Archives de catégorie : Bibliothèques

Drôles de bibs (6) Biblia et l’imaginaire de la bibliothèque

Quand j’ai fait ma chronique sur Drôle de bibliothèques, chroniques que j’avais prolongé par d’autres sous l’appellation Drôle de bibs, j’ignorais que la Société Française de Littérature Générale et Comparée avait organisé, en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, une Université d’été du 04 au 07 juillet 2005 Destinée à une trentaine de doctorants comparatistes issus de la Communauté européenne, celle-ci avait pour principal objectif de familiariser de jeunes chercheurs avec la littérature comparée française, à partir d’un thème favorisant la découverte d’un pan de notre patrimoine culturel, en l’occurrence « l’imaginaire de la bibliothèque ».

Les communications de ces rencontres Biblia sont disponibles en ligne sous le titre L’Europe en bibliothèque(s). Savoir mort et connaissance vivante parmi d’autres actes de colloque de la SFLGC.

Les fonds d’archives de la BU d’Angers

Au cours de ce mois de mars, nous avons eu le plaisir d’accueillir dans nos murs une collègue conservatrice-stagiaire venue de la BU d’Angers. France Chabod y est responsable des fonds d’archives dont elles nous a fait une présentation ce matin. Je vous résume, et vous invite à visiter ce qui les concerne sur le site de la BU d’Angers.

Dans cette cette chronique, n’hésitez pas à cliquer sur les images : certaines vous renvoient à des photographies d’expositions de la BU d’Angers.

Les fonds littéraires

Depuis les années 1990, la bibliothèque universitaire d’Angers abrite des fonds d’archives littéraires et des bibliothèques personnelles d’auteurs essentiellement originaires de la région angevine (Hervé Bazin, Danièle Sallenave, Julien Gracq…) mais aussi des poètes et des écrivains dont l’œuvre a fait l’objet d’études et de colloques à l’université d’Angers (Michel Tournier, André Dhôtel, Anthony Burgess, Octave Mirbeau…). La bibliothèque universitaire d’Angers est également devenue le centre de référence sur l’École de Rochefort.

Plus d’information

Vous trouverez ci-dessous la présentation succincte de quelques fonds. Pour plus de détails, je vous invite à consulter les inventaires en  pdf et les inventaires dans Calame.

Fonds Hervé Bazin

Natif d’Angers où il est également mort, Hervé Bazin (1911-1996) a d’abord été considéré par la critique comme le « romancier de la famille » avec le « cycle Rezeau » (Vipère au poing, son premier roman, publié en 1848 ; La mort du petit cheval ; Cri de la chouette). Cependant sa vocation première était la poésie avec les recueils Jour (1946) et Iris (1948). Il a aussi publié des recueils de nouvelles et des essais (Ce que je crois, 1977) et a su se renouvelef en abordant.  le conte philosophique avec Les Bienheureux de la désolation (1970) et l’anticipation avec Le Neuvième jour (1994).

En 1995, Hervé Bazin avait déposé ses manuscrits et sa  correspondance aux Archives municipales de la ville de Nancy, déjà en possession du fonds des frères Goncourt originaires de la ville. Mais ce dépôt a été invalidé par décision de justice, suite à la demande des principaux ayants droits, et a été remis en vente chez Drouot le 29 octobre 2004. La BU d’Angers a pu, grâce à l’aide financière de la ville d’Angers, du Conseil Général du Maine-et-Loire et du Ministère de l’Éducation Nationale, préempter la quasi totalité de ce patrimoine soit : 22 manuscrits et 9000 lettres remis à la disposition des chercheurs comme le souhaitait Hervé Bazin. Elle devient ainsi un centre de recherche national et international sur l’auteur français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, un prétexte à des expositions, des rencontres, des animations culturelles et des colloques.

