Archives de catégorie : Archéologie

Le christianisme dans le golfe Arabo-Persique : une histoire ancienne mais encore obscure

Une version en langue anglaise de ce billet est accessible à l’adresse suivante  : http://mafkf.hypotheses.org/1286

La présence de chrétiens dans le golfe Arabo-Persique remonte probablement à la fin du IVe s. Les chercheurs demeurent néanmoins en désaccord quant à la longévité de l’occupation chrétienne et à son maintien après l’islamisation de la région au VIIe s. Pourtant, si les sources écrites n’y mentionnent la présence de diocèses et de monastères que jusqu’au VIIe s., l’archéologie atteste, quant à elle, la présence de communautés chrétiennes jusqu’au IXe s. En effet, au moins trois sites chrétiens – al-Qusûr au Koweït, Khârg en Iran et Sîr Banî Yâs aux Émirats Arabes Unis – étaient encore occupés au début de la période abbasside. Un ouvrage sur le monastère de Khârg a été publié récemment (Steve 2003), al-Qusûr est en cours de fouille et Sîr Banî Yâs fait l’objet d’une étude qui doit déboucher sur la publication de travaux archéologiques anciens. Dans l’attente des résultats finaux que réservent ces deux derniers sites, une synthèse des connaissances actuelles, des données textuelles et archéologiques dont nous disposons déjà permet de mieux comprendre le christianisme ancien dans la région du Golfe.

Les témoignages textuels : une occupation chrétienne de la fin du IVe s. à la fin du VIIe s.

L’une des premières mentions écrites faisant référence à des chrétiens dans le Golfe apparaît dans les actes du synode de Séleucie-Ctésiphon (410). Cet important concile mentionne les évêques des « îles maritimes », correspondant aux îles de l’archipel de Bahreïn, alors placées sous l’autorité de l’évêque de Séleucie-Ctésiphon. Ce texte atteste une présence chrétienne antérieure à la tenue de ce synode. En l’absence de vestiges archéologiques contemporains, il est difficile de dater précisément l’apparition du christianisme dans le Golfe, mais des communautés chrétiennes devaient y être présentes, selon les textes, dès la fin du IVe s., peut-être avant.

Différentes hypothèses ont été formulées pour expliquer cette christianisation partielle. Des tribus arabes, en contact avec le centre chrétien d’al-Hîra en Irak pourraient avoir contribué à diffuser le christianisme dans le Golfe. Il semble en outre que l’Église de l’Est y ait développé des activités missionnaires, conduisant progressivement à la christianisation de populations locales. La persécution des Nestoriens sous Shâpûr II, empereur de la dynastie sassanide de 309 à 379, aurait également pu, selon certains chercheurs, pousser des populations chrétiennes à migrer hors de l’Empire, peut-être vers le Golfe.

Après 410 et le synode de Séleucie, de nombreuses sources syriaques (chroniques, actes de synodes, lettres ou récits hagiographiques) mentionnent l’existence d’évêchés et de monastères dans le Golfe, attestant la présence de nombreuses communautés chrétiennes. Ces textes fournissent des informations importantes sur la localisation et l’organisation des communautés. Il en ressort que la partie ouest du Golfe correspondait à la province ecclésiastique de Bêt Qatrayê ; délicate à localiser, elle semble se situer dans à la partie nord-est de l’Arabie, sa limite sud pouvant être approximativement située entre le Qatar et la ville de Sohâr en Oman. L’évêque de Bêt Qatrayê était placé sous l’autorité du métropolite de Rev Ardashir (Bouchehr actuelle), lui-même sous l’autorité du Catholicos qui dirige l’Église de l’Est. Cinq centres ont d’ailleurs pu être localisés grâce aux sources écrites : Dayrin, Hagar et Hatta (Arabie Saoudite), ainsi que Mâshmâhîg et Talûn (Bahreïn). Les découvertes archéologiques attestant des occupations chrétiennes restent, quant à elles, assez pauvres pour cette période. Il est possible que les sites précoces n’aient pas encore été mis au jour ou que les bâtiments religieux, qui sont des marqueurs d’identité confessionnelle, n’aient pas pu être identifiés par les archéologues dans le cas de cérémonies se déroulant dans les maisons elles-mêmes.

