Archives de catégorie : Dipnot

Le mot de la rentrée

Même si les nouveaux doctorants « AMI » ne sont pas encore installés et même si les archéologues sont juste rentrés de leur terrain estival, permettez-moi de vous souhaiter à tous une bonne rentrée, malgré la situation plus que tendue en Turquie et les pluies diluviennes de fin août au nord-est du pays. À l’IFEA, Boursiers de Courte Durée, doctorants, stagiaires et hôtes de passage – comme Driss Mekouar, responsable de la bibliothèque d’études turques, arabes et islamiques du Collège de France – ont contribué à tisser de nouveaux liens.

Fouille des niveaux Chalcolithiques (6000 BC cal.), Tepecik-Çiftlik, 2015
Fouille des niveaux Chalcolithiques (6000 BC cal.), Tepecik-Çiftlik, 2015

Cet été déjà presqu’achevé a été d’abord archéologique, comme à l’accoutumée. Signalons des développements prometteurs pour l’avenir de la fouille de Porsuk – manière d’être fidèle à Emmanuel Laroche, « père » de Porsuk – et la poursuite des activités bouillonnantes à Labraunda. Parallèlement, de nombreuses missions CNRS et/ou MAEDI d’archéologues français ont eu lieu dans diverses fouilles de Turquie, dirigées par des Turcs ou d’autres « étrangers ».
Plusieurs publications en archéologie sont imminentes, un Varia Anatolica fruit d’une collaboration avec le musée du Louvre et les musées archéologiques d’Istanbul, des Rencontres Archéologiques de l’IFEA et, évidemment, la livraison annuelle d’Anatolia Antiqua.

Paysans de Cappadoce, Jane Laroche
Paysans de Cappadoce, Jane Laroche

L’été a aussi été photographique. Le travail de structuration de notre photothèque, à la fois sur le front de la collaboration avec Salt Research pour la numérisation et la mise en ligne, sur le front de la collecte (j’en profite pour renouveler l’appel aux donateurs !) et sur celui de la mise en place de notre propre interface. L’exposition “X Ailesi dont l’ouverture est annoncée pour bientôt à Büyükada comme l’exposition “Nerden geldik buraya” à Salt-İstiklâl et celle d’Emre Arolat à Londres en juin 2015, donnent une visibilité non négligeable à ce fonds et semblent prouver l’utilité sociale d’une telle entreprise. À soutenir et poursuivre !

Signalons que l’Agence de Développement d’Istanbul (İSTKA) a accepté de financer un projet qui permettra de renforcer le réseau des bibliothèques des instituts de recherche de notre environnement proche (“Beyoğlu Araştırma Merkezleri Platformu Ve Kütüphane Toplu Kataloğu”).

L’axe « Migrations et Mobilités » (AMIMO) qui a animé un atelier au Congrès du GIS « Moyen-Orient et Mondes Musulmans » à Paris en juillet 2015, est associé à un programme de recherche ANR principalement porté par des collègues de l’IFPO. Ce programme qui vient d’être sélectionné et va commencer fin 2015, est intitulé LAJEH. Il portera sur les migrations forcées au Moyen-Orient (« Temps des conflits / temps des migrations : Réflexions sur les catégories et la généalogie des migrations au Moyen-Orient »). Ce nouveau projet ANR va permettre de renforcer encore l’axe AMIMO sur une thématique par trop sensible qui fera l’objet d’une communication au colloque “Izmir from past to present” du 4 au 7 novembre 2015 organisé par l’Université d’Égée et le LabeEx TransferS (ENS).

Entretien des parcs et jardins à Istanbul, J.F. Pérouse
Entretien des parcs et jardins à Istanbul, J.F. Pérouse

La rentrée est placée sous le signe du patrimoine (Journées Européennes du Patrimoine le 19 septembre), de la COP21 (séminaire « Environnement » pour 2015-2016 et journée d’études sur « Le changement climatique en Turquie : perspective historique », du 1er décembre 2015) et des problématiques migratoires (outre la nouvelle ANR, mentionnons les journées des 3-4 décembre dans la suite de l’atelier du GIS). La participation au débat d’idées en collaboration avec l’IFI se poursuit sur la thématique « Voix des diasporas anatoliennes de France » (dès le 7 octobre 2015).

En outre, les chantiers d’expositions continuent à nous occuper :

  • exposition pour les dix ans de la disparition de Stéphane Yerasimos,
  • exposition sur la carte de Suphi Bey de Bursa (1862) avec le lycée Saint Benoit
  • exposition « Dardanelles » au lycée Saint-Joseph…

À l’automne 2015 l’IFEA comptera deux nouveaux « AMI » (Julien Boucly et Helin Karaman), outre les anciens reconduits (Ayşe Akyürek et Lydia Zeghmar), un nouveau collègue, historien, détaché de l’Université Lyon-III, en la personne de Philippe Bourmaud (qui partagera son temps entre l’IFEA et l’IFPO/Beyrouth), deux nouveaux contrats doctoraux (dont un, CNRS, explicitement rattaché à l’IFEA), et un collègue en sabbatique. Faruk Bilici a quant à lui achevé ses deux années de délégation à Alexandrie, mais son projet « Alexandrie ottomane » qui l’a amené à séjourner fréquemment en Turquie, n’est pas terminé… De l’INALCO il continuera son entreprise, pilier de la collaboration entre le Centre français d’études alexandrines et l’IFEA, comme le chantier de la publication de ses recherches de mezarologie du début des années 1990. Nous sommes par ailleurs heureux de signaler que deux bourses postdoctorales seront proposées dans quelques semaines grâce à une collaboration avec la FMSH. Le fait que l’IFEA fasse partie des UMIFRE bénéficiaires de ce dispositif en redéfinition est encourageant.

L’été s’est mal terminé. Notre encore si jeune ami et collègue Vangelis Kechriotis est décédé le 27 août 2015 des suites d’une maladie fulgurante. Nous n’oublierons jamais sa gentillesse, son dévouement, son dynamisme à la Tarih Vakfı et son rôle de passeur engagé entre Turquie et Grèce. Il a généreusement partagé avec ses collègues et ses étudiants, alimentant même jusqu’au dernier moment sa page academia.edu. Vangelis avait été boursier de courte durée de l’IFEA du 15 septembre au 15 novembre 2000 alors qu’il était encore doctorant.

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Couverture d’une plaquette extraite des archives de l’IFEA, carton n° 237, année 1995
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Demande d’hébergement au Palais pour G. Dagron les 10 et 11 juin 1997 ; source : Archives de l’IFEA, carton n° 267, année 1997

Le décès de Gilbert Dagron1 le 4 août – l’auteur de Naissance d’une capitale. Constantinople et ses institutions de 330 à 451 (Bibliothèque byzantine), Paris, PUF, 1974, 578 p. – a aussi endeuillé cet été. Gilbert Dagron avait été l’hôte de l’IFEA au Palais de France les 10 et 11 juin 1996, « au retour d’un voyage en Crimée » (cf. document 2). Le directeur de l’IFEA, dans la demande d’hébergement au Palais qu’il envoie par fax le 10 septembre 1996 précise « L’âge et la position du Prof. Dagron, le plus éminent des byzantinologues français, justifient un hébergement au Palais » (Année 1997, carton numéro 267).

Qu’il leur soit à tous les deux ici rendu hommage.

  1. Pour sa biographie et sa bibliographie, voir : http://www.orient-mediterranee.com/spip.php?article463 ou http://www.cfeb.org/curiculum/mb_dagron.pdf

« Yeryüzü sofrası », symbole de l’anticapitalisme musulman en Turquie

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Tünel, Beyoğlu – Photo A. Akyürek

Cette année les musulmans ont accueilli le mois de ramadan le 18 juin. Comme à l’accoutumée, ce mois sacré est l’occasion pour les divers groupes religieux et personnalités religieuses de mettre en avant leur conception de l’islam et de débattre sur des questions d’ordre dogmatique et sociétal. Le mouvement des musulmans anticapitalistes (Antikapitalist müslümanlar hareketi) a fait son entrée dans l’arène au ramadan 2013 avec le concept « yeryüzü sofraları » (tables à même le sol) consistant à organiser des iftar (repas de rupture du jeûne) modestes, en réaction aux iftar abondants organisés par l’élite musulmane dans des hôtels de luxe qui – selon les anticapitalistes – ne sont pas compatibles avec l’esprit du ramadan et encore moins avec la révélation coranique. Cette initiative avait vu le jour après les événements de Gezi pendant lesquels les musulmans anticapitalistes avaient manifesté non pas uniquement contre le gouvernement, mais contre le système capitaliste et la démocratie représentative. Pour mettre en avant leur identité religieuse, ils avaient accompli des prières du vendredi civiles, distribué des kandil simidi (pâtisseries distribuées lors des nuits sacrées), puis organisé des iftar de rue lorsque les événements avaient débordé sur le mois de ramadan. Désormais devenu une tradition, cette année le premier yeryüzü sofrası a eu lieu le premier jour du ramadan sur l’avenue İstiklal à Beyoğlu. Le mouvement avait annoncé l’événement sur la page d’accueil de son site internet en appelant des personnes de tous horizons à se réunir autour d’un repas d’égalité.

Bien qu’il fût médiatisé pendant les protestations de Gezi, le mouvement des musulmans anticapitalistes s’était formé un peu plus tôt, à la veille des manifestations du 1er mai 2012 où les inspirateurs du mouvement avaient lancé un appel à se réunir à la mosquée de Fatih avec des slogans tels que « La propriété est à Dieu, l’effort est au travailleur, maudit soit le capitalisme mondial » (« Mülk Allah’ın, emek işçinin, kahrolsun küresel kapitalizm »). À la suite de cette manifestation des associations de lutte contre le capitalisme (Kapitalizmle mücadele dernekleri) ont vu le jour en novembre 2012. Préconisant le principe de « conscience de responsabilité parmi les égaux », les musulmans anticapitalistes ne possèdent pas de leader et de hiérarchie. Ils déclarent également avoir rompu en janvier 2013, tout lien avec le penseur İhsan Eliaçık, qui est pourtant une figure emblématique de la pensée anticapitaliste musulmane turque et qui participe régulièrement aux événements organisés par le mouvement des musulmans anticapitalistes1.

