Archives de catégorie : Carnet du réseau historiographie et épistémologie de l’histoire

Publication de l’ouvrage d’Adrien Genoudet : Dessiner l’hitoire. Pour une histoire visuelle

Le livre d’Adrien Genoudet, doctorant associé à l’Institut d’histoire du temps présent, Dessiner l’histoire. Pour une histoire visuelle sera en librairie et disponible à la commande le 24 septembre prochain.

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La bande dessinée « historique » ou d’ « histoire » pose une question fondamentale qui se place au niveau du geste du dessinateur : comment dessiner un récit d’histoire qui traite d’un passé par définition non-vu, invisible ? Pour cela, le dessinateur engage et se réapproprie tout un imaginaire qui lui permet de représenter et de donner à voir les époques révolues.

C’est en s’intéressant aux techniques des dessinateurs que l’on arrive à comprendre que le dessin est dominé par une part inspirée. Les dessinateurs s’approprient de nombreuses images – photographies, gravures, photogrammes, images issues d’internet – pour venir composer leurs cases et leurs récits.

Cependant, ces jeux d’appropriations interrogent directement la notion culturelle de passé en tant que récit et en tant qu’image chez certains auteurs. David Vandermeulen (Fritz Haber) ou encore Séra (L’eau et la terre, Lendermains de cendres) mettent en place des opérations plurielles de reprises en main d’images photographiques ou autres par des systèmes de collages, de calques et de retouches graphiques. Les travaux de ces deux auteurs sont traités dans cet ouvrage à travers deux courtes études.

Plus largement, Dessiner l’histoire tente de savoir en quoi ces procès d’appropriations conditionnent notre perception du temps historique et du passé en tant que concept visuel. Ces auteurs produisent, à travers ces opérations, des images composites du passé qui se retrouvent appropriées et diffusées par les lecteurs et la société contemporaine. En quoi cette généalogie visuelle reconstituée nous permet-elle de comprendre que le passé, en tant que récit partagé et raconté, est avant tout un passé-composé ? Nous discutons cette notion en proposant que ces bandes dessinées se donnent à voir, à travers ces différentes pratiques, comme d’excellents lieux d’analyses pour comprendre que le passé est une image composite partagée et à disposition – c’est-à-dire à son tour appropriable.” (cf. la présentation de l’ouvrage sur le blog Fovea)

Pour plus d’informations voir également le dossier de presse

 

Colloque au MuCEM les 1, 2, 3 octobre : L’histoire dans l’espace public

Ce colloque entend observer et analyser les nouvelles façons de produire ou d’expérimenter l’histoire, de parler de l’histoire ou de la mobiliser dans l’espace public. Ces pratiques qui ne relèvent pas du champ académique sont en effet régies par d’autres contraintes et motivations que celles de la recherche. Elles se développent hors des murs de l’institution ; on peut faire l’hypothèse cependant qu’elles imprègnent la conscience historique des contemporains au point parfois de contribuer à la structurer. Dans cet esprit, il s’agit de s’intéresser non pas aux travaux historiens, mais aux différentes formes de recours à l’histoire par des acteurs sociaux, économiques ou politiques – régions, communes, partis, associations, entreprises, … – ou encore par les artistes, de même qu’aux aux modes d’appropriation du passé qui en résultent.

En étudiant ces usages, l’idée n’est pas de remettre en question leur légitimité ou de traquer les falsifications ou les anachronismes éventuels, mais bien de prendre la mesure de la diversité des modalités d’élaboration du passé et d’apprécier la fonction assignée à l’histoire dans le contexte contemporain – dans sa singularité comme dans sa diversité.

C’est dans cet esprit que nous avons choisi de prendre en compte trois espaces qui coexistent, se rencontrent, se chevauchent ou se confrontent : l’espace atlantique, l’espace européen et l’espace méditerranéen.

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Un colloque organisé par :

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En partenariat avec :

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Pour consulter le programme cliquer ici

Les écritures de soi de l’historien 2015-2016

Séminaire de Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia organisé dans le cadre du programme « La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte » de l’ANR Histinéraires [Centre Georges Chevrier – Dijon ; IHTP (UPR CNRS 301) – Paris ; Larhra (UMR 5190) – Grenoble-Lyon ; Telemme (UMR 7303 Aix-Marseille Université, CNRS).

Quels ont été les parcours intellectuels et professionnels des historiens français depuis les années 1980 ? Comment les évolutions historiographiques régulièrement diagnostiquées depuis trente ans se sont-elles inscrites dans leurs travaux ? Comment la profession est-elle structurée en termes de positionnements institutionnels, de réseaux, de sociabilité intellectuelle ? Quelles en sont les ressources théoriques légitimes ? Quelle est la mémoire disciplinaire mobilisée ? Comment l’historien investit-il sa subjectivité dans son objet de recherche ? Aborde-t-il la question de son rôle social ?

Autant de questions – et la liste n’est pas limitative – qui sont au cœur du programme ANR Histinéraires. Celui-ci va d’abord porter sur l’étude des Mémoires de synthèse des activités scientifiques rédigés dans le cadre de l’Habilitation à diriger des recherches depuis la création en 1984. Le séminaire, de son côté, se propose d’explorer le même chantier de façon un peu différente. Il va donner la parole aux acteurs – tuteurs de HDR, membres du CNU ou encore habilités s’étant livrés à l’exercice – pour connaître la façon dont ces Mémoires ont été ou non normés, l’évolution des attentes conçues par les jurys à leur égard, le bilan personnel qui peut être tiré de cette expérience par ceux qui ont été en position d’en lire un grand nombre comme pour inviter les auteurs eux-mêmes à faire un pas de côté et à livrer la façon dont ils ont répondu à cette demande de l’institution et dans quel esprit ils l’ont fait.

En outre, à intervalles réguliers, le séminaire invitera des chercheurs d’autres champs disciplinaires ou d’autres pays à tenter une approche comparative des modalités disciplinaires ou nationales de l’écriture de soi des chercheurs en sciences sociales.

Programme de l’Année 2015-2016

Attention cette année deux séances se tiennent à Aix-en-Provence et à Grenoble. Une salle sera mise à disposition à Paris. Toutes les autres séance se dérouleront à l’Institut d’histoire du temps présent – 59/61 rue Pouchet, 75017 Paris (Métro Brochant ou Guy Môquet).

Toutes les séances ont la même horaire :de 14h30-17h30 à l’IHTP.

18 septembre 

  • Patrick Garcia, historien, Université Cergy-Pontoise et IHTP-CNRS, porteur du programme HISTINERAIRES.

 

6 novembre

  • Etienne François, historien, Centre Marc Bloch.
  • Dominique Garcia, archéologue, INRAP.

 

4 décembre 

  • Bertrand Müller,historien, Centre Maurice Halbwachs, CNRS.
  • Frédérique Langue, historienne, IHTP-CNRS.

15 janvier

  •  Vincent de Gaulejac, sociologue, Université Paris 7 Diderot.
  • Florence Giust Desprairies, sociologue, Université Paris 7 Diderot.

 

12 février

 

25 mars
(la séance se tiendra à Grenoble)

 

8 avril

  •  Stefan Berger, historien, Institute for Sociale Movements, Rhur-Universität Bochum.

27 mai
(la séance se tiendra à Aix-en-Provence)

Jeudi 9 avril Micheline Dumont chez les historien(ne)s par eux-mêmes

Micheline Dumont, professeure émérite de l’Université de Sherbrooke (Canada), est l’invitée de la 7ème séance du cycle Les historien(ne)s par eux-mêmes organisé en partenariat avec Histinéraires à l’Université Laval.

Cette séance sera accessible en ligne à partir de 19 h 30 (Paris) par Skype (pour plus d’information contacter histineraires@gmail.com)

MDumont

Nous aimons la revue L’Histoire et publions ici l’appel de l’association des Amis de la revue l’Histoire

L’association des Amis de la revue L’Histoire s’est constituée pour la défense de la revue L’Histoire : son identité, son modèle économique, son indépendance rédactionnelle, son développement.

Maurice Szafran, Thierry Verret et Gilles Grammat en avril 2014, rejoints à l’automne 2014 par Claude Perdriel, se sont porté acquéreurs de Sophia Publications, petit groupe de presse qui réunit L’Histoire, Le Magazine littéraire, La Recherche et Historia. En janvier 2015, ils ont soudainement placé la société en redressement judiciaire. La situation de la presse culturelle spécialisée, comme celle de la presse dans son ensemble, est certes difficile. Des plans sociaux ont été mis en œuvre dans de nombreuses rédactions. Le redressement judiciaire, lui, est rarissime. Cette procédure nous inquiète et nous choque.