les établissements chrétiens dans le golfe Arabo-Persique

Fig. 1: les établissements chrétiens dans le golfe Arabo-Persique : localisation d’après mentions écrites (non-soulignés) et sites archéologiques (soulignés) (J. Bonnéric 2015, Source image : By NASA [Public domain], via Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org

La dernière référence à des communautés chrétiennes dans le Golfe actuellement connue mentionne un synode réuni par le catholicos Guiwarguis Ier en 676 pour résoudre les désaccords existant sur l’autorité religieuse de Bêt Qatrayê. À cette occasion, la région obtient son autonomie institutionnelle vis-à-vis du Fârs ; son premier métropolite, cité dans les actes, se nomme Thomas. Le Golfe semble ne plus apparaître ensuite dans les textes. Toutefois, un nouvel examen des sources syriaques pourrait révéler des mentions actuellement inconnues, peut-être plus tardives.

Les témoignages archéologiques : une présence chrétienne du VIIe au IXe s.

Constatant l’absence de mentions relatives aux chrétiens dans les sources syriaques après 676, certains chercheurs ont situé la disparition du christianisme dans le Golfe à la fin du VIIe s. Pourtant, au moins trois sites associés à une occupation chrétienne plus tardive (de la fin du VIIe au IXe s.) – al-Qusûr, Kharg et Sîr Banî Yâs – y ont été découverts. En se fondant sur les textes, ils ont donc d’abord été attribués aux Ve-VIe s. Toutefois, suite aux travaux de Robert Carter (2008), plusieurs chercheurs ont proposé une datation plus tardive. En effet, l’étude de la céramique en particulier suggère que ces sites ont été occupés de la fin du VIIe s. au début du IXe s. Ils ont clairement été identifiés comme chrétiens grâce à la découverte d’une église et de croix gravées ou moulées dans le stuc. D’autres sites ont révélé des églises ou des croix, mais demeurent difficiles à dater. Principalement situés sur la côte, ces établissements pourraient avoir été utilisés comme des lieux d’étapes sur des routes menant vers l’Inde ou la Chine, itinéraires qu’auraient empruntés en particulier des moines et des marchands chrétiens.

 

Fig. 2 : les églises de Sîr Banî Yâs, Khârg et al‑Qusûr.

Fig. 2 : les églises de Sîr Banî Yâs, Khârg et al‑Qusûr.

 

Les églises de Khârg, al-Qusûr et Sîr Banî Yâs sont relativement similaires en plan et dans leurs techniques de construction : un narthex précède trois vaisseaux conduisant à un sanctuaire rectangulaire encadré de deux annexes, les espaces étant séparés par des murs-piliers. Les sols et les murs étaient enduits de plâtre tandis que des frises ornementales décoraient les bâtiments de motifs géométriques et végétaux tels que des palmettes et des rosettes. Des croix en stuc, moulées ou sculptées, agrémentaient également l’intérieur des bâtiments.

croix en stuc

Fig. 3 : croix en stuc découverte dans l’église monumentale d’al‑Qusûr puis partiellement détruite durant la guerre du Golfe (MAFKF 2015)

