Archives de catégorie : Régulation, violence, incertitude

Forthcoming: Borders, Informality, International Trade and Customs

Edited by Thomas Cantens, Robert Ireland & Gaël Rabaland

Informality is, first and foremost, a concept. There are neither “informal” individuals nor “informal” goods. Informal merely says what they are not (formal), not what they are. This nomenclature applied to the social sciences first appeared in the early 1970s to term the activities which escaped economic and statistical measurement. Its analytical usefulness has been recently questioned. When investigated in the field, informality unveils well rooted and organized rationales, which tends to represent it as a reorganization of forms rather than a simple obscure disorder. As such, informality has been focused on by intellectual streams that are theoretically different: neoliberalism recognizes the informal sector and its fluidity as confirmation of a free market without regulation, while the opposite view is more Keynesian – that the informal economy can be dealt with by more state intervention; Marxist approaches suggest that an informal economy obscures capitalist dominance and exploitation of these activities.

The international trade of goods reminds us of a sobering reality. On the one hand, informality has passed into common usage, particularly among Customs and Tax civil servants in emerging and developing countries, the traders themselves, and “international development experts”. On the other hand, in the past couple of decades, international transport, especially air transport, and the opening of Asian economies influenced many developing and emerging country entrepreneurs to gain access to long-distance international trade. This class of retailers who previously waited at home for the arrival of foreign peddlers or who were small cross-border smugglers have become long-distance and major traders. These importers form and lean on local, regional, linguistic networks, parts of which extended outside their nation of origin to set up as intermediaries in Asia, Americas and Europe. Further, at the individual level, formal and informal activities are increasingly overlapping, which weakens categorizations of actors and pleads for a focus on practices. These practices are generally not bureaucratized or standardized, in contrast with those of multinational companies historically implanted in the developing countries since colonial times. This reality limits de facto the ability of the State to regulate this kind of international trade.

Frontières, informel, commerce international et douanes

Dossier spécial coordonné par Thomas Cantens, Robert Ireland & Gaël Rabaland

Le commerce international des marchandises nous rappelle à une réalité spécifique. D’une part, le concept d’informel est d’ores et déjà passé dans l’usage courant, chez les fonctionnaires des administrations douanières et fiscales des pays dits en développement et émergents, les commerçants et les « experts internationaux ». D’autre part, depuis une vingtaine d’années, les transports internationaux, notamment aériens, et l’ouverture économique des pays asiatiques ont permis à une multitude d’entrepreneurs des pays en développement et émergents d’accéder au commerce international de longue distance. Cette classe de commerçants qui auparavant attendaient chez eux des démarcheurs de pays occidentaux ou qui pratiquaient la petite contrebande transfrontalière sont devenus des «grands commerçants» importateurs. Ils forment et s’appuient sur des réseaux locaux, régionaux, linguistiques dont une partie s’est étendue hors de leur pays d’origine pour faire fonction d’intermédiaire en Asie, Amérique et Europe. Par ailleurs, au niveau individuel, les activités formelles et informelles se chevauchent, ce qui affaiblit la pertinence des taxonomies d’acteurs et plaide pour qu’on s’intéresse plutôt aux pratiques. Celles-ci demeurent peu bureaucratisées ou standardisées, en contraste avec celles des entreprises multinationales historiquement implantées dans les pays en développement depuis l’époque coloniale. Les pratiques de ces commerçants au long cours offrent de facto peu de prise à l’État pour réguler ce type de commerce international.

 

Vient de paraitre: Fashion Mix

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Coordinateur: Anne Monjaret, Ethnologue, directrice de recherche au CNRS, IIAC-équipe LAHIC (CNRS-EHESS)

Vient de paraître: Fashion Mix

Modes, codes vestimentaires, et pratiques culturelles

Dossier spécial de la Reve Hommes et Migrations N°1310  avril-juin 2015   Coordinateur: Anne Monjaret

Ce dossier complète la problématique de l’exposition Fashion Mix, qui s’est tenue au Musée de l’histoire de l’immigration jusqu’à fin juin 2015, et fait un état des dernières recherches sur l’influence des migrations sur les manières de se vêtir, de se coiffer, et de traiter son corps dans l’espace. La revue a souhaité croiser le thème de la mode et celui des migrations en brassant les recherches en cours.   L’ouverture internationale explore les relations que la France entretient à travers le vêtement avec des continents comme l’Afrique et identifie des travaux qui seraient utilement transférables en France.

Les études migratoires ont accordé à la mode un traitement encore limité, que ce soit sous l’angle des analyses du secteur économique ou celui plus anthropologique des études sur les pratiques culturelles. Les recherches sur l’histoire de la mode ont peu abordé également la question de la présence des créateurs étrangers et des influences plus générales des migrants sur les courants (type afro style). La connexion entre ces deux domaines scientifiques est un chantier à mener.

De la fripe à la Sape : migrations congolaises et modes vestimentaires

Par Sylvie Ayimpam, université Aix-Marseille et Léon Tsambu, université de Kinshasa 

Article issu du N°1310,  avril-juin 2015 : Fashion Mix

Né au début du XXe siècle entre Kinshasa et Brazzaville, le mouvement de la Sape ou Société des ambianceurs et des personnes élégantes a peu à peu gagné les territoires des diasporas congolaises à Paris ou à Bruxelles. Entre mode et musique, les sapeurs font de leurs luxueux habits le symbole d’une identité en perpétuelle réinvention. Pour assouvir leur quête de vêtements aux griffes prestigieuses, des filières d’approvisionnement informel se sont mises en place entre l’Afrique et l’Europe.

ECAS 6: Collective Mobilisations in Africa : Contestation, resistance, revolt

ECAS 2015

6e CONFÉRENCE EUROPÉENNE DES ÉTUDES AFRICAINES
Paris, 8-10 July 2015

Collective Mobilisations in Africa : Contestation, resistance, revolt

6th European Conference On African Studies 
 Paris, 8-10 July 2015

Mobilisations collectives en Afrique : contestations, résistances et révoltes

Le tournant historique des « révolutions » arabes dont les répercussions se manifestent largement en Afrique sahélienne, les diverses modalités de dénonciation de la « vie chère » ou les mobilisations autour des enjeux liés à la citoyenneté ou aux différentes formes de renouveau religieux semblent attester d’une profonde recomposition du politique en Afrique. Ces formes contemporaines de la contestation ont mis sur le devant de la scène de nouveaux acteurs au croisement de dynamiques locales et globales. Ces mobilisations récentes nous invitent à penser une histoire longue de la contestation, du ralliement, de la prise de parole et de l’engagement en Afrique, et à renouveler par exemple notre regard sur les jihads, les révoltes d’esclaves, les conversions de masse ou les conflits dynastiques. Mais aussi à interroger d’une manière nouvelle la trajectoire sociale des acteurs et des actrices des expressions contestataires ainsi que les réponses des pouvoirs politiques à celles-ci. Au-delà des phénomènes de crises, il s’agit de s’intéresser plus généralement aux répertoires d’actions collectives, aux modes de transgression et de subversion, aux arènes du militantisme et aux statuts sociaux, générationnels et de genre.

