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Sétif 1962 — « Que Dieu ait pitié des martyrs »

Sétif, 4 et 5 juillet 1962. Le décor, c’est d’abord les rues et les murs couverts d’affiches : « Référendum OUI à l’indépendance » ; « La révolution pour vaincre la Misère »…

Dans le stade de la ville, un meeting est organisé à la veille de l’indépendance. D’abord, on se promène sans but, profitant de l’atmosphère. Puis la foule immense se presse. Il fait chaud en juillet, et dans la mêlée, un homme est chargé de faire boire les enfants d’une bouteille. À l’orateur inconnu succède une oratrice ; derrière elle, trois combattantes en tenues kakis. Quand on a travaillé sur Ferhat Abbas, dont Sétif était le fief, on reconnait cette tribune où le vieux leader nationaliste avait parlé si souvent avant la guerre d’indépendance (c’est de là qu’il parle sur couverture du livre). Un autre homme est à la tribune. On nous indique justement que c’est Ferhat Abbas, mais les lunettes sombres de Benyoucef Benkhedda, le second président du Gouvernement provisoire de la République algérienne sont reconnaissables entre mille.((Ce texte comprend de courts extraits d’un article à paraître dans les Mélanges en l’honneur d’Omar Carlier, édités par M’hamed Oualdi et Morgan Corriou. L’article a été rédigé avant le récent voyage à Sétif dont il est aussi question ici.))

Dans le stade de Sétif, un homme fait boire les enfants. Capture d’écran du film d’Alain Olmi, alias Jean Kersco, avec son aimable autorisation.

Alain Olmi qui tient la caméra ce jour-là, avait été « officier des affaires algériennes », il avait été nommé adjoint de Section administrative spécialisée1 près de Sétif.2 Dans un entretien réalisé en septembre dernier, il m’a raconté comment il a demandé au sous préfet de l’époque, un certain Boudiaf, l’autorisation de filmer les festivités de l’indépendance. Boudiaf l’avait alors renvoyé vers l’organisateur des festivités à Sétif, Me Areski. (J’ai sursauté, parce que Me Areski n’est pas un inconnu : c’est un ancien responsable de l’UDMA et une figure influente de la ville.) Me Areski avait accepté immédiatement, mais refusé de fournir un document écrit : « ma parole suffira ».3 Il en tire des images rares et précieuses de la façon dont, hors d’Alger, on célèbre l’indépendance.

J’ai découvert la ville de Sétif pour la première fois très récemment, à l’occasion de la présentation de mon livre, L’UDMA et les Udmistes. Il s’agissait d’évoquer une recherche un peu ancienne, mais je m’y suis replongée volontiers, en partant à la recherche des lieux liés au parti de Ferhat Abbas, et en retraçant aussi le trajet de la manifestation du 8 mai 1945, événement fondateur de la politique de ce la décennie des partis politique, de 1946 à 1956. Dans mon tour de l’Algérie du nord pour présenter le livre, j’avais aussi en tête ce sur quoi je travaille en ce moment, un autre livre, portant celui-ci sur l’année 1962, notamment sur les festivités de l’indépendance. C’est ainsi que j’avais découvert les images tournées par Alain Olmi le 4 et le 5 juillet 1962 à Sétif, et dont il a réalisé plus tard un montage de 13 min, signé du pseudonyme de Jean Kersco.

Dans ce film, Kersco alias Olmi nous promène parmi les badauds qui dès le 4 juillet se promènent dans les rues de Sétif : les enfants sont déjà en tenue, un couple de parents montre fièrement leur fils à la caméra avec son calot vert blanc et rouge. Lorsque nous revoyons ces images ensemble, Alain Olmi se souvient qu’en le voyant filmer, ils ont crié : « Vive l’amitié franco-algérienne ! » Un homme en uniforme organise la circulation. Des hommes portant chemises et calots font le service d’ordre : ils tentent d’empêcher Jean Olmi de passer, avant que le seul nom de Me Areski ne lui ouvre en effet le passage.

Les drapeaux couvrent les monuments et les immeubles, et les enfants portent des tenues de fêtes tricolores, rouge-blanc-vert. Pour le transport, des dizaines de vélos, des carrioles et des camions. Les balcons sont pleins, les arbres aussi, on grimpe partout où c’est possible pour mieux voir. Du haut d’un balcon, quelqu’un filme : Olmi explique que c’est un français d’Algérie inquiet, ou peu désireux de venir se mêler à la foule. Et puis il y a encore ces index levés —déjà repérés dans d’autres photographies et qui m’intriguent—, sans que la bande son ne nous indique ce qu’on invoque, chante ou commémore avec ce geste.

