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Liban: Un laïcitomètre dans le rouge.

Dimanche 25 avril à 11 heures. Nous sommes à ‘Aïn el-Mreissé, une placette sur la corniche de Beyrouth. Rendez-vous de tous les supporters de la laïcité au Liban pour participer à une marche pacifique pour l’égalité de tous les citoyens, la laïcité, la non-discrimination et l’État civil au Liban. Le nom est hardi, il a d’ailleurs choqué quelques-uns: “Lebanese Laïque Pride”. En d’autres termes, si vous êtes laïques et fiers de l’être, cette manifestation est pour vous.

À 11 heures et des poussières, la marche en direction du Parlement commence. Dans un pays où la ponctualité fait défaut (précisément parce que les Libanais la considèrent comme un défaut), et où être en retard est une pratique valorisée et valorisante, symbole de noblesse et de charisme, les laïques provoquent une rupture retentissante: à l’encontre d’une société aussi communautariste que non-ponctuelle, traversée par des solidarités confessionnelles étroites dans les champs partisan, socio-économique et politique, les laïques marchent à contre-courant. Ils disent non et sont conséquents avec eux-mêmes.

À 11 heures donc, la manifestation bat son plein. L’initiative est certes louable, et mérite tout notre appui. Qui, en effet, peut s’opposer à l’idée d’un “mouvement laïque pour la citoyenneté”? D’autant plus qu’il s’agit de la première manifestation civile anti-confessionnelle de ce genre depuis l’éclatement de la guerre inter-libanaise en 1975? L’aspect profondément civil de l’événement mérite également notre soutien; des citoyens de toutes conditions, des ONG locales et internationales, voire des visiteurs occidentaux (constituant environ 5% de la masse manifestante). En marquant son désaccord vis-à-vis de la pratique politique, et du système politique même, la société civile se pose en tant qu’acteur agissant qui se définit comme “civil” (et donc non-communautaire), qui se distingue — ou cherche énergiquement à se distinguer — de l’hégémonie d’un corps politique incapable et insensible aux besoins réels des électeurs. Un exemple pour les sociétés civiles arabes contemporaines.

Le fossé entre le civil et le politique ne peut être plus clair. Les partis politiques ont brillé par leur absence, et en premier ceux qui se réclament officiellement de la “laïcité” et de “l’État civil” (appellation qui ne veut rien dire dans l’absolu, d’autant plus que l’État libanais est un État civil); de même les partis qui invoquent la “suppression du confessionnalisme politique” (autre expression instrumentalisable à l’envi). Seul le Parti communiste libanais pouvait être admiré au passage, en omettant de citer quelques parti-cules (si ce néologisme peut m’être octroyé) par-ci par-là, et des mouvements de gauche en voie de disparition depuis les années 1970. À part cela, aucune participation partisane officielle n’a pu être remarquée. Il est donc bon que les choses soient ainsi tirées au clair.

Hélas, la solidarité laïque n’a guère le vent en poupe: seuls quelques 4000 participants ont répondu à l’appel. Ce n’est guère beaucoup. Pis encore, 60 minutes après son déclenchement, la marche était close. Erreur de calcul? Le Parlement, point d’arrivée de la marche, était peut-être trop proche. “This is the most passive demonstration I’ve ever seen”, me dit une danoise qui se trouvait là. Il semble que la symbolique de l’événement était plus enchanteresse que son déroulement; et peut-être a-t-il fini par être plus symbolique qu’autre chose. Mais la vie sociale repose aussi sur les symboles. Il n’y a pas que le pain et le vin.

Il faut dire que l’organisation, ou plus exactement le peu d’organisation (parce qu’il serait injuste de dire que l’événement était désorganisé) y a joué pour beaucoup. À jeter un coup d’oeil sur le blog de la Lebanese Laïque Pride, tout s’explique. Peu, ou pas, de moyens, banderoles de circonstance, à la bonne franquette, érigeant la spontanéité sur un piédestal. On suggère une idée et puis on laisse faire. Au fond, pourquoi pas? Les Séculiers-Fiers ne recherchent pas la gloire, ni l’événementiel tapageur, juste à faire parvenir un message franc et sincère. Et modeste. On aurait apprécié néanmoins que la pauvreté du blog soit palliée. Un suivi post-opératoire pour la prochaine fois, par exemple.

