Tous les articles par Vincent Auzas

Colloque au MuCEM les 1, 2, 3 octobre : L’histoire dans l’espace public

Ce colloque entend observer et analyser les nouvelles façons de produire ou d’expérimenter l’histoire, de parler de l’histoire ou de la mobiliser dans l’espace public. Ces pratiques qui ne relèvent pas du champ académique sont en effet régies par d’autres contraintes et motivations que celles de la recherche. Elles se développent hors des murs de l’institution ; on peut faire l’hypothèse cependant qu’elles imprègnent la conscience historique des contemporains au point parfois de contribuer à la structurer. Dans cet esprit, il s’agit de s’intéresser non pas aux travaux historiens, mais aux différentes formes de recours à l’histoire par des acteurs sociaux, économiques ou politiques – régions, communes, partis, associations, entreprises, … – ou encore par les artistes, de même qu’aux aux modes d’appropriation du passé qui en résultent.

En étudiant ces usages, l’idée n’est pas de remettre en question leur légitimité ou de traquer les falsifications ou les anachronismes éventuels, mais bien de prendre la mesure de la diversité des modalités d’élaboration du passé et d’apprécier la fonction assignée à l’histoire dans le contexte contemporain – dans sa singularité comme dans sa diversité.

C’est dans cet esprit que nous avons choisi de prendre en compte trois espaces qui coexistent, se rencontrent, se chevauchent ou se confrontent : l’espace atlantique, l’espace européen et l’espace méditerranéen.

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Un colloque organisé par :

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En partenariat avec :

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Jeudi 9 avril Micheline Dumont chez les historien(ne)s par eux-mêmes

Micheline Dumont, professeure émérite de l’Université de Sherbrooke (Canada), est l’invitée de la 7ème séance du cycle Les historien(ne)s par eux-mêmes organisé en partenariat avec Histinéraires à l’Université Laval.

Cette séance sera accessible en ligne à partir de 19 h 30 (Paris) par Skype (pour plus d’information contacter histineraires@gmail.com)

MDumont

Nous aimons la revue L’Histoire et publions ici l’appel de l’association des Amis de la revue l’Histoire

L’association des Amis de la revue L’Histoire s’est constituée pour la défense de la revue L’Histoire : son identité, son modèle économique, son indépendance rédactionnelle, son développement.

Maurice Szafran, Thierry Verret et Gilles Grammat en avril 2014, rejoints à l’automne 2014 par Claude Perdriel, se sont porté acquéreurs de Sophia Publications, petit groupe de presse qui réunit L’Histoire, Le Magazine littéraire, La Recherche et Historia. En janvier 2015, ils ont soudainement placé la société en redressement judiciaire. La situation de la presse culturelle spécialisée, comme celle de la presse dans son ensemble, est certes difficile. Des plans sociaux ont été mis en œuvre dans de nombreuses rédactions. Le redressement judiciaire, lui, est rarissime. Cette procédure nous inquiète et nous choque.

La revue résiste pourtant plutôt bien à la crise : elle compte plus de 40 000 abonnés exceptionnellement fidèles. Ses ventes en kiosque résistent aux tempêtes actuelles, fruit, nous le pensons, d’une politique éditoriale conséquente. Son modèle économique est viable.

Forte du travail d’une rédaction dirigée par Valérie Hannin, de celui de son comité scientifique et de son réseau de correspondants, elle offre une articulation sans équivalent entre les recherches universitaires internationales les plus récentes et le grand public cultivé. L’Histoire joue notamment un rôle essentiel dans la diffusion de la recherche et du savoir auprès des professeurs, des étudiants, des élèves des classes préparatoires et elle est la seule à le faire.

Ce travail en direction du grand public s’appuie sur une relation étroite avec les auteurs, sur une offre iconographique, cartographique et infographique abondante, qui sont au cœur de son identité et contribuent à son succès. Des partenariats historiques (Rendez-vous de Blois, Festival du film d’histoire de Pessac, La Fabrique de L’Histoire sur France Culture) et d’autres ponctuels (co-éditions avec des journaux comme Marianne, Les Echos, ou Paris-Match, des maisons d’édition comme Dargaud, Fayard, Le Seuil, des musées et des institutions culturelles variées) assurent sa notoriété et son rayonnement. Grâce aux efforts fournis par la rédaction les années précédentes, le site web attire 130 000 visites par mois. Des relais solides.

Nous sommes attachés à cette réussite et aux moyens de la pérenniser dans un contexte en évolution. Rejoignez-nous nombreux au sein de l’association des Amis de la revue L’Histoire.

Pour adhérer :
– Merci de bien vouloir envoyer un mail à notre adresse amisdelarevuelhistoire@gmail.com pour y laisser vos coordonnées
– Et merci également d’envoyer votre cotisation (20 euros) au siège de l’association, chez Patrick Boucheron, 123 quai de Valmy, 75010 Paris (chèque à l’ordre de “Association les amis de la revue L’Histoire”)

Intervention de Jean-Luc Bonniol au séminaire Les écritures des historiens le 16 janvier 2015

Dans cette réflexion sur la réflexivité, au cœur de la démarche d’ego-histoire que l’on peut trouver dans certains mémoires d’HDR, je voudrais d’abord dire que la préparation même de mon intervention sur ce thème a été  influencée par l’histoire immédiate, à savoir la tragédie qui s’est abattue sur nous depuis quelques jours, et ses suites. Sans doute certaines préoccupations intellectuelles paraissent-elles quelque peu dérisoires face aux enjeux que cet événement soulève, et je n’ai peut-être pas pu assez de temps de cerveau disponible pour bâtir l’argumentaire que j’aurais voulu vous présenter, mon esprit ayant été largement absorbé par d’autres préoccupations. Je vais tâcher néanmoins de m’acquitter de la tâche qui m’a été demandée.

Je dois donc vous parler des HDR, dans ce qu’elles dévoilent souvent de l’itinéraire personnel d’un impétrant, et, par là, de son rapport à l’objet de sa recherche. Cette réflexion, je ne peux la mener que de l’extérieur, dans le cadre des habilitations dont j’ai été amené à être le tuteur, ou pour lesquelles j’ai été partie prenante du jury de soutenance, n’ayant pas moi-même souscrit à cet exercice, appartenant aux derniers de ceux pour lesquels la carrière universitaire est passée par la thèse d’Etat. Mais, afin d’éclairer mon argument, et situer les exemples sur lesquels je vais m’appuyer, je crois qu’il n’est pas inutile de vous fournir dans un premier temps quelques clefs concernant mon parcours personnel, ainsi que sur mon propre rapport à mes terrains et objets de recherche, qui ont conditionné ma présence dans ces jurys. Il me faut donc préciser, comme on le formulait en 1968, le « lieu d’où je parle », expression qui pointait le fait que  l’idéologie dont chacun est porteur était d’autant plus active qu’elle avançait masquée (sans doute peut-on situer là l’apparition de l’une des premières exigences de réflexivité…).

Cette équation personnelle est marquée par une double duplicité. D’abord au point de vue disciplinaire. Ma formation première est une formation d’historien, acquise à la Sorbonne dans les années soixante. Je dois dire que ces années n’ont pas été marquées par un enthousiasme excessif pour la discipline. Certes la nouvelle histoire existait et se développait, mais l’histoire classique, événementielle, avait encore une place prépondérante dans l’institution : histoire événementielle, et même « histoire bataille » (je me souviens de mon effarement lorsque, pour le premier cours du certificat d’histoire moderne et contemporaine, où le professeur prolongeait un enseignement qui s’était déjà étalé sur l’année précédente, avoir été plongé tout de go dans l’épisode de la « défénestration de Prague », en pleine Guerre de Trente ans… Je me rappelle encore par contre avec émotion des quelques cours  où s’illustrait une nouvelle manière de faire de l’histoire : comme pour les travaux pratiques du certificat d’histoire médiévale qu’animait le marxiste Paul Bois, alors simple assistant, ou de l’intervention lumineuse, mais ponctuelle, de Michelle Perrot qui nous avait, dans le cadre de la préparation d’une question d’agrégation qui portait sur l’histoire religieuse de la France au XVIIe siècle, présenté un compte rendu de l’ouvrage de l’abbé Brémond sur l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France. Durant toutes ces années, j’ai en fait ressenti un manque certain, lié à ce qui me semblait être une faiblesse de la conceptualisation de la discipline, et à son absence d’ambition théorique. D’où mon attirance pour d’autres sciences humaines qui me semblaient plus en phase avec une telle ambition, à savoir l’ethnologie et la sociologie… Précipité dans la fosse aux lions d’un lycée dès mon admission à l’agrégation, j’ai eu alors le sentiment d’une formation inachevée, avec l’impression qu’on m’abandonnait sur le bord d’un chemin à peine parcouru. D’où ma fréquentation, dès cette première année de professorat, d’un séminaire d’ethnologie, sur lequel je reviendrai dans un instant. Mais la formation complémentaire que j’appelai de mes vœux s’est interrompue pendant près de quatre ans, période durant laquelle j’ai effectué mon service national comme coopérant pendant deux ans, puis où j’ai retrouvé un poste en lycée pendant deux autres années, loin de Paris, dans l’académie de Montpellier. Ce n’est que lorsque j’ai obtenu un poste d’assistant d’histoire, en 1973, que j’ai pu poursuivre mon chemin de Damas vers l’anthropologie, avec la préparation d’une thèse de troisième cycle qui entendait s’inscrire, selon une terminologie disciplinaire apparue à l’époque, dans le champ de l’anthropologie historique, cela sous la direction conjointe d’Isac Chiva, premier collaborateur de Claude Lévi-Strauss au Collège de France et d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Thèse consacrée, conforme en cela à la tradition ethnographique, à une monographie locale. J’ai poursuivi dans cette voie, à cheval entre deux disciplines, une fois devenu maître assistant et maître de conférences, avec la préparation d’une thèse d’état sous la direction d’un historien, Philippe Joutard, mais surtout sous la houlette non institutionnelle mais ô combien décisive d’un anthropologue, Jean Benoist, alors Professeur à l’Université de Montréal, puis à l’Université d’Aix-Marseille. Ayant rejoint celui-ci dans cette université sur un poste de sociologie, les changements au niveau de la délimitation des disciplines au sein du CNU dans les années 80 ont permis  mon rattachement institutionnel à la discipline anthropologie. L’achèvement de ma thèse d’état et mes recherches ultérieures ont entériné ce choix, et m’ont permis d’être reconnu dans le champ de cette discipline, mais je n’ai jamais rompu le contact avec l’histoire, avec le souci de toujours situer historiquement mes objets de recherche (en les inscrivant notamment dans la longue durée). Ceci explique également mon investissement dans la thématique des phénomènes mémoriels, à partir des années 1990.

Mon autre duplicité fondamentale tient à deux tendances de ma personnalité : d’une part l’affirmation de mon enracinement, mais aussi un irrépressible désir d’ailleurs… Je suis méridional, profondément attaché à ma terre languedocienne des Causses et des Cévennes. Mais j’ai suivi, enfant, mes parents enseignants dans leur exil professionnel, d’abord dans la région parisienne, période de ma vie dont je ne garde pas un souvenir exaltant, jusqu’à leur départ, que j’ai par contre vécu avec ferveur, vers l’Afrique, où nous sommes arrivés à la veille immédiate des indépendances… J’ai donc passé une bonne part de mon adolescence au Sénégal. Ces années ont constitué pour moi une expérience fondamentale dans la découverte de l’altérité : j’en ai retiré une certaine connaissance des réalités africaines, tout comme un antiracisme spontané. A l’époque où je préparais mon bac au lycée de Dakar, arrivaient en Afrique de l’Ouest les sons afro-cubains, dont je suis devenu particulièrement friand : de là la naissance d’une curiosité intellectuelle pour les circulations culturelles transatlantiques, la survie d’éléments culturels africains en Amérique et leur retour, transformés, vers les rivages africains, avec, déjà, le projet de me consacrer un jour à ces flux culturels. Revenu à Paris pour mes études supérieures, j’ai pu, durant mes études d’histoire, entamer une première spécialisation en histoire africaine : j’ai passé le certificat d’histoire de l’Afrique tropicale et j’ai consacré mon mémoire du diplôme d’études supérieures au voyageur arabe Léon l’Africain, popularisé depuis par le roman d’Amin Maalouf et par l’ouvrage de Nathalie Zemon Davis. Cette spécialisation ne m’a toutefois pas fait revenir physiquement vers l’Afrique : une fois agrégé et précipité en lycée, j’ai repris mon projet afro-américain, et j’ai suivi en ce sens le séminaire de Roger Bastide, auquel j’ai déjà fait allusion.  Influencé par Roger Bastide,  j’ai postulé pour faire mon service national au titre de la coopération au Brésil. Mais il s’est trouvé que le Ministère des Affaires étrangères m’a proposé, en lieu et place du Brésil, alors que j’avais déjà entamé ma seconde année d’enseignement secondaire, un poste à l’Université de Phnom-Penh. Je n’ai pas hésité une seconde et j’ai immédiatement pris contact avec Georges Condominas, le grand ethnologue de l’Asie du Sud-Est… Je me rappelle avoir dévoré, l’espace d’une nuit avant de le rencontrer, son ouvrage consignant justement sa biographie individuelle (au demeurant remarquable essai d’ego-histoire), L’exotique est quotidien… Las ! Je suis arrivé au Cambodge alors que le pays était encore un royaume d’opérette, dirigé, en ces temps de guerre du Viet Nam par le prince progressiste Norodom Sihanouk qui avait réussi à le maintenir à l’écart du conflit, mais, à peine quelques semaines plus tard, survenait un coup d’état pro-américain qui a fait basculer le pays dans la guerre, interdisant toute incursion hors de la capitale, mettant par là fin à mes rêves de recherche asiatique ! Revenu en France et à nouveau professeur de lycée, j’ai  renoué avec mon souhait de recherche afro-américaine : j’ai alors postulé sur un poste d’assistant d’histoire à l’Université Antilles-Guyane, que j’ai finalement pu obtenir. Ma première année, à la Guadeloupe, a été une année d’apprentissage des réalités humaines antillaises : j’ai pu suivre en particulier le cours dispensé par Jean Benoist, grand spécialiste de l’anthropologie des Antilles, venu en mission depuis l’Université de Montréal, qui est devenu mon principal tuteur intellectuel : c’est lui qui a véritablement guidé mes premiers pas dans le champ des études antillanistes. Mon travail initial, dans le cadre de ma thèse de troisième cycle, a porté sur une petite île de pêcheurs au large de la Guadeloupe, Terre-de-Haut des Saintes, où j’ai découvert un fort particularisme ethnique dû à une histoire spécifique, l’île n’ayant connu qu’une très faible emprise de l’esclavage et affichant de ce fait une population très claire l’opposant à la majorité de la population guadeloupéenne. C’est à partir de cette première expérience de terrain que j’ai véritablement constitué mon objet de recherche, dans le prolongement d’une méthodologie mise au point lors de cette première thèse, à savoir la reconstruction exhaustive informatisée  de la généalogie d’une population, qui permet de dévoiler une dynamique où histoire sociale et histoire biologique ont partie liée, le paramètre essentiel étant celui des rencontres reproductrices, mettant en évidence, sous l’effet de la distinction raciale, deux phénomènes conjoints : la barrière et le mélange… J’ai pu, dans cette ligne, aborder le thème du « métissage », envisagé tant du côté de la dynamique des populations (au travers des faits d’alliance et de procréation) que de ses représentations, tout en étendant ma réflexion au domaine du mélange culturel, ce qui m’a conduit à aborder au niveau théorique le thème de la « créolisation ». Reprenant les données déjà collectées sur Terre-de-Haut des Saintes, et leur adjoignant celles relatives à une autre petite île isolée, la Désirade (celle-ci apparaissant par contre comme une miniature des îles à sucre plus vaste qui ont eu recours à la main d’œuvre servile d’origine africaine et à la hiérarchisation de couleur qui lui a été consubstantiellement liée), j’ai pu me confronter à l’objet racial saisi dans la longue durée, notamment à la persistance des modes coloniaux de catégorisation dans les sociétés post-esclavagistes. Je dois signaler là la dimension idéologique, je dirai même morale, de cette recherche. Ayant vécu avec un grand malaise, une fois arrivé aux Antilles, le phénomène de l’assignation raciale, j’ai également voulu mettre en œuvre un antiracisme raisonné, en m’appuyant sur un travail réflexif qui s’attache à élucider une réalité, faite de pratiques et des idées qui les fondent, pour savoir comment mieux la combattre…  L’empreinte raciale de l’esclavage m’a en suite orienté, plus récemment, concurremment à la montée d’une forte demande sociale depuis les années 1990,  vers la thématique de la mémoire de l’esclavage et des enfermements identitaires au cœur même de notre société.