La revue résiste pourtant plutôt bien à la crise : elle compte plus de 40 000 abonnés exceptionnellement fidèles. Ses ventes en kiosque résistent aux tempêtes actuelles, fruit, nous le pensons, d’une politique éditoriale conséquente. Son modèle économique est viable.

Forte du travail d’une rédaction dirigée par Valérie Hannin, de celui de son comité scientifique et de son réseau de correspondants, elle offre une articulation sans équivalent entre les recherches universitaires internationales les plus récentes et le grand public cultivé. L’Histoire joue notamment un rôle essentiel dans la diffusion de la recherche et du savoir auprès des professeurs, des étudiants, des élèves des classes préparatoires et elle est la seule à le faire.

Ce travail en direction du grand public s’appuie sur une relation étroite avec les auteurs, sur une offre iconographique, cartographique et infographique abondante, qui sont au cœur de son identité et contribuent à son succès. Des partenariats historiques (Rendez-vous de Blois, Festival du film d’histoire de Pessac, La Fabrique de L’Histoire sur France Culture) et d’autres ponctuels (co-éditions avec des journaux comme Marianne, Les Echos, ou Paris-Match, des maisons d’édition comme Dargaud, Fayard, Le Seuil, des musées et des institutions culturelles variées) assurent sa notoriété et son rayonnement. Grâce aux efforts fournis par la rédaction les années précédentes, le site web attire 130 000 visites par mois. Des relais solides.

Nous sommes attachés à cette réussite et aux moyens de la pérenniser dans un contexte en évolution. Rejoignez-nous nombreux au sein de l’association des Amis de la revue L’Histoire.

Pour adhérer :
– Merci de bien vouloir envoyer un mail à notre adresse amisdelarevuelhistoire@gmail.com pour y laisser vos coordonnées
– Et merci également d’envoyer votre cotisation (20 euros) au siège de l’association, chez Patrick Boucheron, 123 quai de Valmy, 75010 Paris (chèque à l’ordre de “Association les amis de la revue L’Histoire”)

Histinéraires, La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte

Le programme Histinéraires, développé dans le cadre des projets blancs de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et porté par l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP – CNRS), Telemme (UMR 7303 – Aix-Marseille Université), le Larhra (UMR 5190 Lyon-Grenoble) et le centre George Chevrier (Dijon), se propose d’étudier, à partir de l’analyse des Mémoires de synthèse des activités scientifiques (MSAS) des Habilitations à diriger des recherches (HDR), les parcours intellectuels et professionnels des historiens français ayant soutenu une habilitation et la façon dont ceux-ci les retracent.

Ce programme comporte plusieurs questionnements pris en charge par différentes équipes dont l’une des caractéristiques sera de rester ouvertes à tout collègue désirant s’investir sur un axe de questionnement.

Ce texte se propose d’expliciter le questionnement et le fonctionnement de ce programme de recherche.

 

Une source :

 

Depuis les années 1980 l’historiographie et l’épistémologie de l’histoire ont connu un développement notable qui contraste avec la relative marginalité dans laquelle ces deux domaines étaient tenus jusque-là. Cette montée en puissance des questionnements historiographiques et épistémologiques est intimement liée à la conjoncture historiographique nouvelle qui naît des critiques, remises en cause et recompositions des démarches accordant une place prépondérante à l’explication économique et sociale dominantes dans l’historiographie française à partir de 1945 – conjoncture que certains ont qualifiée de « crise de l’histoire sociale » et qui a été thématisée en France à travers les expressions de « temps des doutes », ou « temps des incertitudes » (Roger Chartier) voire de « crise de l’histoire » (Gérard Noiriel) et qui a amené les historiens à interroger à nouveaux frais ce que « faire de l’histoire » (Michel de Certeau) veut dire, conduisant à ce qu’on a pu interpréter comme un « tournant réflexif » de la discipline.

 

L’institution en 1988 de l’habilitation à diriger des recherches (HDR), qui remplace la thèse d’État pour accéder au corps des professeur des Universités, est relativement indépendante de cette conjoncture. Il s’agit d’abord d’en finir avec la thèse-chef d’œuvre conçue au tournant du XIXème siècle et jugée stérilisante pour la recherche et de définir des normes communes à l’ensemble des disciplines moins calées sur les humanités que les précédentes – soit un parcours en deux temps : thèse nouveau régime pour postuler aux emplois de maître de conférences, habilitation pour postuler à ceux de professeur des universités se substituant à la thèse de 3ème cycle suivie d’une thèse d’État.

Mais rapidement cette volonté, en histoire peut-être plus que dans d’autres disciplines, a évolué sous le double effet de la tradition disciplinaire assortie d’une volonté de réguler les flux[1] et des préoccupations historiographiques contemporaines. Ainsi le principe initial de production d’un recueil des articles publiés et d’un projet de recherche pour soutenir une habilitation s’est alourdi en histoire de la nécessité de présenter un travail inédit qui, selon les périodes, a réintroduit – certes à moindre voilure – une seconde thèse même si cette exigence n’apparaît pas explicitement dans les deux textes normatifs rédigés en 1996 puis en 1999 par les présidents des sections 21 et 22 du CNU (Conseil national des universités) chargées de la qualification des habilités.

 

« La thèse de doctorat qui constitue un des éléments du dossier qualifie le candidat aux fonctions de maître de conférences. Il est donc légitime d’attendre du futur professeur un ensemble de travaux significatifs en sus de la thèse de doctorat.

Compte tenu des fonctions qui sont celles d’un professeur des Universités, ces travaux doivent représenter de nouvelles recherches inédites attestant une continuité de l’effort de recherche depuis la soutenance de la thèse. Il est cependant légitime de considérer que cette exigence doit être modulée en fonction de l’importance de cette dernière qui apparaît parfois proche de l’ancienne thèse d’État par l’ampleur des recherches et l’intérêt des apports.

Les travaux présentés dans le dossier d’habilitation doivent avoir la double caractéristique d’être scientifiques et inédits. La publication de la thèse, celle d’articles qui l’annoncent ou en sont tirés, la rédaction d’ouvrages de vulgarisation ou de manuels, s’ils présentent un intérêt non négligeable de valorisation de la recherche ne sauraient cependant en tenir lieu.

L’audition des candidats à la qualification pour des fonctions de professeur des Universités a pour objectif non point tant de faire connaître les travaux antérieurs du candidat, sur lesquels deux rapports ont été présentés avant l’audition, mais de définir les projets de recherche qu’il pourrait développer dans ses nouvelles fonctions[2]. »

 

« La thèse de doctorat qui constitue un des éléments du dossier qualifie le candidat aux fonctions de maître de conférences. Il est donc légitime d’attendre du futur professeur un ensemble de travaux significatifs en sus de la thèse de doctorat.

Compte tenu des fonctions qui sont celles d’un professeur des universités, ces travaux doivent représenter de nouvelles recherches inédites et consistantes, attestant une continuité de l’effort de recherche depuis la soutenance de la thèse. Ces travaux complémentaires exigent un délai minimum après la thèse pour la préparation d’une habilitation. Il est cependant légitime de considérer que cette exigence doit être modulée en fonction de l’importance de cette dernière qui apparaît parfois proche de l’ancienne thèse d’État par l’ampleur des recherches et l’intérêt des apports[3]. »

 

Comme on le voit à la lecture de ces lignes dont l’objectif semble, en premier lieu, de permettre une régulation et une uniformisation des HDR en luttant contre une éventuelle multiplication d’HDR insuffisamment nourries et une trop forte disparité des exigences des différentes universités en écho aux craintes exprimées par Antoine Prost ou Jean-Jacques Becker, la définition du Mémoire de synthèse des activités scientifiques n’est même pas abordée. Au reste, Serge Berstein invité le 15 novembre 2013 au séminaire que nous tenons depuis 2012-2013 à l’IHTP[4] a affiché sa profonde répugnance à l’idée qu’un historien puisse se raconter, voire utiliser le « je ». Ce Mémoire est pourtant mentionné, mais sans grande précision, dans l’article 4 de l’arrêté de 1988 :

 

« Le dossier de candidature comprend soit un ou plusieurs ouvrages publiés ou dactylographiés, soit un dossier de travaux, accompagnés d’une synthèse de l’activité scientifique du candidat permettant de faire apparaître son expérience dans l’animation d’une recherche[5]. »

 

Entre les deux alternatives envisagées dans l’arrêté, les historiens après un temps d’hésitation ont finalement choisi de cumuler les deux…

Et le Mémoire de synthèse qui, selon nombre de témoignages, n’a pas été exigé de façon systématique par le jury jusqu’en 2000 a progressivement pris la forme d’un récit du parcours intellectuel et professionnel du candidat – en vérité peu souvent pris en compte lors de la soutenance. Son contenu est cependant désormais mieux défini dans les attentes exposées par les universités elles-mêmes à l’exemple celle de Paris 1 :

 

« Le rapport de synthèse […] doit faire apparaître les étapes de votre réflexion, votre activité scientifique, votre expérience dans la recherche et dans l’animation de la recherche et vos projets à venir. Ce rapport de 50 à 100 pages, porte obligatoirement un titre qui sera ultérieurement enregistré au fichier des thèses[6]. »

 

À aucun moment le terme d’ego-histoire n’apparaît donc dans la littérature officielle. Pourtant, c’est bien à ce modèle promu par Pierre Nora dès 1987[7] (voire quelques années plus tôt si on prend en compte les premiers articles publiés dans Le Débat[8]) que se réfèrent rapidement les historiens préparant leur habilitation soit pour le refuser soit pour l’accepter. Et c’est comme « ego-histoire » que le Mémoire se trouve très souvent désigné dans les échanges interpersonnels entre collègues préparant leur habilitation. Ainsi cette littérature grise longtemps mal et peu recensée – quand elle était conservée – semble avoir changé de statut puisque certains sont maintenant mis en ligne, voire publiés[9].

