Archives de catégorie : Les carnets de l’Ifpo

Bel est bien mort

In memoriam, Palmyre (6 avril 32 – 28 août 2015)

« Cependant ce temple si beau et si grand — et je ne parle pas des beautés cachées de son plafond ni de ses nombreuses statues de fer qui étaient recelées dans l’ombre loin du soleil — ce temple est détruit, il est perdu. »

Libanios, Discours XXX, 45, Pro Templis (ive s.)

 

Fig. 1 : Le temple de Bel en 2007, depuis le sud-est (cliché Ifpo).

Fig. 1 : Le temple de Bel en 2007, depuis le sud-est (cliché Ifpo).

Alors que l’arc monumental de Palmyre vient à son tour d’être réduit en poussière, nouvelle et désolante étape de la destruction systématique des vestiges de cette cité antique, nous avons souhaité revenir sur l’histoire riche et complexe de l’une des précédentes victimes dudit « État islamique » (E.I.), le temple de Bel. Âgé de presque 2000 ans, le sanctuaire principal de l’antique cité a lui aussi connu ces dernières semaines une notoriété posthume, lorsque l’E.I. l’a détruit à grands renforts d’explosifs, après l’avoir très probablement dépouillé des éléments de sculpture transportables et monnayables. Fleuron des monuments de Palmyre, il était l’un des temples antiques les mieux préservés du Proche-Orient (fig. 1). Si les médias sont revenus largement sur cette destruction en insistant sur l’importance du monument pour l’histoire antique, peu ont mis en avant le fait qu’au cours de ses vingt siècles d’existence il connut plusieurs vies. Temple païen à l’origine, il fut transformé en église et, quelques siècles plus tard, réaménagé en mosquée, fonction qu’il conserva pendant plus de 800 ans. Ironie de l’histoire, c’est la transformation de ce monument, au gré des cultes dominants, qui lui avait permis de traverser les siècles et de parvenir jusqu’à nous en si bon état, jusqu’à son irrémédiable destruction le 28 août dernier.

Fig. 2 : Le temple de Bel à Palmyre, de Henri SEYRIG, Robert AMY et Ernest WILL. Monographie publiée par l’Ifpo (alors IFAPO) en 1968 (album) et 1975 (texte et planches), dans la Bibliothèque Archéologique et Historique (BAH 83).

Fig. 2 : Le temple de Bel à Palmyre, de Henri SEYRIG, Robert AMY et Ernest WILL. Monographie publiée par l’Ifpo (alors IFAPO) en 1968 (album) et 1975 (texte et planches), dans la Bibliothèque Archéologique et Historique (BAH 83).

Dans l’introduction de la publication monographique que l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (IFAPO) lui a consacré, Ernest Will écrivait : « L’œuvre du maître inconnu qui conçut l’édifice, celle des artisans et des ouvriers qui lui donnèrent corps a reçu une consécration digne de leurs efforts dans l’album de planches (…). À lui seul, il suffirait à garantir la survie du monument ». Le directeur de l’IFAPO ne croyait pas si bien dire et les deux volumes de l’ouvrage Le temple de Bel à Palmyre (1968 et 1975, BAH 83) restent aujourd’hui le meilleur témoignage de la majesté de cet édifice (fig. 2).

La demeure de Bel, Yarhibôl et Aglibôl (Ier-IVe siècles)

Au cours de la première partie de son histoire, le monument était dédié à la triade divine palmyrénienne : Bel, le dieu suprême, Yarhibôl, le dieu Soleil et Aglibôl, le dieu Lune. Les vestiges de l’édifice dataient des premiers siècles de notre ère, mais un sanctuaire plus ancien occupait déjà les lieux à l’époque hellénistique. Les fouilles menées par l’archéologue syrien Michel Al-Maqdissi sur la colline artificielle (tell) qui accueillait ce sanctuaire indiquent même qu’un espace sacré existait sans doute là dès le 2e millénaire av. J.-C.

Fig. 3 : Proposition de restitution du temple de Bel à Palmyre, vue perspective depuis l’angle sud-ouest de la cour (SEYRIG, AMY, WILL 1975, pl. 141).

Fig. 3 : Proposition de restitution du temple de Bel à Palmyre, vue perspective depuis l’angle sud-ouest de la cour (SEYRIG, AMY, WILL 1975, pl. 141).

Entre 1929 et 1932, deux archéologues du Service des Antiquités de Syrie et du Liban, Henry Seyrig et Robert Amy, entreprirent l’étude approfondie de ce monument exceptionnel. Une inscription découverte au cours de leurs recherches place la date de consécration du temple – ou peut-être simplement de l’une de ses niches cultuelles (thalamos) – au 6 avril 32 apr. J.-C. De même, il apparut que les différents éléments du complexe architectural avaient été construits et remaniés à maintes reprises, entre le début du ier siècle et le iiie siècle. Le sanctuaire d’époque romaine consistait en un temple placé au centre d’une immense cour de quatre hectares, entourée de portiques. L’architecture du temple présentait, au sein d’une enveloppe composée d’un péristyle de type tout à fait gréco-romain, une cella dont les aménagements répondaient, quant à eux, à des pratiques de culte manifestement sémitiques. Ce temple hybride, qui associait les modèles architecturaux méditerranéens de l’époque romaine à des traits d’influences locales plus anciens, était l’un des plus beaux exemples du syncrétisme que l’on peut observer dans un grand nombre de monuments du Proche-Orient. En détruisant le bâtiment principal (fig. 3) – la cella du temple, où se trouvaient à l’origine des statues des divinités –, l’E.I. a également entraîné la perte de nombreux blocs décorés, souvent exceptionnels, qui nous renseignaient sur la vie et la religion dans l’antique Palmyre (représentation des dieux, processions…).

Sainte-Marie-de-Palmyre ? (VIe-VIIIe siècles)

Fig. 4 : Vestiges de la grande scène figurative chrétienne sur le mur intérieur ouest du temple de Bel (photo A. Schmidt-Colinet, in JASTRZEBOWSKA 2013, fig. 7).

Fig. 4 : Vestiges de la grande scène figurative chrétienne sur le mur intérieur ouest du temple de Bel (photo A. Schmidt-Colinet, in JASTRZEBOWSKA 2013, fig. 7).

À la fin du ive s., le christianisme devint la religion officielle de l’Empire romain. Dans les décennies et siècles qui suivirent, des temples païens furent détruits, d’autres transformés en églises – une façon d’imposer la nouvelle religion et de remployer les grands monuments désaffectés des villes et des campagnes. Ce fut le cas du temple de Bel, qui connut une phase d’occupation chrétienne entre le vevie siècles et le viiie siècle. Des vestiges de fresques colorées datant probablement du vie siècle étaient toujours visibles sur le mur ouest de l’ancien temple, de même que deux croix. La loge sud de l’ancienne cella semble avoir été transformée en chœur. Sur le mur ouest, une scène figurative laissait voir cinq personnages, peints avec soin (fig. 4). Selon l’archéologue E. Jastrzębowska, elle aurait représenté la Mère de Dieu tenant l’enfant divin sur les genoux, entourés d’un ange et de deux saints. L’une de ces deux dernières figures aurait pu représenter Saint Serge, un jeune martyr vénéré dans la région, par les tribus arabes particulièrement. Des inscriptions étaient gravées sur les murs de l’antique cella, dont une où un certain Lazare « serviteur de Dieu » salue la « Sainte Mère de Dieu, pleine de grâce ». E. Jastrzębowska propose ainsi que l’église ait été dédiée à la Vierge Marie.

Une mosquée vieille de huit siècles (XIIe-XXe siècles)

Pendant quatre siècles, du viiie au xiie s., le monument semble avoir été abandonné. En 1132-1133, suite à la prise de la ville par la dynastie musulmane des Bourides, l’enceinte de l’ancien sanctuaire fut fortifiée et son temenos, l’enclos antique sacré, devint une forteresse. C’est peut-être à cette époque que commença de se développer, à l’intérieur et aux abords immédiats, un véritable village. L’édifice central, toujours debout, abrita alors, dans ses murs, une mosquée (fig. 5). On suppose que son installation fut le fait du représentant à Palmyre des princes de Damas, Abûl Hasan Yûsuf fils de Fîrûz, celui-là même qui transforma l’ancien sanctuaire en une forteresse. Cette mosquée fut rebâtie une ou deux fois au cours de sa longue existence. Plusieurs inscriptions arabes ont été découvertes dans l’édifice, deux d’entre elles, datées des xiie et xiiie siècles, signalent ces restaurations. La « troisième vie » du monument, mise au service du culte musulman, dura plus de huit siècles. Elle ne s’acheva qu’avec le début des fouilles archéologiques entreprises par le Service des Antiquités de Syrie et du Liban en 1932.

Fig. 5 : Coupe longitudinale sur le temple de Bel, mise en évidence des réoccupations médiévales dans les portiques et la cella (d’après WIEGANG 1932, p. 83).

Fig. 5 : Coupe longitudinale sur le temple de Bel, mise en évidence des réoccupations médiévales dans les portiques et la cella (d’après WIEGANG 1932, p. 83).

1930 : mort d’un village et naissance d’un monument historique

La création du Service des Antiquités de Syrie et du Liban est une conséquence directe de la mise en place du mandat français en Syrie en 1920. Afin de permettre le début des fouilles archéologiques dans l’enceinte du temple, ce service décida en 1929 de déloger les habitants du village, dont les maisons étaient agglomérées autour du temple, pour les reloger dans un village moderne édifié au nord de l’enceinte de la ville antique. Le temple, déjà bien visible, avait pourtant fait l’objet dès 1902 d’une première étude monographique, dans l’ouvrage monumental Palmyra. Ergebnisse der Expeditionen von 1902 und 1917 (Th. Wiegand, Berlin, 1932). Les relevés et photographies présentés dans cet ouvrage sont, avec quelques clichés du fond de photographies anciennes conservées à l’Ifpo, les seuls témoignages des aménagements médiévaux du sanctuaire de Bel. La destruction du village installé dans le temenos avait pour but la restitution de la monumentalité du sanctuaire initial et, pour cette même raison, les aménagements dont le temple avait fait l’objet lors de sa transformation en mosquée furent démontés.

Complémentaire des travaux de Wiegand, la publication réalisée par Henri Seyrig, Robert Amy et Ernest Will, permet aujourd’hui de disposer, malgré la disparition du temple, d’un dossier graphique exemplaire et exhaustif, maigre consolation qui rend un peu moins amère les destructions actuelles. Le temple fut partiellement restauré, la porte d’entrée en particulier, qui bénéficia d’une consolidation en 1932 (fig. 6). C’est d’ailleurs grâce à celle-ci, et à l’utilisation de béton armé, que la porte a résisté à la destruction et s’élève désormais seule sur le podium du temple rasé.

Enfin, l’ouverture de la Syrie au tourisme de masse et le classement de Palmyre au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1980 ont fait du temple de Bel un haut lieu touristique, tandis que se poursuivaient encore récemment les travaux archéologiques.

Fig. 6 : Restauration de la porte du temple en 1932. Vue d’ensemble du chantier depuis le nord-ouest (cliché Ifpo) et isométrie des parties hautes, avec mise en évidence des éléments en béton armé (ECOCHARD, Syria 18, 1937, fig. XXXV).

Fig. 6 : Restauration de la porte du temple en 1932. Vue d’ensemble du chantier depuis le nord-ouest (cliché Ifpo) et isométrie des parties hautes, avec mise en évidence des éléments en béton armé (ECOCHARD, Syria 18, 1937, fig. XXXV).

2015, une mort annoncée ?

La chronologie des différents états du temple de Bel, et surtout les processus mis à l’œuvre dans les réaffectations qu’il a subies, trouvent de nombreux parallèles. Beaucoup d’édifices antiques ne sont parvenus jusqu’à nous qu’en raison de leurs réoccupations successives. Ces monuments doivent leur survie à ces transformations qui, en leur redonnant une fonction, les ont sauvés de l’abandon et du démantèlement. Cette pratique semble presque systématique lorsqu’il s’agit d’édifices religieux : l’aspect sacré du lieu, son topos, se perpétue souvent au fil des réoccupations. L’exemple de la mosquée des Omeyyades à Damas est ainsi emblématique et comparable à l’histoire du temple de Bel. Vaste sanctuaire romain consacré à Jupiter, ce monument fut transformé à l’époque byzantine en une église dédiée à Saint Jean-Baptiste, puis devint la mosquée principale du Califat omeyyade, au début du viiie s. Le statut de capitale de la ville, ainsi que son importance économique, ont fait de cette mosquée un édifice majeur.

Palmyre cependant n’est pas Damas, et la modestie des réoccupations a sans doute guidé les archéologues des années 30 dans leurs choix. Jugé insignifiant au regard du monument qui lui servait d’écrin, le village a été sacrifié, selon la logique patrimoniale sélective de l’époque. De ce qui alors était considéré comme une architecture de « squat », dénuée d’importance ou de qualités historiques, il ne reste pour ainsi dire rien, les destructions n’ayant malheureusement pas été accompagnées de travaux de documentation systématique. Les clichés aériens de l’époque permettent à peine de reconstituer le dense réseau des ruelles du village et de suivre le gigantesque chantier qu’a dû être sa destruction (fig. 7).

Fig. 7 : Vues aériennes du sanctuaire de Bel, avant et en cours de dégagement (clichés Ifpo), avant et après sa destruction (clichés satellitaire Unitar-Unosat des 27 et 31 août 2015). Montage Ifpo.

Fig. 7 : Vues aériennes du sanctuaire de Bel, avant et en cours de dégagement (clichés Ifpo), avant et après sa destruction (clichés satellitaire Unitar-Unosat des 27 et 31 août 2015). Montage Th. Fournet.

Seule une maison, celle du mukhtar semble-t-il (équivalent du maire), fut préservée dans l’angle sud-est du temenos et transformée en maison de fouilles (fig. 8). L’idée des archéologues, toutefois, n’était sans doute pas de laisser un témoin de ce qui fut, mais plutôt de se ménager un logement à pied d’œuvre, dans l’une des plus belles maisons du village.

Fig. 8 : La « maison des archéologues », dans l’angle sud-est du temenos du sanctuaire de Bel, seul vestige du village qui l’occupait (clichés Ifpo, vers 1935 ?).

Fig. 8 : La « maison des archéologues », dans l’angle sud-est du temenos du sanctuaire de Bel, seul vestige du village qui l’occupait (clichés Ifpo, vers 1935 ?).

Que penser du choix opéré dans les années 1930 de déplacer un village et sa mosquée au profit de la mise en valeur d’un temple romain ? Avec le recul, il reflète parfaitement la hiérarchisation des périodes et des vestiges historiques pratiquée par les archéologues de la première moitié du xxe siècle, qui privilégiaient par principe l’antique au médiéval, le monumental au vernaculaire, le religieux au civil. Les diverses chartes internationales qui ont vu le jour depuis ont sensiblement fait évoluer cette conception du patrimoine ancien. Il nous semble évident – nous l’espérons en tout cas – que, si se posait aujourd’hui à nouveau la question de la mise en valeur du temple de Bel, un choix moins radical serait adopté. La charte d’Athènes, dès 1931, l’exprime clairement lorsqu’elle recommande « de maintenir l’occupation des monuments, qui assure la continuité de leur vie ». Vider le sanctuaire de Bel de son village médiéval, aussi modeste fût-il, pour permettre au temple de retrouver son intégrité antique, sa « résurrection » comme l’écrit Ernest Will, relevait en fait de la taxidermie : le monument, transformé, réaffecté, mais encore « habité », a subi une première mort en devenant ruine, aussi superbe fût-elle.

Une question peut être posée, même si elle apparaît bien vaine face à la sauvagerie et à la bêtise à l’œuvre aujourd’hui : quel regard les assassins de l’E.I. auraient-ils porté sur le sanctuaire de Bel si les choix des archéologues français du début du xxe s. avaient été différents ? Si le temple, plutôt que d’avoir été restauré et figé dans son état antique, avait été conservé au cœur d’un village habité ? Auraient-ils vu en lui le représentant d’un patrimoine décrété universel par une culture « occidentale » dont ils se défient, patrimoine voué de fait à une destruction symbolique ?

Sa porte imposante se dresse aujourd’hui seule au-dessus d’un tas de gravats, tel un monument dédié à sa propre mémoire, à celle de notre regretté et respecté collègue Khaled Al-Asaad, à celle du temple de Baalshamin, de l’arc monumental et de tant d’autres monuments détruits, à Palmyre et ailleurs. Nos pensées, à nous archéologues de l’Ifpo, vont à tous les Palmyréniens, à tous les Syriens, qui depuis plus de quatre ans souffrent dans leur chair, dans leur âme et jusque dans leurs pierres.

Caroline DURAND, Thibaud FOURNET, Pauline PIRAUD-FOURNET

Fig. 9 : Relevé d’un décor en bas-relief ornant une des poutres du sanctuaire et représentant une procession, avec restitution de la polychromie (SEYRIG, AMY, WILL, 1968-1975) © Institut Français du Proche-Orient.

Fig. 9 : Relevé d’un décor ornant une des poutres du sanctuaire de Bel, représentant une procession (SEYRIG, AMY, WILL, 1968-1975) © Institut Français du Proche-Orient.