Anthony Burgess

Surtout connu pour son roman Orange mécanique, paru en 1962 et adapté en 1971 au cinéma par Stanley Kubrick, Anthony Burgess (1917-1993) a d’abord été compositeur et a écrit 2 symphonies, des sonates, des concertos. un ballet sur William Shakespeare. Il est aussi l’auteur de nombreuses de critiques littéraires, d’essais sur Shakespeare et Joyce, d’articles de journaux et d’une vingtaine de romans. Ayant également étudié la linguistique, il a créé l’Ulam, langage préhistorique fictif, pour le film La Guerre du feu (1981), et traduit Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Bref, pour reprendre le titre d’une exposition de la BU d’Angers, c’était un vrai Polyphonic man.

Julien Gracq

Poète, mais aussi géographe.

Voir ses diapositives et photographies visibles sur Calames.

[A compléter]

Michel Tournier

[A compléter]

Le Centre d’archives du féminisme (CAF)

Créé en 2000 au sein de la Bibliothèque universitaire d’Angers par une convention de partenariat entre l’association Archives du féminisme (présidée par Christine Bard) et l’Université d’Angers, le Centre des Archives du féminisme (CAF) est l’un des quatre principaux lieux de collecte et de sauvegarde des archives féministes en France, aux côtés de la Bibliothèque Marguerite Durand (BMD), de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) et de l’espace audiovisuel Simone de Beauvoir.

Le CAF a reçu le label CollEx (collections d’excellence pour la recherche) > Liste des collections labellisées CollEx

Comme vous le constaterez en allant sur le site de la BU d’Angers, en consultant la plaquette de présentation du CAF ou l’état des fonds sur le féminisme, ces fonds proviennent tant d’associations que de personnes impliquées dans les deux vagues du féministe, celui des  suffragettes de la première moitié du XXe siècle et celui des années 1960-1970 autour de la contraception, de l’avortement, des violences faites aux femmes. En voici deux exemples.

Fonds Cécile Brunschwicg
Cécile Kahn est née à Enghien-les-Bains en Seine-et-Marne le 19 juillet 1877. Elle appartient à une famille aisée et se marie avec le philosophe Léon Brunschvicg en 1899, qui l’aurait sensibilisée au féminisme. Elle entre en 1909 dans deux grandes associations féministes réformistes : le Conseil national des femmes françaises et l’Union française pour le suffrage des femmes., où elle accède rapidement à d’importantes responsabilités.
Lors de la Première guerre mondiale, elle rejoint l’“Union sacrée” et crée en 1916 l’Œuvre parisienne pour le logement des réfugiés. Devenue présidente de l’UFSF en 1924, elle prend la même année la direction de La Française, l’hebdomadaire du féminisme réformiste et entre dans la vie politique en adhérant au parti radical. En 1936, Cécile Brunschvicg est une des trois femmes à faire partie du gouvernement de Léon Blum alors que les femmes non toujours pas le droit de vote…
En juillet 1940, elle  se réfugie dans le Midi de la France, puis étant juive, elle est contrainte à la clandestinité durant l’Occupation. Elle meurt le 5 octobre 1946 alors que les femmes françaises viennent enfin d’obtenir le droit de vote.

Pour en savoir plus, voir l’inventaire du fonds Cécile Brunschwicg en pdf et sur Calames.

Fonds Benoîte Groult

Benoîte Groult a raconté sa vie dans son essai autobiographique Histoire d’une évasion (1997) et dans son autobiographie Mon évasion (2008). Elle est née le 31 janvier 1920 à Paris dans une famille d’artistes. Elle publia ses premiers ouvrages avec sa soeur cadette, Flora Groult (Journal à quatre mains en 1958, Le féminin pluriel en 1965, Il était deux fois en 1967), et s’éveilla tardivement au féminisme. La publication de Ainsi soit-elle, en 1975, année déclarée « année internationale de la femme »,  dénonce avec un humour incisif la misogynie de la société et les mutilations sexuelles féminines. En 1978, elle fonda, avec Claude Servan-Schreiber, le mensuel féministe, F magazine. Elle assura notamment la présidence de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions, elle est  et fut membre du jury Femina pendant une trentaine d’années.