Se définissant comme théologien indépendant, İhsan Eliaçık est un partisan du réformisme et propose une reconstruction de la pensée islamique au profit d’un islam social2. Selon Eliaçık, bien que l’économie politique de l’islam soit proche du socialisme, il est préférable de définir cette pensée par « l’islam social » plutôt que « l’islam socialiste », pour ne pas la confondre avec d’autres idéologies. Eliaçık souhaite mettre l’accent sur le contenu social du Coran et dénonce un capitalisme dissimulé sous couvert d’islam qu’il nomme « abdestli kapitalizm » (capitalisme purifié) et qui serait prohibé dans le Coran avec principalement par les sourates At-Takathur et Al-Ma’un3. Eliaçık souligne l’intensité de la notion de « don » dans le Coran et défend l’idée selon laquelle les musulmans auraient confondu cette notion avec l’aumône alors qu’elle désignerait en réalité, un système de justice sociale. En détruisant les liens de proximité via l’individualisme, le capitalisme libéral aurait mis fin à ce système altruiste, d’où la nécessité pour les partisans du retour à ce système de justice, de mettre fin au capitalisme4.

Adeptes du même idéal d’égalité et de justice, les musulmans anticapitalistes ont publié un manifeste dans lequel ils déclarent le capitalisme ennemi de Dieu, de l’homme, de la nature et des démunis en faisant référence au Coran pour légitimer leurs prises de position5. Ils défendent la thèse conspirationniste selon laquelle les détenteurs du pouvoir planifient des guerres afin de réduire à l’esclavage toute l’humanité, et dénoncent les musulmans qui n’agissent pas pour créer un système d’économie politique alternative. Les musulmans anticapitalistes bannissent la pluralité en faveur de l’unité, inspirée par le tevhid (unicité divine)6, qui représente un principe à appliquer dans la vie sociale, c’est-à-dire la construction d’une société sans classe. Pour cela, ils ambitionnent d’instaurer une politique civile indépendante de tous les partis politiques et de la classe bourgeoise. Contre la démocratie représentative et le système parlementaire, leur idéal est un pacte civil de propriété commune et de gouvernance commune, à l’image du pacte de Médine et particulièrement du pacte de fraternisation instauré par le prophète de l’islam7.

Pour le moment, le courant anticapitaliste ne semble pas convaincre les masses, mais le concept yeryüzü sofrası a tout de même commencé à avoir de l’influence sur les autorités religieuses. Le mufti d’Antalya Osman Artan a déclaré que suite aux demandes des ONG, cette année, les municipalités d’Antalya organiseraient des iftar publics modestes, à l’image de ceux qui ont lieu à la Mecque8.

  1. http://www.antikapitalistmuslumanlar.org/index.html
  2. http://www.ihsaneliacik.com/2010/07/soylesi-yeni-aktuel.html
  3. « Rivaliser par le nombre vous divertit. Au point que vous rendez visite aux cimetières. […] Puissiez-vous voir la géhenne. Oui, puissiez-vous la voir d’un œil de certitude. Et qu’en ce Jour on vous interroge sur votre présent bonheur ! » [Coran 102 : 1-8] « Ne vois-tu celui qui dément la religion ? C’est le même qui repousse l’orphelin. N’insiste pas pour que soit nourri le miséreux… Malheur à ceux qui priant, sont distraits de leur prière ; et malgré de grands airs, vous refusent l’aide ». [Coran 107 : 1-7]
  4. İhsan ELİAÇIK, İslam ve kapitalizm, Medine’den insanlığa, Doğu kitabevi, 2011, pp. 21-60.
  5. « Ce que Dieu attribua comme prise de guerre à Son Envoyé sur les gens des cités, eh bien ! (…) Que ce ne soit pas une aubaine à se repasser entre riche de chez vous ! (…) » [Coran 59 : 7]
  6. « Dis : Humains, je suis un Envoyé de Dieu à vous tous ensemble, Lui qui possède le royaume des cieux et de la terre – il n’est de Dieu que Lui – (…) » [Coran 7 : 158]
  7. http://www.antikapitalistmuslumanlar.org/manifesto.htm
  8. http://www.radikal.com.tr/turkiye/muftulukten_yeryuzu_sofrasi_denemesi-1380040

Compte-rendu de lecture : Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’histoire

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Pierre Jean-Luizard (2015), Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’histoire, Paris, La Découverte.

À l’heure précise où l’Etat Islamique (EI) semble recommencer à s’acharner contre Kobanê (voir carte ci-dessous), on ne peut que très chaleureusement recommander le petit livre (187 p.) de P.-J. Luizard. Il s’agit d’un livre « grand public », écrit par le grand spécialiste français de l’histoire contemporaine de l’Irak (auteur, entre autres, de La Formation de l’Irak contemporain, CNRS Editions, 1991). Sans aucune note, sans jargon ni informations excessives, ce texte donne à comprendre le phénomène EI dans une large perspective historique (d’où le sous-titre) et géographique. L’ouvrage, fondé sur une connaissance, le plus souvent de première main, extrêmement fine, mais subsumée pour ne pas être écrasante, démontre en quoi l’EI est un piège dans lequel les pays voisins comme les puissances occidentales sont tombés. Un piège qui, à la fois, fait rejouer une histoire coloniale et néocoloniale longue et remet radicalement en cause les acquis de cette histoire (à savoir les découpages frontaliers issus de la Première Guerre mondiale).

Le livre convoque donc au moins un siècle d’histoire du Proche et Moyen-Orient – Luizard achève son livre le 28 décembre 2014 ; il ne prend donc pas en compte les changements récents dans les rapports de force sur le terrain syrien – pour donner à comprendre les ressorts profonds et structurels de la rhétorique EI et de la méthode EI de conquête des territoires et populations. Pour résumer, c’est l’absence de légitimité des États de la région – construits « contre leur société » – et l’absence de projets politiques crédibles des puissances étrangères « tutélaires » qui permet d’expliquer l’expansion foudroyante de l’EI. Ces dernières, en confessionnalisant et en ethnicisant à outrance les systèmes politiques dans la négation des dynamiques sociétales locales, ont largement contribué – notamment après le « retrait américain » d’Irak en 2005 –   à construire des antagonismes qui à présent mettent en péril les États considérés. Libre, sans souci aucun du politiquement correct – notamment quand la momentanée ambiguïté kurde irakienne vis-à-vis de l’EI est évoquée -, cette synthèse est stimulante en tant qu’elle aide à sortir des ornières convenues.

Frontière turco-syrienne et lieu de l’explosion mortelle du 25 06 2015 (source Twitter) (en jaune les positions du YPG)
Frontière turco-syrienne et lieu de l’explosion mortelle du 25 06 2015 (source Twitter) (en jaune les positions du YPG)

Si la Turquie n’est pas au centre des préoccupations de P.-J. Luizard – il lui consacre directement une dizaine de pages, pp. 136-146 -, elle est évoquée en tant que pays voisin dont le champ politique interne est « contaminé » par le « processus de communautarisation et de confessionnalisation du conflit syrien » (p. 141). Le durcissement aveuglant et dangereux de l’axe sunnite de la politique étrangère turque est ainsi bien évoqué.

Merci donc à Luizard pour ce modèle de vulgarisation qui n’est rendu possible que grâce à un long travail de terrain, une patiente et incomparable familiarité avec les sources « locales » – ce n’est pas par le truchement de rapports en anglais que l’on peut entrer dans la complexité de ce qui se joue en Syrie et en Irak – et une critique des lieux communs-écrans reproduits par les médias dominants

Bakou 2015 : des jeux européens vraiment européens ? (3/3)

L’Azerbaïdjan, un pays sportivement européen

Lire la première partie de cet article
Lire la deuxième partie de cet article

La culture du sport en Azerbaïdjan n’est pas nouvelle. Cette culture est historiquement asiatique. En effet, la proximité avec le monde persan et turc explique que le sport azerbaïdjanais a été longtemps très proche de la culture sportive des Perses et des Ottomans, autour notamment de la pratique de différentes versions de lutte. Mais comme partout dans le monde, le sport en Azerbaïdjan a connu un renouveau sans précédent à partir du début du XXe et de la mise en place des Jeux Olympiques modernes. Le sport s’est notamment institutionnalisé.

Match de volley-ball féminin opposant le Rabita Baku au club Eczacıbaşı Istanbul, 16/03/2014 lors du match pour la 3ème place de la CEV Champions League, match joué au Crystal Hall de Bakou (construit pour l'Eurovision 2012). Source Fédération européenne de volley
Match de volley-ball féminin opposant le Rabita Baku au club Eczacıbaşı Istanbul, 16/03/2014 lors du match pour la 3ème place de la CEV Champions League, match joué au Crystal Hall de Bakou (construit pour l’Eurovision 2012). Source Fédération européenne de volley

Les fédérations sportives azerbaïdjanaises : des fédérations européennes…

Or, lorsque l’on étudie le sport contemporain azerbaïdjanais, un constat s’impose : l’ensemble des fédérations sportives azerbaïdjanaises sont bien des associations européennes : l’Azerbaïdjan participe donc aux divers championnats d’Europe organisés dans chaque sport. À cet égard, les passionnés de football se souviennent aussi que la plus large victoire remportée par l’équipe de France de football de son histoire l’a été lors d’une rencontre en septembre 1995 contre l’Azerbaïdjan (10-0), dans un match comptant pour les éliminatoires de l’Euro 19961.

