoyenneté subie par la grande masse des colonisés algériens contrastant vivement avec la pleine assimilation civique qui avait accompagné la fin de l’esclavage dans les «vieilles colonies».

Cette opposition est d’autant plus frappante que quelques mois de distance seulement séparent en 1830-1831 la conquête d’Alger qui réduit les autochtones au rang de simples sujets français, d’une part, et l’amorce du processus d’émancipation civique des esclaves des Antilles et de la Guyane, de l’autre, qui est engagé par le roi Louis-Philippe dès 1831.

L’Algérien d’adoption, ou une solidarité transcontinentale entre colonisés

En faisant redécouvrir la figure de L’Admiral, j’ai parlé d’un discret « chaînon manquant » entre le Guyanais Ismaÿl Urbain, inspirateur sous le Second Empire d’une politique coloniale qui se serait voulu plus respectueuse de l’identité algérienne, et le Martiniquais Frantz Fanon qui, un siècle plus tard, se voudra acteur direct de la lutte de libération nationale.

Sans confondre bien sûr des époques et des personnalités aussi différentes, c’est souligner que ces ressortissants des « vieilles colonies » n’étaient pas condamnés à l’enfermement dans la forme d’aliénation coloniale et raciale que Fanon a si bien décrite dans Peau noire, masques blancs (1952).

Avec ses concepts de « Tout Monde » et de « poétique  —ou de politique— de la Relation », le poète antillais Edouard Glissant pourrait nous aider à comprendre comment c’est souvent par un « détour » vers l’Autre et vers l’Universel que l’homme de la Caraïbe trouve le cheminement vers son propre accomplissement. Que ce « détour » prélude, comme pour Aimé Césaire, à un décisif « retour au pays natal », ou que, dans le cas de ces Algériens de la Caraïbe, il conduise à une identification durable à la cause de ces autres colonisés, ceux de l’Algérie sous domination française. Significativement, Urbain, L’Admiral et Fanon sont, tous trois, inhumés en terre algérienne.

Même lorsqu’elle s’inspirait d’une approche anticoloniale, l’historiographie a longtemps privilégié une analyse « verticale » des rapports entre chaque pays dominés et «sa» puissance colonisatrice, entre périphérie dominée et centre impérial, qu’il s’agisse par exemple des rapports Algérie/France ou Antilles/métropole. Un compréhension plus juste du fonctionnement et de la dissolution des différents Empires coloniaux tend désormais à mieux prendre en compte les interrelations de toutes nature ayant tendu à s’établir de périphérie à périphérie entre colonisés issus d’aires géographiques différentes, telles qu’Antilles, Maghreb et Afrique subsaharienne.

Comme dans le cas d’Urbain, ces échanges ont pu concerner l’exercice du pouvoir colonial lui-même, des représentants de l’élite mulâtre des «vieilles colonies» ayant fourni à l’administration de l’Empire français en Afrique ou en Indochine des gouverneurs généraux, souvent assez éclairés politiquement. N’évoquons ici que le cas du Guyanais Félix Eboué (1884-1944), même s’il en est plusieurs autres exemples.

Mais il s’agit plus fondamentalement des rapports d’échange et de solidarité noués au fil de l’histoire entre représentants des diverses situations coloniales, d’abord dans la défense des « droits des indigènes » ou des revendications d’égalité démocratique, puis lors des luttes de libération nationale.

Dans le cas algérien, on peut ainsi saluer le rôle joué sous la guerre d’indépendance par l’avocat d’origine martiniquaise Marcel Manville dans la défense des militants nationalistes. Mais l’histoire resterait aussi à faire de l’attitude morale et politique ayant conduit toute une série de jeunes intellectuels antillais à refuser de combattre lors de la Guerre d’Algérie et à s’associer à la libération nationale, qu’il s’agisse, pour citer certains de leur noms, des Martiniquais Daniel Boukman ou Guy Cabort-Masson, ou des Guadeloupéens Sonny Rupaire, Roland Thésauros et Oruno Lara. Ils témoignent d’un choix internationaliste et anticolonial qui, dans leur cas, s’organise sur un autre axe que les solidarités panarabes ou musulmanes plus fréquemment mises en avant, celui d’un rapprochement transcontinental et interethnique entre colonisés d’origines différentes.

Le Notable, ou une socio-histoire comparée des élites extra-européennes

L’Admiral, cet Algérien venu d’ailleurs, présente cette particularité, peut-être unique au regard du clivage sociopolitique séparant dans l’Algérie coloniale la minorité européenne et la population musulmane, de s’être rapidement imposé comme un notable reconnu dans l’une et l’autre des deux communautés.

On l’a vu, il est élu au conseil municipal d’Alger au titre du collège indigène dès 1908 et le reste jusqu’en 1919. Mais, dans cette même période, un Barreau qui, sur une centaine de membres, ne comprend alors qu’un seul avocat musulman, le naturalisé Ahmed Bouderba, le coopte au Conseil de l’Ordre en 1905, et l’élit même bâtonnier en 1913, poste qu’il occupera pour toute la durée de la Grande Guerre.

La position sociopolitique insolite que cette double légitimité algéroise vaut à ce petit-fils d’esclave met aussi en lumière les conditions bien différentes de l’émergence des premières élites locales, aux Antilles françaises, d’une part, dans l’Algérie coloniale, de l’autre.

Le père de L’Admiral, né sous condition servile mais fils illégitime d’un propriétaire blanc, avait pu devenir un négociant fortuné à Basse-Terre et même être nommé, à la fin de sa vie, membre du « conseil privé » placé auprès du Gouverneur de l’île, rejoignant ainsi l’élite politico-administrative de la colonie. Il encourage la promotion intellectuelle et sociale de son fils aîné en l’inscrivant dès l’âge de 11 ans au prestigieux lycée parisien Louis-le-Grand.

Cette trajectoire est typique d’une situation où la minorité européenne des anciens propriétaires d’esclaves, les békés, se sera prioritairement préoccupée de conserver le monopole économique sur les principales activités financières ou sur les quelques industries de transformation de l’île, mais en se désintéressant de la représentation politique de la colonie. L’assimilation civique des mulâtres leur a ainsi permis à la fois d’investir toute une série d’activités intermédiaires de négoce et de former, dès le début de la IIIe République, une classe politique locale de parlementaires non-européens.

Directement issu de cette classe moyenne mulâtre, L’Admiral a pu de ce fait se reconnaître d’emblée, en Algérie, dans la couche beaucoup plus étroite des quelques notables «évolués» qui, issus du commerce et ayant souvent bénéficié d’une éducation francisée, commençaient à s’affirmer à travers les seules élections qui leur étaient ouvertes, celle des conseils municipaux.

Mais cette rencontre permet aussi et surtout de mesurer, par comparaison avec la situation antillaise, la force des obstacles mis par le colonat algérien à l’émergence socio-politique de cette première élite indigène. Non contente de s’être approprié la propriété du sol et de contrôler toute l’économie coloniale, la minorité européenne aura en effet empêché jusqu’à 1944 toute généralisation du droit de vote et défendu son absolu monopole sur la représentation parlementaire de l’Algérie, au Sénat comme à la Chambre des députés. Jusqu’à cette même date et à l’exception de quelques naturalisés ayant accepté d’abandonner leur statut personnel musulman, les indigènes étaient de même exclus de tous les postes publics d’autorité.

Cela a pu inciter la minorité des Musulmans ayant accès à l’éducation à investir les professions libérales, comme la médecine et le Barreau. Cette promotion ne se fit cependant pas sans combat. Et les archives du Conseil de l’Ordre m’ont permis de retracer précisément les circonstances, insuffisamment connues, dans lesquelles les Musulmans non-naturalisés ont pu, à la veille seulement de la Grande Guerre, forcer enfin la porte de la profession d’avocat.

Il fallut en effet en juin 1914 un arrêt de principe de la Cour de Cassation pour briser la résistance du Conseil de l’Ordre d’Alger qui, en février 1913, avait refusé l’inscription au Barreau d’un jeune diplômé, Boussaad Aït Kaci, sous le prétexte que, Musulman non-naturalisé, il n’avait pas la citoyenneté française. Cet obstacle étant levé en droit, l’accès au Barreau d’avocats algériens ne se fit cependant que lentement au cours de l’entre-deux-guerres : selon un recensement ethnique fait par le régime de Vichy, les avocats musulmans ne représentaient guère que 13 (dont 6 naturalisés) des 312 membres du Barreau d’Alger en 1940. Plusieurs des membres de cette génération —comme MMe Khelifa Kerrad, Mohand Aberkane (qui sera assassiné dans son cabinet en janvier 1962), Bensmaïa, Boudjemaa Ould-Aoudia (élu du «second collège»), Abdelkader Haddou, Ahmed Boumendjel (le frère aîné d’Ali Boumendjel) ou Kaddour Sator (qui sera en 1962, le premier Musulman à devenir bâtonnier)— joueront un rôle important dans la formation de la nouvelle classe politique algérienne. De nouveaux avocats musulmans accèderont à la profession après 1945 : outre Ali Boumendjel (assassiné par les parachutistes en mars 1957) et Amar Bentoumi, MMe Amokrane Amara, Mabrouk Belhocine, Ghaouti Benmelha, Areski Bouzida, Abderrezak Chentouf, Mohamed Hadj Hamou, Ali Haroun, Abderrahmane Kouane, Omar Menouar, Abdelkader Ougouag, Neffa Rebahi, Mohamed Sator, Hocine Tayebi, Mahmoud Zertal, Salah Zidi, Abderrahmane Zizine (assassiné en avril 1962) etc. Leur proportion ne dépasse cependant pas  10 % de l’effectif en 1962.

L’Élu local, ou des combats démocratiques aux sources de l’affirmation nationale

L’Admiral avait été élu conseiller général d’Aumale (aujourd’hui Sour el-Ghoslane) de 1895 à 1901, mandat qui lui permet déjà d’établir un lien politique, à Paris, avec des parlementaires « indigénophiles » comme Albin Rozet.

Mais c’est comme conseiller municipal « indigène » à la mairie d’Alger qu’il va jouer son rôle politique dans les premiers combats des élus musulmans pour l’extension des droits civiques. En mai 1908, il est élu sur une liste dirigée par des négociants républicains, Mustapha Hadj Moussa, élu depuis 1884, et Omar Bouderba, jeune frère de son collègue au Barreau d’Alger. La liste fait campagne pour la séparation de l’Etat et du culte musulman.

Alors qu’à l’approche de la Grande Guerre, la France se prépare à imposer aux jeunes Musulmans algériens la conscription militaire obligatoire, les élus d’Alger forment dès octobre 1908, sous la conduite de Bouderba, la première délégation musulmane à se rendre à Paris depuis 1833. Cette délégation porte à Georges Clemenceau, alors président du Conseil, une pétition conditionnant toute acceptation de la conscription à des « contreparties » en termes de droits civiques pour les Musulmans et à la suppression du code de l’Indigénat.