Les auteurs remercient chaleureusement Frédéric Alpi, Jean-Baptiste Yon, Maurice Sartre et Annie Sartre-Fauriat pour leur relecture.

Pour en savoir plus :

  • En ligne : Palmyre, fouilles archéologiques (Fanny Arlandis) / Photothèque de l’ifpo (MediHAL)
  • Ecochard Michel, « Consolidation et restauration du portail du temple de Bêl à Palmyre », Syria 18, 1937, p. 298-307.
  • Hammad Manar, “Le sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre”, dans Lire l’espace, comprendre l’architecture, 2006 (accessible en ligne)
  • Jastrzębowska Elżbieta, « Christianisation of Palmyra: Early Byzantine Church in the temple of Bel », Studia Palmyreńskie 12, Fifty Years of Polish Excavations in Palmyra 1959-2009, International Conference, Warsaw, 6-8 December 2010, 2013, p. 177-191.
  • Sartre Annie et Maurice , Zénobie, de Palmyre à Rome, Paris, 2014.
  • Sauvaget Jean, « Les inscriptions arabes du temple de Bel à Palmyre », Syria 12, 1931, p. 143-54
  • Seyrig Henri, Amy Robert, Will Ernest, Le Temple de Bêl à Palmyre, 2 vol. (Bibliothèque Archéologique et Historique 83), Paris, 1968-1975.
  • Wiegang Theodor (ed.), Palmyra. Ergebnisse der Expeditionen von 1902 und 1917, 2 vol., Berlin, 1932 (accessible en ligne).
  • Yon Jean-Baptiste, Les notables de Palmyre (Bibliothèque Archéologique et Historique 163), Beyrouth, 2002 (accessible en ligne).
  • Yon Jean-Baptiste, As’ad Khaled, avec la collab. de Fournet Thibaud, Inscriptions de Palmyre : promenades épigraphiques dans la ville antique de Palmyre, Beyrouth, 2001.
Pour citer ce billet : C. Durand, Th. Fournet, P. Piraud-Fournet, « Bel est bien mort. In memoriam, Palmyre (6 avr. 32 – 28 août 2015) », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 5 octobre 2015. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7020

Photo_duarte-webCaroline Durand est archéologue, chercheuse à l’Ifpo Amman depuis septembre 2012. Sa thèse de doctorat (Lyon 2) portait sur le rôle du royaume nabatéen dans les réseaux caravaniers et maritimes qui reliaient le Proche-Orient à l’océan Indien et au bassin méditerranéen aux époques hellénistique et romaine. Son intérêt pour les échanges commerciaux et culturels dans l’Antiquité l’a amenée à se spécialiser dans l’étude du matériel archéologique, en particulier la céramique. Elle collabore en tant que céramologue à plusieurs programmes archéologiques à Dharih, Pétra (Jordanie), Mada’in Saleh, Dumat (Arabie Saoudite) et Failaka (Koweit).

Thibaud Fournet est architecte et archéologue au CNRS, actuellement affecté à l’Ifpo, à Amman (Jordanie). Ses travaux portent principalement sur l’architecture et l’urbanisme du monde antique méditerranéen et, plus particulièrement, sur le Proche-Orient gréco-romain (Syrie, Liban, Jordanie, Egypte). Il collabore depuis de longues années à la mission archéologique française en Syrie du Sud (Bosra aux portes de l’Arabie) et mène depuis plusieurs années des recherches sur l’histoire du bain collectif en Méditerranée orientale, depuis les balaneia grecs et les thermes romains jusqu’aux hammams contemporains. Il a notamment travaillé sur les « bains de Dioclétien » à Palmyre.

Pauline Piraud-Fournet est archéologue et poursuit sa thèse d’archéologie (Paris IV-Sorbonne) sur l’habitat de la fin de l’Antiquité en Syrie. Elle a passé un diplôme d’architecte (ENSAL) pour se spécialiser dans la recherche en architecture antique. Elle travaille depuis de nombreuses années avec l’Ifpo, le Ministère français des Affaires Etrangères et le CNRS, sur plusieurs sites archéologiques du Proche-Orient (Liban, Jordanie, Syrie, dont Palmyre) en Tunisie, en Egypte, s’intéressant aux sanctuaires, à l’architecture funéraire, à l’habitat. Elle a occupé, de 2006 à 2012, le poste d’architecte pour le département scientifique Archéologie et histoire de l’Antiquité de l’Ifpo, à Damas, puis à Amman.

Local engagements in the Palestinian refugee camps of Beirut: a case of depoliticisation?

Camp de Mar Elias, Beyrouth © Alex Mahoudeau, Avril 2015

Camp de Mar Elias, Beyrouth © Alex Mahoudeau, Avril 2015

The development of NGOs is commonly seen as leading to a depoliticisation of the Palestinian community in Lebanon because of their focus on development projects and social questions. Yet, I argue that engagement in these cases is better seen as a process of “politicisation under constraint” (Vairel and Zaki, 2011) rather than depoliticisation.

“NGOisation” or depoliticisation

Since the end of the Lebanese Civil War, the Palestinian refugee camps have seen a transformation in their political organisation. Non-governmental organisations (NGOs) have developed along with actors more directly labelled as political, notably parties and the Popular Committees (PCs) named by the parties, to play the role of municipalities in the camps. This development is partly linked to the shrinking of the partisan organisations’ resources after the departure of the Palestinian Liberation Organisation from the country in 1982.

The effect of this change on the politicisation of the camps’ communities has been debated among scholars in recent years. According to Islah Jad, the growing role of the NGOs in the Palestinian political world leads to a decrease in social movements and political mobilisation (2010), due to the NGOs’ organisational structure as much as their functioning by projects. Meanwhile, these actors diffused a formulation of the communities’ issues in technical and apolitical terms in order to mobilise international funding (Hanafi and Tabar, 2003). Finally, the emergence of actors in competition with the PCs, including the NGOs has been associated with a decline of trust towards politics in the camps (Kortam, 2011).

Seeing social and political engagement through the urban lens

This report is based on fieldwork led between November 2014 and May 2015 in the camps of Shatila, Burj al-Barajneh and Mar Elias, aiming to investigate the relationship between the space of the camps and social engagement within them. The main aim of this research is to understand the role of place-belonging in the shaping of activism, and how space matters in the types of mobilisation observed.

Data was collected via participant observation and 37 ethnographic interviews mainly with activists and cadres of three organisations – but also with donors and PC members – engaging in these camps on questions of urban services provision (such as electricity, water and sewage) in addition to humanitarian redistribution or community support. This engagement took the form of actions of lobbying, demonstration, and organisation of awareness raising campaigns consisting in debates with camp inhabitants or authorities. The three groups self-identified as upholding activism, and “activist” was used as a generic term in these organisations when referring to their members, in a situation between employment and volunteering. The first one is a Palestinian NGO mainly targeting Palestinian women; the second a group of local youth activists supported by a company specialised in funding urban development projects in the camps; the last one a self-sustained community centre created from youth activists in the camp of Burj al-Barajneh.

Rejection of the political appeared prominently in the discourse of most informants, who kept the political reference distant from their activity and claimed a clear distinction between “the social” [iǧtimāʿī] and “the political” [siyāsī]. This was particularly true for those who never engaged in other organisations but the NGOs. Yet this distinction was also prominent during the interviews of actors who openly talked politics and expressed the desire to realise social – and occasionally institutional – change through their engagement.

Talking services, avoiding politics

The informants – including non-members of the studied organisations – generally emphasised the importance of issues related to urban services and including education, the right to work, and access to medicine – all categorised as “problems of the camp” [mašākil al-muḫayyam]. These problems were mostly publicised by a group of professionalised association members. These activists resorted to representations and modes of action inspired by the practices of the international NGOs. The three organisations under study engaged in actions belonging both to contentious politics and social work.

Even when they took a broader perspective on the problems, most informants euphemised any political significance of their actions as “only wanting to improve people’s lives” or “wanting to do something for the camp”. In an interview following a demonstration that occurred in January 2015 concerning the problems of water, electricity, sewage and access of Syrian children to specific classes, a protester explained:

These demands are demands, I don’t know how to say they are everyday demands, for improving the life of people, enough with politics already. We do not demand a change of the system or anything like that. We do not care about the political problems the problems we care about are the problems of the people. These are everyday problems. […] Do you consider that the problem of the infrastructure, for instance, or the problem of education are political problems? […] For me it’s obvious that it’s not the same thing. The problems we talk about are everyday problems, that concerns the people in general, their needs. Their needs for living. These are not demands related to politics, these are not.

Avoiding the political was not specific to the NGOs. In early 2015, the group of local youth activists organised a series of meetings on the “problems of the camp” in Shatila and invited inhabitants, PC and party members (among which Fatah, the PFLP, and the Palestinian Islamic Jihad), and NGOs. All actors, whatever their status, introduced themselves as “son of the camps” [ibn al-muḫayyam] or “daughter of the camps” [bint al-muḫayyam] and euphemised their political affiliations even if those were acknowledged. Despite these claims, the core of the debate remained the reform of the PCs, that was deemed inefficient. Thus, it appeared that claiming apolitism was not a sign of lack of political motives, but a requirement to talk about the “problems of the camp”.

“Depoliticisation”, an ambivalent category

Restricting the definition of engagement in social questions to a depoliticised engagement fits neither the representations emerging from the actors, nor the goals of the organisations. Indeed the interviews showed that the activists did not merely aim at providing a service and referred to their action as attempts to serve the general interest extending it to a general interest and identifying opponents. More than rejection of the political, the issue is in part defining to what extent a social engagement aimed at a whole community is political or not. To approach the political, when the idea of “being political” was delegitimised, activists had to claim apolitical-ness or question the definition of politics. This is illustrated by the interview with a cadre of the same organisation, in February 2015:

As soon as the Palestinian people is concerned, there is a political issue […].How can one person think when one is poor? That’s why if you’re improving the social… it is a political act in itself! […] You know, it can be seen as running away from politics, but the people who say “Bla bla it’s not doing politics” they don’t see that no, it is a political act. Whether it is perceived as politics or not.

Yet, in order to tackle issues identified as social, actors feel compelled to label it as apolitical, or non-partisan: the pressure comes from the funders and the public alike, not as much because of a depoliticisation of the actors but because of the constraints placed by the “NGO-type” vocabulary describing motives. Behind the clear rejection of the political lies a form of politicisation that does not tell its name. In the situation of the three camps of Beirut, direct political claims belong to the parties, and are not associated to social issues. In that context avoiding the political appears as a way to express contention.

The main pitfall of analysing social engagement in the camps in terms of depoliticisation seems to be the reification of the concept of political. By defining “politics” in a restricted fashion, the question of how collective issues are effectively approached in the camps is overlooked. The association of “political” to “partisan” was systematic, and what appeared in these three camps was that the rejection of a political character is seen as the only way for certain actors to legitimately tackle political issues.

References

  • Bianchi S., 2012, “Towards a New National Imaginary? The Transformation of Social Work within the Palestinian Community in Lebanon”, in Caroline Abu-Sada and Benoît Challand (eds.), Le développement, une affaire d’ONG ? Associations, États et bailleurs dans le monde arabe, Paris, Beirut : Karthala, Ifpo, Iremam.
  • Hanafi S. and Tabar L., 2005, The Emergence of a Palestinian Globalized Elite: Donors, International Organizations and Local NGOs, Jerusalem, Institute of Jerusalem Studies & Muwatin, The Palestinian Institute for the Study of Democracy.
  • Jad I., 2010, “NGOs, between buzzwords and social movements”, in Andrea CORNWALL and Deborah EADE, Deconstructing Development Discourse. Buzzwords and Fuzzwords, Bourton on Dunsmore, Practical Action Publishing.
  • Kortam M., 2011, “Politics, Patronage and Popular Committees in the Shatila Refugee Camp”, in Are KNUDSEN and Sari HANAFI (eds.), Palestinian refugees, identity, place and space in the Levant, London, Routledge.
  • Vairel F. and Zaki L., 2011, “Politisation sous contrainte et politisation de la contrainte : outsiders politiques et outsiders de la ville au Maroc”, Critique internationale, vol. 1, n° 50.
    Pour citer ce billet : Alex Mahoudeau, « Local engagements in the Palestinian refugee camps of Beirut: a case of depoliticisation? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 21 septembre 2015. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7005

    Alex Mahoudeau a commencé, en octobre 2013, un doctorat en science politique à la School of Government and International Affairs de l’université de Durham. Depuis septembre 2015, il prolonge cette thèse au Department of Middle Eastern Studies du King’s College de Londres, sous la direction de Jeroen Gunning. Ses recherches portent sur l’analyse par l’espace des mouvements sociaux dans les camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth de la période post-accords de Taëf. Le principal objectif de sa thèse est d’analyser la façon dont l’espace vécu des camps est employé comme médiation dans la formulation des problèmes publics et de la politisation en leur sein.

L’islam, les chercheurs et les journalistes (suite et fin)

Précis de quelques termes galvaudés : traditionalisme, conservatisme, réformisme et modernisme

Dans un précédent article (Duarte 2014b), nous avons tenté de clarifier la terminologie appliquée à l’endroit des mouvements de l’islam politisé. Pour ce faire, nous avons étudié deux substantifs : islamisme et fondamentalisme. Nous proposions de faire tomber en désuétude « islamisme/islamiste(s) » pour la dangerosité de l’amalgame auquel ce vocable et ses dérivés conduisent, reprenant ainsi une prise de position défendue jadis par Maxime Rodinson (Rodinson 2003). Nous proposions également de conserver « fondamentalisme » qui peut, quant à lui, caractériser un type de lecture des Textes fondateurs de certains courants de l’islam.

Nous abordons dans cet article le cas d’autres substantifs qui abondent dans les media dominants : traditionalisme, conservatisme, réformisme et modernisme.

Le traditionalisme, synonyme de conservatisme ?

Pas vraiment. Le traditionalisme renvoie tout d’abord à la Tradition (désormais avec la majuscule) et, pour ce qui concerne l’islam majoritaire (sunnite), elle englobe la riche et multiséculaire production jurisprudentielle des rites (ou écoles) dont la plus ancienne, l’école ḥanafite, remonte au VIIIe siècle. Ce riche patrimoine (turāṯ) ne cesse jusqu’à nos jours de constituer la matière première indispensable aux futurs oulémas formés dans les mosquées-universités du monde musulman, la plus célèbre étant celle d’al-Azhar (« l’éclatante »), au Caire. Qualifier un individu ou un courant de l’islam de « traditionaliste », revient par conséquent à souligner l’attachement de ce dernier au riche patrimoine ancien et non à caractériser a priori une fermeture de l’esprit, qui n’est pas l’apanage des traditionalistes, loin s’en faut.

Contrairement à une idée reçue, l’extrême majorité des courants actuels de l’islam politisé dans le monde se sont construits contre les courants traditionalistes en combattant ce qu’ils considéraient être du taqlīd (« suivisme ») et en effectuant un formidable saut visant à mettre sur la touche ce riche patrimoine. De Ḥasan al-Bannā (fondateur des Frères musulmans, 1906-1949) en Égypte, en passant par Muḥammad Ilyās en Inde (fondateur du Tablīġ, 1885-1944), au néo-salafisme officiel de l’Arabie Saoudite, voire même jusqu’aux groupes armés actuels prônant l’assassinat de masse (al-Qā‘ida, Dawla Islāmiyya), tous affirment ne s’appuyer que sur les Textes fondateurs (Coran et aḥādīṯ) et sur l’autorité de quelques figures triées sur le volet et supposées avoir effectué elles-mêmes cette mise à l’écart de la Tradition.

Il est donc évident que le contexte d’énonciation est ici déterminant : qui qualifie qui ? Un musulman ou un courant de type réformiste (nous reviendrons sur ce terme) qui considère que l’attachement à la Tradition est nuisible, voire désuet, utilisera le qualificatif de traditionaliste comme synonyme de conservateur religieux. Il ne faut toutefois pas confondre son positionnement particulier avec une compréhension plus distanciée et plus objective du traditionalisme (appelé aussi parfois « traditionalisme d’école »). Il en est de même lorsqu’un moderniste (nous reviendrons sur ce terme également) utilise le qualificatif de traditionaliste. De son point de vue, le traditionalisme est synonyme de conservatisme, mais il ne s’agit que de son point de vue. L’observant (chercheur ou journaliste) n’a pas a priori vocation à le prendre à son compte.

Le couple conservatisme/libéralisme : un évolutionnisme ?

Dans notre thèse de doctorat soutenue en décembre dernier (Duarte 2014), encore inédite, nous nous sommes confronté à ce problème : en dépouillant la production théologico-politique de plus d’une dizaine de penseurs musulmans contemporains, il fallait bien distinguer leurs positionnements les uns des autres. Pour ce faire, nous nous sommes servi notamment de la dichotomie conservateur/libéral ; toutefois, celle-ci évolua au cours de notre travail. En effet, et en utilisant un exemple concret, nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait aucun sens à qualifier de « libéral » un auteur réformiste tel que le Tunisien Mohamed Talbi par rapport au penseur réformiste français, Tareq Oubrou, lequel serait par contraste plus « conservateur ». Si cela peut s’avérer en quelques points précis, ainsi quant à la prise en compte de la tradition prophétique ou sur la question du port du voile, Mohamed Talbi, en maints passages (Talbi 2009, 2011), montra néanmoins qu’il pouvait manipuler le texte coranique de manière bien plus littéraliste que Tareq Oubrou (Oubrou 2009, 2012).