Ces églises semblent faire partie d’un monastère. D’ailleurs, la nature monastique du site de Khârg est claire. Bien que des informations stratigraphiques essentielles manquent, le site ayant été fouillé extensivement durant deux mois en 1959 et 1960, les travaux ont fourni une vue d’ensemble d’un monastère cénobitique dans le Golfe : une église centrale entourée de cellules pour les moines, d’un réfectoire ou encore d’une bibliothèque. Les cellules, petits bâtiments à trois pièces, sont construites les unes contre les autres, dans l’angle nord-ouest du monastère. En revanche, le site d’al-Qusûr sur l’île de Faïlaka (Koweït) n’a pas révélé de cellules de ce type, ni de mur de monastère, durant les campagnes de fouilles conduites par des missions italiennes, françaises, slovaques et polonaises depuis les années 1970. La mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka a néanmoins découvert, en 2014, un réfectoire situé au sud-ouest de l’église monumentale. Ce large édifice, très proche de celui de Khârg, semble démontrer la nature monastique de la partie centrale du site. Il reste encore à déterminer si les nombreux bâtiments à enclos composés d’une structure domestique, d’une cuisine, d’un enclos et parfois d’une pièce de stockage, qui entourent les églises d’al-Qusûr (sur environ 2,80 x 1,60 km), constituent des cellules de moines ou des maisons pour les habitants d’un village.

hoto aérienne de la partie centrale d’al-Qusû

Fig. 4 : photo aérienne de la partie centrale d’al-Qusûr : les bâtiments à enclos encerclant les églises sont-ils des cellules ou des maisons ? (Y. Guichard, DAM, 2009)

L’histoire du christianisme dans le Golfe est donc marquée par un paradoxe : à l’époque sassanide, les sources écrites témoignent de la présence de chrétiens dont il n’existe pas de trace archéologique claire, tandis qu’au début de l’Islam, les découvertes archéologiques mettent en évidence des établissements chrétiens qui, en revanche, n’apparaissent pas dans les textes. L’analyse des sources syriaques et arabes devrait être poursuivie. L’étude archéologique est également fondamentale, non seulement pour établir une chronologie du christianisme dans le Golfe et mettre au jour les traces du christianisme le plus précoce, antérieur à l’Islam, mais aussi pour mieux comprendre l’organisation de ces communautés chrétiennes.

La publication par Marie-Joseph Steve des fouilles anciennes du monastère de Kharg ainsi que les fouilles conduites à al-Qusûr par la mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka atteste la persistance du christianisme après la conquête musulmane au VIIe s et l’islamisation de la région, confirmant les hypothèses de R. Carter. La présence de chrétiens à cette période dans le Golfe n’est pas étonnante au regard de la tolérance de la plupart des premiers califes abbassides tels qu’al-Mahdî (775-785), Hârûn al-Rashîd (786-809) ou al-Ma’mûn (830-833). Bien que la situation des chrétiens soit relativement instable et intimement dépendante des décisions des souverains musulmans, les chrétiens occupèrent d’importantes positions dans l’administration du calife et à sa cour. À l’instar de l’Égypte et de la Syrie, le Golfe représente un exemple de cohabitation religieuse, non seulement dans les catégories intellectuelles et administratives, mais également populaires.

Mafkf

La Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka (Mafkf) s’intéresse à deux sites, la forteresse hellénistique de Tell Sa’id (resp. M. Gelin) et l’établissement chrétien d’époque islamique d’ al-Qusûr (resp. J. Bonnéric). L’étude de ce dernier offre l’opportunité de questionner l’évolution du christianisme dans le Golfe au tournant de l’Islam. La Mafkf est le fruit d’une collaboration entre le National Council for Culture, Arts and Letters (NCCAL) du Koweït et l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo). Elle bénéficie par ailleurs d’une aide de la Fondation Total et de Total Kuwait. Elle collabore avec le Centre français d’archéologie et de sciences sociales (CEFAS), ainsi qu’avec l’Institut français et l’Ambassade de France au Koweït. Ses travaux sont régulièrement présentés sur Le carnet de la MAFKF. Recherches archéologiques franco-koweïtiennes de l’île de Faïlaka (Koweït) (https://mafkf.hypotheses.org/) ainsi que sur Les carnets de l’Ifpo (voir http://ifpo.hypotheses.org/6164 et http://ifpo.hypotheses.org/7321).

