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Quitter le pays d’accueil ou y rester : une affaire de réseaux ?

Comment comprendre et expliquer les migrations d’individus d’un pays à un autre ? Combien de temps les migrants restent-ils dans le pays d’accueil avant de retourner dans leurs pays d’origine ou d’émigrer vers de nouveaux horizons ? Dans quels cas sont-ils amenés à séjourner dans un pays étranger le restant de leur vie ?

Ces questions mettent l’éclairage sur les raisons et les motivations des migrants, éléments qui sont bien trop souvent relégués au second plan dans les débats politiques et médiatiques contemporains. En effet, les discours politiques et journalistiques s’appuient régulièrement sur les seules approches statistiques (démographie, emploi, etc.) pour justifier la nécessité soit d’ouvrir davantage les frontières du pays d’accueil, soit au contraire de restreindre, voire d’interrompre, les flux d’entrants.

Depuis longtemps la sociologie fournit et affine les grilles de lecture des phénomènes migratoires. Elle distingue classiquement les échelles « micro » et « macro » pour analyser les motivations des migrants. Ces échelles sont en fait liées : les intentions individuelles des migrants et leurs motivations de mobilité internationale (échelle micro) dépendent de l’état de l’économie et/ou de la situation politique du pays d’origine, mais aussi du pays d’accueil (échelle macro). Néanmoins, les raisons de migrer et de rester ou non dans le pays d’accueil peuvent aussi être influencées par un autre élément : l’entourage personnel du migrant et plus particulièrement ses réseaux personnels. Les réseaux personnels sont constitués par des personnes avec lesquelles chacun entretient des relations suivies, qu’il s’agisse de liens faibles (collègues, voisins, simples connaissances, etc.) ou forts car soutenus et fréquents (famille, amis très proches).

C’est en tout cas l’importance de ces réseaux que montre Renata Hosnedlová en analysant les migrations des Ukrainiens vers Madrid, groupe de migrants sur lequel les chercheurs, surtout en Espagne, ont jusqu’ici peu travaillé.

Les Ukrainiens à Madrid

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Les flux migratoires ukrainiens vers Madrid ont commencé dans les années 1990, après la dislocation de l’URSS. Depuis plus de quinze ans, l’Espagne est une des principales destinations des Ukrainiens après l’Italie, la République Tchèque et l’Allemagne. Ils constituent la communauté de migrants la plus importante provenant d’Europe de l’Est (près de 90 000 étaient enregistrés comme résidents en Espagne en 2014).

Cependant, ce groupe n’a pas été choisi seulement pour sa taille. Il a aussi et surtout été retenu pour ses spécificités (âge atypique, regroupement familial fréquent, taux élevé de situations illégales, origines territoriales diverses au sein de l’Ukraine) qui ont soulevé de nombreuses questions sur leur projet migratoire et ont été primordiales pour l’étude des réseaux sociaux dans lesquels ils étaient impliqués.

On notera enfin que ces migrations se sont déroulées dans un contexte d’incertitude géopolitique (éclatement de l’URSS) et surtout économique. En effet, le contexte économique de l’Espagne lors de l’étude est atypique, dans la mesure où, dès 2008, le pays subit de plein fouet la crise économique avec des effets dévastateurs, notamment dans la construction. Or les hommes ukrainiens migrants cherchent avant tout à travailler dans ce secteur. Ils se heurtent alors à de sérieuses difficultés d’embauche car les emplois dans ce secteur sont passés de 60 % à 18 % entre 2007 et 2011.

Pour sa part, l’Ukraine est frappée à la fois par la crise économique et par un long conflit armé avec son voisin, la Russie.

Une approche novatrice

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Les travaux classiques portant sur les migrations focalisent leurs analyses sur les deux courants sociologiques du déterminisme et de l’individualisme. Renata Hosnedlová adopte une autre focale pour étudier ce fait social. Elle réinvestit la notion d’« intégration » du sociologue américain Mark Granovetter qui montre que l’acclimatation du migrant à un nouveau milieu se réalise en fonction de son entourage personnel qui lui apporte des ressources. De ce fait, l’analyse n’est pas exclusivement centrée sur la situation des pays d’accueil et d’origine ainsi que sur les motivations individuelles. Elle articule ces deux éléments tout en s’intéressant à un processus dynamique aux dimensions relationnelles, temporelles et spatiales : l’influence des réseaux personnels des migrants, autrement dit les relations les plus intenses et fréquentes que chacun d’eux entretien avec d’autres personnes.

Cette approche prend nécessairement en compte le « projet migratoire ». Car selon l’auteur « toutes les actions migratoires (émigration, retour au pays d’origine), ré-émigration, etc., même celles qui nous semblent les plus spontanées et improvisées, comportent une période de réflexion sur les motivations, les attentes, ainsi qu’une préparation, le tout ayant une durée plus ou moins longue ». Par ailleurs, les objectifs des migrants peuvent se redéfinir, au moins partiellement, lors de l’installation, puis du séjour dans le pays d’accueil.