Par conséquent, chacune de leur œuvre respective est une reconfiguration en soi par rapport à la Tradition. Ainsi, utiliser la dichotomie conservateur/libéral sans avoir conscience de cette reconfiguration individuelle, revient à adopter une vision évolutionniste à double entrée (conservatisme/libéralisme) qui ne résiste pas à l’analyse des œuvres dans leur ensemble et qui peut aboutir à de nombreux contre-sens ; et court le risque de perpétuer un évolutionnisme désuet. Une fois que l’on a conscience de ces reconfigurations originales, il est alors possible d’utiliser le qualificatif « conservateur » et son antonyme « libéral », raison pour laquelle nous les avons par la suite réintégrés dans notre rédaction finale mais en les dépouillant de cet évolutionnisme dangereux.

Critères distinctifs du réformisme

Les termes « réformisme/réformiste/réformateur » sont certainement parmi les plus ardus à circonscrire, tant la variété des acteurs qui s’en réclament est grande. Si l’on s’en tient à la période contemporaine, des auteurs aussi divers que le Tunisien Abdelmajid Charfi, le Marocain Muḥammad ‘Ābid al-Ğābirī, l’Égyptien Ğamāl al-Bannā, le Suisse Tariq Ramadan (petit-neveu de celui-ci), le Syrien Muḥammad Šaḥrūr, les Français Mohammed Arkoun ou Malek Chebel, et bien d’autres, pourront être classés aisément dans cette catégorie par nombre d’observateurs médiatiques voire mêmes scientifiques. Ceci pose à nos yeux un problème de qualification car leurs positionnements sont pourtant fort différents.

Pour résoudre cette problématique, nous avons dépouillé durant plusieurs mois notre corpus d’auteurs affirmant œuvrer à la « réforme de l’islam » (dont les auteurs susmentionnés) et, à l’issue de cet examen, nous avons pu extraire quatre critères distinctifs permettant de circonscrire ce que nous appelons la posture réformiste/réformatrice :

  1. sentiment d’une situation de rupture profonde (les outils pour appréhender la religion ne peuvent plus être une simple reprise des anciennes générations) ;
  2. position considérant que la religion est toujours dotée d’une normativité actuelle (quand bien même cette « normativité » se verrait restreinte, comme le propose l’imam Tareq Oubrou avec sa « contraction de la šarī‘a ») ;
  3. maîtrise significative du langage de la Tradition (« langage » impliquant la langue arabe mais aussi l’histoire et l’articulation des contenus de la Tradition juridique multiséculaire) ;
  4. lectorat supposé destiné prioritairement aux musulmans ;
  5. vision positive vis-à-vis de l’altérité (occidentale principalement).

Pour qu’un auteur soit considéré comme réformiste, il faut qu’il rassemble non pas certains de ces critères mais bien les cinq en même temps et c’est par l’émergence de ces derniers que nous avons pu ainsi distinguer (parmi les auteurs cités plus haut) ceux d’entre eux opérant une œuvre réformiste/réformatrice, à savoir ici : Ğamāl al-Bannā, Tariq Ramadan et Muḥammad Šaḥrūr.

Modernistes, post-modernistes

Les autres auteurs écartés précédemment du cercle des réformistes, à savoir : Abdelmajid Charfi, Muḥammad ‘Ābid al-Ğābirī et Mohammed Arkoun, ne correspondent pas à cette catégorie, selon nous, dans la mesure où leur position n’accorde pas de normativité particulière à la religion (critère 2) et, spécifiquement pour le dernier d’entre eux, par le fait également que son lectorat supposé n’est pas prioritairement constitué des Musulmans (critère 4). Enfin, nous avons exclu aussi Malek Chebel des réformistes en raison de son manque de maîtrise du langage de la Tradition (critère 3) illustré par un nombre impressionnant d’anachronismes, d’inexactitudes et de contre-vérités contenues dans sa production écrite abordant la réforme de l’islam[1].

Ces penseurs, une fois sortis du cadre du réformisme islamique, n’en sont pas moins pertinents sur le plan de la pensée, bien entendu, mais nous pensons qu’il est plus pertinent de leur attribuer le qualificatif de « moderniste » (pour Abdelmajid Charfi) et de « post-modernistes » (pour Muḥammad ‘Ābid al-Ğābirī et Mohammed Arkoun). Moderniste, car l’horizon d’espérance de la réflexion d’Abdelmajid Charfi sur l’islam et la religion en général consiste en ce que la seule voie possible universelle reste celle de suivre la modernité ouest-européenne conquérante des XIXe-XXe siècles (le « grand récit », Lyotard, 1988). Quant aux seconds, nous leur préférons la qualification de « post-modernistes » car, contrairement aux précédents, ils jettent également le doute sur cette modernité-là, en la déconstruisant et en y percevant ses limites et ses travers, au point qu’ils n’en font point, quant à eux, leur horizon d’espérance (le « progrès » et la perpétuation des hiérarchies existantes, Cooper, 1989, Avelsson et Deetz, 1996).

Conclusion

Le traditionalisme, nous l’avons vu, n’est pas systématiquement une posture dénotant un conservatisme à l’égard des textes, si ce n’est dans le regard des seuls acteurs qui s’opposent au legs de la Tradition médiatisée par les rites juridiques anciens du sunnisme. Le réformisme, bien que divers dans ses expressions, peut être déterminé par un ensemble indivisible de cinq critères qui furent expérimentés tout au long de notre thèse de doctorat, avec jusqu’à présent un certain succès démontrant leur pertinence. Enfin, nous proposons de catégoriser les auteurs non réformistes sous les intitulés « modernistes » et « post-modernistes ».

Notre examen systématique des catégories médiatiques et scientifiques utilisées souvent à tort et à travers pour qualifier des phénomènes liés à l’islam contemporain constituera, nous l’espérons, une modeste contribution en vue d’y ajouter de l’intelligibilité et de la cohérence.

Bibliographie

  • Al-Bannā Ğ., 2005, Hal yumkin taṭbīq aš-šarī‘a (« Est-il possible d’appliquer la législation islamique ? »), Le Caire, Dār al-Fikr al-islāmī ; 1984, al-‘Awda ilā l-Qur’ān (« Le retour au Coran »), al-Ittiḥād al-islāmī ad-duwalī li-l-‘amal ; 2011, Qaḍāyā qur’āniyya (« Questions coraniques »), Beyrouth, Mu’assasat al-intišār al-‘arabī ; 2011, Tağrīd al-Buḫārī wa-Muslim min al-aḥādīṯ al-latī lā tulzim (« Dépouiller al-Buḫārī et Muslim des traditions prophétiques qui n’obligent pas »), Beyrouth, al-Intišār al-‘arabī.
  • Arkoun M., 1982, Lectures du Coran, Alif-Éditions de la Méditerranée [savoir], Tunis ; 1984, Pour une critique de la raison islamique, Maisonneuve et Larose [Islam d’hier et d’aujourd’hui] ; 2005, Humanisme et islam : combats et propositions, Vrin [Études musulmanes] ; 2007, ABC de l’Islam : pour sortir des clôtures dogmatiques, Grancher [ABC].
  • Avelsson M. et Deetz S., 1996, « Critical Theory and Postmodernism Approaches to Organizational Studies », dans Handbook of Organizational Studies, Clegg, Hardy et Nord (éd.), Sage Publications.
  • Charfi A., 2008, La pensée islamique, rupture et fidélité, Albin Michel [L’islam des lumières] ; 2011, entretien à l’émission Masārāt (« Parcours »), visible à http://www.youtube.com/watch?v=sfJ5AMqQ0KE, consulté le 27/07/2014.
  • Chebel M., 2004, Manifeste pour un islam des Lumières, Fayard.
  • Chebel M., 2013, Changer l’islam : dictionnaire des réformateurs musulmans des origines à nos jours, Albin Michel.
  • Duarte S., 2014a, « L’idée de réforme religieuse en islam depuis les indépendances », Paris, EPHE (thèse de doctorat).
  • Duarte S., 2014b, « Islam, islamisme, fondamentalisme… Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient [http://ifpo.hypotheses.org/6297].
  • al-Ğābirī M. ‘Ā., 1984, Naqd al-‘aql al-‘arabī (« Critique de la raison arabe »), vol. 1 [« Takwīn al-‘aql al-‘arabī »], Beyrouth, Markaz dirāsāt al-waḥda al-‘arabiyya.
  • Hallaq W., 2005, The Origins and Evolution of Islamic Law, Cambridge, Cambridge University Press.
  • Lyotard J.F., 1988, Le postmoderne expliqué aux enfants : correspondance 1982-1985, Éditions Galilée.
  • Oubrou T., 2009, Profession Imâm, Albin Michel [Spiritualités] ; 2013, Un imam en colère : intégration, laïcité, violences [entretien avec Samuel Lieven], Bayard.
  • Ramadan T., 2003, Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, Sindbad/Actes ;
  • Ramadan T., 2008, Islam, la réforme radicale : éthique et libération, Presses du Châtelet ;
  • Ramadan T., 2006, Vie du Prophète : les enseignements spirituels et contemporains, Presses du Châtelet.
  • Rodinson M., 2003, La fascination de l’islam, Paris, La Découverte/Poche (Sciences humaines et sociales).
  • Talbi M., 1994, Ma religion c’est la liberté (« Ummat al-Wasaṭ »), trad. Mohamed Salah Barbouche, Tunis, Nirvana.
  • Talbi M.,2011, L’islam n’est pas voile il est culte : rénovation de la pensée musulmane, Tunis, Éditions Cartaginoiseries.

[1] Une simple lecture analytique des entrées de son dictionnaire biographique (Chebel 2013) des réformistes sous la seule lettre « A » suffirait à prouver ce que nous avançons.

Pour citer ce billet : Steven Duarte, « L’islam, les chercheurs et les journalistes (suite et fin) », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 8 juillet 2015. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6985

Photo_duarte-web

Steven Duarte est agrégé d’arabe et docteur ès études arabes et islamiques (EPHE). Il enseigne la langue arabe et les réformismes de l’islam contemporain à l’Université Paris 13. Sa thèse portait sur une sélection de dix penseurs réformistes musulmans dont la production s’étend de la moitié du 20e siècle à nos jours.

Son travail de recherche vise à rendre compte et à analyser progressivement la riche production réformiste à l’échelle du monde musulman sunnite puis à la mettre en rapport avec des questions contemporaines majeures : modernités multiples, altérités culturelles, conflits, évolutions de la religiosité.

De nouvelles perspectives pour l’histoire de Jérusalem à la fin de l’époque ottomane et pendant le mandat : sources et ressources en Jordanie

La table-ronde tenue le 24 novembre 2014 à l’Ifpo Amman était consacrée à l’émergence de nouvelles perspectives sur l’histoire sociale de Jérusalem à la fin de l’époque ottomane et à l’époque mandataire. Il a été particulièrement question des sources et ressources disponibles en Jordanie. Soutenue par l’Ifpo et le projet ERC « Opening Jerusalem’s Archives: for a connected history of ‘citadinité’ in the Holy City (1840-1940) », cet événement était conçu et organisé par Falestin Naili, chercheure associée à l’Ifpo Amman et membre du projet ERC. Il a réunit quatre membres du projet ERC avec leur collègues de l’Université de Jordanie. Le but de cette rencontre était de présenter et discuter leurs recherches respectives en lien avec l’objectif central du projet :  surmonter l’historiographie segmentée de Jérusalem en ouvrant et liant entre eux les archives de la ville et en posant un cadre pour une analyse résolument urbaine et citadine de l’histoire de Jérusalem.

Deux extraits des procès-verbaux de 1910 (1326 hijri) : le premier concerne un marché public pour l’approvisionnement en viande de l’hôpital municipal ; le deuxième est une annonce pour le droit d’affermage d’un impôt selon le système traditionnel connu sous le terme iltizâm.

Deux extraits des procès-verbaux de 1910 (1326 hijri) : le premier concerne un marché public pour l’approvisionnement en viande de l’hôpital municipal ; le deuxième est une annonce pour le droit d’affermage d’un impôt selon le système traditionnel connu sous le terme iltizâm.

Introduction

Vanessa Guéno (Ifpo Amman) a souhaité la bienvenue aux participants et elle a rappelé que l’Ifpo relançait actuellement les recherches sur la période ottomane. Elle a également envisagé la possibilité de synergies futures entre le projet Open Jerusalem et les programmes de recherches de l’Ifpo.

Vincent Lemire, directeur du projet ERC « Open Jerusalem » a brièvement présenté la portée, le cadre scientifique et le calendrier global du projet (2014-2019). Il a mis en exergue l’importance des sources archivistiques et des acteurs institutionnels ayant trait à l’histoire de Jérusalem en Jordanie. C’est pour cette raison que l’équipe du projet ERC était particulièrement intéressée de rencontrer ses collègues du Centre des Documents et des Manuscrits et du Comité pour l’histoire du Bilād al-Sham de l’Université de Jordanie à Amman.

La municipalité ottomane de Jérusalem, une institution clé pour une nouvelle historiographie de Jérusalem

Dans sa présentation « Jerusalem, Amman, Beirut and beyond: moving from the Jerusalem municipal archives to the collective memory of Ottoman Jerusalem in search of citadinité (urban citizenship) », Falestin Naili a partagé les premiers résultats de son analyse des procès-verbaux du conseil municipal ottoman de Jérusalem en langue arabe pour les années 1892-1917, qui constituent 45 % de cette rare source primaire. Les procès-verbaux manuscrits contiennent les décisions prises et les annonces faites par le conseil, fondé plusieurs années avant la loi ottomane des provinces sur les municipalités de 1877, qui offrent un grand nombre d’informations sur la vie quotidienne à Jérusalem. Deux tiers des membres du conseil municipal étaient élus et un tiers était constitué de membres statutaires. Les membres du conseils étaient musulmans, chrétiens et juifs. Le gouvernement ottoman choisissait le maire parmi les membres élus. Après avoir exposé les aspects matériaux et paléographiques des procès-verbaux, Falestin Naili a donné des exemples de sujets traités par ces textes. La place des activités pour générer des revenus était capitale pour cette institution urbaine à l’avant-garde du développement d’infrastructures et de services modernes à Jérusalem. En tant qu’institution urbaine interconfessionnelle et interethnique en lien direct avec les citoyens et les autorités impériales, la municipalité était probablement la structure intermédiaire la plus importante pour la société locale. Elle traduisait la politique de l’Empire en actions locales et relayait les réalités et les initiatives locales à Istanbul. Cette nouvelle image de la société de Jérusalem à la fin de l’époque ottoman devrait être complémentée par plusieurs sources différentes, à savoir les registres des tribunaux, la presse locale, les documents impériaux, sans oublier les écrits autobiographiques et les récits mémoriels de cette période.

Yasemin Avci, maître de conférences à l’Université de Pamukkale en Turquie et membre de l’équipe ERC, a donné son analyse des procès-verbaux en ottoman (qui correspondent à 55% du texte du corpus) du conseil municipal de Jérusalem pour la période 1892-1917 et leur lien avec le niveau impérial du gouvernement dans une présentation intitulée « Jerusalem Municipal Archives and Istanbul Imperial Archives: how to interconnect the two levels ». Elle a expliqué que ces procès-verbaux se présentent sous forme de brouillon manuscrit, car ils étaient réservés à l’usage interne du conseil. Toutefois, ils pouvaient occasionnellement faire l’objet d’une inspection par les autorités du gouvernement central. Elle a ensuite expliqué la position du conseil municipal dans la nouvelle structure gouvernementale créée à la suite des réformes des Tanzîmât qui ont amené au développement d’un régime autoritaire légal dans l’Empire ottoman dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Dans la structure pyramidale entre Istanbul et les provinces et sandjak-s, le conseil municipal avait pour mission de lier l’administration urbaine au centre impérial. Bien que l’objectif dans la création des municipalités n’était donc pas démocratique, les conseils municipaux pouvaient parfois nuancer, détourner et même subvertir les intentions impériales afin d’exercer des degrés variables d’autonomie.

Photo Vincent Lemire

Photo Vincent Lemire

La presse en hébreu à Jérusalem : miroir des affaires publiques au tournant du siècle

Abdul-Hameed Al-Kayyali, chercheur associé à l’Ifpo Amman et membre du projet ERC, a présenté les premiers résultats de ses recherches actuelles sur la presse en hébreu de Jérusalem, sous le titre « The Hebrew newspaper Ha-Zvi: a mirror of Jerusalem’s public affairs at the turn of the century ». La presse en hébreu pour la période 1840–1940 (disponible en ligne sur le site www.jpress.org.il), et en particulier le journal Ha-Zvi (« cerf » en hébreu), fournit des informations spécifiques qui ne se trouvent pas dans les procès-verbaux du conseil municipal, comme par exemple les noms des candidats pour les élections municipales. De plus, ce journal donne beaucoup d’informations sur la vie quotidienne à Jérusalem (écoles, hôpitaux, transport, eau, etc.), la plupart du temps du point de vue de la population juive de la ville. Ha-Zvi est relativement plus facile à analyser que d’autres journaux, car – étant une publication dirigée par Eliezer Ben Yehuda, le « père » de l’hébreu moderne – il écrit dans une langue plus simple et contient moins de termes talmudiques et yiddish que d’autres journaux de l’époque.

