Archives de catégorie : Histoire et culture dans la Tunisie contemporaine 

Abdelaziz Thaâlbi, un intellectuel tunisien en politique

À propos de Abdelaziz Thaâlbi (Tunis, 1876 -Tunis, 1944), un “intellectuel tunisien en politique”

Entretien avec Adel Kadri journaliste et enseignant d’histoire sur la radio tunisienne culturelle, producteur de l’émission “Watha’iq wa haqa’iq”, [Documents et vérités], diffusée sur la radio Tounès Ath-thaqafiyya, [Radio Culturelle], dimanche 27 septembre 2015 : podcast à venir.

Bibliographie évoquée

Ben Achour, Mohamed El Fadhel, Arkan an-nahdha al adabiyya fi tunis, [Les fondements de la renaissance culturelle en Tunisie], Tunis, MTE, 1962.

Sahli, Hamadi,  « Cheikh Abdelaziz Thaâlbi », Al maousu’a at-tunisiyya, [L’Encyclopédie tunisienne], Carthage, Beyt al Hikma, 1990, pp. 21-29.

Ahmed Ben Miled, Mohamed Messaoud Driss, Ash-shaykh ‘abdelaziz Eth-tha’albi wal haraka al wataniyya (1892-1940), [Le cheikh Abdelaziz Thaâlbi et le mouvement national, (1892-1940)] Carthage, Beyt al Hikma, 1991.

Habib Belaïd & Kmar Bendana, « Thaâlbi, un intellectuel en politique », 1993, Watha’iq, n°19, Tunis, ISHMN, 1993, 131p.

Kmar Bendana, 2001, « Les ouvrages de Thaâlbi, entre évidences et mystères de sa biographie », Rawafid n° 5,  2001, Tunis, ISHMN, pp.93-108.

Moncef Dellagi, Abdelaziz Thaâlbi, Naissance du mouvement national tunisien, Tunis, Editions Cartaginoiseries, 2013, 332 p.

 

 

Le fil historiographique

Introduction de l’ouvrage Histoire et culture dans la Tunisie contemporaine, Tunis, Université de La Manouba, 2015, 158 p.  (II)

 Le recueil des neuf textes édités dans cet ouvrage commence par le discours d’habilitation à diriger des recherches, prononcé en juin 2002. Le texte « Un terrain d’histoire culturelle : la Tunisie » qui en est issu traduit l’effort intrinsèque à l’exercice de l’habilitation : celui de définir un champ de recherche et d’intérêt. Le délimiter comme : Histoire culturelle et histoire des intellectuels en Tunisie aux XIXe et XXe siècles, m’a aidée à sauter de plain-pied dans le biais historiographique. A partir des questions classiques de périodisation et de sources, j’ai commencé à tourner autour des pistes qui peuvent clarifier les conditions matérielles et intellectuelles de l’écriture de l’histoire contemporaine de la Tunisie, certains des lieux dans lesquels elle est formulée (les revues, les manuels, le bilinguisme…) et les profils intellectuels qui l’accompagnent, à une époque où l’engagement nationaliste devient une donne structurante.

Il me reste à aller plus loin, notamment dans le sillon historiographique….pour comprendre le processus de construction de la Tunisie comme entité historique et nationale.

A la suite de ce texte programmatique, l’article « De l’intérieur d’un lointain : l’histoire contemporaine de la Tunisie » est né à l’occasion d’un débat autour des « orientalismes » et des « aires culturelles » en vogue dans les années 2000. Le colloque Savoirs du lointain, fruit d’une coopération entre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC), m’a permis de faire le point sur les outils méthodologiques et les références disciplinaires des études et de l’enseignement historiques en Tunisie.

Comme toute culture, la Tunisienne est hantée par un besoin de passé dont l’usage est intéressant à étudier et le cadre national constitue un lieu propice pour saisir des liens éloquents entre histoire culturelle et histoire des intellectuels en Tunisie.

L’article « Relire les biographies de Bourguiba : Vie d’un homme ou naissance d’une nation ? » a consisté à appliquer le « deuxième degré » historiographique à une histoire qui semblait à première vue saturée d’études. L’histoire tunisienne, notamment académique n’est pas riche en biographies et celle de Bourguiba, apparemment bien servie, a ses silences. Le point de vue historiographique m’a permis de mettre en évidence le lien entre le récit national que Bourguiba faisait écrire, les biographies écrites sur lui et le poids du contexte général sur l’exercice d’une discipline que l’on sait, partout, influencée par le politique.

Au-delà des plus célèbres modèles du genre, il est bon de lire cette somme comme un indicateur des limites et enjeux de l’écriture historique sous le ciel de la Tunisie bourguibienne. On peut aussi apprécier ces récits de vie comme ayant été une façon de conjurer l’absence de liberté, ou encore d’écrire « l’histoire du temps présent ». En soupesant la captation, par les biographes, de la narration faite par Bourguiba de sa propre vie, on peut considérer ces histoires non « autorisées » comme des incursions masquées, des audaces calculées, des projets qui contournent l’écrou imposé par l’histoire officielle et « l’auto-mythification » bourguibienne.

Cette étape allait m’orienter vers le genre des manuels dans l’intervalle colonial, période d’incubation des bases de l’Etat-nation, des organes construits pour sa défense et des moyens de sa formulation intellectuelle, notamment entre histoire et géographie. Dans « Écrire, enseigner l’histoire de la Tunisie : séquence coloniale et circulation des savoirs », j’ai dégagé les phases de l’élaboration d’un modèle de pédagogie du savoir historique autour de la nation. A côté des manuels en langue arabe, la séquence coloniale voit le bilinguisme français-arabe s’imposer sur la scène culturelle et politique. Ce trait de l’histoire contemporaine de la Tunisie va certes vivre l’oscillation inverse après l’indépendance, mais le bilinguisme marque le champ intellectuel, médiatique et politique tunisien, en passant par la littérature historienne, tout au long du XXème siècle.

En même temps que l’histoire savante continue à se penser dans un large cadre arabe et musulman, l’histoire telle qu’elle est formulée par les pédagogues et enseignée dans les classes primaires et secondaires de l’enseignement musulman développe cette conception nouvelle et cultive l’amour d’une patrie tunisienne, État-nation aux frontières linéaires précisément tracées.

L’article « Revues et générations en Tunisie au XXème siècle : Transitions et ruptures » est construit autour de la revue, source décalée et espace interactif qui  permet de saisir les connexions profondes entre culture et politique. L’écriture de l’histoire, celle de l’action ou des idées, s’inscrit elle aussi dans la longue durée des hommes, des institutions et des dispositifs concrets qui les portent. Les revues constituent des caisses de résonance et des goutte-à-goutte nourriciers des différentes catégories intellectuelles. Depuis la fin du XIXème siècle, les revues, en arabe et en français, témoignent des liens qui existent entre les modes d’expression et d’intervention, et qui évoluent en fonction des générations.

Le milieu tunisien des revues apparaît comme un espace de rencontre éloigné des contingences immédiates, un lieu souterrain de respiration de la vie intellectuelle. C’est dans ces institutions que se construisent les différents groupes intellectuels, qu’ils s’expriment et s’articulent entre eux, qu’ils se livrent aussi à une course à la notoriété.

A l’entrée par les revues, s’ajoute une autre clé d’analyse importante, celles des générations. A condition de sortir la notion de son sens purement démographique, on peut déceler à travers la « génération » les continuités et discontinuités qui régissent l’histoire intellectuelle et politique de la Tunisie contemporaine. La clé générationnelle libère, entre autres, de la prégnance de la fracture coloniale/post –coloniale :  en liant les segments pré et post –indépendance, on peut doser les effets de l’alliage qui caractérise, à chaque moment, les articulations entre mémoire généalogique, contexte politique et métabolisation intellectuelle. La césure zaytounien /sadikien a opéré suffisamment longtemps pour être, aujourd’hui, enfouie dans l’écriture historienne. Elle constitue un des nœuds qui structurent le discours politique et historique, un nœud solidifié à travers le bilinguisme qui marque les générations intellectuelles tunisiennes du XXème siècle.

Entre les projets éducatifs et de société formulés dans les tribunes, s’est déroulée en arrière-plan une « querelle des Anciens et des Modernes », englobée par des événements politiques qui ont occupé  le devant de la scène et les esprits.

Etre historien en Tunisie

En avançant vers une histoire sociale et culturelle des historiens, j’ai rencontré l’exemple de M’hamed Belkhûja, un historien érudit et fonctionnaire de l’administration du protectorat, connaissant l’arabe et le français : « M’hamed Belkhûja (Tunis, 1869-1943). Un historien en situation coloniale ». Entre chroniqueur et journaliste, M’hamed Belkhûja a largement contribué à deux périodiques : al-ruznama at-tounisiyya (almanach) et la revue Al majalla az-zaytouniyya (rubrique : histoire). Tombé dans l’oubli et accusé de collaboration avec le pouvoir colonial, cet historien signe un mélange entre deux traditions académiques qui se chevauchent en son temps et à travers lui. Son cas témoigne de passerelles entre deux magistères intellectuels et politiques, moins étanches qu’il n’y paraît.

Bien que l’on puisse considérer qu’il a joué un rôle important dans la constitution du métier d’historien en Tunisie, Belkhûja fait partie d’une génération de Tunisiens qui n’a pas eu accès à une formation universitaire sanctionnée par un diplôme…À [sa] mort, en l’absence de normes fixées et de codes partagés, les historiens tunisiens ne constituent pas encore une communauté homogène. Ils partagent un goût pour l’étude du passé et une curiosité pour les chroniques anciennes qui prolongent une tradition depuis longtemps ancrée chez les lettrés tunisiens, mais leurs travaux ne répondent pas aux critères de scientificité exigés par un monde académique international que représentent encore exclusivement les pays occidentaux.

La profession d’historien bricolée au cours de la période coloniale se structure avec et au sein des institutions de la Tunisie indépendante, à commencer par l’université nationale née en 1960. Deux articles « Profession historien en Tunisie : l’histoire contemporaine, entre institutions et recherche » et « L’entrée de l’histoire du mouvement national tunisien à l’université » sont consacrés aux facettes de ce qui est devenu un métier dans la période post -indépendance. Mon expérience, celle d’une diplômée en histoire, engagée comme chercheur dans une institution destinée à faire « l’histoire du mouvement national » est au centre de cet essai d’introspection professionnelle. En considérant sur la durée centres de documentation et d’archives, ouvrages et périodiques, on voit comment se construit un dispositif de connaissance qui vise à mettre les bases d’une culture historique officielle, servie par des formations en histoire et ses disciplines « auxiliaires ». Comme il m’a été donné de travailler au sein d’une institution publique –aujourd’hui intégrée au panorama universitaire- j’ai assisté à travers les colloques du Programme National de Recherche sur l’Histoire du Mouvement National des années 1980 à l’entrée en scène du témoin, interrogé et donc reconnu par l’historien. La démarche a été ensuite systématisée par une institution privée (CEROMDI puis FTERSI), dirigée par Abdejellil Temimi, un universitaire qui a investi l’exercice du témoignage en invitant le personnel politique, des militants et toutes sortes d’acteurs de la scène politique, économique ou culturelle de l’histoire récente à délivrer et enregistrer leurs mémoires et souvenirs.