Durant tout ce parcours intellectuel, je n’avais pas perdu le contact affectif avec ma propre terre natale dont j’ai fait, sur le tard, un terrain secondaire en m’investissant, dans le cadre d’une « ethnologie native », sur le terrain des Causses et des Cévennes, où je me suis efforcé de penser les identités fondées sur le paysage et la mémoire, dans la ligne d’une anthropologie du paysage et d’une anthropologie des représentations du passé…

 

De ces modalités multiples de rattachement disciplinaires, de terrains d’investigation et d’objets de recherche résulte une mobilisation dans une assez grande variété de soutenances d’HDR… J’en recense un peu plus d’une vingtaine, dont six comme tuteur (deux concernent l’histoire, liées à ma spécialisation antillaniste, et 4 l’anthropologie, liées pour l’une à mon orientation afro-américaniste ou américaniste, et deux à mon positionnement théorique dans le champ de la discipline) et 16 comme membre de jury (4 pour l’histoire, liées pour deux d’entre elles à ma spécialisation antillaniste, une à ma compétence sur les représentations du passé et une autre à mon engagement intellectuel sur les Causses, et 12 pour l’anthropologie, dont cinq liées à ma mon orientation ultra-marine, les autres étant plutôt simplement corrélées à mon statut académique). Je peux donc me livrer à un certain constat comparatif entre les deux disciplines, et à l’observation d’une évolution dans le temps. Sur ce dernier point, j’ai pu me rendre compte, depuis la première soutenance à laquelle j’ai participé, de la progressive mise au point d’un nouvel exercice universitaire destiné à remplacer la thèse d’Etat, et de la fixation de son cahier des charges. Disons-le tout net, dans les toutes premières années, alors que ses règles n’étaient pas encore vraiment établies, j’ai pu assister, notamment en anthropologie, à des soutenances « au rabais », composée d’un mémoire de quelques pages et des publications afférentes du candidat. J’ai même le souvenir, ayant assisté à des séances de l’école doctorale de droit, que l’HDR était alors dans cette discipline conférée directement après la thèse, de manière à permettre au candidat de passer l’agrégation dans la foulée, voie royale et précoce vers le professorat dans les matières juridiques… C’est sans doute en histoire que des règles de plus en plus précises, et de plus en plus exigeantes, se sont établies, avec la production conjointe d’un « mémoire de synthèse », qui prend dans un certain nombre de cas l’aspect de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler une « ego-histoire », et d’un mémoire de recherche inédit, pouvant donner lieu à publication, en sus du rassemblement des travaux. Les exigences en anthropologie semblent se situer à un niveau moindre, l’essentiel étant constitué par le rassemblement des travaux et la rédaction d’un mémoire de synthèse plus sommaire.

On peut s’étonner de cette dimension d’égo-histoire de plus en plus présente dans les soutenances d’historiens, à travers laquelle est censée se dévoiler une trajectoire intellectuelle. Certes c’est là un exercice auquel se sont livrés un certain nombre de grands noms de la discipline, sur l’injonction de Pierre Nora (Essais d’ego-histoire, publié en 1987) qui souhaitait que les historiens placent leur propre vie sur leur établi, comme n’importe quel autre matériau d’histoire, pour en faire le récit : « des historiens cherchent à se faire les historiens d’eux-mêmes », contribuant « à l’élaboration d’un genre : l’ego-histoire. Un genre nouveau, pour un nouvel âge de la conscience historique ».  Il s’agit « d’expliciter, en historien, le lien entre l’histoire qu’on a faite et l’histoire qui vous a fait… ». Un exercice auquel s’était déjà livré Philippe Ariès (historien pourtant non « professionnel », qui était qualifié par certains, du côté de la Sorbonne, de « marchand de bananes »), cela  dès 1954, dans cet essai d’ego-histoire, avant la lettre, qu’est  Le temps de l’histoire, où il met en relation sa culture familiale et son itinéraire politique de l’enfance à l’Occupation avec ses réflexions d’historien. D’évidence, le projet embarrassa Georges Duby. Le texte qu’il confia à Pierre Nora, sous le titre « Le plaisir de l’historien », se ressent de la peine qu’il prit à l’écrire, comme en témoigne la première version du texte, écrite à la 3ème personne… On pourrait également évoquer, Gérard Noiriel : Penser avec Penser contreL’itinéraire d’un historien (2003) et, encore plus récemment, Mona Ozouf, et ses souvenirs d’enfance (Composition française, 2009): « tel est en tout cas le sentiment qui m’a conduite à reconsidérer l’austère commandement qui invite les historiens à s’absenter, autant que faire se peut, de l’histoire qu’ils écrivent. Puis déterminée, toute réflexion faite, à le transgresser ».

Mais, au delà de ces exemples prestigieux, où des historiens prennent leur plume au faite de leur carrière, on peut affirmer que cette nouvelle préoccupation historienne qui transparaît dans les HDR s’inscrit dans un certain air du temps, caractérisé par l’émergence d’une nouvelle exigence théorique, celle de la réflexivité. Cette nouvelle démarche méthodologique, qui consiste à appliquer les outils de l’analyse à son propre travail ou à sa propre réflexion et donc d’intégrer sa propre personne dans son sujet d’étude, intègre une dimension profondément politique quand on questionne la valeur sociale de ses choix d’objets de recherche et les conséquences qui découleront de ses prises de position. Le chercheur doit réaliser qu’il s’inscrit lui-même dans des traditions culturelles, dans des cadres sociaux : il s’agit de sortir des “mécanismes d’explications” qui donnent l’illusion de comprendre son objet d’analyse de façon transparente (on perçoit là l’influence de réflexions comme celles de Norbert Elias, de Pierre Bourdieu…). C’est là une exigence assez commune en anthropologie, même si elle a donné lieu à une théorisation relativement récente. En histoire, elle semble plus difficile à réaliser, car l’implication personnelle du chercheur dans son sujet, grâce à laquelle il accède à une motivation et une connaissance intime de son objet de recherche, semble en contradiction avec la distance qu’il doit en prendre pour construire une analyse (ce qui a disqualifié pendant longtemps l’histoire immédiate).

A partir de ce corpus de soutenances sur lesquelles je peux m’appuyer, je voudrais aujourd’hui suivre un questionnement particulier, portant sur ce que j’appellerai la légitimité de l’historien face à son terrain de recherche… Ce questionnement s’inscrit, de manière évidente, dans une certaine atmosphère intellectuelle « postcoloniale », qui est caractérisée par le poids du passé colonial sur les sociétés qui en sont issues, et sur le catalogage des chercheurs qui les scrutent en fonction de leurs origines, selon qu’ils travaillent de « l’intérieur » ou de « l’extérieur » de ces sociétés. C’est en particulier un problème auquel se heurtent tous les chercheurs qui travaillent sur les sociétés qui ont été affectées par la racisation coloniale, qui continue, dans un sens ou dans un autre, à exercer son emprise sur les esprits. Un événement récent peut servir d’illustration : une performance antiraciste a été présentée à Paris, due à un artiste sud-africain, intitulée Exhibit B. Le but de la performance était d’interpeller silencieusement le spectateur, en reproduisant l’exhibition des corps qui était au centre de ces anciens spectacles qu’on pu dénommer « zoos humains ». Or, par une inversion des rôles que l’on peut trouver incroyable mais qui ne surprend pas réellement ceux qui sont habitués à ces postures identitaires, cette performance a été l’objet d’une campagne de dénigrement car accusée de racisme, d’atteinte à la mémoire des noirs, campagne qui a pu donner lieu à des intimidations physiques et à l’expression d’une violence sur le lieu même des spectacles, allant même jusqu’à demander leur interdiction ! Et, dans les arguments mis en avant par ceux qui menaient cette campagne figurait celui qui affirmait que l’auteur de la performance étant un « blanc », il n’avait donc aucune qualité pour s’emparer d’un tel sujet, qui devait donc rester réservé aux « noirs »… Dans mes propres souvenirs, j’en retiendrai un, à l’occasion d’un colloque tenu en 2004 à l’occasion du bicentenaire de la Révolution haïtienne : un participant originaire des Antilles (je dois dire que sa réputation quelque peu sulfureuse l’a écarté d’une vraie reconnaissance académique), a commencé son intervention en disant « ceci est mon histoire… », semblant dénier du même coup à tous les non-originaires la possibilité même de traiter du sujet du colloque…

 

Pour cela je partirai de deux exemples, pris dans les mémoires d’HDR que j’ai été amené à diriger, concernant l’histoire des Antilles. Danielle Bégot est l’une de mes anciennes collègues de l’époque où j’étais enseignant à l’Université Antilles-Guyane, arrivée la même année que moi à la Guadeloupe, après avoir quitté son poste d’assistante à l’Université de Provence (suite à un premier poste à l’Ecole Normale de Quimper), afin de suivre son mari, ingénieur et fonctionnaire de l’équipement. Arlésienne d’origine, et plus spécifiquement camarguaise, elle a terminé durant ses premières années antillaises sa thèse de troisième cycle consacrée à l’histoire de la Camargue au XIXe siècle, puis elle s’est résolue (se doutant qu’elle était là pour longtemps…), à se lancer dans l’histoire antillaise. A la fin des années 1990, la voyant dilapider son énergie dans une multitude d’articles pour des publications locales mais aussi, il faut le dire, dans le dévouement à une activité d’enseignante hors-pair, et la voyant dans le même temps stagner sur un poste de maître de conférences, j’ai pu la convaincre que le temps était venu pour elle de s’engager dans une démarche d’habilitation, au long de laquelle j’ai pu lui servir de tuteur. Ce qui frappe, à la lecture de son mémoire, intitulé L’image et le monument  dans les sociétés créoles antillaises. Haïti, Guadeloupe, Martinique, XVIIè-XXè siècles : une traversée historique, où l’égo-histoire est servie par une remarquable qualité d’écriture, c’est qu’elle est parfaitement consciente du problème que peut poser son rapport d’extériorité à son terrain de recherche. Elle l’évoque dès les premières lignes de son mémoire, s’appuyant pour cela sur une référence littéraire. Le mieux est de la citer :

« Dans le très beau roman sud-africain de Karel Schœman, En étrange pays (1991), qui emprunte son titre français à Montaigne, le personnage principal est venu à la fin du XIXè siècle de sa lointaine Hollande confronter sa vie, ou ce qui lui en reste, au veld afrikaan. Le lecteur comprend vite que plus que celui d’une impossible guérison de la tuberculose, le thème essentiel du récit est le parcours initiatique que le héros doit accomplir pour accepter, avant sa disparition inéluctable, la fin de tout ce qui a constitué son identité : “Autrefois, quand il venait d’arriver ici ; autrefois, dans un autre temps, alors qu’il était encore étranger ici, étranger à ce pays […], autrefois […] il avait hésité, indécis devant le paysage qui s’ouvrait à lui, inconnu et inconnaissable, et une peur inexplicable l’avait envahi en voyant ce vide”. (…) Incertitude terrible : pour créer, faut-il rester dans le monde qui est le sien, comme le voulait le jeune Mircea Eliade, ou au contraire faire de la rupture (ce voyager “contre” qu’exaltait Henri Michaux) la condition nécessaire à de nouveaux départs ? Envisager de passer de histoire régionale française à l’histoire antillaise n’était pas une mince affaire pour le jeune chercheur que j’étais, car il ne s’agissait pas seulement de changer d’échelle (du delta d’un fleuve, d’une thèse de 3è cycle sur la Camargue, on ne passait à rien moins qu’à tout l’Atlantique) et de terroir, mais aussi d’admettre qu’il fallait tout abandonner, tout réapprendre, tout recommencer. Mais c’était à ce prix que la terre inconnue deviendrait familière, qu’elle ne serait plus “regardée de loin, sans comprendre”, qu’elle ne serait plus, au fond, suivant le titre originel du roman de Schœman, “un autre pays” »

Elle expose ensuite les raison de son choix, sur le nouveau terrain qu’elle s’est donné, pour le thème inexploré dans la recherche historique antillaise de l’époque de l’histoire de l’art, domaine dans lequel elle s’était déjà investie en tant qu’enseignante, depuis l’Ecole normale de Quimper :

« Pour nombre d’entre nous, le souvenir lumineux de ces années de jeunesse est celui du vétuste lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, de ses manguiers, et de son atmosphère si particulière, mélange subtil et capricieux de poussière ancienne, de bois fatigués et de scories de bagasse de l’usine Darboussier. Un cours, en tout cas, a laissé un souvenir impérissable aux étudiants d’histoire et de Lettres modernes : plus qu’aux termites, aux ravets et aux chauves-souris qui colonisaient la vieille salle d’angle de l’étage, c’est au rétroprojecteur fumant dans une atroce odeur de rouille brûlée que les étudiants de l’époque doivent la certitude absolue d’avoir affronté, avec l’histoire de l’art, une discipline pleine d’imprévisibles et exceptionnels dangers. Mais c’était la concierge qui avait cousu les lourds rideaux noirs, et dans les périodes de grande pénurie, quand il n’y avait décidément plus moyen d’obtenir la rallonge de son réfrigérateur, c’était la tante d’un étudiant qui fournissait au neveu accouru ventre à terre puiser dans les réserves ancillaires de quoi permettre les projections. L’histoire de l’art, au Centre universitaire, fut donc une entreprise familiale, rédemptrice (rester deux heures ou plus à suffoquer à la lueur des lampes de poche tenait du pur héroïsme), et, somme toute, parfaitement heureuse ».