Les registres du tribunal : une source pour l’histoire sociale de Jérusalem

Nufan Al Sawariah, professeur dans le département d’histoire de l’Université de Jordanie, a donné une présentation intitulée « Water and its ressources in Jerusalem: The Registers of Jerusalem’s mahkama shar‘îyya as a source of study ». La mahkama shar‘îyya était, jusqu’aux réformes judiciaires de la deuxième moitié du XIXe siècle, le seul tribunal de Jérusalem dans lequel le qâdi (juge) tranchait autant de litiges (affaires criminelles, disputes commerciales, etc.) que de questions d’état civil.

Nufan Al Sawariah a insisté sur le fait que le sijill shar‘i (registre du tribunal) doit être considéré comme un miroir important de la vie quotidienne à Jérusalem qui donne à voir les préoccupations de la population. Une des préoccupations centrales des habitants de la ville étaient les coupures d’eau régulières qui allaient parfois jusqu’à un arrêt total de l’approvisionnement. Les sijillât contiennent beaucoup de détails sur la souffrance de la population engendrée par ce manque d’eau et sur les efforts du gouvernement local et des autorités impériales pour résoudre ces problèmes. Les registres incluent également de nombreux détails sur l’infrastructure hydraulique à et autour de Jérusalem, y compris les fontaines publiques, les réservoirs et aqueducs, qui faisaient objet d’inspections et de réparations régulières par les employées du gouvernement.

La dernière présentation de cette table-ronde a été proposée par Abla Muhtadi, chercheure au Centre d’Archives et de Manuscrits de l’Université de Jordanie. Intitulée « Jerusalem’s court registers as a source for social history », cette présentation était l’occasion d’entendre la perspective d’une experte des sijillât mahkama shar‘îyya. Elle a souligné que les tribunaux sont une source extrêmement riche pour comprendre la vie quotidienne des habitants de Jérusalem, même si leurs prérogatives ont été limitées au cours des réformes du système judiciaire de la deuxième moitié du XIXe siècle. En effet, même après la séparation des tribunaux civils selon les confessions, des chrétiens et des juifs optaient parfois pour une consultation du qâdi (juge) au lieu de se tourner vers les tribunaux de leur confession. Les sijillât contiennent également de nombreuses informations sur les fonctionnaires de l’administration, les enseignants et les écoles, les commerces, restaurants, hôpitaux et hôtels, pour mentionner quelques lieux publics. Dans les mots d’Abla Muhtadi, les sijillât sont « la mémoire vivante » de la ville et de ses habitants et nous fournissent la texture de la vie quotidienne.

Le débat en anglais et arabe était stimulant et a montré tout le potentiel d’un travail qui établit davantage de connexions entre diverses archives locales, notamment les registres des tribunaux et la presse locale en arabe, hébreu et ottoman. Tous les participants se sont prononcés en faveur d’une rencontre plus large organisée l’année prochaine au Centre d’Archives et de Manuscrits. Son directeur Mohammed Adnan Al Bakhit a d’ores et déjà exprimé le souhait de l’accueillir.

Mahmoud Yazbak, professeur en histoire à l’Université de Haifa présent lors de la table ronde, a offert ses conseils pour la suite des travaux sur la base de ses propres recherches utilisant les sijillât mahkama de Haifa et Jaffa. Il a encouragé tous les participants à prêter une attention particulière aux continuités entre la période qui précède les Tanzîmât et la période des réformes. Vanessa Guéno a partagé ses perspectives à propos des effets des réformes judiciaires basées sur son travail sur Homs (Syrie) à l’époque ottomane.

L’histoire sociale de Jérusalem à la fin de l’époque ottomane et pendant la période mandataire exige une prise en compte d’une grande diversité d’archives, de différents types, localisées dans plusieurs pays. Pour dépasser les récits segmentés de l’histoire de Jérusalem, il est indispensable de créer des liens entre ces corpus. Les archives et les ressources disponibles en Jordanie sont clairement d’une importance particulière pour cette démarche.

NB : ce billet est la l’adaptation en français d’un article publié en langue anglaise sur hypotheses.org : http://openjlem.hypotheses.org/664


Pour citer ce billet : Falestin Naili, « De nouvelles perspectives pour l’histoire de Jérusalem à la fin de l’époque ottomane et pendant le mandat : sources et ressources en Jordanie », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 24 avril 2015. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6402

Falestin Naili

Falestin Naili

Falestin Naili est historienne et anthropologue associée avec l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) à Amman et le Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes (LARHRA) à Lyon. Ses recherches concernent l’histoire ottomane et mandataire du Bilad Al Sham et la mémoire collective de cette période.

Tous les billets de Falestin Naili

Page Web : http://www.ifporient.org/falestin-naili

Academia : https://ifporient.academia.edu/falestinnaili

 

Fragmentation de l’Irak et droits des femmes

Depuis la prise de Mossoul par l’État Islamique en Irak et au Levant (Da’ech) en juin 2014, la division définitive du territoire irakien sur des bases ethno-confessionnelles – Kurdes au Nord, Arabes sunnites à l’Est, et Arabes chiites au Sud – semble inéluctable.

L’affaiblissement de l’État et l’implosion sociale et économique de la société irakienne remonte au moins aux bombardements de la coalition militaire menée par les Américains en 1991, à la campagne de répression menée par le régime ba’thiste de ses populations kurdes et chiites, doublée de la catastrophe humanitaire résultant de l’embargo économique qui fut imposé à sa population. La chute du régime de Saddam Hussein, provoquée par l’invasion américaine de 2003, a plongé l’Irak dans une violence opposant notamment les populations arabes sunnites et chiites et un chaos politique sans précédent. L’Irak n’a jamais été aussi fragmenté que depuis l’invasion américaine. L’administration américaine a, dès les premières années de l’occupation, institutionnalisé cette fragmentation en érigeant un système politique reposant sur des bases ethno-confessionnelles. Elle a pris une forme très concrète dans la division du territoire (partiellement occupé par Da’ech depuis l’été 2014), ainsi que dans la vie des Bagdadis dont la plupart vivent entre les murs de quartiers divisés entre sunnites et chiites. Mais il existe aussi une réalité de cette fragmentation souvent négligée : sa dimension de genre.

Rassemblement de la Ligue des Femmes Irakiennes (al-Rabitah) sur la place Firdaws au centre de Bagdad, le 8 mars 2012 - Zarha Ali

Rassemblement de la Ligue des Femmes Irakiennes (al-Rabitah) sur la place Firdaws au centre de Bagdad, le 8 mars 2012 – Zarha Ali

Dès les premiers mois de l’occupation menée par les Américains, des islamistes conservateurs chiites ont proposé, lors d’une réunion du Gouvernement intérimaire irakien en décembre 2003, de recomposer le Code du Statut Personnel irakien sur une base communautaire, à l’image du Code du Statut Personnel libanais. Cette proposition, une première depuis l’instauration de la République irakienne, le 14 Juillet 1958, avait été justifié par Abdel Aziz al-Hakim, leader du Haut Conseil islamique d’Irak, l’un des principaux partis islamistes chiites arrivé au pouvoir avec les forces américaines, comme une expression de la liberté de croyance qui, selon lui, avait été brimée sous l’ancien régime. Il s’agissait, en réalité, de l’affirmation du caractère chiite de l’identité irakienne revendiquée par un groupe communautaire et politique ayant subi discrimination et répression violente de l’ancien régime. Suivant cette proposition, le Code du Statut Personnel – correspondant à la loi n° 188 élaborée en 1959, régissant les affaires privées (mariage, héritage, divorce, etc.) regroupant l’essentiel de la législation concernant les droits des femmes – ne serait plus appliqué de manière unifiée à tous les citoyens irakiens. Un code spécifique pour les chiites serait ajouté, offrant ainsi le droit à chaque communauté de réclamer son propre code.

Le Code du Statut Personnel, produit de la République de 1958

Lorsqu’elle a été adoptée en 1959, la loi n° 188 représentait l’un des codes les plus progressistes de la région en matière de droit des femmes. Il avait été obtenu grâce à l’activisme des féministes irakiennes, notamment celles de la Ligue des femmes irakiennes (al-Rabitah), dont la figure emblématique, Nazihay al-Dulaymi, grande militante communiste et première ministre femme arabe, avait participé à la rédaction. Le Code du Statut Personnel accordait même l’égalité en matière d’héritage, ce qui était (et demeure encore aujourd’hui) absolument inédit pour un Code qu’une assemblée de ‘ulémas sunnites et chiites avaient contribué à élaborer conjointement avec les autorités irakiennes. La première République irakienne dirigée par Abdel Karim Qasem était née dans un contexte où la culture politique dominante était celle de la gauche anti-impérialiste irakienne, notamment du Parti communiste, dont les organisations féminines étaient très actives. La remise en cause du Code du Statut Personnel suggère donc une rupture avec cet héritage unificateur né de la lutte contre l’impérialisme britannique.

La proposition du leader du Haut Conseil islamique d’Irak, en décembre 2003, ne fut jamais mise en application mais fut réitérée sous la forme de l’article 41 de la Constitution adoptée en 2005. Si cet article figure dans la nouvelle constitution, il n’est pas encore mis en application et c’est toujours la loi n° 188 qui est appliquée.

Plus récemment, dans le contexte des élections parlementaires, Al-Fadhila, autre parti islamiste chiite, a réitéré sa demande d’introduire un Code du Statut Personnel exclusivement inspiré de la jurisprudence Ja’fari (principale jurisprudence religieuse chiite en Irak). Cette jurisprudence implique entre autre l’autorisation du mariage des filles dès l’âge de neuf ans, considéré comme l’âge de la puberté (Sin al-Balagha).

Rencontre organisée par « le Réseau des Femmes Irakiennes » (al-Shabaka) à Bagdad, le 8 mars 2012.

Rencontre organisée par « le Réseau des Femmes Irakiennes » (al-Shabaka) à Bagdad, le 8 mars 2012.

La mobilisation des militantes des droits des femmes

Les militantes des droits des femmes en Irak, regroupées autour du Réseau des femmes irakiennes (al-Shabaka), ont dénoncé cette tentative de remise en cause du Code du Statut Personnel par des partis qui ont tous en commun d’être conservateurs et communautaires. Elles considèrent que ce Code, bien qu’imparfait – il avait été réformé dans un sens plus régressif par le régime de Saddam dans les années 1990 – préserve l’unité des Irakiens en matière de droits personnels, notamment en permettant les mariages interconfessionnels, et surtout qu’il garantit une lecture relativement égalitaire des droits des femmes (divorce, âge du mariage et restriction de la polygamie).

Les militantes irakiennes pour les droits des femmes ont aussi dénoncé la prégnance du conservatisme communautaire et religieux qui domine la société irakienne actuelle. Ce conservatisme s’était développé à travers la Campagne de Foi (Hamlay Imanyah) lancée par Saddam Hussein dans les années 1990. Il fut aggravé par la misère sociale provoquée par l’embargo qui a fait émergé ce que Yasmin H. Al-Jawahiri (2008) a appelé de « nouvelles formes de patriarcat ». Il atteint son paroxysme depuis 2003 avec l’arrivée de partis islamistes conservateurs au pouvoir, comme l’ont indiqué les recherches de Nadje Al-Ali (2007; Al-Ali & Pratt, 2009). Insistant sur la nécessité de préserver le mariage civil, l’Association des femmes de Baghdad (Jam’yah Nisa’ Baghdad) a d’ailleurs récemment lancé une campagne visant à lutter contre les mariages contractés en dehors du tribunal. Ces mariages, appelés Zawaj al-Seyyed (c’est-à-dire des mariages certifiés par un représentant religieux), seraient en recrudescence en Irak depuis 2003. Ces unions exposeraient les jeunes femmes à un régime de droits très limité et à une absence de reconnaissance légale vis-à-vis de la loi irakienne. L’association dénonce l’augmentation, à travers le Zawaj al-Seyyed, des mariages de jeunes filles de l’âge de 12 à 13 ans qui seraient de plus en plus fréquents dans les milieux défavorisés.

La question de la visibilité politique des femmes comme cache-misère

Ainsi, la fragmentation de l’identité et du territoire irakien sur des bases ethno-confessionnelles, en plus du chaos sécuritaire qu’elle suscite, a bien un impact réel sur les droits des femmes. Les différents gouvernements irakiens élus depuis 2003, accusés par l’opposition et les organisations de la société civile de corruption et d’incompétence, n’ont jusqu’alors pas réussi à répondre aux besoins fondamentaux de la population irakienne : la sécurité, l’accès à l’eau potable, l’électricité et à résoudre la crise du chômage et du logement.

La crise politique et militaire que le pays traverse n’est pas sans lien avec le communautarisme du gouvernement central. Celui-ci est accusé de privilégier la population d’obédience chiite et d’avoir été incapable de régler les demandes d’égalité de traitement des différentes communautés qui composent l’Irak. Sa réponse par la violence aux insurrections de groupes sunnites à l’Ouest du pays a provoqué l’adhésion à Da’ech de certains de ces groupes lors de la prise de Mossoul.

De plus, la militarisation de la société irakienne (datant de la moitié des années 1980), accompagnée de la célébration de la figure masculine du soldat – poussée à son paroxysme depuis l’invasion de Da’ech –, implique une forme de banalisation de la violence et une recomposition des rapports de genre, régie par des exigences de sécurité et non plus d’égalité de traitement entre les sexes.

Tous ont insisté sur la visibilité et la participation politique des femmes : l’administration américaine, suivie durant l’occupation par l’ONU et un réseau d’ONG et la nouvelle élite politique kurde et chiite arrivée au pouvoir en 2003. Un quota de 25 % (30 % au Kurdistan) de femmes dans les assemblées représentatives a même été adopté en 2005. La visibilité politique des femmes, dont la majorité à entrer au Parlement irakien étaient celles représentant les groupes les plus conservateurs et communautaires, a ainsi pu donner bonne conscience à l’administration américaine, aux groupes politiques et aux ONG présents notamment lors des premières années de l’occupation.  Pour les femmes irakiennes depuis 2003, il a donc été préféré visibilité à égalité, et participation (au chaos) politique à accès aux droits.

L’imbrication des questions de genre et de nation

Le 8 mars 2014, les militantes pour les droits des femmes en Irak étaient rassemblées place Kehramana dans le centre de Bagdad pour dénoncer la remise en question du Code du Statut Personnel et défendre l’unité du peuple irakien contre les divisions confessionnelles. Depuis l’été 2014, le territoire irakien est divisé comme jamais : à l’Ouest l’organisation État Islamique, au Nord le Kurdistan d’Irak, à Bagdad et au Sud une population principalement chiite. Dans un contexte où division territoriale et militarisation du conflit vont de pair avec conservatismes social et religieux, il sera difficile de lutter contre la confessionnalisation des droits des femmes. Le pays compte déjà plus d’un million et demi de veuves et semble replonger dans le chaos et la violence qu’il a connu en 2006-2007, lorsqu’ un millier d’irakiens mourraient chaque semaine.

Comme l’indique les recherches de Pierre-Jean Luizard (1991, 2002), il faut remonter à la formation même de l’État irakien – produit de la colonisation britannique et État élaboré « contre sa société », c’est-à-dire marginalisant sa composante arabe chiite et kurde – pour comprendre les divisions post-2003. Mais il est certain que l’invasion américaine a poussé à leur paroxysme les revendications identitaires des différents groupes qui composent le pays.

La recomposition de la question des droits des femmes liée à la crise politique et à la division ethno-confessionnelle de l’Irak est ainsi une illustration parlante des imbrications des questions de nation et de genre. Des expériences et des représentations divergentes de l’identité nationale irakienne, au cœur desquelles figurent l’autoritarisme du régime ba’thiste et l’intervention américaine qui y a mis brutalement fin, ont exacerbé la fragmentation ethno-confessionnelle du pays. Les droits des femmes sont ici instrumentalisés au profit d’intérêt de groupes politiques souhaitant investir la nation irakienne de leur identité ethno-confessionnelle. Les groupes islamistes chiites au pouvoir depuis 2003 ont vécu « l’unité nationale » du régime ba’thiste comme une marginalisation et un déni de leur identité, et leur demande de reconnaissance implique la revendication d’un registre de droits spécifiques.

Les représentations et pratiques de genre ont été façonnées par la militarisation impliquant des représentations genrées normatives et une banalisation de la violence. L’implosion socio-économique de la société irakienne sur fond de conservatisme social et religieux entamée sous le régime ba’thiste, exacerbé durant l’embargo, a atteint son paroxysme sous l’occupation américaine. Ainsi, la recomposition des droits des femmes s’effectue dans un contexte ou les normes de genre sont définies par des représentations patriarcales et inégalitaires et des conflits idéologiques légitimés par le registre confessionnel. 

