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Recompositions spatiales du peuplement en Crète minoenne

La Crète de l’âge du Bronze, c’est-à-dire la période minoenne, a vu se développer une brillante civilisation marquée par l’apparition, vers 2000 av. J.-C., de grands édifices administratifs organisés autour d’une vaste cour centrale, les “palais” (fig. 1). Ces derniers étaient entourés de véritables agglomérations urbaines dès le début du 2e millénaire avant J.-C. Comme on s’en doute, les palais ont monopolisé l’intérêt des archéologues, depuis la naissance de l’archéologie égéenne jusqu’à une date récente.

Fig. 1 : vue aérienne du palais de Malia (© EFA).

Fig. 1 : vue aérienne du palais de Malia (© EFA).

Les fouilles ont montré que les principaux palais crétois (fig. 2) ont été détruits une première fois vers 1700 av. J.-C., puis reconstruits, et détruits une nouvelle fois vers 1450 av. J.-C. On parle de “période des Premiers Palais” (ou protopalatiale) et “période des Seconds Palais” (ou néopalatiale).

Fig. 2 : les principaux palais crétois (fond de carte O. Barge).

Fig. 2 : les principaux palais crétois (fond de carte O. Barge).

 Au cours des deux dernières décennies, cependant, les prospections archéologiques se sont multipliées autour des villes minoennes et ont conduit à la découverte de nombreux sites ruraux, d’une superficie variant de la simple ferme isolée à la bourgade de plusieurs hectares. L’analyse des tessons trouvés en surface permet de dater l’occupation de ces sites et, par conséquent, de mettre en lumière l’évolution du peuplement au cours du temps (nombre et taille des sites, mais aussi schéma d’implantation). C’est ainsi qu’on a observé, dans la plupart des régions de Crète, une diminution du nombre de sites entre la période des Premiers Palais et celle des Seconds Palais, et une tendance à la nucléation (regroupement de la population dans des sites moins nombreux et plus grands). Ce phénomène a généralement été expliqué par des facteurs politiques, voire militaires, du fait que Cnossos gagne en importance après la destruction des premiers palais et aurait dominé l’ensemble de la Crète pendant la période néopalatiale.

Fig. 3 : : limites de la prospection archéologique de la région de Malia  (© S. Müller Celka, fond de carte O. Barge).

Fig. 3 : limites de la prospection archéologique de la région de Malia (© S. Müller Celka, fond de carte O. Barge).

Dans la région de Malia, prospectée sur environ 40 km2 entre la côte nord-est de la Crète et le mont Séléna dans le massif du Diktè (Müller 1990, 1991, 1992, 1996, 1998, Müller et al. 2006) (fig. 3), ce phénomène est particulièrement marqué, avec un véritable effondrement du nombre de sites à la fin de la période protopalatiale. Or le relief très contrasté de la région, qui inclut une petite plaine côtière entourée d’anciennes terrasses marines puis de contreforts montagneux s’élevant très rapidement à près de 1500 mètres d’altitude, met clairement en lumière un autre phénomène : la disparition des sites protopalatiaux affecte essentiellement les zones d’altitude alors que la plaine n’est pratiquement pas affectée (fig. 4-5).

Fig. 4-5 : distribution des sites protopalatiaux et néopalatiaux dans la région de Malia (© Etude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon). Fig. 4-5 : distribution des sites protopalatiaux et néopalatiaux dans la région de Malia (© Etude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon).
Fig. 4-5 : distribution des sites protopalatiaux et néopalatiaux dans la région de Malia (étude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon).

Ce constat donne à penser que l’évolution du schéma de peuplement tient peut-être à un changement dans l’exploitation des ressources naturelles (altération ou disparition de certaines ressources, progrès techniques dans les modes d’exploitation de certaines autres…?) ; en d’autres termes, cette évolution pourrait dépendre de facteurs économiques plutôt que politiques, ou à tout le moins d’une combinaison des deux.

Avec mon collègue Dario Puglisi, spécialiste de la Crète néopalatiale, et le paléoécologue Frédéric Bendali, nous avons décidé d’explorer cette hypothèse. Les résultats de notre travail ont paru récemment dans les actes du colloque Physis qui s’est tenu à Paris en 2012 (Müller Celka et al. 2014) ; les grandes lignes en sont résumées ici.