Quant au comité national olympique azerbaïdjanais, il fait partie des Comités Européens Olympiques : c’est d’ailleurs cette appartenance européenne qui permet à l’Azerbaïdjan d’organiser les premiers Jeux Européens. Plus que les fédérations, les clubs de football masculin ou de volley féminin, les deux seuls sports d’équipe de haut-niveau, participent chaque année aux Coupes d’Europe. L’année dernière par exemple, en football, l’AS Saint-Étienne s’est déplacé à Bakou pour y affronter le club du FK Qarabağ Ağdam, club qui comme son nom l’indique était un club de la ville d’Ağdam mais qui à cause de la guerre du Haut-Karabagh, a dû s’exiler à Bakou ; la ville d’Ağdam étant devenue une ville fantôme. Si les clubs de football azerbaïdjanais ne brillent pas en Coupe d’Europe, les clubs de volley féminin, eux, occupent les premiers rôles : l’année dernière, le club du Rabita Baku terminait à la troisième place de la plus importante coupe d’Europe (Champions League) dans un Final Four organisé à Bakou dans le très exposé Crystal Hall.

Si la réponse est aussi claire pour les acteurs du sport, c’est parce que, justement, les institutions sportives, pour qui le découpage continental est une réalité tangible (organisations de championnats continentaux régulièrement), avaient besoin de trancher entre les deux continents. Mais comment alors s’est fait cet arbitrage en faveur de l’appartenance européenne ?

Les sportifs azerbaïdjanais, pendant l’URSS, étaient des athlètes européens

 D’abord, d’un point de vue historique et sportif, le sport moderne en Azerbaïdjan est né pendant la domination soviétique. Les athlètes nouvellement citoyens de la République d’Azerbaïdjan avaient avant l’éclatement de l’URSS toujours concouru dans les compétitions européennes. L’histoire moderne du sport azerbaïdjanais était déjà européenne au moment de l’indépendance du pays. Il faut noter néanmoins que l’éclatement de l’URSS en 1991, dont est issu l’Azerbaïdjan, n’a pas débouché sur des choix de continents identiques entre les pays de l’ex-URSS. Ainsi, les ex-républiques soviétiques d’Asie Centrale (Kazakhstan2, Ouzbékistan, Kirghizstan, Tadjikistan et Turkménistan) ont rejoint leurs voisins asiatiques, alors que celles d’Europe de l’Est (Ukraine, Biélorussie, Moldavie) et du Caucase ont rejoint les rangs européens. C’est donc la preuve que les autorités sportives ont pris en compte la géographie pour définir les frontières asiatico-européennes ; sans pour autant reprendre l’exact tracé établi par les géographes, notamment parce que dans ce cadre, les frontières continentales doivent suivre les limites politiques et non physiques.

Selon la géographie de l’Europe sportive, l’Europe s’étend parfois même jusqu’au Kazakhstan

 Ce critère géographique est parfois même explicitement cité dans les statuts des fédérations européennes. Par exemple, les statuts de l’Union Européenne de Judo (EJU) indiquent que

« The EJU groups together all the national federations of countries situated within the geographical limits of continental Europe » ((IntJudo.eu (International Judo Federation), « EJU (European Judo Union) Statutes », 2011, http/www.intjudo.eu/cikk327, consulté le 10 mai 2015.)).

Mais si ce critère géographique existe bien, certaines fédérations sportives le placent parfois au second plan. Ceci est particulièrement visible avec le Kazakhstan : pour le football, le pays est en Europe (au sein de l’UEFA) alors que pour la plupart des autres sports (y compris son CNO), le Kazakhstan est rattaché à l’Asie. En effet, alors que la Fédération kazakhstanaise de football a d’abord été rattachée à l’AFC (Asian Football Confederation) au moment de l’accession à l’indépendance du pays, les autorités du football kazakhstanais ont obtenu en 2002 leur nouveau rattachement au sein du football européen. En effet, selon les statuts de l’UEFA3 et de la FIFA, l’appartenance à une confédération continentale se fait sur une base géographique, mais les entorses, au regard notamment de l’histoire sportive, sont rendues possibles « exceptionnellement »4. L’argumentation développée par les autorités kazakhstanaises qui consistait à rappeler la nature européenne du football kazakhstanais5, a donc permis de faire fi du critère géographique.

Une institutionnalisation du sport azerbaïdjanais au début des années 1990, dans une période de rapprochement avec l’Europe

match du Saint Étienne-Qarabagh prise au Stade Togiq Bahramov de Bakou, le 18/09/2014 ; phase de poules de l'UEFA Europa League. Source qarabagh.com
match du Saint Étienne-Qarabagh prise au Stade Togiq Bahramov de Bakou, le 18/09/2014 ; phase de poules de l’UEFA Europa League. Source qarabagh.com

Si le critère géographique n’a pas été décisif, il semble que pour comprendre l’appartenance européenne de l’Azerbaïdjan il faille ajouter une explication politique et diplomatique et ainsi rappeler que l’affiliation des fédérations azerbaïdjanaises aux fédérations européennes a eu lieu entre 1992 et 1994, dans une période d’ouverture politique et surtout commerciale à l’Europe et plus largement l’Occident. Ceci rendait peu envisageable le choix du continent asiatique de la part d’une fédération sportive azerbaïdjanaise. L’appartenance européenne de l’Azerbaïdjan dans le monde du sport est quasi-unanime ; même si dans quelques sports, l’Azerbaïdjan est lié au continent asiatique (championnats d’Asie de Folklore6 ou Championnats d’Asie des Arts Martiaux Mixtes (MAA)7.

Conclusion générale

L’appartenance continentale de l’Azerbaïdjan ne pourra probablement jamais faire l’unanimité car sa localisation géographique et son histoire placent le pays et sa capitale entre les continents asiatiques et européens. Mais le sport moderne azerbaïdjanais, qui est né pendant l’Union Soviétique et qui a continué de se développer depuis l’indépendance du pays, reflète l’histoire européenne récente de l’Azerbaïdjan.

Quelques mois après les Jeux Européens, à l’été 2017, l’Azerbaïdjan organisera un autre événement multisports : la 4e édition des Jeux de la Solidarité Islamique, compétition qui, à la différence des Jeux Européens, ne se fera pas dans le cadre du monde olympique. L’organisation de la Solidarité Islamique ne semble pas anodine. En effet, cette ouverture par le sport sur le monde musulman permet de rappeler que si l’Azerbaïdjan a souvent été classé comme un pays allié de l’Occident (visible dans ses accords commerciaux et sécuritaires) depuis son indépendance, la diplomatie azerbaïdjanaise s’est toujours attachée à maintenir un certain degré de neutralité. Ces dernières années, la politique étrangère d’Ilham Aliyev est même décrite par les internationalistes comme proprement équilibrée (« balanced »89). Ainsi, la diplomatie sportive de l’Azerbaïdjan, à travers l’accueil des Jeux Européens puis de la Solidarité Islamique illustre cette volonté de préserver cet équilibre.

  1. UEFA.com, http://fr.uefa.com/uefaeuro/season=1996/matches/round=226/match=50582 /index.html, page consultée le 10 mai 2015
  2. Si dans la conception occidentale, le Kazakhstan est intégré à l’Asie Centrale, ce n’est pas le cas dans le concept russe où le Kazakhstan, comme à l’époque soviétique, n’est pas considéré comme appartenant à cet ensemble centre-asiatique.
  3. UEFA.org (Union des Associations Européennes de Football), « Statuts de l’UEFA », 2010, http://fr.uefa.org/MultimediaFiles/Download/Regulations/uefaorg/General/01/47/69/99/1476999_DOWNLOAD.pdf, consulté le 10 mai 2015.
  4. Ibid. « Exceptionnellement et avec l’accord de la FIFA, une association nationale appartenant géographiquement à un autre continent et qui n’est pas membre d’une autre confédération peut devenir membre de l’UEFA. »
  5. ESPNfc.com « Kazakhstan reveal UEFA hopes », juin 2001, http://www.espnfc.com/europe/news/2001/0613/20010613kazakhstan.html, consulté le 10 mai 2015.
  6. http://www.eaff.eu/en/championships/asian-championship-of-folklore-ulaanbaatar-2014, consulté le 10 mai 2015.
  7. News.az, « Azerbaijani MMA fighter becomes Asian champion », 26 mai 2014, http://news.az/articles/sports/88793, consulté le 10 mai 2015.
  8. STRAKES Jason E., “Situating the ‘Balanced Foreign Policy’: The Role of System Structure in Azerbaijan’s Multi-Vector Diplomacy”, in Journal of Balkan and Near Eastern Studies Volume 15, Issue 1, 2013
  9. DE WAAL Thomas, « Azerbaijan Doesn’t Want To Be Western », in ForeignAffairs.com, 26 septembre 2014, en ligne : https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/2014-09-26/azerbaijan-doesnt-want-be-western

Bakou 2015 : des jeux européens vraiment européens ? (2/3)

L’Azerbaïdjan : un pays historiquement au carrefour de plusieurs influences… notamment européenne

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L’Azerbaïdjan, une histoire d’abord « moyen-orientale »

Jusqu’au milieu du XIXe, l’Azerbaïdjan n’eut pas de contact réel avec l’« Europe » : bien que l’on ait retrouvé des inscriptions romaines en banlieue bakinoise, l’Empire romain et les entités politiques prenant la suite ne sont pas installés dans le Caucase orientale. Au contraire, après l’arrivée des Sassanides au IIIe, les territoires de l’actuelle République d’Azerbaïdjan furent surtout dominés par des empires perses et parfois turco-mongols. Cela est d’autant plus visible que l’Azerbaïdjan aujourd’hui est un pays majoritairement chiite à la suite de la décision du pouvoir séfévide d’imposer le chiisme comme religion de l’empire au début du XVIe. La langue par contre est turque, issue, d’après l’historiographie1, de la domination Seldjoukide au XIe. En cela, l’Azerbaïdjan se distingue de ses deux voisins caucasiens, la Géorgie et l’Arménie, que la géographie a tendance à lui associer. Au niveau culturel, les mouvements intellectuels et artistiques d’Europe ne sont pas connus dans les principautés musulmanes du Caucase. Les musulmans du Sud-Caucase ont une culture liée à son héritage islamo-persan. Jusqu’au XIXe aussi, le régime de gouvernement et d’administration des territoires azerbaïdjanais ne correspond pas aux régimes en place en Europe. En effet, depuis plusieurs siècles déjà et malgré une intégration au sein d’empires successifs, les régions actuelles d’Azerbaïdjan étaient le plus souvent régies par le biais de principautés de type féodal. Au XVIIIe, ces principautés prennent l’appellation de « khanats » suite à l’affaiblissement des Séfévides dans la région. Bakou dispose de son propre khanat. Mais ce khanat n’est pas le plus puissant de la région. Bakou n’est alors qu’une cité persane fortifiée et modeste de quelques milliers d’habitants.