La proximité du témoin et de l’historien, intégrée par l’étude du « mouvement national » agit comme un facteur qui stimule l’activité scientifique : cette commodité de l’histoire contemporaine infuse les colloques, traverse les publications et influence les thèses d’une façon qui contribue, à son tour, à renflouer la promotion de la mémoire. Les discours convergent vers l’exhumation d’une mémoire, notamment du côté politique, après une longue période de silence des acteurs dont certains ont exercé des fonctions officielles alors que d’autres, quoique éloignés des feux de la rampe, ont des témoignages importants à transmettre.

Le fil historiographique que j’ai essayé de reconstitué rejoint l’ensemble de l’histoire des sciences humaines et sociales en Tunisie. D’où l’idée d’ajouter en guise de postface à ce recueil d’articles les réponses à un questionnaire « Les connaissances humanistes aujourd’hui », conduit et publié en 2011 par Mirella Cassarino, une collègue de l’Université de Catane. Cet entretien me semble résumer les grandes lignes d’une histoire encore à faire. Pour que la lecture historiographique s’élargisse au-delà de la compréhension de la logique et des procédures du métier d’historien en Tunisie, il est nécessaire de creuser l’histoire des autres sciences humaines et sociales appliquées à la Tunisie, du point de vue de leurs contenus, de leurs institutions et de leurs apports à la culture, à l’histoire du savoir et à la connaissance actuelle de la Tunisie contemporaine.

Hammam-Lif, le 1er octobre 2014.

SOMMAIRE

Introduction : Rassembler, rééditer, redonner à lire

Un terrain d’histoire culturelle : la Tunisie, Correspondances n° 71, Tunis, IRMC,Tunis juillet-août 2002,                                                                                              pp.3-9.
De l’intérieur d’un lointain : l’histoire contemporaine de la Tunisie, Savoirs du
lointain et sciences sociales
, Paris, Bouchène, 2004,          pp. 17-25.
Relire les biographies de Bourguiba. Vie d’un homme ou naissance d’une nation ?, Alfa, Biographies et récits de vie, Tunis, IRMC, 2005,                   pp. 107-118.
Écrire, enseigner l’histoire de la Tunisie : séquence coloniale et circulation des
savoirs, De l’Atlas à l’Orient musulman, Contributions en hommage à Daniel Rivet, Paris, Karthala, 2010,                                                                             pp. 141-153.
Revues et générations en Tunisie au XXème siècle : Transitions et ruptures, Générations engagées et mouvements nationaux : le XXème siècle au Maghreb, Aïssa Kadri & Ouarda
Siari Tangour (dir), CRASC, Oran, sept 2012,                             pp.183-205.
M’hamed Belkhûja (Tunis, 1869-1943). Un historien en situation coloniale, Revue
d’Histoire des Sciences Humaines
,
 Paris, 2011, n°24,             pp. 17-34.
Profession historien en Tunisie : l’histoire contemporaine, entre institutions et
recherche, Études sur l’État, la culture et la société dans l’espace arabo-musulman.
Mélanges offerts au Professeur Abdejellil Temim
i
,

Tunis, CERES, 2013, Tome II,                                                      pp.197-223.
L’entrée de l’histoire du mouvement national tunisien à l’université,Penser le national au Maghreb et ailleurs,Fatma Ben Slimane et Hichem Abdessamad (dir), Tunis, Arabesques éditions/Laboratoire Diraset, 2012,                                        pp. 265-280.
Les connaissances humanistes aujourd’hui. Réponses au Questionnaire, Le forme et le
storia
, n° IV, Catane, 2011,                                                       pp. 397-404.

Rassembler, rééditer, redonner à lire

Introduction à Histoire et culture dans la Tunisie contemporaine, Tunis, Université de La Manouba, 2015, 158 p.  (I)

Les neuf textes (huit articles et un entretien) qui forment ce volume ont été publiés dans des revues ou ouvrages collectifs, au cours de la décennie 2002-2012. Sont-ils lus ? Je me suis toujours posé la question et n’en ai aucune idée jusqu’à ce jour. La principale raison qui m’a poussée à les éditer en recueil est qu’ils répondent à des considérations historiographiques, qui sont ici une clé d’entrée dans l’histoire de la Tunisie contemporaine. Les circonstances dans lesquelles j’ai eu à prononcer les interventions orales à l’origine de ces textes sont diverses. Après les avoir partagées avec les commanditaires et les auditoires des rencontres (versions intermédiaires puis forme écrite livrée à la publication), je vois ces textes sinon comme un ensemble parfaitement homogène, du moins comme les traces d’une quête qui m’a occupée pendant une dizaine d’années.

Entre oral et écrit

En relisant ces articles pour l’édition, il m’est difficile de percevoir une autre continuité que celle des occasions collectives de réfléchir et de débattre à partir de mes centres d’intérêt, dans le cadre offert par les colloques et séminaires. Le souvenir et l’apport de manifestations qui m’ont motivée pour écrire se sont évaporés avec le temps. Dépassés dès qu’ils sont couchés sur papier, les écrits s’éteignent petit à petit, entrent dans l’oubli pour permettre à l’auteur de passer à autre chose. L’excitation de répondre à la sollicitation suivante efface la précédente. Les versions évoluent entre l’inspiration de la commande, l’accueil fait à la communication orale puis la mise par écrit : triangle ordinaire où la stimulation de s’adresser à un auditoire spécialisé refroidit avec le temps. Sans compter qu’on ne sait pas qui va lire, la vie du livre étant assez morne en général et celle du livre académique encore plus terne. Entre la fièvre de la prestation orale et le doute sur l’utilité de prolonger le moment parlé par une trace écrite, il arrive qu’on renonce à l’effort de la rédaction. Scepticisme envers l’impact de l’écrit ou paresse face à la difficulté ? Le manque d’occasions de débattre renforce ces travers et si l’université est une île relativement protégée, elle reste régie par des cloisons et un manque de vitalité critique, peu de curiosité transversale l’anime et l’académisme est mû surtout par l’avancement administratif.

Quand on passe outre le doute décourageant, il faut réactiver la présence des arguments, polir les hypothèses sans le dard des questions et la provocation des critiques. Difficile de remplir le soliloque de l’écriture, dans la surdité aux hésitations et flottements qui accompagnent la recherche. Les commandes insistantes m’ont amenée cependant à transposer des dizaines d’interventions orales en textes que je réédite ici pour souligner les pointillés qu’ils tracent, pour ranimer leur faible visibilité, pour tenter de relancer leur effet en espérant d’autres lecteurs et des réactions.

Je dois avertir que cette réédition ne revient pas sur les versions ; je n’ai pas entrepris de mettre à jour les références ni de reprendre les bibliographies. Même si je m’aperçois à la relecture qu’on ne pense jamais seul et qu’on écrit, sans le savoir, pour soi et pour les autres, je n’ai pas tenté de compléter ce qui manque et qui ne peut qu’augmenter, à mesure que les années passent. La volatilisation des idées est inévitable, et si on n’est pas capable d’écrire dans la foulée de la prestation orale, on doit accepter que la latence entraîne des répétitions et parfois des retours en arrière. Chaque intervention dans une conférence, un séminaire ou un colloque nécessite de plonger en profondeur, de reprendre des segments de raisonnements, parfois jusqu’à des passages entiers, difficiles à synthétiser. Les redites se distribuent en chevilles de discours, qu’on renonce à supprimer, pour que chaque article conserve son autonomie de sens. Le lecteur doit se préparer aux désagréments de l’enfilade des textes proposés dans ce recueil.

En dépit de ces inconvénients, d’avoir planifié cette réédition me permet de mesurer les effets de cette volatilité et de la comprendre suffisamment pour en avertir le lecteur.

Un échantillon

Ces textes parus sur un intervalle de dix ans constituent un échantillon qui peut aider à comprendre l’évolution de la discipline historique dans l’université tunisienne. Non pas qu’il n’y ait pas d’autres études, ni assez de connaissances, mais j’ai le sentiment (et sentiment n’est pas toujours raison) que l’assemblage de ces articles renseigne sur deux niveaux de la production historienne, sa visibilité et le chemin que j’ai pris pour y entrer.

Il est difficile de quantifier l’accumulation des travaux historiens sur la Tunisie contemporaine et ce manque de visibilité a plus d’un inconvénient pour tout arrivant dans le domaine, chercheur, journaliste ou curieux. Du côté de la discipline historique -cela reste à vérifier dans d’autres sciences humaines et sociales-, le travail scientifique sur la Tunisie est soumis à une logique de production, de diffusion et d’exploitation axée sur le court terme et la commande immédiate. Phénomène naturel qui appelle à dégager des moments dans l’accumulation puis à mettre en relation la production universitaire, elle-même variée et divisée, avec celle qui est fabriquée dans d’autres sphères, médiatique, politique, littéraire et artistique, productrices de culture historique. Pour mettre en perspective la production académique en matière d’histoire, il faut remonter aux cadres institutionnels, juridiques et matériels qui la déterminent. A travers cette réédition, j’espère donner à lire un échantillon dans un agencement qui permet d’apprécier les conditions d’écriture d’une production académique limitée à l’histoire contemporaine de la Tunisie.

Je me suis longtemps exercée à décrypter l’historiographie académique, selon la disponibilité des travaux.  Entre enseignement et recherche, les lectures m’ont fait découvrir des barrières et des grilles pas toujours lisibles. Ce qui a attiré mon attention sur la manière et les canaux à travers lesquels le savoir historique circule entre le monde académique et les sphères politique, médiatique et sociale. C’est une banalité mais il m’a fallu le temps de la tâter. La posture historiographique s’est imposée comme un palier de déchiffrement nécessaire pour comprendre les ressorts de la discipline et ses liens avec le contexte où elle se déploie. J’ai emprunté cette lecture de « second degré » en grande partie à cause du sentiment que cette production repose sur des non dits (je m’étonne encore de la difficulté à adopter la locution « Tunisie coloniale » et encore plus celle de « Tunisie colonisée »), et souvent pour répondre à de personnes (étudiants débutants ou en dehors du monde universitaire) curieuses de lier les acquis du savoir historique avec les conditions de son écriture. J’ai mis un certain temps à inclure l’histoire politique de la Tunisie contemporaine dans une histoire culturelle, le cadre académique étant peu familier avec la démarche et ses implications réflexives et collectives. Mon parcours professionnel inscrit au sein d’une institution vouée à une part de cette histoire contemporaine (« histoire du mouvement national ») a été le terrain obligé d’une posture réflexive sur les tenants et les formes prises par une production universitaire où j’étais partie prenante…et observante.