Avant d’être contactée par France Chabod, Benoîte Groult avait détruit une grande partie de ses archives, ne voyant pas l’intérêt de les conserver et ne souhaitant pas « encombrer » ses filles après sa mort. De tous les romans et essais qu’elle a écrits, Benoîte Groult n’a conservé que les manuscrits et/ou les tapuscrits de trois oeuvres importantes : Journal à quatre mains (coécrit avec sa soeur, Flora Groult), Les Vaisseaux du coeur, et Mon évasion. version revue de Histoire d’une évasion, essai autobiographique basé sur des interview s de B. Groult par Josyane Savigneau (voir l’exposition Mon évasion : un manuscrit à partager).

Un colloque a eu lieu à l’université d’Angers en 2014, accompagné d’une exposition Relire Benoîte Groult à la lumière de ses écrits.

Diverses curiosités aixoises dans des ouvrages du XIXe siècle

En complément de la chronique Aix-en-Provence d’hier en quelques liens et ouvrages du 27 octobre 2016.

Bibliothèque Méjanes

Jacques Gibelin. Détail historique et observations sur la bibliothèque de Méjanes. Aix : Gibelin-David et Emeric-David, 1793.

Étienne Antoine Benoit Rouard. Notice sur la bibliothèque d’Aix, dite de Méjanes: précédée d’un Essai sur l’histoire littéraire de cette ville, sur ses anciennes bibliothèques publiques, sur ses monuments, etc. Paris : Firmin Didot frères, 1831.

Eaux et thermes

Eugène Bourguet. Notice sur les eaux minérales d’Aix-Provence. Aix :  Impr. typographique provençale, 1880.

Eglises et paroisses

M. Constantin. Les paroisses du diocèse d’Aix, leurs souvenirs et leurs monuments. [1] Paroisses de l’ancien diocèse d’Aix. Aix : A. Makaire, 1890.  [NB :Le tome 2, paru en 1898 est consacré aux Paroisses de l’ancien diocèse d’Arles].

Félix Guillibert. L’église Saint-Jean de Malte d’Aix : son histoire, ses restaurations. Aix : impr. J. Nicot, 1896.

Edmond Marbod. Histoire de Notre-Dame de la Seds d’Aix. Aix : typographie Makaire, 1904.

E. F. Maurin. Notice historique et descriptive de l’église métropolitaine Saint-Sauveur, d’Aix (Provence). Aix : typographie Nicot et Aubin,1839.

Le compte rendu de la table-ronde Bibliothèques, archives et ressources numériques du 2ème Congrès du GIS

À l’occasion du Deuxième Congrès du GIS « Moyen-Orient et mondes musulmans » de 2017 une Table-ronde a été organisée par Anne-Cathelineau, responsable de la Bibliothèque Orient – Monde arabe

Avec la participation de :

  • Zouhour Chaabane, chargée du signalement des manuscrits arabes BULAC
  • Jean-Charles Coulon, chargé de recherche CNRS
  • Hassan Moukhlisse, responsable Ressources numériques et valorisation MMSH
  • Pierre Mounier, ingénieur d’études CNRS
  • Muriel Roiland, ingénieure d’études au IRHT, CNRS
  • Michel Tuchscherer, professeur émérite Aix-Marseille Université
  • Mercedes Volait, directrice de recherche au CNRS, directrice du laboratoire InVisu
Cette table-ronde était composée de trois binômes : Ingénieurs d’études ou bibliothécaires / chercheurs ou enseignants-chercheur et a eu pour objectif de présenter les projets numériques en cours et la richesse d’un travail commun sur des fonds d’archives et de manuscrits du Moyen-Orient (collecte, traitement, diffusion, partage, exploitation).

