Archives de catégorie : Carnets de la recherche

Carrières internationales : tout se joue en France

Le 19 septembre 2017, dans un discours devant les Français de New-York, le président de la République Emmanuel Macron exhortait les expatriés à rentrer en France, nouvelle « terre de conquête ». Le 26 septembre, dans un discours consacré cette fois à l’Europe, il annonçait vouloir élargir le programme Erasmus à quelques 200 000 étudiants français, contre 75 000 actuellement. Deux messages différents à une semaine d’intervalle : « revenez en France ! » et « partez à l’étranger ! ».

Voilà qui illustre de façon frappante les injonctions contradictoires en matière de mobilité internationale. Derrière cet apparent paradoxe, il y a le principal usage que font les travailleurs qualifiés français de la mondialisation : un mode de certification, une forme d’école. De quoi est-ce révélateur ?

La mobilité internationale est fortement dramatisée dans le débat public : les départs vers l’étranger sont souvent vus comme le signe que la pays va mal, qu’on le fuit, qu’on « vote avec ses pieds » contre le modèle français. J’ai dû construire ma recherche contre cette vision déformée.

  • Colombi D., 2016, Les usages de la mondialisation. Mobilité internationale et marchés du travail en France, Thèse de doctorat en Sociologie, Sciences Po Paris

Une vision déformée

La mobilité internationale est fortement dramatisée dans le débat public : les départs vers l’étranger sont souvent vus comme le signe que la pays va mal, qu’on le fuit, qu’on « vote avec ses pieds » contre le modèle français. J’ai dû construire ma recherche contre cette vision déformée.

CC Pixabay OpenClipart-Vectors

La perception du phénomène est souvent exagérée. Certes, le nombre de Français vivant à l’étranger a effectivement augmenté (plus 35 % depuis 2001) et s’établit désormais à 3,5 millions de personnes. Mais les économistes Etienne Wasmer et Pierre-Henri Bono montrent que la France connaît un taux d’émigration des diplômés du supérieur (2% en 2010) inférieur à ce que connaissent des pays comparables : deux fois moins que l’Allemagne (4%) et quatre fois moins que le Royaume-Uni (8%) – deux pays qui ne semblent pas aller plus mal que l’Hexagone…

De plus, le débat public ne s’intéresse souvent qu’aux départs. Pourtant, la France n’est pas seulement un pays que l’on quitte, mais aussi un pays où l’on revient : selon l’Insee, un quart des personnes entrant en France en 2013 y étaient nées. Et si on ajoute les personnes nées françaises à l’étranger, c’est un migrant sur trois qui est… Français.

  • Bono P.-H., Wasmer E., 2014, « Y-a-t-il un exode des qualifiés français ? », LIEPP Policy Brief n°10
  • Brunel C., 2015, « L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger entre 2006 et 2013 », Insee Analyses n°22

Enfin, le discours sur la mobilité internationale concerne essentiellement les élites scientifiques, entrepreneuriales, artistiques, sportives ou autres. Les plus défavorisés ne sont ni « mobiles », ni « expatriés », mais « migrants » ou « réfugiés ». La sociologie s’est elle aussi concentrée de façon polaire sur les « élites de la mondialisation » et la « mondialisation par le bas ». Entre les deux, la mobilité des des travailleurs qualifiés – des professionnels qui bien que favorisés ne forment pas non plus l’élite du capitalisme – mérite pourtant une attention particulière.

C’est cette diversité de la mobilité internationale depuis la France qui a attiré mon attention: pas seulement celle des élites, mais aussi celle des classes moyennes et supérieures, ; pas uniquement les départs définitifs mais aussi les retours. L’idée de ma thèse était alors la suivante : comprendre ce qui modèle la diversité de ces carrières internationales permet aussi de comprendre les marchés du travail.

Des carrières internationales très nationales

CC Pixabay mohamed1982eg

Pour partir travailler à l’étranger, encore faut-il en avoir eu l’idée. Les 60 entretiens que j’ai mené avec des expatriés font apparaître la prégnance des injonctions à l’international : ils n’en viennent pas à partir à l’étranger après avoir épuisé les possibilités d’emploi en France mais plutôt parce que c’est ce que les marchés du travail français attendent d’eux. L’international constitue une institution – soit une catégorie de pensée qui organise les perceptions et les choix des individus – de ces marchés : les cadres veulent être « internationaux », et les entreprises veulent recruter des personnes qui le soient.