Mais comment relier cet enseignement aux interrogations sur le passé, et sur le présent, antillais ? Danielle B. expose ensuite comment elle s’est orientée vers un objet spécifique qu’est l’image : « Dans ces étendues sans repère, pour qui venait d’Europe, ni l’histoire ni l’histoire de l’art si dévotement apprises ne fournissaient de clé pour comprendre. Pour devenir familière, la terre inconnue avait donc besoin de ces chemins de traverse dont Louis Marin disait qu’ils étaient simplement cette “route particulière […] menant à un lieu auquel le grand chemin ne mène pas”, lieu où l’on ne voulait pas forcément aller, “mais qui se révèle celui d’un vrai désir, du désir de vérité” (cité par R. Chartier, Au bord de la falaise, l’histoire entre incertitudes et inquiétudes). ». Attirée par l’histoire de l’art et confrontée au grand vide des Antilles en matière artistique, elle décide délibérément de faire un pas de côté et de se tourner vers l’ancienne colonie française voisine, Haïti, première colonie de couleur à avoir rompu avec sa métropole, première république noire, Haïti qui touchait aux racines sensibles du passé antillais, et aux interrogations de son présent. Indépendant depuis un siècle et demi, le pays était capable de proposer sinon un exemple de réussite politique, du moins la preuve d’une culture populaire extraordinairement créatrice. Les remarquables réussites du “mouvement indigéniste” qui, dans les années 30, en pleine occupation américaine, s’était identifié au rejet d’une culture savante presque exclusivement tournée vers la France, en faisaient tout naturellement une des grands lieux emblématiques de la quête d’identité des anciennes colonies antillaises. D’où sa décision de se consacrer à dans un premier temps à la peinture dite « naïve » haïtienne… Elle a ensuite élargi ses recherches à une histoire générale de l’image antillaise, s’intéressant enfin au patrimoine industriel, si important dans ces anciennes îles à sucre, à l’architecture et au monument. Son mémoire de synthèse mérite pleinement cette appellation, car il met en perspective chacune de ses publications, logiquement reliées entre elles.

Par un total retournement de situation, il se trouve que ce qui n’était que franges et provinces obscures d’une histoire en est devenu le coeur emblématique. Quête d’identité, quête de la mémoire : il est difficilement envisageable, aujourd’hui, de penser l’histoire antillaise sans passer par ces “objets-symboles” qui se définissent en fait par rapport à ce nouveau paradigme qu’est le patrimoine, dont les difficiles chemins aux Antilles mettent en évidence le laborieux accès d’une société racialement segmentée à une histoire commune…  L’obstacle, en effet, est double. Le poids de la référence extérieure, qu’elle soit africaine ou européenne, intériorisée, n’a cessé de gêner l’émergence d’une véritable définition du patrimoine par l’écart qu’elle introduit entre deux systèmes de pensée. Que les “échanges culturels” qui se sont établis entre manières de dire et manières de faire, ainsi mises en commun, dans la langue, la musique, les croyances, où il est classique de voir s’affirmer la singularité des sociétés créoles, soit une manière de montrer que le corps social contourne spontanément la difficulté, n’empêche pas le maintien d’affirmations identitaires contradictoires, qui éclatent dans les différentes interprétations auxquelles le patrimoine donne lieu. Pour les uns, celui-ci ne peut exister que dans l’identification aux pratiques et aux coutumes, à l’écart de l’histoire écrite ou bâtie, et souvent rapportées à une origine prétendument africaine… Pour les autres, le patrimoine, qui intègre bien la notion de transmission d’héritage, va plutôt s’inscrire dans les murs de la propriété familiale, les récentes résurrections d’habitations-sucreries alimentant une nouvelle industrie patrimoniale.

L’historien a-t-il précédé le mouvement, ou l’a-t-il simplement accompagné, se demande Danielle Bégot, affirmant dans le même temps que la fin des grandes constructions intellectuelles lui a enseigné la prudence, et l’humilité ? Mais il ne lui est pas possible, au terme de ce qui a été une longue et parfois difficile traversée scientifique, de ne pas voir tout ce qui lui a été donné – en plus. Pour le chercheur débarqué voici longtemps dans ce qui pouvait alors apparaître comme le territoire du vide, du moins en matière artistique et patrimoniale, rien de moins, conclut-elle en reprenant la référence littéraire du début de son mémoire, « que de pouvoir entrer dans des étendues qui plus jamais ne lui seraient étrangères. Car comme pour le héros de Karel Schœman, qui se retournant sur sa vie regarde avec étonnement la terre autrefois inconnue devenue familière, découvrant surpris ‘que le voyage était achevé, qu’on était arrivé à destination’ ». Affirmant par là sa naturalisation antillaise, son appartenance à un lieu où elle continue à résider et où elle a formé des générations d’étudiants, occupant désormais une place cardinale dans les réseaux académiques locaux.

 

Jean-Pierre Sainton est l’un de mes anciens étudiants (et également un ancien étudiant de Danielle Bégot), à l’époque de mes débuts d’assistant à l’Université Antilles-Guyane. Ce jeune Guadeloupéen apparaissait alors comme le prototype de l’étudiant engagé, nourri de marxisme et de nationalisme… Cet engagement initial indépendantiste, corrélé à une volonté de produire une histoire envisagée de l’intérieur, est explicitement affirmé dans les premières lignes de son mémoire de synthèse. Après avoir placé en exergue une citation d’Yves Barel, tirée de son ouvrage La quête du sens ; comment l’esprit vient à la Cité : « Aucun individu, aucun groupe et pas une société ne peuvent se passer – durablement – de produire du sens », il cite une strophe en créole du poète guadeloupéen Sonny Rupaire, dont je rapporte ici le premier vers :

Mwen sé timoun enkyèt a on lilèt enkyèt

Je suis l’enfant inquiet d’une île inquiète

Il ne rapporte pas cette inquiétude à une crise existentielle personnelle, mais plutôt à celle de toute une génération engagée, des années cinquante aux années soixante-dix, au-delà d’une crise politique, dans une « quête éperdue du sens ». Je le cite :

« On n’échappe ni à son temps, ni aux choix de conscience qu’il nous impose. Un maître, Maurice Agulhon, le rappela dans un témoignage émouvant et vrai, en retraçant, à propos de sa propre expérience de jeune homme, les motivations premières, intellectuelles et humaines, qui poussèrent les jeunes étudiants de sa génération à adhérer au communisme. La génération des jeunes étudiants antillais en histoire à laquelle j’appartiens fut celle des années mil neuf cents soixante-dix. Ni la situation internationale d’alors, ni celle prévalant en Guadeloupe et en Martinique, n’incitait à se cantonner en de prudentes réserves et positions médianes, mais poussait plutôt aux engagements politiques, idéologiques, intellectuels (…) En Guadeloupe, six ans à peine s’étaient écoulés depuis les fusillades de mai 1967 à Pointe-à-Pitre (…) Les études d’histoire étaient une source d’inspiration, un composant de la formation intellectuelle pour changer le monde (…) Nous vivions l’histoire pendant que nous l’apprenions et nous étions conscients de la vivre. Restait à la faire… »

Cet engagement explique le choix premier qu’il a pu faire d’une histoire militante, parallèlement à la poursuite de ses études d’histoire à Paris, lieu privilégié des radicalisations (notamment à l’Université de Paris 7), puis lors de son retour en Guadeloupe, avec le collectif Histoire Savann (le terme savann désignant en créole ces espaces interstitiels herbeux, entre terres agricoles et forêt, propres à toutes les échappées…).

« Nous tournant vers la société, nous nous désolions de constater qu’« au primat de l’histoire, réponde le silence de la conscience historique ». Notre Manifeste pour une histoire guadeloupéenne (1984) porta en frontispice cette citation de Marc Bloch que nous faisions notre : « L’histoire n’est pas une science du passé » (…) Les textes de Marc Bloch, sa vie même, la lecture de L’étrange défaite, plus encore que Apologie pour l’histoire, nous assuraient intellectuellement qu’il n’y avait de rupture ni entre le passé et présent, ni entre l’analyse réflexive du réel et la plongée dans l’action transformatrice de cette même réalité observée. Les nimbées héroïsantes des années mille neuf cent soixante-dix firent le reste. » Avec un autre historien militant, Jean-Pierre Sainton publie en 1985 dans la même petite maison d’édition un ouvrage consacré à la répression policière sanglante de mai 1967.

Mais, après plusieurs années de ce genre de militantisme historique, c’est la rencontre avec Rosan Girard, homme politique guadeloupéen de première grandeur, tout empreint d’un marxisme scrupuleux, qui a représenté pour lui les chances d’une assomption et l’a ouvert à une conception non dogmatique de l’histoire. … Cette rencontre avec cet homme de 75 ans lui a  en effet permis de dépasser une histoire seulement idéologique et mécaniste, tout au long d’un dialogue intergénérationnel, en lui démontrant également l’intérêt de s’appuyer sur une connaissance culturelle du pays réel. De là date la recherche d’une forme d’écriture qui concentre à la fois la mise en récit, la quête du sens et du ressenti, tout en témoignant d’un effort vers un accomplissement esthétique. Ecriture mise en œuvre dans la biographie qu’il a consacré à Rosan Girard, paru chez Karthala en 1993, où il fait la preuve de son intelligence narrative, de son sens de l’évocation, et de sa capacité à transmettre une émotion qui irrigue l’écriture : dès lors se manifeste chez lui une fusion de l’historien dans son sujet, comme avec son récit du « cyclone 28 », écrit à la bougie, une nuit d’après le cyclone Hugo de 1989…

L’heure est venue pour lui de se lancer dans une thèse pour laquelle il me choisit comme directeur et qu’il inscrit à l’Université de Provence. Thèse qu’il décide de consacrer aux genèses du système politique guadeloupéen en se focalisant sur les personnalités majeures au centre de la vie politique guadeloupéenne, au tournant du XIXe et du XXe siècle, ces « grands nègres » que furent Hégésippe Légitimus et Achille-René Boisneuf.   Jean-Pierre Sainton a su en fait se confronter à une certaine démesure politique antillaise, marquée en particulier par la « guerre de races » qui submerge le champ politique… Comment celui-ci, inscrit dans un système républicain, s’articule-t-il à une structure sociale produite par l’esclavage ? Ainsi fonde-t-il son idée forte d’une articulation du politique aux formations sociales, impliquant une descente vers les fondements socio-anthropologiques des comportements politiques antillais, chemin au cours duquel nous avons eu nombre de discussions stimulantes. C’est là qu’il rencontre la problématique des cultures politiques, mais  qu’il ne conceptualise pas encore… Du moins découvre-t-il l’opérationnalité insoupçonnée du facteur culturel dans le politique antillais, jouant en fonction des différentes situations, pouvant dès lors développer une phénoménologie des conduites de l’action politique. L’histoire d’un lieu lue « au ras du sol » lui est dictée par les impératifs mêmes de sa problématique. Pour la mener, il se fonde sur des sources écrites, mais aussi sur des « ethno-textes » (dont l’interprétation implique une connaissance sensible du terrain…).

Dans la maturation de son habilitation, durant laquelle notre dialogue n’a pas cessé, Jean-Pierre Sainton a poursuivi son approche du politique par l’histoire, mais une histoire politique reproblématisée au contact des travaux de science politique, réinterrogeant en particulier la question identitaire… C’est à son itinéraire personnel, et à cette pose de jalons théoriques, qu’il consacre son mémoire de synthèse sur les cultures politiques aux Antilles françaises du XIXe au XXe siècle, concept désormais maîtrisé qui lui permet de rendre compte des comportements, mais aussi des représentations qui les inspirent… L’expression est désormais écrite au pluriel, dans la mesure où ces cultures ne constituent pas pour lui un corps unifié, lui apparaissant diverses et changeantes, en perpétuelle transformation. Dotées toutefois d’une certaine durée, se pose le problème de leur transmission intergénérationnelle… Dans cette diversité l’assimilationisme apparaît comme une lame de fond, qui parcourt ou influence toutes ces cultures. Cultures d’autre part marquées par un certain nombre de contraintes structurelles qui contribuent à les façonner. J.P. Sainton, dans son mémoire de synthèse, s’est essayé à leur repérage : le cadre insulaire ; la relation symbiotique entre l’Etat métropolitain et les périphéries caraïbes ; l’esclavage, d’une part dans l’empreinte matérielle et idéelle qu’il a pu laisser derrière lui, tant dans les structures sociales liées aux richesses accumulées (relevant en particulier du foncier) que dans la racialisation des rapports sociaux, mais aussi dans les traces mémorielles pouvant persister dans les esprits, et les recours au passé qu’elles permettent de profiler. La République constitue enfin le dernier paramètre structurel. Inutile d’insister sur l’exception française de 1848, qui donne à l’esclave, au moment même de sa libération, la qualité de citoyen et sur l’oeuvre ultra-marine de la Troisième République…De manière générale chaque poussée républicaine a conduit à des avancées en termes de liberté et d’égalité. Mais la vie républicaine a-t-elle alors pour autant pénétré le « village » (pour citer M. Agulhon…) ? Ne constitue-t-elle pas un idéal posé à l’horizon plus qu’une pratique politique ?