 

Le compte rendu de la table-ronde est désormais en ligne : Compte rendu de la table-ronde « Bibliothèques, archives et ressources numériques »

Fin du livre et bibliothèques de l’avenir selon Octave Uzanne

Dans Les Contes pour les bibliophiles qu’Octave Uzanne et Albert Robida ont publiés en 1895 figure un texte intitulé « La fin du livre« , publié initialement en anglais dans le n° 2 du Scribner’s Magazine du mois d’août 1894. Le narrateur s’y inquiète de l’avenir du livre face aux nouvelles technologies d’alors, à savoir le kinétoscope et le phonographe.  André Lange en donne une bonne présentation sur son site consacré à l’histoire de la télévision.

Si vous souhaitez le lire, vous trouverez sur Wikisource et le Projet Gutenberg, à moins que vous ne préfériez  un vrai livre sur papier. Dans ce cas, je vous renvoie à la réédition parue 2008 aux éditions Manucius dont je vous ai déjà parlé au sujet du Musée de la conversation.

Octave Uzanne est revenu sur le sujet dans un article paru dans la Revue Franco-Allemande, au mois de février de l’année 1901 : « Les bibliothèques de l’avenir. » Voir aussi ici et .

Réouverture de la bibliothèque de l’IMA : 31 mars 2017

Après des travaux de rénovations et de modernisation, la bibliothèque de l’Institut du monde arabe rouvre ses portes le vendredi 31 mars à 13h00. Cette réouverture est marquée par trois jours de festivités (lectures, concerts, ateliers de calligraphie,… ) qui se dérouleront du 31 mars au 2 avril 2017 et dont voici le programme. La bibliothèque sera exceptionnellement ouverte jusqu’à 22h30 le week-end prochain ! Cette réouverture s’accompagne d’une offre enrichie de services aux lecteurs, catalogue (bientôt) en ligne, prêts de tablettes, …et toujours […]

La bibliothèque dans les quartiers populaires

CC Flickr Nozav

CC Flickr Nozav

L’indifférence des habitants des quartiers populaires vis-à-vis des bibliothèques/médiathèques peut sembler un paradoxe. Depuis cinquante ans, les politiques de la culture tentent une démocratisation poussée du savoir et des œuvres littéraires et artistiques, et les bibliothèques, transformées en médiathèques, incarnent le fer de lance de cette volonté de démocratie culturelle. Or les ouvriers et les jeunes des quartiers populaires ne se sentent pas concernés par cette offre.

Alors que des architectes et des économistes de la construction s’évertuent à implanter dans les quartiers de relégation et les banlieues des chefs-d’œuvre de style contemporain et design, élancé et aérien, lumineux et quasiment luxueux à l’intérieur, alors que les budgets de construction, puis de fonctionnement se chiffrent à plusieurs millions, ni le verre, le bois, l’acier ou le béton, ni les collections et les ordinateurs ne captent l’attention des classes populaires. Comment expliquer cette absence de réception ?

Le rapport à l’écrit des classes populaires

Depuis 1996, je me consacre au rapport à la lecture des populations qui n’utilisent pas l’écrit dans leur quotidien, que ce soit pour le travail, pour leurs tâches domestiques ou pour le plaisir et la curiosité. J’ai commencé mes enquêtes de terrain auprès de femmes ouvrières dans une usine de conditionnement de cailles de la région grenobloise où la « menace d’illettrisme » avait semé la panique : les normes d’hygiène requérant la lecture rigoureuse des consignes de procédure de lavage et de conditionnement sous vide, ainsi que la lecture de la signalétique posaient problème.

Sur le terrain, je me suis aperçue que ces femmes avaient depuis longtemps bricolé des passerelles vers les consignes (reconnaissance des signes, des mots, lecture à voix haute par des collègues, mémorisation des procédures, spatialisation des repères) et les formations de remédiation contre les situations d’illettrisme étaient jugées par elles comme une inutile perte de temps (de leur repos, à la pause déjeuner, ou de sortie du travail, le soir ou le samedi). Les entretiens individuels m’ont fait comprendre que l’écrit (et la lecture tout particulièrement) est un mal nécessaire au travail et qu’il ne peut être pris comme un outil de salut, de progression, d’émancipation parce qu’il impose tout simplement un effort et une condition de contrainte.