Notre démarche a d’abord consisté à définir les différentes unités paléoenvironnementales de la région de Malia et leur potentiel agricole ; pour ce faire, nous avons eu recours à la méthode phytoécologique, fondée sur un recensement des végétaux actuels et leur analyse statistique par rapport aux données pédologiques et hydrologiques locales (Godron 1970). Il s’agissait ensuite d’examiner la distribution des sites protopalatiaux et néopalatiaux par rapport à ces unités et de trouver dans cette confrontation les raisons qui ont poussé les habitants à abandonner les pentes de la montagne pour s’installer en plaine ou sur les premières terrasses marines. Enfin, il fallait tester notre explication sur d’autres régions de Crète pour lesquelles des prospections archéologiques ont fourni des données sur la distribution des sites d’habitat.

Les résultats de l’analyse phytoécologique ont permis de reconnaître huit unités environnementales (fig. 6) : la plaine côtière à cultures maraîchères irriguées (1), bordée à l’est par une zone humide (1a, marais littoral alimenté par une résurgence karstique), les conglomérats calcaires des basses pentes plus ou moins érodées, aménagées par des murs de terrasse et caractérisées par des olivettes et autres cultures irriguées (2-3), les olivettes non irriguées sur calcaire et schistes à phyllites (4-5), les pentes karstiques à terra rossa avec vestiges d’anciennes terrasses dominées par l’association caroubier-lentisque-olivier sauvage (6), les pâtures d’altitude à genêt et chêne-kermès (7), le milieu forestier (essentiellement chêne-vert) et les pâtures arborées (8).

Fig. 6 : carte des unités phytoécologiques de la région de Malia (© Etude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon).

Fig. 6 : carte des unités phytoécologiques de la région de Malia (© Etude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon).

Deux limites bioclimatiques ont aussi été mises en évidence : la première, vers 300 m, marque le passage à un climat tempéré humide, les pentes de la montagne étant beaucoup plus arrosées que la côte; la seconde, vers 700 m, correspond principalement à la limite de l’olivier et de la vigne (même si ces cultures sont possibles par endroit jusqu’à 900-1000 m). On sait par ailleurs que le climat de Crète a évolué au cours de l’âge du Bronze vers une saisonnalité plus marquée et une aridité accrue (Rackham et Moody 1996, Moody 2000).

Les sites d’altitude étaient donc les plus propices à une économie diversifiée et aux cultures non irriguées, grâce à une pluviométrie suffisante. Les terres arables de la plaine, au contraire, avaient un rendement faible en culture sèche, mais présentaient un potentiel agricole supérieur à celui de la montagne si elles étaient irriguées, grâce à des températures plus élevées et des surfaces planes plus étendues, moins sensibles à l’érosion des sols.

Si l’on superpose la carte de distribution des sites et celle des unités phytoécologiques (fig. 7), deux observations s’imposent immédiatement : la dispersion des sites protopalatiaux à tous les étages et la désaffection quasi totale de l’étage montagneux à l’époque néopalatiale. On note également que presque tous les sites néopalatiaux se trouvent sous la limite des 300 m. Tous, sauf deux, étaient déjà occupés à la période protopalatiale.

Fig. 7 : distribution des sites protopalatiaux et néopalatiaux dans les unités phytoécologiques de la région de Malia (©  Etude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon)

Fig. 7 : distribution des sites protopalatiaux et néopalatiaux dans les unités phytoécologiques de la région de Malia (© Etude S. Müller Celka, infographie E. Régagnon)

Une étude plus détaillée nous montre que les sites de montagne au-dessus de 300 m d’altitude ont en général une superficie inférieure à 500 m2, ce qui signifie qu’ils consistaient en une seule unité d’habitation (alors que la plupart des sites de plaine sont supérieurs à 1000 m2 et peuvent atteindre 10000 m2). Le matériel qu’on y trouve suggère qu’ils étaient occupés de manière pérenne et que l’exploitation du territoire était assez diversifiée mais fondée en grande partie sur l’élevage, la récolte d’espèces spontanées et l’exploitation du miel (fig. 8) plutôt que sur l’agriculture. L’outillage lithique, la céramique et les vestiges architecturaux indiquent, au minimum, un certain degré de dépendance par rapport au Palais de Malia.