Bibliographie

  • Beaucamp Joëlle et Robin Christian, 1981, « Le christianisme dans la péninsule Arabique d’après l’épigraphie et l’archéologie », in Hommages à Paul Lemerle, Paris, p. 45‑61
  • Bernard Vincent et Salles Jean-François, 1991, « Discovery of a Christian Church at Al-Qusur, Failaka (Kuwait) », Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 21, p. 7‑21
  • Bonnéric Julie, 2015, « Christianity in the Arab-Persian Gulf: an ancient but still obscure history », Le carnet de la MAFKF. Recherches archéologiques franco-koweïtiennes de l’île de Faïlaka (Koweït), 23 décembre 2015. [En ligne] http://mafkf.hypotheses.org/1286
  • Briquel-Chatonnet Françoise, 2010, « L’expansion du christianisme en Arabie : l’apport des sources syriaques », Semitica et Classica 3/1, p. 177‑187
  • Carter Robert, 2008, « Christianity in the Gulf during the first centuries of Islam », Arabian Archaeology and Epigraphy 19/1, p. 71‑108
  • Elders Joseph, 2003, « The Nestorians in the Gulf: Just Passing Through? Recent Discoveries on the Island of Sir Bani Yas, Abu Dhabi Emirate, UAE », in D. Potts, H. Al Naboodah & P. Hellyer, Archaeology of the United Arab Emirates. Proceedings of the First International Conference on the archaeology of the United Arab Emirate, Londres, p. 229‑236
  • Salles Jean-François, 2011, « Chronologies du monachisme dans le Golfe arabo-persique », in F. Jullien et M.-J. Pierre (dir.), Monachisme d’Orient : images, échanges, influences. Hommage à Antoine Guillaumont, cinquantenaire de la chaire des « Christianismes orientaux », Turnhout, p. 97‑111
  • Salles Jean-François et  Callot Olivier, 2013, « Les églises antiques de Koweït et du golfe Persique », in F. Briquel-Chatonnet (dir.), Les églises en monde syriaque, Paris, p. 237‑268
  • Steve Marie-Joseph, 2003, L’île de Kharg : une page de l’histoire du Golfe Persique et du monachisme oriental, Neuchâtel

Pour citer ce billet : Julie Bonnéric, « Le christianisme dans le golfe Arabo-Persique : une histoire ancienne mais encore obscure », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 22 juin 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7572

Julie Bonnéric  est docteur en histoire et archéologie de l’Islam médiéval. Elle  a soutenu en novembre 2013, sous la direction de Jean-Michel Mouton (EPHE, IVe section), une thèse intitulée « Lumière et mosquées en Égypte et Syrie médiévales, des conquêtes arabes (milieu du VIIe s.) à la fin de la dynastie ayyūbide (milieu du XIIIe s.) : gestion de l’éclairage et portée symbolique ». Elle s’intéresse également à d’autres thématiques comme les implantations chrétiennes en Irak et dans le golfe Arabo-persique ou les odeurs en terre d’Islam. Céramologue et archéologue de terrain, elle participe ou a participé à des missions au Liban, en Jordanie, en Égypte, en Lybie et dans le Golfe où elle est actuellement en charge de l’étude du site médiéval d’al-Quṣūr (Koweït). Elle est responsable scientifique, depuis juillet 2014, de la partie française de la Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka.

Page personnelle et bibliographie sur Ifporient : http://ifporient.org/julie-bonneric

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Charles Toubin, archéologue et linguiste jurassien

Connaissez-vous Charles Toubin (1820-1891) ? Natif de Salins, ce Franc-Comtois a été l’ami de Courbet et le rédacteur avec Champfleury et Baudelaire du Salut public, éphémère périodique du temps de la révolution de 1848. Il est l’auteur de récits jurassiens, parus d’abord en plusieurs livraisons dans la Revue des deux mondes entre 1854 et 1861 (htm|pdf) avant de faire l’objet d’une publication en un volume en 1869.