Les migrants qualifiés intègrent d’abord cette institution lors de leur passage dans un enseignement supérieur où l’international est fortement valorisé – échanges universitaires, enseignements en langue étrangère ou sur l’interculturel, etc. Par la suite, leurs employeurs recherchent la « flexibilité », et utilisent la mobilité internationale comme un signal de celle-ci – une « condition sine qua non pour être recruté » d’après l’un des 20 représentants d’entreprises que j’ai interrogé sur leurs pratiques vis-à-vis de la mobilité internationales.

C’est là une première façon de comprendre que les carrières internationales sont en fait nationales : elles répondent à un état des marchés du travail nationaux. Ces expatriés vont en outre être amenés à s’orienter en fonction de ce qui pourra être valorisé en France. Ainsi, une jeune femme ayant travaillé plusieurs années au Vietnam pourra refuser une offre d’emploi en Birmanie parce que ce pays est « trop proche » du Vietnam, et donc n’apporterait rien de plus à son CV. Sa décision provient de sa perception du monde et de la valeur accordée à chaque expérience et à chaque pays, en fonction du marché du travail français, qu’elle n’a donc pas complètement quitté… Pour une bonne partie des travailleurs français, l’attractivité des pays étrangers que la France jalouse tant réside précisément dans le fait qu’ils sont…. étrangers, et qu’ils leur donneront donc une expérience, une qualité, une qualification particulière, celle de travailleurs « internationaux ».

CC Pixabay DirtyOpi

Les carrières sont aussi modelées par les ressources que les individus vont acquérir à l’étranger : langues étrangères, connaissances pratiques ou juridiques sur les marchés étrangers, réseaux de clients ou de partenaires, expérience des cultures étrangères, etc. Ces ressources sont plus ou moins difficiles à obtenir parce qu’elles demandent souvent un contact avec l’altérité rendu difficile par les modes d’installation et d’intégration dans les pays étranger : se faire un carnet d’adresse en Corée du Sud demande des rencontres difficiles lorsque l’entreprise qui vous y envoie a déjà prévu pour vous un logement au sein d’un quartier français de Séoul… En outre, les ressources ne sont pas toutes aussi intéressantes : si apprendre l’anglais est utile même si l’on décide de revenir en France, apprendre le Coréen n’a de valeur que si l’on décide d’y faire sa vie… Diverses, les ressources ne s’utilisent pas partout : beaucoup d’entre elles ne prennent toute leur valeur qu’au moment du retour en France ou, au mieux, en travaillant pour des entreprises françaises à l’étranger.

Ces éléments permettent de comprendre que la plupart des carrières internationales sont en fait des carrières françaises, c’est-à-dire qu’elles demeurent déterminées par les marchés du travail et les entreprises françaises, par leur rapport avec l’espace national. Bien sûr, des cas où le lien avec la France s’estompe existent mais sont relativement rares et souvent liés à la présence d’un conjoint étranger.

Les nouveaux marchés de la mondialisation

Ces différents éléments font apparaître que la mondialisation et la mobilité internationale sont d’abord des moyens, pour les classes moyennes et supérieures françaises, d’obtenir une certaine qualification. Ils permettent de parler de « migrants qualifiés » : non seulement ils disposent d’un certain niveau de diplôme, mais en plus leur migration les qualifie comme « cadres internationaux » ou « spécialistes de l’international » – là où d’autres, moins favorisés, demeurent des « immigrés » qui souffrent d’un stigmate négatif.

La comparaison avec la certification par les diplômes est ici utile. Car, de la même façon que les diplômes sont devenus de plus en plus nécessaires tout en ayant de moins en moins de valeur, acquérir une expérience internationale est de plus en plus attendu sur les marchés du travail tout en ayant de moins en moins de valeur distinctive – elle ne suffit pas, loin s’en faut, à rejoindre les « élites de la mondialisation ».