Fig. 8 : fragments de ruches (photo S. Müller Celka)

Fig. 8 : fragments de ruches (photo S. Müller Celka)

À partir de ces résultats, il fallait se demander pourquoi les sites d’altitude et les ressources qu’ils offraient avaient été abandonnés à la fin de la période protopalatiale, et si cet abandon avait été progressif ou brutal (par exemple lié à la destruction des Premiers Palais).

Deux lignes d’interprétation possibles se dessinaient : soit un évènement de nature politique ou un épisode climatique catastrophique avait détruit l’infrastructure nécessaire à l’exploitation de l’étage forestier, soit l’effort nécessaire pour exploiter les pentes montagneuses avait perdu son intérêt parce que des innovations techniques permettaient de tirer un meilleur rendement de la plaine et des anciennes terrasses marines. Dans ce second cas, on aurait alors affaire à une transition progressive, sans lien direct avec la destruction des Premiers Palais. Le fait que les sites d’altitude n’aient plus été réoccupés entre la fin de la période protopalatiale et la période vénitienne est un argument déterminant en faveur de cette seconde hypothèse, d’autant plus que la plupart des sites protopalatiaux de la plaine ont continué à être habités ou se sont même développés.

Il faut alors en déduire une amélioration significative des systèmes d’exploitation agricole de la plaine et des basses pentes, que ce soit sous l’effet de la pression démographique ou suite à l’acquisition de technologies nouvelles, qu’elles aient été développées sur place ou importées d’Egypte ou du Proche-Orient. L’élément déterminant peut résider dans le fait, déjà signalé, que la plaine a un meilleur potentiel agricole que les pentes si on parvient à l’irriguer. Une forme embryonnaire d’irrigation était peut-être pratiquée à la période protopalatiale à partir des résurgences karstiques et des torrents saisonniers, sans quoi la plaine n’aurait pas été aussi densément habitée, mais un saut quantitatif a pu intervenir si les énormes réserves hydriques du sous-sol sont brusquement devenues accessibles. On échappe difficilement à la conclusion que de nouvelles techniques d’irrigation ont dû être introduites au début de la période néopalatiale, en particulier des systèmes de retenue et d’extraction (puits à balancier ?) permettant d’accéder aux nappes phréatiques. La découverte récente de puits néopalatiaux (Mcgillivray et al. 2007) et de barrages de retenue en Crète de l’Est (Betancourt 2012, Vokotopoulos et al. 2014) renforce cette conclusion. Il est aussi possible que l’aménagement systématique des premières pentes au moyen de terrasses agricoles remonte à cette période.

Fig. 9 : évolution du peuplement dans différentes régions de Crète, de l'époque protopalatiale à l'époque néopalatiale (diagramme D. Puglisi).

Fig. 9 : évolution du peuplement dans différentes régions de Crète, de l’époque protopalatiale à l’époque néopalatiale (diagramme D. Puglisi).

Pour terminer, nous avons examiné la situation dans d’autres régions de Crète, où le schéma de peuplement présente des trajectoires différentes de celles de la région de Malia (fig. 9). Or il apparaît que les régions qui subissent la plus forte régression du nombre de sites à l’époque néopalatiale sont justement celles dont la superficie est occupée majoritairement par un relief montagneux supérieur à 600 ou 800 m. Il s’agit de milieux caractérisés par de fortes pentes, peu favorables au labourage et à une agriculture intensive. Au contraire, les régions qui semblent connaître un succès croissant en terme de peuplement sont celles qui présentent un relief moins marqué, se situent au-dessous de 300 m d’altitude et sont mieux connectées aux réseaux de communication inter-régionaux. Grâce au cas très contrasté de Malia, les diverses dynamiques de peuplement de l’île trouvent donc une clé d’analyse commune, qui implique dans tous les cas un déplacement généralisé des populations vivant en altitude, ou dans des secteurs marginaux à faible teneur en terres arables, vers les terrasses alluviales basses, plus favorables à la culture intensive des céréales, des légumineuses, de l’olivier et de la vigne, soutenue par une irrigation efficace.

La comparaison entre la région de Malia et les autres régions de Crète semble donc bien conforter notre hypothèse de départ : ce sont principalement des facteurs économiques, liés au mode d’exploitation des ressources naturelles, qui rendent compte des dynamiques de peuplement au tournant des périodes néopalatiale et protopalatiale. Mais il reste beaucoup à faire pour mettre en évidence des traces objectives de ces nouvelles techniques agricoles et pour explorer tous les tenants et aboutissants de leurs conséquences sur le peuplement minoen.