En outre, cette manière de voir induit un protocole méthodologique particulier. Les travaux traitant de l’intégration souffrent souvent d’un manque de clarté en sociologie, dans la mesure où cette notion peut recouvrir un spectre large : en effet, elle peut comprendre aussi bien l’insertion sur le marché du travail et la solidarité sociale que le sentiment d’appartenance à une communauté locale et les questions portant sur le bien-être en société. L’enjeu est justement, comme le précise Mark Granovetter, de construire un cadre méthodologique avec des variables suffisamment précises pour analyser l’intégration des migrants et leurs souhaits de rester ou de partir, à terme, du pays d’accueil.

Un cadre méthodologique rigoureux

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La notion d’intégration est difficile à analyser et les outils ne sont pas nombreux. Un des enjeux de l’étude était donc de contourner cette difficulté en construisant un cadre méthodologique rigoureux.

Trois hypothèses ont été posées pour expliquer les intentions de rester ou non en Espagne. La première était de considérer le degré d’intégration relationnelle dans le pays d’accueil comme facteur explicatif (à travers le nombre de relations de l’enquêté, ses amis proches et les membres de sa famille résidant en Espagne). La seconde concernait le degré d’intégration relationnelle dans le pays d’origine en prenant en compte les mêmes types de relation. La dernière était la position occupée dans le réseau personnel. Cette hypothèse mesure la capacité de l’individu à prendre contact avec ses relations pour bénéficier des ressources, sans passer par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre. La mesure de l’impact de ces trois variables sur les intentions des migrants s’effectuait sur deux échelles temporelles : une de cinq ans, l’autre de quinze ans.

Pour mesurer ces trois dimensions de l’intégration et observer la force et l’influence de chacune sur le désir de partir ou de rester, Renata Hosnedlová a d’abord eu recours aux méthodes qualitatives, à partir d’un échantillon de 55 Ukrainiens. La première partie de son guide d’entretien portait sur des questions relatives aux stratégies, aux intentions, aux décisions des acteurs, aux choix de migration en Espagne et à leur volonté de rester ou de partir. La seconde s’appuyait sur la méthode du générateur de nom (questions visant à faire dire des noms de relations côtoyées par l’enquêté) : les questions portaient alors sur les relations amicales, familiales, et les autres contacts présents en Espagne et en Ukraine.

Une fois les entretiens réalisés et analysés, la chercheure est passée à une analyse quantitative en utilisant PLS Path Modeling, outil statistique mesurant la fiabilité des hypothèses de départ avec les résultats obtenus.

Quelques résultats

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Les principaux résultats de l’étude vont à l’encontre de certaines idées reçues. Ils permettent d’abord de conclure que l’installation dans le pays d’accueil et l’intention de le quitter sont des processus complexes et multidimensionnels, loin des clichés simplistes propagés par de nombreux débats politico-médiatiques.

Ils montrent ensuite que le retour en Ukraine est plus important que ce que l’on pouvait imaginer. Cependant il s’opère en fonction du temps : sur l’ensemble des enquêtés, le retour au bout de 5 ans est de 16 %, mais il est égal à 31 % après 15 ans de séjour. Ce phénomène s’explique essentiellement par le fait que les Ukrainiens ayant eu des enfants en Espagne manifestent davantage l’intention de quitter le pays d’accueil sur le long terme afin de faciliter l’éducation de leurs enfants. De plus, la norme familiale ukrainienne est particulière dans le sens où les enfants, devenus adultes, ne se sentent pas obligés de suivre leurs parents. De sorte que les parents peuvent être amenés à rentrer en Ukraine, tandis que leurs enfants restent en Espagne.

Ils montrent enfin, d’une part, que les migrants sont pris dans des configurations sociales, politiques, familiales ainsi que dans des réseaux personnels qui influencent l’intention de rester dans le pays d’accueil ou d’en partir, quitte à y revenir plus tard. Et d’autre part, que l’intégration dans le pays d’accueil est un élément significatif de cette décision.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

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Vladimir Cayol: Scientific assistant and intern in CEDEJ

Vladimir Cayol holds a master’s degree in the field of Africa and the Middle East and International Cooperation from the University Paris 1 Panthéon-Sorbonne. He has been an intern in CEDEJ Khartoum where he has been assisting the coordinator with administrative tasks, and also working on migration issues from September 2017 to April 2018. He started working on this topic in EHESS while writing a research paper on the migration of Soninke people for his master’s degree in Anthropology.

In Sudan, his researches focused on the European Union’s migration policies and more specifically on the implementation of the European Union Trust Fund. This financial tool, which was financed by 3.4 Billion euros, aims at “addressing root causes of irregular migration and forced displacement”, protecting migrants along the migratory roads, and fighting against criminal networks which organize illegal migration. Vladimir organized a seminar at CEDEJ to present his work.

Carrières internationales : tout se joue en France

Le 19 septembre 2017, dans un discours devant les Français de New-York, le président de la République Emmanuel Macron exhortait les expatriés à rentrer en France, nouvelle « terre de conquête ». Le 26 septembre, dans un discours consacré cette fois à l’Europe, il annonçait vouloir élargir le programme Erasmus à quelques 200 000 étudiants français, contre 75 000 actuellement. Deux messages différents à une semaine d’intervalle : « revenez en France ! » et « partez à l’étranger ! ».

Voilà qui illustre de façon frappante les injonctions contradictoires en matière de mobilité internationale. Derrière cet apparent paradoxe, il y a le principal usage que font les travailleurs qualifiés français de la mondialisation : un mode de certification, une forme d’école. De quoi est-ce révélateur ?