A plusieurs reprises, Jean-Pierre S. insiste sur l’importance de la connaissance sensible du terrain physique et social, la connaissance des langages culturels. « L’empathie avec le temps vécu, les mots, et les sources, créent une subjectivité propre à l’historien, dangereuse et trompeuse certainement quand se relâche la rigueur méthodique ou qu’interfère l’idéologie, mais concourt à une extraordinaire vitalité de l’histoire. Antoine Prost rappelait, dans de très belles phrases, jusqu’à quel point l’intensité du vécu de l’histoire constitue l’expérience humaine de l’historien autant qu’elle produit matière au métier ».

Parti d’une inquiétude, il y trouve in fine sa propre quiétude… En un moment où l’historien est de plus en plus sollicité dans les débats publics, et où il est confronté au  problème de l’instrumentalisation de ses travaux et des usages politiques du passé, Jean-Pierre Sainton sait affirmer sans ambages son appartenance historique à l’objet étudié, mais la passion induite par cette appartenance ne signifie pas pour lui un quelconque renoncement à une perspective critique. Loin de la langue de bois et des mythes qui encombrent certaines représentations du passé antillais, il sait à l’évidence tracer un chemin ardu mais nécessaire.

 

Cette opposition, sur laquelle je viens d’insister à travers ces deux exemples, entre le dedans et le dehors, entre l’intérieur et l’extérieur, tient certainement aux préoccupations de l’anthropologue, dont la discipline a justement été fondée à son départ sur l’extériorité du chercheur, qui lui permet de dépasser la cécité de ceux qui sont à l’intérieur, trop rivés à leur monde pour avoir conscience de certaines réalités qui le fonde, et dont seul un comparatisme raisonné, appuyé sur le fameux regard éloigné cher à C. Lévi-Strauss (mais dont l’idée figure déjà chez Rousseau), rend possible le dévoilement. Mais la discipline anthropologie veut aussi tenir l’autre bout, à savoir la descente dans le puits intime du social, au cœur des sociétés (M. Sahlins) grâce à une immersion de longue durée parmi des hommes qu’il s’agit non seulement de décrire, mais aussi de comprendre en accédant à la vision de leur monde… Ainsi met-elle au premier plan de sa réflexion l’altérité, notion autour de laquelle tourne la comparaison que nous avons effectuée, qui nous a permis de mesurer le poids des conditionnements culturels qui régissent deux rapports à la discipline illustrés par ces deux trajectoires, qui révèlent deux postures : d’un côté le trajet qui conduit celui qui est  déjà nanti d’un bagage intellectuel préexistant vers l’intérieur d’une réalité sociale à laquelle il est au départ étranger ; de l’autre, pour celui qui a été enculturé dans cette société, la progressive acquisition d’outils intellectuels issus de l’extérieur, à même d’assurer l’indispensable distance critique par rapport à cette réalité. Les deux postures peuvent finalement se rejoindre, mais pas complètement, la première s’interdisant de prendre réellement parti, alors que la seconde s’inscrit de manière quasi spontanée dans un projet social et politique. Où l’on voit ce que l’exercice de l’habilitation, au de là de son formalisme académique, peut apporter d’approfondissement « à l’intelligence du temps » (Nora).

 

 

 

 

 

 

 

Nell’ mezzo del camin della mia vita academica… Réflexion sur le récit égohistorique en littérature

Martine Boyer-Weinmann, Professeur de littérature contemporaine à l’Université Lumière-Lyon 2

Introduction: récits effectifs, egohistoire et creative history

 

Qu’il me soit permis en préambule d’adresser mes remerciements aux porteurs de l’ANR Histinéraires (François Dosse, Patrick Garcia, Christian Delacroix…) pour honneur de cette invitation à l’IHTP, dans le cadre du séminaire d’ouverture, qui résonne doublement en moi de façon personnelle et  ego-scientifique:

– Un souvenir personnel d’abord: la première rencontre avec Le Pacte autobiographique de Philippe Lejeune, au Lycée Fermat de Toulouse, dans la même Hypokhâgne que Patrick Garcia, en 1976, dans une réception tout à fait à chaud de ce désormais classique (1971) sous l’égide enthousiaste d’un professeur de Lettres opportunément appelé Malherbe (comme me l’a rappelé récemment Patrick), la même année où, en Histoire, Jean Leduc, qui a participé au dictionnaire collectif Historiographies “Débats et concepts”, nous initiait entre autres à l’approche anthropologique de Jean-Pierre Vernant  et de Marcel Détienne sur le monde grec antique.

– Une coïncidence professionnelle et chronologique ensuite en 2005 avec la publication de deux ouvrages, celui de François Dosse (Le Pari biographique à La Découverte) et le mien en lettres (La relation biographique, enjeux contemporains chez Champ Vallon), donnant comme une chambre d’échos à ce retour de balancier dont A. Compagnon parle dans Le Démon de la Théorie.

– Où je vois un indice non fortuit celui-là de cette concurrence/émulation amicale/convergence après chassé-croisé que nos deux disciplines, métiers, pratiques initialement unitaires, séparées au XIXe siècle au nom d’une approche positiviste, puis “méthodique”, entretiennent à l’époque contemporaine. Il y en a beaucoup d’autres, sur lesquels nous reviendrons peut-être et qui signalent la fécondité de nos échanges:  Le premier tient à la date déposée du terme “récit egohistorique”, sous la plume de Pierre Nora (1981), puis à l’entreprise des “lieux de mémoire” (et un mémoire de synthèse de HDR n’est-il pas aussi, en quelque manière, un lieu de mémoire?), au moment même où, en littérature contemporaine, s’amorçait un de ces nombreux retours dont nos herméneutiques ont le secret: retour au sujet, resubjectivation forte de la littérature et de la théorie littéraire, transitivité de la littérature prenant le relais, parfois de façon polémique, avec le formalisme antérieur. Je voudrais aussi verser au débat la portée heuristique et l’impact de la réflexion de François Hartog sur les régimes d’historicité et le présentisme dans les études littéraires (2003 puis 2012), après une longue séquence où la perspective historique s’était éclipsée de celles-ci, le moment présent semblant signer un retour en force très spectaculaire et, conjointement,  le retour d’une réflexion en études littéraires sur les récits égohistoriques: Voir les travaux de mon collègue et ami Jean-Louis Jeannelle dans Ecrire ses mémoires au XXème siècle (déclin et renouveau) chez Gallimard (2008) qui consacre son dernier chapitre (XVI, p. 366-393) aux récits égohistoriques et un épilogue à “l’historien et le littéraire”.  Au fond,  ne s’agit-il pas là  d’un mouvement plus large propre aux sciences humaines et sociales, comme l’a mis en exergue Jacques Rancière à propos des historiens, appelés à “se réconcilier avec le nom propre” ?

J’en veux pour preuve un passage tiré du mémoire de synthèse récent de Jean-Louis Jeannelle (sur lequel je reviendrai plus largement plus loin): ” le mouvement d’intériorisation de l’individu moderne s’est doublé d’un phénomène d’exposition publique croissant, dont rendent compte les récits egohistoriques (où les sujets livrent une représentation d’eux-mêmes dans leur condition historique”, p. 18), recontextualisant après coup les conclusions de son ouvrage précité sur les Mémoires contemporains. Voici par exemple un extrait de l’épilogue, porteur d’un double avertissement:

 

Mon intention était, à cet effet, d’établir un pont entre recherche historiographique et recherche littéraire. Dans la continuité de Temps et récit ou de La Mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur, ainsi que de la “poétique de la mémoire” proposée par Susan Suleiman dans Crisis of memory, je pourrais montrer que les disciples de Clio peuvent compléter l’étude des pratiques mémorielles par celle des caractéristiques génériques propres aux récits mémoriaux. Les Vies majuscules sont une représentation intentionnelle du passé: à ce titre, elles sont l’objet de soupçons et doivent être soumises à un examen critique dont la méthodologie est du seul ressort des historiens. À condition toutefois que ces derniers se souviennent qu’en tant que composition orientée du sens le récit mémorial forme une strate mémorielle et symbolique, et participe de ce fait, à l’élaboration d’une imaginaire historique par les acteurs mêmes de la période considérée. La dimension esthétique est constitutive de la portée référentielle d’un texte: le réel désigné y reste indissociable de ses effets de composition – plus ou moins réussis, plus ou moins efficaces. Les écrits égohistoriques relèvent d’une littérature que l’on peut dire “efficiente” et méritent d’être considérés comme tels.

 Aux littéraires, de leur côté, de prendre à leur tour en compte la masse des récits effectifs jusqu’ici très largement délaissés, en dépit des travaux de Philippe Lejeune, de Gérard Genette et de Jean-Marie Schaeffer. La littérature se compose, pour une part, de textes dont la finalité est esthétique par surcroît: ce truisme pour les spécialistes de la littérature du XVIe siècle ou du XVIIe ne va déjà plus sans dire pour les spécialistes du XIXe et reste encore à établir pour ceux du XXe. Aveuglés par leurs propres hiérarchies, les littéraires ne savent très souvent pas modifier leur regard, renouveler leurs objets ou faire varier les échelles de leurs recherches – tous gestes que, sous l’influence de l’école des Annales, les historiens ont été conduits à multiplier. Une telle aptitude à se confronter à la complexité des données observables et à remettre en cause son appréhension des corpus existants est favorisée, du côté des disciples de Clio, par un sens aigu de l’anachronisme: alors que les spécialistes du révolu se montrent soucieux de leur rapport à l’objet étudié, les spécialistes des œuvres littéraires ignorent trop souvent ce qui, dans leur approche des textes, relève d’une organisation implicite et datée des valeurs esthétiques.

Cette longue enquête sur les Vies mémorables n’avait pas d’autre but que d’amorcer une réévaluation coordonnée des écrits égohistoriques, jusqu’ici négligés dans chacun des deux champs de recherche concernés. Et d’engager, par là même, une réflexion sur une poétique des récits effectifs qui appelle, afin de se poursuivre, de croiser les perspectives de la théorie littéraire, de l’histoire et de la philosophie”. (p. 396-397).

 

Il  me semble que la toute récente publication par Ivan Jablonka  de L’Histoire est une littérature contemporaine  (au Seuil, La librairie du XXIème siècle, 2014) participe de cette relance épistémologique de l’histoire par la littérature et de la littérature par l’histoire, et au rapprochement des deux champs concernés par les “récits effectifs”: faut-il aller, comme Jablonka le prône de façon très militante dans son Manifeste pour les sciences sociales jusqu’à réunifier les deux pratiques disjointes en vue de ce qu’il nomme une “post-disciplinarité” et la refondation d’une creative history  comme une sorte de variante de Writing? La piste est plus que séduisante. Voir son chapitre 12  intitulé “La littérature au XXIe siècle”: Entre l’institution et la littérature, il conviendrait de ne pas faire passer de frontière, comme Leiris  le fit jadis avec son Afrique fantôme, vrai livre d’ethnologie et de littérature:

Il est possible d’avoir les deux, parce que la littérature est la forme nouvelle et exaltante que les sciences sociales sont capables de prendre aujourd’hui. “Tentons l’expérience”: comme disaient les Annales dans un éditorial de 1989. Je ne dis pas que c’est nécessaire, supérieur, obligatoire: je dis que c’est possible. La recherche en sciences sociales est aussi une recherche sur ses propres formes. Elle sert à bousculer les genres, à instiller du doute, à déplacer les lignes, à renverser ce qui était bien rangé. La vraie pluridisciplinarité est un éloge de l’hybride – une forme instable, un texte non défini, qui peut être à la fois enquête, témoignage, document, observation, récit de voyage, histoire des disparus et histoire des fils spirituels que nous sommes. A l’intérieur de quelques règles, oublions ce que nous avons appris à faire. (p. 305)

 

De l’originalité, de l’invention, de l’audace donc: et si nous la trouvions dans ce type très particulier d’écriture égohistorique sous contrainte qu’est… une mémoire de synthèse, objet d’études de cette ANR, occasion pour chacun de ceux qui ont suivi ce chemin d’apprentissage de “se réconcilier avec le nom propre”, parfois réparer un défaut de nom propre ou un trouble dans le nom, et cela au moment même où il s’agit … de se faire un nom, de trouver sa place dans l’institution, ou du moins sa tonalité critique?

Voyage en Grande Bardadracologie

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Histinéraires: beau mot-valise au pluriel de l’ego-diversité des modes de questionnements de recherche qui suggère en moi immédiatement tout un faisceau d’associations que je livre ici en bardadrac (je vais m’expliquer):

– Voyage-enquête au pays d’Hérodote et périple d’Ulysse (avec naufrages, tempêtes et écueils, vents contraires (on pense au beau texte de Lucien Febvre, en 1946: “Face au vent”), haltes chez les Phéaciens, Polyphème et Circé compris – monstres et enchanteresses de l’épistémé) ; exercice d’estrangement, de regard éloigné sur soi-même à l’âge du Nostos;

– un itinéraire de conversion et de reconversion intellectuelle, un récit de formation et pélerinage spirituel de maturation (embûches et obstacles) nell mezzo del camin della vita academica;  l’idée d’une “pensée de midi” présente chez Derrida: (Otobiographie) ou chez Péguy, cette idée de confession (dans Notre Jeunesse: ” à l’âge des Confessions, qui est, comme on sait, cinquante ans révolus”, bibliothèque de la Pléiade, tome III, p. 41);

– un discours et une cartographie des méthodes critiques (Odos: routes) et de la vocation au métier sur la voie de ce que les Allemands appellent la “venia legendi“;

– la version laïque, institutionalisée (depuis 1984) et autocritique de l’enquête épiscopale sur les aptitudes d’un diacre prétendant à l’ordination (où l’accent est porté sur les errements surmontés comme  certificat d’aptitude à exercer la prêtrise); une HDR ne suppose-t-elle pas la direction spirituelle d’un “parrain” ou “garant” (auctor), parfois qualifié de “référent” dans un grand malaise à saisir exactement cette fonction qui n’est plus celle du Mentor, ou du directeur de thèse?;

–  une enquête sur les formes de “mises en intrigue” (emplotment cher au linguistic turn) d’une subjectivité autocritique, d’une signature dans la matière professionnelle ou ce que Foucault appelait une pratique de soi, une technique de soi (techné tou biou).  (les “rapports à soi même” et la mise à l’épreuve de soi: le gouvernement de soi par soi dans son articulation avec les rapports à autrui (comme on trouve en pédagogie, les conseils de conduite, la direction spirituelle, la prescription des modèles de vie..;” (cf article “Subjectivité et vérité, 1981, dans Dits et Ecrits III, édition Quarto Gallimard, p. 1052);