Bibliographie

  • Al-Ali N., Iraqi Women: Untold Stories from 1948 to the Present, Zedbooks, 2007.
  • Al-Ali N. et Pratt N., What Kind of Liberation. Women and the occupation of Iraq, UCPress, 2009.
  • Al-Jawaheri H. Y., Women in Iraq: the Gender Impact of International Sanctions, IB Tauris, 2008.
  • Luizard P.,  La question irakienne, Fayard, 2002.
  • Luizard P.,  La Formation de l’Irak Contemporain. Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination Ottomane et au moment de la création de l’Etat irakien, CNRS éditions, 1991.

Pour citer ce billet : Zahra Ali, « Fragmentation de l’Irak et droits des femmes », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 8 mars 2015. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6366

zahra-ali-portrait

Zahra Ali est doctorante en sociologie à l’EHESS de Paris, associée à l’Ifpo et Visiting Academic au Center for Gender Studies de SOAS à Londres. Elle est spécialisée dans les études sur les femmes et le genre liées à l’islam et au Moyen-Orient. Ses récentes recherches, reposant sur une ethnographie du mouvement des femmes de l’Irak post-2003 et sur une socio-histoire des femmes et des politiques de genre en Irak depuis 1958, proposent d’explorer l’imbrication des questions de genre, de nation, d’État et de religion dans l’Irak contemporain.

Elle a publié en 2012 Féminismes Islamiques, première anthologie consacrée aux féminismes musulmans publiée en France (Editions La Fabrique), ouvrage traduit et publié en allemand (Passagen Verlag).

Tous les billets de Zahra Ali

Arab uprisings, Politics and Economy

Translation from the French version : «Les soulèvements arabes, l’économie et le politique» http://ifpo.hypotheses.org/6268

From the first public outcries in Tunisia in 2011 to Egypt’s mass protest in 2013, the issue of the social and economic crisis was closely connected to the demands of political freedom during the “Arab revolutions”. Even though the region is not among the world’s poorest, these mobilisations demonstrated not only a legitimacy crisis of the aging regimes but also a climate of social insecurity and economic vulnerability that characterises the daily lives of many people in the region. Especially the economic crises of 2008 seem to have further deteriorated the living conditions of these countries’ citizens, migrant workers and large refugee populations.

On the surface these protests appear to be much more indicative of the “social issues” or even an “economic crisis” than the regime changes in Southern Europe and Latin America during the seventies or those in Central Europe and Sub-saharan Africa during the nineties. The comparison with the French revolution of 1789 as well as with the “Spring of Nations” in 1848-1849 that was frequently made in 2011 underlines the role that agrarian or industrial crises can play and the way that social issues are politicised.

A demonstration in Mahalla, Egypt on 7 April 2008, the day after a strike was shut down by government forces sparking a series of uprisings. - James Buck / PBS. Licence : CC By-SA 3.0

A demonstration in Mahalla, Egypt on 7 April 2008, the day after a strike was shut down by government forces sparking a series of uprisings. – James Buck / PBS. Licence : CC By-SA 3.0

After three years, these societies continue to be the scene of major conflicts concerning the exercise of political power but also social and economic issues: labour movements, strikes of employees and public servants, grievances about high living costs and about the declining quality of public services, to only name a few. The “social upheaval” and the “economic dead end” that could be noticed in different forms long before 2011 seem to be more topical than ever. They represent as much a challenge for public authorities as they can be a driving force for stifled resentment. Even though certain countries profited from high oil prices, popular demands of this type grow stronger, whereas the new governments are at least in the short term hardly able to offer alternatives regarding development policy.

While the topic of a social and economic crisis pervades those recent movements, the articulation between the socio-economic realities of those societies and the motifs and forms of dissent and protest is far from being univocal. In response to purely economic analyses that see the upheavals of 2011 as the expression of a crisis of capitalism, other works reject any kind of determinism. They rather concentrate on the internal functionality of social movements and the trajectories of their protagonists. Picking up on this debate the Institut français du Proche-Orient (Ifpo) in cooperation with the Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris organised a two-day conference in Beirut. Held on 25 and 26 September 2014 at the Institut français du Liban, the event was supported by the Fonds d’Alembert, the Middle East Institute of the National University of Singapore and the ERC research program “When Authoritarianism Fails in the Arab World” (WAFAW, http://www.ifporient.org/node/1550 ).

An exploratory conference

In addition to bringing together experts in the field of social sciences, the conference was attended by the Ambassador of France Patrice Paoli, representatives of the civil society and the Lebanese labour movement, as well as journalists and diplomats. The primary objective of the meeting was to provide a platform for an exchange of ideas based on the latest research. The participants compared and analysed the interactions between politics and economics, taking into consideration the different forms of resistance that are nested in the political and economic order. For this reason, the reflection was focused on the possible contributions of a neo-institutionalist approach: In which way do the protests challenge the different forms of dependence, protection and exchange? How should we understand the sometimes overt, sometimes discreet role of interest groups, business associations and trade unions in regime changes? What kind of alliances and social contracts emerge or are reinvented? Or on the contrary: which contracts remain in place? Where do new protagonists, new social issues, new political and economic cleavages appear and how? In what respect do those new social movements contribute to new forms of economies, circulation and enrichment?

The interdisciplinary and international panel consisted of economists, historians, sociologists and political scientists. The comparative perspective transcended the Middle East thanks to the participation of Jérôme Sgard (Science po/CERI), whose work on economic reform in Eastern Europe and financial crises in emerging economies has gained international reputation.

How do institutions transform?

In his introductory remarks about the interaction between regime change and economic processes, in particular regarding the effects of path dependency, Eberhard Kienle (Ifpo) invited the participants to go beyond certain conventional interpretations of the region’s upheaval, that consider the economic “crisis” as the principal catalyst for the protests. Especially the models of the rentier state (focusing on the political use of revenue acquired on foreign markets)  and crony capitalism (presuming stable forms of exchange and interdependence) – to cite only two categories that are typically adopted in the field of Middle Eastern political economy – turned out to be hardly useful when it comes to understanding social changes. For instance, the Gulf monarchies have not only seen a shift in their social policies (expansion of social protection to promote private sector employment of nationals) but also the emergence of labour organisations in recent years as the system of social regulations through public employment is in crisis. For Laurence Louer (Sciences Po/CERI), an investigation of the Gulf States’ welfare systems that goes beyond the “rentier” character of their economies facilitates understanding the formation of their manner of redistribution through the privatisation of employment. Several participants insisted on the limits of the rentier state paradigm (as well as an assumed consequent depoliticisation of social issues) when it comes to explaining the numerous current dynamics. Fawwaz Traboulsi (American University of Beirut) argued for a holistic approach that incorporates the contradictory ideological and geopolitical ramifications into the analysis of mobilisation (or the absence of protest): for him the uprisings were  to a large extent a reaction to neoliberal social policies – a point of view that was debated during this round table.

To hence achieve a necessary renewal of the study of economic dynamics in the Middle East, field research can re-orientate methodology. Several contributions have thus focused on the diffident but intriguing emergence of labour movements that challenge the established trade unions. Other than the case discussed by Laurence Louer, the Comité de coordination syndicale in Lebanon is a good example. It presents itself as an alternative to the ineffective established trade unions with an emphasis on internal democracy, suffering however from a sectionalisation of its demands and leadership problems (Marie-Noëlle Abi Yaghi, Lebanon Support). In the southern regions of Tunisia around Gafsa on the other hand, the expression of social grievances (most importantly the right to employment) has increased since the revolution. Even though the General Union of Tunisian Workers was associated with the regime’s ousting, the labour movement is surpassed by new forms of protest in this mining region, where the memory of the avant-garde role of the protest movement of 2008 is still strong. This raises questions about political transaction related to employment (Amin Allal, CNRS/CERAPS).

The resilience of the regimes in place depends not least on how they react to civil unrest. Social movements targeting material goals may not simply be a destabilising factor, but a potential regulatory instrument for authorities to control social agitation; a hypothesis developed by Montserrat Emperador Badimon (Université Lumière – Lyon 2) in her research on the “Mouvement des diplomés-chomeurs” and the phosphate miners of Khouribga (Morocco). An established institution such as patronage, widely considered an obstruction to social change, can on the other hand also escalate conflict as shown by Michele Scala (Aix-Marseille Université/IREMAM) using the example of a wage conflict.

Putting historical regime changes in a socio-economic perspective

While political economy was mostly developed through a dialog between economists and political scientists, this conference was enriched by the contributions of historians, to explore the idea of “path dependency”: in the context of regime changes, one must consider the impact of past decisions and institutions in a broader sense on contemporary decisions and trajectories.

The current communitarisation in Syria and Iraq for instance is not only a religious phenomenon but can be explained by the interrelations of ethnic solidarity and economic relations since the 19th century: the interactions between the formation of  “modern” states and the alterations of communitarian “survival units” are manifold. During economic or political crises when confidence in state institutions deteriorates individuals will turn to the communitarian solidarity for support (Sami Zubaida, Birkbeck University). The great political transformations in the late 19th and early 20th century, such as the reign of Abdul Hamid II, the establishment of the mandates and independence have deeply affected the local economies. However, pre-existing economic structures have continued to play a role in matters of exchange and production. Peter Sluglett (Middle East Institute – National University of Singapore) cites as an example merchants from Aleppo, whose nostalgia for the Ottoman Empire he explains with their commercial orientation towards Anatolia. This interaction was further explored by Matthieu Rey (Middle East Institute – National University of Singapore), who focused on how the agrarian crises in the fifties and sixties, the peasant movement as well as the rise of the rural youth in the military and bureaucracy shaped the political landscape of Syria. In the same sense, historical phenomena like the exceptional stability of the Hashemite monarchy cannot only be explained through theories of rent-driven state formation (e.g. international aid that helps to “buy” social peace). Tareq Tell  (American University of Beirut) highlighted institutional factors like the land reforms, the role of the military or social struggles.

Rethinking Middle Eastern political economy?

The conference also raised the question of continuity in social policy across the thresholds of regime changes. Does the transition from an authoritarian system of governance to a more inclusive and democratic one lead to more egalitarian social policies? The example of Tunisia shows that – due to the financial crisis among other things – the revolution did not result in a transformation of the economic policies towards a more redistributive system (Asya El-Meehy, ESCWA, University of California – Berkeley). After having made a similar observation, Eberhard Kienle (Ifpo) explained the absence of major changes in economic policy through the similarities within the institutions  (successive regimes recruited their leadership from the same social classes). The civil war in Syria on the other hand has led to more diverse effects, creating both rapid overall increase of the poverty rate and the continuation or even growth of investment in certain regions (Jihad Yazigi, Syria Report, European Council on Foreign Relations).

The conference has allowed to explore different lines of inquiry, breaking free from the rentier economy paradigm and probing the region’s implication in a globalised economy. In his final remarks, Jérôme Sgard (Science po/CERI) suggested paying particular attention to the modes of production and continuing reflection on the fundamental categories of economics such as labour and wage, property and debt.

Bibliography

  • Heydemann S. (dir.), Networks of Privilege in the Middle East: The Politics of Economic Reform Revisited, Palgrave Press, 2004.
  • Kienle E. et Louer L. (dir.), L’économie politique des soulèvements arabes, numéro thématique de Critique internationale, 61, 2013/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2013-4.htm
  • Moisseron J. et Mouhoud E. (dir.), Dynamiques institutionnelles dans le monde arabe, numéro thématique de Revue Tiers Monde, 212, 2012/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2012-4.htm
  • Owen R. et Pamuk S., History of Middle Eastern Economies in the Twentieth Century, Harvard University Press, 1999.

To quote this article: Matthias Dalig and Myriam Catusse, “Arab uprisings, Politics and Economy”, Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), January 13th, 2015. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6335

m-dalig1

Matthias Dalig studies political science at the University of Freiburg and the Institut d’études politiques at Aix-en-Provence. He works as an intern at the Ifpo’s Department for Contemporary Studies.

All articles from Matthias Dalig

m-catusse

Myriam Catusse is a political scientist. She is the director of the Department for Contemporary Studies at the Ifpo. A core researcher of the programmes When Authoritarianism Fails in the Arab World (ERC) and Power2Youth (7th PCRD), she authored Le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve & Larose, 2008, as well as L’État face aux débordements du social. Formation, travail et protection sociale, with B. Destremau and E. Verdier (dir.) Paris, Iremam-Karthala, 2010.

Personal page and bibliography: http://ifporient.org/myriam-catusse

All articles from Myriam Catusse

Islam, islamisme, fondamentalisme…Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ?

C’est dans le cadre d’une thèse de doctorat (Duarte 2014) sur le réformisme musulman contemporain, que s’est posée à nous la question difficile de la terminologie appliquée aux auteurs réformistes musulmans depuis les indépendances, et plus généralement, aux qualificatifs employés à l’endroit des acteurs de l’islam contemporain. Nous tenterons ici d’en rendre compte et d’apporter une esquisse typologique raisonnée facilitant la compréhension des phénomènes qu’ils tentent de recouvrir.

Le brouillage terminologique médiatique

La profusion des discours autour du « phénomène-islam », par les différents types de médias, n’encourage guère ni les précautions méthodologiques ni la distinction des niveaux d’analyse. Cette situation, que l’on ne retrouve pas à l’identique pour d’autres religions, obscurcit l’objet en question plus qu’elle ne clarifie des phénomènes pourtant déjà difficiles à saisir. En effet, considérer comme des quasi-synonymes des qualificatifs tels qu’islamisme, fondamentalisme, intégrisme, extrémisme, traditionalisme, radicalisme, terrorisme, ne peut que brouiller une piste déjà fort complexe, a fortiori pour le non-initié. Il suffit pour s’en convaincre de se plonger durant une seule journée dans les bulletins d’informations internationaux, qu’ils soient sous format papier, audiovisuel ou électronique, rendant quasiment impossible la tâche de trouver une cohérence à chacun de ces termes. Cette constatation fut le point de départ de notre réflexion.

En revanche, ces éléments se compliquent lorsque les acteurs eux-mêmes et leurs contradicteurs se réapproprient une part de cette terminologie, à titre d’exemple, le mot « islamiste » (islāmī) est désormais et depuis bien longtemps usité couramment dans le monde arabe – et plus généralement dans le monde musulman – par l’ensemble des mouvements qui font une lecture politique de l’islam et qui aspirent, selon des modalités diverses et variées, à participer au pouvoir. Les observateurs de ces mouvements reprennent cette même terminologie, pour les écrits francophones il suffirait de citer – de manière non exhaustive – François Burgat (1988, 2010), Gilles Kepel (2000), Olivier Roy (2008 et 2011), Nilüfer Göle (2003 et 2005) et d’autres. Il ne s’agit bien sûr pas de remettre en cause la légitimité scientifique de ces travaux mais plutôt d’interroger un fait paraissant somme toute « naturel » de par son extrême récurrence mais qui pose question, ne cessant de nous interpeller durant la rédaction de notre travail de recherche. En ce domaine, le discours médiatique tend à prédominer sur le discours scientifique. En effet, si ce dernier transmet  et impose un certain cadre conceptuel au premier (« déconstruction », « héritiers », « travail/capital », etc.), l’inverse semble désormais relever de la norme.

« Islamisme » ou quid de l’analyse comparative ?

Un autre élément conforte notre perplexité à accepter telles quelles les terminologies courantes sur l’islam contemporain, rendant difficile, sinon impossible les analyses comparatives avec les phénomènes ayant trait à d’autres religions. Pour reprendre notre illustration précédente, le substantif « islamisme » serait à l’islam ce que le fondamentalisme et l’intégrisme seraient au christianisme ou ce que l’ultra-orthodoxie serait au judaïsme. Quand bien même chaque champ religieux peut se targuer de spécificités, il n’en reste pas moins que l’on devrait pouvoir les analyser avec une terminologie relativement unifiée, ce qui n’est – nous semble-t-il – pas encore le cas dans les études islamiques.

Ce constat critique n’a rien d’innovant en soi : en son temps, l’éminent arabisant Maxime Rodinson établit une remarque similaire, relevant que cette appellation d’islamisme « […] offre un danger de confusion avec la dénomination de la religion en elle-même » (Rodinson 2003, p. 20) ; en effet, là encore, pour analyser les mouvements contestataires chrétiens, les spécialistes les qualifient-ils de « christianistes » ? ou encore de « judaïstes » en ce qui concerne le judaïsme ? La réponse est évidemment non.

Plus récemment, Mohammed Hocine Benkheira relevait également que cette appellation « […] place [ces acteurs de l’islam politique] en position de représentants légitimes du mot “islâm” » (Benkheira 1997, p. 10), enfin, plus généralement, Nadine Picaudou estime que cette question épineuse des reformulations modernes de l’islam « apparaît comme un préalable indispensable […] » et que les vulgates réductrices prévalent à la fois « tant dans les discours occidentaux sur l’islam que dans ceux des acteurs de l’islam politique » (Picaudou 2010, p. 16-17).