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

CC Patrick Mignard pour Mondes Sociaux

La plupart de ces femmes, dotées d’une grande expérience et d’un ensemble peu commun de compétences pratiques, n’avaient ni le temps, ni l’envie, de revivre leur scolarité, souvent vécue dans une grande souffrance silencieuse ; certaines n’écrivaient pas le français, ayant appris autrefois une autre langue maternelle ou scolaire ; d’autres encore avaient oublié le code scriptural et jugeaient la formation à l’écrit comme un retour en arrière inutile. C’est à cette occasion que j’ai commencé à entrevoir le décalage entre ce que le rapport des lettrés (dont je faisais partie) à l’écrit et le rapport particulier de ces ouvrières à l’écrit. On ne parlait ni de la même chose ni des mêmes enjeux.

Vingt ans plus tard, alors que j’ai poursuivi par d’autres voies les enquêtes sur les personnes éloignées de la lecture en Midi-Pyrénées, notamment par une meilleure connaissance des populations rurales et néo-rurales, des habitants des quartiers des banlieues de relégation et des abonnées à France Loisirs, je constate que cette barrière entre les intellectuels et les classes populaires s’est creusée davantage. Lorsqu’il s’agit de qualifier, de catégoriser, de compter et d’intervenir en matière de lecture, les premiers continuent à traiter la lecture comme la voie aboutissant toujours à l’affranchissement des conditions économiquement et socialement les plus pénibles, les seconds voient le monde de l’écrit comme une galère à éviter coûte que coûte. Ni les processus de qualification des « problèmes », ni les catégories d’intervention et encore moins l’identification des « publics cibles » ne sont neutres lorsqu’ils sont menés toujours par les mêmes acteurs : ceux qui détiennent le pouvoir de l’écrit et de la parole légitime.

Ben Hur, 1959, William Wyler

Ben Hur, 1959, William Wyler

Lorsque l’on prend cette indifférence des habitants des quartiers populaires par l’autre bout de la lorgnette, à savoir du point de vue de ceux qui ne se sentent pas concernés par cette « offre de lecture », on comprend mieux.

Quelques conclusions de mes enquêtes

1) Le rapport aux livres et à la lecture s’inscrit dans une sociologie des pratiques culturelles qui montre comment la culture est un champ traversé par des tensions, des frontières et surtout des inégalités. Loin d’uniformiser les pratiques, les politiques de démocratisation et la massification scolaire ont poussé plus loin la distinction par la culture : s’il est vrai que nous lisons un peu tous les jours, ce que nous lisons (presse gratuite, magazine spécialisé, roman, BD) et comment nous lisons (dans le bruit des transports en commun, assis et immobile en bibliothèque, dans le calme et la solitude…) continuent de maintenir éloignés les pratiques et les goûts de la lecture dans les différents milieux sociaux.

CC Pixabay 132369

CC Pixabay 132369

De plus, si les sociologues constatent globalement un relâchement dans l’effort consacré à la lecture-plaisir de temps long, ils enregistrent également un regain de la valeur attribuée par l’école au savoir bien lire, bien écrire et bien parler (Mauger, 1995). En d’autres termes, tandis que les pratiques de lecture de temps long baissent partout et pour tous les supports (journaux, livres, manuels), l’école reconnaît « les siens » par la capacité des élèves (et notamment des collégiens et des lycéens) à résister au relâchement général et à cultiver précisément les contenus et les manières de lire bourgeois et hérités par la famille. Pour les contenus : connaissance de la littérature et compétence à choisir les titres et les auteurs, appréciation des styles et de l’esthétique, la capacité à démêler une offre pléthorique. Pour les manières : solitude élective contre le groupe, lsilence ascétique contre le bruit et la fête, immobilité reflétant la concentration et la contemplation contre l’emprise directe du monde et de la vie (Lahire, 2004). Ces traits distinctifs, désormais de plus en plus rares chez les jeunes, poussent plus loin encore en réalité les frontières et les barrières de classes.