L’histoire politique et culturelle des territoires de l’actuelle République d’Azerbaïdjan jusqu’au XIXe permet d’envisager plus précisément la question de l’européanité du pays et de la future capitale Bakou. Les territoires azerbaïdjanais étaient politiquement et culturellement asiatiques.

Centre ville médiéval, 1876 - Administration of State Historical and Architectural Reserve
Centre ville médiéval, 1876 – Administration of State Historical and Architectural Reserve

Le XIXe est un tournant ; surtout pour Bakou qui s’industrialise et prend l’allure d’une ville européenne

Mais les choses changent au cours du XIXe. D’abord, l’Empire russe, après plusieurs victoires dans la région dès le XVIIIe contre les Perses, impose définitivement sa domination sur Bakou et les régions septentrionales d’Azerbaïdjan après le Traité de Gulestan de 1813. L’ensemble des territoires de l’actuelle République d’Azerbaïdjan devient russe en 1828 après le Traité de Turkmenchaï. Les territoires peuplés d’azéris situés au sud de la frontière tracée par ce traité reste sous domination perse. C’est d’ailleurs à cette époque que la séparation entre les actuels azerbaïdjanais et les azéris d’Iran se met en place. Mais au XVIIIe le changement n’est pas seulement politique : c’est en effet à partir du milieu de ce siècle qu’on commence à exploiter de manière industrielle les réserves pétrolières de la baie d’Abchéron où se situe la ville de Bakou. Si l’ensemble des régions d’Azerbaïdjan ne va pas être touché par l’industrialisation pétrolière, Bakou, au contraire, va évoluer de manière radicale. Et si les changements sont si importants, c’est parce que la ville voit l’arrivée de nombreux industriels de la région mais aussi européens (famille Nobel) et américains (famille Rothschild) venus pour faire valoir leur savoir faire en matière d’ingénierie pétrolière et faire fortune. Politiquement, Bakou reste sous domination russe. Mais cette période dudit « 1er boom pétrolier » voit le développement d’une ville européenne2 et d’une économie capitaliste sur le modèle occidental3. En effet, d’abord, les oligarques européens font passer la ville d’une économie encore pré-industrielle à une économie à la pointe de l’industrialisation de l’époque. L’idée de progrès s’installe.

Bakou durant la Belle Époque, Source russiahistory.ru Bakou durant la Belle Époque, Source russiahistory.ru Bakou durant la Belle Époque, Source russiahistory.ru Bakou durant la Belle Époque, Source russiahistory.ru Bakou durant la Belle Époque, Source russiahistory.ru

En 1900, Bakou concentre la moitié du total de l’extraction pétrolière dans le monde. Malgré sa situation périphérique, la ville prend une certaine importance ; une importance européenne. Encore plus visibles sont les évolutions architecturales et urbaines de la ville. Bakou n’est plus cette petite cité médiévale fortifiée. Autour de celle-ci, des rues sont tracées et les constructions se multiplient. Or, si les locaux se voient réduits à vivre dans des habitats précaires près des installations pétrolières de l’est de la ville, le nouveau centre ville est habité par des Européens et plus largement par des Occidentaux. Il reflète l’éclectisme architectural en vogue dans les pays européens durant la « Belle Époque » : marcher aujourd’hui dans les rues du centre ville de l’actuelle capitale de la République d’Azerbaïdjan permet encore d’observer des bâtiments néo-classiques faisant face à d’autres néo-gothiques. Certains, dans un style éclectique particulier à Bakou, mélangent d’une part l’héritage persan et islamique et d’autre part, une architecture influencée par l’Europe. Comme le rappellent souvent les guides touristiques, Bakou était considéré comme « le Paris du Caucase ». Car en plus de l’aspect esthétique européen, certains de ces bâtiments étaient dédiés à des activités très européennes comme le théâtre ou l’opéra. Cette Belle-Époque bakinoise connaît un premier coup d’arrêt avec les violents mouvements révolutionnaires de 1905, qui auront des conséquences durables pour l’activité pétrolière et la situation sociale de la ville (Violences inter communautaires : entre Arméniens et « Tatars »4). Le déclenchement de la Première Guerre mondiale clôt définitivement cette période. Bakou et l’Azerbaïdjan entrent dans une nouvelle phase.

Puits de pétrole, 1915, quartier Bibi Eybat - Wikimedia Commons
Puits de pétrole, 1915, quartier Bibi Eybat – Wikimedia Commons

Une première courte indépendance construite sur le modèle de la démocratie européenne

Pendant la Première Guerre mondiale, le Sud-Caucase voit s’affronter initialement la Russie tsariste et l’Empire ottoman. La situation devient d’autant plus instable au moment où les Bolcheviks prennent le pouvoir à Moscou. En effet, l’armée de l’Empire russe implose et se retire du Caucase. Au Caucase, les personnalités politiques locales (soit arméniennes, azéries ou géorgiennes), qui s’opposent à la prise de pouvoir par les Bolcheviks, profitent du chaos ambiant pour s’associer. D’abord sous la forme d’une assemblée parlementaire transcaucasienne (appelée « Sejm ») en novembre 1917 ; puis sous la forme d’une entité politique plus complète  avec la création en février 1918 de la République démocratique fédérative de Transcaucasie. Seule la ville de Bakou est contrôlée par les Bolcheviks (« Commune de Bakou »). Mais les Arméniens, Géorgiens et Azéris n’arrivent pas à s’entendre au sein de la république fédérative. Les préoccupations et les aspirations de ces trois nations naissantes sont trop différentes. La République démocratique fédérative de Transcaucasie ne sera qu’éphémère. Après la Géorgie, l’Azerbaïdjan prend pour la première fois son indépendance le 28 mai 1918 avec la mise en place de la République Démocratique d’Azerbaïdjan. La ville de Bakou n’est intégrée à cette République qu’en septembre 1918, récupérant du même coup le statut de capitale. L’indépendance aurait pu marquer la fin de l’histoire européenne de Bakou et plus largement de l’Azerbaïdjan commencée 30 ans plutôt. Mais comme son nom l’indique, la République Démocratique d’Azerbaïdjan fut construite sur le modèle politique européen de l’époque. C’était aussi le cas des deux autres Républiques du Caucase. On mit ainsi en place un État de droit, avec un Parlement dont le président est aussi le chef d’état et un gouvernement avec à sa tête un Premier ministre. Au regard de la Constitution, on peut même considérer que le pays était en « avance » par rapport à beaucoup de pays d’Europe occidentale. En effet, dans la République Démocratique d’Azerbaïdjan, les droits de l’Homme sont garantis et le droit de vote universel, à la fois pour les hommes et pour les femmes est institué ; une première dans le monde musulman. Autre première pour le monde musulman, le régime de la République Démocratique d’Azerbaïdjan se veut séculier5 : la constitution établie l’égalité entre les citoyens indépendamment de leur origine ou de leur confession.6

Maison des Frères Nobel dans la Ville Noire aux alentours de 1900, d'après des cartes postales françaises - Source photobaku.com
Maison des Frères Nobel dans la Ville Noire aux alentours de 1900, d’après des cartes postales françaises – Source photobaku.com d’après Azerview.

Une période soviétique singulière

Mais la République Démocratique d’Azerbaïdjan ne dure que 2 ans et prend fin en 1920 quand les Bolcheviks reprennent le contrôle de Bakou et du reste de l’Azerbaïdjan. Pendant 70 ans, l’Azerbaïdjan est soumis à la tutelle soviétique. Au niveau social, politique et culturel, la rupture est nette avec la période précédente. En particulier à Bakou qui venait de connaître quelques décennies d’influence occidentale. La démocratie naissante prend fin. L’économie, notamment pétrolière, est nationalisée. Culturellement, dès les premières années de la période soviétique, les autorités eurent la volonté de mettre en place une culture et un art nouveau reflétant les idéaux de la révolution bolchevique, de la musique à l’architecture en passant par la peinture. L’influence sur l’Azerbaïdjan est d’autant plus importante que le pouvoir central de Moscou ne laissait que très peu de marge de manœuvre aux Républiques Socialistes et Soviétiques (RSS). L’URSS se construit par essence comme un véritable contre-modèle face aux « dérives » du modèle capitaliste et bourgeois en Occident7. L’URSS serait donc une anti-Europe. Malgré tout, derrière les oppositions idéologiques, les républiques d’URSS restent dans leur mode de fonctionnement très européennes : la société y est séculière, l’économie y est industrielle ou encore, on cherche à imposer une discipline urbanistique. De plus, à défaut d’être pleinement européen, l’Azerbaïdjan soviétique n’en est pas plus asiatique (moyen-oriental) : par exemple, le fossé se creuse entre les Azéris soviétiques et les Azéris iraniens.