La mobilité internationale est fortement dramatisée dans le débat public : les départs vers l’étranger sont souvent vus comme le signe que la pays va mal, qu’on le fuit, qu’on « vote avec ses pieds » contre le modèle français. J’ai dû construire ma recherche contre cette vision déformée.

  • Colombi D., 2016, Les usages de la mondialisation. Mobilité internationale et marchés du travail en France, Thèse de doctorat en Sociologie, Sciences Po Paris

Une vision déformée

La mobilité internationale est fortement dramatisée dans le débat public : les départs vers l’étranger sont souvent vus comme le signe que la pays va mal, qu’on le fuit, qu’on « vote avec ses pieds » contre le modèle français. J’ai dû construire ma recherche contre cette vision déformée.

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La perception du phénomène est souvent exagérée. Certes, le nombre de Français vivant à l’étranger a effectivement augmenté (plus 35 % depuis 2001) et s’établit désormais à 3,5 millions de personnes. Mais les économistes Etienne Wasmer et Pierre-Henri Bono montrent que la France connaît un taux d’émigration des diplômés du supérieur (2% en 2010) inférieur à ce que connaissent des pays comparables : deux fois moins que l’Allemagne (4%) et quatre fois moins que le Royaume-Uni (8%) – deux pays qui ne semblent pas aller plus mal que l’Hexagone…

De plus, le débat public ne s’intéresse souvent qu’aux départs. Pourtant, la France n’est pas seulement un pays que l’on quitte, mais aussi un pays où l’on revient : selon l’Insee, un quart des personnes entrant en France en 2013 y étaient nées. Et si on ajoute les personnes nées françaises à l’étranger, c’est un migrant sur trois qui est… Français.

  • Bono P.-H., Wasmer E., 2014, « Y-a-t-il un exode des qualifiés français ? », LIEPP Policy Brief n°10
  • Brunel C., 2015, « L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger entre 2006 et 2013 », Insee Analyses n°22

Enfin, le discours sur la mobilité internationale concerne essentiellement les élites scientifiques, entrepreneuriales, artistiques, sportives ou autres. Les plus défavorisés ne sont ni « mobiles », ni « expatriés », mais « migrants » ou « réfugiés ». La sociologie s’est elle aussi concentrée de façon polaire sur les « élites de la mondialisation » et la « mondialisation par le bas ». Entre les deux, la mobilité des des travailleurs qualifiés – des professionnels qui bien que favorisés ne forment pas non plus l’élite du capitalisme – mérite pourtant une attention particulière.

C’est cette diversité de la mobilité internationale depuis la France qui a attiré mon attention: pas seulement celle des élites, mais aussi celle des classes moyennes et supérieures, ; pas uniquement les départs définitifs mais aussi les retours. L’idée de ma thèse était alors la suivante : comprendre ce qui modèle la diversité de ces carrières internationales permet aussi de comprendre les marchés du travail.

Des carrières internationales très nationales

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Pour partir travailler à l’étranger, encore faut-il en avoir eu l’idée. Les 60 entretiens que j’ai mené avec des expatriés font apparaître la prégnance des injonctions à l’international : ils n’en viennent pas à partir à l’étranger après avoir épuisé les possibilités d’emploi en France mais plutôt parce que c’est ce que les marchés du travail français attendent d’eux. L’international constitue une institution – soit une catégorie de pensée qui organise les perceptions et les choix des individus – de ces marchés : les cadres veulent être « internationaux », et les entreprises veulent recruter des personnes qui le soient.

Les migrants qualifiés intègrent d’abord cette institution lors de leur passage dans un enseignement supérieur où l’international est fortement valorisé – échanges universitaires, enseignements en langue étrangère ou sur l’interculturel, etc. Par la suite, leurs employeurs recherchent la « flexibilité », et utilisent la mobilité internationale comme un signal de celle-ci – une « condition sine qua non pour être recruté » d’après l’un des 20 représentants d’entreprises que j’ai interrogé sur leurs pratiques vis-à-vis de la mobilité internationales.

C’est là une première façon de comprendre que les carrières internationales sont en fait nationales : elles répondent à un état des marchés du travail nationaux. Ces expatriés vont en outre être amenés à s’orienter en fonction de ce qui pourra être valorisé en France. Ainsi, une jeune femme ayant travaillé plusieurs années au Vietnam pourra refuser une offre d’emploi en Birmanie parce que ce pays est « trop proche » du Vietnam, et donc n’apporterait rien de plus à son CV. Sa décision provient de sa perception du monde et de la valeur accordée à chaque expérience et à chaque pays, en fonction du marché du travail français, qu’elle n’a donc pas complètement quitté… Pour une bonne partie des travailleurs français, l’attractivité des pays étrangers que la France jalouse tant réside précisément dans le fait qu’ils sont…. étrangers, et qu’ils leur donneront donc une expérience, une qualité, une qualification particulière, celle de travailleurs « internationaux ».