Le premier intérêt de l’enquête Histinéraires est donc de faire l’histoire de la genèse de cette exigence institutionnelle et de son interprétation par la communauté historienne qui semble se distinguer de celle d’autres disciplines même si en sciences humaines des évolutions analogues sont parfois décelables, par exemple, en lettres[10] ou en géographie avec la diffusion du terme d’« egogéographie »[11].

 

Mais cet intérêt institutionnel – voire patrimonial si on prend en compte le recensement, la collecte et la conservation de ces documents – n’épuise pas, loin s’en faut, l’intérêt de ce corpus.

 

Faire l’histoire des pratiques historiennes contemporaines

 

En effet, la plupart du temps les travaux historiographiques ont reposé sur l’étude des articles d’analyse de conjoncture produits par les chefs de file ou sur celle de la production ou des archives de quelques grands historiens et retenus en tant que tels par l’histoire de la discipline.

Ce corpus, une fois rassemblé, ouvre une autre possibilité : analyser « la fabrique de l’histoire » telle que ses acteurs la racontent. Au-delà même des sollicitations du contexte historiographique, il s’agit de faire l’histoire de la science historique autrement, en s’inspirant des travaux récents de l’histoire, de la sociologie et de l’anthropologie des sciences, en prenant, comme l’y invitait Bernard Lepetit ces acteurs spécifiques que sont les historiens « au sérieux[12] ». En d’autres termes, il s’agit bien d’envisager l’écriture de l’histoire comme une pratique sociale, certes régie par ses normes propres, mais susceptible d’être étudiée comme une autre activité sociale. À rebours de la tendance ancienne des historiens à s’exclure du champ d’étude, il s’agit au contraire de les y inclure. À partir de là, plusieurs axes de questionnement sont possibles.

 

Le premier est de tenter une sociographie du métier d’historien en étudiant les parcours institutionnels des historiens ayant habilité – voire leur inscription sociale quand les documents réunis (Mémoires, CV, entretiens…) le permettent.

En second lieu, ces Mémoires en disent long sur les réseaux intellectuels et institutionnels, les ressources théoriques mises ou non en avant, les rattachements historiographiques, l’inscription dans une tradition ou la revendication d’une rupture, les attaches avec l’historiographie internationale…

En troisième lieu, pour se limiter ici à trois grands axes, ils permettent aussi, pour certains d’entre eux, d’étudier l’écriture de soi des historiens, la façon même dont ceux-ci se racontent et composent avec l’exercice tel qu’ils le redéfinissent. Que dit, par exemple, un historien quand il parle de soi dans ce type de texte ? Évoque-t-il ses maîtres ? sa famille ? sa scolarité ? Comment fait-il récit de ce qui l’a conduit à faire de l’histoire ? Comment compose-t-il son récit pour ne pas céder à l’illusion rétrospective ?… Jusqu’à une étude des paratextes et ainsi des affinités exposées (avec la philosophie, la littérature…)

 

Naturellement il ne s’agit pas d’être naïf devant cette littérature pas plus que nous ne le sommes lorsque nous étudions les pratiques sociales d’autres groupes d’individus à quelque époque qu’elles aient eu lieu. Toute mise en récit force et donne de la cohérence à ce qui est advenu, transformant parfois le hasard en destin, à tout le moins durcissant le réel. En outre, ces récits ne sont évidemment pas dépourvus ni d’enjeux ni stratégie. Il ne s’agit pas de confessions ou de paroles échappées sur le divan du psychanalyste mais de textes qui ont pour objet explicite, pour finalité, de construire et de promouvoir une carrière. Pour autant, boudrions-nous notre plaisir si ce type d’exercice avait été réalisés par les historiens des XIXème et XXème siècles ?

Rassemblés, étudiés en série, questionnés de façons diverses, à la fois quantitative et qualitative, ces Mémoires ont beaucoup à nous apprendre y compris, comme toute documentation, par leurs silences ou par les refus de les communiquer[13].

 

Internationaliser

 

Les Mémoires de synthèse des activités scientifiques sont une spécificité française liée au mode de recrutement des professeurs des universités dans ce pays tel qu’il se déroule depuis vingt-cinq ans. Mieux connaître qui sont les historiens contemporains, comment ils envisagent le « faire de l’histoire » en revanche ne l’est pas.

Outre les nombreux articles autobiographiques d’historiens que publient, partout dans le monde, les revues historiques, une large collecte d’entretiens peut permettre des avancées comparables à celles attendues du programme Histinéraires. L’objectif à terme serait alors de rendre possible une véritable comparaison entre les historiographies nationales qui ne se limite pas aux thématiques traitées mais prenne aussi en compte la façon dont se construit et se définit la communauté, celle dont les problématiques circulent et dont les confrontations s’organisent…

D’ores et déjà, une enquête conçue dans la dynamique du programme Histinéraires est en cours à l’Université Laval au Québec à travers la tenue d’un cycle de conférences où les historiens sont invités à présenter oralement leur parcours tandis que les textes déjà publiés retraçant les parcours professionnel et intellectuel des historiens vont être analysés[14]. D’autres initiatives du même type sont en gestation dans plusieurs autres pays. Leur multiplication seule peut permettre d’aboutir à une pesée globale.

 

Pour les chercheurs du réseau Histinéraires

 

Patrick Garcia (IHTP- CNRS)

Maryline Crivello (Telemme), Anne-Marie Granet-Abisset (Larhra), Philippe Poirrier (Centre Georges Chevrier)

[1] Voir notamment le débat qui intervient sept ans après que l’arrêté ait été adopté dans Vingtième siècle. Revue d’histoire avec les articles d’Antoine Prost et de Jean-Jacques Becker autour du devenir de la thèse d’État. Antoine Prost, « Faut-il rétablir la thèse d’État ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°47, juillet-septembre 1995, pp. 191-193 et Jean-Jacques Becker. « À propos de la thèse d’État et quelques problèmes connexes », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°49, janvier-mars 1996, pp. 158-159. Le premier, bien que favorable à l’abandon de la thèse d’État, craint un « nivellement par le bas des exigences » (p. 192) et plaide pour la création d’une agrégation du supérieur, le second bien que plus que nettement plus réticent se pose aussi la question de la régulation des habilitations.
[2] Michel Balard et Serge Berstein, « Les procédures de qualification des maîtres de conférences et professeurs des universités en histoire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°53, janvier-mars 1997, pp. 147-148. Souligné par nous.
[3] Michel Balard et Serge Berstein, « Note sur les procédures de qualification des maîtres de conférences et professeurs des universités »,Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°61, janvier-mars 1999, pp. 134-135. Souligné par nous.
[4] Séminaire « Figures contemporaines de l’épistémologie de l’histoire » animé par Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia devenu à partir de l’adoption du projet Histinéraires par l’ANR le séminaire de ce programme de recherche.
[5] Article 4 de l’Arrêté du 23 novembre 1988 relatif à l’habilitation à diriger des recherches. Souligné par nous.
[6] http://www.univ-paris1.fr/recherche/habilitation-a-diriger-des-recherches/consulté le 9 décembre 2014.
[7] Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.
[8] François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011 ; chapitre 20 « L’écriture de soi : les Essais d’ego‑histoire », p. 389‑396.
[9] Le premier texte de ce type a été publié par Régine Robin, sous le titre Le roman mémoriel : de l’histoire à l’écriture du hors lieu, (Préambule, Québec, 1989) ; la collection « Itinéraires » dirigée aux Publications de la Sorbonne par Patrick Boucheron en publie régulièrement. Indépendamment de cette collection, des historiens comme Sylvain Venayre (Disparu ! Enquête sur Sylvain Venayre, Les Belles Lettres, 2012) ont publié leur Mémoire tandis que d’autres le mettent en ligne sur HAL-archives ouvertes (https://halshs.archives-ouvertes.fr) ou sur leur site personnel.
[10] Communication de Martine Boyer au séminaire du programme Histinéraires « Les historiens et l’écriture de soi » (21 novembre 2014) à paraître sur le Carnet du groupe de recherche (http://crheh.hypotheses.org/category/histineraires)
[11] Communication de Yann Calbérac et d’Anne Volvey au séminaire programme Histinéraires « Les historiens et l’écriture de soi » (12 décembre 2014). Jacques Lévy, Egogéographie. Matériaux pour une biographie cognitive, Paris, L’Harmattan, 1995.
[12] Bernard Lepetit, « L’histoire prend‑t‑elle les acteurs au sérieux ? », EspacesTemps, « Le temps réfléchi. L’histoire au risque des historiens », n° 59/60/61, 1995, p. 112‑122.
[13] Les tapuscrits des Habitations à diriger des recherches sont déposés comme tous les travaux universitaires donnant droit à délivrance d’un grade. Toutefois les premiers textes n’ont pas été systématiquement versés le travail inédit ayant souvent été privilégié et seul conservé. En outre, pour pouvoir les reproduire, afin de les intégrer à la base de données constituée pour l’enquête, il est nécessaire de bénéficier de l’autorisation explicite et écrite de l’auteur.
[14] « Les historien(ne)s par eux-mêmes » L’évolution des conditions d’existence de l’historien(ne), de l’exercice de son métier et de sa fonction sociale au Québec des années 1960 à nos jours. Cf. le billet de Vincent Auzas, Valérie Lapointe-Gagnon, Maria Neagu, Patrick Michel Noël, Jules Racine-Saint-Jacques et Van Troi Tran, Conserveries mémorielles http://cm.revues.org/1846.