– Mais une forme d’écriture de soi (une askesis ou art de soi-même et stylistique existentielle, examen de conscience) en liaison équivoque avec l’institution qui lui donne son origine et en quelque sorte lui passe commande? (cf Foucault: L’écriture de soi dans Corps écrit, “L’autoportrait”, février 1983; p. 3-23, repris dans Dits et écrits, p. 1234-1249). Il faudrait donc parler plutôt d’une “rhétorique par objet” (Francis Ponge) ou, dans le récit singulier d’une trajectoire égohistorique,  suivre le sillage de ce que Michel de Certeau, l’appliquant à l’espace urbain, appelait la “rhétorique cheminatoire” du chercheur;

– Ajouterai-je, pour qualifier la pratique ou la configuration mentale du sujet scripteur, une autre référence? la métaphore de la” destinerrance” derridienne, repérable par exemple par sa pratique de la “lettre volante”?  Car enfin, ce récit de pensée  (mémoire de synthèse) est bien adressé, destiné à quelqu’un, ou devrait l’être. Je serais quant à moi très encline à le faire, dans sa version cixousienne, reprise de Saint Augustin et de son “Sero te amavi“: Une écrivaine dont l’œuvre autobiographique tardive m’a passionnée et a fait l’objet de mon propre travail de HDR:

Cixous forge en effet le mot-valise de « contretemporain » pour désigner chez elle à la fois ce qu’elle nomme des « rétro-pressentiments » historiques (un effet psychanalytique d’après-coup) et une loi plus générale d’intelligence de l’événement à traquer dans une écriture qui se dérobe sans cesse dans le retrait de la réticence: écrire, c’est écrire à contretemps, mettre au secret, mais aussi contre et avec soi, contre et avec son temps, dans la lucidité d’une « destinerrance » de l’événement ou de la phrase, dans une méditation sans fin de la tradition : trop tard, sero te amavi, mais ce trop tard actualisé n’a pas de cesse, et semble retentir dans son œuvre selon une scansion véritablement envoûtante (dernier titre paru en 2014: Homère est morte, Galilée). Il faut aussi retourner à Montaigne, leitmotiv obsédant de ses derniers livres, retourner au lieu permanent de l’essai (parfois un lieu géographique bien réel comme le Jardin d’essai d’Alger où se condensent toutes ces strates spatio-mémorielles, de la mise à l’épreuve de soi (exagium), selon des rituels précis et immuables dont la suspension pourrait valoir signe de fin de vie en création : « Les enchaînements destinaux nous restent cachés toujours pendant quarante ans au moins. Quarante ans, la durée d’un aveuglement humain vital. Tout ce qui aura été décisif dans l’histoire d’un individu ou d’un peuple ne montre son visage qu’après quarante ans de secret. » (Hyperrêve, Galilée, 2006). C’est à la littérature, et notamment à son pouvoir de mettre des dates et des rythmes sous tension, de faire travailler la citation en la projetant vers son écho dans l’avenir qu’elle s’emploie, tantôt à propos de Montaigne, tantôt de Genet ou  de Saint Augustin, comme ici dans un hommage à Derrida : «  Seule la citation a le pouvoir de sembler ressusciter, c’est-à-dire de rendre à ce qui est passé l’apparence et la permission du retour. Lorsque je citerai mon ami en 2011 il sera de retour, je ferai écho à ce qu’il a écrit en 1995, l’écho étant bien entendu la suite de la parole dont l’éloignement est pour un moment interrompu. » (Hyperrêve, p. 85-86).

 

Itinéraire donc, terme privilégiant la spatio-temporalité, mais qui cache, comme un train pouvait jadis en cacher un autre, une fabrique de soi en devenir,  un atelier du sculpteur,  une forgerie parfois qui nous confronte à la question de la fiction de soi, et en tout cas, de l’auto-légendaire. Je prendrai ici un exemple: Sartre autobiographe informait son lecteur de la nécessité pour lui de “casser des os dans sa  tête”, de penser contre soi, dans une pensée de “contrage ” permanent. C’est un mythème, un élément structurant de la mythologie d’auteur, à l’œuvre dans la fabrique de soi autolégendaire, et donc dans l’œuvre.  (Genet et le vol ou la trahison,  Aragon et le mentir-vrai, Malraux et la vérité de la métamorphose, Cocteau et le caméléonisme, Gide et la sincérité). C’est Paul Valéry ici que j’invoquerai, qui met en garde tout apprenti-écrivain, tout personnage de l’auteur voué dès l’origine à se mettre en scène (et l’auteur du mémoire de synthèse devra aussi être observé sous ce rapport): “Qui écrit entre en scène”. La dramaturgie de soi, le petit théâtre convoqué sur la scène judiciaire de l’autobiographe professionnel ou amateur  n’est pas sans lien avec le contenu d’une pratique et l’exercice d’un métier, de l’historien, du littéraire, du critique: avec un style, une manière de faire, de dire, un style existentiel. Il faudrait affiner cette notion de stylème existentiel, postural, cognitif, du tempérament de chercheur singulier.

 

Des escales dans divers ports (y compris le port de l’angoisse de l’autobiographe embarqué) et stationnements en littérature, quelques balises-repères, beaucoup de métaphores (voyage encore), en essayant de prendre à bras le corps aussi cette pluralité des trajectoires possibles et l’enchâssement des échelles ou régimes du temps: micro-histoire du sujet chercheur singulier embarqué, impliqué dans sa démarche autoréflexive, réflexion typologique sur un sous-genre autobiographique au statut herméneutique improbable, sinon problématique (souple et obligatoire, libre et contraint (le mémoire de synthèse comme exercice institutionnel “cadré/non cadré”), mais aussi votre ANR appelle à réfléchir, à partir d’une réflexion prosopographique, à un métarécit des modes de récits égohistoriques à vocation performative (un mémoire de synthèse fait partie d’un ensemble qui vise un effet pratique). Votre objet de pensée ouvre une archéologie du savoir sur sa propre recherche qui est censée répondre à un double défi biographique, que je reformulerai en détournant légèrement deux propos fameux d’écrivains du XXe, Sartre et Yourcenar: “que peut-on savoir de soi aujourd’hui?” et Yourcenar dans son Carnet de notes à Mémoires d’Hadrien, où elle se donne pour tâche de “refaire du dedans ce que les archéologues ont fait du dehors”.

Question annexe: quel est le destinataire de cette destinerrance narrée par le sujet narrateur-chercheur? destinataire énoncé, postulé, idéal, réel? Quel idéal-type du Moi de recherche  (l’idéaltype de Max Weber) peut-il se lire en filigrane dans les mémoires de synthèse?

J’aimerais vous proposer donc une sorte d’expérience modeste de pas de côté disciplinaire, un léger dépaysement, estrangement relatif d’ailleurs en Grande Bardadracologie littéraire.  Ce décentrement passerait d’abord par le lexique et la langue, par la renomination d’une pratique qui nous réunit et fait l’objet du séminaire, l’étude d’Histinéraires. Suivant l’exemple de Montaigne (“J’ai un dictionnaire tout à part moi”), nommons provisoirement autrement une pratique professionnelle ici portée par votre ANR et ce séminaire sous le regard scientifique – l’épistémologie d’une autobiographie intellectuelle ego-historique imposée par l’institution universitaire pour adouber ses membres en vigueur depuis 1984– d’une appellation plus empirique, plus désinvolte peut-être, qui serait à l’idiolecte “mémoire de synthèse” de HDR ce qu’est la rêverie botanique de Rousseau au classement  linnéen, ce que le “je me souviens” perecquien est à la mnémonique antique, ce que les espèces d’espaces et les listes du même Perec sont aux relevés cadastraux et aux notes de blanchisserie: une poétique réfléchie de l’expérience de soi au travail de la pensée, une “stylistique de l’existence”, “une culture de soi”, pour parler comme Foucault. J’ai envie d’appeler cet hypogenre expérimental “Ego-bardadracologie”, en hommage au théoricien des archigenres narratologiques, Gérard Genette, du nom facétieux qu’il a donné à partir de 2006 à ses passionnants récits de pensée autobiographiques en forme d’abécédaires entrecoupés justement de séquences poético-mémorielles sur la matrice féconde du “je me souviens” générationnel (la quadrilogie Bardadrac, Apostille, Codicille et le très improbablement  conclusif Epilogue)

L’ouvrage éponyme d’abord, Bardadrac, et sa définition: ( Points, p. 29)

Par ce vocable de sa façon, Jacqueline désignait un sac aussi vaste qu’informe, qu’elle traînait partout, au-dedans comme au-dehors, et qui contenait trop de choses pour qu’elle pût jamais y en trouver une seule. Mais la certitude trompeuse qu’elle y était la rassurait, et le mot s’appliquait par métonymie à son improbable contenu, par métaphore à tout espèce de désordre, et par extension à l’univers entier, environs compris. Il faisait tache d’huile, en extension, en compréhension, en usage et en mention. Il devait rester dans l’idiome de la famille, et même un peu du village. Je souhaite qu’il s’étende au-delà. ( Bardadrac, 2006, coll. Points,p. 29)

 

Je me propose donc de réaliser une partie du vœu de Genette en œuvrant à l’inscription de Bardadrac au Trésor national des mots de la pensée autoréfléchissante.

Pour tout chercheur en effet, du moins en littérature,  domaine spécialisé dans l’inassurance ou la malassurance, voire la déconstruction des discours (je cite ici les bons maîtres en autobiographie, à commencer par Jacques Derrida lui-même, et aujourd’hui Yves Citton, qui voit dans cette “morale de l’incertitude” un atout considérable pour l’économie de la connaissance, favorisant les processus attentionnels), le moment-seuil de l’HDR est une épreuve déroutante.  À l’heure de toutes les déconstructions et de tous les post annoncés, voici seul  l’impétrant à bâtir le récit de ses traversées et odyssée: envisager son autobiographie intellectuelle sous la forme a priori non codée (normative) mais rituelle, et sous le regard des pairs, d’un mémoire de synthèse a quelque chose d’un peu troublant ou d’effrayant: le bardadrac mental est souvent la première image susceptible de peindre son embarras face au “désordre”, à la sensation de l’hétérogène, de l’hétéroclite, à l’informe en attente de forme et de recomposition. À la disparate et au non encore hiérarchisé spatialement, peut s’ajouter le sentiment ou la réalité d’une discontinuité dans le parcours ou la production intellectuelle, catégorie rythmique qui m’intéressera ici particulièrement, pour apprécier sous ce rapport la notion d’effet de  “cohérence” reconstruite ex post par l’énonciation. Le deuxième mouvement, indissociable du premier et pourtant contradictoire, comme le montre bien le texte de Genette, tient au caractère réconfortant de cet “objet mana”, ce fétiche expansionniste affectivement relié à une singularité, où l’introuvable, la clef cachée se tiendrait à la fois prisonnière et  auto-libératrice.

Il se trouve que je viens de lire un de ces mémoires de synthèse de HDR en lettres, pour  siéger dans le jury, où je retrouve ce que l’on pourrait qualifier un topos de la captatio benevolentiae, ce désordre sui generis qui peu à peu va s’éclairant, s’impose à soi et fait jaillir l’autre métaphorisation attendue, l’autre passage obligé, celui de la trajectoire biographique. Le voici, il ne manque pas d’humour:

Ex Berquin; HDR Berquin, Résonances, mémoire de synthèse soutenue le 12 décembre 2014 à l’université Nanterre-Paris Ouest avec le professeur Dominique Viart comme “référent”.

 

Incipit: captatio

Une corneille morte, un sabot dont la partie supérieure s’est détachée et une poignée de boue: voilà tout ce que ramasse Hans le Nigaud, personnage éponyme d’un conte d’Andersen, cependant que, monté à califourchon sur un bouc, il s’en va tenter de séduire rien de moins que la fille du Roi. Du haut de leurs superbes destriers, ses deux frères, qui ont le même dessein, se moquent bien de lui.

Dans un récent compte rendu, Jean-Louis Cornille propose avec humour de faire de ce Nigaud, de ce Jean Le Balourd, le nouveau parangon du critique littéraire (le critique “post-textualiste”). Curieux modèle certes, mais qui, autant l’avouer tout de suite- me convient assez bien. Qu’ai je fait, depuis plus de vingt ans, sinon ramasser en effet, au hasard de mes lectures, des objets le plus souvent rebutés? L’ensemble des textes que j’ai ici à présenter ressemble bel et bien à une petite collection de ce que Pascal Quignard appelle des “sordidissimes”, qui sont choses viles. Il y a là en tout cas, jonchant en désordre la table où je suis en train d’écrire, des cartes à jouer (manque visiblement la moitié du jeu), un arc qui ne fonctionne pas, un petit Père-la-Colique, un taille crayon en forme de moulin à vent, un bout d’os (une simple esquille), etc… Le tableau pourrait sembler des plus navrants. On dirait d’ailleurs (je m’en rends compte à l’instant), on dirait très précisément d’une forme nouvelle de Vanité. On y aperçoit comme il se doit de gracieux papillons mais aussi, dans l’ombre, une sinistre araignée – et quelques encriers. Je me suis simplement amusé à ajouter récemment dans le tableau deux ou trois objets plus modernes – anachroniqumeent modernes–: une petite automobile (dont le nom en italien traduit celui de Mickey Mouse), un appareil radiophonique des années 30 (de marque Hallicrafter) et, tout dernièrement, un répondeur téléphonqiue et son interrogateur à distance (acheté à Hong Kong).

Quel fatras, tout de même! Je suis bien obligé de le reconnaître. Quel hétéroclite bric-à-brac! Dirais-je au moins pour ma défense que si, à l’évidence, je fus infidèle à mes objets d’étude (aucune unité du corpus, ni historique, ni générique, ni thématique, ni théorique, etc), je suis en revanche resté des plus fidèles à une manière de faire? Recommençant en effet, à chaque fois ou presque, ce geste qui consiste à prendre dans l’oeuvre étudiée un objet d’apparence quelconque et à faire de cet objet négligeable l’équivalent aussi parfait que possible de l’oeuvre considérée dans son entièreté. On pourrait alors me répondre, et non sans pertinence, que je n’ai vraiment guère évolué depuis les temps déjà lointains où j’ai appris à faire ce genre de choses.

 

S’ensuit aussitôt le temps de l’anamnèse (accents religieux) ranimant une mystique du maître et du disciple:

 C’était (je m’en souviens comme si c’était hier) au début des années 80, dans le Séminaire qu’animaient à l’université de Lille 3, Philippe Bonnefis et son comparse Alain Buisine.