CC Pixabay DirtyOpi

Les carrières sont aussi modelées par les ressources que les individus vont acquérir à l’étranger : langues étrangères, connaissances pratiques ou juridiques sur les marchés étrangers, réseaux de clients ou de partenaires, expérience des cultures étrangères, etc. Ces ressources sont plus ou moins difficiles à obtenir parce qu’elles demandent souvent un contact avec l’altérité rendu difficile par les modes d’installation et d’intégration dans les pays étranger : se faire un carnet d’adresse en Corée du Sud demande des rencontres difficiles lorsque l’entreprise qui vous y envoie a déjà prévu pour vous un logement au sein d’un quartier français de Séoul… En outre, les ressources ne sont pas toutes aussi intéressantes : si apprendre l’anglais est utile même si l’on décide de revenir en France, apprendre le Coréen n’a de valeur que si l’on décide d’y faire sa vie… Diverses, les ressources ne s’utilisent pas partout : beaucoup d’entre elles ne prennent toute leur valeur qu’au moment du retour en France ou, au mieux, en travaillant pour des entreprises françaises à l’étranger.

Ces éléments permettent de comprendre que la plupart des carrières internationales sont en fait des carrières françaises, c’est-à-dire qu’elles demeurent déterminées par les marchés du travail et les entreprises françaises, par leur rapport avec l’espace national. Bien sûr, des cas où le lien avec la France s’estompe existent mais sont relativement rares et souvent liés à la présence d’un conjoint étranger.

Les nouveaux marchés de la mondialisation

Ces différents éléments font apparaître que la mondialisation et la mobilité internationale sont d’abord des moyens, pour les classes moyennes et supérieures françaises, d’obtenir une certaine qualification. Ils permettent de parler de « migrants qualifiés » : non seulement ils disposent d’un certain niveau de diplôme, mais en plus leur migration les qualifie comme « cadres internationaux » ou « spécialistes de l’international » – là où d’autres, moins favorisés, demeurent des « immigrés » qui souffrent d’un stigmate négatif.

La comparaison avec la certification par les diplômes est ici utile. Car, de la même façon que les diplômes sont devenus de plus en plus nécessaires tout en ayant de moins en moins de valeur, acquérir une expérience internationale est de plus en plus attendu sur les marchés du travail tout en ayant de moins en moins de valeur distinctive – elle ne suffit pas, loin s’en faut, à rejoindre les « élites de la mondialisation ».

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

Disposer d’une telle expérience conserve un certain impact positif sur la carrière, au moins pour ceux qui reviennent en France : c’est ce que je montre en exploitant les enquêtes Histoire de Vie 2004 (Insee) et Trajectoires et Origines 2009 (Ined). Les anciens expatriés peuvent espérer, à leur retour et par rapport à ceux qui ont eu des carrières strictement nationales, des salaires plus importants et même une mobilité sociale ascendante ; mais ils ont aussi droit à des carrières moins stables, avec plus de changements d’emplois.

Ce constat peut paraître étonnant. C’est en fait le signe que ces trajectoires conduisent à des marchés du travail tout à fait particuliers : des marchés professionnels où des individus qualifiés se déplacent facilement d’un emploi à l’autre. Il y a ainsi des marchés réservés à ceux qui peuvent se présenter comme « internationaux » : marché des expatriés français, qui se font une spécialité de pouvoir travailler dans n’importe quel pays ; et marché des professionnels de la mondialisation qui s’occupent de faire le lien entre la France et un autre pays ou une région du monde.

  • Wagner A.-C., Réau B., 2015, « Le capital international : un outil d’analyse de la reconfiguration des rapports de domination », Siméant J. (dir), Guide de l’enquête globale en sciences sociales, CNRS Editions

Ces marchés « internationaux » conservent ainsi une dimension nationale forte et donne un autre sens à « l’internationalisation des marchés » : il s’agit moins de la fusion des marchés nationaux en un marché mondial que de l’émergence de nouvelles ressources – un « capital international » – qui rebattent sensiblement les cartes, faisant apparaître de nouveaux modèles de carrières et de nouveaux marchés. Or, ce sont d’abord des stratégies d’acteurs nationaux (travailleurs et entreprises) qui cherchent à répondre à des problèmes nationaux (trouver ou pourvoir un emploi en France) qui sont en jeu. La mondialisation est finalement un phénomène plutôt national.

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Travail et stratégies migratoires des enfants au Vietnam

Malgré les organisations internationales et les mouvements internationaux ainsi que les efforts de nombreux gouvernements, le travail et la migration des enfants pour le travail sont toujours des questions vives dans les sociétés en développement. Le Vietnam ne fait pas exception.

Dans ce pays, la dénonciation régulière dans les médias de l’exploitation des enfants ne limite pas les flux migratoires pour le travail des enfants ruraux vers les villes. En essayant d’éclairer les raisons pour lesquelles les enfants migrent et supportent de vivre et de travailler dans un environnement défavorable, notre étude sociologique s’appuie sur trois échelles d’analyse : macro avec la présentation des impacts des politiques publiques économiques sur la migration des enfants, micro pour analyser les stratégies des acteurs sociaux et enfin méso pour comprendre le rôle des réseaux sociaux dans cette migration.

  • Bao Chau L. D., 2017, Stratégies migratoires des enfants au Vietnam. Du village à la ville : les petits couturiers de Ho Chi Minh Ville, Toulouse : Presses Universitaires du Midi, Coll. Socio-logiques.