Rien de sérieux ne sera obtenu en ce sens. L’Admiral sera donc en mai 1912 l’un des quatre signataires d’une nouvelle pétition des élus algérois. Le mouvement s’élargit alors, et ce sera fin juin, la formation d’une délégation de représentants des huit principales villes, dirigée cette fois-ci par le docteur Belkacem Benthami, qui remet à Raymond Poincaré, la plateforme de revendications que l’on a appelé le « Manifeste des Jeunes-Algériens ».

Ayant œuvré à toutes ces initiatives politiques d’avant 1914, L’Admiral n’est pas réélu en 1919 où, signe des profondes évolutions de mentalités entrainées par l’enrôlement militaire des Musulmans, tous les sièges sont remportés par une liste dirigée par l’émir Khaled, le petit-fils d’Abdelkader, qui se bat désormais ouvertement pour la naturalisation dans le respect du statut personnel musulman.

De même, aux municipales de juillet 1937, où L’Admiral dirige encore une liste de notables musulmans, tous les sièges sont emportés par la liste dite d’Union populaire associant Oulémas, élus proches du Dr Bendjelloul et communistes en soutien au plan Blum-Viollette. C’est aussi la première fois que les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) se présentent devant les électeurs en Algérie, ce qui conduira à l’arrestation en septembre de Messali Hadj et des autres dirigeants du PPA.

Ces échecs électoraux de l’entre-deux-guerres manifestent sans doute les limites politiques atteintes par le courant «Jeune Algérien» d’avant 1914 comme par la mince minorité « indigénophile » qui le soutient dans les rangs européens. Il faut cependant se garder d’un jugement historique anachronique qui se limiterait à souligner l’étroitesse de cette petite élite musulmane ou le fait que ses revendications ne visaient qu’à faire reconnaître son propre rôle dans la Cité française.

Ce serait ignorer que, dans la limite de son programme «assimilationniste», cette génération à connu une première expérience du combat électoral, de la mobilisation civique, de l’action collective, de la négociation politique, et inventé cette forme de la «délégation d’élus» qui rythmera, jusqu’en 1954, l’affirmation politique de la communauté algérienne.

Si ses résultats se limitent à la modeste extension des droits électoraux obtenus par la « loi Jonnart » du 4 février 1919, le mouvement Jeune Algérien aura, le premier introduit au sein de cette communauté, les notions politiques de « droits », de « justice », d’« égalité », de « progrès », de « programme », sans lesquelles la maturation politique ultérieure de la conscience nationale et des formes plus puissantes d’action organisée n’auraient pas été possibles. Il aura ainsi fallu aussi bien la mobilisation autour de l’égalité des droits démocratiques que son échec démontré à aboutir dans le cadre colonial pour que les élus musulmans en arrivent, on le sait, à se convaincre de la nécessité d’une libération nationale pleine et entière.

 L’Avocat, ou l’invention d’une défense politique

J’ai présenté hier de manière plus spécifique au Palais de justice, devant un public d’avocats de toutes générations, le rôle précurseur de L’Admiral dans l’invention d’un « art judiciaire » de la défense politique en situation coloniale.

L’histoire resterait d’ailleurs à faire de cette carrière de très grand pénaliste qui a été exceptionnellement longue puisqu’elle atteint 69 ans de Barreau. Je m’en suis tenu dans le livre à étudier cinq affaires politiques, dont deux, fort intéressantes, précèdent l’affaire de Margueritte : la procédure étonnante engagée avec succès par une Musulmane, Lalla Zineb, pour se faire reconnaître comme l’héritière de la zaouïa d’el-Hamel qui dirigeait alors la confrérie des Ramanyia ; la résistance judiciaire particulièrement tenace manifestée par la tribu des Beni Dergoun pendant plusieurs décennies contre une tentative crapuleuse de dépossession de ses terres. Quant à la dernière de ces grandes affaires traitées par L’Admiral, elle conserve une certaine célébrité puisqu’il en a été rendu compte par un jeune journaliste d’Alger Républicain qui s’appelait Albert Camus : il s’agit de la défense en juin 1939 du cheikh Tayeb el-Okbi, le dirigeant du Cercle du Progrès, accusé par l’administration coloniale de l’assassinat du grand Muphti d’Alger, tué le 2 août 1936.

S’agissant de l’Algérie, la défense devant la justice civile ou militaire des militants nationalistes à partir de 1945 et surtout après 1954, a donné lieu rétrospectivement par Jacques Vergès à la théorie bien connue de la «défense de rupture». Formule-slogan qui invite à contester toute légitimité au juge et à faire du procès une tribune politique contre le pouvoir en place et contre le principe même de la colonie. Depuis, l’historienne Sylvie Thénault a pu souligner que cette héroïsation politique du rôle de l’avocat était quelque peu simplificatrice au regard de la pratique réelle de la défense des accusés du MTLD puis du FLN. Organisé en 2011 par l’association «Les Amis de Abdelhamid Benzine» sous la direction de l’historienne Malika El Korso, le colloque international Algérie 1954-1962. Les Robes noires au Front : entre engagement et « art judiciaire » l’a d’ailleurs bien confirmé : cette défense ne s’est pas limitée au rôle des grandes figures du collectif parisien des avocats du FLN, elle a aussi largement reposé sur les membres du collectif algérois, souvent pour ces derniers au prix de leur vie ou de leur liberté. Et surtout, la défense des militants nationalistes a été de fait très diverse, très empirique, dominée qu’elle était par l’objectif d’épargner aux inculpés la peine de mort ou de limiter leur emprisonnement. Si elle a su parfois « plaider politique » en privilégiant l’appel à l‘opinion, elle a pu aussi bien, dans un grand nombre de cas, choisir plutôt de « plaider le dossier », de jouer la procédure, de rechercher le vice de forme, de plaider non-coupable ou de jouer des circonstances atténuantes.

Dans cette perspective et en évitant tout anachronisme – à aucun moment L’Admiral  ne met en cause le principe même de la colonisation, mais personne d’autre ne le faisait vraiment avant 1914, ou même avant 1930… -, on peut constater que, plus d’un demi siècle par avance, cet avocat aura de même mobilisé avec un grand savoir-faire toute cette gamme de moyens dans sa stratégie de défense «indigénophile» d’inculpés affrontant la répression coloniale.

En vrai défenseur, il ne se refuse jamais au harcèlement procédural ou à la tactique judiciaire et peut même renoncer à une «belle» plaidoirie lorsque ces moyens peuvent sembler utiles aux inculpés. Ainsi, lors du procès de Margueritte, il n’aura pas hésité à négocier avec le principal colon, Marc Jenoudet, et à accepter de modérer sa dénonciation publique des procédés expéditifs par lesquels celui-ci s’était approprié 1 200 hectares de terre, en échange d’un témoignage personnel en faveur des principaux accusés qui contribua sans doute à convaincre les jurés de leur épargner la mort.

Dans d’autres cas, il sait, à l’inverse, utiliser la procédure comme d’une dissuasion politique préalable lorsqu’il y voit la possibilité de faire céder le pouvoir sans aller jusqu’au procès. En témoigne dès 1897, la manière dont, dans l’affaire de la zaouïa d’El Hamel, il suffit d’une lettre au parquet d’Alger, pour que le gouverneur général préfère rapidement reconnaître les droits de la plaignante plutôt que de s’exposer aux graves troubles dans l’opinion musulmane qu’aurait pu entraîner la publicité d’un affrontement judiciaire.

Pour autant, ses plaidoiries, aussi bien dans l’affaire de Margueritte (1901) que dans l’affaire El Okbi (1939), revêtent déjà toutes les caractéristiques offensives de ce qu’on peut appeler une stratégie judiciaire et politique de «défense-accusation» qui, à la fois, requalifie en question politique une inculpation de droit commun (pillage, assassinat etc. ) et transforme, avec une rare efficacité, le procès pénal en une tribune publique de mise en cause des agissements du pouvoir colonial. C’est donc avec lui que commence vraiment en Algérie la dimension judiciaire de la longue lutte qui conduira à la libération nationale.

Sur ce chemin, il faudrait d’ailleurs mettre en valeur les jalons que représentent, dès 1937-1939, l’engagement des défenseurs de Messali Hadj et des dirigeants du PPA emprisonnés, avocats algériens comme MMe Abdelkader Haddou et Ahmed Boumendjel, aussi bien qu’européens, avec les Parisiens André Berthon ou Jean Longuet (petit-fils de Karl Marx) et l’Algérois Léonce Déroulède.

Pour les défenseurs des militants nationalistes d’après 1945, leur dette première envers L’Admiral était pourtant bien consciente. Amar Bentoumi m’a ainsi raconté comment, alors que tout jeune avocat à la fin des années 1940, il s’engageait dans la défense des militants du MTLD, ce vénérable doyen du Barreau l’avait, un jour au Palais, vivement encouragé en ce sens. Belle passation de relais par delà les générations que nous pourrions retenir ici comme mot de la fin :

« Oui, c’est exactement ce qu’il faut faire ! C’est là la grandeur et toute la nécessité du métier d’avocat ! »

Christian Phéline

Issu d’une famille ayant vécu en Algérie pendant quatre générations, Christian Phéline a été coopérant au ministère de l’Agriculture et de la Réforme agraire peu après l’indépendance. Il a, par la suite, participé aux débats qu’appelait la « voie algérienne » de développement. Après une carrière dans l’administration française de la culture et des médias, il écrit aujourd’hui sur l’histoire de la période coloniale.

Ouvrages récents :

– Un Guadeloupéen à Alger. Me Maurice L’Admiral,1864-1955 (Riveneuve éditions, 2014)

– L’Aube d’une révolution. Margueritte (Algérie) 26 avril 1901 (Privat, 2012) ; Les Insurgés de l’an 1. Margueritte (Aïn-Torki), 26 Avril 1901 (Casbah éditions, 2012).

À paraître :

– Camus et l’impossible Trêve civile, un récit de Charles Poncet suivi d’une correspondance avec Amar Ouzegane (1976), présenté, annoté et commenté en collaboration avec Agnès Spiquel et Yvette Langrand (Gallimard, printemps 2015).

 


 

Fanny Colonna. Notes sur le Middle Ground

Elle avait plus de 80 ans, et pourtant l’annonce de sa mort, il y a quelques jours, a surpris beaucoup d’entre nous, sans doute parce qu’avec elle, la discussion était continue et devait toujours avoir une suite.