Les associations, les groupes religieux, les syndicats notamment, qui forment cette « société civile » dont il convient encore d’interroger la pertinence comme catégorie d’analyse, représentent des médiateurs, voire des contre-pouvoirs manifestes, mais aux relations parfois ambigües avec les pouvoirs en place. A contrario, on peut interroger la capacité des partis politiques d’opposition à être des lieux d’expression de la parole politique, et de la contestation, au-delà des stratégies de captation du pouvoir et de leur rôle, souvent constaté, de réserves électorales clientélistes. On doit noter par ailleurs le poids croissant des associations des droits de l’homme, des « advocacy groups » et autres entrepreneurs de« causes » qui cherchent à se positionner comme des vigiles des actions de l’État. Une attention particulière devra être portée aux logiques internationales, sinon transnationales, notamment de professionnalisation, dans lesquelles s’inscrivent de plus en plus ces nouveaux modes de l’action collective. Les processus de mobilisation doivent être également appréhendés à travers leurs formes violentes, la multiplication des groupes miliciens, leur mode de socialisation et de politisation et les passages à la contestation armée. De même, les mouvements religieux, nouveaux prophétismes, processus de moralisation, d’évangélisation ou de réislamisation et les multiples ONG confessionnelles, sont autant de pistes d’analyse de la construction d’imaginaires sociaux. Enfin, les mobilisations collectives peuvent relever de processus moins explicitement politiques, comme dans le cadre des « cultures urbaines » ou plus généralement des expressions artistiques et culturelles : rites d’inversion, de rébellion, carnavals, création musicale (hip-hop, mais aussi kuduro, par exemple), littérature, théâtre et performances diverses.

 

Jean Pierre Mpiana a lu pour la revue L’Homme “Economie de la débrouille”

Sylvie Ayimpam, Économie de la débrouille à Kinshasa. Informalité, commerce et réseaux sociaux, Préface de Jean-Marie Wautelet. Paris, Karthala, 2014, 334 p., bibl., ill. (« Hommes et sociétés »)

Lu par Jean Pierre Mpiana

Paru dans la revue L’Homme 2015/2 (n° 214)

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Cet ouvrage présente une pensée complexe, qui se nourrit de plusieurs sources disciplinaires, à la fois de l’économie, de la sociologie, de l’anthropologie, de l’histoire et de la science politique. Je ne chercherai pas ici à suivre cette pensée à partir de ces multiples sources d’inspiration, mais tenterai de l’appréhender essentiellement à partir des référents de la sociologie, discipline qui m’est familière. Pour peu que l’on soit, en effet, sociologiquement attentif, on comprend que les matériaux que présente l’auteure, sur les activités économiques de la débrouille observées dans les marchés de la ville de Kinshasa, lui ont servi de prétexte pour analyser les formes de sociabilité et de régulation sociale dans une société en « multicrise ». Car l’entrée par le champ de l’économie questionne les modes concrets de (ré)invention du lien social et de sa stabilisation, dans un pays en proie à des mutations dues à la défaillance de l’État et à une crise socio-économique profonde.

Sylvie Ayimpam inscrit la débrouille dans un autre schème d’intelligibilité, en déconstruisant le concept d’informalité qui la sous-tend généralement. Elle s’éloigne, en effet, des approches économicistes et de celles mettant en avant le caractère illégal de ces activités. Elle montre que, sans s’inscrire uniquement dans la rationalité mercantiliste individualiste occidentale, ni exclusivement dans celle d’autosubsistance communautariste africaine, l’économie de la débrouille permet à ceux et celles qui l’exercent de réinventer au quotidien leur manière de vivre [23] Véritable phénomène social total, la débrouille couvre « un vaste champ de pratiques […] où les dimensions économiques, sociales, politiques, culturelles sont enchevêtrées » (p. 25). Les petites activités économiques qui la constituent assemblent des logiques sociales diverses (p. 30). Son « métissage culturel en fait l’observatoire à la fois de cette informalité et des transformations sociales en cours » (id.).

Pour rendre compte de ce changement socio-culturel, l’auteure a adopté une posture qui renvoie dos à dos les perspectives prescriptives (que je qualifierai de misérabilistes) et les perspectives axiologiques (que je qualifierai de populistes). Elle appréhende la débrouille telle qu’elle se pratique et telle qu’elle est vécue par ses protagonistes, en montrant qu’elle met en interaction différents acteurs déployant une diversité de logiques, mobilisant une pluralité de normes, tantôt dans une dynamique de coopération, tantôt dans celle de l’affrontement. Le décentrement du regard sur l’économie de la débrouille opéré dans cette étude conduit l’auteure à articuler, dans une même dynamique, l’économique et le social. Elle a, de ce fait, considéré les innombrables liens sociaux qui facilitent la pratique des activités hétérogènes constitutives de cette économie et, inversement, les modes opératoires qui génèrent à leur tour des liens sociaux d’un type singulier. Elle analyse également l’économie de la débrouille par les formes de sociabilité qu’elle engendre et qui la déterminent, et s’appesantit sur les multiples relations sociales que tissent continuellement les petits commerçants et qui fondent leurs activités. Celles-ci mettent en interaction plusieurs acteurs, notamment les fournisseurs, les petits commerçants, les intermédiaires divers, ainsi que les agents de l’État. Ces réseaux relationnels, pour produire un profit (matériel ou symbolique), demandent à chacun de ces acteurs un investissement permanent, personnel et financier, sans lequel cette économie de la débrouille se fragiliserait.

Ces réseaux relationnels ont des piliers essentiels tels que la confiance, la redistribution et la réciprocité. Ils engagent les acteurs dans ce qu’Alain Marie [24]  appelle la logique de la dette, faite des créances et des arriérés, des avances et des restitutions, des prêts et des remboursements, rendant chaque membre du réseau d’échange et de partage à la fois créancier et débiteur. Dans cette perspective, la sécurisation du revenu individuel passe par la création de ces liens d’appartenance à des réseaux et à des collectifs associatifs. En outre, cette sociabilité est traversée par des tensions et des conflits de toutes sortes. Les transgressions des normes, la tricherie, la défection, l’arnaque, les accusations de sorcellerie (etc.) présentes dans le microcosme de l’économie de la débrouille en font une arène où s’affrontent des acteurs aux intérêts également divergents. Elles laissent planer l’incertitude non seulement sur l’activité économique, mais aussi sur l’ensemble des rapports sociaux.