L’absence des classes populaires en bibliothèque impose que l’on quadrille le terrain d’observation aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la bibliothèque afin de comprendre les effets de territoire et de contexte. On ne peut pas voir les régularités et les permanences des inégalités vis-à-vis de la lecture perçue et vécue comme un plaisir ou une ouverture sans découvrir l’angle aveugle des styles de vie populaires et de la place exotique qu’occupe le livre dans les pratiques culturelles populaires (Siblot et al, 2015). D’autant que, pour l’instant, l’école travaille contre la lecture-plaisir menant un silencieux mais incessant travail de sape des peu-dotés en capital culturel envers leur capacité à déchiffrer les codes esthétiques et stylistiques de la grande littérature (Baudelot, Cartier, Détrez, 1999).

2) Désertes, les bibliothèques de quartier populaire ne le sont pas vraiment car les écoles de quartier, les associations et les familles des quartiers aisés y occupent les places que les habitants du quartier ne prennent pas. En revanche, elles sont désertées  par les classes populaires (ouvriers, employés et femmes au foyer et leurs enfants) qui ne la perçoivent pas comme un service à leur disposition. Pourtant, dans d’autres pays, soit plus pauvres, soit plus sensibles à l’accès des classes populaires à la culture, à l’information et aux ressources documentaires, les formes de l’offre se sont progressivement adaptées aux habitudes et aux parcours urbains.

3) Alors que des équipes de bibliothécaires spécialisés sont formées pour les publics dits « difficiles », elles n’accueillent pas de jeunes en situation (économique, scolaire, sociale) défavorisée, ces derniers s’autocensurant et ne considérant pas ce lieu comme une ressource qui leur serait offerte ou proposée. Les jeunes des quartiers populaires ne se sentent sollicités ni par ce que représente la bibliothèque, ni par ce qu’ils s’imaginent être une bibliothèque. Car la plupart d’entre eux n’y a jamais mis les pieds ou, alors, quand ils étaient élèves à l’école primaire. La bibliothèque est associée dans leurs propos aux livres, à l’école et aux devoirs, voire aux femmes bibliothécaires qui se montrent particulièrement rigides envers la jeunesse populaire.

D’ailleurs, même près une première incursion/exploration en bibliothèque, nombreux sont les jeunes et les moins jeunes qui abandonnent : jeunes à la recherche d’un emploi ; pré- adolescents en quête d’un abri qui ne rappelle pas trop l’école ; adolescent-e-s en groupe qui désirent converser, et donc faisant du bruit et dérangeant les « vrais lecteurs » qui sont les seuls vrais publics aux yeux de certains professionnels de la bibliothèque ; migrants en quête de connexion pour parler avec leur famille ou immigrés résidant en France, découragés par la complexité des dispositifs de recherche d’une information ou de classification des livres.

La bibliothèque leur reste hermétique car l’ordre lettré qui la fonde ne fait pas partie du monde populaire, contrairement à d’autres pays où elle s’exporte hors des murs.

4) C’est une question de place : si les livres sont dans les murs, sur les rayonnages, enfouis dans une classification peu-intelligible, alors les classes populaires ne peuvent pas être « dedans » (cf. La tête en friche, film de Jean Becker). La réception de l’offre de la bibliothèque ne peut advenir sans que celle-ci accepte de ne pas penser ses ressources comme destinées à un public de lecteurs/lectrices acculturé à ses codes, familier des choses littéraires, et autonome. L’autonomie littéraire et culturelle est une construction contemporaine qui nie les rapports sociaux et place l’individu seul face à une masse ingérable de ressources, d’informations, d’injonctions.