Autre ennui: la revendication des manifestants. Est-ce la laïcité, la suppression du confessionnalisme politique, ou la légalisation du mariage civil? L’État libanais est un État laïque en ce que la Constitution ne lui reconnaît aucune religion officielle; ni Islam ni Christianisme. Ce qui n’est pas le cas du reste des pays arabes, on s’en vante. Est-ce l’abolition du “confessionnalisme politique”, c’est-à-dire la représentation politique des communautés religieuses au sein des institutions étatiques? Dans ce cas, pourquoi ne pas toucher aux “confessionnalisme civil”, c’est-à-dire le système selon lequel seul le mariage religieux est contractable à l’intérieur du territoire, et seul le statut personnel communautaire est appliqué (pour info: le mariage civil est reconnu s’il est contracté à l’extérieur du territoire libanais)? Est-ce pour demander la légalisation du mariage civil facultatif? Dans ce cas, pourquoi ne pas manifester uniquement pour la légalisation du mariage civil facultatif?

Bien entendu, la polysémie est rassembleuse. D’autre part, il est possible que, ayant eu le choix d’aller à la messe ou d’aller à la Laïque Pride (pour les concernés), nombreux sont ceux qui ont opté pour la messe.

Les racines profondes du racisme.

Voici une petite vidéo qui m’a été envoyée il y a quelque temps déjà, et que je viens de retrouver par hasard. Il s’agit d’une expérience simple, mais parlante, faite avec des enfants noirs américains, à qui l’on demande d’abord de s’identifier “racialement” et d’identifier “le Blanc”, puis de lier cette identification à une valeur sociale. À voir:

A conversation about race (click to view).

Francophone et fier de l’être?

Je prie la France de me pardonner.

Et j’espère que le lecteur me pardonnera le ton subjectif qui imprègne ce billet. Mais je tenterai, au bout du compte, de fournir quelques éléments pour une auto-analyse.

Lors d’une entrevue avec un haut fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères, au Quai d’Orsay, celui-ci m’informe qu’une équipe de journalistes recherche des francophones non français pour s’exprimer sur la francophonie dans le cadre d’un reportage, et me demande — étant donné mon profil semble-t-il idéal — s’il m’intéresserait d’y prendre part. Hélas, il est parfois des réflexes de sociologue qui l’emportent sur les réflexes du francophone. Je prends donc un temps pour répondre, et mes paroles achèvent de dissiper le doute que présage ma moue hésitante: “Non, je ne suis pas vraiment intéressé…”

Je voudrais confesser d’emblée que j’ai été le premier surpris de ce refus. Non que je ne l’aie pas fait exprès (parce que j’étais certain, au fond, que je ne voulais pas faire cette interview), mais parce que je ne me croyais jamais pouvoir m’avouer à moi-même, mon profond scepticisme vis-à-vis de l'”idéologie de la francophonie”.

N’est-ce pas une réaction étrange, inattendue, de la part d’un francophone bien trempé? Car, il faut le dire, je suis quand même un pur produit de l’éducation française, et laïque (à l’étranger, au cas où je n’étais pas assez clair). À l’école et au collège, non seulement la France nous était familière, mais encore il nous paraissait si évident qu’elle soit aussi présente parmi nous, “chez nous”. D’ailleurs, tel est sans doute le problème, ou une grande partie du problème: notre relation était trop fusionnelle, trop affective. Il y a des couples qui finissent comme ça: à cause d’un trop-plein d’amour.