Dans le lointain, puisque la caméra dernier cri d’Alain Olmi dispose d’un zoom, il saisi une réception au balcon d’une belle villa. Il explique aujourd’hui que c’est la villa réquisitionnée dans le Faubourg de la Gare pour Ferhat Abbas, mais je ne suis pas sûre que Ferhat Abbas ait été à Sétif en juillet 1962.

Il filme aussi un rassemblement à l’extérieur de la ville, un champ où l’on semble venir de loin, et où les femmes, auprès desquelles la caméra s’attarde, portent plus volontiers le haïk blanc. On propose à Alain Olmi de se rapprocher des officiers de l’ALN. Mais en ce 4 juillet, il est encore en tenue militaire française. Il craint qu’une image où il apparaîtrait avec eux ne puisse être utilisée contre lui, et préfère décliner. Au cœur même de la foule, de petits défilés d’enfants s’organisent dans la lumière de la nuit tombante.

Indépendance, Sétif 1962 de Jean Kersco (suivi d’un hommage à Jacques Zermati).

Le 5 juillet, Alain Olmi circule désormais en tenue civile, puisque c’est désormais l’indépendance. Il filme toujours. Sur ses images, la foule défile en grand nombre vers la ville, parfois encore en levant l’index. On danse aussi. La bande son utilisée pour le montage ne correspond pas aux images et pour ma part, j’ai préféré l’éteindre, car les images disent à elles seules le retentissement sonore de la foule : on chante, on crie, les mains battent le rythme sur le toit des véhicules, on applaudit. Une jeune femme scande de la main sur le toit de la voiture, et on reconnait aussitôt : Ta-hyal ja-za-ir (- – —). Une autre, agrippée qu’elle est à sa voiture, bat la mesure sur sa propre cuisse, et on lit sur ses lèvres : « Ta-hya – – Ta-hya – – » .

En ce mois de juillet, ce qui change par rapport aux festivités qui ont suivi le cessez-le-feu du 19 mars, c’est d’abord la possibilité d’occuper la rue et les espaces publics de tous les quartiers, y compris les centres-villes où la présence « européenne » était la plus marquée. L’automobile devient un objet central : parfois c’est la voiture, ou une moto et à défaut, un vélo, ou une charrette. Mais le véhicule roi, c’est le camion, utilisé comme une scène pour donner à voir les corps, les groupes, et finalement le corps collectif. Dans un double mouvement, la foule se montre du haut des camions, alors que depuis la rue, la même foule spectatrice se regarde. La hauteur et le point de vue que permet le camion, c’est aussi ce qui explique son ubiquité dans les sources photographiques et filmées. À défaut de camion, on recherche une hauteur permettant de contempler la foule qui constitue elle-même l’événement, c’est-à-dire de se voir : balcons, parapets, lampadaires ou arbres sont occupés par des grappes de gens.

Ce qui se joue là, c’est une spectaculaire inversion du regard. D’ailleurs durant les fêtes de juillet, la foule chantant et dansant est documentée, photographiée, filmée, décrite, et le fait que cette performance soit vue, enregistrée et retransmise participe de sa réussite. Les festivités traduisent un plaisir auquel participe le fait de « se voir », comme une réaction au déni de la période coloniale, ce temps où, selon Pierre Claverie4, les « indigènes » étaient aux yeux des « européens » aussi transparents que les animaux ou les pierres, à moins qu’ils ne soient convenablement orientalisés, c’est-à-dire représentés selon un imaginaire strictement européen dans un rapport hégémonique5.

L’accomplissement de cette révolution du regard en 1962 est une élément central de la révolution algérienne. Cette foule de corps qui se révèlent le 5 juillet dans la danse, la marche, et le chant n’est plus « population colonisée » mais devient peuple aux yeux du monde, et cette transmutation participe de l’effervescence, de la ferveur, de l’ivresse des festivités.

A Sétif, ces garçons et filles, ces femmes sur les camions, ces hommes sur les toits des véhicules, tous marquent le rythme des battements de leur main et des saccades de leurs corps. Saisis par les images animées, ils disent mieux que les photographies la sonorité du moment. Des jeunes hommes semblables à des chefs d’orchestre encadrent les portions de défilé, mais quand on y regarde de plus près, chaque camion a son propre meneur, ou sa meneuse. On défile en tous sens, par sous-groupes : ici passe un groupe scout, là un autre, ou une école, ou un syndicat, ou une association. Une femme un peu âgée a soulevé son haïk noir et traverse seule la rue, très vite, en tenant à bout de bras la hampe d’un drapeau. C’est la dernière image du film.