La période soviétique semble donc une période singulière qui rend vaine toute tentative de placer définitivement l’Azerbaïdjan en Europe ou en Asie. De surcroît, à l’époque, l’URSS ne cherche pas à se placer dans l’un des deux continents. L’Eurasie n’est plus considérée comme une interface continentale mais bien comme un continent à part entière8.

Opera theater building at Nizami street in Baku, built in 1910. Picture was made in 1914 - Wkimedia Commons
Opera theater building at Nizami street in Baku, built in 1910. Picture was made in 1914 – Wkimedia Commons

Au moment de son indépendance, l’Azerbaïdjan se place lui-même plus du coté européen

En 1991, au moment de l’indépendance, les autorités azerbaïdjanaises et les organisations internationales ne pouvaient pas, dans un certain nombre de cas, se satisfaire de considérer le pays comme simplement transcontinental.

Photo le jour (24 Septembre 1994) de la signature du "Contrat du siècle" entre l'Azerbaidjan et des compagnies étrangères, pour la plupart occidentales (80% des parts du partenariat) pour l'exploitation du champ pétrolier "Azeri Chirag Guneshli" (ACG), encore aujourd'hui, la plus importante source de revenues pour l'Azerbaidjan : parmi les principaux contractants Statoil de Norvège, BP de GB, Amoco des USA. Source bp.com
Signature le 24/09/1994 du “Contrat du siècle” entre l’Azerbaïdjan et des compagnies étrangères, pour la plupart occidentales (80% des parts du partenariat) pour l’exploitation du champ pétrolier “Azeri Chirag Guneshli” (ACG), encore aujourd’hui, la plus importante source de revenues pour l’Azerbaïdjan : parmi les principaux contractants Statoil de Norvège, BP de GB, Amoco des USA. Source bp.com

Tout d’abord, les autorités azerbaïdjanaises avaient à faire des choix de politique étrangère. L’Azerbaïdjan était au carrefour de zones d’influence de plusieurs puissances régionales. Au sud, l’Iran qui partageait majoritairement la même religion. Au sud-ouest, la Turquie qui voulait devenir à l’époque la puissance de référence dans l’ensemble des pays turcophones de l’ex-URSS. Enfin, au nord, la Russie qui était, comme l’Azerbaïdjan, en pleine recomposition au début des années 1990. Dans ce contexte, les premiers présidents de la République d’Azerbaïdjan décident d’abord de conserver un minimum de liens avec Moscou (le pays est membre de la Communauté des États Indépendants) sans pour autant être sous sa dépendance comme l’était l’Arménie avec qui l’Azerbaïdjan a été en guerre ouverte jusqu’au cessez-le-feu de 1994. Culturellement au moins, le pays se rapproche de la Turquie, notamment pendant la présidence d’Abulfez Eltchibey. Les relations avec son voisin iranien resteront froides. Mais pour autant, l’Azerbaïdjan réussit à ne pas se faire d’ennemis parmi les puissances limitrophes. Pour comprendre comment se place diplomatiquement l’Azerbaïdjan dans les mois qui suivent son indépendance, il est essentiel de rappeler que les autorités azerbaïdjanaises, très tôt, décidèrent de se rapprocher de l’Occident et de l’Europe. Le terrain d’entente était finalement surtout basé sur le celui de l’énergie et des hydrocarbures. D’un coté, l’Union Européenne cherchait à s’associer avec les pays du Caucase (et même d’Asie Centrale) pour son approvisionnement en énergie. La TRACECA (Transport Corridor Europe-Caucasus-Asia) et INOGATE (INterstate Oil and GAs Transportation to Europe) sont mis en place très tôt pour sceller l’accord entre l’Union Européenne et l’Azerbaïdjan notamment. De l’autre coté, l’Azerbaïdjan avait besoin des infrastructures d’extraction et du savoir-faire européens (et américains) pour utiliser les ressources pétrolières du pays. C’est ainsi qu’en 1994, le « contrat du siècle » a été signé entre l’Azerbaïdjan et des compagnies pour la plupart européennes et américaines. Dans les premières années d’indépendance donc, l’Azerbaïdjan se plaça dans une position qui rapproche le pays de l’Europe puisque il noua avec l’Union Européenne des partenariats stratégiques. Et la grande proximité avec Ankara ne l’éloignait pas de l’Europe dans la mesure où la Turquie était en passe d’être reconnue comme un candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

Les institutions internationales, elles, sont partagées sur la question

Heydar Aliev au moment de son discours d'intronisation au sein du Conseil de l'Europe, 25/01/2001. Source aliyevheritage.org
Heydar Aliev au moment de son discours d’intronisation au sein du Conseil de l’Europe, 25/01/2001. Source aliyevheritage.org

Comme l’Azerbaïdjan lui-même, un certain nombre d’organisations internationales placent le pays en Europe. Ainsi, le Conseil de l’Europe concède que l’Azerbaïdjan, au même titre que les autres pays du Caucase, n’est pas géographiquement en Europe mais que malgré tout, il pouvait être considéré comme un pays européen du fait de son « appartenance politique » à l’Europe9. L’UNESCO, dans le classement au patrimoine mondial, considère aussi l’Azerbaïdjan comme un pays européen (au sein de la division : « Amérique du Nord-Europe »10). Mais toutes les organisations internationales ne partagent pas cet avis. La Banque Mondiale ne tranche pas en considérant les pays du Caucase comme faisant partie de la région « Europe-Asie Centrale »11. Plus encore, l’Azerbaïdjan est parfois placé du coté asiatique. Par exemple, les Nations Unies classent l’Azerbaïdjan comme un pays d’Asie de l’Ouest puisque selon des critères géographiques, plus de la moitié de l’Azerbaïdjan se situe en Asie12. De façon un peu différente, le FMI a décidé d’associer l’Azerbaïdjan avec l’ensemble « Moyen-Orient-Asie Centrale »13. Enfin, notons que l’Union Européenne, même si elle s’associe avec l’Azerbaïdjan et le Caucase, ne considère pas cette région comme véritablement européenne. Le Caucase est une région à part. L’acronyme TRACECA est à cet égard assez révélateur : « Transport Corridor Europe-Caucasus-Asia » ; preuve qu’encore après son indépendance, l’Azerbaïdjan reste un pays à la nature foncièrement transcontinentale. Pourtant, le sport azerbaïdjanais, lui, a choisi son continent.

  1. GOLDEN Peter B., An Introduction to the History of the Turkic Peoples, Otto Harrasowitz, Wiesbaden, 1992, p 483.
  2. TER MINASSIAN Anahide, “La belle époque à Bakou” in De Russie et d’ailleurs : feux croisés sur l’histoire, Paris, Institut d’études slaves, 1995, pp. 363-372.
  3. Ibid.
  4. À cette époque, on considère l’ensemble des musulmans du Caucase comme des « Tatars » ; y compris les musulmans de l’actuelle République d’Azerbaïdjan.
  5. CORNELL Svante E., Azerbaijan Since Independence, Londres, M.E Sharpe, 2011
  6. ÇAĞLA Cengiz, « Les fondements historiques de l’État-nation en Azerbaïdjan », in CEMOTI, n°31, janvier-juin 2001, p.89-109, en ligne : http://cemoti.revues.org/708
  7. Où l’Europe restait encore à l’époque la partie la plus éminente.
  8. REY Marie-Pierre, “La Russie et l’Europe occidentale : le dilemme russe”, in Iee Document (Université catholique de Louvain), n°32, juin 2003, 14p, en ligne: https://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/euro/documents/Rey.pdf, consulté le 10 mai 2015.
  9. Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, « Situation in Kazakhstan and its relations with the Council of Europe » (rapport), juillet 2006, en ligne: assembly.coe.int/ASP/Doc/XrefViewHTML.asp?FileID=9998&Language=en, consulté le 10 mai 2015
  10. UNESCO, « Manuel à l’usage des gestionnaires de sites », Rapport Périodique, 2012, en ligne: whc.unesco.org/uploads/pages/documents/document-153-11.pdf, consulté le 10 mai 2015
  11. Banque Mondiale, “Data/Europe & Central Asia (developing only)”, data.worldbank.org/region/ECA, consulté le 10 mai 2015
  12. Organisation des Nations Unies (ONU), “Composition of macro geographical (continental) regions, geographical sub-regions, and selected economic and other groupings”, mis à jour en octobre 2013, unstats.un.org/unsd/methods/m49/m49regin.htm, consulté le 10 mai 2015
  13. Fonds Monétaire International, « Middle East, North Africa, Pakistan and Afghanistan: Turning the Corner? », in Regional Economic Outlook, mai 2014, en ligne: www.imf.org/external/pubs/ft/reo/2014/mcd/eng/pdf/menacca0514.pdf, consulté le 10 mai 2015

Bakou 2015 : des jeux européens vraiment européens ? (1/3)

« Europe is the only continent without a game »1

Lire la deuxième partie de l’article
Lire la troisième partie de l’article
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Greeting #EuropeanGames #flame in #Gusar with national music. #Azerbaijan #Baku2015 #JourneyOfTheFlame<br /> Compte Instagram officiel Baku2015, 02/06/2015

Depuis l’annonce de la création des Jeux Européens en décembre 2012, les responsables des Comités Olympiques Européens (COE) puis bientôt ceux du BEGOC (Baku European Games Organising Committee) répètent cette même phrase. Les Jeux Européens tiendraient leur légitimité de leur capacité à mettre fin à cette anomalie européenne de ne pas avoir ses propres Jeux. Cet élément de communication basé sur l’appartenance continentale n’aurait pas posé question si les premiers Jeux Européens s’étaient déroulés en Europe de l’ouest par exemple. Mais, les COE ont décidé de confier cette première édition à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, dont l’appartenance européenne n’a rien d’une évidence. Face à cette ambiguïté naissante entre la communication des COE et le choix du pays-hôte, il est nécessaire de faire quelques rappels sur la notion de frontière européenne et se replonger dans la géographie et l’histoire de l’Azerbaïdjan.