Depuis que la nouvelle est venue, j’ai beaucoup repensé au dialogue que j’ai eu avec Fanny Colonna depuis quelques années. En fouillant dans mes carnets, j’ai retrouvé la date de nos premiers échanges. C’était en octobre 2010. Elle était intervenue dans un séminaire organisé par Sylvie Thénault et Emmanuel Blanchard, et la séance s’intitulait : « Quelle histoire sociale pour l’Algérie colonisée ? » Son dernier livre, Le Meunier, les moines et le bandit, venait de paraître.1 Le personnage central en est Jean-Baptiste Capeletti (1875-1978), meunier, compagnon successivement de deux femmes de l’Aurès où il passa l’essentiel de sa vie. Fanny Colonna était partie ce jour-là de la dichotomie entre colons et colonisés, qui fonde une grande partie de l’histoire sociale récente de l’Algérie. Cette grille binaire, opposant l’un à l’autre de façon mutuellement exclusive, disait-elle, rend impensables trop de questions, trop de parcours, ou seulement comme des exceptions. Je retrouve dans mes notes certaines de ses phrases rapportées mot pour mot, et cette interrogation que posait Fanny:

« Peut-on penser l’Inde en dehors des castes ? »

Certainement non. Mais la question laisse une trace de la difficulté qu’il y avait peut-être pour elle à renoncer à cette opposition fondamentale.  Peut-être existe-t-il un enregistrement de cette séance. Mais le lendemain de la mort de Fanny, j’explorais des notes qui disaient aussi l’impression que son propos m’avait fait et en constituaient la trace. Sa présentation était ce jour-là à la fois légèrement théorique (elle évoquait notamment la critique historienne menée par Julia Clancy-Smith de la vision dualiste opposant les rulers et les ruled et « l’estrangement » de Carlo Ginzburg), et discrètement personnelle :

« Au début, les Européens, on ne les voit pas »

Quand est-ce, ce début où l’on ne voit pas les Européens ? Et qui ne voit pas : Les habitants natifs ? Les chercheurs d’aujourd’hui ? La phrase fait écho à l’évocation en d’autres lieux par Fanny Colonna de son enfance dans le Constantinois rural, où les « Européens » étaient bien moins nombreux que dans les régions d’Alger ou d’Oran. Dans les classes où elle avait été à l’école, les « européens » étaient une minorité.2 Tous les enjeux de son propos n’apparaissaient pas clairement dans son exposé, elle n’explicitait pas tout des liens qu’elle tissait, mais au détour d’une phrase, on la retrouvait, elle, prise dans son objet même. Une autre bribe :

« L’image de l’Autre, l’Européen se répand. (Génération de Fanny). »

Note énigmatique, peut-être éclairée par la prise de parole de Mohammed Harbi, mardi dernier, lors de la cérémonie religieuse qui s’est déroulée dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Belleville, à Paris, avant son enterrement samedi 30 novembre à Constantine. Mohammed Harbi évoquait l’évolution intellectuelle et politique de l’Algérie après 1945, et le besoin nouveau de repenser l’histoire du pays en comprenant mieux le rapport colonial. Cette prise de conscience, dit-il en substance (pas de notes ici, ce n’était guère le lieu) a aussi touché les milieux européens, et en particulier le milieu de la revue Consciences Maghribines, autour d’André Mandouze. (J’écris Maghribines – et non Maghrébines – avec beaucoup d’application, ayant souvent entendu Pierre Chaulet expliquer l’importance de ce « i », signe d’une distanciation avec l’historiographie coloniale et d’une volonté de se réapproprier le passé par le son récit décolonisé.) Jean Leca, venait d’intervenir pour évoquer ce milieu des étudiants catholiques, milieu algérien anticolonialiste où lui et Fanny s’étaient rencontrés lorsqu’ils avaient 19 et 20 ans. Fanny Colonna voulait-elle dire durant le séminaire de 2010 que l’image de l’Européen s’était cristallisée dans les années précédant la guerre d’indépendance, y compris dans le regard des Européens anticolonialistes eux-mêmes, cette prise de conscience, politiquement nécessaire alors créant un impensé dont le savoir sur la société coloniale allait continuer de souffrir encore cinquante ans après l’indépendance ? La question n’est pas la sienne, elle n’est pas dans mes notes. Peut-être était-elle sous-jacente à son propos ; peut-être est-ce moi qui me la pose en relisant. Les cas cités par Fanny Colonna ce jour-là, et dont elle n’acceptait pas qu’ils demeurent à l’ état d’exception, c’était le Meunier, Lisette Vincent, Yveton, Laban, Jean Sénac. Et, avais-je envie d’ajouter, Pierre et Claudine Chaulet, Jean Leca, ou Fanny Colonna.

Automne 1956 - Rencontre d’adieux avec Mohamed Drareni, à la veille de son départ au maquis (où il trouvera la mort au combat en 1957). De gauche à droite : Mohamed Drareni, Pierre, Claudine, Fanny Reynaud...." photographie publiée sur Lifet.net, Archives privées de la famille Chaulet (avec l'autorisation de Luc Chaulet que je remercie.)
“Automne 1956 – Rencontre d’adieux avec Mohamed Drareni, à la veille de son départ au maquis (où il trouvera la mort au combat en 1957). De gauche à droite : Mohamed Drareni, Pierre, Claudine [Chaulet], Fanny Reynaud [Colonna]….” photographie et légende publiées sur la page de l’émission Lifet.net, et dans l’ouvrage de Pierre et Claudine Chaulet, Le Choix de l’Algérie (Barzakh, 2012). (Archives privées de la famille Chaulet, avec l’autorisation de Luc Chaulet que je remercie.)

Socialement, ces personnes n’ont rien de commun, et comment généraliser à partir d’eux ? La question posée l’était à la science, à l’historiographie, et à la micro-histoire de ces cas exceptionnels ou hors-normes. Le Meunier, disait-elle, ne nous apprend rien sur les Européens de Batna. Alors que nous apprend-il ? Car si chacun d’eux constitue autour de lui un monde, ils ne constituent pas de véritables milieux. Il y avait dans la société coloniale

« [D]es pépites, des cellules actives de compréhension peuplaient la vie des gens : mais qu’est-ce qu’on en fait ? (Parfois rien) ».

Parfois rien, mais parfois aussi des engagements forts : le choix du FLN pour certains, le choix de l’Algérianité à l’indépendance, si difficile à penser aujourd’hui que le journal el-Watan a d’abord publié un article qualifiant Fanny Colonna d’« Amie de l’Algérie »:3 l’expression d’apparence flatteuse niait son algérianité d’une façon scandaleuse et désespérément banale. Et qu’est-ce qu’on en fait en tant de chercheur(se) ? À cette aporie de la connaissance de la situation coloniale, provoquée par l’opposition fondamentale entre colon et colonisés, Fanny Colonna avait donné ce jour-là plusieurs réponses. La première, martelée au fil de son intervention :

« on n’ira pas loin tant que les Algériens ne prendront pas en main l’histoire. »

Venait ensuite une évocation de plusieurs œuvres parmi lesquelles les romans de Liliane Raspail (dont l’un d’eux, La Chaouia d’Auvergne raconte l’histoire d’amour de Jeanne Chaneboux l’auvergnate et Mohamed Sahraoui entre les années 1920 et 1940) ; les textes de Jean Sénac rassemblé par Hamid Nacer Khodja dans l’ouvrage Pour une terre impossible dont le titre dit beaucoup ; le film Dans les fils d’argent de tes robes (1996), ou Amalia Escriva dénonce la place prise dans sa propre famille par le drame du départ d’Algérie et le souvenir de l’Algérie comme un paradis  perdu. Mais, disait-elle, il s’agit là toujours de perceptions, d’émotions, on y parle des choses comme elles nous arrivent, jamais d’une analyse de leurs causes. La question demeure donc entière du cadre analytique à tout cela. Or le cadre, nous a dit Fanny Colonna ce jour-là, elle l’avait trouvé dans l’ouvrage de Richard White, The Middle Ground.4 Par un hasard-pas-si-objectif-que-ça, j’avais l’ouvrage dans mon sac, dédicacé par son auteur à Toulouse, dans une présentation au cours de laquelle il avait expliqué que depuis son arrivée en France, à chacune de ces intervention, quelqu’un dans le public ramenait son propos à l’Algérie. Le Middle Ground, affirmait Fanny, nous donne le paradigme qui nous sort de la recherche des exceptions, qui permet de rendre visible les effets du contact. Traduit en français en 2009, l’ouvrage datait dans sa version anglaise d’origine de 1992. White y écrivait :

« Ce livre se veut une étude des relations entre Indiens et Blancs, car j’ai en effet pu constater que l’on ne pouvait distinguer de façon radicale leurs deux mondes. »5

Entre Algonquins et Européens, se créent un espace, un temps et des pratiques d’accommodement à l’autre, ou à l’idée que l’on se fait de l’autre, et d’invention de traditions. Les Audin d’Amérique du Nord ou les Boumendjel algonquins participent du Middle Ground. Les Colonna aussi. Mais dire qu’il y avait là pour Fanny Colonna une nécessité personnelle de se penser serait réducteur ; ce serait aussi projeter mon propre propos sur le sien. Tout au plus, relever cette dernière bribe, en réponse à une question posée à la fin de son exposé :

« On écrit toujours sur ce qu’on est capable de saisir. »

 

  1. Fanny Colonna, Le Meunier, les moines et le bandit : Des vies quotidiennes dans l’Aurès (Algérie) du XXe siècle, Paris, Sindbad, 2010, 220 p.
  2. Elle l’évoque notamment dans cette émission de radio de 2012.
  3. avant de publier dans el-Watan Weekend une belle page d’hommages.
  4. Richard White et Catherine Desbarats, Le Middle Ground : Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs : 1650-1815, traduit par Frédéric Cotton, Toulouse, Anacharsis, 2009, 731 p.
  5. Ibid., p. 25.

Le monde disparu de Messali Hadj

Admis à la mi-mars 1974 dans un centre hospitalier de la MGEN à Paris, Messali Hadj, né à Tlemcen le 16 mai 1898, termine sa vie accompagné de sa fille Djanina qui lui apporte quotidiennement Le Monde, ainsi qu’elle le relate dans son témoignage.1

Quand le pionnier du nationalisme algérien s’éteint le 3 juin 1974, ils ne sont qu’une poignée de Français à venir lui rendre hommage : Daniel Guérin, Yves Dechézelles, Pierre Lambert, Jean Rous ou encore Daniel Martinet.

Ces derniers représentent ce microcosme anticolonialiste qui, à la marge des grandes organisations ouvrières qu’étaient le PCF et la SFIO, a tenté d’éviter la sale guerre dirigée contre le peuple algérien mais aussi la lutte fratricide entre indépendantistes du Front de libération nationale (FLN) et du Mouvement national algérien (MNA) entre 1954 et 1962.

Contrairement à d’autres figures de la gauche française, ces militants qui défendaient chacun à leur manière leur idéal d’émancipation n’étaient pas étrangers à la cause algérienne quand survient le 1er novembre 1954, date de l’insurrection armée contre le colonialisme.

En effet, dès le début des années 1930, tandis que Daniel Guérin rencontre Messali Hadj dans un local parisien de la SFIO, Yves Dechézelles poursuit ses études à Alger où il fait notamment la connaissance d’Albert Camus.