Mondialisation, réformes et stratégies migratoires des paysans pauvres

Dans le contexte général de la mondialisation,  les réformes politiques et économiques du Vietnam ont contribué à améliorer le niveau de vie du peuple, mais d’une façon très inégale. En fait, les Vietnamiens n’ont pas tous bénéficié des effets de la même croissance. De nombreuses recherches ont estimé que la transition du pays vers l’économie de marché a donné lieu à des déséquilibres de croissance entres les zones géographiques et ont accru les inégalités de revenus et d’accès aux services sociaux entre les différentes couches sociales. Dans cette situation largement dominée par les inégalités sociales, les réformes administratives, et surtout l’émancipation de la force de travail grâce aux changements importants dans la gestion des terres et les modes de gestion de la production agricole facilitent et stimulent les migrations internes.

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Tout comme les migrations des adultes liées au travail, l’envoi des enfants dans les villes pour travailler est une des stratégies de survie et de développement des ménages ruraux, et plus particulièrement des ménages pauvres. Vivant dans la pauvreté, quelquefois extrême, se trouvant en état d’infériorité par rapport aux personnes non-pauvres, les enfants et leurs parents choisissent la mobilité spatiale pour tenter de construire une mobilité sociale. La globalisation économique et les politiques nationales de reconstruction économique et sociale alimentent cette migration par une demande croissante de main d’œuvre jeune et non ou peu formée, mal protégée par la législation en vigueur et le système de santé… et très mal payée.

A côté de ces facteurs économiques, des facteurs socioculturels influencent directement ou indirectement la quantité et la nature du phénomène de la migration des enfants. Au Vietnam comme dans de nombreux pays du Tiers monde, le travail et la migration des enfants d’origine rurale sont considérés comme inévitables, parce que le travail de l’enfant n’a pas seulement pour but d’apporter des revenus au foyer : il est partie intégrante du mode de vie d’un enfant pauvre, celui-ci n’ayant guère d’autre choix que de gagner sa vie très tôt et mettre en place des stratégies utiles pour son avenir.

  • Dang N. A., 1998, « Migration et développement dans le contexte des réformes économiques du pays », Revue de Sociologie, n°1 (61), 3-12.

Sur et sous les stratégies des enfants et de leurs familles

L’analyse du discours des acteurs sociaux permet de décrire la construction et le développement des stratégies de trois acteurs principaux de ce type de migration : l’enfant migrant, ses parents et l’employeur. Pour les parents, la migration de leurs propres enfants, à la place des adultes, est une stratégie économique du foyer. D’une part, elle réduit les dépenses du foyer et crée une source de revenu régulière, d’autre part, elle apporte aux enfants des chances d’accumulation de capitaux symboliques (savoirs, savoir-faire…) pour un avenir moins incertain.

Face aux stratégies des adultes, les enfants migrants ne sont pas toujours passifs. Bien que la décision de la migration soit prise à travers une négociation avec leurs parents, ils sont supposés d’être acteur de leur migration car ils ont aussi des attentes propres, des  projets personnels plus ou moins rationnels ou rationalisés. Contrairement aux apparences, la contribution à l’économie familiale n’est pas le facteur déterminant dans la prise de décision des enfants, mais un prétexte pour accéder le plus vite possible à l’autonomie, à un statut d’adulte et aux capacités économiques qui lui sont associées. Comprenant les attentes des enfants et des parents, les employeurs construisent le plus souvent des stratégies d’exploitation du travail des enfants afin de réduire les coûts de production de leur entreprise.

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Une fois qu’ils sont exploités et qu’ils ont une conscience plus ou moins claire de cette situation, les enfants migrants construisent des stratégies tantôt défensives,  tantôt offensives, les unes et les autres s’interpénétrant. Ce sont des stratégies d’accumulation de capitaux économiques, sociaux et symboliques pour renégocier leur reconnaissance dans les sociétés de départ et d’arrivée, ainsi que pour acquérir une autonomie plus solide dans l’avenir. Ces stratégies reposent sur les ressources des enfants – leur « habitus » pour parler comme Pierre Bourdieu : la soumission propre à une population défavorisée très recherchée par les marchés urbains du travail informel, d’autre part la puissance des réseaux sociaux.

L’importance des réseaux sociaux dans la migration

Dans tous les cas, les réseaux sociaux de migration sont des ressources importantes pour les enfants, surtout quand ils sont arrivés en ville. Ils jouent un rôle non négligeable dans la transformation des intentions, les hésitations au niveau de la prise de décision de migrer, la construction des stratégies d’accumulation des capitaux.

  • Les réseaux sociaux dont il est ici question ne doivent pas être confondus avec les réseaux socio-techniques (Twitter, Facebook, You Tube…). Il s’agit de réseaux personnels, c’est-à-dire de personnes avec lesquelles nous entretenons les relations les plus suivies, qu’il s’agisse de liens faibles (voisins, collègues…) ou plus forts (famille, amis proches…).

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Ces réseaux sont construits par des liens faibles et des liens forts. Concernant les liens forts, les parents jouent un rôle majeur dans la construction et l’exécution des stratégies individuelles et collectives. Ils protègent à distance les enfants contre les dangers et facilitent la réalisation de leurs projets initiaux. En les encourageant à migrer pour  contribuer à l’économie familiale et en leur permettant de revenir au village en cas d’échec, les parents sont en même temps la cause et la conséquence de la migration. Il n’est donc pas exagéré d’affirmer qu’ils organisent et structurent largement (et souvent efficacement) la migration de leurs enfants.