Tous deux sont morts aujourd’hui, et j’aimerais leur rendre hommage au seuil de ce travail. Saluer notamment l’allègre résistance qu’ils opposaient à la morosité des discours qui, dans le champ de critique littéraire, commençait à dominer. Sans doute se souvient-on en effet qu’à l’époque, ladite critique littéraire doutait déjà d’elle même, de ses prestiges comme de ses pouvoir. On sentait bien que c’était un crépuscule: le désarroi gagnait tous les esprits. Etait-ce portant si dramatique? L’intérêt des machines textualistes en venait-il par exemple à manquer d’évidence? Ce n’était pas trop tôt! Quel soulagement! Les sciences humaines, de leur côté, perdaient-elles un peu de leur arrogance? Tant mieux, tant mieux, se réjoussait-on: ce nouveau positivisme devenait insupportable… Seule la psychanalyse, me semble-t-il, était épargnée dans ce séminaire, mais dans la mesure uniquement où la psychanalyse se contentait de raconter des histoires, et des histoires qui permettaient de formuler des choses un peu surprenantes, un peu bizarres sur la littérature.

En songeant à la vivacité des débats théoriques dont s’accompagnaient à l’occasion ces prises de position (lors de rencontres avec par exemple Jean Bellemin Noël ou Serge Doubrosvski), qui ne serait tenter, de céder, et cette fois pour de bon, à la mélancolie? Allons , critiques, encore un effort! Oui, bien sûr, mais que faire dès lors que les travaux que vous exposez ressemblent étrangement aux objets dépareillés, et désormais inutilisables, qui entourent l’Ange de la Mélancolie dans la célèbre gravure allégorique d’Albrecht Dürer?”

L’introduction se concluait en ces termes: “Puissé-je au moins, sans en trahir complètement le désordre, mettre à mon tour un peu d’ordre dans mon capharnaüm, un peu dépoussiérer les objets qui m’entourent – et cela sera bien”.

 

“Qui écrit  entre en scène” disait Valéry après Montaigne, et ce qui vaut pour Monsieur Teste, ou pour l’homme des Cahiers vaut aussi  en bardadracologie ordinaire dès les principes de composition: la “bigarrure” ou le “à sauts et à gambades'” est un choix esthétique ou existentiel, le reflet d’une posture, même si, admettons-le,  et sauf trait de génie particulier, il n’est pas totalement recommandé pour soutenir une HDR sans risque. Plus commune, plus conventionnelle, la composition biographisante vectorisée honnie en son temps par Bourdieu par tournants méthodologiques, carrefours, charnières critiques, bifurcations et autres fourches caudines, a ses vertus pour les amateurs de “point nodal”, nouage et reroutage sur le grand échangeur autoroutier des influences décisives, avec ses aires de repos et avant d’attaquer les cols d’altitude épistémologique en route vers le Point Sublime: tournants heuristiques et paradigmatiques, hommes ou femmes en figures de passeurs bienveillants (“parce que c’était lui parce que c’était moi”) ou de modèles antagoniques transitionnels dignes d’admiration et de haine (“Banville c’est lui, le Poète c’est moi”, comme dans le Rimbaud le fils de Michon) réactivant les schémas du maître/disciple, du maître et du traître, de la doxa et de la pensée hors sol, affiliations et réaffiliations symboliques, institutionnelles, engagements successifs, vita nova, métanoia, conversions, déconversions et réadhésions… Cela peut donner de très beaux récits. Le récit de soi tendra alors, selon le cas, vers l’hommage sentimental déguisé, l’hommage explicite, le récit d’émancipation, le roman familial, au sens freudien du terme, avec meurtre du père, et autres scènes primitives, le drame à rebondissements, le récit archéologique. Sans oublier les épiphanies de la rencontre décisive et amicale (avec une pensée, un livre, un lieu, une archive), le roman d’une vocation (à enseigner, transmettre, écrire, chercheur) et les bonheurs du fortuit, des paradoxes et malentendus,  à transformer en pensée de l’après-coup.

 

J’ouvre ici une parenthèse: J’ai en tête un exemple pour moi quasi parfait de récit littéraire des réorientations critiques d’une vie intellectuelle, que je donne souvent à lire et méditer aux jeunes chercheurs en littérature. C’est l’impressionnante préface de Tzvetan Todorov à son Critique de la critique, dont le sous-titre est exemplaire d’une modélisation romanesque du récit égohistorique: Un roman d’apprentissage. Ce qui est admirable, dans ce retour sur soi de 1984 – encore une date concordante pour notre propos -, c’est l’exercice de regard éloigné à la fois bienveillant et incisif auquel se livre Todorov. Sans concession sur les errements, les excès ou les apories méthodologiques, il nuance les oppositions attendues, il recontextualise l’engagement intellectuel dans le terreau géopolitique, sensible, philosophique à la source des modes et usages de la pensée critique.

 

Etudes de cas bardadracologiques à l’épreuve d’une dizaine de questions

Nota: je tiens ici à remercier très chaleureusement Jean-Louis Jeannelle, Laurent Demanze et François Berquin pour m’avoir autorisée à reproduire de larges extraits de leurs mémoires de synthèse récents en littérature française du XXe siècle (2012 à 2014) et encore inédits.

 

1°) Le milieu de la vie: la quarantaine, autobiographie intellectuelle à 40 ans, la révélation fulgurante et l’hommage à Péguy. Le “midi de la vie”; la quarantaine de Cixous; voir aussi Péguy et Malraux. Se poser la question de l’âge du capitaine, de l’effet-génération ( ce n’est pas la même chose de soutenir une HDR à 40 ans en 1984 que 30 ans plus tard; 40 ans aujourd’hui, c’est beaucoup de temps devant soi… Il conviendrait de voir si ce qui vaut pour l’analyse de cette crise vaudrait aussi pour 50 ans). Exemple ici de l’HDR de Jean-Louis JEANNELLE

Débutée en mai 2013, à trois mois de ma quarante et unième année, cette synthèse est une sorte d’hommage à Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, l’un des textes posthumes de Charles Péguy, à mes yeux le plus émouvant et le plus poétique[1]. Hommage maladroit d’un universitaire, passionné d’histoire littéraire, au plus enragé pourfendeur de l’Université française à l’époque de son grand renouveau institutionnel et méthodologique, en pleine Troisième République… Qu’on me pardonne cette contradiction bien réelle. Je n’ai pour seule excuse d’avoir été touché par une formule de Péguy, une formule étrange, que j’ai lue comme si elle m’était adressée personnellement, cela bien avant d’accéder à mon tour au « midi de la vie[2] », alors que je commençais mon doctorat au début des années 2000 :

Voyez, dit [Clio], cet homme de quarante ans. Nous le connaissons peut-être, Péguy, notre homme de quarante ans. Nous commençons peut-être à le connaître. Nous commençons peut-être à en entendre parler. Il a quarante ans, il sait donc. La science que nul enseignement ne peut donner, le secret que nulle méthode ne peut prématurément confier, le savoir que nulle discipline ne confère et ne peut conférer, l’enseignement que nulle école ne peut distribuer, il sait[3].

Que sait-il exactement, cet homme de quarante ans ? « Il sait que l’on n’est pas heureux », répond Clio. Est-ce bien là le « secret le plus universellement connu et qui pourtant n’a jamais filtré » ? J’approchais alors de ma trentaine, et la réponse de Péguy m’avait alors paru à la fois définitive et creuse – peut-être est-ce en définitive la même chose. Aujourd’hui, alors que je suis à mon tour en situation de savoir et que cette scansion de ma biographie coïncide avec celle de mon parcours universitaire, c’est à moi, je le sens, qu’il revient de dévoiler ce secret. Car, à présent, je sais. Je sais que, dans le cadre de mes recherches, je rencontre sans cesse ce que je ne sais pas, plus précisément ce que je dois admettre ignorer, faute de documentation exhaustive ou par impossibilité d’ordre méthodologique. Je sais que j’explore sans cesse les failles du savoir dont je suis supposé – du moins je m’y efforce du mieux que je peux – être un garant. Je sais que, par attrait et par fascination intellectuelle, je m’attache aux objets situés un peu en deçà ou un peu au-delà des limites fixées à l’exploitation des connaissances que je tiens à ma disposition.

Jeune doctorant, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne me fascinait pour une autre raison. Alors que je m’engageais dans un long travail sur le genre des Mémoires au xxe siècle, j’y ai reconnu la première formulation, plus de dix ans avant Les Cadres sociaux de la mémoire de Maurice Halbwachs et près de soixante-dix ans avant l’entrée dans l’ère des « lieux de mémoire », d’une matrice temporelle dont nous ne sommes jamais sortis, faite de tensions permanentes entre l’histoire, toujours « parallèle à l’événement », et la mémoire, qui « lui est centrale et axiale[4] ». Plus frappant encore : j’y ai trouvé l’analyse la plus juste de l’ambiguïté propre au mémorialiste, ce garant du souvenir partagé jamais plus grand que lorsqu’il se tient dans la durée propre au vieillissement et jamais plus faux que lorsque, vieillard terrorisé par le passage du temps, il évite toute véritable remémoration et se contente de dates, autrement dit se rapporte de l’extérieur aux événements. Dans le plein de la mélancolie, l’homme de quarante ans est, chez Péguy, celui qui voit son existence au moment où elle lui échappe : pas assez vieux pour se faire historien, il est « chroniqueur et mémorialiste comme l’homme de vingt ans est poète[5] ». Plus tard, il sera ce faux mémorialiste, joyeux d’évoquer ses souvenirs et de faire la leçon aux nouvelles générations qui le consultent, persuadé de garantir la continuité entre les époques, alors qu’il ne fait que réciter l’histoire. Tel est le paradoxe : « l’homme qui est mémorialiste à quarante ans n’est pas mémorialiste, il est homme ; s’il est mémorialiste après quarante ans, alors il est mémorialiste[6] ».

Implacable lucidité de Charles Péguy, dont je ne trouverai l’équivalent, durant ces années occupées à parcourir des Mémoires, que dans Lazare, véritable aboutissement du cycle des « antimémoires » débuté par Malraux en 1967 – au cours de son hospitalisation à la Salpêtrière en novembre 1972, celui-ci fait l’expérience, secoué par la fièvre, d’une « giclée d’images » qui lui paraissent néanmoins aussi fausses que les illustrations d’une biographie, car nous ne sommes notre biographie « que pour les autres ». C’est dans cette œuvre d’un écrivain très peu porté à la confidence qu’est livré l’un des souvenirs les plus personnels. Rien de ce à quoi les fessées de Rousseau, les masturbations de Gide ou les fantasmes de Leiris nous ont habitués. Non, le souvenir d’une simple soirée, à « Roquebrune, devant le feu de bois », au moment « où l’homme de quarante ans, pour la première fois, est pris de la maladie de se souvenir[7] ». Moment à la fois universel et secret, qui échappe entièrement à la biographie que nous sommes seulement « pour les autres » :

 

J’ai commencé à me souvenir en 1941, devant le feu de ma maison de Roquebrune ; il y avait longtemps que je n’avais pas vu les flammes des bûches dans une cheminée et j’ai pensé : est-ce l’âge qui frappe à la porte pour la première fois[8] ?

2) Réorganiser le bardacrac; réunifier ou renoncer à l’unité du moi (dissémination, pulvérisation du sujet)

3) Hommage, filiation, transmission, réaffiliation, meurtre du père

Politique de l’amitié et de la dette intellectuelle, cf Berquin; cf Jeannelle et Demanze.

4) Ecarts, bifurcations, apories et impasses: le zigzag, l’errance de la recherche, l’embourbement provisoire,  la stase, le temps perdu, la fausse route, la sortie de route, la halte au port, l’inflexion décisive.

Jeannelle (p. 8): “s’il m’importe de faire ressortir ces écarts ou ces bifurcations, c’est pour la simple raison que je tenais plus que tout à la liberté offerte par la circulation entre les trois grands objets de réflexion que je m’étais donnés”

5)”A distance de loge” (beau titre de Starobinski) pour désigner le mouvement critique de l’interprétation, ici autocritique. La question du “se relire” après coup: les petites hontes, les affects, la reprise, les ellipses, les silences, les tabous: “fail, fail fail again” (Beckett): cf Mireille Hilsum (la correction). Trope de l’épanorthose.

cf Laurent DEMANZE, début de son mémoire de HDR intitulé “Résistances mélancoliques”

Le texte critique, dit-on souvent, est une manière d’autoportrait indirect : s’y lisent les magnétismes obsessionnels et les dérives imaginaires, les insistances comme les lignes de fuite d’une vie intellectuelle. Une bibliographie en guise de récit de vie, une collection de thèmes et d’objets comme autoportrait en mosaïque. Tout s’y lit frontalement, et sans ombre certainement, et pourtant le dire à nouveaux frais, d’une démarche un peu systématique, comme on revient sur les lieux, ce n’est pas y jeter les clartés d’une élucidation définitive, d’une rétrospection panoramique, mais espérer brouiller les cartes. Du moins les rebattre dans l’attente d’une nouvelle donne[9].

            Entre illusion rétrospective et désir d’échappatoire, une remarque s’impose au terme de quinze ans de recherche. C’est le sentiment d’avoir assisté, et peut-être participé, à l’émergence du contemporain à l’Université, aux résistances qu’il a pu susciter comme à sa pleine légitimation. Quinze ans plus tard, les collections et les revues sur le contemporain se sont multipliées, le souci méthodologique s’est affiné et l’étude du contemporain s’historicise. Le regard arrière aurait quelque chose d’une saisie rétrospective – heure des bilans, époque des manifestes –, s’il ne s’agissait de dire plus modestement le cheminement d’un lecteur dans cette effervescence disciplinaire.

            Au fil de ces lectures, s’affirme la hantise d’un imaginaire critique : celui de l’estrangement de la lecture et de la lecture comme estrangement[10]. Tel est le sentiment premier à l’orée de mon parcours de lecteur : stupéfaction ou idiotie qui brossent à grands traits un portrait du lecteur la bouche bée et les bras ballants, à la manière de Pierre Michon[11]. Une angoisse de l’incompréhension ou un sentiment d’incompétence devant le texte, que je dois certainement à une culture classique : le texte, même le plus récent, m’est toujours un peu langue morte. La lecture n’est pas une évidence, mais un déchiffrement, qui dénaturalise le texte et l’arrache à l’ordinaire de la perception. Lire comme on déchiffre, c’est aussi adopter une perspective travaillée par le temps et l’histoire des formes, dans un décentrement du regard qui prend la mesure des latences et des rémanences antérieures tramées dans les textes. La lecture du contemporain répondait à l’invitation de Carlo Ginzburg, qui réclamait de s’éloigner de son champ pour mieux s’en saisir, en refus des partitions disciplinaires.