Étudier les frontières est un travail complexe car on peut envisager la frontière du point de vue de la géographie mais aussi de la sociologie, de l’histoire, de l’ethnologie etc. On traitera d’abord de la frontière géographique, qui considère que les éléments à la base de la séparation continentale sont des éléments physiques. On verra que la partie caucasienne de la frontière eurasiatique fait l’objet depuis plusieurs siècles de débats au sein de la communauté des géographes. Après avoir mis en évidence que la frontière géographique n’avait rien de naturelle, on s’appuiera sur l’histoire culturelle et politique pour essayer de rendre l’appartenance continentale de l’Azerbaïdjan plus évidente. On verra que malgré une longue histoire persane (et donc asiatique), une partie de l’histoire de l’Azerbaïdjan mais surtout de Bakou a bien pour origine l’« Europe ». Enfin, après avoir montré que les incertitudes quant à l’appartenance continentale du pays persistaient même après l’indépendance, nous essayerons de comprendre comment et pourquoi l’Azerbaïdjan est considéré de manière unanime dans le monde du sport comme un pays européen, comme l’illustre sa participation à des événements sportifs européens et l’organisation sur son territoire des Jeux Européens.

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Source du fond de carte : http://www.eea.europa.eu/data-and-maps/figures/physical-map-of-eurasia/cover_geograph55.eps/cover_geograph55.eps.400dpi.gif
Source du fond de carte : http://www.eea.europa.eu/data-and-maps/figures/physical-map-of-eurasia/cover_geograph55.eps/cover_geograph55.eps.400dpi.gif
Légende :
1v : Frontière « Kura – Rioni », soutenue par Anaximandre au VIe av. J-C. (note 5)
2o : Frontière « Don », soutenue par Ptolémée au IIIe av. J-C (note 7)
3n : Frontière « Don – Volga – Oural », soutenue par Philip Johan von Strahlenberg en 1725. (note 11)
4r : Frontière « Kouma-Manytch – Oural (fleuve) – Oural (Mts) », soutenue par Conrad Malte-Brun en 1811. (note 16)
5b : Frontière « Grand Caucase – Oural (fleuve) – Oural (Mts) », soutenue par A.J. Johnson en 1861. (note 18)

L’Azerbaïdjan : un pays géographiquement asiatique

La République d’Azerbaïdjan est un pays enclavé dont les territoires ont été historiquement dominés par les puissances persane, turque et russe qui l’entourent. Ce pays forme avec ses voisins arménien, géorgien et russe (District fédéral du Caucase du Nord) une aire géographique qui s’étend de part et d’autre du massif du Caucase. On distingue d’ailleurs la partie située au nord des crêtes du Grand Caucase (Caucase du Nord) de la partie située au sud (Caucase du Sud). L’actuelle République d’Azerbaïdjan créée à la suite de l’éclatement de l’URSS, se situe au sud de la ligne de crête du Grand Caucase2. Le Caucase, est-ce l’Asie ? L’Europe ? Existe-t-il un élément géographique de séparation claire entre Europe et Asie ?

Le concept de continent européen, un concept issu de l’Antiquité

Dans l’« Ancien Monde », dans l’Antiquité grecque, les géographes avaient entrepris un travail de délimitation des trois continents connus de l’époque : Afrique, Asie et Europe. Ainsi, par exemple, Anaximandre, au VIe av. J-C, avait imaginé une séparation fluviale entre Asie et Europe, où les fleuves Rioni (Géorgie) et Kura3 (Géorgie et Azerbaïdjan) servaient de frontière4). Cette thèse est cependant révisée pendant la période hellénistique et romaine : par exemple, Ptolémée5 défendait l’idée d’une frontière continentale qui ne passait pas par la région du Caucase puisque, de la mer Noire, la frontière remontait immédiatement vers le nord (par la mer d’Azov, puis le Don)6). Jusqu’au XVIIIe siècle, certains géographes tentèrent de dessiner de nouvelles frontières entre l’Asie et l’Europe. Mais aucune d’elles ne se dégage nettement. La mer d’Azov et le Don restaient, comme au temps de Ptolémée, à la base des frontières établies par les géographes.

Le tracé de la frontière Asie-Europe évolue au XVIIe et au XVIIIe siècle et un débat s’installe

Mais les choses vont progressivement évoluer au XVIIIe: d’abord, sous l’impulsion de Pierre Le Grand, des expéditions sont organisées pour étudier la géographie russe. Ainsi, Philip Johan von Strahlenberg, scientifique suédois fait prisonnier par les armées de Pierre Le Grand, est le premier à imaginer en 1725 que la frontière européenne n’est plus exclusivement fluviale. Il considère en effet que ce sera désormais le massif de l’Oural qui délimitera la frontière entre l’Asie et l’Europe. Le nom de Vasily Nikitich Tatishchev est parfois associé à la fixation du massif de l’Oural comme frontière transcontinentale7. Ce dernier déclarait à cette époque que c’était lui qui avait soumis cette idée à von Strahlenberg. Mais si ces deux derniers scientifiques font évoluer de manière décisive la partie nord de la frontière Asie-Europe, ils ne semblent toujours pas contester le Don comme frontière sud-est de l’Europe8. Quelques décennies plus tard toutefois, on entreprend d’imposer une frontière allant de la mer Noire à la mer Caspienne en passant par les fleuves Kouma et Manytch9 (dite frontière « Kouma-Manytch »). Selon les sources russes10, c’est le russo-allemand Peter Simon Pallas qui, en 1773, est le premier à mettre en évidence l’existence d’une dépression au niveau des fleuves Kouma et Manytch. En général, en France notamment, on estime que Conrad Malte-Brun dans Précis de la Géographie Universelle est le premier en 1811 à énoncer une frontière continentale passant par la dite Dépression Kouma-Manytch1112. Selon W.H. Parker, il faut aussi attribuer à Malte-Brun l’utilisation de la rivière Oural (située au sud de massif du même nom) comme frontière de l’Europe et de l’Asie ; frontière qui deviendra au XXe une convention unanimement reconnue1314). Considérer, au détriment du Don, la Dépression Kouma-Manytch comme frontière de l’Europe rapproche les pays du Caucase de l’Europe. Malgré tout, l’appartenance continentale de l’actuel Azerbaïdjan reste en tout point asiatique, puisque la frontière avec l’Europe géographique se trouve encore à plusieurs centaines de kilomètres au nord du territoire azerbaidjanais.

Mais à partir des années 1850, notamment après les travaux de Johnson and Browning15 (1861), l’idée que la frontière eurasienne se situerait finalement sur la ligne de crête du Grand Caucase s’impose aussi (dite frontière « Grand-Caucase »16 ) ; frontière qui permet toujours de relier la mer Caspienne à la mer Noire. Dans cette version, l’Europe se voit attribuer un territoire plus important, puisque la ligne de crête du Grand Caucase se trouve à plusieurs centaines de kilomètres au sud de la dépression « Kouma-Manytch ». Si on prend ce tracé comme référence, l’Azerbaïdjan est encore un pays majoritairement asiatique puisque comme on l’a dit, l’essentiel du territoire azerbaïdjanais (plus de 75%) se situe en Transcaucasie, au sud du massif du Grand Caucase et donc en Asie. Mais d’après ce tracé, la frontière passe par la capitale de l’Azerbaïdjan, Bakou. Ainsi, plus que le pays, sa capitale serait eurasiatique du fait de sa nature transcontinentale.

Encore aujourd’hui, le débat sur la fixation de la frontière géographie Europe-Asie est toujours ouvert…

Encore aujourd’hui, quand on évoque la frontière sud-est de l’Europe avec l’Asie, ces deux thèses (Frontière « Kouma-Manytch » et Frontière « Grand-Caucase ») font toujours référence chez les géographes. À la question de savoir quelle est la version la plus couramment admise, il est difficile de donner une réponse claire et définitive. En France par exemple, on apprend dans les écoles que la frontière eurasiatique est constituée par l’ensemble Oural-Caspienne-Caucase-Mer Noire. C’est donc la thèse « Grand Caucase » qui est utilisée. De même, l’organisme américain National Geographic Society et ses géographes optent pour cette « version »17. Même si cette frontière est souvent considérée comme la référence, il serait erroné de dire que la frontière « Grand Caucase » reste la seule frontière physique en vigueur. Selon plusieurs sources russes, le nom de la Dépression Kouma-Manytch est évoqué pour décrire cette frontière eurasiatique. Par exemple, des manuels scolaires russes enseignent bien que la frontière eurasiatique passe par la Dépression Kouma-Manytch1819.

… Mais qui place de manière unanime l’Azerbaïdjan du coté asiatique

Malgré les divergences qui persistent, quelle que soit la frontière continentale envisagée, l’Azerbaïdjan reste géographiquement un pays très largement asiatique. Mais face à ce premier constat, il est important de redire que la fixation des frontières terrestres géographiques reste le résultat d’une construction politique et idéologique; d’une instrumentalisation des données physiques. La mise en place d’une frontière asiatico-européenne n’est donc pas naturelle. C’est l’héritage d’une conception antique qui, comme on l’a dit, considérait que du fait des connaissances et des équilibres des empires et des cités de l’époque, il fallait séparer les terres connues en trois continents distincts. Par essence, la séparation Europe/Asie est frappée de contingence. La géographie physique ne doit pas être utilisée comme un argument d’autorité car au même titre que les autres conceptions de frontières (historiques, culturelles, religieuses), il y a toujours une part de subjectivité dans la façon dont elles sont fixées20. Pour appréhender en toute pertinence l’appartenance continentale de l’Azerbaïdjan, il est donc nécessaire de regarder ce que nous apprend l’histoire politique et culturelle des territoires azerbaidjanais.