Mais le réseau familial existe aussi, d’une certaine manière, dans la société d’arrivée. On rencontre en effet les « parents-employeurs » et les « parents-collègues de travail », surtout dans le travail à domicile. Ce dernier rend nécessaires la construction de relations professionnelles et extra-professionnelles sur le lieu de travail. Un oncle, une tante, un frère, une sœur ayant une position dans l’atelier pourra apporter à l’enfant migrant des privilèges dans la négociation de ses revenus. Sa présence active constitue un gage et une garantie de sécurité. Pour les parents de la société d’origine, les relations familiales dans la société d’arrivée assurent la réussite des stratégies collectives en exerçant un rôle de protection, de surveillance et de guidage.

A côté de ces liens forts souvent très efficaces, existent des liens faibles : amis, collègues travaillant dans le même atelier et plus largement, relations dans le marché du travail informel. Tous sont, à des titres et à des degrés divers, une source d’aide importante. Par exemple, c’est dans le groupe d’amis que les enfants satisfont leurs désirs d’autonomie. Alors que l’interdépendance est l’une des caractéristiques forte de la famille vietnamienne, l’échappatoire à la surveillance directe des parents pour vivre une vie plus ou moins libre entre amis, devient une motivation importante pour les enfants migrants.

  • Bidart C., Degenne A., Grossetti M., 2011, La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, Paris : PUF.
  • Degenne A., Forsé M., 2004, Les réseaux sociaux, Paris : Armand Colin.

De l’enfant migrant à l’adulte prématuré

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C’est dans le contexte de l’interdépendance entre zones rurales et zones urbaines, entre demandeurs d’emploi et employeurs, entre parents et enfants que les enfants migrants s’engagent dans des relations de dette vis-à-vis de leurs parents et de leurs patrons.

Ces relations de dette et de contre-dette avec les parents et l’employeur et la vie très difficile en ville, la faible quantité de leurs capitaux ne leurs permettent pas d’être des acteurs autonomes comme peuvent l’être les adultes. Quittant le statut d’enfant dépendant, ils deviennent acteurs sociaux incomplets, adultes prématurés sans avoir les moyens matériels et symboliques des adultes. Beaucoup vivent dans des conditions de précarité,  de marginalité, d’insécurité sociale et sanitaire, voire dans une situation de «handicap social ». Ils demeurent toujours invisibles en ville, malgré la construction de stratégies d’accumulation de capitaux pour négocier leur statut social.

D’une certaine manière, au Vietnam et dans nombre de pays en développement, la migration des enfants (re)pose non seulement la question de la mise en œuvre de dispositifs de protection publique des enfants, mais encore celle de la relation entre développement économique et développement social et humain.

  • Castel R., 2009, La montée des incertitudes. Travail, protection, statut de l’individu, Paris : Le Seuil, coll. La couleur des idées, 457 p.

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CEDEJ Khartoum offers 2 scholarships for PhD candidates in Social Sciences and Humanities

In the framework of the partnership between the University of Khartoum and the French Centre for Economic, Law and Social Studies in Khartoum (CEDEJ Khartoum), the latter offers two ten-month scholarships for PhD candidates in Social Sciences and Humanities.

Eligibility:

The scholarship is open to candidates in Social Sciences and Humanities: Sociology, Geography, History, Political Science, Anthropology, Economy and Law. Applicants must be registered as PhD candidates at the University of Khartoum. Please do note that this scholarship does not cover the registration fees at the University of Khartoum.

Description:

This scholarship is the result of a partnership between the University of Khartoum and the CEDEJ Khartoum with the aim of supporting PhD candidates in their research activities. Each scholarship is planned for a period of 10 months with a monthly amount of 2,000 SDG. The beneficiaries shall become Associate PhD students of the CEDEJ Khartoum and shall actively take part into the research programs of CEDEJ, in collaboration with the University of Khartoum. The two successful candidates will have access to the Centre’s library in Khartoum 2. They will present the progress of their research once a year at the occasion of the seminars organized in CEDEJ Khartoum, or at the University of Khartoum.

Proposals with an emphasis on the following research areas are most welcome:

– Migrations within/from/to/through the Horn of Africa

– Political Islam and processes of radicalization

– Urban studies

– Political Economy

Application and Selection

Applicants have to submit a detailed CV, a motivation letter, their PhD research project (5 pages max) and a document certifying their actual registration as PhD student in the University of Khartoum. Application material – in English – shall be sent by email to cedejkhartoum@gmail.com.

Closing date for application: 15th of June 2017.

A panel of preselected candidates will be interviewed in the following weeks by a commission composed of the Dean of the Faculty of Economic and Social Studies of UofK, the Coordinator of CEDEJ Khartoum and members of the Faculty’s Departments. The interview will take place in CEDEJ Khartoum. The scholarships will then start as soon as possible.

Netsereab Andom’s participation to « The Regional Workshop on International Migration from the Horn of Africa to Sudan and from there Onwards »

Netsereab Andom, PhD candidate at the University of Khartoum and associated with CEDEJ Khartoum, recently presented a paper in « The Regional Workshop on International Migration from the Horn of Africa to Sudan and from there Onwards ».

Organized by the Centre for Refugees, Migration & Development Studies of the Faculty of Community Development of the University of Gadarif and funded by the German international development cooperation agency GIZ, this conference was held from November 27th to 30th, 2016 in the premises of the University of Gadarif. 