A l’occasion de ma visite à Sétif, j’ai rencontré il y a quelques jours Abderrahmane Lamèche, l’un de ces chefs d’orchestre. Il fait partie de l’association des anciens des lycées Karwani et Malika Gaïd, qui m’avait invitée à présenter le livre sur l’UDMA dans la ville « berceau du parti ». Il avait 14 ans à l’indépendance, et sans connaître le film d’Olmi, son récit concorde sur bien des points. Néanmoins, pour lui, les festivités, ont commencé dès avant le mois de juillet, avec un premier grand rassemblement à l’occasion du passage de Ferhat Abbas dans la ville.6 On lui avait alors en effet prêté une maison sur le boulevard Jean Jaurès (aujourd’hui boulevard du Premier Novembre, la maison qui n’existe plus aujourd’hui appartenait selon lui à une famille suisse, la famille Chollet), et il avait prononcé un discours depuis le balcon. La foule était alors noire le monde, il me le répète à plusieurs reprises. Et quand Abbas a commencé à parler, le silence était total. On entendait les mouches voler.

Ancienne médersa al-Fath (auj. Shaykh Bachir Ibrahimi), Sétif, oct. 2017 ©M. Rahal

Lors des fêtes de juillet, le groupe scout dont Abderrahmane Lamèche faisait partie était chargé du service d’ordre qui apparaît clairement dans le film. Beaucoup de gens, submergés par l’émotion, s’évanouissaient. On avait de l’eau et du parfum pour essayer de les raviver et de les remettre sur pied, un peu de nourriture aussi. Certaines personnes étaient perdues, des enfants étaient égarés dont on essayait de localiser les parents grâce à des hauts parleurs. On disposait aussi de quelques ambulances, au cas où. Le siège du groupe scout où l’on ramenait les enfants perdus, c’était l’ancienne médersa al-Fath de l’Association des ‘Ulama. Elle avait été fermée en 1957 pour devenir le siège de la SAS, puis après le cessez-le-feu, elle avait servi à accueillir les prisonniers progressivement libérés des camps de Djorf ou de Qasr at-Tayr et du pénitencier de Lambèse [Tazoult]. Un comité d’accueil, équipé de listes établies par les autorités algériennes clandestines et de listes récupérées de l’administration française était chargé de les recevoir. On logeait et nourrissait les anciens prisonniers dans des hôtels, des bains et chez des particuliers avant de les grouper pour les renvoyer chez-eux.

Abderrahmane Lamèche se souvient aussi qu’à partir du mois d’avril, les gens préparaient les vêtements pour les fêtes de l’indépendance. Sa mère étant couturière, on venait lui demander de coudre robât tâ’ l-istiqlâl [les robes de l’indépendance]. On lui demandait les robes, mais surtout les jupes vertes, les kazaka [chemises] blanches, et pour les femmes, le ruban qui se nouait autour des cheveux. Il y avait aussi les cravates rouges. Il se souvient d’avoir vu dans la marche du 5 juillet un groupe de mozabites très organisés, tous portant la même chemise en nylon vert bouteille, et avec des brassards vert et blanc au croissant et à l’étoile. Ils étaient, dit-il, menés par le leader de la communauté ibadite de la ville, un certain Qassem.

La fête avait commencé la veille, dès le 4, vers 3 ou 4 heures de l’après-midi. Les gens sortaient déjà, et se rassemblaient en foule. A l’heure où Jean Olmi cessait de filmer pour la nuit, les habitants, eux, ne rentraient pas chez eux et la fête devait durer jusqu’au lendemain. Pour Abderrahmane Lamèche, la soirée du 4 est même l’apothéose de la ferveur. Ce n’est que le soir du 5 que les choses se sont calmées d’elles-mêmes, par épuisement, les festivités se prolongeant sporadiquement dans les différents quartiers. Au cours de notre entretien, il est très précis sur tous les détails. Il se souvient de slogans sur les banderoles et des slogans chantés.

Et puis il y avait des gens qui pleuraient. Je me souviens de gens qui pleuraient à chaudes larmes et ils criaient « Allah yarham ash-shuhada » [Que Dieu prenne les martyrs en sa miséricorde]…

En prononçant ces mots, il lève l’index, et je sursaute :

— Avec le doigt ?
— Avec le doigt : « Allah yarham ash-shuhada. Allahu akbar. Allah yarham ash-shuhada. »

J’ai déjà entendu ce très impressionnant « Yarham ash-shuhada ! » dans un autre documentaire tourné à Alger, mais c’est la première fois que pour moi, le geste rejoint la voix.