Bibliographie :

Betancourt P.P. 2012. The Dams and Water Management Systems of Minoan Pseira, Philadelphia (INSTAP Academic Press).

Godron M. 1970. Application de la théorie de l’information à l’étude de l’homogénéité et de la structure de la végétation, in : R. TÜXEN (éd.), Gesellschaftsmorphologie, La Hague (W. Junk N.V. Publishers), 31-38.

Macgillivray A., Sackett L.H., Driessen J. 2007. Palaikastro: Two Late Minoan Wells, BSA Supplementary volume 43, Londres (British School at Athens).

Rackam O., Moody J. 1996. The Making of the Cretan Landscape, Manchester-New York (Manchester University Press).

Moody J. 2000. Holocene Climate Change in Crete: An Archaeologist’s View, in : P. Halstead, C. Frederick (eds), Landscape and Land Use in Postglacial Greece, Sheffield (Sheffield Academic Press), 52-61.

Müller S. 1990. Travaux de l’Ecole française d’Athènes en Grèce en 1989 : prospection de la plaine de Malia, BCH 114/2, 921-930.

–   1991. Travaux de l’Ecole française d’Athènes en Grèce en 1990 : prospection de la plaine de Malia, BCH 115/2, 75-84.

–   1992. Travaux de l’Ecole française d’Athènes en Grèce en 1991 : prospection de la plaine de Malia, BCH 116/2, p. 742-743.

–   1996. Travaux de l’Ecole française d’Athènes en Grèce en 1995 : prospection de la plaine de Malia, BCH 120/2, p. 921-928.

–   1998. Travaux de l’Ecole française d’Athènes en Grèce en 1996 : prospection de la plaine de Malia, BCH 122/2, p. 548-552.

Müller Celka S., Laffineur R., Anslijn J.-N. 2006. Travaux de l’Ecole française d’Athènes en Grèce en 2002 : prospection archéologique de Malia, BCH 127/2 (2003) [2006], 456-469.

Müller Celka S., Puglisi D., Bendali F. 2014. Settlement Pattern Dynamics and resource exploitation in MM-LM I Crete: the case of Malia, in: R. Laffineur, H. Procopiou, F. Rougemont, G. Touchais (éds), PHYSIS. Natural environment and human interaction in the Prehistoric Aegean. Proceedings of the conference held in Paris (INHA), 11-14th December 2012, Aegaeum 37, Liège (Peeters), 431-440.

Vokotopoulos L., Plath G., McCoy F.W. 2014. The Yield of the Land: Soil Conservation and the Exploitation of Arable Land at Choiromandres, Zakros in the New Palace Period, in: R. Laffineur, H. Procopiou, F. Rougemont, G. Touchais (éds), PHYSIS. Natural environment and human interaction in the Prehistoric Aegean. Proceedings of the conference held in Paris (INHA), 11-14th December 2012, Aegaeum 37, Liège (Peeters), 251-262.

L’auteur :
Sylvie Müller Celka est chargée de recherche au CNRS, archéologue, spécialiste du monde égéen.
UMR 5133-Archéorient, MSH Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon.

Pour citer ce billet : Müller Celka S. 2015. Recompositions spatiales du peuplement en Crète minoenne, ArchéOrient – Le Blog (Hypotheses.org), 1 mai 2015. [En ligne] http://archeorient.hypotheses.org/3999

Une recette de brique crue

L’architecture traditionnelle en brique crue fait actuellement l’objet d’un certain engouement, justifié par les qualités exceptionnelles de la terre à bâtir : écologique, peu coûteuse, facile à mettre en œuvre, antisismique, isolante (phonique et thermique), et beaucoup plus durable qu’on ne l’imagine si elle est protégée des intempéries par un enduit régulièrement entretenu (Berthelet 2004, de Chazelles et Klein 2003, Fontaine et Anger 2009, de Chazelles, Klein et Pousthomis 2011) ; c’est aussi un sujet cher à Archéorient, qui lui a récemment consacré deux billets (Perello 2013, Perello 2014). Si les archéologues connaissent bien la brique, c’est qu’elle est omniprésente dans l’architecture antique et préhistorique du pourtour méditerranéen (fig. 1) : ils ont beaucoup contribué à son étude, en particulier dans certaines régions de Grèce et du Proche-Orient (par exemple Guest-Papamanoli 1978, Dandrau 1997, Sauvage 1998, Leriche 2000).