Finalement, lorsqu’on parcourt l’ouvrage, il est aisé de constater la centralité de la question de la régulation sociale, dans la mesure où elle interroge les processus de maintien du lien social dans un contexte de crise profonde. Il s’agit, en d’autres termes, de se demander comment se maintiennent les interactions entre différents acteurs impliqués dans le petit commerce dans une situation d’anomie apparente, où l’État, du fait de sa déliquescence, n’est plus capable d’imposer ses normes ? En réponse, Sylvie Ayimpam part du postulat que toute activité produit ses propres règles et les sanctions y afférentes [25] pour avancer que, de la même façon, chaque activité de l’économie de la débrouille génère ses propres normes, tant en ce qui concerne l’approvisionnement que la commercialisation des produits, voire le partage des bénéfices. En même temps, chacune est influencée par des règles définies en dehors d’elle, et est de ce fait un champ semi-autonome [26]L’économie de la débrouille se caractérise aussi par le sur-pluralisme normatif [27], rendu possible par l’instabilité de l’environnement économique, politique et social, la pluriactivité, la mobilité et le clientélisme généralisé : elle est régie à la fois par les normes officielles, les normes sociales, les normes professionnelles et les normes pratiques qui stabilisent les interactions qu’elle engendre. Toutes ces normes font l’objet de négociations et d’arrangements qui déterminent les modalités de leur application, donnant lieu finalement à ce que l’auteure appelle, à la suite de Reynaud, les « règles effectives ». À ce propos, il convient de souligner la place capitale occupée par les intermédiaires de tous poils et par les agents de l’État dans les négociations des normes que l’auteure a identifiées dans son étude. Ces normes et négociations y afférentes génèrent toute une économie morale fondée sur la confiance et la capacité de mayele, cette forme d’intelligence qui englobe la négociation, l’arnaque, l’escroquerie, la roublardise, le chantage, l’opportunisme, en bref ce que l’on appelle coop dans le jargon kinois.

On retrouve dans cet ouvrage les quatre axes majeurs de l’analyse sociologique du système social, à savoir les rôles, les conduites, les normes, les valeurs, abordés dans la perspective plus féconde de la sociologie contemporaine. À son actif, en effet, l’Économie de la débrouille à Kinshasa relève des sociologies constructivistes qui dominent la discipline depuis plus d’une vingtaine d’années. Ces nouvelles sociologies récusent à la fois les excès de l’individualisme et de l’holisme méthodologiques. Elles ne considèrent pas que l’homme est totalement libre, ni totalement contraint dans ses actions. Elles mettent plutôt l’accent sur l’imbrication des acteurs et des structures dans la constitution du social, ce qui correspond à la dualité du structurel, selon la formule d’Antony Giddens [28]pour qui le social est à la fois contraignant et habilitant.

Cette pensée est très présente dans ce travail, et ce, à deux niveaux. Tout d’abord, Sylvie Ayimpam réussit à concilier l’analyse des aspects individuels et collectifs du petit commerce, et à bien montrer que l’intérêt individuel du commerçant n’exclut pas la coexistence d’autres motivations plus collectives (p. 285). Dans cette même veine, la pratique individuelle du petit commerce et les interactions qui y sont associées ne peuvent être comprises qu’en les intégrant dans leur dimension collective en tant que codes sociaux (p. 24). Ensuite, l’auteure examine les modes de construction de la relation entre les enjeux pour les acteurs et les règles du jeu à respecter dans le processus de régulation observé à Kinshasa. Règles du jeu manipulables et modifiables par ces mêmes acteurs, mais qui s’imposent également à eux (p. 289).

Il demeure néanmoins des questions pendantes. En effet, un ensemble de préoccupations soulevées incite à aller plus loin dans la réflexion. J’en indiquerai trois ici. Du point de vue de l’auteure, le sur-pluralisme normatif constaté dans le champ du petit commerce, les conflits de régulation et les violences qui en résultent contraignent défavorablement le développement des activités commerciales et la sécurisation de l’existence. Raison pour laquelle l’étude débouche sur un appel à la macro-régulation, éminente et souveraine, qui pourrait s’imposer à toutes les formes de régulation secondaires. Et cette fonction, toujours selon l’auteure, ne pourrait être remplie que par l’État dont l’une des prérogatives régaliennes est la régulation au niveau national (p. 312). Cette prise de position appelle deux observations. L’une est relative aux incidences de la macro-régulation sur la nature des activités du petit commerce : ne risque-t-elle pas, en effet, de reconfigurer voire dénaturer l’économie de la débrouille qui, par définition, se montre rétive à toutes les formes de régulation formelle, institutionnelle, comme cela a été d’ailleurs largement souligné dans l’ensemble de ce travail ? L’autre observation concerne la matérialité de cette macro-régulation dans un contexte où l’État, lui-même, se nourrit de cet informel ou de ce sur-pluralisme normatif (je dirai de cette anomie). Comme je l’ai écrit ailleurs [29], la prolifération normative participe de la stratégie de reproduction de l’État central qui, par cette permissivité, se libère des pressions d’une population qu’il a totalement abandonnée [30]

La deuxième préoccupation que soulève cette étude est elle aussi d’ordre politique. Il s’agit du lien entre l’économie de la débrouille, avec les règles pratiques qui la sous-tendent, et le piétinement du processus de construction d’un État moderne démocratique. Ce type d’État postule la participation ou la mobilisation citoyenne, ainsi que l’éthique des services publics et de la redevabilité des dirigeants. Il me semble que l’émergence, l’enracinement et l’extension (expansion) de l’économie de la débrouille retardent sinon obstruent ce processus. En effet, la culture de survie qu’elle a développée dans la masse étouffe ses capacités revendicatives et dispense les dirigeants, à tous les niveaux, de procurer des services publics de qualité à la population.

Enfin, la troisième préoccupation est d’ordre analytique, je dirai, épistémologique. Avec cette étude, il est apparu que l’informalité, loin d’être seulement inscrite dans l’économique, est un phénomène social total au sens maussien du terme. Elle aurait, en reprenant cette fois Pierre Bourdieu, généré un habitus qui enserre le quotidien non seulement des pratiquants, mais de l’ensemble de l’univers social kinois. Si nous faisons l’hypothèse de l’existence de hors-champs, c’est-à-dire d’espaces sociaux régis par d’autres logiques, d’autres rationalités et d’autres règles, ne pouvons-nous pas relativiser la puissance heuristique de l’informalité appréhendée comme code social ?

Jean-Pierre Mpiana Tshitenge

[23] Cette imagination au secours de la conjoncture, constatait….