Les remarques précédentes nous conduisent à proposer une terminologie de travail plus adéquate et capable de rendre compte de phénomènes comparables dans les trois religions susmentionnées. Tout d’abord, nous rejetons le substantif « islamisme » en préférant parler de phénomène de « politisation du religieux », voire « d’islam politique » et qui concerne des mouvements à tendance souvent conservatrice, reproducteurs de l’ordre établi. À l’endroit de mouvements plus contestataires, nous proposons de les désigner comme tel : « mouvements (islamiques) contestataires » et pour une infime minorité d’entre eux « mouvements (islamiques) révolutionnaires ». Quant à son dérivé « islamiste(s) », qualifiant des acteurs et des mouvements n’ayant souvent quasiment aucun rapport entre eux, nous proposons « militants de l’islam politique » ou « militants contestataires », ou encore pour la minorité légitimant le renversement de l’ordre établi (de manière plus ou moins violente) « militants révolutionnaires ».

Ce qui est souligné la plupart du temps par « islamisme » étant une caractéristique particulière, telle que le conservatisme religieux, la contestation politique, l’aspiration au pouvoir ou bien la volonté de renverser l’ordre établi, ou plus globalement l’« idéologisation du religieux » (voir Nadine Picaudou). Ces caractéristiques ne sont toutefois pas interchangeables. Par conséquent, employer « islamisme » obscurcit l’étude des phénomènes en question. Il nous paraît donc préférable de qualifier tel mouvement/acteur en fonction de(s) caractéristique(s) visée(s). En effet, réunir tous ces modes d’inscription dans le réel sous un seul vocable globalisant tend selon nous à réifier des phénomènes explicables par les sciences sociales. La réification ou l’essentialisation constituent l’antithèse d’une explication de type scientifique.

Le fondamentalisme et ses caractéristiques distinctives

Un autre substantif revient souvent, en apparence plus pertinent pour analyser le rapport d’un groupe et/ou d’un individu avec ce qu’il sacralise : le « fondamentalisme » — dans le cas de notre recherche, il s’agissait plutôt de la sacralisation des « Textes fondateurs » (Coran et sunna pour l’islam sunnite). Tout aussi ardu à circonscrire qu’« islamisme » et tout autant galvaudé, la posture qu’il implique se retrouve de surcroît chez des auteurs classiques aussi différents qu’Ibn Ḥazm (m. 1064) ou Ibn Taymiyya (m. 1328), mais également au sein de courants aussi concurrents que les Frères musulmans ou le néo-salafisme saoudien, ou encore même dans l’œuvre de réformistes musulmans contemporains tels que Ğamāl al-Bannā ou Muḥammad Šaḥrūr. Cette récurrence des usages historiques et contemporains peut expliquer – sans la légitimer – la confusion médiatique quant à la terminologie à employer, soulignant l’urgence du métier à engager un questionnement réflexif et critique sur ce qui pourrait apparaître de surcroît comme superficiel : la terminologie.

La recherche universitaire, avec sa modalité de temps long et sa propension à se plonger dans les écrits des acteurs en question, permet de dépasser les prénotions englobantes et de proposer des notions et des concepts opératoires. À titre d’illustration de cette démarche critique et réflexive, citons les caractéristiques que nous avons pu établir quant à ce que pourrait recouvrir la notion de « fondamentalisme » appliqué au champ religieux de l’islam et au-delà, dans une démarche comparatiste, au judaïsme et au christianisme :

  • une relation d’« absolutisation » vis-à-vis de l’écrit et/ou des textes fondateurs ;
  • la visibilité de l’adhésion religieuse, publique et non privée ;
  • la solidarité de groupe, régénérée pour devenir effective ;
  • la non-ambiguïté, ne laissant aucune place à l’incertitude : l’uniformisation règne, l’entre-deux est systématiquement combattu.

Ces traits ne nous dispensent pas d’une étude socio-historique ou anthropologique, et ne prétendent pas gommer la distance temporelle et les différences de contextes d’énonciation entre un auteur du 13e siècle et un contemporain. Ils mettent simplement l’accent sur un type de rapport à l’absolu, qui, lui, se retrouve bien tant dans les périodes anciennes qu’actuelles ; en se gardant bien de n’y voir qu’une simple répétition, étant entendu que l’histoire humaine ne se répète pas.

Conclusion

Nous n’avons pas abordé dans notre thèse de doctorat l’étude de termes tels que « radicalisme », « terrorisme », « extrémisme », car nous avons considéré qu’ils ne convenaient pas à un travail de recherche universitaire de par la charge émotionnelle qu’ils véhiculent et le jugement de valeur qu’ils véhiculent. Il en eût été tout autrement de termes tels que « conservatisme », « traditionalisme » et « libéralisme » qui feront l’objet d’une publication prochaine.

Il paraît salutaire pour les sciences humaines et sociales que les qualificatifs employés pour décrire des phénomènes, des mécanismes et des positionnements soient mûrement et constamment éprouvés afin qu’ils ne soient pas prisonniers des catégories médiatiques dominantes pas plus que de l’autoréférencialité, i.e. la définition que les acteurs utilisent eux-mêmes pour se définir. D’aucuns y verraient peut-être la promotion d’une neutralité scientifique sans concession, il s’agit plus simplement à nos yeux, et pour pasticher la célèbre citation attribuée à Albert Camus, de ne pas « ajouter au malheur des études islamiques en mal nommant les choses ».

Bibliographie

  • Benkheira MH. et Becker A., 1997, L’amour de la loi. Essai sur la normativité en islam, Paris, PUF (Politique d’aujourd’hui).
  • Burgat F., 1988, L’islamisme au Maghreb. La voix du Sud, Karthala (Les Afriques).
  • Burgat F., 2012, L’islamisme à l’heure d’al-Qaida, Paris, La Découverte.
  • Duarte S., 2014, L’idée de réforme religieuse en islam depuis les indépendances, Paris, EPHE (thèse de doctorat).
  • Göle N., 2003, Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie, Paris, La Découverte (Sciences humaines et sociales) [1re éd. 1993].
  • Göle N., 2005, Interpénétration. L’Islam et l’Europe, Gallade Éditions.
  • Kepel G., 2000, Jihâd, expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard.
  • Picaudou N., 2010, L’islam entre religion et idéologie : essai sur la modernité musulmane, Gallimard (NRF Essais).
  • Rodinson M., 2003, La fascination de l’islam, Paris, La Découverte/Poche (Sciences humaines et sociales).
  • Roy O., 2008, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Éditions du Seuil (La couleur des idées).
  • Roy O., 2011, Généalogie de l’islamisme, Paris, Fayard (Pluriel).

Pour citer ce billet : Steven Duarte, « Islam, islamisme, fondamentalisme…Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 27 décembre 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6297

Photo_duarte-web

Steven Duarte est agrégé d’arabe et docteur ès études arabes et islamiques (EPHE). Il enseigne la langue arabe et les réformismes de l’islam contemporain à l’Université Paris 13. Sa thèse portait sur une sélection de dix penseurs réformistes musulmans dont la production s’étend de la moitié du 20e siècle à nos jours.

Son travail de recherche vise à rendre compte et à analyser progressivement la riche production réformiste à l’échelle du monde musulman sunnite puis à la mettre en rapport avec des questions contemporaines majeures : modernités multiples, altérités culturelles, conflits, évolutions de la religiosité.

La Grande Guerre au Proche-Orient : savoirs, vécus, mémoires

À l’occasion de la commémoration du centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, l’Ifpo, l’Orient-Institut Beirut, le Département d’histoire et de relations internationales de l’Université Saint-Joseph (Beyrouth) et l’Institut des études palestiniennes ont organisé un colloque questionnant la place qu’a pu prendre ce conflit au Proche-Orient. Soutenu par l’Ambassade d’Allemagne au Liban et la Mission du centenaire 14-18 (l’initiative du gouvernement français coordonnant le programme commémoratif), l’évènement a eu lieu à l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, les 3 et 4 novembre 2014 (programme).

Du point de vue de l’histoire événementielle, la façon dont ce conflit « ébranla le Moyen-Orient » (Picaudou, 1992) est connue : ses campagnes et batailles militaires, le traité de Sykes-Picot (1916), la déclaration Balfour (1917), les revendications nationalistes, le génocide arménien (1915), les prémices de la question palestinienne ou encore les effets socio-économiques du conflit sur les sociétés « levantines ». L’effondrement de l’Empire ottoman ouvrit plus encore la porte à la pénétration européenne dans la région. Le « grand jeu » des puissances étrangères (Laurens, 1991) lui redessina des frontières, aujourd’hui d’ailleurs partiellement remises en cause par des organisations telles que celle de l’État islamique en Irak et au Levant.

Artillerie turque quittant Constantinople (Agence Rol, 1914). Paris, BnF, département Estampes et photographie, EST EI -13 (406). (Gallica : ark:/12148/btv1b6932501f). Domaine public.

Artillerie turque quittant Constantinople (Agence Rol, 1914). Paris, BnF, département Estampes et photographie, EST EI -13 (406). (Gallica : ark:/12148/btv1b6932501f). Domaine public.

1914-1918 marque incontestablement de nombreuses ruptures politiques et sociales pour les sociétés de la région. Aujourd’hui, l’étude de cette période est également l’occasion d’inflexions majeures pour les sciences sociales : en termes d’approches conceptuelles et disciplinaires, de réflexion sur l’Histoire, sur le statut du témoignage et de la mémoire, sur la pratique de l’interdisciplinarité ou sur la variation des niveaux d’analyse. Excepté l’attention portée aux évènements rappelés plus haut, l’historiographie dans la région n’accorde d’ailleurs qu’une importance mesurée à ce conflit mondial.

Cette rencontre proposait donc de débattre de nouvelles pistes dans l’étude de ce conflit, dans une région où les nombreux affrontements armés jusqu’à nos jours, peuvent être l’occasion d’engager une réflexion sur les « cultures de guerre », comme le fit 1914-1918 en Europe (S. Audoin-Rouzeau, A. Becker, 2000). C’est d’ailleurs dans cette perspective que ce colloque a été ouvert par Patrice Paoli, Ambassadeur de France au Liban, Christian Clages, Ambassadeur d’Allemagne au Liban, et Salim Daccache, Recteur de l’Université Saint-Joseph. Alors que l’on commémorera en 2015 les 40 ans du déclenchement de la guerre civile libanaise, tous trois ont suggéré l’exemple que pourrait jouer, dans la recherche de sortie de crise dans la région, le travail des historiens de la guerre et des entrepreneurs de mémoire dans le processus d’intégration européenne.

Les travaux ont débuté par la conférence inaugurale de Jörn Leonhard (Université de Freiburg), auteur de Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkriegs [La boite de Pandore. Histoire de la Première Guerre mondiale] (C.H. Beck, München, 2014). Il propose d’envisager la Grande Guerre à l’aune des frustrations collectives et désenchantements qu’elle a pu provoquer – à commencer par la promesse d’un conflit court auréolé de glorieuses victoires et les aspirations à l’autodétermination des peuples suscitée par les « 14 points de Wilson » (1918) dans les périphéries du conflit, particulièrement au Proche-Orient.

Trois approches croisées ont guidé la réflexion : une approche d’histoire des sciences ; une approche en histoire sociale interrogeant les vécus variés de la guerre ; et enfin, une approche d’anthropologie de la mémoire. Les interventions des participants se sont appuyées sur des sources pour la plupart inédites : des mémoires et journaux intimes, des témoignages directs ou indirects, des archives diplomatiques ou municipales, des dossiers de presse et des fonds privés. Tous ces documents donnent des éclairages originaux sur cette période, mais aussi sur leur perception par leurs contemporains.

Un tournant pour la production de savoirs sociaux

On aborde encore trop peu la question de l’effet de la Grande Guerre sur la production de savoirs dans l’ancien Empire ottoman et dans les États mandataires et indépendants qui lui succèdent. L’institutionnalisation de savoirs utiles pour des cercles de militaires et d’administrateurs consacre les disciplines de l’orientalisme (Henri Laurens, Collège de France), mais ouvre également sur les sciences « modernes ». Le rôle des experts au service de la politique s’accompagne de l’instauration progressive de normes, d’outils et de domaines d’intervention particuliers : par exemple l’épidémiologie, sur l’instigation de l’Organisation de l’hygiène de la Société des Nations (Philippe Bourmaud, Université Lyon 3 Jean Moulin). Les recherches tentent alors de s’inscrire dans une démarche « scientifique », fondée sur la connaissance originale du « terrain », mais s’inscrivent également dans une politique de contrôle et de normalisation. La question de la politisation de la production du savoir fut également le sujet de la présentation de Carla Eddé (Université Saint-Joseph), qui propose l’analyse critique d’une production encyclopédique produite, en plein conflit, sur commande des autorités ottomanes : s’agit-il d’une façon de prolonger la guerre par d’autres moyens ? R. Tamimi et M. Bahjat sont envoyés parcourir la province pour rédiger deux et peut-être trois volumes intitulés Wilayet Beirut (1917). Ils illustrent la politique volontariste et centralisatrice de Djémal Pacha, homme fort de l’Empire ottoman (avec les deux autres « Pacha », Enver et Talaa) et des Jeunes-Turcs durant la guerre, nommés avec pleins pouvoirs aux affaires civiles et militaires dans les provinces du Proche-Orient. Ils reflètent aussi une politique certes violente (Djémal Pacha fut accusé de persécuter des sujets arabes et arméniens de l’Empire et de les condamner à mort par contumace), mais également tournée vers la recherche d’adhésion des provinces aux politiques réformistes du pouvoir central.

Explorer de nouvelles sources

Les vécus de la guerre sont, quant à eux, plus explorés par la recherche. La famine constitue par exemple l’épisode le plus connu de l’histoire de cette période au Liban. Ses causes sont le plus souvent imputées à l’invasion de criquets en 1915, ou aux blocus des Alliés et des Ottomans. Ces éléments conjoncturels, pour importants qu’ils soient, ne disent pas tout : la famine, que le conflit renforcera considérablement, est cause et conséquence de la misère qui s’installe déjà à la veille de la guerre. Cette piste est approfondie par Christian Taoutel (Université Saint-Joseph) à partir d’archives inédites des pères jésuites ; et par Lévon Nordiguian (Université Saint-Joseph) sur la base de l’exploration du fonds des 2000 photographies laissées par le père J. Delore, instituteur jésuite au Mont-Liban pendant cette période. Au-delà d’une histoire renouvelée de la famine, ces images témoignent d’un autre aspect de l’histoire sociale de ce conflit : elles montrent des villages abandonnés et, ainsi, de l’empreinte que la guerre a laissés dans cette région sans qu’il y eût de combats. D’autres sources attestent de la présence du conflit, malgré la distance des opérations militaires : les procès-verbaux du conseil municipal de Jérusalem relatent des changements majeurs dans la vie quotidienne des Palestiniens – de l’isolement des intellectuels causé par la disparition des journaux étrangers aux interventions autoritaires de Djémal Pacha dans la vie politique locale (Falestine Naili, Ifpo).

Les liens à la Sublime Porte s’avèrent complexes dans un contexte où Istanbul lance de vastes chantiers de restructuration urbaine, légifère, impose une nouvelle monnaie papier, multiplie les œuvres caritatives, met en place des monopoles sur les céréales, réduit les compétences des tribunaux religieux musulmans, mais instaure aussi la loi martiale. Ainsi, la contribution de Tariq Tell (American University of Beirut) montre que le soutien de la population locale à la Révolte arabe fut beaucoup moins unanime que le discours officiel ne le présente : jusqu’à 1918, la population des régions de l’actuel Ouest fertile jordanien n’a pas ouvertement soutenu la révolte arabe – notamment du fait de la forte présence ottomane (et de son appareil sécuritaire), mais aussi de la manne que continuait de représenter, grâce à l’Empire, l’exportation des cultures locales. Au Liban, la presse locale raconte comment la vie se poursuit, avec son cortège de célébrations des victoires ottomanes, des visites de personnalités dans la région… L’Histoire retient surtout les noms des quarante « martyrs », nationalistes libanais pendus par les Ottomans en mai 1916. Cet épisode est néanmoins objet de controverses, comme le montre le conflit qui opposa, sous le mandat, les unionistes et les libanistes quant à la commémoration de la Fête des Martyrs (Youssef Mouawad, chercheur indépendant). Mais les historiens – et la mémoire collective – sont est en revanche moins diserts sur les centaines de déportations d’opposants sous le règne de Djémal Pacha.

Les témoignages laissés par les administrateurs et officiers turcs représentent d’excellentes sources qui révèlent des opinions contrastées face aux soulèvements nationalistes : ainsi en est-il des mémoires de Falih Rifki Atay, qui accompagna Djémal Pacha dans ses campagnes militaires (Selim Deringil, Lebanese American University). La propagande joue là un rôle important. Ayhan Aktar (Bilgi University Istanbul) évoque celle du Comité de l’union et du progrès qui organise, au nom de l’amitié entre Turcs et Arabes, une visite pour des intellectuels arabes à Istanbul et sur le front de Gallipoli en 1915. Les autorités ottomanes essaient d’y entretenir l’image d’un empire qui tient tête aux Occidentaux – alors qu’au même moment Mustafa Kemal est déjà convaincu de la perte inévitable des territoires arabes. D’autres témoignages donnent à connaître des aspects oubliés de cette période : et notamment la façon dont, au Héjaz, sur d’autres fronts, le succès du contingent français permet aux soldats musulmans maghrébins de connaître d’exceptionnelles carrières (Hayat Touhadi, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne).