 

Intervention de Jean-Luc Bonniol au séminaire Les écritures des historiens le 16 janvier 2015

Dans cette réflexion sur la réflexivité, au cœur de la démarche d’ego-histoire que l’on peut trouver dans certains mémoires d’HDR, je voudrais d’abord dire que la préparation même de mon intervention sur ce thème a été  influencée par l’histoire immédiate, à savoir la tragédie qui s’est abattue sur nous depuis quelques jours, et ses suites. Sans doute certaines préoccupations intellectuelles paraissent-elles quelque peu dérisoires face aux enjeux que cet événement soulève, et je n’ai peut-être pas pu assez de temps de cerveau disponible pour bâtir l’argumentaire que j’aurais voulu vous présenter, mon esprit ayant été largement absorbé par d’autres préoccupations. Je vais tâcher néanmoins de m’acquitter de la tâche qui m’a été demandée.

Je dois donc vous parler des HDR, dans ce qu’elles dévoilent souvent de l’itinéraire personnel d’un impétrant, et, par là, de son rapport à l’objet de sa recherche. Cette réflexion, je ne peux la mener que de l’extérieur, dans le cadre des habilitations dont j’ai été amené à être le tuteur, ou pour lesquelles j’ai été partie prenante du jury de soutenance, n’ayant pas moi-même souscrit à cet exercice, appartenant aux derniers de ceux pour lesquels la carrière universitaire est passée par la thèse d’Etat. Mais, afin d’éclairer mon argument, et situer les exemples sur lesquels je vais m’appuyer, je crois qu’il n’est pas inutile de vous fournir dans un premier temps quelques clefs concernant mon parcours personnel, ainsi que sur mon propre rapport à mes terrains et objets de recherche, qui ont conditionné ma présence dans ces jurys. Il me faut donc préciser, comme on le formulait en 1968, le « lieu d’où je parle », expression qui pointait le fait que  l’idéologie dont chacun est porteur était d’autant plus active qu’elle avançait masquée (sans doute peut-on situer là l’apparition de l’une des premières exigences de réflexivité…).

Cette équation personnelle est marquée par une double duplicité. D’abord au point de vue disciplinaire. Ma formation première est une formation d’historien, acquise à la Sorbonne dans les années soixante. Je dois dire que ces années n’ont pas été marquées par un enthousiasme excessif pour la discipline. Certes la nouvelle histoire existait et se développait, mais l’histoire classique, événementielle, avait encore une place prépondérante dans l’institution : histoire événementielle, et même « histoire bataille » (je me souviens de mon effarement lorsque, pour le premier cours du certificat d’histoire moderne et contemporaine, où le professeur prolongeait un enseignement qui s’était déjà étalé sur l’année précédente, avoir été plongé tout de go dans l’épisode de la « défénestration de Prague », en pleine Guerre de Trente ans… Je me rappelle encore par contre avec émotion des quelques cours  où s’illustrait une nouvelle manière de faire de l’histoire : comme pour les travaux pratiques du certificat d’histoire médiévale qu’animait le marxiste Paul Bois, alors simple assistant, ou de l’intervention lumineuse, mais ponctuelle, de Michelle Perrot qui nous avait, dans le cadre de la préparation d’une question d’agrégation qui portait sur l’histoire religieuse de la France au XVIIe siècle, présenté un compte rendu de l’ouvrage de l’abbé Brémond sur l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France. Durant toutes ces années, j’ai en fait ressenti un manque certain, lié à ce qui me semblait être une faiblesse de la conceptualisation de la discipline, et à son absence d’ambition théorique. D’où mon attirance pour d’autres sciences humaines qui me semblaient plus en phase avec une telle ambition, à savoir l’ethnologie et la sociologie… Précipité dans la fosse aux lions d’un lycée dès mon admission à l’agrégation, j’ai eu alors le sentiment d’une formation inachevée, avec l’impression qu’on m’abandonnait sur le bord d’un chemin à peine parcouru. D’où ma fréquentation, dès cette première année de professorat, d’un séminaire d’ethnologie, sur lequel je reviendrai dans un instant. Mais la formation complémentaire que j’appelai de mes vœux s’est interrompue pendant près de quatre ans, période durant laquelle j’ai effectué mon service national comme coopérant pendant deux ans, puis où j’ai retrouvé un poste en lycée pendant deux autres années, loin de Paris, dans l’académie de Montpellier. Ce n’est que lorsque j’ai obtenu un poste d’assistant d’histoire, en 1973, que j’ai pu poursuivre mon chemin de Damas vers l’anthropologie, avec la préparation d’une thèse de troisième cycle qui entendait s’inscrire, selon une terminologie disciplinaire apparue à l’époque, dans le champ de l’anthropologie historique, cela sous la direction conjointe d’Isac Chiva, premier collaborateur de Claude Lévi-Strauss au Collège de France et d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Thèse consacrée, conforme en cela à la tradition ethnographique, à une monographie locale. J’ai poursuivi dans cette voie, à cheval entre deux disciplines, une fois devenu maître assistant et maître de conférences, avec la préparation d’une thèse d’état sous la direction d’un historien, Philippe Joutard, mais surtout sous la houlette non institutionnelle mais ô combien décisive d’un anthropologue, Jean Benoist, alors Professeur à l’Université de Montréal, puis à l’Université d’Aix-Marseille. Ayant rejoint celui-ci dans cette université sur un poste de sociologie, les changements au niveau de la délimitation des disciplines au sein du CNU dans les années 80 ont permis  mon rattachement institutionnel à la discipline anthropologie. L’achèvement de ma thèse d’état et mes recherches ultérieures ont entériné ce choix, et m’ont permis d’être reconnu dans le champ de cette discipline, mais je n’ai jamais rompu le contact avec l’histoire, avec le souci de toujours situer historiquement mes objets de recherche (en les inscrivant notamment dans la longue durée). Ceci explique également mon investissement dans la thématique des phénomènes mémoriels, à partir des années 1990.