  1. Aljazeera.com « Will Europe’s Olympic experiment work? », 12 décembre 2012, http://www.aljazeera.com/sport/2012/12/20121212103525734177.html, consulté le 10 mai 2015.
  2. Seul l’extrême nord du pays, partie montagneuse se situant dans le Grand Caucase fait donc partie de la Ciscaucasie.
  3. Le fleuve Kura est connu sous le nom de Mtkvari en Géorgie.
  4. RENELL James, The geographical system of Herodotus examined and explained, Rivington, Londres, 1830, p. 244. Cf. annexe (frontière verte « 1v»
  5. WOLFF Larry, Inventing Eastern Europe The Map of Civilization on the Mind of the Enlightenment, Standford University Press, Standford, 1991, 436p.
  6. Cf. carte (frontière orange 2o
  7. Чибилёв А.А., « Evroaziâtskaâ granica: istoriâ vorposa i sovremennye predstavleniâ », in orenburg.rgo.ru, en ligne : http://orenburg.rgo.ru/about/publikacii/evro-aziatskaya-granica-istoriya-voprosa-i-sovremennye-predstavleniya/, consulté le 10 mai 2015.
  8. PARKER W. H., « Europe: How Far? », The Geographical Journal, Vol. 126, n°3, septembre 1960, p. 278-297
  9. Cf. carte (frontière grise 3g).
  10. MAGIDOVICH, I.P., Очерки по истории географических открытий [Essais sur l’histoire des découvertes géographiques], MAGIDOVICH, I.P Ed., Moscou, 1957, en ligne : http://discover-history.com/chapter_303.htm, consulté le 10 mai 2015.
  11. BELL James, A System of Geography, Popular and Scientific: Or A Physical, Political, and Statistical Account of the World and Its Various Divisions, Volume 1, A. Fullarton and co ed., 1832, 582 p.
  12. PARKER W. H., « Europe: How Far? », The Geographical Journal, Vol. 126, n°3, septembre 1960, p. 278-297
  13. Ibid.
  14. Cf. carte (frontière rouge 4r
  15. Johnson, A. J., « Johnson’s Asia », in Johnson’s New Illustrated Family Atlas, with descriptions, Geographical, Statistical, and Historical, Johnson and Browning ed., 1861 en ligne
  16. Cf. carte (frontière rouge 5b)
  17. Sur son site de cartographie (http://maps.nationalgeographic.com/maps/atlas/europe-geopolitical.html, consulté le 10 mai 2015.), National Geographic, sur sa carte politique de l’Europe, met en évidence (ligne surlignée), en plus des frontières étatiques, la frontière eurasienne en suivant la ligne de crête du Grand Caucase.
  18. LIPINSKI Leszek Jan, Eastern boundary of Europe reflected in internet presence of TNCs, Master Thesis supervised by STRANSDSBJERG Jeppe, WIGAN Duncan, Copenhagen Business School, 2011-2012, 100 p.
  19. De même, toujours en Russie, la Société Géographique Russe, organisme créé en 1845 qui est parfois considéré comme l’équivalent russe de la National Geographic Society, estime qu’en effet, la référence reste la frontière formée par cette dépression.
  20. LIPINSKI Leszek Jan, Eastern boundary of Europe reflected in internet presence of TNCs, Thèse de master dirigée par STRANSDSBJERG Jeppe, WIGAN Duncan, Copenhagen Business School, 2011-2012, 100 p.

Retour de la Croisette : « Mustang » de Deniz Gamze Ergüven

Les clôtures du festival de Cannes ont des airs de fin de Jeux Olympiques : l’heure est à la comptabilité des succès remportés par pays. La Turquie avait plusieurs films en compétition, dont le film « Mustang », coproduction turco-franco-allemande.

"Mustang". source: http://festival-de-cannes.parismatch.com/Sections-paralleles/Edouard-Waintrop-Je-revendique-mon-eclectisme-761478
“Mustang”. source: http://festival-de-cannes.parismatch.com/Sections-paralleles/Edouard-Waintrop-Je-revendique-mon-eclectisme-761478

C’est l’été dernier, sur les rives de la mer Noire que tout a sérieusement commencé. Débuts de tournage balbutiants s’il en est, il était difficile de prévoir que le film « Mustang » ferait l’objet d’un tel engouement au festival de Cannes quelques mois plus tard. Et pourtant…

La réalisatrice, Deniz Gamze Ergüven et “ses” cinq jeunes actrices étaient bien sur la Croisette aux alentours de la mi-mai pour présenter le film à la Quinzaine des réalisateurs. La fratrie n’avait plus rien d’une fiction. Ilayda, Tuğba, Elit, Doğa et Güneş ne se sont pas quittées d’une semelle, au plus grand plaisir des photographes1 et de leur tout nouveau fan club2. Le tourbillon du Festival a de quoi griser, mais les filles s’en amusent. L’énergie et la bonne humeur du film se trouvaient reconstituées hors écran.

Tuğba, Güneş, Ilayda, Doğa et Elit. Soir de la Première du film (19/05/2015). Cannes. Photo : Ersin Gök
Tuğba, Güneş, Ilayda, Doğa et Elit.
Soir de la Première du film (19/05/2015). Cannes. Photo : Ersin Gök

Le thème du film n’a pourtant rien de léger.

Nihal Koldaş, soir de la Première du film (19/05/15). Cannes. Photo : Céline Pierre-Magnani
Nihal Koldaş, soir de la Première du film (19/05/15). Cannes. Photo : Céline Pierre-Magnani

Recueillies chez leur grand-mère (Nihal Koldaş) à Inebolu (région de la mer Noire), cinq sœurs orphelines vivent une adolescence bridée par le poids des traditions. Tout commence à la sortie des classes, lors d’un jeu entre enfants sur la plage. Les dedikodu [ragots] lui font rapidement prendre les proportions d’un jeu érotique, que la bienséance condamne sévèrement. La grand-mère, rejointe par l’oncle (Ayberk Pekcan), tentent de reprendre en main l’éducation des filles, afin de les conformer aux bonnes règles de la morale. À chaque infraction, leur espace de liberté est réduit. On allonge les grilles du portail, on ajoute des barreaux aux fenêtres et noces arrangées s’organisent. La maison se transforme peu à peu en une tour d’ivoire qui aurait pour but de mieux protéger leur vertu. L’éducation des futures épouses y est restituée pas à pas : l’apprentissage des travaux domestiques ne s’improvise pas. Mais les cinq sœurs ne perdent jamais une occasion de s’échapper. Les matches de Galatasaray ont apparemment plus d’attraits que les leçons de cuisine. À travers la figure de la petite dernière (Lale), elles se trouvent être l’incarnation d’une jeunesse fougueuse et insoumise.

L’équilibre entre rire et atmosphère dramatique est un numéro de funambule, et la tension est présente tout au long du film. La trame du film mêle éléments vécus et glanés au gré des rencontres. Sa réussite réside principalement dans sa capacité à associer le public au combat des personnages pour la liberté.

Deniz Gamze Ergüven (source: http://www.glamourparis.com/festival-cannes-2015/salles-obscures/articles/cannes-2015-portrait-de-deniz-gamze-ergueven-la-realisatrice-de-mustang/25283
Deniz Gamze Ergüven (source: http://www.glamourparis.com/festival-cannes-2015/salles-obscures/articles/cannes-2015-portrait-de-deniz-gamze-ergueven-la-realisatrice-de-mustang/25283

Il est intéressant de reprendre les différentes critiques qui ont été faites du film en France. Tout se passe comme si son interprétation devait se faire à l’aune des origines de sa réalisatrice. Recherche inavouée d’exotisme et d’authenticité ? Dire de Deniz Gamze Ergüven qu’elle est de nationalité turque brouille les pistes. Elle est née à Ankara et a grandi en France. Elle a étudié l’histoire et la littérature africaine à Johannesbourg (Afrique du Sud) et la réalisation à La Fémis (Paris). Elle jongle indifféremment entre le turc, l’anglais et le français. Sa nationalité turque n’en fait pas pour autant une documentariste de la Turquie d’aujourd’hui. Certaines scènes du film pourront d’ailleurs paraître quelque peu ampoulées au public Türkiyeli [« de Turquie », en opposition à turc, à connotation ethnique]. Les commentaires témoignent d’une tendance à oublier la dimension « fiction » du cinéma, et le risque est grand de prendre l’histoire pour argent comptant.

C’est pourtant bien de l’hybridité culturelle3 et du pouvoir de l’imaginaire que semble jaillir l’élan du film4. Il invite à l’identification et à l’empathie. La réalisatrice a, de toute évidence, le recul critique que génère la multiplicité des appartenances. S’il se construit à partir d’une compilation de faits avérés (tests de virginité, mariages forcés, voix de Bülent Arınç sur la modestie féminine en fond, clins d’œil aux mouvements de Gezi…), son propos dépasse largement le contexte turc. La projection cinématographique elle-même entraîne une décontextualisation géographique  de certains faits de société ; leur autonomisation pousse ainsi à mieux les penser en tant que tels, épargnés de tout relativisme fallacieux. La liberté que recherchent les sœurs de « Mustang » est une liberté non négociable. Elle a des facettes multiples, dont celle de l’affirmation du désir féminin dans le contexte oppressant d’une société patriarcale. Le premier court métrage de Deniz Gamze Ergüven, « Bir damla su »5 (« Une goutte d’eau »), portait déjà ce thème à l’écran. « Mustang » est, de ce point de vue, en continuité. En en faisant un thème « articulatoire », la réalisatrice rappelle la dimension subversive de la sexualité féminine. Mettre en image l’interdit social est clairement jubilatoire… et libérateur. Elle affirme, s’offre le luxe d’étaler à l’écran ce à quoi elle aspire et le film qui en résulte est finalement plutôt à lire comme un manifeste au pouvoir performatif. C’est une petite (grande ?) revanche de la création artistique. En écho aux propos de l’actrice iranienne Golshifteh Farahani6, le film rappelle aussi que même si codes et pressions sont plus clairement énoncés dans certaines sociétés, leur invisibilité ne les rend pas moins déterminants dans des contextes socialement plus libéraux.