Netsereab Andom’s presentation was entitled “Social Networks, Media and Eritrean Diaspora’s Role in the National Youth Out-Migration Challenges from Eritrea to Sudan”. In this presentation, Netsereab Andom discussed the oft-overlooked role of socio-cultural factors in border-crossing(s).

Netsereab Ghebremichael Andom is a PhD-Candidate at the Department of Sociology & Social Anthropology, University of Khartoum. He is also PhD student associate with CEDEJ Khartoum. As a former Eritrean refugee (1985-1991) in Eastern Sudan, his area of interest has remained on “migration and refugee studies.” Having completed his B.A degree in Sociology and Anthropology from the University of Asmara in 2000, he did his BSc (Hon.) and M.Sc. in Sociology from the University of Natal (Republic of South Africa) in 2003 and end of 2004, respectively. His Master’s thesis was on “Socio-Economic Re-Integration of Refugee Returnees in Eritrea: the Case of PROFERI Project in Dige Sub-Zone.” Having served as a lecturer for eight years in various Eritrean institutes of higher learning, since 2014 he also frequently works as a part-time lecturer at the University of Medical Sciences and Technology (Khartoum), Faculty of Economic, Social and Environmental Studies.

Filmer les réfugiés

Ce billet est l’introduction de l’ouvrage qui vient de paraître aux éditions L’Harmattan, dans la collection « Mondes en mouvement », Filmer les réfugiés. Cinéma d’Enquête. Études Visuelles. Subjectivité Assumée. Documentaires. Films Ethnographiques. Ethno-fictions ou Ego-fictions ? par Fabienne Le Houérou. *** Persévérer à utiliser les images animées comme heuristique scientifique s’est heurté à de telles difficultés qu’il me semblait important de revenir sur cette méthodologie avec le plus d’exhaustivité possible en évitant les prétentions à la vérité absolue. Depuis que j’utilise des documentaires et des rushes filmés … Continuer la lecture de Filmer les réfugiés

Mondialisation, trafics de sexe et de drogues

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CC Pixabay Geralt

La mondialisation a de multiples dimensions. Certaines d’entre elles, comme la politique, l’économie ou la démographie font l’objet de recherches nombreuses, fouillées et « multinationales » ; d’autres sont plus rares, y compris à l’échelle internationale. C’est le cas de La mondialisation criminelle, qui a donné son titre au dernier ouvrage du sociologue Alain Tarrius.

Contrairement à un livre précédent dont Mondes Sociaux a rendu compte, il ne s’agit plus de synthèses ou d’actualisations de recherches menées depuis trois décennies, mais d’une série d’enquêtes, d’un enchaînement de terrains et de situations, qui éclairent crûment le phénomène social étudié : les trafics de femmes pour le travail du sexe et de drogues, ainsi que les rapports entre ces deux types de trafics. Et ce depuis la Mer Noire jusqu’aux pays européens de l’espace Schengen.

  • Tarrius A., 2015, La mondialisation criminelle, La Tour d’Aigues : Editions de L’Aube, Coll. Monde en cours, 150 p.
  • Tarrius A., 2015, Etrangers de passage. Poor to poor, peer to peer, La Tour d’Aigues : Editions de L’Aube, Coll. Monde en cours, 175 p.

L’espace circulatoire international des réseaux criminels

CC Pixabay OpenClipartVectors

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Le rapport femmes/drogues est au centre de la libéralisation-globalisation des milieux criminels. L’auteur étudie avec une grande précision les filières transeuropéennes russo-italiennes et plus particulièrement leur proximité avec les territoires circulatoires des transmigrants du poor to poor, autrement dit de la mondialisation par le bas, celle qui affecte les pauvres, mais qui ne concerne pas que les pays pauvres. Les origines des « marchandises » et des marchands sont en fait à l’échelle de la globalisation des marchés : Balkans et Caucase pour les femmes ; Afghanistan, Turquie, Géorgie et Russie caucasienne pour les drogues opiacées ; Albanie, Géorgie, Serbie pour les recruteurs ; Italie du Sud, Levant espagnol, routes françaises, Etats permissifs des pays de l’Europe du Nord pour les consommateurs. Par ailleurs, ces trafics ont une forme réseautique, surtout depuis le début des années 1990.

Ces zones de mœurs ou « moral areas » sont, pour reprendre une notion forgée par le sociologue nord-américain Robert Ezra Park, des espèces d’espaces au sein desquels s’organisent des échanges souterrains et officiels, visibles et cachés.

Selon Alain Tarrius (in Fragments sur les temps présents), « La notion de ‘moral area’, ou ‘zone de mœurs’, est utilisée par l’ensemble des sociologues de l’Ecole de Chicago pour décrire l’attraction et le brassage, souvent nocturne et dérogatoire de ‘l’ordre urbain’, de populations variées autour d’activités mêlant plaisirs et intérêts. Les ‘moral areas’ jouent un rôle essentiel, bien que non reconnu, masqué, dans les transformations urbaines ».