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Disposer d’une telle expérience conserve un certain impact positif sur la carrière, au moins pour ceux qui reviennent en France : c’est ce que je montre en exploitant les enquêtes Histoire de Vie 2004 (Insee) et Trajectoires et Origines 2009 (Ined). Les anciens expatriés peuvent espérer, à leur retour et par rapport à ceux qui ont eu des carrières strictement nationales, des salaires plus importants et même une mobilité sociale ascendante ; mais ils ont aussi droit à des carrières moins stables, avec plus de changements d’emplois.

Ce constat peut paraître étonnant. C’est en fait le signe que ces trajectoires conduisent à des marchés du travail tout à fait particuliers : des marchés professionnels où des individus qualifiés se déplacent facilement d’un emploi à l’autre. Il y a ainsi des marchés réservés à ceux qui peuvent se présenter comme « internationaux » : marché des expatriés français, qui se font une spécialité de pouvoir travailler dans n’importe quel pays ; et marché des professionnels de la mondialisation qui s’occupent de faire le lien entre la France et un autre pays ou une région du monde.

  • Wagner A.-C., Réau B., 2015, « Le capital international : un outil d’analyse de la reconfiguration des rapports de domination », Siméant J. (dir), Guide de l’enquête globale en sciences sociales, CNRS Editions

Ces marchés « internationaux » conservent ainsi une dimension nationale forte et donne un autre sens à « l’internationalisation des marchés » : il s’agit moins de la fusion des marchés nationaux en un marché mondial que de l’émergence de nouvelles ressources – un « capital international » – qui rebattent sensiblement les cartes, faisant apparaître de nouveaux modèles de carrières et de nouveaux marchés. Or, ce sont d’abord des stratégies d’acteurs nationaux (travailleurs et entreprises) qui cherchent à répondre à des problèmes nationaux (trouver ou pourvoir un emploi en France) qui sont en jeu. La mondialisation est finalement un phénomène plutôt national.

Crédits image à la Une : CC Flickr The People Speak! et crédits image d’entrée : CC

94 | 2017 – Être maire en Méditerranée / Le siècle révolté d’Albert Camus

The Southern Bathhouse of Antiochia Hippos

By Arleta Kowalewska

The ancient city of Antiochia Hippos, founded upon the crest of Mount Sussita, two kilometers east of the Sea of Galilee, was one of the cities of the Decapolis. As from year 2000, this Israeli national park has been excavated for a month every summer. The ongoing Hippos Excavation Project (from 2012 directed by Michael Eisenberg), of the Zinman Institute of Archaeology, University of Haifa, Israel, has unearthed a substantial part of the city center. For over ten seasons, one of the investigated areas of the site has been the Southern Bathhouse.

Aerial view of the southern slopes of Mount Sussita, with the Southern Bathhouse, and the forum visible above it (© Hippos Excavation Project).

The bathhouse was identified in 2005, during excavations of the fortifications of the southern wall of the city, consequently called the Southern Bathhouse. During the last two excavation seasons (2016 and 2017) the critical mass of data has been reached in order to reconstruct the plan of the bathhouse. The first publication in Hebrew (below) is about to be followed by a more detailed English version, in the meantime presented on the ASOR 2017 Meeting.

Hypocaust excavated in hall V (© Hippos Excavation Project).

The Southern Bathhouse is one of the three bathing complexes discovered in Antiochia Hippos. It was a middle-sized facility (estimated to 1050 m2), craftily constructed and luxurious, in many ways conventional, but in others unique. One of its most peculiar characteristics is the asymmetric plan, a result of adaptation of previously standing constructions and spatial constrain. As to the construction materials and techniques, the same ways as in other bathhouses of the Decapolis can be identified (basalt foundations, limestone ashlar walls and vaults, slab-made tubuli etc.).

The Southern Bathhouse functioned between the 2nd and the beginning of the 4th cent. AD, so it is one of the few bathhouses of the region that are not used into the Byzantine period.

Plan of the area with excavated halls of the bathhouse indicated (© Hippos Excavation Project).