Cette génération qui côtoie les membres de l’Étoile nord-africaine, première organisation à revendiquer avec intransigeance l’indépendance du Maghreb dans l’entre-deux-guerres, est aussi celle qui garde en mémoire les espoirs déçus du Front populaire, la résistance au nazisme et l’impossible maintien du statu quo impérial.

Cette solidarité des outsiders s’exprime dans les premiers temps de la révolution algérienne à travers un soutien, parfois critique mais souvent inconditionnel, au MNA et à son leader historique. La perte d’influence du MNA, d’abord en Algérie puis dans l’émigration, au profit des partisans du FLN, ébranle le microcosme pro-messaliste.

La militarisation du conflit, la disparition de figures majeures (comme Embarek Filali, assassiné à Paris en 1957) et l’évaporation de perspectives démocratiques pour l’Algérie distendent les liens sans pour autant les rompre totalement.

Exemple d’iconographie messaliste, trouvé chez une famille réfugiée dans le nord de la France après l’indépendance. Depuis la non-légalisation du parti messaliste lors de la “démocratisation” de 1989-1992 et la Décennie noire, elle avait été rangée dans un tiroir. Autour de Messali, plusieurs martyrs (en partant du haut-gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre) : Embarek Filali, Ahmed Bekhat, Ahmed Semmache et Hocine Maroc, cadres de l’USTA,2  assassinés par le FLN en 1957.

Suite à l’annonce du décès de Messali Hadj, Jean Lacouture signe un article intitulé « Le prophète fourvoyé » (Le Monde, 5 juin 1974). Malheur au vaincu ! Le journaliste y écrit notamment que le leader indépendantiste aurait été « séduit et presque entraîné par les satellites du national-socialisme, et notamment par le parti populaire de Jacques Doriot. »

C’est en réaction à ce texte, et plus particulièrement à ce passage calomnieux, que le vieux compagnon de Messali Hadj, Yves Dechézelles, adresse une lettre partiellement reproduite dans « le quotidien de référence » (Le Monde, 19 juin 1974). L’avocat y rappelle le soutien de Messali Hadj aux grèves et manifestations du Front populaire ainsi que ses liens avec les trotskistes et la Gauche révolutionnaire de la SFIO dont était membre Daniel Guérin.

Dix ans plus tard, et sous la plume d’un autre journaliste, Messali Hadj (re)devient « L’homme qui inventa le drapeau algérien » (Le Monde, 4 juin 1984). C’est qu’en l’espace d’une décennie, le public cultivé a découvert les travaux décisifs des historiens algériens Mahfoud Kaddache et Mohammed Harbi qui réinsèrent le leader indépendantiste, longtemps occulté ou stigmatisé, à sa juste place.

Mais c’est surtout la publication des mémoires de Messali Hadj3 et de sa biographie rédigée par Benjamin Stora,4 qui permettent de comprendre cette trajectoire exceptionnelle, vingt ans après l’accession de l’Algérie à son indépendance.

Ce jeune historien natif de Constantine, et alors membre du courant trotskiste de Pierre Lambert, restitue dans son autobiographie5 certains des enjeux de cette époque où la lutte contre la dictature de parti unique en Algérie s’accompagnait d’un travail historique, contre la falsification et l’oubli.

Il n’est donc pas étonnant de le trouver parmi les signataires d’un texte dénonçant le refus des autorités algériennes d’autoriser les activités politiques des héritiers de Messali Hadj à l’heure du multipartisme proclamé (Le Monde, 15 décembre 1989). En plus de ses autres collègues comme Mohammed Harbi ou Gilbert Meynier, on retrouve notamment les avocats Yves Dechézelles et Yves Jouffa.

Ces deux derniers, qui ont courageusement défendu les militants indépendantistes, avant et après le 1er novembre 1954, ont par ailleurs soutenu l’initiative commémorant le centenaire de la naissance de Messali Hadj, avec d’autres vétérans de l’anticolonialisme comme Maurice Nadeau ou Fred Zeller.

Les compagnons français de Messali Hadj, ceux qui ont eu l’occasion de le connaître dans son intimité, lors de meetings grandioses ou de manifestations de rue, ne sont plus de ce monde aujourd’hui. À l’exception des spécialistes des questions coloniales ou des méandres de la gauche française, ils feraient presque figure d’inconnus pour le grand public.

Pourtant, ils témoignent à travers leurs engagements politiques, syndicaux ou intellectuels de la possibilité de créer des solidarités par-delà les frontières que peuvent constituer les cultures, nationalités ou religions. Ces engagements n’étaient certainement pas exempts d’ambiguïtés voire de malentendus, mais c’est souvent à ce prix que les marginaux subversifs parviennent à s’entendre derrière les mots d’ordre de liberté et d’égalité.

Ceux qui ont préféré la lutte des classes au choc des civilisations ont-ils échoué dans leur volonté d’associer les peuples des deux rives de la Méditerranée libérés du colonialisme et du capitalisme ? Il appartiendra aux jeunes générations de répondre à cette question en écrivant leur propre histoire.

  1. Djanina Messali-Benkelfat, Une vie partagée avec Messali Hadj, mon père, Riveneuve, 2013.
  2. Union des syndicats des travailleurs algériens, centrale liée au MNA.
  3. Les Mémoires de Messali Hadj, Jean-Claude Lattès, 1982.
  4. Benjamin Stora, Messali Hadj : Pionnier du nationalisme algérien, 1898-1974, Le Sycomore, 1982.
  5. Benjamin Stora, La dernière génération d’Octobre, Stock, 2003.

Autour de la publication de l’ouvrage de Sadek Hadjerès

Aujourd’hui même, Sadek Hadjerès revient en Algérie après 22 ans d’absence à l’occasion de la parution, aux éditions Inas, du premier volume de ses mémoires, qui s’arrête avec la crise du MTLD en 1949. Le livre sera présenté au Salon international du livre d’Alger (SILA). Nul doute que son retour suscitera des débats, attendus parfois de longue date, sur la période couverte par le livre ou sur les périodes plus récentes, en particulier sur le Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) dont Sadek Hadjerès a été le principal dirigeant, sa sortie de clandestinité à la fin des années 1980, et sa disparition au début de la guerre civile des années 1990. Ayant collaboré avec l’éditeur Boussad Ouadi pour l’édition du texte, j’en ai rédigé la postface, qui revient sur les relations entre historien et témoin. Textures du temps la donne à lire aujourd’hui.

حول صدور كتاب صادق هجرس

سيكون صادق هجرس قد عاد إلى الجزائر بعد غيابٍ دام اثنين وعشرين سنة، في اليوم الذي سيصدر فيه الجزء الأوّل من مذكّراته عن منشورات ايناس (الجزء الذي ينتهي بأزمة حركة انتصار الحريات الديمقراطية سنة 1949). سيُقدّمُ الكتاب في صالون الجزائر الدولي للكتاب بالجزائر العاصمة. ما من شكّ في أنّ عودته ستثير نقاشات، كان بعضها منتظرا منذ مدة طويلة، ليس فقط حول الفترة التي يضمّها الكتاب ولكن أيضا حول فترات أكثر قربا، وبالخصوص حول حزب الطليعة الاشتراكي “الباكس” الذي كان هو مسيّره الرئيسي، حول خروج الحزب من العمل السرّي نهاية الثمانينيات من القرن الماضي ثمّ اختفاءه في بداية الحرب الأهلية سنوات التسعينيات.
ولمّا كنتُ قد تعاونتُ مع بوسعد وعدي لنشر هذا النص، فقد كتبتُ مُلحقا لهذا النصّ أعود فيه إلى العلاقة بين المؤرخ والشاهد، تضعه اليوم حبكات الزمن بين أيدي القرّاء.س

Couverture
Sur la couverture, une assemblée des mineurs grévistes du Kouif et de l’Ouenza, en 1948.

1. Lorsque j’avais rencontré Sadek Hadjerès pour la première fois, en 2003, je préparais la biographie de l’avocat Ali Boumendjel. Durant notre discussion, il avait dressé le saisissant tableau de la ville de Larb‘a, dans la région d’Alger, où avaient vécu les familles Boumendjel et Hadjerès. Son analyse du rôle du père de Ali, Mohand Boumendjel, révélait un paysage culturel et politique en pleine transformation. Il donnait aux différents courants du mouvement national et au mouvement islahiste des réalités concrètes, ancrées dans le terrain spécifique de la petite ville de la Mitidja, en même temps qu’il révélait les rapports entre les différentes générations et leurs rôles respectifs dans les transformations sociales, culturelles et politiques. J’ai compris plus tard que ce sujet avait déjà fait l’objet d’un premier article publié dès 1960, signe d’un intérêt déjà ancien pour cette question.1 Nous nous sommes revus plus tard, à partir de 2011, pour des entretiens portant sur son propre engagement politique, alors que j’entamais une série d’entretiens portant sur les parcours des militants de gauche dans l’Algérie indépendante, en particulier les militants du PAGS, le Parti de l’Avant-Garde socialiste, héritier du Parti communiste algérien (PCA), fondé en 1966 et dont Sadek Hadjerès avait été le premier secrétaire. La richesse des discussions avec lui tient à la durée exceptionnelle de l’engagement dans la vie politique d’un homme né en 1928, et à la nature de ses responsabilités ; mais aussi à son aspiration à un retour critique et analytique fouillé sur l’histoire des mobilisations sociales et du mouvement national. Le moteur des entretiens, comme du présent ouvrage, c’est la déception répétée que ce retour critique n’ait pas pu être effectué plus tôt, collectivement, à chaque étape du parcours. Son récit est chargé d’un sentiment d’urgence permanente, et de l’absence de temps de réflexion : entré au Parti du peuple algérien (PPA) 1944, il est élu démocratiquement comme responsable de la section universitaire du Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques (MTLD, le pendant légal du PPA) en 1948 mais quitte le parti à la suite de la crise de 1949. À partir de 1950, il est président de l’AEMAN, l’Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord, grâce aux suffrages des étudiants proches du PPA, mais aussi de l’UDMA et des ‘Ulama notamment. Il adhère au Parti communiste algérien en 1951 et devient membre de sa direction, élu au Comité central en 1952. Durant la guerre d’indépendance, sous la direction du bureau politique et du secrétariat du parti, il dirige avec Bachir Hadj Ali l’organisation clandestine du parti, en charge notamment de l’organisation des Combattants de la Libération. À l’indépendance, il est officiellement l’un des trois secrétaires du PCA rapidement interdit de nouveau, puis, après le coup d’état de 1965, il devient le premier secrétaire du Parti de l’avant-garde socialiste créé en 1966, et le demeure jusqu’en 1991. Après avoir quitté l’Algérie à la fin de 1991, il s’installe durablement à l’étranger à partir du début 1993 et il se consacre à partir de 1994 à des travaux de géopolitique menés avec le géographe Yves Lacoste. Son passage au CRAG (le centre de recherche en géopolitique de l’université de Paris VIII) lui offre la distance et le temps d’un bilan critique plus approfondi sur l’histoire récente et le présent du pays. L’essentiel des textes qui constituent la matière du présent ouvrage a été rédigé durant cette période.