SOMMAIRE

Introduction : Rassembler, rééditer, redonner à lire

Un terrain d’histoire culturelle : la Tunisie, Correspondances n° 71, Tunis, IRMC,Tunis juillet-août 2002,                                                                                                     pp.3-9.
De l’intérieur d’un lointain : l’histoire contemporaine de la Tunisie, Savoirs du
lointain et sciences sociales
, Paris, Bouchène, 2004,                 pp. 17-25.
Relire les biographies de Bourguiba. Vie d’un homme ou naissance d’une nation ?, Alfa, Biographies et récits de vie, Tunis, IRMC, 2005,                          pp. 107-118.
Écrire, enseigner l’histoire de la Tunisie : séquence coloniale et circulation des
savoirs, De l’Atlas à l’Orient musulman, Contributions en hommage à Daniel Rivet, Paris, Karthala, 2010,                                                                                  pp. 141-153.
Revues et générations en Tunisie au XXème siècle : Transitions et ruptures, Générations engagées et mouvements nationaux : le XXème siècle au Maghreb, Aïssa Kadri & Ouarda
Siari Tangour (dir), CRASC, Oran, sept 2012,                              pp.183-205.
M’hamed Belkhûja (Tunis, 1869-1943). Un historien en situation coloniale, Revue
d’Histoire des Sciences Humaines
,
 Paris, 2011, n°24,              pp. 17-34.
Profession historien en Tunisie : l’histoire contemporaine, entre institutions et
recherche, Études sur l’État, la culture et la société dans l’espace arabo-musulman.
Mélanges offerts au Professeur Abdejellil Temim
i
, Tunis, CERES, 2013, Tome II, pp.197 -223.
L’entrée de l’histoire du mouvement national tunisien à l’université, Penser le national au Maghreb et ailleurs, Fatma Ben Slimane et Hichem Abdessamad (dir), Tunis, Arabesques éditions/Laboratoire Diraset, 2012,                                                        pp. 265-280.
Les connaissances humanistes aujourd’hui. Réponses au Questionnaire, Le forme et le
storia
, n° IV, Catane, 2011,                                                                       pp. 397-404.

Musiciens algériens dans l’été tunisien

Les Algériens ne sont pas seulement sur les plages tunisiennes en cet été. Le tourisme algérien a commencé depuis une décennie environ à modifier l’offre et la demande à Tabarka, Hammamet, Nabeul, Sousse … mais depuis 2011 et bien que le mois de ramadan se situe en été, les Algériens ont constitué une clientèle régulière qui a jugulé une partie des déboires du tourisme tunisien, essentiellement balnéaire, en crise d’image et de fonctionnement. La saison estivale 2015 a démarré tragiquement avec la tuerie de la plage de Sousse, le 26 juin et les réservations d’avion et d’hôtels ont, une fois de plus, accusé le coup. Une campagne de solidarité s’est spontanément exprimée dans les réseaux sociaux pour encourager et annoncer la venue des touristes algériens après l’Aïd. Le mouvement a bel et bien eu lieu et on se demande si le nombre des Algériens va dépasser le chiffre de 1.300.000 visiteurs atteint en 2014.

En ces temps de violence, il est plus réjouissant encore de constater que la participation algérienne s’étend aux activités culturelles et artistiques, collaborant ainsi aux niches qui travaillent un peu partout à conjurer l’ignorance, le silence et la peur. Pour la 4ème session des rencontres cinématographiques de Bizerte (18-21 juillet), Lamine Ammar- Khodja a présenté son film Sans cinéma et animé un atelier de tournage (les 3 films amateurs ont été projetés à la clôture). Son film sera présent au festival El ‘Abedila de Sbeïtla, le 6 août. La visite de l’Orchestre Symphonique National Algérien est un maillon dans la chaîne solidaire des artistes face aux agissements destinés à épouvanter les gens et à empoisonner la vie et l’atmosphère. L’ensemble a donné deux concerts au public tunisien, les 1er et 2 août, à El Jem et à Hammam-Lif. La brochure distribuée à l’occasion de la tournée tunisienne nous apprend que l’ensemble existe depuis 1992 et qu’il se compose d’une soixantaine de solistes professionnels, diplômés des écoles et conservatoires des différentes Wilayas algériennes et des institutions musicales étrangères. Dirigée par Abdelkader Bouazzara depuis 2001, la troupe travaille sous la férule artistique d’Amine Kouider, chef d’orchestre permanent depuis 2014 qui a lancé en 2001 les premiers concerts éducatifs pour les enfants.

L’Orchestre Symphonique National Algérien a joué le 1er août dans le Colisée romain d’El Jem, dans le cadre d’un festival consacré à la musique classique et lyrique qui fête son trentième anniversaire. Quand on sait que des orchestres se sont décommandés par crainte pour leur sécurité, le maintien de la participation algérienne est précieux.

L’ensemble s’est également donné dimanche 2 août dans le théâtre de plein air d’Hammam-Lif, à l’invitation du Festival International de Boukornine qui assure ainsi sa dimension internationale par cette deuxième soirée maghrébine de la session. Après la soirée de malouf sans frontières du 25 juillet, qui a rassemblé l’Algérien Hamdi Bennani avec le Libyen Mohamed Ghezzi et le Tunisien Zied Gharsa, le concert symphonique du 2 août a conçu un programme composé selon les différentes façons dont la musique classique est promue par l’Orchestre National Symphonique algérien : par la maîtrise et l’interprétation de tous les genres. Après des morceaux de Khatchaturian, Tchaïkovsky, Brahms et Rossini, le public a écouté trois compositions algériennes de Salim, Benhouhou et Belli (dont la célèbre ya rayeh win m’safer), puis deux arrangements symphoniques du patrimoine tunisien (Bahdha H’bibti tahla assahriyya et Hizz Ayounek rahoum chabbou fiyya), enfin deux extraits de musiques de films (Les vacances de l’inspecteur Tahar et Pirates des Caraïbes). Le mélange respire l’esprit du dialogue et reflète la volonté de circuler entre les différents patrimoines musicaux parvenus à la réceptivité des publics maghrébins. Joué par un orchestre chaleureux, composé d’une cinquantaine d’artistes algériens (19 violons, 5 altos, 6 cellos, 3 contrebasses, 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, 2 cors, 2 trompettes, 2 trombones, 2 timbales, 2 percussions) et de neuf musiciens tunisiens (4 violons, 2 altos, 2 violoncelles, 1 contrebasse), dirigés par un maestro plein d’ardeur, le programme a été accueilli avec entrain par les spectateurs de la huitième soirée du Festival International de Boukornine 2015.

Malgré des moyens modestes, la programmation de cette 36ème édition du FIB dégage la volonté de l’équipe dirigée par la cinéaste Selma Baccar d’ouvrir l’horizon du public à la beauté des musiques du monde, à la rencontre des arts et aux bienfaits du rapprochement intermaghrébin par la culture. Merci à l’Orchestre Symphonique National Algérien d’avoir contribué à ne pas laisser le terrorisme pourrir cet été tunisien.

Hammam-Lif, le 3 août 2015

Paru sur Le Quotidien d’Oran, 5 août 2015, page 4

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5216932

Le Maghreb dans l’université française, un diagnostic côté historien

Compte rendu de Pierre Vermeren, Misère de l’historiographie du « Maghreb » post-colonial (1962-2012), Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 288 p., 25€.

En langue française, produite en France, l’histoire du Maghreb périclite, peu reliée à des domaines plus prospères et tournant le dos aux productions nationales du Maghreb indépendant. Voilà le constat sévère de l’habilitation à diriger des recherches de Pierre Vermeren soutenue en juin 2010 à l’Université de Paris I et éditée en ouvrage en 2012. La lecture de cet ouvrage a quelque chose de stimulant, notamment en ce moment « post- révolutions arabes » qui amène à questionner les rapports intellectuels et universitaires entre le Nord et le Sud. Même si la place de la Tunisie est faible dans cet état des lieux historiographique, on en apprend beaucoup sur l’évolution de l’histoire du Maghreb post-colonial (1962-2012), au sein de l’université française. L’ouvrage permet de mieux connaître les hommes et les institutions qui ont fabriqué l’histoire du Maghreb pendant plus d’un siècle. En éclairant les connexions entre histoire contemporaine et politique, à travers moments et acteurs, l’ouvrage illustre une démarche qui peut servir, en creux, à comprendre la sous- représentation de la Tunisie par rapport au reste du Maghreb.

A l’instar de la sociologie ou de la science politique que l’auteur intègre dans son panorama, l’histoire du Maghreb colonial a bénéficié du savoir fabriqué au sein de l’administration, pour les besoins de l’armée ou par des hommes d’église. En mettant en évidence la panoplie des accointances entre l’histoire politique française et celle de son université, cette « histoire de l’histoire » du Maghreb relie la genèse des institutions avec les parcours des hommes qui ont fabriqué et enseigné cette histoire très contemporaine, des deux côtés de la Méditerranée.

Un intérêt qui décline après les indépendances

Le fil conducteur de ce diagnostic de la recherche française actuelle sur le Maghreb est que ce dernier est « oublié » dans les études historiques, à partir des indépendances étatiques. L’hypothèse mérite d’être approfondie pays par pays, dans le sens Nord /Sud et Sud/Sud. Notons que l’objet Maghreb (l’auteur l’écrit avec des guillemets dans le titre) prolonge l’Afrique du Nord française où l’Algérie colonisée pendant 132 ans se distingue des deux protectorats tunisien (75 ans) et marocain (46 ans). Alors qu’il n’a jamais pu devenir une réalité politique ni économique, le Maghreb reste perçu en France comme un terrain d’étude global. Comme tel, son traitement est toujours dominé par l’Algérie et l’ouvrage traduit, à son tour, ce déséquilibre. Le Maroc, familier à l’auteur, est assez présent mais la Tunisie, comme souvent, est quasiment absente dans le détail.

L’auteur articule autour des moments colonial et postcolonial une chronologie à trois temps et sur quatre générations (voir le plan détaillé ci-dessous). Il brosse un état des lieux critique sur les études historiques sur le Maghreb en France tout en esquissant des passerelles vers les productions nationales qui se sont développées en Algérie, en Tunisie et au Maroc après la décolonisation. Il montre que ce capital scientifique est sous-estimé et ignoré, jusque dans les bibliographies récentes. L’ouvrage constitue le récit d’un « éloignement intellectuel » après une phase d’accumulation de savoir qui a duré près d’un siècle.