Parallèlement il a contribué au débat sur l’emplacement d’Alésia, avec Alesia, Alaise Séquane. Alise en Auxois paru à Besançon en 1857), sa préférence allant à la localité franc-comtoise. A cette production historico-archéologique appartiennent les trois titres suivants, que j’ai trouvé reliés ensemble dans une annexe de la bibliothèque familiale :

Étude sur les champs sacrés de la Gaule et de la Grèce, et en particulier sur celui des Séquanes. Paris : Dumoulin, 1861.

Le Champ sacré des Séquanes, réponse à M. le président Clerc. Paris : Dumoulin ; Besançon : Bulle, 1862. Extrait du Recueil de l’Académie de Besançon.

Du Culte des arbres chez les anciens, étude archéologique. Paris : Dumoulin, 1862.

Voir le compte-rendu de ces ouvrages par Alexandre Tuetey dans Bibliothèque de l’école des chartes, vol. 25 n° 1 (1864), p. 64-67.

Dans les deux premiers, il défend l’idée que la forêt des Moidons sur l’actuelle commune de Molain aurait abrité le mediolan (= lieu sacré central) des Sequanes. Par la suite, il rédigera plusieurs articles parus dans les Mémoires de la Société d’émulation du Jura entre 1869 et 1875 sur les fouilles qu’il a réalisées dans la forêt de Moidons.

« Rapport sur les fouilles faites près des Moidons », Mémoires de la Société d’émulation du Jura,  1869-1870, p. 25-28.

« Nouvelles fouilles dans la forêt des Moidons », Mémoires de la Société d’émulation du Jura, 1874, p. 52-55.

« Fouilles dans les Moidons »,  Mémoires de la Société d’émulation du Jura, 2e série 1er vol. 1875, p. 7-9.

« Fouilles sur le territoire de Cernans, dans la commune de Clucy », Mémoires de la Société d’émulation du Jura, 1880, p. 212-218.

Les recherches linguistiques retiennent son attention

Recherches sur la langue Bellau : argot des peigneurs de chanvre du haut Jura. Besançon, 1868.

Dictionnaire étymologique et explicatif de la langue française et spécialement du langage populaire. Paris, 1886.

Essai sur la dénomination aryenne. Mâcon, 1888.

Essai d’étymologie historique et géographique. Paris, 1892.

 

« Archéologie du bassin de l’oued Noun (Maroc présaharien) : des villes caravanières médiévales aux igudar ruraux d’époque moderne » – 23 Février

La prochaine séance du séminaire Mondes sahariens aura lieu le jeudi 23 février de 11h à 13h dans la salle des étudiants de l’IISMM (96 boulevard Raspail, Paris, 1er étage – éntrée provisoire pendant les travaux par la rue Notre-Dame des Champs). Nous aurons le plaisir d’écouter Youssef Bokbot (INSAP – Rabat) et Jorge Ornubia Pintado (Université de Castilla-La Mancha) qui nous présenterons, à travers leurs travaux, un panorama archéologique et historique d’une vallée saharienne du Maroc.

Baths and Bathing in the East – call for papers ASOR 2017

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About the 2017 Meeting

The 2017 ASOR Annual Meeting will be held in Boston, MA from November 15th to 18th at the Weston Boston Waterfront. The Annual Meeting brings together ASOR’s vibrant academic community to present their current findings and discuss their research. The conference attracts over 1,000 scholars and enthusiasts of archaeology, linguistics, geography, epigraphy, anthropology, and other fields related to the study of the ancient Near East (see the Conference Information on the ASOR website)

About the « Baths and Bathing in the East » Session

Baths and bathing practices have long been important aspects of archaeological investigation, and they still remain crucial for the examination of the ancient world. New discoveries, technologies, and lines of questioning have greatly advanced our understanding of these cultural institutions and have shed more light on their development and evolution throughout antiquity. This session aims to bring together international and North American scholars to present and discuss resent research on baths and bathing in the Near East from the Hellenistic to the Early Islamic periods. By inviting papers on recent fieldwork, comparative analyses, architectural studies, the social use of baths, and other topics, this session will facilitate and inspire a holistic examination of baths and bathing. The wide geographic and temporal spread of this session will also encourage discussions to focus on comparative issues.