Pourtant le surgissement de la guerre civile précipite de nouveau l’histoire du pays, et crée une nouvelle urgence. Si plusieurs chercheurs, intellectuels et écrivains de l’époque ont tenté d’expliquer à chaud la violence, ce qui domine dans les écrits est certainement le désarroi face à une violence démonstratrice perçue comme indicible et incompréhensible ; les explications par le social pur et dur sont désormais impuissantes à rendre compte du réel, et le contexte de menace physique, d’assassinats et de massacres, ou même les conditions de l’exil rendent impossible tout retour réflexif. Cette impossibilité de se penser et de se dire est caractéristique d’une situation paroxystique. Comme en réponse au désarroi de l’époque, et à l’apparent effondrement de l’analyse marxiste face à la montée de l’islamisme et à la plongée dans la guerre, on trouve dans le livre de Sadek Hadjerès une préoccupation pour les questions culturelles et religieuses, ou plus exactement sur une histoire sociale incluant ces dimensions culturelles et religieuses, en même temps qu’une analyse de la façon dont le mouvement national a échoué à les prendre en compte de façon satisfaisante dès les années 1940. Avec le soutien d’Yves Lacoste, il avait eu plusieurs projets de publication de l’ouvrage en France, sans que le texte corresponde finalement à ce que les éditeurs souhaitaient publier sur l’Algérie durant les années 1990. Les conditions de survie dans l’exil, ainsi que la nécessité de réagir « à chaud » dans les médias où les colloques internationaux aux événements en cours en Algérie, l’ont conduit à mettre le projet de côté. Que la publication du livre de Sadek Hadjerès intervienne aujourd’hui seulement, me semble un signe supplémentaire que nous sortons enfin de la sidération de la guerre et de l’après-guerre.

Lorsque Boussad Ouadi, l’éditeur, et Sadek Hadjerès, l’auteur du présent ouvrage, ont fait appel à moi pour en éditer le texte, c’était sans doute en raison à la fois de mes travaux passés sur le mouvement national avant l’indépendance (que j’étudiais à travers l’un de ses courants mis à mal par l’histoire dominante, l’Union démocratique du Manifeste algérien de Ferhat Abbas), de mes travaux en cours sur l’histoire de l’Algérie indépendante, et d’une légère obsession à vouloir ouvrir la voie d’une histoire des années 1990.

Qu’est-ce donc qu’éditer une source, lorsqu’on est historien du temps présent ?

Pour mes collègues spécialistes d’histoire plus ancienne, l’affaire est habituelle. Éditer une source permet de rendre accessible au public éventuellement sous la forme d’un texte, livre ou article, parce qu’on la juge digne d’intérêt : lorsqu’il existe plusieurs versions un peu différentes d’un manuscrit, il faut en sélectionner une pour chaque passage répété ; lorsque des choses ne sont pas claires, expliquer sans alourdir ; une réécriture peut être nécessaire pour en rendre la langue accessible au public d’aujourd’hui ; il faut parfois agencer les fragments d’un texte inachevé, ou qui n’avait pas été écrit pour être publié, pour en faire un ensemble lisible.

Lorsque Boussad Ouadi et Sadek Hadjerès m’ont demandé d’intervenir sur cet ouvrage-ci, ce sont là les tâches qu’il restait à accomplir pour finaliser un livre, à partir des textes déjà rédigés. Il existait alors un ensemble de textes portant sur la période de l’enfance et de l’adolescence de Sadek Hadjerès. Représentant une masse importante, ils avaient été écrits à des moments et avec des objectifs différents durant une période de plusieurs décennies, le projet d’écriture étant né dans la première moitié des années 1990. Ils se répétaient parfois, avaient des tonalités très différentes les uns des autres, et gardaient les traces des contextes dans lesquels chacun avait été écrit ou réécrit. L’ensemble était déjà le fruit d’un travail entre Boussad Ouadi et Sadek Hadjerès, avec des choix arrêtés par eux (notamment celui du découpage chronologique, arrêté en 1949 avant la crise du PPA-MTLD), et un premier découpage en chapitres. Néanmoins, un important travail d’édition s’imposait encore.

La différence était pourtant de taille avec mes collègues historiens travaillant sur des périodes plus anciennes : le travail se faisait sur un texte vivant, son auteur continuant à écrire et réécrire à mesure que j’éditais, et j’éditais donc en collaboration avec lui. En retour, ce travail commun, les incompréhensions ou questions — issues de ma propre recherche — ont pu influencer sa façon d’écrire durant cette étape de finalisation. Pour la lectrice ou le lecteur, il est donc utile de préciser comment nous avons procédé, pour éclairer la nature du livre entre ses mains.2 L’édition consistait à homogénéiser les textes, couper les redites en choisissant ou composant une version unique lorsqu’un événement était raconté plusieurs fois, déterminer l’ordre d’agencement de certains fragments. Toutes mes interventions étaient ensuite validées par Sadek Hadjerès. Mieux encore, nos discussions l’ont parfois encouragé à réécrire certains pans, préciser certains détails ou ajouter des paragraphes nouveaux, apportant les précisions qui — comme historienne — me paraissaient utiles. Souvent, je lui ai envoyé des listes de questions qui me venaient à la lecture. Nous avons relu et parfois réécrit ensemble certains passages pour traduire le plus fidèlement possible son analyse. Une fois déchargé de l’édition de l’ensemble du manuscrit qu’il nous avait confié, à Boussad Ouadi et moi-même, Sadek Hadjerès a pu se consacrer à des thèmes spécifiques qui lui tenaient encore à cœur, réintroduisant des personnages ou des lieux un temps laissés de côté, racontant des épisodes manquants qu’il fallait ensuite intégrer à l’ensemble. Il fallait enfin retrouver les références très nombreuses utilisées par Sadek Hadjerès lui-même, et identifier des citations dont certaines avaient été rassemblées il y a plus de vingt ans pour les vérifier et en donner la source.

Des choix éditoriaux devaient être faits : écrits et réécrits à différentes époques, les textes existant faisaient référence à des présents différents, présent des années 1990 lorsque la plupart des textes ont été écrits, présent des années 2000 puis 2010 lorsqu’il les a retravaillés à d’autres occasions. Pour des raisons de clarté, fallait-il supprimer ces références à un « présent » désormais dépassé, et se focaliser sur les années 1940 ? Ou fallait-il garder au contraire les éléments contextuels liés aux années 1990, pour faire du livre un objet plus complexe, à la fois réflexion et témoignage sur l’histoire contemporaine de l’Algérie, au risque d’un enchevêtrement déroutant ?

Il nous a finalement semblé fondamental de conserver la profondeur historique du texte d’origine. Sadek Hadjerès s’y focalise sur son parcours avant 1949, mais réfléchit à partir de ce récit sur des épisodes plus récents. Il fallait donc s’assurer de l’intelligibilité pour les lecteurs de ces sauts dans le temps, et ajouter des notes permettant, notamment aux plus jeunes, de saisir le contexte auquel il est fait référence. Outre les notes de l’auteur, les lecteurs trouveront donc les miennes, notes d’historienne destinées à contextualiser, apporter un éclairage documentaire par une source originale, ou mettre en évidence l’écho que fait le récit de Sadek Hadjerès avec les récits d’autres acteurs pour en souligner la portée et l’importance dans le cadre de la recherche actuelle sur l’histoire contemporaine de l’Algérie. Ces notes, relues par lui, ont parfois fait l’objet de discussions : certaines formulations l’ont surpris, notamment sur la période post-indépendance sur laquelle les travaux manquent tant. Nos discussions se sont parfois reflétées dans la rédaction de mes notes, et occasionnellement aussi dans le texte ou les notes de Sadek Hadjerès, participant ainsi de l’élaboration la plus rigoureuse possible d’une source pour l’histoire.

L’objectif du travail d’édition était double : respecter la nature du projet de Sadek Hadjerès, en lui laissant la place d’y travailler jusqu’à la dernière minute ; et d’autre part, contribuer à le rendre accessible au lecteur, tout en en faisant une source fiable et précise pour l’avenir.

2. Le parcours de Sadek Hadjerès évoqué plus haut l’a été à grands traits. Mais on y voit déjà, comme on verrait avec les parcours d’autres militants communistes, un engagement qui traverse trois guerres, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’indépendance et la guerre civile des années 1990 ; un engagement qui prend racine dans la période coloniale pour se prolonger dans la période de l’Algérie indépendante.

Ce qui m’avait frappée d’emblée dans son parcours (et qui m’avait encouragée à commencer avec lui les entretiens biographiques), c’est la durée de la vie clandestine, durant la guerre d’indépendance puis de nouveau entre 1966 et 1988. Au final ce sont trois décennies passées en clandestinité, pour un homme qui avait par ailleurs un métier, celui de médecin, à l’exercice duquel il a renoncé, et une famille, avec des enfants qu’il n’a pas vus grandir. Il l’a souvent répété durant nos discussions : outre le sacrifice personnel, les conditions de fonctionnement d’un parti en clandestinité accaparaient la vie des militants, leur laissant finalement trop peu de temps pour lire, réfléchir et élaborer autant que nécessaire. On comprend mieux dès lors le sentiment d’urgence perpétuelle et la soif de penser que l’on retrouvera à toutes les pages.

Sadek Hadjerès, photographie prise par un camarade en clandestinité en 1967, rue de Mulhouse. La photo, prise de dos, pour des raisons de sécurité, est destinée à être envoyée à la famille. En face, les photographies des enfants, et le portrait de Lénine, Archives privées ©Inas éditions.
Sadek Hadjerès, photographié par un camarade en clandestinité en 1967, rue de Mulhouse, à Alger, tout près de la place Audin. La photo, prise de dos, pour des raisons de sécurité, est destinée à être envoyée à la famille. Au mur, les photographies des enfants, et le portrait de Lénine, Archives privées ©Inas éditions.