Affiche du colloque "La Grande Guerre au Proche Orient"

Anthropologie et histoire de la mémoire

Enfin, troisième champ de questionnement : comment la réflexion autour de la Première guerre au Proche Orient rencontre-t-elle des préoccupations contemporaines relatives à la commémoration des conflits – par exemple la guerre civile libanaise (Mermier, Varin, 2010) ? Les intervenants interrogent des « mémoires » et des pratiques de commémorations – la réflexion avait été inaugurée sur ce point dans le cadre d’un colloque organisé par l’OIB en 2001 (Farschid, Kropp, Dähne, 2006) – : ils rendent compte notamment des bouleversements identitaires de la fin de l’Empire ottoman et du triomphe, à cette époque, du nationalisme arabe. Les mémoires de Abdallah Dabbous, récemment retrouvées par Malek Sharif (American University of Beirut), en sont un bel exemple. L’auteur, originaire de Beyrouth, décrit son identité multiple et contradictoire : fier d’être issu de la bourgeoisie beyrouthine et de son éducation occidentale, il est fidèle à l’Empire ottoman et écrit ses mémoires après-guerre pour s’opposer à l’historiographie nationaliste arabe. Le récit autobiographique de la fuite d’Ohannès Pacha, Arménien et dernier mutasarrif (gouverneur) du Mont-Liban, ne montre pas seulement la détérioration de la relation entre chrétiens et musulmans, mais aussi la volte-face d’un intellectuel libéral, proche des Jeunes-Turcs, vers un nationaliste arménien dressé contre les Turcs après le traumatisme du génocide (Elizabeth Thompson, University of Virginia). La réaction de Khalil al-Sakakini est inverse. Écrivain moderniste palestinien, il affirme dans son Journal (1914-1918) un humanisme rationnel au-delà de toute appartenance sectaire ou nationale (Maher Charif, Institut des études palestiniennes). La dimension sociale et utopiste est également présente dans les écrits de Mikhail Naimy, auteur théosophique d’origine libanaise, qui rejoint l’armée américaine et perçoit la guerre, résultat de tensions sociales cachées, comme le déclencheur d’une lutte entre maîtres et serviteurs (Alyn Hine, Orient-Institut Beirut). N’ayant pas laissé d’écrits, » Awda Abu Tayya, figure emblématique de la révolte arabe, a été l’objet d’une mise en récit dans la ville de Ma’ân au sud de l’actuelle Jordanie. Dans les rapports complexes qu’entretient aujourd’hui cette ville touristique avec le pouvoir central, la construction d’une mémoire collective autour de sa personne par sa tribu d’origine contribue à fonder la légitimité de requêtes politiques et sociales – en faisant de cette tribu l’un des soutiens pionniers des Hachémites (Norig Neveu, Ifpo).

Le colloque s’est achevé par une table ronde au Salon du Livre francophone de Beyrouth, modérée par Eberhard Kienle (Ifpo), réunissant Henry Laurens, Carla Eddé et Ulrike Freitag (Zentrum Moderner Orient) autour des enjeux soulevés par l’histoire de ce conflit : penser la guerre, est-ce la panser ?

Bibliographie

  • Audoin-Rouzeau S. et Becker A., 2000, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard.
  • Laurens H., 1991, Le grand jeu. Orient arabe et rivalités internationales, Paris, A. Colin.
  • Leonhard J., 2014, Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkireges, Munich, C.H. Beck.
  • Mermier F. et Varin Ch. (dir.), 2010, Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), Paris, Sindbad-Actes Sud.
  • Nordiguian L., 2003Les petites écoles du Mont-Liban, Beyrouth, Presses de l’USJ.
  • Picaudou N., 1992, La décennie qui ébranla le Moyen-Orient. 1914-1923, Bruxelles, Complexe.
  • Prost A. et Winter J., 2004, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil.

Pour citer ce billet : Matthias Dalig et Myriam Catusse, « La Grande Guerre au Proche-Orient : savoirs, vécus, mémoires », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 19 décembre 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6301

m-dalig1

Matthias Dalig est étudiant en sciences politiques à l’Université de Freiburg et à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il est stagiaire au Département scientifique des études contemporaines à l’Ifpo.

Tous les billets de Matthias Dalig

m-catusse

Myriam Catusse est politologue. Elle est directrice du Département scientifique des études contemporaines de l’Ifpo. Elle est core researcher du programme WAFAW (ERC) et du programme Power2Youth (7e PCRD). Elle est notamment l’auteur de Le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve & Larose, 2008 et, avec B. Destremau et E. Verdier (dir.), de L’État face aux débordements du social. Formation, travail et protection sociale, Paris, Iremam-Karthala, 2010.

Page personnelle et bibliographie : http://ifporient.org/myriam-catusse

Tous les billets de Myriam Catusse

Les soulèvements arabes, l’économie et le politique

Des premières revendications tunisiennes de 2011 aux protestations égyptiennes de 2013, la thématique de la crise économique et sociale se conjugue très intimement aux demandes de libertés publiques et politiques dans les « soulèvements arabes ». Bien que la région ne figure pas parmi les plus pauvres au monde, ces mobilisations rendent non seulement audible la crise de légitimité de régimes vieillissants mais aussi plus visibles le climat d’insécurité sociale et la vulnérabilité économique qui caractérise le quotidien de très nombreux habitants de la région. La crise économique de 2008, en particulier, semble avoir encore dégradé les conditions de vie des citoyens, mais aussi celles des travailleurs immigrés et des populations réfugiées.

En apparence, ces protestations signent l’exacerbation d’une « question sociale » voire d’une « crise économique » nettement plus importante que lors des renversements, dans les années 1970, de régimes d’Europe du Sud et d’Amérique latine, ou dans les années 1990 en Europe centrale et orientale ou en Afrique sub-saharienne. En plus de la référence à la révolution française de 1789, plusieurs analystes convoquent d’ailleurs volontiers en 2011 la référence au « Printemps des peuples » de 1848-1849, en soulignant la part que purent y jouer dans les deux cas les crises agricoles et alimentaires ou industrielles et la façon dont la « question sociale » s’y politisa.

Une manifestation à Mahalla, en Egypte, le 7 avril 2008.  La veille,  un mouvement de grève avait été endigué par les forces gouvernementales provoquant ensuite ces soulèvements. - James Buck / PBS. Licence : CC By-SA 3.0

Une manifestation à Mahalla, en Egypte, le 7 avril 2008. La veille, un mouvement de grève avait été endigué par les forces gouvernementales provoquant ensuite ces soulèvements. – James Buck / PBS. Licence : CC By-SA 3.0

Trois ans après, ces sociétés continuent d’être le théâtre de conflits majeurs, en termes d’exercice du pouvoir, mais aussi en termes économiques et sociaux (mouvements ouvriers, grèves de salariés ou de fonctionnaires, mécontentements suscités par la cherté de la vie ou par les dégradations des services publics, etc.). Les « débordements du social » et les « impasses de l’économie », qui s’exprimaient de diverses façons bien avant 2011, semblent plus que jamais d’actualité, tant comme défis pour les pouvoirs publics que comme ressort de mécontentements feutrés, de stratégies d’exit comme de passage à la révolte, ou de résistances plus discrètes. Malgré l’aubaine suscitée dans certains pays par la hausse des prix du pétrole, les revendications de ce type s’accentuent, tandis que les nouveaux gouvernements n’apportent guère d’alternative, à court terme du moins, en matière de politiques de développement.

Si la thématique de la crise économique et sociale traverse ces mouvements récents, l’articulation entre les réalités socio-économiques et les causes et formes de la protestation est loin d’être univoque. À chaud, aux analyses économicistes, envisageant les évènements de 2011 comme l’expression d’une crise du capitalisme, ont répondu d’autres travaux réfutant au contraire toute forme de déterminisme, en concentrant leur attention sur les logiques internes de ces mouvements et les trajectoires de leurs acteurs. C’est en réaction à cela que s’est construite la réflexion proposée dans le cadre d’un colloque organisé à Beyrouth les 25 et 26 septembre 2014 par l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) en coopération avec le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris et le Middle East Institute (National University of Singapore). L’événement a reçu le soutien du Fonds d’Alembert (IF) et du programme du Conseil européen de recherche « When Authoritarianism Fails in the Arab World » (WAFAW).

Un colloque exploratoire

Aux côtés de chercheurs en sciences humaines et sociales, le colloque a réuni l’ambassadeur de France Patrice Paoli, des représentants de la société civile et de syndicats libanais, ainsi que des journalistes et des diplomates. L’objectif principal de cette rencontre était d’établir une plate-forme d’échange à partir de recherches récentes. Il s’agissait de comparer les interactions entre l’économique et le politique en considérant les contestations et résistances multiples en ce qu’elles sont imbriquées dans des ordres politiques et économiques. C’est pourquoi l’accent était mis sur les apports possibles de l’approche néo-institutionnelle : comment sont mises en cause dans les protestations des formes multiples de dépendance, de protection ou d’échanges ? Comment lire et comprendre le rôle souvent feutré ou plus manifeste de groupes d’intérêts, de groupements professionnels et syndicaux dans les changements de régime ? Quels pactes ou contrats sociaux se dessinent, se réinventent ou au contraire se confirment ? Comment et où émergent de nouveaux porte-parole, de nouvelles questions « sociales », de nouveaux clivages politiques et économiques ? Qui porte la voix des déshérités ? En quoi ces mouvements sociaux contribuent-ils à ouvrir de nouvelles formes d’économies, de circulation, d’enrichissements ?

Le panel interdisciplinaire et international comprenait des économistes, des historiens, des sociologues et des politistes. La perspective comparative dépassait les frontières du Proche-Orient, grâce à la contribution notable de Jérôme Sgard (Science Po/CERI), dont sont reconnus les travaux sur les réformes économiques en Europe de l’Est et les crises financières dans les économies émergentes.

Comment se transforment les institutions ?

Dans son propos introductif sur les interactions entre changements de régime et processus économiques, et notamment sur les effets de « dépendance au sentier » (path dependancy), Eberhard Kienle (Ifpo) a invité les participants à dépasser certaines interprétations conventionnelles des bouleversements que connaît la région, qui envisagent la « crise » économique comme principal catalyseur des contestations. En particulier les logiques de rente (qui mettent l’accent sur les usages politique revenus perçus sur un marché extérieur) ou de crony capitalism (« capitalisme des copains » qui supposent des formes stabilisées d’échanges et d’interdépendances) – pour reprendre des catégories classiquement mobilisées par l’économie politique des sociétés du Proche-Orient – se révèlent peu utiles pour comprendre le changement social. Ainsi, les monarchies du Golfe ont vu non seulement un changement de politique sociale (expansion des services sociaux pour promouvoir l’emploi de nationaux dans le secteur privé), mais aussi l’émergence d’organisations syndicales au cours de ces dernières années face à la crise du modèle de régulation sociale par l’emploi public. Pour Laurence Louer (Science po/CERI), s’intéresser aux systèmes de « Providence » des pays du Golfe, au-delà du caractère « rentier » de leur économie, permet de comprendre l’enjeu du devenir de leur régime de répartition dans le processus de privatisation de l’emploi et de salarisation de la société qu’ils connaissent. Plusieurs des intervenants insistent sur les limites du paradigme « rentier » (avec la dépolitisation des questions sociales qu’il suppose) pour comprendre nombre de dynamiques actuelles. Fawwaz Traboulsi (American University of Beirut) préconise une approche qui réintègre dans l’analyse de la compréhension des mobilisations (ou de l’absence de protestation) des dimensions idéologiques et géopolitiques souvent contradictoires : les soulèvements à ses yeux ont été pour une grande partie des réactions à des politiques sociales néolibérales ; un point de vue discuté lors de cette table ronde.

Pour renouveler méthodologiquement et théoriquement l’étude des dynamiques économiques au Proche-Orient, le retour au terrain ou aux archives s’avère fécond. Plusieurs contributions ont ainsi mis l’accent sur l’émergence, certes timide mais intrigante, d’institutions dans les mondes du travail qui défient les organisations syndicales installées. Outre le cas traité par L. Louer dans les monarchies du Golfe, un bel exemple est le Comité de coordination syndicale au Liban, qui se présente comme une alternative aux syndicats en place face à la sectorisation de leurs demandes et leurs crises de leadership (Marie-Noëlle Abi Yaghi, Lebanon Support). Par contre, dans la région minière de Gafsa en Tunisie, d’anciennes doléances socio-économiques, en tête desquelles le droit à l’emploi, prennent de l’ampleur après la révolution. Si l’Union générale des travailleurs tunisiens fut associée au renversement du régime, sur ce terrain minier dont on se souvient du rôle avant-gardiste que joua le mouvement de 2008, le mouvement syndical est dépassé par des formes inédites de prises de paroles. Il faut alors s’interroger sur les transactions politiques qui se jouent autour de la question de l’emploi (Amin Allal, CNRS/CERAPS).

La résilience des régimes en place dépend notamment de la façon dont ils réagissent aux troubles sociaux. Des revendications matérielles ne sont pas simplement un facteur déstabilisant mais peuvent devenir un instrument régulateur potentiel pour les autorités afin de contrôler l’agitation sociale ; hypothèse que développe Montserrat Emperador Badimon (Université Lumière – Lyon 2) dans sa recherche sur le « Mouvement des diplômés chômeurs » et la protestation des mineurs de phosphates à Khouribga (Maroc). De même, une institution telle que celle du patronage, généralement considérée comme un frein au changement social, peut également contribuer à l’escalade d’un conflit, comme le montre au Liban Michele Scala (Aix-Marseille Université/IREMAM) au sujet d’un conflit salarial.

Replacer les changements de régimes dans leur histoire socio-économique

Alors que l’économie politique au Proche-Orient s’est surtout développée dans un dialogue entre politistes et économistes, ce colloque s’est enrichi de la contribution d’historiens, afin de creuser les pistes néo-institutionnelles de la « dépendance au sentier » : dans le cadre d’une réflexion sur les changements de régime, il s’agit de penser le poids des choix effectués dans le passé et des institutions au sens large du terme sur les décisions et trajectoires contemporaines.

La communautarisation des conflits actuels en Syrie et en Irak par exemple n’est pas un phénomène religieux en tant que tel mais peut s’expliquer par l’enchevêtrement de solidarités ethniques et de relations économiques depuis le 19e siècle : en effet, les interactions sont denses entre la formation d’États « modernes » et les mutations de « survival units » communautaires. Dans des situations de crise économique ou politique, quand la confiance dans l’institution étatique se dégrade, les individus se tournent volontiers vers les solidarités communautaires (Sami Zubaida, Birkbeck University). Les grandes transformations politiques des 19e et 20e siècles  – et notamment le règne d’Abdul Hamid II (1876-1909) –, l’établissement des mandats, puis les indépendances, ont profondément affecté les économies locales. Les structures socio-économiques antérieures ont néanmoins continué à jouer un rôle en matière d’échanges et de production. Peter Sluglett (Middle East Institute – National University of Singapore) évoque ainsi la nostalgie de la période ottomane des marchands d’Alep pour expliquer l’orientation anatolienne du commerce en Syrie du Nord au début 20e siècle. Cette piste est également explorée par Matthieu Rey (Middle East Institute – National University of Singapore), qui montre comment l’organisation corporatiste du champ politique syrien s’explique par la crise agraire des années cinquante et soixante, le mouvement paysan qui l’accompagna d’une part, la promotion de la jeunesse rurale par l’armée et la bureaucratie d’autre part. De la même manière, la stabilité de la monarchie hachémite ne peut s’expliquer par les seuls effets de rente (l’aide internationale aidant à l’achat de paix sociale). Tareq Tell (American University of Beirut) met en avant les effets des réformes agraires et le rôle de l’armée en Jordanie pour expliquer les logiques de la régulation des luttes sociales.

Repenser l’économie politique de la région ?

Les intervenants du colloque ont enfin évoqué la question des modifications et des continuités des politiques socio-économiques dans les changements de régime. Dans un contexte de transition d’un système autoritaire à un régime politique plus inclusif et démocratique (où le vote compte), les politiques sociales sont-elles plus égalitaires ? Le cas de la Tunisie montre que, du fait notamment de la crise financière, la révolution ne s’accompagne pas vraiment de transformations décisives des politiques économiques, vers un système plus redistributeur (Asya El-Meehy, ESCWA, University of California – Berkeley). Observant cela en Égypte, Eberhard Kienle (Ifpo) explique l’absence de réorientation majeure par le parallélisme social au sein des institutions (les différents régimes qui se succèdent recrutent leurs fonctionnaires au sein de la même classe sociale). En revanche, la guerre civile en Syrie entraîne des changements plus frappants : à la fois une hausse rapide du taux de pauvreté et la continuation, voire la progression, des investissements dans certaines régions (Jihad Yazigi, Syria Report, European Council on Foreign Relations).