Au XIXème siècle, la matrice orientaliste est le lit à partir duquel se développent une quantité de savoirs locaux  au Maghreb comme au Machrek : l’anthropologie et l’histoire en sont les branches les plus nourries. L’école, les missions catholiques, l’armée et l’administration sont les vecteurs qui porteront ces savoirs et les feront évoluer en passant, de façon différente, par la connaissance des langues arabe et berbère. Erudition et usage pratique se conjuguent pour favoriser la constitution d’un corpus de travaux, bâtir une série d’institutions et construire une génération de chercheurs et connaisseurs des tribus et des langues, des traditions populaires et institutions du makhzen, de l’archéologie et du sous-sol minier. Plusieurs chaires officielles (Géographie coloniale à la Sorbonne, 1893 ; Collège de France, 1902 ; Histoire de l’Afrique du Nord, 1912 ; Langue et littérature arabes, 1919 ; Colonisation à partir de 1921) relaieront ce savoir en Métropole. Le Maroc de Lyautey : « un eldorado pour les anthropologues » (p. 27) donnera naissance à une série d’institutions et une lignée de savants qui relieront le terrain colonial aux avancées scientifiques en Métropole. L’officier de marine Robert Montagne (créateur du Centre des Hautes Etudes d’Administration Musulmane –CHEAM- en 1936) et le contrôleur civil Jacques Berque (titulaire de la chaire Islam contemporain de 1956 à 1981 au Collège de France) font partie de ces savants dont l’œuvre scientifique, intimement liée à l’exercice de la fonction publique, a enrichi l’infrastructure et les moyens de l’université française.

En Algérie, l’université née en 1909, constituera une pépinière relative de cadres algériens dans plusieurs domaines (cf. Guy Pervillé). Dans le secteur historique, deux maîtres se détachent : Charles-André Julien, premier professeur élu à la chaire de la colonisation de la Sorbonne en 1947 (Jean Ganiage lui succède en 1961) se verra confier la création de la faculté des Lettres de Rabat en 1957 ; Charles-Robert Ageron (1923-2008) qui découvre l’Algérie, pendant son service militaire en 1945, devient un des plus grands spécialistes de l’histoire coloniale (chap. 7, pp.111-127).

Malgré ces destins et des œuvres  marquantes, les indépendances puis la guerre d’Algérie marquent un tournant décisif. Le pôle Aix-Marseille où naît le CRESM qui deviendra IREMAM abrite des juristes et politologues dont les travaux et les publications (notamment l’Annuaire de l’Afrique du Nord) constituent un noyau d’enseignement et de recherche « maghrébiniste » alimenté par les liens de la coopération scientifique. Ce qui n’empêche pas qu’on assiste progressivement, du côté maghrébin, au rejet de l’héritage universitaire français après l’indépendance, en histoire et également en anthropologie, considérée comme la science de la pénétration et donc de l’exploitation coloniale par excellence.

La démarche de l’auteur allie une prosopographie du personnel enseignant et chercheur qui a construit le socle scientifique avec une réflexion sur les effets de l’air du temps idéologique et intellectuel. Les questions de filiation ou de ruptures entre maîtres et élèves sont toujours à l’œuvre, influencées par les itinéraires familiaux autant que par l’évolution des écoles et des courants (tiers mondisme, marxisme…). Cette démarche éclaire particulièrement la rupture observée dans les années 1960/1970.

« Rejetant les ‘ vieilles lunes’ des islamologues et, par voie de conséquence les convictions et les sentiments religieux des peuples de la région, les intellectuels marxistes ont tourné le dos à la ré-islamisation de la société. Cet aveuglement a été d’autant plus paradoxal que les Etats du Maghreb ont participé délibérément à l’ ‘islamisation’ et à l’arabisation de leurs sociétés, pour saper l’influence intellectuelle, politique et idéologique du marxisme, très influente chez les étudiants des années 1960 et 1970». (p. 202)

Le prisme de l’immigration : le poids du présent

Même si le procès fait au marxisme est excessif (comme le souligne Nadine Picaudou dans sa préface), l’auteur décrit bien les voies par lesquelles basculent les centres d’intérêt des historiens. L’école coloniale d’Alger se disperse après 1962 et divise le potentiel scientifique en fonction des nominations en France, des projets de carrière qui s’y font et des plans de structuration des secteurs de la recherche. L’apprentissage et la connaissance de la langue arabe reculant, l’accumulation orientaliste, institutionnellement encouragée en France et en colonie avant les indépendances, se voit fractionnée et découpée pour d’autres engagements politiques et intellectuels et pour répondre à d’autres attentes. Les exemples d’André Nouschi (Université de Nice)  et Claude Liauzu (Université de Paris 7) le montrent, l’un et l’autre abandonnant, après leur retour en France, leurs recherches sur l’Algérie et la Tunisie. Alors que le Machrek attire de jeunes universitaires qui feront carrière, le Maghreb est « abandonné » au profit d’études sur l’immigration ou d’études sur l’Afrique :

« Sur le terrain du Maghreb, la carence scientifique française tient au fait que c’est moins le Maghreb qui intéresse que la France au Maghreb… ou le Maghreb en France. » (p. 188).

Après la question de l’immigration, la guerre d’Algérie qui a agi sur le champ politique français et sur la représentation de l’identité nationale, achève de déséquilibrer, une nouvelle fois, la connaissance du Maghreb vu de France. Dans un premier temps, apparaît une « histoire immédiate » qui s’interroge sur les réactions des intellectuels français à la Guerre d’Algérie (Pierre Nora, Jean Lacouture…). Puis on assiste à une hypertrophie mémorielle autour de la guerre d’Algérie qui s’installe des deux côtés de la Méditerranée depuis les années 1990 (pp. 180-202). L’ouvrage traite dans le détail ce double déplacement des préoccupations scientifiques au sein de l’université française qui se focalise sur l’Algérie tout en tournant le dos progressivement aux productions nationales en développement.

L’auteur (qui enseigne à l’université de Paris I) note qu’aucune thèse n’est soutenue sur le Maghreb médiéval depuis 1981 et que c’est un historien américain (Michel Kaplan) qui travaille au retour d’une chaire d’histoire du Maghreb contemporain : en 1993, Daniel Rivet en sera le premier titulaire. Beaucoup d’universités et de centres de recherche disparaissent  entretemps (notamment le DEA Maghreb créé par Annie Rey à Paris III et le poste de Paris IV) et la politique autoritaire des Etats du Maghreb achève de bloquer les quelques voies de passage qui subsistent entre les deux milieux.

Le diagnostic est sévère mais non dénué de pertinence : la demande politique influant sur les conditions de production du savoir historique, un décalage s’installe entre universitaires et intellectuels du Nord et du Sud de la Méditerranée. Un double éloignement disciplinaire et de terrain aboutit à une véritable déconnexion (aggravée par la question linguistique, des deux côtés). La politologie et l’islamisme, objets compacts et très fréquentés (depuis la révolution iranienne) cachent la vue et la compréhension des choses d’autant que les théories s’élaborent au Machrek

« La politologie s’empare alors des études du monde musulman, principalement au Moyen Orient (G. Kepel est pensionnaire au Caire dès 1980) puis secondairement au Maghreb (M. Camau est nommé à Tunis à la création de l’IRMC)… Une autre conséquence majeure tient au tropisme proche-oriental de cette recherche, surtout à Paris, et notamment à l’IEP. Pour longtemps les grilles d’analyse parisiennes de la politologie égyptienne (G. Kepel) et libanaise (Ghassan Salamé, Antoine Besbous, Antoine Sfeir) servent à décrypter les sociétés du Maghreb ») (p. 204).

L’auteur n’en reste pas à ce constat de dessèchement de la connaissance et de « déshistorisation » des sociétés maghrébines. Il avance des propositions concrètes pour relancer la recherche française sur le Maghreb (pp.207-209) : favoriser une histoire de l’armée, développer une histoire sociale, économique et culturelle des Français des colonies, s’ouvrir sur les sociétés « indigènes », à commencer par les berbères qui ont connu une arabisation qui mérite d’être mieux analysée. Pour aller plus loin dans la connaissance des sociétés maghrébines, il conseille de s’intéresser aux sociétés sahariennes, d’approfondir l’histoire du confrérisme et de l’Islam maraboutique abandonnée par l’anthropologie. L’auteur achève en prônant une histoire culturelle forte, où les biographies, les analyses de l’image et de l’architecture peuvent apporter des résultats intéressants.

En arrière-plan d’un tableau synthétique du savoir universitaire consacré à l’histoire du Maghreb, ses points forts et ses manques, on devine chez l’auteur une passion pour le Maghreb et pour le métier d’historien. Ce qui rend la lecture de l’ouvrage agréable autant qu’utile, ne serait-ce que parce qu’il permet de comprendre, en creux, un aspect important de l’influence de la culture française en Tunisie, à travers la recherche historique. Même si l’historiographie contemporaine tunisienne est quasi absente, des points de comparaison et d’analyse apparaissent par exemple dans le classement par générations de spécialistes de l’Afrique du Nord, établi par ordre chronologique de naissance (pp.217-248 : 305 noms listés et classés H/F) et dans le tableau des 201 thèses soutenues en France depuis 1953 sur l’histoire de l’Afrique du Nord contemporaine, par grandes périodes (pp.269-283).

La démarche et les résultats de cet ouvrage -qui plaide pour une histoire du Maghreb plus conséquente et plus reliée avec les universités maghrébines- invitent à aller plus loin pour comprendre l’université, le savoir qui s’y produit et les limites de l’histoire contemporaine aujourd’hui afin de tirer un meilleur profit de l’accumulation scientifique  et de bâtir une connaissance plus interconnectée que par le passé.

Plan de l’ouvrage

Avant-propos    /   Préface par Nadine Picaudou

Introduction problématique. Le Maghreb dans la recherche française : un abandon intellectuel ?

L’héritage institutionnel : une solide armature héritée des temps coloniaux

Chap. 1 : De l’orientalisme à l’histoire

Chap. 2 : L’empreinte des grandes institutions de la colonisation

Chap. 3 : Les institutions parisiennes au-delà des indépendances

Les hommes et l’histoire : transmission et ruptures des savoirs

Chap. 4 : Géographie de l’enseignement de l’histoire du Maghreb en France

Chap. 5 : De « l’école coloniale d’Alger » à la « deuxième école », une continuité ?

Chap. 6 : La dynamique anticoloniale des indépendances : quelle postérité ?

Chap. 7 : L’ «école Ageron»

Chap. 8 : Les historiographies étrangères

Réflexions sur un éloignement : à l’ombre du trauma algérien

Chap. 9 : La reconfiguration du champ : un Maghreb « peau de chagrin » à l’université

Chap. 10 : Facteurs exogènes ou structurels d’éloignement

Conclusion : les mutations du rêve colonial : Un Maghreb à domicile ? De l’histoire coloniale à l’histoire des migrations

Compte rendu paru dans la revue Rawafid n°18, 2013, Université de La Manouba, Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine, pp. 143-148.

Rédigé le 2 avril 2013

Edgar Morin à l’Université de La Manouba

Edgar Morin a prononcé une conférence à l’Université de La Manouba le 26 mai 2015. La conférence a été précédée  par une présentation dont le texte suit.

Merci, Edgar Morin, de nous faire l’amitié de cette visite à l’université de La Manouba, une visite attendue depuis longtemps. Votre conférence plusieurs fois reportée et regrettée se tient enfin. Tout est bien qui finit bien.