Car il aurait fallu, dit Sadek Hadjerès, à toutes les grandes étapes, à tous les virages, réfléchir et discuter davantage, mieux analyser les erreurs, pour en faire le bilan pour avancer sur des bases solides. Il aurait fallu retisser de la continuité entre ces séquences morcelées, constamment interrompues par le surgissement de la violence, les plongées en clandestinités et les crises politiques. On perçoit dans son récit, qu’il a lui-même cherché à renouer les fils de son expérience militante, par-delà les césures de l’histoire. Mais ce retour critique n’est pas seulement intellectuel ou analytique, un exemple suffira à le montrer, intervenu à la sortie de la Guerre d’Indépendance, et dont on retrouvera le récit dans ces pages. Sadek Hadjerès me racontait être retourné dans une des régions rurales où le Parti communiste algérien avait mené d’importantes actions, et où la population paysanne avait soutenu naguère le parti. Il ne retrouva alors aucun des hommes qu’il avait connus, seulement de très jeunes gens qui avaient entendu parler de lui :

« Ils m’ont dit : “Ah ! C’est toi qui étais venu nous voir !”. C’étaient des rescapés de cette tribu. J’ai dit : “Qu’est-ce que vous êtes devenus ?”. Ils ont dit : “On nous a massacrés.” C’était déclaré zone interdite, le FLN voulait qu’ils restent, l’armée française voulait qu’ils partent. »3

Sadek Hadjerès aurait souhaité les revoir, maintenir avec eux le contact et savoir ce que devenaient ces jeunes. Mais l’interdiction du Parti communiste algérien, dès novembre 1962, puis son propre passage dans la clandestinité après le coup d’état de 1965 ne le lui avaient pas permis, bloquant ses tentatives pour renouer avec les expériences militantes d’avant l’indépendance. Il expliquait :

« Toute la vie des partis communistes algériens a été hachée par les périodes de clandestinité et de légalité, des périodes courtes de légalité où on n’avait pas l’occasion de faire le bilan, de revenir sur les périodes antérieures pour en tirer des enseignements. »

Or aujourd’hui, il est frappant de voir que le travail d’analyse de Sadek Hadjerès ne cesse pas : les textes ébauchés il y a parfois plusieurs décennies sont constamment retravaillés, et enrichis d’informations nouvelles. Partout où il vit dans l’exil, il échange avec d’anciens militants, des membres d’autres mouvances nationales et démocratiques ou de différentes couches de la société, collecte les détails, adresse des questions, note et confronte les réponses sur l’ensemble des périodes de sa vie politique, affinant ainsi à la fois son récit et son analyse, se faisant en quelque sorte l’historien de son propre parcours. Il confirme le devenir d’un personnage qu’il avait connu, l’origine sociale d’un autre, le récit d’un épisode qu’il n’a pas vécu directement et, avec une incroyable mémoire, se souvient de l’origine de chacune des informations qu’il a collectées, et du moment où il a pu la recueillir.

Ce travail encore en cours aura certainement retardé la finalisation du présent ouvrage. Le livre publié fige l’analyse en train de se faire ; nul doute que l’ouvrage lui-même suscitera d’autres discussions, d’autres échanges que son auteur anticipe, souhaite et qui nourriront d’autres écrits. « Je suis trop jeune pour écrire mes mémoires », disait-il malicieusement à l’historienne Natalya Vince à l’été 2012. Il avait alors 84 ans. Je ne suis pas sûre qu’il plaisantait.

3. Plus que d’un livre de mémoires, Sadek Hadjerès a toujours affirmé vouloir écrire un livre pour le présent, un ouvrage effectuant les nécessaires retours sur le passé pour en tirer les enseignements pour les mobilisations et réflexions politiques du présent. Il utilise donc son propre parcours, ses expériences et réflexions comme matière première pour nourrir la réflexion d’aujourd’hui.

Sadek Hadjerès, à l'âge de 10 ans, lorsque la société gymnique de Berrouaghia était parvenue à fournir à ses membres des tenues blanches et chechias stambul rouges, Archives privées ©Inas éditions.
Sadek Hadjerès, à l’âge de 10 ans, dans la tenue de la société gymnique de Berrouaghia  avec chechia stambul rouge, Archives privées ©Inas éditions.

C’est ce qui se passe lorsqu’il se focalise sur la ville de Larb‘a, ses transformations politiques, sociales et culturelles des années 1940, comme un cas d’école pour comprendre l’évolution du mouvement national, ses obstacles et blocages, par une étude au plus près du terrain. Cette démarche, de rechercher dans le local, connu par l’expérience directe de la famille, l’école, ou l’engagement scout, était déjà présente dans les années 1960, comme le montre la publication dès 1960 de son texte déjà cité, « Quatre générations, deux cultures ».4 À partir des années 1990 toutefois, la description de Larb‘a prend une toute autre dimension. Située dans la plaine de la Mitidja, au pied de l’Atlas blidéen, Larb‘a s’est trouvée — comme d’autres villes de l’est-Algérois — sur les routes de migrations reliant la Kabylie vers Alger, routes de l’exode pour le travail, pour fuir la pauvreté, et les violences de la guerre d’indépendance avec son lot de zones interdites et de déplacements forcés de populations. Larb‘a voit donc passer, quand elle ne les accueille pas durablement, les cohortes de migrants d’un exode vers les petites villes intermédiaires qui constituent l’avant-poste de la capitale, bien souvent la destination finale de la migration. Cet exode rural, accéléré par la guerre, aura constitué le bouleversement démographique le plus profond que connaît la société algérienne dans la seconde moitié du XXe siècle. Larb‘a voit notamment s’installer des familles d’instituteurs issus de l’école française, comme le père de Sadek Hadjerès ou celui de Ali Boumendjel, et au fil de l’ouvrage, on voit les déplacements familiaux, les liens maintenus avec la famille d’origine, les connexions qui se coupent puis se retissent avec les membres de la famille installés aux points intermédiaires de Larb‘a ou d’el-Harrach.

Par ailleurs, à partir des années 1980, la région devient une base pour le mouvement islamiste armé, puisque s’y crée le premier grand maquis de Mustapha Bouyali en 1982. Durant la guerre civile des années 1990, Larb‘a est à la limite Est de ce qu’on a nommé « le triangle de la mort », où se sont déroulés les plus sinistres massacres de la période (Raïs, 29 août 1997 ; Bentalha, 22 septembre 1997). Ce sont alors d’autres mouvements de populations, et d’autres stratégies d’accaparement de la terre auxquels on assiste, dans des violences dont les paysages, les champs comme les murs, sont encore imprégnés. Vu au filtre des années 1990, le passé plus ancien de cette région douloureuse prend un sens plus tranchant, plus nécessaire pour comprendre à la fois la catastrophe, et plus largement les dynamiques politiques, démographiques, culturelles et sociales de l’histoire contemporaine de l’Algérie.

Après Larb‘a, l’autre objet de description fine de l’ouvrage est celle du mouvement étudiant algérois organisé au sein de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN). Il s’agit là encore de nous faire saisir les processus qui se jouent à l’échelle nationale par le biais de l’étude d’un cas spécifique. On y retrouve ce qui aura été une constante de mes entretiens avec Sadek Hadjerès : le projet de revenir sur l’évolution politique de l’Algérie, pour identifier des tournants auxquels le potentiel progressiste et démocratique populaire a été galvaudé, expliquant les difficultés du présent. En arrière-plan, on perçoit chez Sadek Hadjerès sa très grande confiance dans la culture et les mobilisations populaires, jamais conçues comme intrinsèquement porteuses de valeurs réactionnaires ou conservatrices. Pour expliquer les phénomènes de repli et de blocage démocratique, il s’oblige au contraire à décrire finement les mécanismes de transformations sociales, pour déterminer ensuite les erreurs stratégiques des acteurs des mouvements et partis politiques.

Le premier de ces tournants, celui qui constitue la ligne d’horizon du présent livre, c’est la crise du MTLD en 1949, qui aboutit à son départ du parti. À partir de son engagement dans le mouvement étudiant, dont il a été un des animateurs, Sadek Hadjerès nous donne à voir les difficiles relations entre les étudiants et la direction algéroise du parti. En revenant sur chacun des épisodes dont il a été le témoin et l’un des acteurs-clé, il analyse la nature des débats, définit les acteurs individuels et collectifs des tensions, et situe les blocages qui allaient conduire à une crise qu’il identifie non pas comme une crise identitaire (la fameuse « crise berbériste ») mais comme une crise démocratique au sein du mouvement national.

Dans le contexte de travaux historiens qui se penchent désormais sur la pluralité et la nuance de l’histoire du mouvement national et des mobilisations sociales ou politiques de l’Algérie contemporaine, l’ouvrage de Sadek Hadjerès est donc une source de première importance. Il est à la croisée de deux temporalités : la temporalité d’une pensée en mouvement, texte vivant d’une analyse encore en cours ; temporalité plus fixe de la trace écrite, « mémoires » si l’on veut, fixées pour être lues et utilisées comme référence. Si la production de cette source est un événement d’importance pour l’écriture de l’histoire, je ne doute pas que les débats autour du texte vivant et ses prolongements éditoriaux porteront sur des sujets d’une importance capitale dans le présent de l’Algérie.

Alger – Toulouse,
décembre 2013 – août 2014

 

  1. Sadek Hadjerès, « Quatre générations, deux cultures, » La Nouvelle Critique, no. 112 (1960): 29. Accessible en ligne sur le site de Sadek Hadjerès Socialgérie.
  2. Un autre ouvrage est paru récemment, fruit d’une collaboration exemplaire entre historien et témoin. Mais l’intervention décisive de l’historien, et la répartition très spécifique entre eux des tâches, et même la présentation sous forme de dialogue, en font un ouvrage de nature différente de celui-ci. Ils en sont d’ailleurs les co-auteurs, ce qui n’est évidemment pas le cas ici. William Sportisse et Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Le camp des oliviers : Parcours d’un communiste algérien (Alger : Editions El Ijtihad 2013).
  3. Entretien avec Sadek Hadjerès, Malakoff, 2008.
  4. Hadjerès, « Quatre générations, deux cultures. »

Ici et maintenant – Après l’assassinat d’Hervé Gourdel

Un randonneur, guide de montagne, Hervé Gourdel, a été kidnappé, puis décapité, par un groupe armé qui se revendique désormais d’un Da‘ech de cauchemar. Son enlèvement a eu lieu au dessus de la forêt des Aït Ouavane, sous la ligne de crête, à proximité du Parc national du Djurdjura, lieu d’une étrange compétition entre le tourisme et la violence depuis les années 1930.

L’annonce de son enlèvement m’a rappelé une randonnée en montagne, dans ce même parc autour de la station touristique de Tikjda, sous les cèdres et les pins noirs de l’Atlas en 2011. Il y avait à l’époque quelque chose d’un peu osé dans cette promenade, la sensation d’être un brin aventureux, car pour beaucoup de ceux qui avaient connu le parc national avant la guerre civile, l’appréhension était encore trop grande. On parlait de groupuscules terroristes encore actifs en Kabylie, et d’enlèvements crapuleux. Le weekend, des familles et des groupes montaient à la station pour l’après-midi, mais ne s’en éloignaient guère créant une zone d’étrange surpopulation au milieu des chalets ; la foule redescendait avant la nuit. À dix pas de là, la forêt était tranquille.

L’ami qui guidait cette découverte connaissait parfaitement les lieux, et nous sommes restés dans des zones sûres. Mais il se souvenait très bien, quelques années auparavant alors qu’il randonnait sous les arbres, d’avoir trouvé un homme armé dormant roulé dans son sac de couchage, son arme à ses côtés ; il s’était alors esquivé sans bruit. Il se souvenait aussi, durant la Décennie noire que le parc avait été entièrement fermé aux touristes. Pour la randonnée, il avait fallu se rabattre sur un autre massif, mais là aussi les possibilités de marcher se réduisaient comme peau de chagrin. Le terrorisme avait cette façon de limiter l’espace des gens, de leur interdire progressivement des lieux qui étaient les leurs, lieux de vie ou de plaisir, lieux d’activités collectives et de travail.