— « Allahu akbar. Allah yarham ash-shuhada. Allahu akbar. Allah yarham ash-shuhada. » Quand on pense… [silence] Vous êtes émue… ? Moi aussi j’ai la chair de poule. Je me souviens bien. Il y a des visages que je n’oublierai jamais. Quelqu’un, un brun qui était garçon de café, dans un café européen. Il pleurait à chaudes larmes. Ooooh lala. « Yarham ash-shuhada ! »

Lorsque les hommes et femmes marchent en levant ensemble l’index, ce sont les martyrs qu’ils chantent. Les foules de juillet 1962 célèbrent donc, au double sens du terme : elles fêtent l’indépendance tout en commémorant les morts pour la première fois de façon publique, collective et au cœur même des villes et des villages.

L’index levé, elles s’adressent à Dieu pour demander — pour exiger — qu’il prenne soin des âmes des martyrs.

Bd du Premier Novembre (anc. Jean Jaurès) : cette portion du futur tramway suit le trajet de la manifestation du 8 mai 1945. Sétif, oct. 2017 ©M. Rahal
  1. Les SAS sont des unités créées en 1955 et qui ont un double but de pacification (c’est-à-dire de répression) et d’action psychologique.
  2. « Jean Kersco. En Algérie pour maintenir la paix, il filme les fêtes du 5 juillet 1962 à Sétif. J’ai choisi d’aller en Algérie pour montrer qu’il était possible de faire la paix », El Watan, 7 juillet 2012. Le montage dure 13 minutes, et indique précisément les sources de la bande son reconstituée. Seules les images datent de juillet 1962.
  3. Entretien avec Alain Olmi, alias Jean Kersco, Paris, le 20 septembre 2017.
  4. Pierre Claverie (1938-1996) était né français d’Algérie à Bab el-Oued. Il est devenu prêtre, puis archevêque d’Oran après l’indépendance et a été assassiné en 1996.
  5. Edward W. Said, Orientalism: Western Conceptions of the Orient, Londres, Penguin Books, 1995, p. 1‑7. Pour une approche plus spécifiquement algérienne de la question de l’image photographique, voir aussi Omar Carlier, « L’émergence de la culture moderne de l’image dans l’Algérie musulmane contemporaine (Alger, 1880-1980) », Sociétés & Représentations, 24, 2008, pp. 321‑352.
  6. Entretien avec Abderrahmane Lamèche, né en 1948, Sétif, 22 octobre 2017.

Dangerous shortcuts (II)

The following message was adressed to several editors of mainstream media outlets in Britain (including The Guardian, The Independent, and the BBC. Colleague wishing to add their signature to this message may do so by indicating their name and institutional affiliation in the comment section of this post
Le message suivant, signé par plusieurs de nos collègues, a été envoyé à différents médias britanniques, en protestation contre les raccourcis historiques utilisés après les attentats de Paris, raccourcis déjà dénoncés par Natalya Vince dans un précédent billet. Les collègues qui souhaitent y ajouter leur signature peuvent le faire en indiquant leur nom et leur affiliation dans les commentaires de ce post.

Paris attacks have nothing to do with the Algerian War of Independence

A number of commentators in the mainstream British media, notably Andrew Hussey on BBC radio (also a regular Guardian columnist) and Robert Fisk in The Independent, have evoked the Algerian War of Independence between 1954 and 1962 as an interpretative lens for understanding the motivations of the 13 November attackers. In short, they claim that the violence of colonialism and the war of decolonisation have engendered an ancestral desire for revenge amongst younger generations of French citizens of Algerian origin. Such a reading ignores the specificities of the present situation and fails to provide any convincing explanation of how this ‘memory’ is transmitted from generation to generation: it is profoundly unhistorical. It reduces whole peoples to perceived unchanging cultural characteristics: this is blatant essentialism. It implies that all Franco-Algerians carry around with them a sense of unfinished history which can only be assuaged through reciprocal violence: this is both insulting and stigmatising. It also plays fast and loose with the facts – the reported mastermind of the Paris attacks, Abdelhamid Abaaoud, is Belgian-Moroccan. One of the key slogans of the past ten days has been ‘pas d’amalgame’ – that is to say, do not conflate the action of a few radical Islamists with the wider Muslim population. We must also avoid conflating the Franco-Algerian past with the current context in an analytically lazy and politically dangerous way.