Je vais essayer de dire quelques mots sur vous et votre œuvre, sans prétendre couvrir dans le détail une vie riche et une production multiforme, considérable, ouverte à la traduction : vous avez écrit plus de 70 ouvrages. Certains sont traduits en 28 langues et dans 42 pays. Une dizaine de titres sont traduits en arabe : en Irak, au Liban, en Egypte mais aussi en Tunisie. Une traduction est en cours sous la houlette du Centre National de Traduction[1]. J’ai choisi trois entrées dans votre biographie et dans votre parcours intellectuel, trois points qui interpellent la situation actuelle de la Tunisie.

1/ L’intrication entre expérience de vie et cheminement intellectuel

Dans votre jeunesse, vous avez été un résistant pendant la 2ème Guerre mondiale et rallié au Parti communiste français entre 1941 et 1949. Ces deux expériences ont largement marqué votre vie intellectuelle et influencé vos démarches scientifiques.

Vous entrez au CNRS en 1950[2] où vous menez des travaux d’ethnologie sur le terrain français, une “sociologie du présent” sur des questions comme la rumeur, la mort, les intellectuels[3]… Vous avez animé la revue Arguments[4] puis vous fondez en 1961, avec Roland Barthes et Georges Friedmann la revue Communications que vous co-dirigez jusqu’à ce jour[5].

Amoureux du cinéma, vous devez beaucoup à cet art que vous commencez à fréquenter dès l’adolescence. Vous parlez de façon personnelle du cinéma comme un art intrinsèquement lié à l’histoire du XXème siècle dans plusieurs ouvrages sur le cinéma : Le cinéma ou l’homme imaginaire, Les Stars, L’esprit du temps et dans de nombreux articles de revue[6]

Vous êtes également auteur de scénarios (pas toujours reconnus ou approuvés par vous) et de films : Chronique d’un été, co-réalisé avec Jean Rouch  en 1961[7] (avec Marcelline Loridan) est caractéristique de votre attitude expérimentale. On y voit à l’oeuvre votre quête pour comprendre l’humain (et pas seulement l’homme, afin d’inclure la part féminine, essentielle).

Dans le film Chronique d’un regard[8], un documentaire qui vient de sortir en France et projeté hier à L’Agora, les auteurs vous font revenir sur vos idées et ce que le cinéma vous a permis d’expérimenter, de penser. Il serait bon qu’on projette ce film prochainement pour nos étudiants de cinéma et autres amateurs.

2/ L’importance de la pédagogie, repenser la communication et l’usage du savoir

La Tunisie est au seuil d’une réforme du système éducatif vitale pour l’avenir. Nous vivons depuis un certain temps une crise du savoir et de la transmission. Beaucoup de lourdeurs et des dangers planent : le serpent de mer de l’identité menace, lui qui n’a pas disparu des débats et querelles réactivés depuis 2011. Aussi, vous lire ou vous relire inspire, est source d’idées. Vous êtes en effet un militant infatigable de l’éducation, vous appelez à la nécessité d’innover dans la transmission : “enseigner c’est apprendre à vivre”. Vous incitez à “enseigner la compréhension”. La pédagogie de l’erreur et de l’échec sont les mots clés de votre travail comme vous prônez l’interdépendance entre sagesse/savoir/Information.

Vous êtes également un relieur entre les cultures littéraires, artistiques, scientifiques et techniques et ce qu’on peut appeler la culture de masse, la culture médiatique, ordinaire[9]. Or, nous avons besoin -en ce moment de crise- de relais et de liens. Nous sommes devant la nécessité de fabriquer et de multiplier les relais du savoir, à l’intérieur de l’université et à l’extérieur, comme nous avons besoin de relier les savoirs et la vie, le savoir et nos besoins individuels et collectifs, le savoir et le développement politique, culturel, économique qui nous manquent. Le lecteur de votre oeuvre de relayeur et de relieur des connaissances et des cultures peut trouver des pistes.

3/ La démarche et l’attitude envers la connaissance, le nœud de votre itinéraire

Vous êtes le père du fameux terme “Complexité”, un programme de réflexion que vous avez déplié méthodiquement depuis les années 1980, autour des différents savoirs.  On peut lire par extraits, par petits bouts, dans le désordre votre oeuvre majeure, La Méthode[10] dont l’ambition encyclopédique et épistémologique est pleine de ressources.

La complexité étant un mode de pensée, vous êtes un praticien de la transdisciplinarité (la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, l’histoire … et aussi -et c’est important pour notre université- la biologie, la physique, la chimie…). Tout en défendant la spécificité de chaque champ disciplinaire, vous appelez à relier les savoirs selon l’apport de chacun pour soupeser les contradictions, ne pas gommer les incertitudes et les illusions que recouvre chaque phénomène. Dans une posture de quête toujours à vif, vos questionnements sont branchés sur le concret, accrochés à la vie et à ses mystères. L’ambiguïté, l’échec, l’erreur, la connaissance de la connaissance font partie pour vous des chemins de la connaissance. Pour la Tunisie aussi, qui doit dessiner l’avenir de ses écoles, collèges, lycées et universités, le défi d’intégrer ces pédagogies dans les pratiques et les méthodes est essentiel.

Je finirai par un mot sur la dernière réédition de votre ouvrage de 1957 sur Les stars[11], un ouvrage léger et grave, qui nous parle encore. On y retrouve une lecture de l’histoire de l’Europe, de la France et des Etats Unis à travers la fabrication du star system puis de son déclin[12]. Vous montrez que le cinéma “problématise le bonheur” et que le rapport aux stars est une forme de religion profane, une forme de lien entre le divin et l’humain forgé par les attentes des spectateurs.

Edgar Morin, vous le savez, la Tunisie traverse une période historique, où se profilent toutes sortes de possibles, où se déploient toutes sortes de difficultés. L’enjeu d’un futur démocratique semble envisageable mais on découvre en chemin que les problèmes à affronter sont considérables. Dans un de vos derniers ouvrages, vous en appelez à l’optimisme de la volonté, à l’initiative, à l’entreprise, à trouver “une autre voie”. Dans des écrits moins exaltés, vous dites : “nous sommes condamnés à résister “.  “Résister”, “changer de voie”, ces mots parlent aux Tunisiennes et aux Tunisiens, alors que nous vivons un peu d’espoir et beaucoup d’inquiétudes mêlées.

Avec votre conférence d’aujourd’hui, on va se projeter dans l’avenir, proche tout au moins. Vous n’avez pas pu clôturer, le 18 avril dernier, la troisième session symposium de l’Université de la Manouba placée sous le thème des “Représentations“. Comme un ange annonciateur, vous êtes venu nous parler d'”Ordre et désordre” [et organisation], thème de la 4ème session qui se tiendra en avril 2016.

A voir la belle salle qui vous fait face, vous comptez des admiratrices et des admirateurs fidèles qui ne se sont pas laissé décourager par le désordre de notre organisation. Le public est venu de partout pour écouter et pour débattre. Cela fait plaisir de voir autant de gens rassemblés pour réfléchir et pour parler en communion.

Nous vous écouterons en pensant à notre présent, pour essayer de le comprendre aussi, à travers l’humain qui vous est cher et qui doit rester au centre de nos préoccupations. Un débat suivra parce que le plus important est de tisser ensemble, par l’échange et la discussion, l’avenir  (incertain ?) qui est déjà là.

Merci, Edgar Morin, de contribuer à animer quelques moments de pensée collective et de débat dans l’enceinte de notre université qui en a bien besoin.

[1] Tahar Hammami est en train de traduire Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation, Actes Sud, collection « Play Bac », 2014, 132 p. Hana Subhi, professeur de langue française à l’Université Paris-Sorbonne d’Abou Dhabi a été récompensée en 2014 à Bayt Al Hikma (Tunisie) pour sa traduction du français vers l’arabe de La méthode, Tome 5 : L’identité humaine, l’humanité de l’humanité d’Edgar Morin, publiée par l’Institution Abou Dhabi pour la Culture et le Patrimoine, collection Kalima

[2] Edgar Morin est aujourd’hui directeur de recherche émérite du CNRS.

[3] Dirait-on aujourd’hui “Histoire du temps présent” ?

[4] Avec Kostas Axelos et Jean Duvignaud, Editions de Minuit, parue de 1956 à 1962. En accès libre sur le site www.cairn.info.

[5] Avec Nicole Lapierre. Dernière livraison, n° 95, 2014, sur le thème “Les incertitudes”. Consultable sur www.cairn.info

[6] La Nef (1943-1981), France-Observateur (1954-1964)…

[7] L’histoire du cinéma français date l’entrée du synchrone dans le cinéma français avec ce film

[8] Réalisé par Céline Gailleurd et  Olivier Bohler (1h21’), 2014. Extraits lus par Mathieu Amalric

[9] Cf. notamment Relier les connaissances . Le défi du XXème siècle. Journées thématiques conçues et animées par Edgar Morin, UNESCO, Seuil, 1999.

[10] Parue en 6 volumes entre 1977 et 2004.

[11] Edition du Seuil, Collection “Le Point Essais”, 2015, 188p. Réédition de la troisième édition préfacée en 1972.

[12] Avec les suicides de Marylin Monroe, Martine Carol, la mort de James Dean…

Que peuvent les sciences sociales en Tunisie ?

Commençons par saluer l’initiative d’organiser à Tunis une étape du séminaire lancé par Jocelyne Dakhlia à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris en novembre 2013 et qui consiste à suivre les travaux de chercheurs débutants et confirmés autour d’une Tunisie propulsée par l’actualité au centre d’interrogations politiques, scientifiques et existentielles venant d’un peu partout. Sous le titre Sciences sociales en Révolution, avec le concours de l’association Nachaz et le soutien du Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT), la rencontre s’est tenue les 28 et 29 avril 2015 à la Bibliothèque Nationale, un lieu qui a abrité de grands moments de l’effervescence culturelle post 2011, un poumon qui a fait respirer de multiples propositions fusant de l’énergie de la société civile culturelle et scientifique.

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            Je me limiterai à quelques réflexions inspirées par l’écoute de deux journées passionnantes, articulées en quatre séances  (Une “modernité tunisienne” ?  ; Où en est l’état social ? Nouveaux acteurs ? Recompositions ? ) et ponctuées par douze communications et des plages de débat conséquentes. Je ne peux pas en résumer la teneur mais je note que le spectre des sciences sociales, largement représenté, a offert une tranche de transdisciplinarité revigorante.

Sciences sociales en révolution ?