Fig. 1 : mur de brique crue sur une semelle de pierres dans le palais de Malia (Crète, 2e mill. av. J.-C.), conservé grâce à l’incendie qui a détruit l’édifice, © S. Müller Celka.

Fig. 1 : mur de brique crue sur une semelle de pierres dans le palais de Malia (Crète, 2e mill. av. J.-C.), conservé grâce à l’incendie qui a détruit l’édifice, © S. Müller Celka.

Si les différentes techniques de mise en œuvre de la terre crue sont bien répertoriées (Aurenche et al. 2011), la composition du mélange s’avère plus variable et imprévisible. Les éléments ajoutés à la terre pour servir de dégraissant et armer le matériau sont le plus souvent organiques (paille, balle de blé, crins, poils, crottin d’âne, algues…) mais on y rencontre aussi des graviers ou des fragments de terre cuite. Dans les habitats en tell, en particulier, ou dans d’autres sites multipériodes, les briques crues contiennent souvent des débris de poterie. Cependant, on ne sait pas si ces tessons se sont trouvés accidentellement incorporés au matériau parce qu’ils étaient présents dans la couche archéologique qui a servi de carrière ou s’ils ont été intentionnellement ajoutés pour améliorer ses performances (meilleure résistance aux effets de l’humidité, par exemple, du fait que le temps d’imprégnation et d’évaporation de l’eau est plus long dans les tessons que dans la terre crue).

A ma connaissance, le seul archéologue à s’être interrogé sur ce point de manière systématique est Jean-Claude Margueron, à propos de l’architecture de brique crue de Mari, ville fondée au début du 3e millénaire sur l’Euphrate (Margueron 1995). Mais sa conclusion est mitigée : il penche pour un ajout intentionnel dans le cas où les tessons sont contemporains de la construction, mais pour un phénomène accidentel lorsqu’ils sont plus anciens (parfois de plusieurs siècles, ou même de plusieurs millénaires, puisque la terre peut provenir d’une couche archéologique composée de murs de terre désintégrés contenant des tessons encore plus anciens). Cet archéologue part du principe que les pots fraîchement cassés ne manquaient jamais dans les sites antiques et il ne voit donc pas pourquoi les bâtisseurs se seraient fatigués à fouiller les couches profondes dans le seul but d’ajouter des tessons anciens à leurs briques − ce qui supposerait en outre qu’ils étaient à même de reconnaître cette ancienneté et qu’ils lui accordaient une valeur particulière.

Pour ma part, il me semble que ce qui échappe aujourd’hui à notre esprit pratique faisait peut-être sens pour un bâtisseur de l’âge du Bronze ou de l’Antiquité… On sait par exemple qu’en Grèce antique on attribuait aux objets reconnus comme plus anciens, tels que haches en pierre néolithiques, sceaux et figurines de l’âge du Bronze etc., une valeur symbolique, magique ou curative (Krapf à paraître).  On pourrait donc imaginer qu’au moins dans certains cas les bâtisseurs recherchaient délibérément de la terre farcie de tessons anciens pour obtenir un matériau non seulement performant mais aussi imprégné d’une charge symbolique ou, pourquoi pas, d’une force protectrice.

Fig. 2 : tessons antiques dans des briques crues recouvertes d’un enduit de chaux (20e s., Erétrie, rue Varvakis 5), © S. Müller Celka.

Fig. 2 : tessons antiques dans des briques crues recouvertes d’un enduit de chaux (20e s., Erétrie, rue Varvakis 5), © S. Müller Celka.

Cela dit, il est probable que les tessons anciens se sont le plus souvent trouvés mêlés à la terre à bâtir de façon aléatoire. Les études ethnoarchéologiques montrent que les briques de terre sont fabriquées sur le lieu du chantier de construction ou à proximité immédiate, avec la terre des niveaux sous-jacents (Martin 1965, 46-63, Pajor 2006, 191-193). Or dans le cas de sites habités sur de longues périodes, cette terre contient forcément des débris de céramique (fig. 2). Et si on y ajoute toujours un dégraissant végétal ou animal pour réduire sa plasticité, on ne soucie pas d’en retirer les éventuels tessons qui auraient abouti là par hasard.

fig. 3 : situation d’Erétrie en Eubée centrale.

Fig. 3 : situation d’Erétrie en Eubée centrale.