[24] Cf. Alain Marie, ed., L’Afrique des individus. Itinéraires…

[25] Cf. Jean-Daniel Reynaud, « Les régulations dans les…

[26] Cf. Sally Falk Moore, « Law and Social Change : The….

[27] Cf. Jean-Pierre Olivier de Sardan, À la recherche des…

[29] Cf. Jean-Pierre Mpiana Tshitenge, « Entre faillite…,

[30] Ainsi, pour l’exprimer comme Giorgio Blundo : « au….

[28] Anthony Giddens, La Constitution de la société. Éléments…

De déchets en objets : bricoler avec le débordement.

La démesure.
2° Congrès international d’anthropologie de l’association AFEA

Toulouse, 29 juin 2015 au 2 juillet 2015 visuel-congresafea_1416302367268-jpg

 

 

Atelier thématique congrès de l’AFEA :De déchets en objets : bricoler avec le débordement

Organisateurs: Elisabeth Anstett, Nathalie Ortar, Aurélie Dehling, Baptiste Monsaingeon

Que ce soit au sein des sociétés industrialisées marquées par une pléthore de biens et par le gaspillage, comme au sein des sociétés marquées par la pauvreté et la pénurie de ressources, on observe de nombreuses pratiques de récupération, de tri, de recyclage et de transformation des déchets. Or, ces usages particuliers de la culture matérielle, qui donnent une deuxième vie à des matériaux devenus inutiles ou inutilisables, suppose des changements de pratiques, la création (ou la réappropriation) de savoir faire singuliers, mais aussi des emprunts, des métissages si ce ne sont de véritables renversements symboliques, au sein des systèmes de valeurs des sociétés concernées. La question détritique s’impose à cet égard comme un champ fertile de la réflexion anthropologique.

 

Dans la continuité des travaux engagés au sein du GDR « Deuxième Vie des Objets », cet atelier s’intéressera à ce que certains usages seconds d’artéfacts disqualifiés peuvent révéler des transformations les plus contemporaines de nos sociétés. En effet, l’omniprésence parfois envahissante des déchets révèle désormais toute son ambivalence parce qu’elle constitue à la fois un marqueur de crise (notamment, celle de l’économie matérielle des sociétés capitalistes), et l’indice d’une abondance qui stimule la création et oblige à l’innovation. La confrontation quotidienne à ces restes constitue ainsi, peut-être, une expérience anthropologique universelle : celle de la rencontre avec l’excès et la démesure.

Dominique Gentil a lu pour la Revue Tiers Monde “Economie de la débrouille”

 

Sylvie Ayimpam, Économie de la débrouille à Kinshasa. Informalité, commerce et réseaux sociaux, Paris, Éditions Karthala, 2014, 334 pages, ISBN : 978-2- 8111-0950-9, 28 euros

Paru dans Revue Tiers Monde 2015/1 (n° 221)

Lire aussi sur Cairn  revue Tiers Monde

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Ce livre est une analyse approfondie et compréhensive de ce que l’on appelle encore « l’économie informelle » (alors que celle-ci est très organisée). L’auteur veut en rendre compte, sans la dénigrer ni l’idéaliser dans le contexte de Kinshasa qu’elle connaît bien, puisqu’elle en est originaire et que sa mère y était commerçante. Il en résulte une forte proximité avec son sujet de recherche, avec ses avantages et ses inconvénients, ce dont elle discute ouvertement (pp. 47-61).

Les enquêtes qu’elle a réalisées sur les circuits commerciaux en 2004-2005 ont été le fondement de sa thèse soutenue à Louvain. Mais, prévient-elle, ce livre est très différent de sa thèse, car il est aussi le fruit de recherches effectuées grâce à une participation postdoctorale à des équipes de recherche (Université de Provence et Cemaf), afin de réaliser d’autres enquêtes qui ont permis d’aboutir à une vision comparative et un approfondissement théorique. À partir d’une question simple – « comment, dans un contexte de crise économique et sociale durable, les citadins réinventent les moyens de leur survie à Kinshasa ? » –, l’auteure mène une ethnographie sur les réseaux commerciaux dans une ville et un pays qui subissent à la fois de fortes perturbations économiques et une déliquescence de l’État post-colonial, mais en les articulant à des questions théoriques sur la définition, la place et les évolutions du secteur informel, les réseaux sociaux et les modes de régulation par le bas.

Tout au long de son ouvrage, Sylvie Ayimpan a le souci de combiner enquêtes empiriques et réflexions théoriques mais aussi de mener une approche multidisciplinaire, historique, économique, sociale et politique.

Dès l’avant-propos, le ton est donné : on passe d’une chanson populaire : « Débrouillez-vous pour vivre », bien connue au Congo et en Afrique, à une citation de Braudel montrant que « l’existence de petites activités économiques indépendantes et précaires » n’est pas une spécificité des villes du Sud mais que ce phénomène « a accompagné depuis des siècles le processus d’urbanisation et l’essor du capitalisme, partout où il y a eu une croissance urbaine non accompagnée d’un véritable essor économique ». Après une introduction très riche (pp. 19-51), où l’auteur revient sur les définitions et concepts qui structurent son sujet (économie de la débrouille, économie informelle, régulation sociale) et les contextualise (l’État dans la mondialisation, le commerce et les réseaux sociaux à Kinshasa) tout en exposant sa méthodologie (lieux d’enquête, les commerçants et les habitants, l’implication des chercheurs), Sylvie Ayimpam remet Kinshasa dans son contexte : « l’histoire, les structures et les dynamiques urbaines » et justifie le choix de ses lieux d’enquête (le marché central et un marché relativement périphérique). La deuxième partie est consacrée à l’organisation des divers circuits de commercialisation, au clientélisme marchand, la vente à crédit et aux trajectoires des individus dans l’économie du quotidien.

La troisième partie, plus théorique, s’intéresse aux rapports entre « sociabilité et régulation », en insistant sur les tensions et les conflits, et en critiquant les visions binaires et idéalisées de l’informel.

La bibliographie est abondante (18 pages), même si on peut chicaner sur certains oublis, comme J. Charmes (sur l’informel), J.-L. Chaléard (sur les réseaux commerciaux), E. Le Roy (sur le pluralisme juridique), ou A. Touré (les petits métiers d’Abidjan).