Lire en bibliothèque présuppose de faire silence, de rester concentré et immobile et surtout de choisir une solitude élective. Or les classes populaires n’ont pas le goût des loisirs solitaires et silencieux. Elles n’ont pas d’affinité particulière pour les lieux où on s’enferme pour écouter de la musique, encore moins pour apprécier un morceau de littérature.

Les adolescents fils d’ouvriers sont les plus nombreux aujourd’hui à définir leur manière emblématique d’être jeune par le fait de ne pas lire. Les rares collégiens garçons que j’ai rencontrés en bibliothèque dans les quartiers populaires sont soit en groupe bruyant et donc poursuivis par les bibliothécaires et vigiles ou médiateurs, soit des garçons solitaires ne pouvant, pour une raison ou une autre, faire partie du groupe. Afin de les attirer dans ses murs, la bibliothèque doit s’intéresser à ce que sont les habitants des quartiers populaires, à leurs styles de vie, à leurs besoins, attentes et usages, à leurs soucis au quotidien. Sans cela, elle restera un univers étrange, trop éloigné des préoccupations réelles et sans doute trop abstrait et épuré. Et pour tout dire, une cathédrale dans un désert.

  • Siblot Y., Cartier M., Coutant I., Masclet O., Renahy N., 2015, Sociologie des classes populaires, Paris : Armand Colin.
  • Baudelot C., Cartier M., Détrez C., 1999, Et pourtant ils lisent…, Paris : Le Seuil.
  • Mauger G., 1995, « Les mondes des jeunes », Sociétés Contemporaines, n°21, 5–14.
  • Lahire B., 2004, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris : La Découverte.
  • Roger M.-S., 2008, La tête en friche, Arles : Éditions du Rouergue. Un film de Jean Becker, sorti en salle en 2010, a été tiré de ce roman.

Crédits image à la Une : CC Flickr Jean-Pierre Dalbéra

 

Journée BULAC : diffuser la science dans un nouveau contexte juridique

Pour la première fois cette année, la BULAC propose le jeudi 1er décembre une journée d’information pour répondre aux questions pratiques  sur le libre accès à l’information scientifique (Open Access). Cette manifestation est conçue pour les enseignants, chercheurs, et doctorants de sciences humaines et sociales dans le champ des études aréales.

Pour en savoir plus et vous inscrire, consultez le site dédié à cette journée.

Présentation de la journée :

Le 9 octobre, la loi pour une République Numérique a été définitivement adoptée. Cette loi autorise les chercheurs à diffuser de façon ouverte les résultats de leurs recherches dans des délais encadrés et parfois inférieurs aux délais imposés par les éditeurs.

Cette loi ouvre des possibilités nouvelles pour la diffusion de la recherche et l’accès aux publications scientifiques ; il est désormais indispensable pour tous les acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche d’identifier et d’exploiter les possibilités offertes par l’Open Access pour nourrir et diffuser ses travaux.

La journée se déroulera en deux temps :

–  un partage d’expériences et des discussions autour de la publication en libre accès lors de deux tables rondes qui réuniront des chercheurs, des documentalistes et des juristes autour de la double question de possibilités offertes par l’archive ouverte HAL-SHS et du rôle renouvelé joué par les revues en développant les exemples de titres ayant fait le choix précoce de formes d’accès ouvert.

– des ateliers pratiques animés par des bibliothécaires de la BULAC pour accompagner les chercheurs vers une meilleure appréhension des outils de l’open access,

N’hésitez pas à nous contacter à l’adresse enseignement-recherche[at]bulac.fr si vous souhaitez des informations complémentaires.

Laïcité, ambiguïté, perplexité

En reprenant son titre, je voudrais simplement vous renvoyer un point de vue sur les bibliothèque publiques et les religions publié par Bernard Huchet dans le Bulletin des bibliothèques de France, n° 9,  juillet 2016., p. 104-112. L’article me semble important dans son analyse des origines et des limites de la laïcité à la française. et je pense qu’il peut intéresser d’autres personnes que les personnels de bibliothèques auxquels s’adresse le BBF.