References:

CRAHAM

La bibliothèque du Centre Michel de Boüard, centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales CRAHAM
La bibliothèque du Centre Michel de Boüard a des collections spécialisées sur l'archéologie médiévale.
Adresse : Université de Caen Normandie Campus 1, Esplanade de la paix, bâtiment Sciences N salle SB116, 14032 Caen Cedex
Téléphone : 02 31 56 59 18
Fax : 02 31 56 54 95
E-mail
Site web
Organisme de tutelle : Université de Caen Basse-Normandie
Statut : Public
Collections (...)

- Caen / ,

The Digital Past of a City. Open Jerusalem at “(De)Constructing Digital History”

Benjamin Suc (Limonade&Co), Maria Chiara Rioli (UPEM/Open Jerusalem) and Louise Corvasier (UPEM/Open Jerusalem) will be among the speakers at the fourth edition of the annual Digital Humanities conference organized by the Maison européenne des sciences de l’homme et de la société (MESHS). This year’s edition is co-organized with the Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History (C2DH) of the University of Luxembourg. The theme is: “(De)constructing Digital History“. The conference will take place in November 27-29, 2017 in Lille, France. The paper presentation will be devoted to “Le passé numérique d’une … Continue reading The Digital Past of a City. Open Jerusalem at “(De)Constructing Digital History”

Vient de paraître : L’offrande de la mort. Une rumeur au Sénégal

L’offrande de la mort. Une rumeur au Sénégal, par Julien Bonhomme et Julien Bondaz, aux éditions CNRS, 2017.

Sénégal, janvier 2010 : un mystérieux personnage à bord d’une voiture distribuerait des offrandes de viande et d’argent qui tueraient ceux qui les acceptent. Pendant une quinzaine de jours, cette étrange rumeur circule dans tout le pays, fait la une de l’actualité et provoque plusieurs incidents : des personnes sont accusées d’être le « tueur charitable» et prises à partie par la foule. Parce qu’elle perturbe le cours ordinaire des choses et déstabilise les évidences du sens commun, cette rumeur d’offrande de la mort offre une entrée originale pour étudier des faits sociaux de plus grande ampleur.

Elle permet d’interroger la place centrale mais problématique de l’aumône et révèle les contradictions entre les politiques de lutte contre la mendicité et les normes de la charité religieuse. Elle pose surtout la question plus générale du sens et de la valeur des dons, dans un contexte où normes religieuses, prescriptions maraboutiques et dettes sorcellaires sont souvent étroitement imbriquées. À qui les dons profitent-ils réellement ? Quels dangers peut-il y avoir à les recevoir ? Quels rapports entretiennent l’aumône, l’offrande et le sacrifice ? Comment tenir compte de la place des entités invisibles, qu’il s’agisse de Dieu ou de génies plus ou moins maléfiques, dans les dons que les humains se font entre eux ?

Ce livre n’est pas seulement l’analyse d’une rumeur révélatrice des mutations politiques, économiques et religieuses d’un pays africain. Il peut également se lire comme un essai sur Mauss. Cette histoire sénégalaise de cadeau empoisonné invite en effet à jeter un nouveau regard sur deux thèmes classiques de l’anthropologie : le don et le sacrifice.

Les auteurs :

Julien BONHOMME
Julien Bonhomme est anthropologue, maître de conférences à l’ENS-Paris et chercheur au Laboratoire d’Anthropologie Sociale. Il est notamment l’auteur de Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine (2009).Julien BONDAZ
Julien Bondaz est anthropologue, maître de conférences à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheur au Laboratoire d’Anthropologie des Enjeux Contemporains. Il est notamment l’auteur de L’Exposition postcoloniale. Musées et zoos en Afrique de l’Ouest (Niger, Mali, Burkina Faso) (2014).

 

16 | 2017 – Changing Family Realities in South Asia?

SAMAJ 16 cover

SAMAJ-EASAS Series

Series editors: Alessandra Consolaro, Margret Frenz and José Mapril.

This thematic issue is the fifth in a series of issues jointly co-edited by SAMAJ and the European Association for South Asian Studies (EASAS). More on our partnership with EASAS here.