            Le titre de la rencontre résolument programmatique peut avoir deux sens, au moins. Les sciences sociales participent-elles au processus et mutations politiques en cours ? Une “révolution” a-t-elle atteint l’enseignement et la recherche en sciences sociales ? Les deux  questions sont d’autant plus légitimes que quatre ans après le clash de 2011, on peut entrevoir une distinction entre le temps de la politique (qui ne s’arrête jamais) et d’autres temps (ou temporalités), qui ont leurs droits et ouvrent sur un potentiel explicatif. Les sciences sociales peuvent servir à mettre de l’épaisseur dans les notions, à démultiplier les significations et à aérer les controverses par des transpositions dans le temps et l’espace. Prenons l’exemple de l’amalgame entre religion et politique qui englue débats et actions : à la réflexion, on prend conscience que sécularisation de la société et usage politique du religieux sont inscrits depuis des décennies dans l’histoire de l’Etat-nation tunisien, le nationalisme en ayant fait sa matrice. Une autre perspective s’ajoute : la temporalité courte que nous traversons a-t-elle réussi à changer le regard des sciences sociales ? Avons-nous modifié nos façons de lire les phénomènes immédiats et de les inscrire dans la profondeur du temps ? Depuis 2011, les chercheurs prudents se gardent de conclure. Ils parlent de situations “contrastées”, instables, inachevées, d’une Tunisie à la “croisée des chemins”, de fluidité… Cette incertitude de bon aloi reste à traduire dans les questions, les méthodes et les objets. Comme dans d’autres domaines, les chercheurs constatent amèrement une dégradation des conditions d’exercice des professions d’enseignement et de recherche. Inadaptation des programmes, inerties administratives, indifférence des collègues, absentéisme étudiant et failles de l’infrastructure universitaire entravent l’entrée de la “révolution” dans un secteur peu considéré. Que peut apporter la “révolution tunisienne” aux sciences sociales et humaines ? Le constat immédiat est qu’elles sont sinistrées et dévalorisées par une conception techniciste du savoir et par les rancœurs répétées contre des universités invisibles dans les classements mondiaux, fabriquant, de surplus, des chômeurs. Pourtant, les possibilités pour que le savoir des humanités serve à un processus de changement social, culturel et économique existent.

La révolution a-t-elle besoin des sciences sociales ?

            A écouter la densité et la qualité des interventions de ces journées d’étude, la réponse est manifestement “oui”. Les enquêtes économiques, géographiques, sociologiques présentées étaient de qualité. Les lectures déployées prouvent le besoin et l’utilité de revenir sur des faits, de relire les textes, de disséquer les structures, de restituer la parole des acteurs et de relier des études oubliées ou sous-utilisées. Ces enquêtes de terrain rejoignent l’abondance de livres et d’articles, en arabe et en français qui, depuis 2011, constituent une récolte passionnelle et pensée de déchiffrements de premier ordre. L’énergie déployée dans l’effort d’explication chiffrée, argumentée et fabriquée grâce à l’intérêt et l’investissement des auteurs est une archive intellectuelle qui compense –sans les faire oublier- les  dysfonctionnements et désorganisations de la formation et de la recherche universitaires. Deux directions, horizontale et verticale, sont à cultiver pour inscrire durablement cette énergie compréhensive dans le tissu intellectuel : créer du dialogue, échanger autour de ce qui se produit et communiquer les résultats des débats en dehors des murs de l’université. Aussi espère-t-on que cette rencontre, suivie par deux caméras, débouche sur une trace écrite qui permette aux chercheurs, aux curieux et intéressés d’y revenir plus tard. La “révolution” a besoin d’intellectuels et de chercheurs, d’investigations et confrontations, de décodages et traductions, de liberté de parole et de pensée mais ce besoin requiert aussi la construction patiente d’une médiation à plusieurs niveaux. Débats et travaux appellent un travail de truchement prolongé dans le temps afin d’irriguer la réflexion civique, tout en étant arrimé aux préoccupations de la société. Plus que de risques (y en a-t-il vraiment ?), les sciences sociales ont besoin d’imagination et d’entrain collectifs pour fabriquer des supports (écrits et audio-visuels) capables de communiquer aux jeunes générations et de transmettre aux différentes couches sociales, l’état d’une recherche éparpillée et mal exploitée. En plus des soucis d’édition et des idées de communication, comment transformer l’activité de recherche qui exige temps, retrait et spécialisation en des projets opportuns, en des actions opportunément utiles ?

Le temps et ses vertus

            La convocation du passé n’a pas manqué depuis 2011. Elle a alimenté des témoignages imprégnés de mémoires concurrentes et quantité d’analyses ont appelé à retourner sur divers passés. Pour en rester à la ligne de l’argumentaire de la rencontre qui invite les chercheurs à s’interroger sur les bases civiques et éthiques de leurs pratiques, nous éviterons la question des usages du passé réactivés par les luttes partisanes, qui mènerait trop loin. Mais on peut se demander quel est l’effet du temps sur les sciences sociales depuis quatre ans et si la question a été posée individuellement et/ou collectivement par les chercheurs. Le recours à l’histoire est un biais générateur de sens dans la lecture des événements présents. Des exemples traités au cours de la rencontre abordent les aspects d’une culture politique tunisienne que l’on ne peut saisir sans le poids de l’histoire longue. Des moments comme celui de la naissance du syndicalisme qui coïncide avec l’apparition des partis politiques ou ceux des étapes et conséquences des systèmes éducatifs, aident à appréhender les crises des institutions actuelles, les fractures entre les régions, le littoral et l’intérieur, les difficultés intergénérationnelles et même les conditions du chômage des diplômés. L’accélération de l’histoire touche l’ensemble de la société et les chercheurs ne pouvant pas être en reste, doivent en tenir compte dans les manières de travailler, les procédés de transmission et les modes de valorisation des résultats. L’histoire du champ intellectuel tunisien (l’université productrice de sciences sociales n’est qu’un coin d’un espace diversifié) est à faire selon des paramètres démographiques, dans ses dynamiques sociales et dans les aspects économiques et pas uniquement en fonction du prisme du pouvoir politique. Les milieux et métiers de la culture, quantitativement et qualitativement en expansion, ont été « surpris » par la révolution tunisienne. Ils sont traversés par des luttes de position, de légitimité et de structuration qui évoluent avec leur nombre, la demande sociale et les contextes environnants. Compte tenu de ces dynamiques, ces cercles sont-ils préparés à réfléchir sur leurs pratiques, leur genèse et leur impact ? Si chaque science sociale et humaine a une histoire et une conception du temps, le temps du regard réflexif s’annonce-t-il comme un des stades, un des chemins pour une mutation significative ? Eu égard à l’accumulation de travaux et réflexions sur la Tunisie, ici et ailleurs et maintenant que la période transitoire -qui a capté des énergies intellectuelles dans les rangs de la société civile- est achevée, est venu le temps d’un civisme ciblé autour des besoins de réformer une vie scientifique handicapée par des lourdeurs, un manque d’indépendance, d’ouverture et d’ancrage dans les attentes collectives. Comme est venu le temps de soumettre les habitudes, les réflexes et les manières de travailler des chercheurs aux bienfaits d’inscrire le présent dans la complexité des temps qui le génèrent.

            La “révolution” ne brûle pas dans les sciences sociales en Tunisie, ni dans les objets, ni dans les démarches ni dans les façons de les penser ou d’en parler. Pourtant des alertes et des feux rouges nous interpellent de toutes parts, sans compter les inquiétudes devant les problèmes économiques, sociaux et culturels inexpliqués. Dressons des bilans critiques tout en pensant à multiplier les occasions de lire, discuter, transmettre et réinterroger le capital scientifique qui existe et que l’on voit augmenter à vue d’œil. Rendons compte, croisons et comparons ce qui se dit, s’écrit et s’exprime par l’écrit, l’oral, l’art et l’image afin de conjurer le pessimisme d’un des participants au débat général : “On ignore notre société tunisienne”. Faisons de la connaissance critique, libre, disponible et imaginative une des voies pour une “révolution” plus nécessaire que jamais, dans les sciences sociales.

Hammam-Lif, le 7 mai 2015.

Consultable simultanément sur le Carnet de l’IRMC

Jeunes au bord de la politique

Compte rendu de la rencontre d’Orient XXI, « Après les révolutions, les jeunes toujours à la marge ? », vendredi 6 février 2015, Hôtel l’Africa à Tunis.

Vendredi 6 février 2015, le 2ème anniversaire de l’assassinat de Chokri Belaïd a coïncidé avec le passage de relais du dernier gouvernement de transition présidé par Mehdi Jomaâ (depuis fin janvier 2014) à la première équipe gouvernementale (issue des élections d’octobre-décembre 2014), dirigée par Habib Essid. Le même jour, le magazine électronique Orient XXI, a réuni des journalistes, des chercheurs et des acteurs autour du thème « Après les révolutions, les jeunes toujours à la marge ? » (http://orientxxi.info/magazine/rencontre-d-orient-xxi-a-tunis-le,0804). La rencontre, la 1ère organisée à Tunis par un site né à Paris en octobre 2013 qui inaugure un bureau local, a déroulé un panorama tonique et tonifiant qui a remué des questions de fond, sans s’égarer dans les considérations du type (qu’est ce qu’un jeune ?) ni perdre de vue le besoin de problématiser la situation tunisienne mise sous les projecteurs. Trois panels ont fait entendre des voix, communiqué des résultats d’enquêtes, livré des témoignages, fourni des analyses sur fond d’échanges polémiques. La moyenne d’âge de l’assistance –nombreuse- a été inférieure aux rencontres comparables. Des communications en français et en arabe dialectal ont traduit des échos concis sur la jeunesse tunisienne (avec un contrepoint sur l’Egypte). http://orientxxi.info/magazine/la-jeunesse-tunisienne-entre,0809

Résonances d’une conscience politique en action

Au cours du premier panel (Conditions économiques et contestations sociales), des intervenants issus de l’activisme « révolutionnaire » ont fait part d’enquêtes à Douar Hicher ou Hay Ettadhamen, de prospections sur la précarité de l’emploi dans le bâtiment et le textile à Monastir, Kairouan et Kasserine, sur les diplômés chômeurs (380.000 / 800.000 environ) qui continuent à alimenter l’immigration clandestine, sur la stigmatisation que les médias contribuent à accentuer aux yeux de centaines de jeunes des quartiers qualifiés de « salafistes », sur l’instrumentalisation et la criminalisation des luttes sociales. Poursuivant le rôle de relais d’information et d’analyse, ces représentants d’une conscience aguerrie depuis 2011 ont apporté des outils évaluant l’exclusion persistante de la jeunesse, des études qui mesurent l’écart de la scène politique par rapport à l’urgence de la justice sociale, des rapports qui mettent le doigt sur le retard du droit, de la police et des tribunaux face aux frustrations et aux discriminations.

On sait que le temps politique a été accaparé par des luttes de pouvoir entre élites partisanes. L’apport de ces dissections chiffrées des plaies sociales et économiques n’en est que plus fort. Ces ponctions raisonnées sont des radiographies précieuses pour baliser de futurs champs d’action. Comment faire pour que ces visions critiques, ces énergies inquiètes et ces volontés averties et renseignées deviennent agissantes ? La maturité acquise dans l’observation des réalités du pays pointe une série de chantiers où on peut lutter contre les tendances libérales en marche. La démarche de ces acteurs de la vie civile et leur travail mènent à la nécessité de changer le rapport au pouvoir, au besoin de passer de la pression politique à la proposition, de sortir de la marge pour aller vers la reconnaissance des initiatives, en les rendant opératoires.