Mais en 2011, les alentours de la station étaient sûrs, et nous avons marché sans crainte.

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal

Les traces des guerres d’avant étaient partout au milieu d’un paysage féérique: fioles d’eau de vie des rations de l’armée française dans les sous-bois, qui témoignaient de l’intensité de la présence militaire durant la guerre d’indépendance ; et plus frappantes, parce que fréquentes, ces boîtes de conserves de l’ANP, l’Armée nationale populaire, dont les dates de péremption témoignaient qu’elles dataient toutes de la Décennie noire, de la guerre civile des années 1990 et que l’on trouvait presque à chaque pas.

Tikjda a été un lieu de tourisme et de randonnée prisé à partir des années 1930, durant la colonisation française. Les Européen s’y rendaient pour faire du ski ou de la randonnée, et des chalets se sont construits. Les traces du local du Club Alpin Français sont encore visibles entre les arbres. Alentours, les forêts domaniales de cèdres et de pins avaient été constituées à partir de terres spoliées au 19e siècle. Les paysans luttèrent pied à pied contre l’administration, des années durant pour conserver leurs terres, les archives nationales en révèlent les traces.1 L’administration française expropriait encore à tour de bras dans les années 1930 pour constituer le parc naturel du Djurdjura, puis pour créer la station estivale de Tikjda dans les années 1950. Ici comme ailleurs, les paysans spoliés ont dû rêver en 1962 que la révolution leur rendrait leurs terres. Mais aucun État sérieux ne rend jamais la forêt domaniale, symbole de souveraineté, quand bien même il est révolutionnaire.

Détail d'un acte de propriété remis à l'administration pour éviter le séquestre d'un terre forestière du Bou Djurdjura, Archives nationales d'Alger
Détail d’un acte de propriété remis à l’administration pour empêcher (en vain) le séquestre d’une terre forestière du Bou Djurdjura, Archives nationales d’Algérie ©Malika Rahal

Contrairement à la rhétorique de 1962 « année zéro », la continuité de l’État a donc prévalu, et les forêts propriétés de l’État français sont passées aux mains de l’État algérien tout frais émoulu de la révolution. Le premier parc national algérien y a été créé en 1983, aboutissement du développement du tourisme national à l’époque du président Houari Boumediene. Un Autrichien, Winfried Müller, alias Si Mustapha Müller, ancien combattant de l’ALN est connu pour avoir été l’artisan du parc, et le premier promoteur de la défense de l’environnement. À lui seul, Mustapha Müller mériterait un ouvrage. On raconte qu’il avait fui un camp de concentration en Autriche durant la Seconde Guerre mondiale ; qu’il avait rallié le Front de l’est et les forces soviétiques, que durant la guerre de libération il avait rencontré des représentants du FLN et avait rejoint l’ALN. On raconte aussi qu’il était proche de Boumediene, et que leurs liens remontaient à la guerre. La plupart des gardes forestiers du parc ont été formés par lui.

Parce qu’elle est à seulement 150 km d’Alger, Tikjda est très présente dans les souvenirs des habitants de la capitale. Pour bien des gens, elle est synonyme de vacances en famille, à l’époque où l’on faisait du camping sauvage, quand les groupes de jeunesse organisaient des camps de vacances. On entend régulièrement dans ces souvenirs la découverte et l’appropriation d’un territoire désormais national, de ses plages, montagnes, forêts et désert, dans les années qui suivent l’indépendance, en même temps que l’émergence d’une classe moyenne, même modeste, susceptible de profiter des installations hôtelières nouvelles construites durant la période Boumediene.

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal

Durant la Décennie noire, le parc, la forêt, la haute montagne représentaient le rough terrain, le terrain hostile idéal pour mener une guérilla. Au cœur de la station, l’hôtel fut occupé par un groupe armé d’une poignée d’hommes. La stratégie de reconquête par l’armée est difficile à établir, même si les traces d’une présence militaire intense sont partout. L’armée, dit-on, aurait échoué à déloger les terroristes de la station et aurait finalement joué des rivalités locales pour reprendre le dessus ; des pans entiers de la forêt auraient été détruits pour ôter toute protection aux groupes armées ; un vaste incendie en 1998 aurait détruit des cèdres centenaires, et pour certains, il se serait agi pour l’armée d’enfumer les terroristes. De fait en 2011, de vastes zones déforestées dans le sud-est du parc étaient visibles, les arbres coupés au niveau du sol, étayant l’idée qu’il avait fallu priver les groupes armés de tout refuge. Nul doute en tout cas que la forêt, le sol, les arbres eux-mêmes portent les stigmates de la guerre civile, et qu’ils ont une histoire à raconter et, tels une archive, nous aiderait à comprendre ce qui s’est réellement passé durant ces années.2

Un témoin algérois m’a raconté le retour en Algérie, dans les années 2000, de sa fille partie à l’étranger durant la guerre alors qu’elle était encore adolescente. La jeune femme avait absolument tenu à voir à Tikdja, lieu de moments heureux de son enfance. Son père l’avait prévenue, tenté de la dissuader : elle serait déçue, la forêt n’était plus ce qu’elle était. Rien n’y a fait, il fallait qu’elle voie. En voiture, sur la route, il a pris le dernier virage avec appréhension, avant de s’arrêter en contrebas pour contempler le parc de loin. À côté de lui, face à la forêt dévastée par la guerre, sa fille n’était que frissons et sanglots. Il n’oublierait jamais ce moment. Le corps de la forêt, lieu du loisir et du plaisir collectif à être ensemble, à se forger entre-soi autour d’un idéal, socialiste peut-être, de modernisation, qui incluait la découverte et la pratique récréative et sportive de l’espace et du territoire fonctionnait comme une métaphore du corps collectif profondément blessé par la guerre civile. Ce qui semble bien avoir freiné le retour des touristes, c’était l’inquiétude sécuritaire, et la difficulté à croire que la région était sûre ; c’était aussi, au moins un temps, la douleur de contempler dans le paysage le miroir des ravages que la guerre avait infligés à ce “nous”.

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal

Dans les deux dernières années, cependant, j’ai senti durant mes séjours en Algérie, renaître timidement, doucement, le plaisir à être ensemble, à organiser de la vie collective et à la faire connaître. (Il y a bien sûr toujours eu de la vie collective, mais au sortir de la guerre, l’envie et la fierté du collectif étaient plus difficiles à percevoir). Comme si la société sortait enfin de la sortie-de-guerre, de la sidération provoquée par la guerre civile. Et parmi les signes de la fin de la sidération, la multiplication des groupes de randonneurs, qui n’étaient plus désormais composés seulement d’aventuriers-têtes-brûlées, mais aussi de groupes familiaux qui allaient passer un moment agréable durant la weekend, faire du sport, penser à leur bien-être. On s’est passé le numéro de téléphone de l’hôtel de Tikjda, d’abord avec un peu d’incrédulité, puis avec plus de naturel. J’ai vu au café de l’hôtel de rares clients faire la morale à un serveur nonchalant et approximatif : il fallait être exigeant avec le service, les tasses à café devaient être plus propres ; que diantre, il fallait montrer un peu d’enthousiasme si on voulait que les gens reviennent ! Dans cet étrange paternalisme, il y avait un désir perceptible de se sortir du marasme, de l’impossible vie normale, de l’impossible vie commune. Tikjda a été pour moi l’un des baromètres de la vie collective, de la disparition progressive de la crainte, de la renaissance de l’envie d’être ensemble.

Depuis 2012, l’on célèbre quotidiennement le vingtième anniversaire des morts de la guerre civile, et leurs noms s’égrainent. Dimanche dernier, jour où l’on a annoncé l’enlèvement d’Hervé Gourdel, c’était le tour de l’économiste oranais Abderrahmane Fardeheb. Point de commémorations officielles, les lois d’amnistie et de Concorde civile ont rendu difficile l’évocation de la tragédie collective, mais des commémorations informelles, associatives, familiales, individuelles, électroniques qui sont partout, et dénoncent toujours le silence des autorités.

C’est dans cette temporalité là, de lutte pour la commémoration et pour les mots, qu’intervient l’assassinat d’Hervé Gourdel, et ses bourreaux le savent bien. C’est aussi dans ce lieu là, où la projection de soi collectivement est si forte, où le rêve d’une Algérie indépendante a pris pour tant de gens des formes si simples et si concrètes qu’elle a été perpétrée. Le geste et la vidéo, destinée à terroriser, réactivent des souvenirs encore trop proches, un traumatisme qui commencent à peine à être mis en mots ; ils interdisent de nouveau des lieux collectifs que l’on se réappropriait avec une lenteur pénible. L’angoisse n’est pas si loin qu’elle ne puisse se réinstaller, les bourreaux le savent. Depuis hier, le temps est suspendu.

Il va nous falloir beaucoup de mots pour ne pas laisser la sidération nous reprendre. Et des promenades en forêt. Il nous faut des promenades en forêt et des randonnées en montagne.

 

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal
  1. Notamment dans la forêt des Azerou ; le conflit pour la terre du douar de Tighrempt (commune mixte de Maillot) par exemple a duré au moins jusqu’en 1938, plus de dix ans après l’arrêté de 1927 portant création du parc naturel du Djurdjura.
  2. On ne résiste pas à raconter que depuis quatre ans, un tel projet à été rédigé et proposé à plusieurs institutions finançant la recherche. À leur intérêt, et parfois leur enthousiasme sur le fond, s’est opposée une question lancinante: qu’est-ce que ça nous apprendrait de la guerre et la violence? Pourquoi faire?  Qui cela concerne-t-il ? Il faut dire que durant cette période, l’Algérie n’a pas intéressé beaucoup. Nul doute que depuis hier, les mêmes financeront des recherches de court terme, sans terrain désormais trop dangereux,  ni travail de fond, pour parer en urgence à la nécessité de savoir.

« Ida kan ach-cha‘b radjel ». Réflexions sur l’impossible savoir.

Je suis arrivée à Alger à la veille de l’élection, dans une atmosphère tendue. Dans l’avion, la lecture de la presse m’avait fait un long moment douter de mon propre choix de vote. Je ne suis manifestement pas la seule à avoir vacillé.