Quelle sera la réception en Turquie7 ? Il est question de légère modification de dialogue pour la version turque8. Pas de projection publique prévue avant la présentation du film à la compétition Altın Portakal (automne 2015), à Antalya. Le film sera-t-il en compétition dans la catégorie « nationale » ou « internationale » ?… Suspense, suspense. Il semble en tout cas difficile de contredire Cannes et sa parole d’évangile. Les articles de T24 et du blog Grasse Culture Magazine9 méritent le détour, mais les commentaires faits du film dans les journaux turcs sont jusqu’à présent à l’aune des réactions internationales10. L’arrivée du film sur grand écran aura-t-elle le retentissement politique espéré ? Un peu de patience donc.

L'équipe du film, lors de la première
L’équipe du film, lors de la première le 19 mai 2015.

Il n’en reste pas moins que le film a été accueilli avec grand enthousiasme lors de la Quinzaine des réalisateurs et gratifié du Label Europa Cinémas11.

La salle a ri, pleuré et applaudi à chacune des cinq séances du film, comme si les images venaient répondre à une soif d’audace et d’évasion12. À l’image des “printemps arabes”, il est de cet Orient révolté que l’Europe se réjouit de voir et d’encourager. Les médias français ont largement relayé cette ambiance, donnant d’autant plus de portée au film. Il est désormais attendu avec impatience dans les salles obscures, en France dès le 17 juin 2015.

  1. http://www.telerama.fr/festival-de-cannes/2015/les-filles-de-mustang-une-belle-bande-d-insoumises,126970.php                
  2. http://next.liberation.fr/cinema/2015/05/19/fortes-mustang_1312493
  3. http://www.slate.fr/story/101849/deniz-gamze-ergueven-mustang-turquie
  4. Le scénario a été écrit à quatre mains puisque la réalisatrice a collaboré avec Alice Winocour. http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2015/05/20/alice-winocour-realisatrice-les-femmes-ne-sont-pas-moins-violentes_4636651_766360.html
  5. https://vimeo.com/31815256
  6. http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-cannes-golshifteh-farahani-gamze-ergueven-joachim-trier-2015-05
  7. http://t24.com.tr/haber/mustang-bes-kiz-kardesin-ozgurluk-kosusu,297470
  8. La réplique de l’aînée qui sous-entend la pratique de la sodomie (“par derrière”) serait susceptible d’être modifiée pour la version turque.
  9. http://t24.com.tr/haber/mustang-bes-kiz-kardesin-ozgurluk-kosusu,297470 / http://grasseculturemagazine.blogspot.com.tr/2015/05/mustang.html
  10. http://www.taraf.com.tr/kultur-ve-sanat/cannesdan-yukselen-ozgurluk-cigligi/ / http://www.birgun.net/haber-detay/sinema-soleni-basliyor-78724.html /  http://www.milliyet.com.tr/-erkekler-new-york-kadinlarsa-gundem-2062616/ / http://www.cumhuriyet.com.tr/haber/kultur-sanat/279129/_Mustang_umut_dolu_bir_haykiris.html
  11. https://www.europa-cinemas.org/News/Les-Actions/MUSTANG-de-Deniz-Gamze-Ergueven-remporte-le-Label-Europa-Cinemas
  12. http://cannes2015.lesinrocks.com/2015/05/20/mustang-virgin-suicides-turc-et-pepite-du-festival/

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Bref décryptage de la politique par les grands projets de l’AKP

17Mai 2015

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La « Vision 2023 » ou encore la « Nouvelle Turquie », promues par l’AKP dans la perspective du centenaire de la République se composent de listes de grands projets supposés matérialiser, mesurer et attester des avancées technologiques et économiques de la Turquie sous la direction de ce parti. Au-delà de la question de la cohérence, des conséquences sociales et environnementales ou encore de la faisabilité de cette profusion de grands projets d’infrastructure (le troisième pont, le troisième aéroport, le canal d’Istanbul, etc.), énergétiques (construction de centaines de centrales thermiques, deux centrales nucléaires d’ici 2023, etc.) et de défense (indigénisation de la production de tanks, d’hélicoptères, d’avions de chasse, de satellites, etc.), ce présentoir vise à mieux éclairer ses effets et causes en termes de (dé)-légitimation du gouvernement. Bien que la politique des grands travaux impulsée par l’AKP ne soit l’apanage ni de ce parti ni de la Turquie, certaines significations socio-historiques tout comme le contexte actuel, en décalage apparent avec la prégnance de l’idéologie néolibérale et l’interdépendance croissante des économies nationales, n’en demeurent pas moins spécifiques.

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Les grands projets de modernisation de l’économie turque -compris notamment en termes d’indépendance financière, industrielle et technologique- ont toujours été au cœur des priorités étatiques de la jeune République comme le prouvent le Congrès d’Izmir en 1923, la voiture nationale Devrim en 1961, le Fonds de Soutien à l’Industrie de la Défense en 1985 (SSDF) et aujourd’hui le char « 100% turc » Altay. Cette attention particulière dérive notamment du traumatisme de la défaite de l’Empire ottoman, généralement associé à sa forte dépendance aux savoir-faire et aux capitaux européens, auquel s’articule une foi positiviste fortement relayée par le pouvoir militaire turc comme l’atteste la création du DPT durant la junte 1960-1961. Le concept central de kalkınma utilisé fréquemment par les autorités turques traduit notamment ce glissement sémantique du développement comme progrès (terakki) vers le redressement économique. Kalkınma suppose donc une double comparaison à la fois temporelle (par rapport à l’Empire ottoman) et spatiale (par rapport à l’« Occident »).  Le K de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi), cette forte valorisation du développement réduite à la scène économique se situe ainsi à l’intersection de la montée en puissance de la logique néolibérale et de la réappropriation d’une tradition positiviste, source de prestige mais aussi de protection face aux accusations d’activités réactionnaires (irtica), traditionnellement faites à l’encontre de l’islam politique turc pour mieux le délégitimer. Ce passage d’un Empire vers un Etat-nation s’est également traduit par une indigénisation de l’économie, indissociable de l’éviction forcée et de la disparition d’une bourgeoisie cosmopolite, issue en grande partie des minorités, au profit d’une nouvelle élite turque, musulmane, sunnite jugée plus fidèle à l’Etat et à la patrie. Les grandes organisations patronales nationales telles que la Tüsiad mais aussi la dite « indépendante » Müsiad, sont les héritières de ces assimilations réciproques des élites politiques, étatiques et économiques sous la République turque. La nette accélération des privatisations enregistrées depuis 2005 ne constitue pas une rupture avec ces pratiques au profit des acteurs économiques mais bien une nouvelle modalité d’exercice du pouvoir étatique et politique par leur intermédiaire. Ces grands projets de modernisation de l’économie turque par la voie de sa libéralisation contribuent ainsi à une diversification des relations clientélistes qui entretiennent des liens ambivalents avec un cadre légal national, lui-même fortement politisé. Source de légitimation, ces chevauchements peuvent aussi, s’ils sont rendus visibles, délégitimer le pouvoir politique.

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À l’échelle internationale, cette inflation de grands projets qui coïncide également avec l’éloignement de la perspective d’une adhésion européenne suscite de nombreuses interrogations. Dans quelle mesure peut-on même  considérer ces grands projets technologiques, énergétiques et urbains menés par le gouvernement turc comme des substituts réifiés du grand projet politique européen ou à l’inverse comme des symboles d’une extraversion nationale ambivalente ? L’obsession du positionnement de la Turquie et de la commensurabilité avec l’UE contrastent ainsi avec le déni turc de l’existence d’une compétition au sein du monde dit musulman au profit des concepts de complémentarité et coopération. Ce double standard contribue ainsi à naturaliser le leadership turc parmi ces « pays frères ». De la même façon, si ces grands projets industriels matérialisent officiellement une volonté affichée du gouvernement d’autonomisation vis-à-vis de l’économie et des technologies dites occidentales, dans la pratique ils contribuent à l’internationalisation de l’économie turque en faisant notamment l’objet de multiples réappropriations, détournements et négociations.  Fer de lance de la diplomatie économique, cette dépendance turque constitue également un instrument politique d’affirmation nationale et d’internationalisation de pratiques clientélistes face aux entreprises et gouvernements étrangers -en particulier européens- désireux d’élargir leur marché. Ainsi la non-ouverture, cette fois côté Turquie, du chapitre européen « Marchés publics » est révélatrice d’un usage politique et partisan des grands projets ainsi que du maintien d’une certaine marge de manœuvre vis-à-vis de ses « partenaires-fournisseurs » européens.

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La politique des grands projets en Turquie ou plutôt cette politique par les grands projets se traduit également par une mise en chiffre du politique ainsi qu’un usage du temps et de la durée comme matières de la dernière utopie progressiste. Futur par crédit ou crédit sur le futur, cette fuite en avant par des grands projets contribue ainsi à la fois à la légitimation du pouvoir, à la suppression du politique tout en participant à un défaussement des responsabilités gouvernementales.

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D’après ces différentes pistes, « Vizyon 2023 » s’inscrit donc pleinement dans la globalisation tout en gardant des significations propres, liées à la trajectoire socio-historique du pays et à son rapport  ambivalent avec l’Europe. Loin d’être anachronique par rapport à un supposé modèle à taille unique de développement européen, ces grands travaux sont la preuve d’une multiplicité de globalisations.

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Cette bibliographie sélective (dont une partie est consultable à la bibliothèque de l’IFEA) cherche à fournir quelques pistes de lectures et de réflexion sur les significations socio-historiques de cette profusion de grands projets en Turquie.

Bibliographie

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