Session Chair: Craig Harvey, University of Michigan

Submission: All abstracts must be submitted via ASOR’s Online Abstract Management System powered by Oxford Abstracts.  The deadline to submit paper abstracts for the 2017 ASOR Annual Meeting is February 15, 2017.

Submit online: English or French

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Le hammâm de Qalhât (Oman)

Auteur : Axelle Rougeulle (Cnrs – Umr 8167 Orient & Méditerranée)

Qalhât

Couvrant environ 35ha intra-muros, Qalhât était une grande ville portuaire du Sultanat d’Oman, datée des XIIe-XVIe siècles, qui fait l’objet depuis 2008 d’un important programme de recherche et de développement (Qalhât Development Project)[1]. En 2003, lors de la seule campagne de fouille menée sur le site avant le début du QDP[2], un hammâm avait été découvert et fouillé, qui ne fut jamais étudié ni publié en détail[3]. Les fouilles ont été complétées en 2016 et le bâtiment est actuellement en cours d’analyse et de conservation.

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Le hammâm

Ce hammâm, le seul jamais répertorié en Oman, se trouve à la porte nord-ouest de la ville médiévale, dans une sorte de sas d’entrée cerné de murailles qui avait été aménagé en terrasses à flanc de berge pour permettre à la route côtière d’atteindre la ville depuis le lit du grand wadi qui la borde au nord, près de 40m en contrebas. Il mesure environ 9.60m x 14.80m et a été largement érodé vers le wadi, en même temps que les terrasses et le mur de soutènement de la muraille nord.

La porte du hammâm se trouvait près de son angle sud-est et donnait accès par quelques marches à la pièce d’entrée, large d’environ 3.20m (I, 26m²). Le fond de la pièce était aménagé avec une grande plateforme d’environ 35cm de hauteur, qui se poursuivait comme une banquette le long du mur est. Les bases de trois petites niches sont visibles dans la partie conservée de ce mur, au sud.

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Au centre du mur ouest de cette entrée, une porte donnait accès à un corridor (H), long d’environ 3.20m, qui ouvrait par une seconde porte sur une grande pièce oblongue (C) de 7.80 x 2.60m (20.30m²). A l’est, de part et d’autre du corridor, se trouvaient deux pièces de taille moyenne (A-B, ca 6.80m²), chacune munie d’une baignoire contre son mur extérieur. A l’ouest s’ouvraient quatre petites pièces (D-G, ca 3.40m²), chacune avec un petit bassin dans l’angle sud-ouest. Et contre les murs nord et au sud de la pièce centrale se trouvaient deux baignoires.

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L’hypocauste, la chambre de chauffe et les circuits de circulation d’air

Toute cette partie du bâtiment reposait sur un hypocauste haut d’environ 90cm, constitué de rangées de petits piliers surmontés de linteaux en pierre ou d’arcs en briques, un matériau absent par ailleurs à Qalhât. Cet hypocauste est en fait divisé en deux parties non communicantes par un mur axial plein qui passe sous le mur entre les pièces E et F et se subdivise ensuite en deux branches, laissant le centre de la pièce C et le corridor en dehors de la zone chaude. Située à l’extérieur du bâtiment, au centre du mur ouest, la chambre de chauffe permettait de chauffer les deux moitiés du bâtiment, nord et sud, les petites pièces D-E/F-G  surtout, puis les baignoires de la pièce centrale C, enfin les pièces A et B, sans doute beaucoup moins chaudes ; la circulation de l’air était permises par des cheminées en terre cuite maçonnées dans l’angle des pièces. La chambre de chauffe a malheureusement été partiellement détruite mais deux phases architecturales ont pu y être repérées ; l’analyse des cendres conservées sur le substrat, sous le niveau d’arrêt des fouilles de 2003, a montré la présence de nombreux os de poissons, qui devaient donc servir de combustible comme cela a déjà été mis en évidence dans les fours de potiers fouillés sur le même site (un parallèle « thermal » récemment mis en évidence existe également dans des bains monumentaux d’époque byzantine, à Bosra, en Syrie du Sud).