Fig. 4 : massif de terre crue sur un bastion de la Porte Ouest d’Erétrie (2e s. av. J.-C), © S. Müller Celka.

Fig. 4 : massif de terre crue sur un bastion de la Porte Ouest d’Erétrie (2e s. av. J.-C), © S. Müller Celka.

 

Cependant, cet état de fait a pu se transformer peu à peu en exigence technique, et la ville d’Erétrie, en Eubée (Grèce centrale), en fournit peut-être un exemple (fig. 3). L’agglomération moderne s’est développée sur la cité antique du même nom, sans interruption depuis le 8e s. av. J.-C. (même si elle a végété entre le 4e et le début du 20e s. ap. J.-C.) et la brique crue a été utilisée à toutes les périodes jusqu’au milieu du 20e s. Comme on pouvait s’y attendre, la brique crue archéologique de ce site contient des tessons, qui datent le plus souvent de périodes antérieures à celle de la mise en œuvre du matériau, qu’il s’agisse d’architecture domestique (élévation des murs au-dessus d’un socle de pierres) ou d’ouvrages militaires (blocage intérieur des bastions de l’enceinte ou des portes de la ville, fig. 4).

Fig. 5 : fragments de tuiles et récipients utilitaires insérés entre des briques de terre (Erétrie, rue Apostoli 25, époque contemporaine), © S. Müller Celka.

Fig. 5 : fragments de tuiles et récipients utilitaires insérés entre des briques de terre (Erétrie, rue Apostoli 25, époque contemporaine), © S. Müller Celka.

De façon plus surprenante, la terre crue moderne, utilisée jusque dans les années 1950 pour la plupart des demeures privées d’Erétrie, contient non seulement de petits tessons antiques mais aussi de gros fragments de tuiles, de brique cuite ou de pots de fleur contemporains de la construction (fig. 5). Ces fragments sont en général disposés entre les briques, verticalement et horizontalement, d’une manière assez régulière mais qui n’était pas destinée à être vue, les murs étant ensuite recouverts d’un lait de chaux ou même d’un enduit chaulé (fig. 2 et 6 a-d). La présence fortuite de tessons dans la terre à bâtir aurait-elle fini par donner naissance à une véritable recette, appliquée systématiquement ? Qu’en disent les gens du cru ?

Fig. 6a-b : Erétrie, rue Hegelochou Tarantinou 14 et Antiochou Theodikou 7, © S. Müller Celka.

Fig. 6a-b : Erétrie, rue Hegelochou Tarantinou 14 et Antiochou Theodikou 7, © S. Müller Celka.

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Fig. 6c-d : Erétrie, rue Apostoli 25 et mur de jardin de la rue Antiochou Theodikou 7, © S. Müller Celka.

Fig. 6c-d : Erétrie, rue Apostoli 25 et mur de jardin de la rue Antiochou Theodikou 7, © S. Müller Celka.

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A Erétrie, les personnes âgées se souviennent très bien de cette période récente où chacun construisait sa propre maison, avec l’aide de ses parents, voisins et amis. L’ancien maire Evangelos Gournis – que je remercie au passage d’avoir bien voulu me livrer ses souvenirs – me dit qu’on s’acquittait aussi de corvées de travaux publics en participant à l’édification de locaux municipaux en terre crue tels qu’entrepôts, vestiaires sportifs etc., une forme de fiscalité qui s’appliquait au pro rata du nombre d’hommes valides par famille. La terre provenait toujours du chantier lui-même, l‘excavation servant du même coup de fosse pour les fondations, et chaque groupe se servait de son propre moule en bois. Il en résultait des disparités dans les dimensions des briques, parfois entre les différents murs d’une même maison, ou entre la maison principale et une extension ajoutée ultérieurement (par exemple 40×20-30×12 cm et 25x15x12 cm à la rue Apostoli 25, fig. 7 ; 38x20x10 cm, 42-45x40x15 cm, 30x20x12 cm à la rue Philoxenou 31).

Fig. 7 : effondrement d’un mur où étaient juxtaposés différents modules de briques crues (Erétrie, rue Apostoli 25), © S. Müller Celka.

Fig. 7 : effondrement d’un mur où étaient juxtaposés différents modules de briques crues (Erétrie, rue Apostoli 25), © S. Müller Celka.