Opinion et influence : objets flottants

Le deuxième panel (Que deviennent les cyber-activistes ?) a donné la voix à des militants qui ont concentré leur action dans la destruction du régime de sécurité et de censure d’Internet sous Ben Ali. Leur ennemi commun ayant éclaté, ils se sont reconvertis après janvier 2011 en entrepreneurs culturels, gérants d’ONG, journalistes ou concepteurs de programmes pour la sécurité informatique. Animateurs de la vie publique, ils sont revenus sur la signification du terme « cyber-activistes », partagé par des adversaires d’autres bords, par des usagers ordinaires et d’autres moins vertueux. Le fil reliant ces auto-analyses est la recherche d’une participation à la politique, loin des injonctions de neutralité et des formes imposées. Revenant sur la façon dont ils ont vécu le passage de l’avant à l’après Ben Ali, ces contestataires se demandent quelles sont les perspectives d’agir sur la conception du pouvoir, après avoir participé au premier acte de la bataille pour la liberté d’expression et le droit de s’organiser.

Rompus à une technologie qui a eu raison du régime de Ben Ali, ces  militants se heurtent à la résilience du système sécuritaire et à la difficulté de construire un Etat de droit. Tous tournent autour de l’information, un contre-pouvoir encore mal structuré en tant que tel, malgré les acquis. L’épreuve est dans l’héritage d’un système entretenu par des intérêts puissants et vigilants. L’érosion de leur impact médiatique en faveur d’un paysage plein de failles professionnelles et éthiques fait qu’il n’a pas été possible jusque là de constituer des modes d’influence sur une opinion publique changeante et difficile à définir.

Malgré le chamboulement de 2011, le chantier de la neutralisation de l’espace public est loin d’être clos. Quatre ans après, il s’agit de penser à l’engagement qui s’impose et d’y attacher les méthodes adéquates. Plus que jamais, la voie de chacun est à chercher.

La décision politique au centre des revendications et des événements

Le dernier panel (La participation des jeunes à la vie politique) a été plus différencié et tumultueux. Les échanges avec les représentants de partis, un député, deux conseillers de gouvernement, un militant et une politologue révèlent la différence de points de vue entre ceux qui sont passés par le travail politique organisé et les « indépendants » et/ou observateurs et chercheurs.

Les militants de partis ont concentré le regard sur l’expérience électorale. Que l’on considère les jeunes mobilisés dans les campagnes de vote ou le fort taux de non participation des 18/35 ans (85%) aux élections, le point de vue fait dépendre la vie politique du moment électoral. Or, la participation à la vie politique est diverse et plus large. L’exemple de l’Egypte a permis d’évoquer le street art et le travail associatif (par exemple contre le harcèlement sexuel). Les débats autour des méthodes d’action ont fait éclater le mouvement Tamarrod et la jeunesse « révolutionnaire » égyptienne a été largement réprimée. Pour la Tunisie, on a entendu fuser de la salle des reproches contre une instrumentalisation des jeunes et un accaparement des positions de pouvoir. Au-delà de ces polémiques et des considérations générationnelles qu’elles recouvrent, on sent que les jeunes sont déçus voire se sentent dépossédés d’un processus auquel ils ont pris part. Par ailleurs, la prise de décision, nœud de la participation politique, est tombée dans l’escarcelle des dirigeants des partis pré -existant aux événements de 2010/2011. La sur -détermination idéologique des luttes partisanes a contribué à tourner le dos aux revendications et aux potentialités de la jeunesse en présence. Par ailleurs, la centralisation de la vie politique dans la capitale, au sein des instances partisanes et entre les réseaux anciens ne doit pas cacher l’engagement d’autres jeunesses (dans l’art et dans la culture entre autres) et un choix politique qui capte de plus en plus les jeunes de tous milieux : le « salafisme » voire le « jihadisme ».

Un militant a prédit que les jeunes, aujourd’hui à la marge, sont appelés à devenir le centre de la politique. Il est difficile de faire des conjectures en dehors d’études ethnographiques sur des groupes et/ou des individus actifs. Une anthropologie des pratiques et des comportements qui régissent le monde politique actuel serait d’une grande utilité.

A un moment où l’âge des gouvernants est objet de discussion et même sujet de railleries, on peut se demander si les conditions d’une transition politique générationnelle existent en Tunisie. A voir les participants à cette rencontre, beaucoup d’ingrédients sont là : des acteurs conscients et actifs, une expérience de la contestation et de la vie de parti, un apprentissage du management et de la gestion…. Que manque-t-il alors pour un nième bond qualitatif nécessaire au pays ? Tout simplement, peut-être, que la politique, comme partage, gestion de l’intérêt public et responsabilité, change… de grammaire et pas seulement d’hommes et d’équipes.

Hammam-Lif, le 8 février 2015.

Texte paru dans La Presse de Tunisie, 16 février 2015, p.6

Etudier et enseigner les relations contemporaines franco-tunisiennes

A l’initiative de l’association Al Madaniya (www.almadanya.org), un séminaire franco-tunisien s’est tenu sur le campus Moyen-Orient Méditerranée de Sciences Po à Menton du 27 au 29 novembre 2014. L’objectif de la rencontre était d’échanger sur la pratique des sciences sociales aujourd’hui à la lumière des nouveaux enjeux des relations franco-tunisiennes et plus globalement des relations euro-maghrébines.

Sept enseignants et chercheurs de l’Université de La Manouba ont pu débattre et communiquer avec les enseignants et les étudiants du Campus de Sciences Po afin d’engager une réflexion et une action communes sur l’avenir de l’enseignement et les pratiques de la recherche dans les sciences humaines et sociales, des deux côtés de la Méditerranée.

Répondre au changement

Du côté français et européen, l’attention au cas de la Tunisie et du Maghreb est attisée par l’actualité submergeant le Sud de La Méditerranée, grosse de conséquences pour le Nord. Les étudiants inscrits en France sont demandeurs de formations plus fouillées, de bibliographies plus accessibles, de pistes de recherche inspirées par l’importance de ce qui se joue et qui appelle à revoir les lunettes d’analyse et les outils de recherche. Pour les étudiants tunisiens, confrontés à un réel politique plus remuant, on sait que le système universitaire est loin de répondre aux attentes et aux standards qui peuvent leur ouvrir des horizons. Ces deux types de besoins réunis incitent à élaborer des formules de travail en commun permettant de stimuler les relations scientifiques en cherchant les moyens d’améliorer les conditions de travail  et de formation des uns et des autres.

Un climat d’entente et de débat a régné pendant les quatre séances de travail : Bernard El Ghoul, directeur du Campus de Menton, l’a résumé par l’expression « langue commune », une langue attentive aux voies pédagogiques et aux instruments de pensée qui doivent être mobilisés pour avancer ensemble dans la connaissance du passé et du présent euro-méditerranéen, actuellement en pleine dynamique.

La première séance intitulée Entre devoir de mémoire, devoir d’histoire et représentations : réflexion sur la nature des relations entre la France et le Maghreb a mêlé les questions d’image et d’histoire à travers le temps. Julien Gaertner, historien de la France contemporaine a évoqué l’évolution des stéréotypes de l’arabe en France depuis 1958 jusqu’à nos jours, en rapport avec les vagues d’immigration et le développement des médias. L’intervention de Sihem Kchaou, auteur d’une thèse sur la France moderne, a montré la genèse et la place de l’enseignement et de la recherche « occidentalistes » dans l’université tunisienne ainsi que les difficultés de ses praticiens. Leïla Blili, historienne de la Tunisie husaynite, 16ème-19ème siècles a fait une lecture des représentations qui émanent des traités de relations diplomatiques franco-tunisiennes aux 16ème et 17ème siècles qui consacrent, sous plusieurs déclinaisons, le cliché du turc et des rapports de forces.

Dans le cadre de la séance Les relations maghrebo-européennes à travers la littérature, la philosophie et la pensée politique, Mounir Fendri, professeur de littérature et civilisation allemandes a présenté un projet visant à dynamiser la coopération scientifique euro-maghrébine en renforçant la place des langues et de la littérature. Lamiss Azab, agrégée d’arabe et politiste a fait part des objectifs et des difficultés pour faire connaître la pensée politique arabe contemporaine à des étudiants linguistiquement peu outillés avant l’entrée dans le cursus Sciences Po. Sihem Sidaoui, enseignante de littérature et animatrice du ciné-club de La Manouba a exposé les réflexions qu’elle tire de son expérience, confrontée au besoin grandissant des étudiants tunisiens de se dire et d’explorer de façon critique la littérature de leur pays.

Faire évoluer thèmes et méthodes 

Le débat qui a suivi et auquel les étudiants du campus ont pris part a confirmé la conscience partagée que nous traversons des événements et des mutations qui incitent à rapprocher les visions et à croiser les pédagogies pour aller au-delà des obstacles linguistiques et intéresser les étudiants aux questions sociales, politiques et culturelles sur la base d’un maximum d’ouverture et d’échanges réciproques.

Le troisième bouquet d’interventions a abordé les relations économiques entre l’Europe et le Maghreb. Le cas de la Tunisie en particulier. Constantin Tsakas (économiste et directeur de l’Institut de la Méditerranée) a montré que ces rapports sont aujourd’hui en cours de reconsidération par les économistes regroupés autour du Forum Euro-méditerranéen des Instituts de Sciences Economiques (FEMISE) dont il est le secrétaire général. Jouhaïna Ghrib (spécialiste de management et vice-présidente de l’université de La Manouba) qui a mené des  études sur les comportements des entrepreneurs tunisiens montre que les réformes se heurtent à des mentalités encore peu conscientes de la responsabilité sociale qui incombe à l’entreprise. Le débat a mis le doigt sur les déséquilibres économiques de la période que nous vivons et sur la nécessité de considérer l’asymétrie qui perpétue tensions et inégalités entre les pays riverains du Nord et du Sud de la Méditerranée.

La quatrième partie a porté sur les questions concernant l’enseignement et la recherche historique : Etudier l’histoire contemporaine de la Tunisie : vers la fin de l’orientalisme ? Jean-Pierre Filiu (historien, directeur du centre d’histoire de Sciences Po) a appelé à « désorientaliser » le regard sur les pays du Maghreb et du Moyen Orient et à déconstruire les récits d’histoire « sainte », exprimant le besoin de relire l’histoire contemporaine, notamment celle de l‘après-indépendance en Tunisie, aujourd’hui objet de ré-interrogation. L’exposé de Faouzi Mahfoudh (historien médiéviste et directeur de l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine) est revenu sur les fondements et modalités de l’enseignement médiéval tel que décrit par Ibn Khaldoun, un système éducatif qu’il estime dépassé et impossible à reprendre à notre époque, malgré les allégations de ceux qui prônent le possible retour à un « âge d’or » de l’Islam à travers ces pratiques. Kmar Bendana (histoire de la culture dans la Tunisie contemporaine) a plaidé pour un universitarisme civique en défendant l’utilité d’un regard historiographique comparé sur les cultures historiques et les corpus scientifiques, afin de circuler entre les différentes sciences sociales, des deux côtés de la Méditerranée.