Mais cette incompréhension n’est pas seulement l’impulsion première de la lecture, elle est aussi son horizon : c’est le résultat d’un exercice ou d’une pratique, qui dissout les évidences du texte, insinue le doute, se pique de faire une complication de texte là où l’on souhaiterait une explication, et en saisit la part d’ombre : « Mes livres, avouait Philippe Bonnefis, s’écrivent contre la lumière. Ce sont des abat-jour, des garde-vue… Je ne vais pas aller grossir les rangs des faiseurs de clarté : ils sont assez nombreux sans moi »[12]. C’est que la littérature contemporaine a souvent des allures d’étrangeté intempestive, qui bouscule des attentes et désordonne des habitudes : elle déconcerte selon la formule de Dominique Viart. Cette étrangeté de ce qui agite le présent, s’il faut l’acclimater, je n’ai jamais voulu la dissiper complètement : elle me semble garante aussi d’un regard éloigné et d’un soupçon envers l’illusion de proximité, qui suscite projections et fausses compréhensions. Un préalable en somme à la lecture, comme pratique du retardement ou souci de l’anachronisme, j’y reviendrai.

L’effet retour de cette étrangeté sur le lecteur n’est pas sans ombre : moins la lecture comme recherche de distinction, fabrique d’une manière d’être spécifique, que la confrontation à un impersonnel, qui lance le lecteur dans une dialectique infinie de subjectivation et de désubjectivation. Au-delà du sentiment d’incompétence ou de l’appréhension qu’il demeure là, dans le texte, une réserve de sens que le parcours n’épuise pas tout à fait, c’est la lecture comme expérience de n’être plus soi, en parcourant les mots des autres, et de jouir de cette dépossession ou de ce déplacement parfois minime. C’est sans doute cette expérience même de la lecture qui donne sa ligne à mon parcours de chercheur : défamiliarisation, dépaysement ou anachronisme.

6) De L’effet Bartleby (la réticence ou l’inhibition): I would prefer not to à l’effet Danton de l’audace, de l’audace, toujours de l’audace: cf Jeannelle, hésitations, “je n’ai pas osé m’opposer à Lejeune”; L’expression du désaccord critique comme exercice détourné d’admiration.

Afficher ses indispositions: p. 7 Jeannelle “Une certaine gêne à l’égard des études monographiques me retient néanmoins de brandir ce nom propre (Malraux comme un étendard.” Crainte du passéisme. Plus loin, p. 19: ” À l’époque où je rédigeais ma thèse, un sentiment de gêne me retenait dans les commentaires que je faisais en particulier des travaux de Philippe Lejeune, dont il me fallait en partie prendre le contrepied, mais pour qui j’éprouvais et j’éprouve aujourd’hui plus encore, une très grande admiration. Retenu dans ma lecture d’un théoricien auquel je devais tant, je n’ai pas osé conduire ma réflexion jusqu’à son terme…”

Afficher ses tropismes et ses goûts, voire son enthousiasme(“passion…”): goût de l’entre (littérature et cinéma); changement de pied (aborder le cinéma en littéraire).

p. 8 Jeannelle: l’écartèlement: “Durant mes 4 années de thèse, j’ai sans cesse été écartelé entre les options méthodologiques parfois antithétiques que supposait ma double appartenance à l’université Paris IV et à l’équipe “Fabula”, autrement dit entre une nouvelle histoire littéraire, portée par Antoine Compagnon et Michel Murat et une poétique influencée par la théorie des textes possibles, dont Marc Escola et Sophie Rabau se faisaient les héritiers exigeants…)

 

7) Rapport au temps: trouver sa voix, son rythme, son idiorythme (Barthes) cheminatoire

Jeannelle, p. 9: ” Ce n’est donc que très lentement, et pour tout dire assez tardivement, que j’en suis venu à me dire que, oui, enfin je savais. Qu’enfin la question autour de laquelle j’avais tourné m’apparaissait clairement”… ” l’œuvre inadvenue”: “Cet objet n’est autre que l’idée de ce qui nous manque. Que nous manque-t-il, et pour quelle raison cela nous manque-t-il?”

 

8) L’affirmation de soi: choisir sa tribu élective, énoncer ses réseaux, l’idosyncrasique

Jeannelle sur Lejeune, p. 22:

” Allons plus loin. L’autobiographie comme objet d’étude en France n’est pas née en 1971, ni même  d’ailleurs en 1956, avec la publication de Conditions et limites de l’autobiographie de Georges Gusdorff. Elle est, en réalité, indissociable des modèles qui lui sont connexes, en priorité celui des Mémoires, dont l’histoire s’avère plus longue mais aussi plus complexe. […] Une telle réouverture de l’histoire du genre autobiographique aura pour bénéfice collatéral, mais essentiel, de ne plus restriendre les Mémoires à n’être qu’une étape préalable dans un récit darwinien des écrits à la première personne.”

 

9) Du nom, du lieu, de la place: faire école, laisser une trace, refonder une famille pour soi, pour sa discipline: la dialectique du singulier et du collectif: autoportrait du HDR en futur meneur/se d’hommes et de femmes: puissance d’entraînement…

 

10) Du moi épars au moi ressaisi, projeté dans un avenir: autres voyages. La question de l’expertise et de la place du chercheur sur la place publique: dialogue du journaliste et du chercheur. La question de l’enseignement et la transmission: analyser les articulations entre les deux. La question du Séminaire (Derrida, Cixous, Barthes, Foucault) est fondamentale.

 

Coda: 10bis) Pour qui écrit-on?  Destinataire, la place du lecteur

 

En guise de conclusion provisoire

Par rapport au récit égohistorique des historiens, la tonalité critique chez le littéraire me semble différente (constat empirique,  il faudrait lancer peut-être une enquête sur le moral des troupes, la question de la reconnaissance symbolique, la perception de soi et du métier, de ses usages pratiques dans la Cité):

– ton plus teinté de mélancolie (la question du discours de la Fin ou des fins, même pour contrer le stéréotype, fait symptôme). Du côté de Péguy dans Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne: 40 ans, “dans le plein de la mélancolie de l’homme” (Pléiade, p. 1192)

– Le rapport à la solitude: même si le réseau existe, la pression de l’institution pour ne financer que de la recherche sur projets collectifs lourds, multipartenariaux, etc…suscite une certaine répugnance du littéraire à jouer complètement cette partie (“pas fait pour ça”): Souvenirs de Pierre Hadot sans ses entretiens tardifs déjà, très sceptique sur la recherche collective en lettres et philosophie.

– Le spectre du complexe obsidional: quelle place pour la Littérature si la philosophie, l’histoire, les arts plastiques, les humanités numériques, l’intermédialité, tous les avatars de “dispositifs” viennent mordre sur ses platebandes? Par où recommencer? d’où l’attrait pour les dispositifs théoriques, les fictions critiques, la théorie des mondes possibles… sans parler des neurosciences, ou sciences de l’affect, dont l’ascendant relègue la bonne vieille psychanalyse dans une espèce de préhistoire.

– Vers un néo-positivisme? Amnésie critique? Relativisme? Crise de foi?

 


[1] En juin 1912, alors qu’il avait prévu publier un ouvrage de 1909 intitulé Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle dans La Grande Revue, Péguy se lance dans un immense ajout : il abandonne alors la publication de ce « Dialogue charnel » et se lance dans la rédaction de Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, texte pour lequel il utilise les quatre-vingt-quinze premiers feuillets du premier manuscrit. En 1913, deux dialogues sont annoncés : Clio, « Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne », et Véronique, « Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle », mais tous deux resteront inachevés. Le premier sera publié pour la première fois dans les Œuvres complètes de Charles Péguy, 1873-1914 en 1917, mais le second ne le sera que dans l’édition de La Bibliothèque de la Pléiade en 1957.

[2] Jacques Derrida, L’Oreille de l’autre : otobiographie, transferts, traduction, dir. Claude Lévesque et Christie V. McDonald, Montréal, VLB éditeur, 1982, p. 27.

[3] Charles Péguy, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, dans Œuvres en prose complètes, t. III, éd. Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 1132.

[4] Ibid., p. 1177.

[5] Ibid., p. 1192.

[6] Ibid., p. 1193.

[7] André Malraux, Le Miroir des limbes, éd. Marius-François Guyard, Œuvres complètes, t. III, dir. Marius-François Guyard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 831.

[8] Ibid., p. 859. La transcription de ces deux passages dans leur première version manuscrite est donnée dans les annexes à l’étude consacrée à Lazare : « Dossier Antimémoires II : Salpêtrière », dans Modernité du « Miroir des limbes », fos 130 et 144 ; voir « Malraux et le “travail biographique” », dans Modernité du « Miroir des limbes » : un autre Malraux, p. 293-383. Sur « l’homme de quarante ans » et le genre des Mémoires, voir Malraux, mémoire et métamorphose, p. 94-98. Cette expérience subjective avait auparavant trouvé place dans les notes pour une suite aux aventures de Vincent Berger, voir notamment : « La prise de conscience de l’expérience, après dialogue avec un jeune qui croit les mêmes conneries que crut le personnage jadis. La rêverie devant le feu. Le changement d’optique de la vie » (voir Résistance du roman, p. 56).

[9] Par commodité, la pagination des articles cités renvoie au dossier des travaux.

[10] Carlo Ginzburg, « L’estrangement. Préhistoire d’un procédé littéraire », À distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2001. Jean Bollack, Sens contre sens. Comment lit-on ? Entretien avec Patrick Llored, Genouilleux, La Passe du vent, 2000.

[11]  Pierre Michon, Maîtres et serviteurs, Lagrasse, Verdier, 1990 ; Rimbaud le fils, Paris, Gallimard, « Folio », 1993 [1991].

[12] Philippe Bonnefis, « Absolument étranger », in Alain Lhomme (dir.), Les cahiers de philosophie, n°10, 1990, p. 46.

Appel à communications : Commerces avec l’histoire. Producteurs, pratiques, transmissions. Entre Atlantique et Méditerranée

 

Argumentaire

Les travaux menés sur les usages publics de l’histoire et sur le rapport social au temps (historicité), comme ceux conduits sur le rôle social de l’historien, ont connu un très fort développement depuis les années 1980, en lien notamment avec l’essor des thématiques mémorielles et patrimoniales. Si ce colloque tient compte de ces travaux et de ceux de la galaxie de la Public History américaine, qui entendait s’adresser à un large public, il se propose néanmoins d’adopter une approche non-normative des usages contemporains non-académiques de l’histoire, celle-ci étant entendue comme un récit validé visant à la compréhension de ce qui est advenu.

Il s’agit d’observer et d’analyser  les nouvelles façons de produire ou d’expérimenter l’histoire, de parler de l’histoire ou de la mobiliser dans l’espace public. Ces pratiques qui ne relèvent pas du  champ académique sont en effet régies par d’autres contraintes et motivations que celles de la recherche. Elles se développent hors des murs de l’institution ; on peut faire l’hypothèse cependant qu’elles imprègnent la conscience historique des contemporains au point parfois de contribuer à la structurer. Dans cet esprit, il s’agit de s’intéresser non pas aux travaux historiens, mais aux différentes formes de recours à l’histoire par des acteurs sociaux, économiques ou politiques – régions, communes, partis, associations, entreprises, … – ou encore par les artistes, de même qu’aux aux modes d’appropriation du passé qui en résultent.

En étudiant ces usages, l’idée n’est pas de remettre en question leur légitimité ou de traquer les falsifications ou les anachronismes éventuels, mais bien de prendre la mesure de la diversité des modalités d’élaboration du passé et d’apprécier la fonction assignée à l’histoire dans le contexte contemporain – dans sa singularité comme dans sa diversité. Les modalités très diverses du « faire de l’histoire » que nous voulons explorer en priorité ne ressortissent donc pas explicitement à la nébuleuse des contestations très médiatisées de l’histoire dite « officielle » ou aux dénonciations récurrentes des historiens professionnels. Même si ses acteurs entendent faire entendre une « autre » histoire, il s’agit plutôt de pratiques de l’histoire « d’à côté » qui ne se préoccupent pas vraiment ni des croisades idéologiques contre l’histoire « officielle » ni des tentations corporatistes qui peuvent affleurer à l’occasion chez certains historiens professionnels.

Dans cet esprit, faire commerce de l’histoire relève de logiques de séduction ou de « spectacularisation » comme de logiques économiques – dont celles du tourisme – imbriquées dans des stratégies qui peuvent être aussi, parfois en même temps, à visée mémorielle ou identitaire de reconnaissance.

Cependant, si le moment présent possède bien un certain nombre de traits singuliers dont rend compte l’importance des revendications mémorielles ou la porosité croissante de la frontière tracée à grand peine en Europe et dans le monde anglo-saxon à la fin du XIX siècle et plus récemment au Maghreb, entre professionnels de l’histoire et amateurs du passé, ces écritures et ces pratiques   contemporaines se déroulent néanmoins dans des conjonctures politiques et sociales nationales très différentes qui appellent une approche comparée.

C’est dans cet esprit que nous avons choisi de privilégier trois espaces qui coexistent, se rencontrent, se chevauchent ou se confrontent : l’espace atlantique, l’espace européen et l’espace méditerranéen, à partir de trois grands axes de questionnement.

 

1° De nouveaux producteurs d’histoire ?

Le premier axe porte sur les producteurs. Moins que jamais, la parole historienne – entendue au sens d’une parole légitimée par l’institution académique – n’a le monopole ou la maîtrise du débat public sur les questions historiques, ni sur le fond ni dans l’organisation même du débat. À bien des égards, l’histoire est un scénario libre de droits. Dès lors, on assiste à une démultiplication des acteurs/médiateurs qui, à côté des historiens professionnels, contribuent à alimenter les débats sur le passé ; resterait cependant à périodiser plus finement le phénomène. Dans ce contexte, la construction sociale du passé ne relève pas seulement d’une transmission verticale, mais aussi d’une communication horizontale, d’une « contagion des idées », éventuellement cristallisée à partir des retombées de la production savante des historiens, mais aussi très largement à partir d’un cumul de références qui peuvent être littéraires, artistiques, cinématographiques, politiques et, de manière inégalement revendiquée, identitaires. Cette construction s’élabore à partir de toutes les représentations, transitant par la voie orale ou par l’écrit, proposées par tous ceux qui font peu ou prou commerce du passé. Comment apprécier ces investissements personnels ou collectifs ? Quelles sont les stratégies de ces producteurs qui revendiquent un droit à montrer et à vivre le passé en dehors des instances académiques traditionnelles ?