La description des réseaux commerciaux, très divers (les produits vivriers, les produits congelés, les tissus, les fripes, les articles ménagers, les bijoux, etc.) est très minutieuse et très vivante. La mondialisation est bien illustrée par le commerce des tissus (du monopole du wax hollandais à l’apparition du « super soso » venu de Thaïlande et d’Indonésie, p. 157) ainsi que la montée des commerçants libanais, ouest-africains (sénégalais et maliens), chinois, indiens et pakistanais[1] Les modalités concrètes de contrebande et de corruption, notamment entre Brazzaville et Kinshasa, prennent des formes diverses, avec l’utilisation des voitures de handicapés ou de jeunes « romains », qui se jettent à l’eau avant d’arriver au port pour éviter les contrôles et rejoignent leurs commanditaires à la sortie d’un grand collecteur d’égouts et d’eau de pluie. Ceux qui sont intéressés par les diverses modalités de crédit « informel » ou de « tontines » retrouveront (pp. 228-242) des formes déjà connues ou voisines (les tontines à carte semblent ressembler aux banquiers ambulants rencontrés en Afrique de l’Ouest), mais la description des tontines muziki (une tontine récréative avec musique) et des likelemba, montre toute l’inventivité populaire et assure un « dispositif de protection solidaire contre les risques de l’existence dans un contexte de recul généralisé des solidarités familiales ». Et plus loin : « L’ordre oblatif et l’ordre marchand forment un ensemble cohérent dont l’articulation permet aux commerçants de reproduire les conditions sociales de leur activité. » (p. 247)

Mais l’auteure n’idéalise pas la situation. Elle analyse les tensions et les conflits, la duperie, la trahison et la violence, la montée des suspicions en sorcellerie, aussi bien chez les grands commerçants que chez les petits vendeurs de tomates ou de beignets. Elle décrit aussi les moyens de diminuer l’incertitude et l’insécurité et de régler les conflits.

Le huitième et dernier chapitre permet de mettre « l’informel en question ». L’informel n’est pas un « acte anti-institutionnel » (Jewsiewicki, 2002) mais un ensemble de pratiques pragmatiques, « de solutions informelles et originales » pour faire face aux défaillances de l’État postcolonial qui « n’a pas été en mesure de créer de véritables institutions de sécurité et de protection sociale indépendantes des structures communautaires et religieuses ou des associations privées ». À la suite des plans d’ajustement structurel et du départ des entreprises privées, la « désalarisation » de la capitale, aggravée par la Zaïrisation de 1973 et les pillages urbains, a créé une crise économique avec une « informalité » qui s’est installée au cœur de l’appareil administratif de l’État postcolonial qui fonctionne sur un mode néopatrimonial de redistribution clientéliste (p. 280). Cette défaillance du service public de l’État n’a fait que renforcer l’informel, le communautarisme religieux et le clientélisme, au détriment de la citoyenneté. L’informel « assure une réinvention de l’ordre social urbain » mais « cet ordre n’a rien à voir avec un ordre politique weberien, avec sa bureaucratie disciplinée, ses parlementaires élus démocratiquement, ses agents fiscaux ou encore son système judiciaire neutre » (Theodore Trefon). Ainsi, « Parmi les tentatives d’adaptation de la société civile kinoise aux contraintes politiques et économiques de la crise et l’invention des formes de solidarité sociale et de sécurisation économique, il y a la généralisation du petit commerce informel ». À travers cet ouvrage, l’auteur montre les formes de régulation par le bas, à la fois horizontales (les associations) et verticales (les grands du commerce font respecter les règles). Les agents de l’État participent d’ailleurs à cette régulation, à titre personnel. Mais cette régulation atteint aussi ses limites, avec « ses conflits, ses petites arnaques et autres tricheries ». Il reste nécessaire d’établir des normes légales éminentes et communes, respectant le pluralisme juridique. Mais ceci passe par la réhabilitation de l’État qui est à la fois incontournable, présent et absent et joue actuellement très mal son rôle de médiation entre le « haut » et le « bas » de la société (Jean-Marie Wautelet, « L’État entre économie populaire et reproduction inégalitaire », in Monde en développement, n° 143, pp. 11-26). Vœux pieux ou hypothèses réalistes ?

Dominique Gentil

Cemotev/Gemdev

[1] Le commerce des produits asiatiques, souvent de contrefaçon ou de contrebande, a tué l’essentiel des activités artisanales 

 

Insidious oppositions and conspicuous subversions: the informality of politics

ECAS 2015

6e CONFÉRENCE EUROPÉENNE DES ÉTUDES AFRICAINES
Paris, 8-10 July 2015

 

Collective Mobilisations in Africa : Contestation, resistance, revolt

6th European Conference On African Studies 
 Paris, 8-10 July 2015

Panel 218. Insidious oppositions and conspicuous subversions: the informality of politics

Convenors: Sylvie Ayimpam, Jacky Bouju

Public oppositions may rely on politically unclear processes. In this panel, we want to delve into these modes of opposition and political subversion, which are often insidious or covert, informal and conspicuous. Although some of these atypical modes of political subversion have already been explored, (Bouju & Ouattara 2002, Hilgers & Mazzochetti 2006) they remain quite unknown. Particularly noticeable in towns, these events rally a majority of citizens who do not know their rights, who ignore the law and consider the city public space as a personal resource. Thus, “the resilience of refuse and litter” expresses a kind of informal but real political opposition as it constantly infringes official norms. But, there are others: the anti-establishment behaviours during funeral rites, the confrontation though interposed marabouts or magical practices in political rivalry, or the lynching of sorcerers and thieves by mob justice. Forgotten by political powers, many citizens protest in many ways by subverting official norms and opposing the recurrence of their deeds to the political law that they refuse to recognize.

Oppositions insidieuses et subversions visibles : L’informalité du politique

Les oppositions collectives peuvent relever de processus non explicitement politiques. Ce panel propose de réfléchir aux formes d’opposition et de contestation politiques et sociales peu manifestes, plus insidieuses, informelles mais visibles. Certaines de ces formes d’opposition atypiques ont déjà été explorées (Bouju & Ouattara 2002, Hilgers & Mazzochetti 2006), mais demeurent peu analysées. Observables surtout dans les villes, ces oppositions collectives mobilisent de manière dispersée une majorité de citadins qui connaissent peu leurs droits, ignorent la loi et considèrent l’espace public comme un espace appropriable. La « résistance des ordures », par exemple, exprime une forme d’opposition politique, informelle, mais bien réelle, qui transgresse les normes des pouvoirs publics. Il en existe d’autres: les comportements contestataires dans les espaces funéraires, l’affrontement par marabouts ou pasteurs interposés dans les rivalités politiques, ou encore la mise à mort des sorciers et des voleurs par la justice populaire, etc. Oubliés des pouvoirs publics, nombre de citadins s’opposent de multiples manières en pratiquant la subversion des normes, en opposant la récurrence de leurs actes aux représentations de l’ordre public qu’ils refusent de reconnaître.