Le colloque a ainsi permis d’explorer différentes pistes d’analyse, s’émancipant du modèle rentier et questionnant l’inscription de la région dans l’économie globalisée. Dans sa conclusion du colloque, Jérôme Sgard (Science po/CERI) suggère ainsi de prêter une attention particulière aux modes de production (et pas seulement aux logiques de rente) et de maintenir l’effort de réflexion sur des catégories fondamentales de l’économie, comme le travail et le salaire, la propriété et la dette.

Bibliographie

  • Heydemann S. (dir.), Networks of Privilege in the Middle East: The Politics of Economic Reform Revisited, Palgrave Press, 2004.
  • Kienle E. et Louer L. (dir.), L’économie politique des soulèvements arabes, numéro thématique de Critique internationale, 61, 2013/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2013-4.htm
  • Moisseron J. et Mouhoud E. (dir.), Dynamiques institutionnelles dans le monde arabe, numéro thématique de Revue Tiers Monde, 212, 2012/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2012-4.htm
  • Owen R. et Pamuk S., History of Middle Eastern Economies in the Twentieth Century, Harvard University Press, 1999.

Pour citer ce billet : Matthias Dalig et Myriam Catusse, « Les soulèvements arabes, l’économie et le politique », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 15 décembre 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6268

m-dalig1

Matthias Dalig est étudiant en sciences politiques à l’Université de Freiburg et à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il est stagiaire au Département scientifique des études contemporaines à l’Ifpo.

Tous les billets de Matthias Dalig

m-catusse

Myriam Catusse est politologue. Elle est directrice du Département scientifique des études contemporaines de l’Ifpo. Elle est core researcher du programme WAFAW (ERC) et du programme Power2Youth (7e PCRD). Elle est notamment l’auteur de Le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve & Larose, 2008 et, avec B. Destremau et E. Verdier (dir.), de L’État face aux débordements du social. Formation, travail et protection sociale, Paris, Iremam-Karthala, 2010.

Page personnelle et bibliographie : http://ifporient.org/myriam-catusse

Tous les billets de Myriam Catusse

Préservation de la forteresse hellénistique de Faïlaka : premiers pas et solutions d’urgence

En 2011, M. Gelin (CNRS-Ifpo) et Sh. Shehab (Département koweïtien des Antiquités et des Musées, National Council for Culture, Arts and Letters DAMK-NCCAL),  créent la Mission Archéologique Franco-Koweïtienne de Faïlaka (MAFKF). Depuis, quatre carnets ont été publiés : « De retour de mission… Faïlaka au Koweït, 1, 2 et » et « Al-Qusūr (Koweït), état des recherches de la mission archéologique franco-kowétienne de Faïlaka (2011-2013) ». Alors que les travaux scientifiques des fouilles archéologiques ont  été diffusés par ailleurs, nos efforts mis en œuvre pour la préservation de la forteresse n’avaient pas encore été spécifiquement présentés. Alors qu’une nouvelle ère s’ouvre pour la protection et la mise en valeur du patrimoine historique, archéologique et naturel de l’île, il nous a paru important d’exposer les problématiques globales liées à la conservation et la présentation de cette place forte, ainsi que nos réalisations en matière de préservation, activité intrinsèque à notre mission.

Le contexte patrimonial de la forteresse

Cette puissante place forte (un quadrilatère d’une soixantaine de mètres de côté entouré d’un fossé maçonné de pierres) comprend principalement des fortifications et édifices civils, deux temples et un puits. Construite en grès marin et briques de terre crue (fragiles et sensibles aux intempéries), elle est fouillée depuis la fin des années 1950 par diverses équipes dont les excavations ont complexifié la topographie du site. Ces fouilles, qui pour la plupart n’ont pas été parachevées par une protection des vestiges, ont en grande partie engendré les difficultés actuelles de conservation.

Vue d’ensemble du site de la forteresse hellénistique après les pluies torrentielles de novembre 2013 (H. Al Mutairi © DAMK)

Vue d’ensemble du site de la forteresse hellénistique après les pluies torrentielles de novembre 2013 (H. Al Mutairi © DAMK)

Les problématiques de préservation et de présentation du site

Avant 2012, les vestiges bénéficiaient de mesures de protection d’urgence mises en place par les missions française (en 2004) et franco-koweïtienne (de 2011 à 2013) au cours et à la suite des fouilles annuelles. Néanmoins, depuis quelques années, le NCCAL œuvre en faveur du patrimoine national et a mis en place une première mesure conservatoire : clôturer l’ensemble des zones archéologiques de l’île pour les protéger des intrusions.

Par ailleurs, le Koweït poursuit activement sa politique patrimoniale. Il a entrepris un vaste projet de conservation et de présentation des vestiges archéologiques du sud-ouest de l’île (dont deux sites de l’âge du Bronze et la forteresse hellénistique). Dans ce cadre, le NCCAL a déposé en 2013 à l’UNESCO une liste indicative recensant les biens qu’il souhaiterait voir bénéficier d’un classement au « Patrimoine Mondial », selon les critères culturel et naturel. Puisque nous avons toujours porté une attention particulière à la protection de nos secteurs de fouilles, le NCCAL désirerait que nous développions une stratégie de préservation et de présentation de la forteresse s’intégrant dans un programme général à venir.

Établir un plan de conservation se heurte à un certain nombre d’obstacles. En effet, en matière de conservation, il n’existe pas de « guide à tout faire » applicable « en série », surtout face à un site complexe où chaque vestige est un cas particulier. D’autre part, il est primordial que toutes les parties s’accordent pour concilier « bonnes pratiques patrimoniales internationales » (UNESCO) et critères esthétiques de présentation au public, qui sont imprégnés des valeurs propres aux cultures locales.

La position de l’équipe française

La préservation du site

Depuis 2011, M. Gelin tente, outre la fouille proprememt dite, de freiner le processus de dégradation du site. De menus travaux de consolidation et protection ont été réalisés et documentés.

Consolidations réalisées dès 2011 dans la partie sud de la forteresse par M. Gelin (sur la base du plan Mission française de O.Callot © MAFKF)

Consolidations réalisées dès 2011 dans la partie sud de la forteresse par M. Gelin (sur la base du plan Mission française de O. Callot © MAFKF)

Mais pour mettre en place une méthodologie d’intervention, une étude globale de la forteresse devait être réalisée en dressant des constats annuels, en enregistrant les pathologies destructives et les nouvelles interventions de protection effectuées. Ainsi, un des membres de l’équipe est chargé de traiter cette question : le Dr M. Bendakir, assisté de M. Imbert, en 2012 ; E. Devaux (architecte Ifpo), depuis 2013.

Deux premiers documents fondamentaux ont été élaborés :

  • premier état des lieux général : description et état de conservation des maçonneries ; ruissellement des eaux pluviales (M. Imbert) ;
  • axes d’orientation pour la mise en place d’un plan de gestion pour la conservation des sites de Faïlaka (le Dr. M. Bendakir).

En nous fondant sur ceux-ci, a débuté un programme d’interventions (2013, E. Devaux) dont nous poursuivons le développement.

La présentation du site

Actuellement, des vestiges de plusieurs périodes historiques (Ier millénaire av. J.-C. et époque hellénistique) sont visibles simultanément, ce qui brouille la compréhension des édifices et le phasage chronologique des vestiges. Avant toute intervention, il faut donc qu’archéologues et architectes s’accordent pour définir :

  • les priorités historiques : ce qui doit rester visible pour être présenté ; ce qu’il serait souhaitable de restituer en partie pour une meilleure lecture du site ;
  • les priorités et contraintes techniques : ce qui est en danger immédiat ; ce qui peut rester à l’air libre ; ce qui doit être à nouveau enseveli ; ce qu’il est possible ou non de restaurer ou consolider.

Pour fonder et mener à bien ce dialogue, il est essentiel de disposer de la documentation scientifique réalisée depuis les premières fouilles et actions préventives de conservation. En effet, nous sommes ici confrontés à un problème éthique. Ce qui doit être donné à voir doit correspondre à l’état des vestiges tels qu’on les a dégagés ou à une restitution que justifie l’étude archéologique et qui se conforme aux techniques de construction originelles.

Les réalisations de l’équipe française

État des lieux

En 2013, la majorité du travail de conservation s’est déroulé prioritairement sur nos propores secteurs et secondairement sur ceux des précédents fouilleurs. D’autre part, une tempête a marqué cette campagne. Elle a considérablement aggravé l’état du site et provoqué l’effondrement, partiel ou total, de nombreux murs fragiles. Malgré tout, ces intempéries nous ont permis d’affiner nos observations sur les directions des écoulements d’eau, d’apporter immédiatement des solutions pour les détourner et de  mesurer aussitôt l’efficacité de celles-ci et d’envisager sur le champ les modifications nécessaires.

Ainsi, les plans suivants ont pu être créés ou complétés :

  • zones d’accumulation des eaux et des écoulements ;
  • murs-canaux mis en place depuis 2011 ;
  • murs effondrés depuis 2004 et en danger en 2013 ;
  • zones d’interventions en 2004 et de 2011 à 2013.

Identification des facteurs de dégradation

Après l’identification des pathologies destructives, il est nécessaire, afin d’y remédier, de comprendre leurs processus de formation, c’est-à-dire de déterminer les facteurs de dégradation du site.

Les principaux facteurs naturels d’érosion sont l’action directe de l’eau de pluie ; les ruissellements superficiels et profonds, les stagnations et infiltrations ; l’érosion éolienne et la végétation.

État du fossé est lors de sa mise au jour dans les années 1950 (© Moesgard Museum Arhus) et en 2013 (©MAFKF).

État du fossé est lors de sa mise au jour dans les années 1950 (© Moesgaard Museum, Danemark) et en 2013 (©MAFKF).

Les principaux facteurs liés à l’action humaine sont de deux ordres. L’activité archéologique vient au premier rang. Sans programme de conservation initialement associé, elle est irrémédiablement destructrice. Les excavations réalisées depuis des décennies ont laissé ainsi derrière elles des sondages se remplissant d’eau de pluie qui créent des poches de rétention d’humidité, des maçonneries mises au jour et non protégées, ce qui cause leur destruction progressive, ainsi que des résidus de démolitions accidentelles de murs en briques crues, par méconnaissance de ce matériau. Les mauvaises protections précédemment mises en œuvre constituent un facteur aggravant. Ainsi, d’une part, en est-il de l’installation d’une toiture partielle mal adaptée et destructrice. Conçue sans mesure d’évacuation des eaux, elle les projette sur les vestiges avoisinants et ceux qu’elle protège. D’autre part, la réfection au ciment blanc  empêche les murs de respirer et provoque à terme leur pourrissement intérieur. Le lecture du site se trouve enfin brouillée par la transformation abusive de bermes en murs de ciment, qui masque de surcroît tout contact stratigraphique entre les structures.

Méfaits de l'utilisation du ciment blanc qui empêche l'évaporation de l'humidité (©MAFKF)

Méfaits de l’utilisation du ciment blanc qui empêche l’évaporation de l’humidité (©MAFKF)

Les différents types et degrés d’interventions d’urgence

D’une part, nous avons recours à des protections provisoires réversibles telles que :

  • le bâchage lors d’intempéries ;
  • le remplissage, entre les campagnes, des zones fouillées (sacs de sable, géotextile et terre) ;
  • le rebouchage de sondages (avec marqueurs modernes au fond) ;
  • le renforcement de structures à leur base (sacs de sable, parpaings de terre cuite ou pierres de grès marin) ;
  • l’injection de mortier de terre au cœur de maçonneries ;
  • l’application d’enduits sacrificiels protecteurs en terre  ;
  • l’étayage (structures en bois).
Exemple de consolidation et de protection réversible d'une partie du rempart nord menaçant de s'effondrer (©MAFKF)

Exemple de consolidation et de protection réversible d’une partie du rempart nord menaçant de s’effondrer (©MAFKF)

Exemple de la mise en place ponctuelle de dizaines de mètres de bâches en plastique pour protéger des averses les zones en cours d'étude (©MAFKF)

Exemple de la mise en place ponctuelle de dizaines de mètres de bâches en plastique pour protéger des averses les zones en cours d’étude (©MAFKF)

Exemple des mesures de protection mises en place entre deux campagnes dans les secteurs fouillés : pose de géotextile, renforcement avec des sacs de sable et remplissage avec de la terre (©MAFKF)

Exemple des mesures de protection mises en place entre deux campagnes dans les secteurs fouillés : pose de géotextile, renforcement avec des sacs de sable et remplissage avec de la terre (©MAFKF)

 

D’autre part, nous avons établi, systématiquement, autour et aux abords de nos zones de travail, un système de drainage en surface qui oriente et évacue les eaux pluviales grâce à un réseau de banquettes de terre, façonnées et fondées sur des pierres pour les plus importantes. Cependant, un projet global de drainage pour tout le site doit être élaboré et va impliquer d’importants rebouchages. Ces choix seront à décider en accord entre le NCCAL et les archéologues, puisqu’ils auront un impact sur l’aspect, la perception et la lecture du site.

Exemple du système de drainage de surface mis en place dans le secteur de la tour 4 (nord-est) et s'évacuant dans le fossé (Y. Guichard©DAMK)

Exemple du système de drainage de surface mis en place dans le secteur de la tour 4 (nord-est) et s’évacuant dans le fossé (Y. Guichard©DAMK)

Œuvrer pour la mise en valeur du site

Les actions que nous avons réalisées sont les balbutiements d’un vaste programme à venir. En fonction de notre identification précise des facteurs dévastateurs, il conviendra de passer par des phases de tests plus approfondis et in situ, avant de planifier des interventions « lourdes ». Celles-ci devront s’inscrire dans un programme complet, détaillé et planifié. En effet, la gestion et la planification sont les clefs indispensables à la pérennité des mesures conservatoires qui seront mises en œuvre. C’est donc une véritable politique de conservation à l’échelle locale qui doit prendre forme. Bien que le chemin à parcourir reste long, nos efforts et investissements humains commencent à porter leurs fruits. Nous pouvons à présent espérer que, dans un avenir proche, nos opérations ponctuelles de sauvetage laisseront place à un projet de planification et de réflexion d’ensemble sur la mise en valeur des divers sites de l’île qui, nous en sommes convaincus, représente un intérêt scientifique et patrimonial hors du commun.

Bibliographie

  • Feilden B. M., Jokilehto J., Guide de gestion des sites du patrimoine culturel mondial, Rome, ICCROM, 1996.
  • Houben H. et Guillaud H., Traité de construction en terre, Marseille, Éditions Parenthèses, 1995.
  • Bendakir M., Les vestiges de Mari. La préservation d’une architecture millénaire en terre, Paris, Éditions de la Vilette, 2009  (collection École nationale d’architecture de Grenoble).

Soutiens de la mission archéologique franco-koweitienne de Faïlaka

Autorités scientifiques de tutelle
  • Institut français du Proche-Orient (http://www.ifporient.org), direction de la partie française de la mission : E. Kienle, Directeur de l’Ifpo.
LogoIfpo2011_b
  • Kuwaiti National Council for Culture, Arts and Letters (http://www.nccal.gov.kw), direction de la partie koweïtienne de la mission : Ing. A. Al Youha, Secrétaire Général
Logo NCCAL
Logo CNRS simple
  • Département koweïtien des Antiquités et des Musées
Transparent
Autorités françaises au Koweït
Logo ambassade
Logo Institut français
Mécénat
Logo-Total
Logo Fondation Total

Membres de l’équipe en 2013

  • Duwish S. (directeur scientifique de la partie koweïtienne).
  • Bonnéric J. (directrice scientifique de la partie française à partir de juillet 2014 ; responsable de l’étude d’Al-Quṣūr —A4).
  • Gelin M. (directrice scientifique de la partie française jusqu’en juin 2014 ; responsable de l’étude de la forteresse —A1 Sud, A2 Est, temples).
  • Alami S. (restauration d’objets).
  • Al Ansary M. (restauration d’objets).
  • Al Mutairi H. (Al-Quṣūr).
  • Alpi F. (épigraphie).
  • Al Saei T. (muséologie).
  • Baier S. (topographie).
  • Couturaud B. (forteresse —A1 Nord).
  • David-Cuny H. (dessins d’objets).
  • Devaux E. (forteresse —préservation du patrimoine bâti).
  • Gelin J.-M. (forteresse —tour 8).
  • Humbert J. (plan d’Al-Quṣūr, relevés de terrain)
  • Khawam R. (forteresse —A2 Ouest).
  • Rivoal M. (Al-Quṣūr —A5).

Pour citer ce billet : Emmanuelle Devaux, « Préservation de la forteresse hellénistique de Faïlaka : premiers pas et solutions d’urgence », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 23 octobre 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6231

photo-emmanuelle-devaux

Emmanuelle Devaux est architecte DPLG, spécialisée en architecture de terre (DPEA) et archéologie. À l’Ifpo depuis septembre 2010, elle est co-responsable, avec Mathilde Gelin, du programme de restauration de la forteresse hellénistique de Faïlaka-Ikaros pour la mission franco-koweïtienne (MAFKF).

Page personnelle et bibliographie sur Ifporient : http://ifporient.org/emmanuelle-devaux

Tous les billets d’Emmanuelle Devaux