Il y a deux raisons, qui me viennent à l’esprit, pour lesquelles j’ai refusé. La première, c’est parce que je l’ai déjà fait, et je crains d’être redondant avec moi-même. En effet, j’avais déjà été interviewé précisément sur ce même sujet il y a longtemps (j’avais 17 ans), à l’occasion d’un sommet de la francophonie. On m’avait demandé: “C’est quoi, pour vous, la francophonie?” Question de base. Je ne me souviens plus exactement ce que je leur avais répondu, mais je leur ai dit que, pour moi, la francophonie allait de soi, et que, depuis ma tendre enfance jusqu’à mes 16 ans, parler le français était l’acte le plus spontané, le plus naturel qui soit.

Cette nouvelle est “francophoniquement” réjouissante (et mes intervieweurs en étaient effectivement réjouis), mais la face cachée de ma francophonie était, hélas, peu réjouissante. C’est ce que je n’appris qu’à l’âge de 18 ans, à la sortie du lycée. Confronté à ma société et à ma culture, je devenais peu à peu conscient, non de ce que j’étais (ce serait essentialiser une identité assumée), mais de ce que je n’étais pas. Il a fallu donc arracher le cordon ombilical. Apprendre — ou plutôt réapprendre — ma langue “maternelle”, assumer une société et une culture — les miennes — qui, malgré leur omniprésence, m’avaient constamment été tenues à distance.

Cette première raison est cependant un faux-fuyant. La vraie raison — et c’est la deuxième — est que j’en veux à mon éducation (je ne généralise pas) francophone, et francophile, d’avoir infériorisé et, en quelque sorte, d’avoir “snobé” ma langue maternelle; d’avoir érigé le français en lieu et place de ma langue maternelle, jusqu’à la supplanter presqu’entièrement. Il n’est guère drôle de réapprendre sa langue maternelle à l’âge de 18 ans.

J’ai donc refusé parce que j’avais un compte à régler avec la francophonie. Parce que je lui en voulais. Mais aussi parce qu’entre-temps je suis devenu sociologue, et qu’une nouvelle sensibilité s’est surajoutée à ma sensibilité francophone. Parce que je ne regarde plus la francophonie avec le coeur, mais avec l’intellect. Le coeur vit dans l’enchantement, l’intellect déconstruit et désillusionne. Quelle rabat-joie aurais-je été, lors de cette interview, en disant, contre tout affect et toute poésie: “L’anglais est la langue du pouvoir, et le français celle du contre-pouvoir; l’anglais la langue de l’action, le français celle de la réaction”? Ou encore, que la francophonie est la nouvelle arme culturelle, politique et économique — surtout économique — contre la suprématie anglo-américaine? J’ai hâte que les Postcolonial studies (qui commencent à s’infiltrer en France… 20 ans plus tard) s’emparent de la “Francophonie”.

Le réflexe a voulu que je ne participe pas à cette interview, et c’est d’ailleurs tant mieux ainsi. Je n’aurais pas dit ce qu’on voulait entendre! Suis-je donc francophone et fier de l’être? Francophone, absolument, de coeur et d’esprit. Mais pas fier de l’être. Je déteste la “fierté d’être”, c’est une forme de racisme.

Assimilez-vous, rassimilez-vous qu’ils disaient!

C’est le retour de Zemmour.

Dans mon billet du 17 décembre 2009 intitulé “Retour sur l’idée d’assimilation“, j’ai tenté de faire un commentaire sociologique en réaction à une tribune de M. Éric Zemmour publiée quelques jours auparavant dans Le Figaro Magazine.

Encore un dérapage intéressant de M. Éric Zemmour à signaler dernièrement. Cela s’est passé sur le plateau de l’émission de Thierry Ardisson Salut les Terrains, le samedi 6 mars 2010, lors d’une escarmouche verbale avec la militante antiraciste Rokhaya Diallo (qui a un blog fort intéressant, par ailleurs). L’info a été retransmise par Le Journal du Dimanche; vous pouvez retrouver un petit résumé ainsi que la vidéo ici (vraiment hilarant).