Fig. 8 : équipe de corvée sur le chantier d’une construction en terre à Oropos (Attique) en 1948. L’homme placé le plus à gauche tient par les pattes le coq qui a été sacrifié pour garantir une longue vie à la nouvelle bâtisse. On distingue un moule en bois rectangulaire dans le tas de terre au premier plan (tiré de Gkikakis 2007, 385).

Fig. 8 : équipe de corvée sur le chantier d’une construction en terre à Oropos (Attique) en 1948. L’homme placé le plus à gauche tient par les pattes le coq qui a été sacrifié pour garantir une longue vie à la nouvelle bâtisse. On distingue un moule en bois rectangulaire dans le tas de terre au premier plan (tiré de Gkikakis 2007, 385).

Au début du chantier, on arrosait la semelle en moellons avec le sang d’un coq pour assurer solidité et longévité à la nouvelle bâtisse (fig. 8) – une tradition qui remonte à l’Antiquité. Quant aux fragments de poterie placés entre les briques, on me dit qu’ils servaient à renforcer la structure (sans autre justification technique), ou à économiser le nombre de briques tout en débarrassant les cours et jardins avoisinants des tuiles cassées. Personne n’a prêté attention au fait que la terre locale renfermait des tessons antiques, ni n’établit un rapport entre cette évidence et l’insertion de fragments de terre cuite dans la brique crue contemporaine.

Cette pratique aurait-t-elle une autre origine ? On pourrait penser à une imitation de l’architecture en pierre qui, dès l’époque byzantine et jusqu’au 20e s., incorpore des briques cuites aux murs de moellons pour leur assurer souplesse et résistance. Les façades mêlant pierres et terre cuite sont bien attestées à Erétrie, mais elles dénotent une intention décorative, en plus d’une fonction architectonique (arcs de décharge au-dessus des fenêtres), qu’on ne retrouve pas dans les murs de brique crue (fig.9).

Fig. 9 : façade en pierres et briques cuites, Erétrie, angle du Boulevard Artemidos Amarisias et Apostoli, 19e s., © S. Müller Celka.

Fig. 9 : façade en pierres et briques cuites, Erétrie, angle du Boulevard Artemidos Amarisias et Apostoli, 19e s., © S. Müller Celka.

La recette du mur en terre résulterait-t-elle plutôt d’un savoir-faire développé à date récente, par réflexion et expérimentation, et non d’un héritage antique ? Impossible de trancher…. mais l’absence de véritable explication et la diversité même des réponses  fournies par les vieux Erétriens au sujet de leurs pratiques constructives donne à penser qu’il s’agit d’une tradition ancienne. Il est tentant de conclure qu’on savait par expérience, dès l’Antiquité, que la brique crue résiste mieux au passage du temps lorsqu’elle est associée à des fragments de terre cuite et que ce savoir s’est transmis de génération en génération, alors même que la mémoire de son origine avait disparu depuis longtemps.

Bibliographie

Aurenche O., Klein A., Chazelles (de) C.-A., Guillaud H. 2011. Essai de classification des modalités de mise en œuvre de la terre crue en parois verticales et de leur nomenclature, in de Chazelles et al. 2011, 11-34.

Berthelet Y. 2004. La brique crue. http://www.archeologiesenchantier.ens.fr/spip.php?article27 (dernier accès 07/11/2014).

Dandrau A. 1997, La construction en terre dans le monde égéen au Néolithique et à l’âge du Bronze. Les matériaux et leurs propriétés. Thèse de doctorat de l’Université de Paris (réf. ANRT 25022).

Chazelles (de) C.-A., Klein A. (éds) 2003. Echanges transdisciplinaires sur les constructions en terre crue, actes de la table-ronde de Montpellier, 17-18 novembre 2001, éd. de l’Espérou, Montpellier.

Chazelles (de) C.-A., Klein A., Pousthomis N. (éds) 2011. Les cultures constructives de la brique crue. Troisièmes Echanges transdisciplinaires sur les constructions en terre crue, actes du colloque international de Toulouse, 16-17 mai 2008, éd. de l’Espérou, Montpellier.

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L’auteur :
Sylvie Müller Celka est chargée de recherche au CNRS, archéologue, spécialiste du monde égéen.
UMR 5133-Archéorient, MSH Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon.


Pour citer ce billet : Müller Celka S. 2014. Une recette de brique crue, ArchéOrient – Le Blog (Hypotheses.org), 7 novembre 2014. [En ligne] http://archeorient.hypotheses.org/3357