Mon autre duplicité fondamentale tient à deux tendances de ma personnalité : d’une part l’affirmation de mon enracinement, mais aussi un irrépressible désir d’ailleurs… Je suis méridional, profondément attaché à ma terre languedocienne des Causses et des Cévennes. Mais j’ai suivi, enfant, mes parents enseignants dans leur exil professionnel, d’abord dans la région parisienne, période de ma vie dont je ne garde pas un souvenir exaltant, jusqu’à leur départ, que j’ai par contre vécu avec ferveur, vers l’Afrique, où nous sommes arrivés à la veille immédiate des indépendances… J’ai donc passé une bonne part de mon adolescence au Sénégal. Ces années ont constitué pour moi une expérience fondamentale dans la découverte de l’altérité : j’en ai retiré une certaine connaissance des réalités africaines, tout comme un antiracisme spontané. A l’époque où je préparais mon bac au lycée de Dakar, arrivaient en Afrique de l’Ouest les sons afro-cubains, dont je suis devenu particulièrement friand : de là la naissance d’une curiosité intellectuelle pour les circulations culturelles transatlantiques, la survie d’éléments culturels africains en Amérique et leur retour, transformés, vers les rivages africains, avec, déjà, le projet de me consacrer un jour à ces flux culturels. Revenu à Paris pour mes études supérieures, j’ai pu, durant mes études d’histoire, entamer une première spécialisation en histoire africaine : j’ai passé le certificat d’histoire de l’Afrique tropicale et j’ai consacré mon mémoire du diplôme d’études supérieures au voyageur arabe Léon l’Africain, popularisé depuis par le roman d’Amin Maalouf et par l’ouvrage de Nathalie Zemon Davis. Cette spécialisation ne m’a toutefois pas fait revenir physiquement vers l’Afrique : une fois agrégé et précipité en lycée, j’ai repris mon projet afro-américain, et j’ai suivi en ce sens le séminaire de Roger Bastide, auquel j’ai déjà fait allusion.  Influencé par Roger Bastide,  j’ai postulé pour faire mon service national au titre de la coopération au Brésil. Mais il s’est trouvé que le Ministère des Affaires étrangères m’a proposé, en lieu et place du Brésil, alors que j’avais déjà entamé ma seconde année d’enseignement secondaire, un poste à l’Université de Phnom-Penh. Je n’ai pas hésité une seconde et j’ai immédiatement pris contact avec Georges Condominas, le grand ethnologue de l’Asie du Sud-Est… Je me rappelle avoir dévoré, l’espace d’une nuit avant de le rencontrer, son ouvrage consignant justement sa biographie individuelle (au demeurant remarquable essai d’ego-histoire), L’exotique est quotidien… Las ! Je suis arrivé au Cambodge alors que le pays était encore un royaume d’opérette, dirigé, en ces temps de guerre du Viet Nam par le prince progressiste Norodom Sihanouk qui avait réussi à le maintenir à l’écart du conflit, mais, à peine quelques semaines plus tard, survenait un coup d’état pro-américain qui a fait basculer le pays dans la guerre, interdisant toute incursion hors de la capitale, mettant par là fin à mes rêves de recherche asiatique ! Revenu en France et à nouveau professeur de lycée, j’ai  renoué avec mon souhait de recherche afro-américaine : j’ai alors postulé sur un poste d’assistant d’histoire à l’Université Antilles-Guyane, que j’ai finalement pu obtenir. Ma première année, à la Guadeloupe, a été une année d’apprentissage des réalités humaines antillaises : j’ai pu suivre en particulier le cours dispensé par Jean Benoist, grand spécialiste de l’anthropologie des Antilles, venu en mission depuis l’Université de Montréal, qui est devenu mon principal tuteur intellectuel : c’est lui qui a véritablement guidé mes premiers pas dans le champ des études antillanistes. Mon travail initial, dans le cadre de ma thèse de troisième cycle, a porté sur une petite île de pêcheurs au large de la Guadeloupe, Terre-de-Haut des Saintes, où j’ai découvert un fort particularisme ethnique dû à une histoire spécifique, l’île n’ayant connu qu’une très faible emprise de l’esclavage et affichant de ce fait une population très claire l’opposant à la majorité de la population guadeloupéenne. C’est à partir de cette première expérience de terrain que j’ai véritablement constitué mon objet de recherche, dans le prolongement d’une méthodologie mise au point lors de cette première thèse, à savoir la reconstruction exhaustive informatisée  de la généalogie d’une population, qui permet de dévoiler une dynamique où histoire sociale et histoire biologique ont partie liée, le paramètre essentiel étant celui des rencontres reproductrices, mettant en évidence, sous l’effet de la distinction raciale, deux phénomènes conjoints : la barrière et le mélange… J’ai pu, dans cette ligne, aborder le thème du « métissage », envisagé tant du côté de la dynamique des populations (au travers des faits d’alliance et de procréation) que de ses représentations, tout en étendant ma réflexion au domaine du mélange culturel, ce qui m’a conduit à aborder au niveau théorique le thème de la « créolisation ». Reprenant les données déjà collectées sur Terre-de-Haut des Saintes, et leur adjoignant celles relatives à une autre petite île isolée, la Désirade (celle-ci apparaissant par contre comme une miniature des îles à sucre plus vaste qui ont eu recours à la main d’œuvre servile d’origine africaine et à la hiérarchisation de couleur qui lui a été consubstantiellement liée), j’ai pu me confronter à l’objet racial saisi dans la longue durée, notamment à la persistance des modes coloniaux de catégorisation dans les sociétés post-esclavagistes. Je dois signaler là la dimension idéologique, je dirai même morale, de cette recherche. Ayant vécu avec un grand malaise, une fois arrivé aux Antilles, le phénomène de l’assignation raciale, j’ai également voulu mettre en œuvre un antiracisme raisonné, en m’appuyant sur un travail réflexif qui s’attache à élucider une réalité, faite de pratiques et des idées qui les fondent, pour savoir comment mieux la combattre…  L’empreinte raciale de l’esclavage m’a en suite orienté, plus récemment, concurremment à la montée d’une forte demande sociale depuis les années 1990,  vers la thématique de la mémoire de l’esclavage et des enfermements identitaires au cœur même de notre société.

Durant tout ce parcours intellectuel, je n’avais pas perdu le contact affectif avec ma propre terre natale dont j’ai fait, sur le tard, un terrain secondaire en m’investissant, dans le cadre d’une « ethnologie native », sur le terrain des Causses et des Cévennes, où je me suis efforcé de penser les identités fondées sur le paysage et la mémoire, dans la ligne d’une anthropologie du paysage et d’une anthropologie des représentations du passé…

 

De ces modalités multiples de rattachement disciplinaires, de terrains d’investigation et d’objets de recherche résulte une mobilisation dans une assez grande variété de soutenances d’HDR… J’en recense un peu plus d’une vingtaine, dont six comme tuteur (deux concernent l’histoire, liées à ma spécialisation antillaniste, et 4 l’anthropologie, liées pour l’une à mon orientation afro-américaniste ou américaniste, et deux à mon positionnement théorique dans le champ de la discipline) et 16 comme membre de jury (4 pour l’histoire, liées pour deux d’entre elles à ma spécialisation antillaniste, une à ma compétence sur les représentations du passé et une autre à mon engagement intellectuel sur les Causses, et 12 pour l’anthropologie, dont cinq liées à ma mon orientation ultra-marine, les autres étant plutôt simplement corrélées à mon statut académique). Je peux donc me livrer à un certain constat comparatif entre les deux disciplines, et à l’observation d’une évolution dans le temps. Sur ce dernier point, j’ai pu me rendre compte, depuis la première soutenance à laquelle j’ai participé, de la progressive mise au point d’un nouvel exercice universitaire destiné à remplacer la thèse d’Etat, et de la fixation de son cahier des charges. Disons-le tout net, dans les toutes premières années, alors que ses règles n’étaient pas encore vraiment établies, j’ai pu assister, notamment en anthropologie, à des soutenances « au rabais », composée d’un mémoire de quelques pages et des publications afférentes du candidat. J’ai même le souvenir, ayant assisté à des séances de l’école doctorale de droit, que l’HDR était alors dans cette discipline conférée directement après la thèse, de manière à permettre au candidat de passer l’agrégation dans la foulée, voie royale et précoce vers le professorat dans les matières juridiques… C’est sans doute en histoire que des règles de plus en plus précises, et de plus en plus exigeantes, se sont établies, avec la production conjointe d’un « mémoire de synthèse », qui prend dans un certain nombre de cas l’aspect de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler une « ego-histoire », et d’un mémoire de recherche inédit, pouvant donner lieu à publication, en sus du rassemblement des travaux. Les exigences en anthropologie semblent se situer à un niveau moindre, l’essentiel étant constitué par le rassemblement des travaux et la rédaction d’un mémoire de synthèse plus sommaire.

On peut s’étonner de cette dimension d’égo-histoire de plus en plus présente dans les soutenances d’historiens, à travers laquelle est censée se dévoiler une trajectoire intellectuelle. Certes c’est là un exercice auquel se sont livrés un certain nombre de grands noms de la discipline, sur l’injonction de Pierre Nora (Essais d’ego-histoire, publié en 1987) qui souhaitait que les historiens placent leur propre vie sur leur établi, comme n’importe quel autre matériau d’histoire, pour en faire le récit : « des historiens cherchent à se faire les historiens d’eux-mêmes », contribuant « à l’élaboration d’un genre : l’ego-histoire. Un genre nouveau, pour un nouvel âge de la conscience historique ».  Il s’agit « d’expliciter, en historien, le lien entre l’histoire qu’on a faite et l’histoire qui vous a fait… ». Un exercice auquel s’était déjà livré Philippe Ariès (historien pourtant non « professionnel », qui était qualifié par certains, du côté de la Sorbonne, de « marchand de bananes »), cela  dès 1954, dans cet essai d’ego-histoire, avant la lettre, qu’est  Le temps de l’histoire, où il met en relation sa culture familiale et son itinéraire politique de l’enfance à l’Occupation avec ses réflexions d’historien. D’évidence, le projet embarrassa Georges Duby. Le texte qu’il confia à Pierre Nora, sous le titre « Le plaisir de l’historien », se ressent de la peine qu’il prit à l’écrire, comme en témoigne la première version du texte, écrite à la 3ème personne… On pourrait également évoquer, Gérard Noiriel : Penser avec Penser contreL’itinéraire d’un historien (2003) et, encore plus récemment, Mona Ozouf, et ses souvenirs d’enfance (Composition française, 2009): « tel est en tout cas le sentiment qui m’a conduite à reconsidérer l’austère commandement qui invite les historiens à s’absenter, autant que faire se peut, de l’histoire qu’ils écrivent. Puis déterminée, toute réflexion faite, à le transgresser ».