Dès l’atterrissage, des discussions multiples et assoiffées se sont engagées avec des amis journalistes ou militants. En quelques heures, m’apparaissaient des choses qu’avec la distance, je ne voyais pas clairement ; en particulier, l’impact des campagnes médiatiques d’en-Nahar TV, chaîne privée de télévision émettant en direction de l’Algérie depuis l’étranger, et qui a défendu la candidature du président Bouteflika. Comparée par plusieurs personnes à la Radio Mille Collines, la radio qui avait joué un rôle considérable dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, en-Nahar développe un discours très agressif, sans aucun souci journalistique. Elle brosse les portraits à charge de militants et journalistes, répétés à l’envi, avec une stratégie classique de construction de l’ennemi (tel est un traître, agissant comme la main de l’étranger, sioniste, homosexuel) et appelant au meurtre. Certains avouent à demi-mot qu’ils ont peur. De fait, je trouve une page facebook miroir d’en-Nahar (l’une citant l’autre) dont chaque post est un attaque ad hominem, certains donnant même les adresses des personnes, comme pour mieux inviter à les agresser.1

Durant l’après-midi du 16, un sit-in du mouvement Barakat est réprimé vite et fort devant la Fac centrale. Quelques minutes après, les amis libérés frottent leurs membres endoloris, et parlent avec l’air hagard tant ils sont choqués de la force employée, de la présence dans la foule de voyous provocateurs, de l’apparition de forces de police nouvelles armées pour la première fois de kalachnikov. On voit encore des policiers en nombre, fondant tout à coup sur une personne. C’est rien, s’amuse quelqu’un, c’est juste un rêveur qui croit en la démocratie. Les journalistes étrangers qui ont enfin eu des visas sont présents, et les policiers ne montrent aucun embarras posant presque pour les photos. Il y a beaucoup de monde dans la rue, des badauds, et une atmosphère étrangement festive. Autour d’un thé, ça discute. Comment interprète-t-on cette répression alors que les dernières manifestations avaient été tolérées ? Chacun y va de son hypothèse, on interprète, on conjecture, on imagine. Manifestement, dit l’un, il y a un message à l’attention des étrangers : on siffle la fin de la récré. C’est possible.

Le malaise qui me prend parfois en Algérie est plus fort cette fois. J’écoute les analyses, les explications que me donnent ces amis qui en savent plus que moi, parce que c’est leur métier, ou parce que comme militants ils doivent accumuler des informations. Mais j’ai mes propres obsessions historiennes et traque toujours les sources sur lesquelles s’appuient leurs analyses et leurs récits. On fait souvent allusion à des informateurs dans « les services » (entendez dans le DRS), proches du gouvernement, ou dans l’armée, sans bien sûr pouvoir les identifier. Dans le cas des journalistes, cette réserve est liée à la protection des sources, mais de fait elle ressemble à celle de l’homme (plus souvent que la femme) de la rue qui évoque volontiers une mystérieuse connaissance pour alimenter des conversations de café ou de taxi. D’un point de vue discursif, « L’Ami-du-DRS » ressemble beaucoup à « La-Source-au-DRS ».

Parmi les interlocuteurs les plus intéressants, certains sont capables de reconstituer à partir de quelques faits ce qui se déroule probablement/possiblement à l’intérieur de la boîte noire (du DRS, du pouvoir, de l’armée, de l’état). J’ai souvent pensé que la difficulté à adhérer à ce type de discours m’était personnelle : après tout, j’ai choisi une discipline – l’histoire – qui privilégie la proximité avec les sources, l’analyse de récits et de discours oraux ou écrits. Pour ce faire, il est indispensable de pouvoir « fixer » la source, sous la forme d’une archive vérifiable, d’un enregistrement d’entretien, voir dans les situations les plus volatiles, de notes de terrain permettant une contextualisation – même minimale – des informations afin de les constituer comme source, et de les analyser de façon critique. Peut-être faut-il l’autorité du journaliste ou du politiste pour avoir de l’assurance dans la conjecture, ou pour être capable de lire les signes avec tant d’aplomb ? Ce qui m’assure quant à moi dans mon discours, c’est la source.

Or ici, les informateurs sont trop nombreux, du journaliste (effectivement) bien informé au quidam qui connaît l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Le matériaux est impossible à fixer, et donc à analyser de façon critique. Au mieux pourrait-on se livrer à une pure analyse de rumeurs, ce qui reviendrait à traiter comme des récits imaginaires, fantasmatiques, sans souci du vrai et du faux, la parole du journaliste professionnel comme celle du quidam. L’exercice n’est pas sans intérêt : on considèrerait ainsi le général Tewfiq comme une construction mythique, véhiculant les craintes, et révélant les représentations de l’état et la croyance dans la toute puissance de l’armée, sans considération pour son existence réelle. Mais l’approche a ses limites car elle ne répond pas des questions concrètes, celle de la puissance effective de l’armée, de son emprise sur le chef de l’état, et de la stratégie du général Tewfiq, et là pour le coup, tous les discours ne se valent pas.

Dès avant le vote, j’entendais dire que Ali Benflis « venait en tête ». Y’avait-il une enquête d’opinion pour appuyer ces dires ? Des sources bien informées évoquaient en effet des enquêtes d’opinion régulièrement conduites pour le DRS, tous les quinze jours. L’un de mes interlocuteurs me dit avoir vu les derniers. Je suis bien encline à le croire mais comment alors justifier (à moi-même, et à d’éventuels lecteurs) que je crois cette personne, mais rejette d’autres qui, la main sur le cœur, attestent pourtant du sérieux de leurs propres informations ? Quel principe d’évaluation mettre en œuvre pour trier, en dehors de la relation personnelle, amicale, militante ou professionnelle de confiance existant entre nous ?

Devant les bulletins, électeurs et martyrs, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal
Devant les bulletins, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal

Dans le doute – et peut-être est-ce une déformation professionnelle préjudiciable – je continue à exiger l’identification d’une source afin d’en évaluer moi-même la véracité. En conséquence, pour l’heure, c’est par le terrain que se constitue mon savoir. Hier, jour de vote, cela a consisté à visiter des bureaux de vote dans la région de Boufarik avec des journalistes, pour observer, discuter, rencontrer, sans grande prétention à la généralisation. Voir les urnes, les électeurs, discuter avec eux pour savoir s’ils regardent en-Nahar, lisent les journaux, espèrent en Benflis, ont confiance en Bouteflika, se souviennent du terrorisme, veulent partir, ne veulent pas partir. Voir une participation plus élevée qu’aux législatives de 2012. Voir les hommes avec les larmes aux yeux d’humiliation d’avoir vu le président Bouteflika à peine capable de voter. Voir que la police est présente, qu’à Alger elle a des armes flambant neuves. Qu’elle n’était pas agressive là où nous étions. Entendre les informations d’émeutes dans d’autres régions (être soulagée, cette fois-ci, de ne pas y être). Le savoir ainsi accumulé est minime, mais il est tangible. Il prend parfois la forme d’une phrase, comme celle de cet homme d’une trentaine d’année, observateur pour Benflis du bureau de vote d’une école dans le vieux centre de Boufarik. Nos questions ouvrent des vannes, il s’énerve, parle longuement. Qu’on me mette en prison, s’exclame-t-il, pour ce que je dis, de toute les façons je n’ai pas où vivre. Le changement, lui demande-t-on ? « Ida kan ech-cha‘b radjel ». « Si le peuple est un homme. » C’est un des thèmes qui me frappe que cette agressivité qui parfois se retourne contre le peuple lui-même, signe d’un désarroi plus grand qu’on ne veut laisser paraître.

École centre de vote, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal
École centre de vote, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal

Ces questions de sources ne sont pas limitées au présent : elles s’appliquent à toute l’histoire récente pour lesquelles les archives étatiques ou semi-étatiques (les archives du parti du FLN par exemple) ne sont pas accessibles du fait de la nature d’un état rentier et non-démocratique. Cela rend difficile, sinon impossible, tout approche historique « par le haut », visant – comme le font souvent les historiens à voir « comme un état »2, a avoir une vision surplombante d’un phénomène.

Il reste alors à travailler le terrain, à rencontrer des acteurs, mener et enregistrer des entretiens, labourer le champ en espérant trouver des archives personnelles ou associatives. L’une des méthodologies les plus appropriées dans ce contexte est certainement la micro-histoire, c’est-à-dire le choix d’un objet limité (un lieu, une biographie, un événement) pour en faire une étude fouillée, intensive, avec une forte dimension ethnographique voire anthropologique. (Ce que j’essaie de faire en travaillant actuellement sur les parcours des militants communistes après l’indépendance.) Le lien entre le niveau micro et macro de la société dans l’approche micro-historienne lui confère un potentiel explicatif considérable ; elle permet aussi de mettre à jour des sources conservées par les particuliers, d’établir des faits dans un contexte où parfois les événements les plus élémentaires sont difficiles à dater avec précisions.3

Mais l’une des forces de la micro-histoire en Europe notamment était de s’inscrire contre une histoire préexistante, massive, par le haut, souvent étatique. Le passage au micro était alors une respiration, un changement d’échelle et une contestation. Quid de ce potentiel subversif lorsqu’il n’existe pas une historiographie puissante à contester ? Ne risque-t-on pas de se trouver un avec savoir morcelé, pointilliste, sans cohérence ? Les questions qui découlent de cela sont troublantes. Celle-ci en particulier : en l’absence de démocratie, est-on condamné à une histoire anthropologique, et interdit de d’autres types d’histoire ? Et dans quelle mesure les interrogations poussées à l’extrême, ici en Algérie, sont-elles exportables pour réfléchir sur le journalisme et l’expertise dans d’autres contextes?

On se prend à rêver d’études qui nous aideraient enfin à mieux comprendre non seulement l’État mais toute la société algérienne, d’enquêtes chiffrées permettant de connaître les habitants du pays, leurs modes de vie, leurs aspirations. On rêve de la production d’un savoir qui nous permettrait de dépasser le niveau de l’observation directe, où le taxieur peut être le meilleur informateur de l’état d’esprit. C’est aussi une des caractéristiques de cet État d’avoir laminé les sciences sociales de sorte qu’il demeure, comme l’ensemble de la société, insaisissable.

***

Nous sommes vendredi matin, c’est l’attente. La conférence de presse annonçant les résultats de l’élection aura lieu à 15h30. Au niveau national, on annonce une participation de 51,70%. Au vu des bureaux que j’ai visités hier, le chiffre est élevé, mais pour être honnête, comment savoir ?4

س

El Watan, Alger, 17 avril 2014 ©Malika Rahal
El Watan, Alger, 17 avril 2014 ©Malika Rahal

 

  1. Par souci de source – et non sans hésitation – j’en donne l’adresse: https://www.facebook.com/pages/Barakat-Escroquerie-2014/228658750664831?fref=photo.
  2. James C. Scott, Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, New edition (Yale University Press, 1999).
  3. Jacques Revel, ed., Jeux d’échelles (Paris: Gallimard-Le Seuil, 1996); Carlo Ginzburg, John Tedeschi, and Anne C. Tedeschi, “Microhistory: Two or Three Things that I Know about It,” Critical Inquiry 20, no. 1 (October 1, 1993): 10–35.
  4. Merci à Mustapha Benfodil, défenseur lui aussi acharné de l’enquête de terrain, de m’avoir permis de l’accompagner dans son travail. Merci aussi aux amis qui depuis de longues années m’expliquent leurs façons de travailler et répondent avec patience à mon obsession historienne de la source.