La conclusion des travaux de ces journées de réflexion a permis d’apprécier les premiers pas effectués en direction d’un partenariat désiré de part et d’autre pour renforcer les liens entre les universités, les scientifiques et les sociétés civiles représentés. Pour rester dans le concret, il a été convenu de mettre en place une coopération à plusieurs formules et vitesses, depuis l’échange des seniors jusqu’aux modules communs d’enseignement et de recherche à destination de nos étudiants, afin de rapprocher les éducations scientifiques et d’ouvrir les perspectives de circulation des étudiants entre les universités. La question des langues étant centrale, les protocoles à trouver doivent être discutés en fonction des cursus réciproques et de l’impératif d’interdisciplinarité qui doit régir questionnements et pratiques. En liant littératures, langues et sciences humaines et sociales, ce projet de coopération vise à sortir les étudiants tunisiens de l’isolement géographique et des orientations nationales privilégiées dans les programmes en les intégrant à l’optique « étude des relations internationales » et notamment celle des rapports euro-méditerranéens ciblés par le Campus Sciences Po de Menton.

Approfondir nos conceptions pédagogiques réciproques et ouvrir les échanges linguistiques et scientifiques entre les étudiants par des contacts prolongés dans le temps et en passant par des modules de formation communs peut bénéficier à tous dans le contexte actuel. L’université doit contribuer à réfléchir aux enjeux qui se présentent et qui imposent de contrer la financiarisation excessive du monde par une attention stratégique à l’étude des sociétés et des cultures.

Outre qu’il faudrait que ces thèmes soient plus présents dans les débats tunisiens dans la perspective de réformer nos structures et de dépoussiérer nos pratiques universitaires, il reste à donner une forme et un contenu concrets au partenariat amorcé au cours de ces journées. Une rencontre est prévue en juin 2015 à La Manouba pour dresser les contours et les modalités de cette collaboration franco-tunisienne pour l’avenir immédiat de nos institutions.

La Manouba, le 2 décembre 2014

 Publié dans le magazine Akademia, n° 38,  La Manouba, février 2015, pp. 14-16.

Pour comprendre les révolutions arabes. Un regard marocain (note de lecture)

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L’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie contemporaine (ISHTC/ Université de La Manouba) vient de publier les actes du colloque Thawra(t). Approche comparée des révoltes et des révolutions XIXème-XXIème siècles qui s’est tenu en janvier 2013[1]. Cette rencontre a impulsé une activité régulière autour de la production d’articles et d’ouvrages, en hausse depuis 2011, autour de l’explication des révolutions et des révoltes, principalement dans le monde arabe secoué par des événements plus ou moins sanglants, une relance de l’intérêt accordé à ce terrain et objet d’observation.

Dans le cadre de ces rencontres, Mohamed El Faïz, auteur de Pour comprendre les révolutions arabes. Interviews posthumes (Marrakech, Imprimerie al Wataniyya, 2013, 104 p en français, 95 p en arabe) est venu présenter son ouvrage et son point de vue d’historien de l’économie médiévale, appuyé sur son expérience d’enseignant.

Le texte qui suit est une présentation de cet ouvrage.

Voici un livre agréable à lire en arabe et en français, bien fait et qui propose une lecture des « révoltes arabes ». Les écrits qui s’essayent à une réflexion sur ce qui traverse le sud de la Méditerranée depuis 2011 se multiplient mais celui-ci est loin d’être banal. Son auteur est marocain ; le Maroc resté en dehors de la vague des « révoltes » ne pouvait pas ne pas être secoué. Cet ouvrage constitue une réplique décalée dont l’intérêt réside précisément dans le fait qu’il émane d’un intellectuel qui s’interroge sur le sens d’une histoire en explosion, une histoire où il n’est pas plongé mais qui l’interpelle. De formation économiste, Mohamed El Faïz enseigne l’histoire économique à l’université de Marrakech. Auteur d’une thèse sur l’agronomie de la Mésopotamie antique (paru à Leiden en 1995), Il est spécialiste de l’histoire de l’hydraulique et de l’économie de développement. Il propose à travers cet ouvrage une réponse à la fois pédagogique et politique aux impasses et aux difficultés actuelles.

Inscription dans l’actuel

L’ouvrage part d’un choc : celui de voir le 11 février 2011 au Caire, les masses de délinquants et prisonniers libérés et lâchés place Et-tahrir, afin de noyer et d’effrayer les foules en révolte contre le régime de Moubarak. L’auteur éprouve face à ces images captées en Egypte un sentiment de rejet d’autant plus virulent que la Tunisie avait offert aux téléspectateurs du monde une sortie de régime encore « clean ». En trois semaines, une conscience était devenue claire : les peuples arabes ne pouvaient plus accepter ce genre de traitement de la part des gouvernants.

La conclusion titrée « s’approprier le ‘noyau valable’ [an-nawat as-saliha][2] des cultures de l’islam » s’inspire de l’actualité tunisienne de l’année 2012. L’auteur assiste à l’épisode « jihadiste » (i.e l’attaque de l’ambassade américaine en septembre 2012) et remarque un graffiti à côté de la statue d’Ibn Khaldoun de l’avenue Bourguiba : « la ‘ilmani la islami » [ni laïque ni islamiste]. Un message qu’il trouve plein d’enseignement dans la crispation qui s’installe sur la scène tunisienne.

Autre inscription dans l’actuel, celui de la méconnaissance des savants de l’islam et d’ailleurs. L’enseignant se demande : comment inciter les étudiants à aller vers cette littérature ancienne ? En faire aimer les auteurs ? Lutter contre la paresse de lire et dépoussiérer  les écrits ?  L’auteur choisit de valoriser le patrimoine savant, appelle à le faire en plusieurs langues (et pas seulement en arabe). Traduire et expliquer la valeur de la pensée politique, économique et culturelle représente une réponse en acte, une proposition d’avenir résumée dans la facture de l’ouvrage dont la mise en forme entend répondre à l’objectif, aujourd’hui essentiel, de transmettre aux générations futures un patrimoine savant peu fréquenté.

Six conversations imaginaires

L’auteur compose six entretiens imaginaires, effectués avec des savants dont il estime que le savoir est aujourd’hui à revisiter, parce qu’encore plein d’enseignements. En enseignant expérimenté, il adopte une écriture « journalistique » nourrie d’une connaissance des œuvres, des contextes dans lesquelles elles ont été écrites et avertie sur la manière dont elles ont été lues et interprétées. Cette astuce d’écriture, savamment pédagogique est moins facile qu’elle n’en a l’air, d’autant que l’auteur conçoit une version bilingue (arabe et française) des six entretiens.

Le résultat est un livre savant et léger qui donne envie d’aller vers les œuvres. Initié pour répondre à des questions et des inquiétudes du présent, l’ouvrage retourne dans le passé à travers les regards d’intellectuels qui ont pensé et agi en leur temps, souvent dans l’ignorance ou l’indifférence de leurs contemporains.

Sur le ton de la conversation, l’auteur nous fait entrer dans l’univers de trois historiens : Ibn Khaldoun (1336-1406) père de la sociologie, Al Maqqari (1591-1631), historien de l’Andalousie et Al Maqrizi (1364-1442), historien de l’Egypte. Il y ajoute un agronome andalou du 12ème siècle, Ibn al ‘Awwam, un économiste allemand Frédéric List (1789-1846), et l’ingénieur polytechnicien Ali Moubarak Bacha (1823-1893), bâtisseur de l’Egypte de Mohamed Ali. Chacun de ces savants a développé à son époque une conception de la connaissance de sa société, interprétant son histoire en regard des difficultés traversées et des ressources du pays. Mais pour aucun, on n’a pu accéder, utiliser ni appliquer le savoir formulé. L’amnésie dont parle l’auteur est un effet du temps quasi naturel ; elle implique de revenir vers les œuvres, de les relire et de les réinterpréter, sans les traiter en reliques.

Lectures de l’histoire

Pour chaque auteur, le lecteur effectue  des allers et retours avec le passé, celui du savant en question en pointant le contexte de la réception de son œuvre, celui des conditions de l’oubli et des raisons qui expliquent la non efficience. A la manière d’un journaliste du passé, Mohamed El Faïz, expose avec humour, les limites des compilations, des découvertes et des idées, en montrant la nécessité de comprendre ce à quoi elles ont servi. Les auteurs sont confrontés à leurs prédécesseurs et successeurs directs (Ibn al ‘Awwam et la généalogie des savants agronomes du 10ème siècle), à ceux qui les découvrent (Ibn Khaldoun découvert par les orientalistes du 19ème siècle ou al Maqrizzi minoré par Gaston Wiet). Ils sont également mis en dialogue avec d’autres, venus bien plus tard et qui ont influé sur le cours de la pensée contemporaine (Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1988). Les entretiens utilisent des notions modernes (ex : la sécurité alimentaire) pour des situations anciennes (la famine en Egypte, fin 14ème siècle) montrant non pas la permanence des situations mais analysant la persistance des conditions de gestion et des erreurs de conception (le libre échangisme effréné ou l’empêchement à développer les capacités à créer des richesses).

Dans une langue simple, chaque interviewé fait le tour de son œuvre sous la conduite pédagogue de l’interviewer. On comprend comment Ibn Khaldoun cumule les capacités du savoir critique avec l’exercice dans les rouages du pouvoir, comment al ‘Awwam s’inscrit dans l’essor économique et culturel de l’Andalousie, comment List ne trouve pas sa place face aux idées conquérantes de Adam Smith et comment Ali Moubarak Bacha se heurte aux tentatives de bloquer les velléités d’émancipation technique et économique qu’il essaie de mettre en œuvre. Les six conversations traitent de l’histoire sous plusieurs angles et dans divers temps. On sort de leur lecture avec le sentiment qu’elle n’est pas linéaire, n’obéit pas aux volontés des savants, ni à leurs prouesses réflexives. Elle est le produit de rapports de force parfois entrevus mais jamais faciles à contrer.

Du Maroc où il n’y a pas eu de « révolution », nous vient la réplique d’un universitaire qui en appelle à revoir l’histoire et notamment celle des pays arabes et musulmans telle qu’elle a été lue par les intellectuels contemporains, pour comprendre ce qui les empêche aujourd’hui d’avancer. La recette qui consiste à relire ce qu’ont laissé les savants est une des voies à prendre. Un engagement et une façon de montrer que les événements historiques que nous vivons en préparent d’autres, notamment l’avènement d’une littérature savante qui pourra servir dans le futur…

Hammam-Lif, le 28 novembre 2014.

 Publié

-Dans LE QUOTIDIEN d’ORAN, jeudi 4 décembre 2014, page 16

-Dans le magazine REALITES n° 1511, Tunis, 11-17 décembre 2014, pp. 54-55.


[1] Thawra(t). Approche comparée des révoltes et des révolutions XIXème – XXIème siècles, Tunis, ISHTC, 2014,

[2] Mohammed El Faïz tient cette expression de son professeur Aziz Belal (1932-1982), économiste marocain, spécialiste de la période coloniale qui a exhorté à ne pas abandonner la « partie valable de l’Islam », un message que l’auteur estime encore valable.