Mais, au delà de ces exemples prestigieux, où des historiens prennent leur plume au faite de leur carrière, on peut affirmer que cette nouvelle préoccupation historienne qui transparaît dans les HDR s’inscrit dans un certain air du temps, caractérisé par l’émergence d’une nouvelle exigence théorique, celle de la réflexivité. Cette nouvelle démarche méthodologique, qui consiste à appliquer les outils de l’analyse à son propre travail ou à sa propre réflexion et donc d’intégrer sa propre personne dans son sujet d’étude, intègre une dimension profondément politique quand on questionne la valeur sociale de ses choix d’objets de recherche et les conséquences qui découleront de ses prises de position. Le chercheur doit réaliser qu’il s’inscrit lui-même dans des traditions culturelles, dans des cadres sociaux : il s’agit de sortir des “mécanismes d’explications” qui donnent l’illusion de comprendre son objet d’analyse de façon transparente (on perçoit là l’influence de réflexions comme celles de Norbert Elias, de Pierre Bourdieu…). C’est là une exigence assez commune en anthropologie, même si elle a donné lieu à une théorisation relativement récente. En histoire, elle semble plus difficile à réaliser, car l’implication personnelle du chercheur dans son sujet, grâce à laquelle il accède à une motivation et une connaissance intime de son objet de recherche, semble en contradiction avec la distance qu’il doit en prendre pour construire une analyse (ce qui a disqualifié pendant longtemps l’histoire immédiate).

A partir de ce corpus de soutenances sur lesquelles je peux m’appuyer, je voudrais aujourd’hui suivre un questionnement particulier, portant sur ce que j’appellerai la légitimité de l’historien face à son terrain de recherche… Ce questionnement s’inscrit, de manière évidente, dans une certaine atmosphère intellectuelle « postcoloniale », qui est caractérisée par le poids du passé colonial sur les sociétés qui en sont issues, et sur le catalogage des chercheurs qui les scrutent en fonction de leurs origines, selon qu’ils travaillent de « l’intérieur » ou de « l’extérieur » de ces sociétés. C’est en particulier un problème auquel se heurtent tous les chercheurs qui travaillent sur les sociétés qui ont été affectées par la racisation coloniale, qui continue, dans un sens ou dans un autre, à exercer son emprise sur les esprits. Un événement récent peut servir d’illustration : une performance antiraciste a été présentée à Paris, due à un artiste sud-africain, intitulée Exhibit B. Le but de la performance était d’interpeller silencieusement le spectateur, en reproduisant l’exhibition des corps qui était au centre de ces anciens spectacles qu’on pu dénommer « zoos humains ». Or, par une inversion des rôles que l’on peut trouver incroyable mais qui ne surprend pas réellement ceux qui sont habitués à ces postures identitaires, cette performance a été l’objet d’une campagne de dénigrement car accusée de racisme, d’atteinte à la mémoire des noirs, campagne qui a pu donner lieu à des intimidations physiques et à l’expression d’une violence sur le lieu même des spectacles, allant même jusqu’à demander leur interdiction ! Et, dans les arguments mis en avant par ceux qui menaient cette campagne figurait celui qui affirmait que l’auteur de la performance étant un « blanc », il n’avait donc aucune qualité pour s’emparer d’un tel sujet, qui devait donc rester réservé aux « noirs »… Dans mes propres souvenirs, j’en retiendrai un, à l’occasion d’un colloque tenu en 2004 à l’occasion du bicentenaire de la Révolution haïtienne : un participant originaire des Antilles (je dois dire que sa réputation quelque peu sulfureuse l’a écarté d’une vraie reconnaissance académique), a commencé son intervention en disant « ceci est mon histoire… », semblant dénier du même coup à tous les non-originaires la possibilité même de traiter du sujet du colloque…

 

Pour cela je partirai de deux exemples, pris dans les mémoires d’HDR que j’ai été amené à diriger, concernant l’histoire des Antilles. Danielle Bégot est l’une de mes anciennes collègues de l’époque où j’étais enseignant à l’Université Antilles-Guyane, arrivée la même année que moi à la Guadeloupe, après avoir quitté son poste d’assistante à l’Université de Provence (suite à un premier poste à l’Ecole Normale de Quimper), afin de suivre son mari, ingénieur et fonctionnaire de l’équipement. Arlésienne d’origine, et plus spécifiquement camarguaise, elle a terminé durant ses premières années antillaises sa thèse de troisième cycle consacrée à l’histoire de la Camargue au XIXe siècle, puis elle s’est résolue (se doutant qu’elle était là pour longtemps…), à se lancer dans l’histoire antillaise. A la fin des années 1990, la voyant dilapider son énergie dans une multitude d’articles pour des publications locales mais aussi, il faut le dire, dans le dévouement à une activité d’enseignante hors-pair, et la voyant dans le même temps stagner sur un poste de maître de conférences, j’ai pu la convaincre que le temps était venu pour elle de s’engager dans une démarche d’habilitation, au long de laquelle j’ai pu lui servir de tuteur. Ce qui frappe, à la lecture de son mémoire, intitulé L’image et le monument  dans les sociétés créoles antillaises. Haïti, Guadeloupe, Martinique, XVIIè-XXè siècles : une traversée historique, où l’égo-histoire est servie par une remarquable qualité d’écriture, c’est qu’elle est parfaitement consciente du problème que peut poser son rapport d’extériorité à son terrain de recherche. Elle l’évoque dès les premières lignes de son mémoire, s’appuyant pour cela sur une référence littéraire. Le mieux est de la citer :

« Dans le très beau roman sud-africain de Karel Schœman, En étrange pays (1991), qui emprunte son titre français à Montaigne, le personnage principal est venu à la fin du XIXè siècle de sa lointaine Hollande confronter sa vie, ou ce qui lui en reste, au veld afrikaan. Le lecteur comprend vite que plus que celui d’une impossible guérison de la tuberculose, le thème essentiel du récit est le parcours initiatique que le héros doit accomplir pour accepter, avant sa disparition inéluctable, la fin de tout ce qui a constitué son identité : “Autrefois, quand il venait d’arriver ici ; autrefois, dans un autre temps, alors qu’il était encore étranger ici, étranger à ce pays […], autrefois […] il avait hésité, indécis devant le paysage qui s’ouvrait à lui, inconnu et inconnaissable, et une peur inexplicable l’avait envahi en voyant ce vide”. (…) Incertitude terrible : pour créer, faut-il rester dans le monde qui est le sien, comme le voulait le jeune Mircea Eliade, ou au contraire faire de la rupture (ce voyager “contre” qu’exaltait Henri Michaux) la condition nécessaire à de nouveaux départs ? Envisager de passer de histoire régionale française à l’histoire antillaise n’était pas une mince affaire pour le jeune chercheur que j’étais, car il ne s’agissait pas seulement de changer d’échelle (du delta d’un fleuve, d’une thèse de 3è cycle sur la Camargue, on ne passait à rien moins qu’à tout l’Atlantique) et de terroir, mais aussi d’admettre qu’il fallait tout abandonner, tout réapprendre, tout recommencer. Mais c’était à ce prix que la terre inconnue deviendrait familière, qu’elle ne serait plus “regardée de loin, sans comprendre”, qu’elle ne serait plus, au fond, suivant le titre originel du roman de Schœman, “un autre pays” »

Elle expose ensuite les raison de son choix, sur le nouveau terrain qu’elle s’est donné, pour le thème inexploré dans la recherche historique antillaise de l’époque de l’histoire de l’art, domaine dans lequel elle s’était déjà investie en tant qu’enseignante, depuis l’Ecole normale de Quimper :

« Pour nombre d’entre nous, le souvenir lumineux de ces années de jeunesse est celui du vétuste lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, de ses manguiers, et de son atmosphère si particulière, mélange subtil et capricieux de poussière ancienne, de bois fatigués et de scories de bagasse de l’usine Darboussier. Un cours, en tout cas, a laissé un souvenir impérissable aux étudiants d’histoire et de Lettres modernes : plus qu’aux termites, aux ravets et aux chauves-souris qui colonisaient la vieille salle d’angle de l’étage, c’est au rétroprojecteur fumant dans une atroce odeur de rouille brûlée que les étudiants de l’époque doivent la certitude absolue d’avoir affronté, avec l’histoire de l’art, une discipline pleine d’imprévisibles et exceptionnels dangers. Mais c’était la concierge qui avait cousu les lourds rideaux noirs, et dans les périodes de grande pénurie, quand il n’y avait décidément plus moyen d’obtenir la rallonge de son réfrigérateur, c’était la tante d’un étudiant qui fournissait au neveu accouru ventre à terre puiser dans les réserves ancillaires de quoi permettre les projections. L’histoire de l’art, au Centre universitaire, fut donc une entreprise familiale, rédemptrice (rester deux heures ou plus à suffoquer à la lueur des lampes de poche tenait du pur héroïsme), et, somme toute, parfaitement heureuse ».