Si vous aimez les polémiques comme moi, vous lirez aussi l’interview à chaud de M. Éric Zemmour par la rédaction du Post à propos de cet incident (vu 172019 fois et 603 commentaires au 10/3/2010, quand même!). Il faut dire que ce n’est pas la première fois que de tels différends arrivent sur le plateau de M. Thierry Ardisson. Vive la télé!

Qu’il est facile de se proclamer tel ou tel, mais les revendications identitaires nous prouvent toujours qu’elles sont relatives, c’est-à-dire qu’elles s’expriment immanquablement en réaction à l’Autre, face à la différence perçue. La France est un pays chrétien nous dit M. Zemmour (d’ascendance algérienne berbère juive). Chacun a droit à ses propres opinions, bien entendu, mais je vois mal cet énoncé courir les rues dans les années 1960 et 1970; il me semble qu’il est plus accepté aujourd’hui qu’hier — indépendamment de sa véracité ou de sa non-véracité.

Lorsqu’on parlait de France chrétienne quelques décennies auparavant, on se faisait rappeler l’impératif de laïcité par les laïcards, et lorsqu’on en parle aujourd’hui, on se fait certes toujours un peu taxer de “réac sur les bords”, mais, me semble-t-il, un tantinet moins qu’avant.

Souvenez-vous, Samuel Huntington aussi avait peur de la “désunion de l’Amérique” (voir mon billet du 7 décembre 2009). Le morcellement des nations nous promet un grand nombre de problématiques intéressantes.

Laurent Dartigues : Les pratiques rizicoles dans le delta du Fleuve Rouge. Rationalité paysanne et structuration sociale de la pensée dans le Viêt Nam d’hier et d’aujourd’hui

Notes de Recherche_N2_Dartigues

riziculture Vietnam
La pratique est au cœur de l’agronomie moderne où elle est constituée en tant qu’objet de recherche propre. La construction théorique relative à cette agronomie repose sur l’hypothèse fondamentale de l’intentionnalité des comportements des acteurs et s’inscrit dans une approche cognitiviste qui postule un acteur produisant intellectuellement l’espace dans lequel il existe. Ce cadre théorique et le concept de représentation sont à la base de la notion de modèle pour l’action. Les travaux de Bourdieu, qui ont durablement marqué l’approche des acteurs et de la pratique, soulignent quant à eux que les agents sociaux ont des stratégies qui n’ont que très rarement pour principe une intention (stratégique) et que les formes de connaissances sont à rapporter aux systèmes sociaux qui les produisent et pas seulement à des systèmes de sens immanents à l’esprit. La complexité des pratiques rizicoles dans le delta du Fleuve Rouge au Nord Viêt Nam offre un terrain particulièrement riche pour mettre en tension ces différentes théories.

Laurent Dartigues : Du mythe à la réalité. Essai de déconstruction des discours coloniaux et postcoloniaux sur le village viêtnamien

Notes de Recherche_N1_Dartigues

Est ce que le village traditionnel viêtnamien constitue une unité sociale fondamentale ? A la lecture de beaucoup de discours savants, français ou viêtnamiens, de la période coloniale et même au-delà, on pourrait le croire. A bien des égards, le Viêt Nam nous est restitué comme une nation de villages. Chaque village constitue en quelque sorte une cellule unique, distincte, formant une communauté organique, compacte, autonome, autarcique, farouchement attachée à son indépendance, profondément orientée par la tradition, structurée par un puissant sentiment d’appartenance. Par un effet miroir, chaque village déploie donc la société toute entière, il en est le microcosme primordial. Après avoir reconstitué le débat européen du XIXe siècle qui a imposé son lexique politique à la manière dont fut appréhendée la réalité villageoise vietnamienne, je montrerai que le xã n’est pas un donné simple. Il faut au contraire le construire comme un cadre dont les frontières administratives, physiques, sociales et symboliques ne sont pas évidentes. Et donc se donner de la liberté intellectuelle pour le décrire en combinant des approches multiples.