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Les bassins et circuits de circulation d’eau

La chambre de chauffe était surmontée d’un bassin cylindrique (L, dia 1.80m), destiné à l’eau chaude. Ce bassin n’est conservé que sur une cinquantaine de centimètres de hauteur et son système d’alimentation n’est pas connu. Dans le fond, deux canalisations en terre cuite permettaient d’alimenter deux réseaux distincts de circulation de l’eau chaude, jusqu’aux bassins/baignoires des moitiés nord et sud du hammâm ; ces canalisations reposaient sur une étroite banquette maçonnée le long des murs périphériques, traversant les refends. Au sud du bassin circulaire un second bassin, rectangulaire (J, 1.50 x 2.10m), était installé sur un socle plein, légèrement au-dessus du bassin d’eau chaude qu’il approvisionnait sans doute. Deux petites canalisations dans son angle nord-est permettaient d’alimenter les deux réseaux de circulation d’eau froide, par des canalisations maçonnées au-dessus de celles de l’eau chaude. Les diamètres progressifs des canalisations de sortie des bassins, et la pente légèrement ascendante des banquettes, permettaient de contrôler le débit et d’éviter les pertes. De même, la pente soigneusement calculée des sols des bassins et des pièces, tous recouverts d’un bel enduit hydrofuge, permettait l’évacuation des eaux usées à travers les seuils jusqu’à deux petites canalisations longeant les grands côtés de la pièce centrale et s’évacuant à l’extérieur vers le wadi. L’eau nécessaire au fonctionnement du hammâm provenait d’un grand puits situé à une douzaine de mètres vers l’ouest, probablement par une canalisation aujourd’hui disparue. Adossé au mur de soutènement de la muraille nord, ce puits de près de 1.50m de diamètre et d’une vingtaine de mètres de profondeur ne fut pas véritablement creusé à partir du niveau de la terrasse mais pour l’essentiel taillé dans la berge originale du wadi qui fut ensuite rechapée par la muraille.

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Datation et origine

Rien n’est connu du matériel exhumé lors des fouilles de 2003 et il est donc impossible de restituer les superstructures du hammâm ; il est néanmoins probable que la présence d’un décor aurait été notée. De même il n’est pas possible de dater ce bâtiment à partir du matériel associé. Pourtant il peut vraisemblablement être attribué à l’époque de l’apogée du site, sous le règne de Baha al-Dîn Ayâz Seyfin, gouverneur de Qalhât pour le royaume d’Hormuz, et de sa femme Bîbî Maryam (c. 1280-1320). Sous l’autorité de cette dernière la ville connait en effet à cette époque un intense programme de construction qui inclut non seulement un magnifique mausolée et un grand complexe architectural centré autour d’une nouvelle grande mosquée, mais également la restructuration du quartier central et l’extension de la ville vers les quartiers périphériques. La construction d’un bâtiment aussi unique que ce hammâm, associée très probablement à celle du puits et donc de la muraille nord et de l’ensemble du sas d’entrée, ne peut que lui être attribuée. Et ceci d’autant plus que Bîbï Maryam et Ayâz étaient tous deux d’anciens esclaves turcs du prince d’Hormuz  Mahmûd al-Qalhâtî. Il est logique de penser qu’ils ont voulu doter leur ville d’un système de bains, par ailleurs étranger à la tradition locale.

Axelle Rougeulle (Cnrs – Umr 8167 Orient & Méditerranée)

[1] Ministère du Patrimoine et de la Culture d’Oman / CNRS UMR8167 / Eveha International  / World Monuments Fund / MAEDI

[2] Mission omano-australienne dirigée par T. Vosmer. Le site n’a par ailleurs fait l’objet que de rares prospections, dans les années quatre-vingt-dix.

[3] Vosmer 2004. Qalhât, an ancient port of Oman: results of the first mission. Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 3, p. 389-404 (hammâm p. 396-397).