Mais comment relier cet enseignement aux interrogations sur le passé, et sur le présent, antillais ? Danielle B. expose ensuite comment elle s’est orientée vers un objet spécifique qu’est l’image : « Dans ces étendues sans repère, pour qui venait d’Europe, ni l’histoire ni l’histoire de l’art si dévotement apprises ne fournissaient de clé pour comprendre. Pour devenir familière, la terre inconnue avait donc besoin de ces chemins de traverse dont Louis Marin disait qu’ils étaient simplement cette “route particulière […] menant à un lieu auquel le grand chemin ne mène pas”, lieu où l’on ne voulait pas forcément aller, “mais qui se révèle celui d’un vrai désir, du désir de vérité” (cité par R. Chartier, Au bord de la falaise, l’histoire entre incertitudes et inquiétudes). ». Attirée par l’histoire de l’art et confrontée au grand vide des Antilles en matière artistique, elle décide délibérément de faire un pas de côté et de se tourner vers l’ancienne colonie française voisine, Haïti, première colonie de couleur à avoir rompu avec sa métropole, première république noire, Haïti qui touchait aux racines sensibles du passé antillais, et aux interrogations de son présent. Indépendant depuis un siècle et demi, le pays était capable de proposer sinon un exemple de réussite politique, du moins la preuve d’une culture populaire extraordinairement créatrice. Les remarquables réussites du “mouvement indigéniste” qui, dans les années 30, en pleine occupation américaine, s’était identifié au rejet d’une culture savante presque exclusivement tournée vers la France, en faisaient tout naturellement une des grands lieux emblématiques de la quête d’identité des anciennes colonies antillaises. D’où sa décision de se consacrer à dans un premier temps à la peinture dite « naïve » haïtienne… Elle a ensuite élargi ses recherches à une histoire générale de l’image antillaise, s’intéressant enfin au patrimoine industriel, si important dans ces anciennes îles à sucre, à l’architecture et au monument. Son mémoire de synthèse mérite pleinement cette appellation, car il met en perspective chacune de ses publications, logiquement reliées entre elles.

Par un total retournement de situation, il se trouve que ce qui n’était que franges et provinces obscures d’une histoire en est devenu le coeur emblématique. Quête d’identité, quête de la mémoire : il est difficilement envisageable, aujourd’hui, de penser l’histoire antillaise sans passer par ces “objets-symboles” qui se définissent en fait par rapport à ce nouveau paradigme qu’est le patrimoine, dont les difficiles chemins aux Antilles mettent en évidence le laborieux accès d’une société racialement segmentée à une histoire commune…  L’obstacle, en effet, est double. Le poids de la référence extérieure, qu’elle soit africaine ou européenne, intériorisée, n’a cessé de gêner l’émergence d’une véritable définition du patrimoine par l’écart qu’elle introduit entre deux systèmes de pensée. Que les “échanges culturels” qui se sont établis entre manières de dire et manières de faire, ainsi mises en commun, dans la langue, la musique, les croyances, où il est classique de voir s’affirmer la singularité des sociétés créoles, soit une manière de montrer que le corps social contourne spontanément la difficulté, n’empêche pas le maintien d’affirmations identitaires contradictoires, qui éclatent dans les différentes interprétations auxquelles le patrimoine donne lieu. Pour les uns, celui-ci ne peut exister que dans l’identification aux pratiques et aux coutumes, à l’écart de l’histoire écrite ou bâtie, et souvent rapportées à une origine prétendument africaine… Pour les autres, le patrimoine, qui intègre bien la notion de transmission d’héritage, va plutôt s’inscrire dans les murs de la propriété familiale, les récentes résurrections d’habitations-sucreries alimentant une nouvelle industrie patrimoniale.

L’historien a-t-il précédé le mouvement, ou l’a-t-il simplement accompagné, se demande Danielle Bégot, affirmant dans le même temps que la fin des grandes constructions intellectuelles lui a enseigné la prudence, et l’humilité ? Mais il ne lui est pas possible, au terme de ce qui a été une longue et parfois difficile traversée scientifique, de ne pas voir tout ce qui lui a été donné – en plus. Pour le chercheur débarqué voici longtemps dans ce qui pouvait alors apparaître comme le territoire du vide, du moins en matière artistique et patrimoniale, rien de moins, conclut-elle en reprenant la référence littéraire du début de son mémoire, « que de pouvoir entrer dans des étendues qui plus jamais ne lui seraient étrangères. Car comme pour le héros de Karel Schœman, qui se retournant sur sa vie regarde avec étonnement la terre autrefois inconnue devenue familière, découvrant surpris ‘que le voyage était achevé, qu’on était arrivé à destination’ ». Affirmant par là sa naturalisation antillaise, son appartenance à un lieu où elle continue à résider et où elle a formé des générations d’étudiants, occupant désormais une place cardinale dans les réseaux académiques locaux.

 

Jean-Pierre Sainton est l’un de mes anciens étudiants (et également un ancien étudiant de Danielle Bégot), à l’époque de mes débuts d’assistant à l’Université Antilles-Guyane. Ce jeune Guadeloupéen apparaissait alors comme le prototype de l’étudiant engagé, nourri de marxisme et de nationalisme… Cet engagement initial indépendantiste, corrélé à une volonté de produire une histoire envisagée de l’intérieur, est explicitement affirmé dans les premières lignes de son mémoire de synthèse. Après avoir placé en exergue une citation d’Yves Barel, tirée de son ouvrage La quête du sens ; comment l’esprit vient à la Cité : « Aucun individu, aucun groupe et pas une société ne peuvent se passer – durablement – de produire du sens », il cite une strophe en créole du poète guadeloupéen Sonny Rupaire, dont je rapporte ici le premier vers :

Mwen sé timoun enkyèt a on lilèt enkyèt

Je suis l’enfant inquiet d’une île inquiète

Il ne rapporte pas cette inquiétude à une crise existentielle personnelle, mais plutôt à celle de toute une génération engagée, des années cinquante aux années soixante-dix, au-delà d’une crise politique, dans une « quête éperdue du sens ». Je le cite :

« On n’échappe ni à son temps, ni aux choix de conscience qu’il nous impose. Un maître, Maurice Agulhon, le rappela dans un témoignage émouvant et vrai, en retraçant, à propos de sa propre expérience de jeune homme, les motivations premières, intellectuelles et humaines, qui poussèrent les jeunes étudiants de sa génération à adhérer au communisme. La génération des jeunes étudiants antillais en histoire à laquelle j’appartiens fut celle des années mil neuf cents soixante-dix. Ni la situation internationale d’alors, ni celle prévalant en Guadeloupe et en Martinique, n’incitait à se cantonner en de prudentes réserves et positions médianes, mais poussait plutôt aux engagements politiques, idéologiques, intellectuels (…) En Guadeloupe, six ans à peine s’étaient écoulés depuis les fusillades de mai 1967 à Pointe-à-Pitre (…) Les études d’histoire étaient une source d’inspiration, un composant de la formation intellectuelle pour changer le monde (…) Nous vivions l’histoire pendant que nous l’apprenions et nous étions conscients de la vivre. Restait à la faire… »

Cet engagement explique le choix premier qu’il a pu faire d’une histoire militante, parallèlement à la poursuite de ses études d’histoire à Paris, lieu privilégié des radicalisations (notamment à l’Université de Paris 7), puis lors de son retour en Guadeloupe, avec le collectif Histoire Savann (le terme savann désignant en créole ces espaces interstitiels herbeux, entre terres agricoles et forêt, propres à toutes les échappées…).