Women’s modes of political articulation in a Guinean city

Carole Ammann

When asked about their relation to politics, women in Kankan, Guinea’s second largest city, usually do not want to be related to what – in their eyes – is a dirty male business. Nevertheless, through their daily actions women constantly engage in political subversion: Local ‘Big Women’ merge into an association of female leaders when political instability threatens to turn into mass violence; market women pay a friendly tax collector after the municipality has cut his salary; elderly women wipe Kankan’s main roads as the local authorities do not fulfil their obligations. Furthermore, women take an active part in spreading rumours about government’s mismanagement and misappropriation. Moreover, they constantly complain about the costs of living in general and the high food prices in particular and they accuse the Guinean government of not providing basic services.

All in all, women in Kankan are talking and doing politics although they often deny so in interviews. Hence, this paper proposes to especially focus on women’s everyday discourses and social practices so as to finally reveal their modes of political opposition. As the examples will show, this political subversion can take place in a more intimate or a more open setting and the political claims can be directly or more indirectly framed. A closer look at this twofold continuum not only helps to understand women’s political articulations but also to overcome the public-private divide with regards to political activity.

Controverses et Mobilisation contre l’impôt forfaitaire sur le micro-commerce à Kinshasa

Sylvie Ayimpam

En Juillet 2013, l’annonce de la mise en place d’un impôt forfaitaire sur les revenus des micro-activités économiques au Congo-Kinshasa a soulevé une controverse politique, et entrainé un important mouvement de grèves des petits commerçants travaillant dans les marchés et les rues de la ville Kinshasa. Il a surtout propulsé sur le devant de la scène des organisations syndicales de commerçants, peu connues du grand public jusque là. Elles ont mené avec force sur le plan politique et sur le plan médiatique, le mouvement de contestation contre cet impôt vécu par les petits commerçants comme injuste et inapproprié. L’analyse du mouvement de contestation contre cet impôt forfaitaire, au-delà des controverses soulevées, de l’opposition entre le gouvernement central et le gouvernement local dans la gestion du dossier, nous donnera l’occasion de revenir dans une perspective diachronique sur les formes de regroupement et de défense des intérêt des petits commerçants.

Il s’agira également d’examiner les tensions et conflits qui naissent de l’expansion continue du micro-commerce, et comment ils trouvent un écho dans les luttes entre le pouvoir central et le pouvoir provincial-urbain

Contester par les déchets : dépotoirs et bennes à ordures comme objets de mobilisation à Garoua (Cameroun)

Emilie Guitard

A Garoua, ville moyenne du nord du Cameroun, les déchets et leur gestion jouent de longue date un rôle majeur dans les relations de pouvoir. Leurs modes d’évacuation et le choix de leurs sites de dépôt dans l’espace public constituent autant de moyens d’exprimer une forme d’autorité sur un espace donné et d’intervenir dans la subjectivation des individus,. La gestion des déchets a pu ainsi, comme dans d’autres contextes urbains africains (Lesbet 1992, Bouju et Ouattara 2002) servir aux citadins d’instrument de contestation face aux pouvoirs publics. Celle-ci s’est faite néanmoins selon des logiques instaurant le détenteur de l’autorité sur un espace donné comme un « maître du désordre » (Hell 2002), se devant de contenir les ordures et leurs méfaits, et jouissant en retour du privilège de les instrumentaliser pour mettre en scène et asseoir son pouvoir.

C’est selon ce prisme que nous analyserons les multiples dénonciations par les citadins, à partir du début des années 2000, de la « poubellisation » de leur ville comme le signe de l’échec des autorités en place, mais aussi la compétition qui s’instaura, avec l’envoi d’une société de collecte privée par l’Etat en 2008, entre les différents pouvoirs municipaux, les notabilités locales et les citadins pour l’obtention de bennes à ordures.

Entre municipalités sourdes et citadins muets à Bobo-Dioulasso

Jacky Bouju

Cette contribution sera centrée sur une analyse de l’échange politique entre les citoyens-électeurs et les citoyens-élus à partir du problème posé par l’évacuation des déchets domestiques à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso. La résistance des citadins au pouvoir municipal prend des formes d’incivilités diverses. On proposera donc une interprétation politique de la saleté de la ville de Bobo-Dioulasso. La question de l’évacuation de la saleté et des eaux usées illustre de manière exemplaire les termes de l’échange politique entre les services de nettoyage et d’assainissement urbain (censés offrir un service public urbain communal) et les citadins (censés marquer leur sens civique dans la disposition de leurs ordures et de leurs eaux usées. Comme dans nombre de situations urbaines comparables, cette relation s’avère très conflictuelle et marquée par le manquement systématique aux attentes de l’autre partie.

Appartenances sociales et interférences politiques en Afrique de l’Ouest

Danièle Kintz

Beaucoup de partis politiques en Afrique de l’Ouest annoncent des programmes qui se ressemblent et se différencient surtout par les personnalités de leurs leaders, les activités et les appartenances sociales de ceux-ci. Ce phénomène, universel sans doute, a une résonance particulière dans les pays où la tradition démocratique, dans sa forme contemporaine, est relativement récente. Le savon “Adema” en pays dogon illustre, entre autres, ce phénomène, représentatif des “casquettes” multiples des leaders qui, pour les électeurs, se superposent.

 

Camille Dugrand a lu pour Politique Africaine “Economie de la débrouille”

COMPTES-RENDUS, LECTURES
SYLVIE AYIMPAM, 2014, ÉCONOMIE DE LA DÉBROUILLE À KINSHASA. INFORMALITÉ, COMMERCE ET RÉSEAUX SOCIAUX

LU PAR CAMILLE DUGRANDCOUV 16x24 economie-5_19_Juin4

 

Compte-rendu paru dans « La revue des livres », Politique africaine 2015/1 (N° 137)

A lire aussi dans le Carnet de la revue Politique Africaine

 

Plongeant dans les méandres des marchés et des circuits commerciaux du Kinshasa d’hier et d’aujourd’hui, l’ouvrage de Sylvie Ayimpam enrichit considérablement les approches de l’économie urbaine et marchande dans la mégapole congolaise.