Transmigrantes, ces femmes le sont assurément, elles qui parcourent en cinq ou six années l’ensemble des moral areas évoquées ci-dessus ; évidemment les temporalités ne sont pas les mêmes que celles des transmigrants économiques de « l’entre pauvres », mais les cosmopolitismes de route sont proches et les investissements à l’égard du lieu d’origine souvent identiques. Alain Tarrius l’a constaté en suivant une cohorte de femmes accompagnées de parentèles, frères, sœurs, jeunes parents et proches amis du village ou du quartier d’origine. Ces accompagnateurs travaillent et habitent à proximité des femmes, non loin des clubs prostitutionnels. En outre, ils maintiennent un lien constant avec le milieu d’origine et sont les acteurs résolus de la réalisation du projet de retour.

Pour être clandestin, ce phénomène transmigratoire n’est pour autant ni invisible – pour peu qu’on daigne l’observer –, ni numériquement insignifiant. Les enquêtes ont permis d’évaluer à 10 800 le nombre des femmes originaires des Balkans et du Caucase qui travaillent dans le seul Levant ibérique, puis de chiffrer les importants blanchiments des revenus des drogues (illégales) liées au travail légal du sexe : ainsi, le commerce des seules drogues opiacées rapporte 1,9 milliard d’euros et celui du sexe 1,3 milliard…

CC Pixabay Pijon

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Un sociologue à la poursuite de ses objets de recherche

Les investigations d’Alain Tarrius, souvent réalisées avec l’aide de commissaires territoriaux espagnols chargés de surveiller les clubs de prostitution, ont conduit le sociologue sinon à migrer avec les migrantes, du moins à suivre, en live ou à distance, les mêmes routes qu’elles. Ainsi, une enquête auprès de 120 femmes, entre 2009 et 2011, lui a permis de maintenir le contact, via Skype, avec un réseau de 47 informatrices, et d’avoir des entretiens avec 17 d’entre elles le long des routes et autoroutes françaises. Il y a gagné, dans les aires de service des autoroutes, le surnom de « mac boiteux ». Il a été également l’objet de multiples contrôles « sur le terrain », non par des membres du « milieu » qui exploite ces femmes, mais par des personnes appartenant aux sphères commerciales et politiques locales. C’est dire que certains avaient intérêt sinon à empêcher ces investigations, du moins à les limiter dans l’espace et le temps.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

C’est ainsi que lors d’une passionnante enquête sur le passage des drogues et des femmes à la frontière franco-espagnole du Perthus, il a mis en évidence un phénomène relevant de la moral area touchant les communes espagnoles frontalières de La Junquera et du Perthus : l’omniprésent clientélisme politique des exécutifs départemental des Pyrénées-Orientales et municipal de la ville de Perpignan qui fait le lit des milieux mafieux russo-italiens gérant ces trafics de l’autre côté de la frontière. Malgré les lois en vigueur sur la drogue et la prostitution, une « communauté morale » transfrontalière s’est construite et renforcée par les mobilités des hommes – consommateurs et trafiquants –, et par la circulation de l’argent. Les conséquences sont multiples. Ainsi, par exemple, des adolescent(e)s des collèges, lycées, centres de formation des Pyrénées Orientales sont devenus des proies faciles pour la pénétration des drogues chimiques, et certain(e)s finissent par être happé(e)s par le dispositif prostitutionnel espagnol.

gerhergherhLe livre s’achève sur les routes et autoroutes françaises, de Narbonne à Avignon, où l’auteur suit les femmes, accompagnées ou non de parentèles. Elles poursuivent leur transmigration européenne pour rejoindre les pays permissifs de l’Europe du Nord ou retournent dans leur pays d’origine à partir de Marseille ou de Lyon. Ces franchissements fréquents des frontières étatiques, mais aussi des frontières entre les univers de la marchandisation des femmes et ceux de leur coexistence avec leurs parentèles d’accompagnement, permettent une anthropologie des aller/retour vers une humanité ordinaire de ces femmes-marchandises, anticipant leur réinsertion dans les milieux d’origine.

Alain Tarrius livre un récit passionnant et inquiétant à la fois. Mais aussi un récit « instructif » : des chercheurs, des travailleurs sociaux, des étudiants, et plus généralement toute personne curieuse des continuités entre mondes souterrains et officiels y trouveront du grain à moudre pour réfléchir et agir, à l’instar des travaux de Robert Ezra Park.

On regrettera cependant que ne soient pas davantage utilisées les ressources de l’analyse des réseaux : l’occasion se présentait d’exposer les rapports que suggèrent les notions de « territoires circulatoires » et de « réseaux ». En effet la formalisation graphique des relations criminelles déployées dans l’espace social des territoires des circulations était aisée : Alain Tarrius décrit en effet ces relations en termes de fonctionnalités (id est les marchandises drogues et femmes) qui se prêtaient à ces figurations de réseaux.

Enfin, le lecteur pourra être frustré par l’absence d’un travail de recherche approfondi sur le retour des femmes au pays et sur leurs « nouvelles » conditions de vie. D’autant qu’au détour d’une phrase, l’auteur relève qu’elles « réalisent dans leur transmigration de six années l’ascension sociale que ne leur aurait jamais permis la sédentarité… ». Une recherche en cours dans le cadre du programme Mobilités, Réseaux, Migrations du Labex toulousain « Structuration des mondes sociaux » lui permettra de questionner la pertinence de cette affirmation. Rendez-vous en 2017 ?

Crédits image à la Une : CC Pixabay Geralt

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