« Nous tournant vers la société, nous nous désolions de constater qu’« au primat de l’histoire, réponde le silence de la conscience historique ». Notre Manifeste pour une histoire guadeloupéenne (1984) porta en frontispice cette citation de Marc Bloch que nous faisions notre : « L’histoire n’est pas une science du passé » (…) Les textes de Marc Bloch, sa vie même, la lecture de L’étrange défaite, plus encore que Apologie pour l’histoire, nous assuraient intellectuellement qu’il n’y avait de rupture ni entre le passé et présent, ni entre l’analyse réflexive du réel et la plongée dans l’action transformatrice de cette même réalité observée. Les nimbées héroïsantes des années mille neuf cent soixante-dix firent le reste. » Avec un autre historien militant, Jean-Pierre Sainton publie en 1985 dans la même petite maison d’édition un ouvrage consacré à la répression policière sanglante de mai 1967.

Mais, après plusieurs années de ce genre de militantisme historique, c’est la rencontre avec Rosan Girard, homme politique guadeloupéen de première grandeur, tout empreint d’un marxisme scrupuleux, qui a représenté pour lui les chances d’une assomption et l’a ouvert à une conception non dogmatique de l’histoire. … Cette rencontre avec cet homme de 75 ans lui a  en effet permis de dépasser une histoire seulement idéologique et mécaniste, tout au long d’un dialogue intergénérationnel, en lui démontrant également l’intérêt de s’appuyer sur une connaissance culturelle du pays réel. De là date la recherche d’une forme d’écriture qui concentre à la fois la mise en récit, la quête du sens et du ressenti, tout en témoignant d’un effort vers un accomplissement esthétique. Ecriture mise en œuvre dans la biographie qu’il a consacré à Rosan Girard, paru chez Karthala en 1993, où il fait la preuve de son intelligence narrative, de son sens de l’évocation, et de sa capacité à transmettre une émotion qui irrigue l’écriture : dès lors se manifeste chez lui une fusion de l’historien dans son sujet, comme avec son récit du « cyclone 28 », écrit à la bougie, une nuit d’après le cyclone Hugo de 1989…

L’heure est venue pour lui de se lancer dans une thèse pour laquelle il me choisit comme directeur et qu’il inscrit à l’Université de Provence. Thèse qu’il décide de consacrer aux genèses du système politique guadeloupéen en se focalisant sur les personnalités majeures au centre de la vie politique guadeloupéenne, au tournant du XIXe et du XXe siècle, ces « grands nègres » que furent Hégésippe Légitimus et Achille-René Boisneuf.   Jean-Pierre Sainton a su en fait se confronter à une certaine démesure politique antillaise, marquée en particulier par la « guerre de races » qui submerge le champ politique… Comment celui-ci, inscrit dans un système républicain, s’articule-t-il à une structure sociale produite par l’esclavage ? Ainsi fonde-t-il son idée forte d’une articulation du politique aux formations sociales, impliquant une descente vers les fondements socio-anthropologiques des comportements politiques antillais, chemin au cours duquel nous avons eu nombre de discussions stimulantes. C’est là qu’il rencontre la problématique des cultures politiques, mais  qu’il ne conceptualise pas encore… Du moins découvre-t-il l’opérationnalité insoupçonnée du facteur culturel dans le politique antillais, jouant en fonction des différentes situations, pouvant dès lors développer une phénoménologie des conduites de l’action politique. L’histoire d’un lieu lue « au ras du sol » lui est dictée par les impératifs mêmes de sa problématique. Pour la mener, il se fonde sur des sources écrites, mais aussi sur des « ethno-textes » (dont l’interprétation implique une connaissance sensible du terrain…).

Dans la maturation de son habilitation, durant laquelle notre dialogue n’a pas cessé, Jean-Pierre Sainton a poursuivi son approche du politique par l’histoire, mais une histoire politique reproblématisée au contact des travaux de science politique, réinterrogeant en particulier la question identitaire… C’est à son itinéraire personnel, et à cette pose de jalons théoriques, qu’il consacre son mémoire de synthèse sur les cultures politiques aux Antilles françaises du XIXe au XXe siècle, concept désormais maîtrisé qui lui permet de rendre compte des comportements, mais aussi des représentations qui les inspirent… L’expression est désormais écrite au pluriel, dans la mesure où ces cultures ne constituent pas pour lui un corps unifié, lui apparaissant diverses et changeantes, en perpétuelle transformation. Dotées toutefois d’une certaine durée, se pose le problème de leur transmission intergénérationnelle… Dans cette diversité l’assimilationisme apparaît comme une lame de fond, qui parcourt ou influence toutes ces cultures. Cultures d’autre part marquées par un certain nombre de contraintes structurelles qui contribuent à les façonner. J.P. Sainton, dans son mémoire de synthèse, s’est essayé à leur repérage : le cadre insulaire ; la relation symbiotique entre l’Etat métropolitain et les périphéries caraïbes ; l’esclavage, d’une part dans l’empreinte matérielle et idéelle qu’il a pu laisser derrière lui, tant dans les structures sociales liées aux richesses accumulées (relevant en particulier du foncier) que dans la racialisation des rapports sociaux, mais aussi dans les traces mémorielles pouvant persister dans les esprits, et les recours au passé qu’elles permettent de profiler. La République constitue enfin le dernier paramètre structurel. Inutile d’insister sur l’exception française de 1848, qui donne à l’esclave, au moment même de sa libération, la qualité de citoyen et sur l’oeuvre ultra-marine de la Troisième République…De manière générale chaque poussée républicaine a conduit à des avancées en termes de liberté et d’égalité. Mais la vie républicaine a-t-elle alors pour autant pénétré le « village » (pour citer M. Agulhon…) ? Ne constitue-t-elle pas un idéal posé à l’horizon plus qu’une pratique politique ?

A plusieurs reprises, Jean-Pierre S. insiste sur l’importance de la connaissance sensible du terrain physique et social, la connaissance des langages culturels. « L’empathie avec le temps vécu, les mots, et les sources, créent une subjectivité propre à l’historien, dangereuse et trompeuse certainement quand se relâche la rigueur méthodique ou qu’interfère l’idéologie, mais concourt à une extraordinaire vitalité de l’histoire. Antoine Prost rappelait, dans de très belles phrases, jusqu’à quel point l’intensité du vécu de l’histoire constitue l’expérience humaine de l’historien autant qu’elle produit matière au métier ».

Parti d’une inquiétude, il y trouve in fine sa propre quiétude… En un moment où l’historien est de plus en plus sollicité dans les débats publics, et où il est confronté au  problème de l’instrumentalisation de ses travaux et des usages politiques du passé, Jean-Pierre Sainton sait affirmer sans ambages son appartenance historique à l’objet étudié, mais la passion induite par cette appartenance ne signifie pas pour lui un quelconque renoncement à une perspective critique. Loin de la langue de bois et des mythes qui encombrent certaines représentations du passé antillais, il sait à l’évidence tracer un chemin ardu mais nécessaire.

 

Cette opposition, sur laquelle je viens d’insister à travers ces deux exemples, entre le dedans et le dehors, entre l’intérieur et l’extérieur, tient certainement aux préoccupations de l’anthropologue, dont la discipline a justement été fondée à son départ sur l’extériorité du chercheur, qui lui permet de dépasser la cécité de ceux qui sont à l’intérieur, trop rivés à leur monde pour avoir conscience de certaines réalités qui le fonde, et dont seul un comparatisme raisonné, appuyé sur le fameux regard éloigné cher à C. Lévi-Strauss (mais dont l’idée figure déjà chez Rousseau), rend possible le dévoilement. Mais la discipline anthropologie veut aussi tenir l’autre bout, à savoir la descente dans le puits intime du social, au cœur des sociétés (M. Sahlins) grâce à une immersion de longue durée parmi des hommes qu’il s’agit non seulement de décrire, mais aussi de comprendre en accédant à la vision de leur monde… Ainsi met-elle au premier plan de sa réflexion l’altérité, notion autour de laquelle tourne la comparaison que nous avons effectuée, qui nous a permis de mesurer le poids des conditionnements culturels qui régissent deux rapports à la discipline illustrés par ces deux trajectoires, qui révèlent deux postures : d’un côté le trajet qui conduit celui qui est  déjà nanti d’un bagage intellectuel préexistant vers l’intérieur d’une réalité sociale à laquelle il est au départ étranger ; de l’autre, pour celui qui a été enculturé dans cette société, la progressive acquisition d’outils intellectuels issus de l’extérieur, à même d’assurer l’indispensable distance critique par rapport à cette réalité. Les deux postures peuvent finalement se rejoindre, mais pas complètement, la première s’interdisant de prendre réellement parti, alors que la seconde s’inscrit de manière quasi spontanée dans un projet social et politique. Où l’on voit ce que l’exercice de l’habilitation, au de là de son formalisme académique, peut apporter d’approfondissement « à l’intelligence du temps » (Nora).