Anecdotes, scènes de marchés, récits livrés par les commerçants, etc., la longue immersion de l’auteure auprès de ceux qui animent le « petit commerce » vient nourrir des analyses approfondies du quotidien des citadins mobilisés dans des formes d’auto-emploi, au cœur d’activités dites « informelles » devenues dominantes à Kinshasa. Au long de ses pérégrinations, notamment au cœur de deux marchés de la ville – l’immense Grand marché, et celui de Mikondo – Sylvie Ayimpam saisit les contours complexes du champ du commerce de détail. Elle s’intéresse aux expériences des détaillants, mais aussi au fonctionnement de réseaux d’approvisionnement multiples et mondialisés, portés par une pléiade d’acteurs fournissant la ville en produits d’alimentation et en biens de consommation. Tous les maillons de la chaine commerciale sont analysés : détaillants, micro-détaillants, grossistes, semi-grossistes, réseaux d’approvisionnement régionaux et internationaux – de l’Asie du Sud-Est à la Belgique, en passant par les Pays-Bas et Dubaï –, rôle des multiples intermédiaires qui permettent d’acheminer les produits vers la capitale congolaise. Générateur de nouveaux métiers – tels les « par-colis », commerçants itinérants collectant leurs produits en milieu rural pour les revendre en ville, les bana kwata, intermédiaires entre grossistes et détaillants dans le cadre de la commercialisation de fripes, et autres « mamas-bonheur », spécialisées dans l’achat de grandes quantités de marchandises qu’elles revendent à crédit aux détaillants –, le « petit commerce » a aussi favorisé l’émergence de nouvelles figures de la réussite économique qui doivent notamment leur succès à leur art de la ruse dans le cadre d’activités situées à la croisée des chemins de la légalité et de l’illégalité. Il en va ainsi des « mamas-manœuvres » qui sont par-venues à s’imposer comme des intermédiaires incontournables entre colporteurs de produits par voie fluviale et revendeuses locales. Grâce à leur ingéniosité et leur réseau personnel d’interconnaissance, ces courtières se sont spécialisées dans le contournement des extorsions et des taxes fallacieuses sur les marchandises, imposées par les nombreux fonctionnaires d’État œuvrant autour des ports fluviaux.

Sylvie Ayimpam analyse « par le bas » les processus d’adaptation citadine à la « multicrise » congolaise. En ayant, par exemple, développé des formes de vente au micro-détail accessibles au plus grand nombre au cœur de tous les quartiers de la gigantesque mégapole, les détaillants permettent aux Kinois de continuer de vivre. L’auteure décrit encore l’ambivalence des liens sociaux qui se nouent au sein des milieux commerçants, où relations et échanges s’établissent sur des rapports d’endettement et de confiance. Sa plongée dans les marchés kinois campe une fine illustration de l’émergence de formes de sociabilité qui offrent aux commerçants une sécurisation face à la précarité, l’incertitude quotidienne et la fragilisation des cellules familiales éprouvées par la crise. Groupes de prière, « sociabilité cérémonielle » et tontines apparaissent alors comme des espaces de gestion des problèmes individuels par l’intermédiaire de la solidarité, de la convivialité, d’un cycle de la dette autour duquel se fondent des relations de confiance, d’entraide et d’assurance mutuelle.

L’auteure ne sombre jamais dans des approches simplistes. Elle décrit, au contraire, des relations sociales oscillant entre solidarité et rivalité, coopération et arnaque, soutien et violence, comme dans le cas, par exemple, des accusations de sorcellerie liées à des conflits interpersonnels parfois violents.

On peut toutefois regretter que la vie des marchés apparaisse parfois analysée en vase clos. En effet, l’ouvrage aurait pu fournir davantage d’informations quant aux relations quotidiennes se nouant entre commerçants et consommateurs ou sur la violence exercée au cœur des marchés par d’autres acteurs que les commerçants eux-mêmes, sur les vols, rackets, voire émeutes dont ces espaces – et singulièrement le Grand marché – sont le théâtre. Il en est de même pour ce qui est de la violence étatique. Si la violence policière est succinctement évoquée, celle de l’État et des autorités provinciales est quasiment absente. Qu’en est-il, par exemple, de ces épisodes lors desquels les autorités se proposent d’« assainir » la ville en incendiant ou en détruisant les activités des « petits » marchands « informels » ? Un intérêt plus soutenu pour ces questions aurait sans doute pu enrichir les analyses relatives à la violence ou aux comportements opportunistes attribués dans l’ouvrage à une « perte des repères moraux » (p. 249) dans une situation de pauvreté et de concurrence sur le marché de la débrouille. De tels comportements ne sont-ils pas également liés à la longue histoire d’un État établi sur des valeurs analogues et sur une violence faisant office de ressource politique, d’instrument pour gouverner et réguler les comportements des masses ?

L’ouvrage de Sylvie Ayimpam se clôt sur d’importantes réflexions à propos des « normes » et d’une informalité qui pose question. L’auteure démontre que, loin du désordre apparent, les citadins forgent de nouveaux principes et normes pratiques, de nouvelles modalités de sanctions et d’obligations contraignantes réduisant l’incertitude et consolidant une solidarité nécessaire pour continuer de vivre. Entre détresse et alternatives, violence et innovation sociale, la société kinoise plurielle et composite produit des reconfigurations normatives, de « nouvelles formes de gouvernance susceptibles de pallier la situation sinistrée léguée par l’État postcolonial » (p. 312). Revers de la médaille, selon l’auteure : la multiplicité de régulations concurrentes en ville tend à engendrer des conflits et une violence considérée comme « une des grandes limites de l’économie de la débrouille » (p. 313).

Vient de paraitre: Real Governance and Practical Norms in Sub-Saharan Africa

Just published

REAL GOVERNANCE AND PRACTICAL NORMS IN SUB-SAHARAN AFRICA

THE GAME OF THE RULES

EDITED BY TOM DE HERDT, JEAN-PIERRE OLIVIER DE SARDAN [1]

Routledge – 2015 – 268 pages

SERIES: Routledge Studies in African Politics and International
Relations

Although international development discourse considers the state as a
crucial development actor, there remains a significant discrepancy
between the official norms of the state and public services and the
actual practices of political elites and civil servants.

This text interrogates the variety of ways in which state policies and
legal norms have been translated into the set of practical norms which
make up real governance in sub-Saharan Africa. It argues that the
concept of practical norms is an appropriate tool for an ethnographic
investigation of public bureaucracies, interactions between civil
servants and users, and the daily functioning of the state in Africa. It
demonstrates that practical norms are usually different from official
norms, complementing, bypassing and even contradicting them. In
addition, it explores the positive and negative effects of different
aspects of this ‘real governance’.

This text will be of key interest to academics, students and researchers
in the fields of development, political science, anthropology and
development studies, African studies, international comparative studies,
implementation studies, and public policy.

1 Introduction: the game of the rules _Tom De Herdt & Jean-Pierre
Olivier de Sardan_

PART I A NEW CONCEPT?