Mieux connaître ces passionnés d’histoire – généalogistes, amateurs de reconstitutions historiques, témoins privilégiés ou descendants de périodes traumatiques, écrivains, cinéastes ou politiques, qui aspirent à « entrer en » et « dans » l’histoire comme acteurs « à part égales » de la reconstruction vivante du passé, tel est l’un des objectifs du colloque.

 

2° De nouvelles pratiques d’histoire ?

Le second axe porte sur les pratiques et les expériences de fabrication de l’histoire. Les multiples recours au passé que l’on peut observer en de nombreuses circonstances de la vie sociale fournissent des ressources cognitives, argumentatives, symboliques et affectives qui constituent une réserve de matériaux toujours adaptables selon les situations ou les dispositions d’esprit des sujets. On assiste ainsi à de nouveaux phénomènes d’appropriation de l’histoire par une expérimentation individuelle et collective, par une préhension du passé – sorte de forme vécue de la connaissance – encore trop peu étudiée : spectacles, reenactment, histoire expérimentale et appliquée, histoire vivante, expériences ludiques – jeux vidéos –, pratiques du numérique – webdocumentaires, romans graphiques (graphic novels), docu-fictions, blogs – bandes dessinées, romans… Souvent frappées d’une sorte d’illégitimité héritée des normes académiques, ces formes d’appropriation et de reconstitution du passé n’en représentent pas moins un vecteur majeur de mise en histoire et participent à la structuration de la conscience historique des contemporains. Ne constituent-ils pas de facto une multitude de « petits récits » complémentaires, réparateurs, voire alternatifs ou contradictoires pour certains, à côté ou à la place des différentes versions des « grands récits » nationaux ? Mieux les connaître, étudier leur diffusion, la part de transaction que nécessite leur élaboration et mesurer leur prégnance est le second objectif de ce colloque.

 

3° De nouveaux modes de transmission de l’histoire ?

La question de la transmission et celle de la réception ou de l’appropriation forment le troisième grand axe d’interrogation du colloque. La question de la médiation, mais celle aussi de l’efficacité des outils et dispositifs proposés dans le cadre des « politiques de la mémoire », font l’objet de recherches de plus en plus nombreuses. Avec la multiplication des musées qui se proposent explicitement de répondre à la demande sociale, on peut s’interroger sur le type de vision du passé que cette patrimonialisation suppose, et surtout sur la finalité de ces initiatives institutionnelles. D’autant plus qu’il existe désormais toutes sortes de médiatisations concurrentes, utilisant des supports très variés, qui induisent des interactions spécifiques entre producteurs et récepteurs des discours mémoriels. Ces médiatisations se révèlent particulièrement efficaces pour s’approprier un passé qui engage à redéfinir des questions d’ordre identitaire ou des projets politiques, sinon religieux. De plus, la poussée de l’individualisme et des identités de groupes associées à des stratégies éditoriales, médiatiques et numériques favorisent le sentiment que chacun peut s’exprimer sur le passé et en rendre compte publiquement. Enfin, force est de constater que ces nouvelles productions d’histoire intéressent et même fascinent les publics. Impossible par exemple de ne pas prendre en considération les succès éditoriaux ou l’attraction économique pour des mises en scènes (reconstitutions à grand spectacle, jeux vidéo) à ambition historique. D’un point de vue sociologique, ces sollicitations du passé qui affectent les sociétés contemporaines peuvent apparaître comme un moyen de se rassurer face à un monde en mutation, face à l’impression d’être menacé par des forces hostiles (l’Islam, l’Europe, la mondialisation…) destructrices d’identités « naturalisées » ou encore comme la nécessité de se (re)positionner dans des contextes politiques et sociaux conflictuels (héritages coloniaux traumatiques, révolutions dans le monde arabe, …)

Le troisième grand objectif du colloque sera de progresser dans l’étude de la mesure de l’efficacité relative de ces médiations concurrentes.

 

Direction

Maryline Crivello, TELEMMe, Karima Dirèche, IRMC, Patrick Garcia, IHTP et Université Cergy-Pontoise, Jocelyn Letourneau, CÉLAT.

Lieu

MuCEM, Musée des Civilisations Européennes et Méditerranéennes à Marseille.

Dates

1, 2 et 3 octobre 2015.

Langues

français / english.

 

Organisateurs

L’UMR 7303 Temp, Espaces, Langages, Europe Méridionnale-Méditerranée, Aix-Marseille, Université, CNRS (TELEMMe) ; l’Institut d’histoire du temps présent, UPR 301 du CNRS (IHTP) ; l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, USR 3077, ministère des Affaires étrangères et européennes, ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et CNRS (IRMC) et le Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions à l’Université Laval (CÉLAT).

Ce colloque est organisé  en lien avec les travaux de l’axe 4.1. Figures du temps, projections de l’avenir de l’UMR TELEMMe et du programme ANR Histinéraires La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte. Il bénéficie d’ores et déjà de partenariats avec le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), le centre de recherche Civilisations et Identités Culturelles Comparées  de l’Université de Cergy-Pontoise (CICC) et l’Ina-Méditerranée. D’autres collaborations sont en cours avec l’IMéRA, le LabexMed et la Casa de Velázquez.

 

Modalités de soumission

Les propositions d’intervention, d’environ une page ou 500 mots maximum, en français ou en anglais, devront être envoyées à l’adresse suivante, accompagnées d’un résumé, d’un titre et d’une bibliographie indicative, avant le 15 mars à l’adresse suivante : telemme@mmsh.univ-aix.fr

 

Merci de nous faire parvenir également une notice biographique précisant votre fonction et institution de rattachement.

Le comité scientifique fera connaître les propositions retenues au mois de mai.

 

Comité de pilotage

Denis Chevallier, MuCEM

Maryline Crivello, TELEMMe

Christian Delage, IHTP

Karima Dirèche, IRMC

Patrick Garcia, IHTP et Universtié de Cergy Pontoise

Jocelyn Létourneau, CÉLAT

Pierre Sintes, TELEMMe

 

Comité d’organisation

Vincent Auzas, IHTP

Marie-Françoise Attard, TELEMMe

Christian Delacroix, IHTP

Lydie Delahaye, IHTP

Aude Fanlo, MuCEM

Nicolas Moralès, IMéRA-TELEMMe

Agnès Rabion, TELEMMe

Candice Raymond, IREMAM

 

Comité scientifique

Bendana Kmar, Université de la Manouba

Jean-Luc Bonniol, Centre Nobert Elias

Natalie Zemon Davis, University of Toronto

François Dosse, IHTP

Daniel Fabre, LAHIC

Jesús Izquierdo Martín, Universidad Autónoma de Madrid

Philippe Joutard, EHESS

Hadibi Mohand-Akli, Université de Tizi-Ouzou

Sune Haugbolle, Københavns Universitet

Anne Hertzog, Université de Cergy-Pontoise

Kevin Kee, Brock University

Françoise Lantheaume, Université Lumière Lyon 2

Emmanuel Laurentin, France-Culture

Jean-Clément Martin, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Nicole Neatby, St. Mary’s University

Pascal Ory, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Ourania Polycandrioti, National Hellenic Research Foundation

Henry Rousso, IHTP

Laurier Turgeon, CÉLAT

 

Quelques repères bibliographiques

– Andrieu C., Lavabre M.-C., Tartakowsky D. (dir.), Politiques du passé. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006

– Bonniol J.-L., Crivello M. (dir.), Façonner le passé. Représentations et cultures de l’histoire (XVIe-XXe siècles), Aix en Provence, Publications de l’Université de Provence, collection « Le temps de l’histoire », 2004.

– Brinkley D., « History Maker. How Tom Hanks is redefining America’s past », Time Magazine, 15 mars 2010, p. 40-45.

– Conrad M., et al., Canadians and Their Pasts, Toronto, University of Toronto Press, 2014.

– Crivello M. (dir.), coordonné par Basset K., Nicolaïdis D., Polycandrioti R., Les échelles de la mémoire en Méditerranée XIXe-XXIe siècle, Arles, Actes Sud, 2010.

– Crivello M., Garcia P., Offenstadt N. (dir.), Concurrence des passés. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix en Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006.

– De Groot J., Consuming History. Historians and Heritage in Contemporary Popular Culture, Londres, Routledge, 2009.

– Delacroix C., Dosse F., Garcia P., Historicités, Paris, La Découverte, 2009.

– Dirèche K., « Convoquer le passé et réécrire l’histoire. Berbérité ou amazighité dans l’histoire de l’Algérie », in Pierre-Robert Baduel (dir.), Chantiers et défis de la recherche sur le Maghreb contemporain, IRMC-Karthala, Tunis-Paris, 2008, p. 471-473.

– Fabre D., Bensa A. (dir.), Une histoire à soi. Figurations du passé et localités, Paris, Editions de la MSH, 2001.

– Grangaud I., Messaoudi A. et Oualdi M., « Besoins d’histoire. Historiographies et régimes d’historicité au Maghreb à l’aune des révolutions arabes », L’année du Maghreb, numéro 10, CNRS Editions, 2014.

– Haffemayer S., Marpeau B., Verlaine J., Le spectacle de l’histoire, Rennes, PUR, 2012.

– Hartog F., Régimes d’historicité Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

– Haugbolle S., War and Memory in Lebanon, New York, Cambridge University Press, 2010.

– Jewsiewicki B., Létourneau J. (dir.), L’histoire en partage : Usages et mises en discours du passé, Paris, L’Harmattan, 1996.

– Kee K., Pastplay. Teaching and Learning History with Technology, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2014.

– Khalili L., Heroes and Martyrs of Palestine: The Politics of National Commemoration, New York, Cambridge University Press, 2007.

– Létourneau, Jocelyn, Je me souviens ? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse, Montréal, Fides, 2014.

– Lowenthal D., The Past is a Foreign Country, Cambridge et New York, Cambridge University Press, 1985.

– Martin J.-C. et Suaud Ch., Le Puy du Fou en Vendée. L’histoire mise en scène, Paris, L’Harmattan, 1996.

– Mermier F., Varin C. (dir.), Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), Paris, Arles, Sindbad/ Actes Sud, 2010.

– Mermier  F.et Puig N. (dir.), Itinéraires esthétiques et scènes culturelles au Proche-Orient, Beyrouth, Presses de l’Ifpo, 2009.

– Neatby N., Hodgins P., dir., Settling and Unsettling Memories. Essays in Canadian Public History, Toronto, University of Toronto Press, 2012.

 

logos des organisateurs et des partenaires

 

Séminaire « L’écriture de soi des historiens » 2014-2015

Séminaire de Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia organisé dans le cadre du programme « La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte » de l’ANR Histinéraires [Centre Georges Chevrier – Dijon ;  IHTP (UPR CNRS 301) – Paris ;  Larhra (UMR 5190) – Grenoble-Lyon ;  Telemme (UMR 7303 Aix-Marseille Université, CNRS).

Quels ont été les parcours intellectuels et professionnels des historiens français depuis les années 1980 ? Comment les évolutions historiographiques régulièrement diagnostiquées depuis trente ans se sont-elles inscrites dans leurs travaux ? Comment la profession  est-elle structurée en termes de positionnements institutionnels, de réseaux, de sociabilité intellectuelle ? Quelles en sont les ressources théoriques légitimes ? Quelle est la mémoire disciplinaire mobilisée ? Comment l’historien investit-il sa subjectivité dans son objet de recherche ? Aborde-t-il la question de son rôle social ?

Autant de questions – et la liste n’est pas limitative – qui sont au cœur du programme ANR Histinéraires. Celui-ci va d’abord porter sur l’étude des Mémoires de synthèse des activités scientifiques rédigés dans le cadre de l’Habilitation à diriger des recherches depuis la création en 1984. Le séminaire, de son côté, se propose d’explorer le même chantier de façon un peu différente. Il va donner la parole aux acteurs – tuteurs de HDR, membres du CNU ou encore habilités s’étant livrés à l’exercice – pour connaître la façon dont ces Mémoires ont été ou non normés, l’évolution des attentes conçues par les jurys à leur égard, le bilan personnel qui peut être tiré de cette expérience par ceux qui ont été en position d’en lire un grand nombre comme pour inviter les auteurs eux-mêmes à faire un pas de côté et à livrer la façon dont ils ont répondu à cette demande de l’institution et dans quel esprit ils l’ont fait.

En outre, à intervalles réguliers, le séminaire invitera des chercheurs d’autres champs disciplinaires ou d’autres pays à tenter une approche comparative des modalités disciplinaires ou nationales de l’écriture de soi des chercheurs en sciences sociales.

Programme de l’Année 2014-2015

Les séances se déroulent de 14h30-17h30 à l’IHTP, 59/61 rue Pouchet, 75017 Paris (Métro Brochant ou Guy Môquet).

Vendredi 17 octobre

Claude Gauvard, historienne, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Maryline Crivello & Laure Verdon, historiennes, Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale – Méditerranée (TELEMMe), Aix-Marseille Université.

 

Vendredi 21 novembre

Martine Boyer-Weinmann, littéraire, Passages XX-XXI, Université Lyon 2.

Dominique Garcia, archéologue, Centre Camille Julian, Aix-Marseille Université.

Vendredi 12 décembre

 Yann Calbérac, géographe, Habiter EA 2076, Université de Reims Champagne-Ardenne  & Anne Volvey, géographe, Discontinuités équipe d’accueil 2468, Université D’Artois.

Natacha Coquery, historienne, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA), Université Lyon 2.

Vendredi 16 janvier

Pascal Ory, historien, Centre d’histoire social du XXe siècle, Université Paris I Panthéon Sorbonne.

Jean-Luc Bonniol, anthropologue, Centre Norbert Elias, Aix-Marseille Université.

Vendredi 13 février

Sylvie Thénault, historienne, Centre d’histoire du XXe siècle, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Ivan Jablonka, historien, Centre de recherche espaces, sociétés, cultures, Université Paris Nord.

Vendredi 20 mars

Jean-Pierre Bracco, préhistorien, Laboratoire Méditerranéen de Préhistoire Europe Afrique (LAMPEA), Aix-Marseille Université

François Hartog, historien, Centre de recherche historique, EHESS

 

Vendredi 29 mai (séance se déroulant à Aix en Provence)

Isabelle Renaudet, historienne, Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale – Méditerranée (TELEMMe), Aix-Marseille Université

Anne Carol, historienne, Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale – Méditerranée (TELEMMe), Aix-Marseille Université

Vendredi 5 juin

Jeremy D. Popkin, historien, University of Kentuky   Logo histineraires

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