2 Informal regulations of public bureaucracies in Africa and beyond:
practical norms as an exploratory concept _Jean-Pierre Olivier de
Sardan_

3 Traditionalist Africanist culturalism: Analysis of a scientific
ideology and a plea for an empirically grounded concept of culture
_Jean-Pierre Olivier de Sardan_

4 Hybrid orders and practical norms: a Weberian view _Tom De Herdt_

PART II REAL GOVERNANCE IN PRACTICE

5Juggling with the norms. Everyday practice in an emergency service in
Niger _Eric Hahonou_

6 The King is not a kinsman; Multiple accountabilities in the
postcolonial State in Africa _Giorgio Blundo_

7 Ethnography of everyday ethics in a South African Medical Ward
_Frédéric Le Marcis and Julien Grard_

8 Local prison governance with global human rights – the merging of
professional and practical norms in Ugandan prisons _Tomas Max Martin_

9 The evolution of practical norms through bricolage: ‘good’ local water
governance in Zimbabwe _Frances Cleaver_

10 Evident but elusive: practical norms in the gold sector in
South-Kivu, Democratic Republic of Congo _Sara Geenen_

11 Beyond Corruption. The everyday life of a court of the peace in the
Democratic Republic of Congo _Benjamin Rubbers and Emilie Gallez_

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Les violences ordinaires dans l’Afrique contemporaine


Les Violences ordinaires dans l’Afrique contemporaine:

la vie quotidienne, la sphère étatique, le monde humanitaire

 
Leiden Universiteit, 1-5 juillet 2015

Lipsius Bulding, Cleveringaplaats 1, Leiden

Projet “Connecting in Times of Duress”

Master’class, Universiteit Leiden, 1-5 juillet 2015

Thème :
Les violences ordinaires dans l’Afrique contemporaine: la vie quotidienne, la sphère étatique, le monde humanitaire

Nous consacrerons cette Master Class aux violences ordinaires dans l’Afrique d’aujourd’hui. L’étude des violences ordinaires — définies par Alain Marie et Pierre Janin (2003) comme celles qui prennent place dans le quotidien des rapports sociaux et qui sont banalisées par la société — suppose de porter l’attention sur des formes de violences qui seraient « admises » par la société et plus ou moins « tolérées » par  les personnes concernées. Ces violences tireraient leur légitimité du fait qu’elles se rattacheraient à des « traditions » ou à des formes de régulation sociale « anciennes ». Le principe totalitaire qui gouverne beaucoup de sociétés africaines, se décline en violences permanentes faites à l’individu. Les contextes contemporains en Afrique donnent à percevoir dans la longue durée une violence ordinairement silencieuse des relations sociales, parfois les plus ordinaires, entre citoyens ordinaires dans la vie quotidienne, entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, entre ceux qui aident et ceux qui sont aidés. Nous allons ainsi les aborder en trois principaux points :
1.     Les violences au quotidien : violences dans diverses relations sociales au quotidien

2.     Les violences dans le domaine étatique, entre gouvernants et gouvernés : coercitions étatiques, contestations politiques, oppositions informelles

3.     Les violences dans le champ de l’humanitaire : violences des normes, réactions violentes des populations

En effet, ces violences ordinaires on peut les retrouver autant dans l’espace domestique que dans les rapports de voisinage, dans les rapports professionnels que dans les rapports d’affinité, etc. Dans l’espace domestique et familiale, en milieu urbain ou en milieu rural, elle se manifeste souvent dans les relations entre les aînés et les cadets, entre les hommes et les femmes. En dehors de l’espace domestique, elles prennent souvent la forme d’affrontements ordinaires, de violences ordinaires des gens ordinaires : entre agriculteurs et pasteurs, élèves et enseignants, parents d’élèves et enseignants, etc. Une telle violence peut avoir son enracinement dans la longue durée historique. Elle peut produire des antagonismes et se banaliser au point que certaines de ses manifestations soient perçues par beaucoup, comme relevant du fonctionnement ordinaire de la société.
En ce qui concerne la sphère étatique et les relations entre gouvernants et gouvernés, on observe que la violence tend à devenir réciproque et à s’extérioriser, lorsque les individus réagissent par la violence à la violence réelle ou supposée de l’Etat. Cette forme d’autoritarisme étatique qui régule les relations entre l’Etat et les citoyens dans les sociétés africaines et l’exercice d’une violence coercitive – qui ne requiert pas l’adhésion explicite des dominés, mais au besoin les contraint par l’usage de la force brute– peuvent permettre de comprendre que les sociétés africaines soient des sociétés violentes, animées souvent par des rapports de force sous-jacents aux hiérarchies instituées. Ces hiérarchies dans les sociétés de type communautaire utilisent autant la force brute que les pouvoirs occultes fidèlement traduits par l’idiome de la sorcellerie. On observe ces dernières années que l’autoritarisme étatique soulève de plus en plus des mouvement d’oppositions et de contestations violents, comme cela a été le cas récememnt au Tchad, au Burkina Faso, ou encore actuellement au Burundi. Cependant les oppositions collectives en Afrique relèvent parfois de processus non explicitement politiques, et prennent des formes d’opposition et de contestation politique et sociale peu manifestes, plus insidieuses, informelles mais visibles. Oubliés des pouvoirs publics, nombre de citoyens s’opposent de multiples manières en pratiquant la subversion des normes, en opposant la récurrence de leurs actes aux représentations de l’ordre public qu’ils refusent de reconnaître.
Quant au champ de l’humanitaire, il devient l’un des lieux où s’articulent de plus en plus en Afrique la violence spectaculaire (celle des guerres, rébellions, conflits ethniques ou politiques, avec leurs conséquences multiples) et les violences ordinaires (celles qui prennent place dans le quotidien des relations sociales). Plusieurs événements ces dernières années ont jeté une lumière crue sur les conceptions négatives que les populations locales, bénéficiaires de l’aide, se faisaient du personnel humanitaire et des interventions humanitaires en général. Le personnel humanitaire se fait de plus en plus agressé dans les camps des réfugiés ou des personnes déplacées ou encore dans les zones de conflit, et cela pour diverses raisons ; il y a le fait que les populations locales ressentent comme violentes les normes qui sous-tendent l’intervention humanitaire et auxquelles elles doivent se conformer pour en bénéficier ; il y a également le fait que se développent de plus en plus des représentations sociales selon lesquelles les organisations humanitaires entretiendraient l’insécurité afin de se reproduire par le renouvellement de leurs financements. Dans ce domaine, il serait intéressant de passer de l’analyse que l’on fait en général de la vulnérabilité des personnes déplacées et prises en charge par des organisations humanitaires, à l’analyse de la propre vulnérabilité du personnel humanitaire sur le terrain. Il y a donc lieu d’étudier ici les cycles d’échanges de violences entre les deux catégories de protagonistes que l’intervention humanitaire met face à face, tout comme on peut étudier ces cycles d’échanges de violences dans entre gouvernants et gouvernés, et dans le cadre de la vie quotidienne.