Dr Linda Amiri, Université de Guyane
Arthur Asseraf, All Souls College, University of Oxford
Walid Benkhaled, University of Portsmouth
Dr Emile Chabal, University of Edinburgh
Professor Tony Chafer, University of Portsmouth
Dr Patrick Crowley, University College Cork
Dr Muriam Haleh Davis, European University Institute/ University of California
Dr James McDougall, University of Oxford
Dr Claire Eldridge, University of Leeds
Dr Samuel Everett, Woolf Institute, Cambridge/ EPHE Paris
Dr Darcie Fontaine, University of South Florida
Dr Jim House, University of Leeds
Caroline Izambert, PhD student at the CRH-EHESS/ teacher at Collège La Courtille, Saint Denis
Dr Ed Naylor, University of Portsmouth
Dr M’hamed Oualdi, Princeton University
Dr Terence G. Peterson, Stanford University
Dr Malika Rahal, Institut d’histoire du temps présent, CNRS Paris
Dr Jennifer Sessions, University of Iowa
Dr Todd Shepard, Institute of Advanced Study, Aix-Marseille University/ John Hopkins University
Dr Natalya Vince, University of Portsmouth
Dr Louisa Zanoun, Génériques (Paris-based NGO working on the history of immigration)

An extended critique of the (mis)use of the Algerian War in coverage of the Paris attacks written by Dr Natalya Vince has been simultaneously published on the French academic blog Textures du temps http://texturesdutemps.hypotheses.org/1754 and the British academic blog Francophone Africa: http://francophone.port.ac.uk/?p=931

« Les Jours d’avant » – قبل الأيام

Le premier film de Karim Moussaoui est un moyen métrage  délicat, qui revient non pas sur la violence de Décennie noire » des années 1990, mais sur « Les Jours d’avant ».1   Tout est dans cette différence.

Deux personnages. Djaber est lycéen et n’a pas l’occasion de rencontrer des filles. Il s’intéresse à Yamina, qui ne le regarde guère. Autour de lui, la violence – jusque là fracas lointain – se rapproche. Un jour qu’il ère dans la cité dans l’espoir d’une rencontre, il s’assiste à l’assassinat d’un homme, à quelques pas de lui, d’une balle dans la tête.

Yamina est la fille du policier. Elle a peur de lui, peur pour lui et peur pour sa famille. Les nouvelles des attentats contre des policiers se rapprochent. Ce n’est pas encore la guerre au pied de la cité.Les ours

Ce sont les jours d’avant. En arabe, c’est “avant les jours”, avant la catastrophe, au tout début de la catastrophe, quand on n’en prend pas encore la mesure.

Le film se déroule dans une cité de Sidi Moussa, que j’ai été étonnée de reconnaître : je n’y ai été qu’une seule fois, pour un entretien. Les deux narrateurs du film, Djaber et Yamina racontent consécutivement et séparément cette époque, et leur rencontre avortée. Un peu comme « mes » témoins, à Sidi Moussa et ailleurs, ils semblent se remémorer cette époque d’avant pour la première fois, un peu étonnés de retrouver ces souvenirs jusque là barrés par l’énormité de ce qui a suivi.

Novembre 2011 ©Malika Rahal
Nov. 2011 ©Malika Rahal

Chacune des deux familles, celle de Djaber et celle de Yamina, quitte finalement Sidi Moussa face à la menace, dans une région où les attaques puis les grands massacres allaient devenir légions. J’ai eu l’occasion d’écrire ailleurs comment l’urgence de la guerre (à la fois guerre civile et guerre contre les civils), mais aussi de l’exil – à l’intérieur ou vers l’étranger – avaient rompu les liens des témoins avec leur propre passé et leurs souvenirs, tout en coupant les liens amicaux ou militants.2 Les personnes interviewées à Sidi Moussa aussi avaient elles quitté la cité, pour sauver leur vie ; elles y sont revenues aujourd’hui. Mais dans la guerre, puis la longue sortie de guerre qui a suivi, il n’était jamais temps de renouer avec ce passé : c’était le temps de l’urgence, puis de temps de la sidération.

Dans certains cas, les entretiens que j’ai réalisés à partir de 2011 à Sidi Moussa ou ailleurs semblaient être pour les témoins une première occasion de replonger dans le récit du passé. L’enquête servait de catalyseur à un phénomène de reconnexion qui la dépassait largement, et qui appartient au moment, près de dix années après la fin de la guerre. Il y a quelque chose de touchant à voir un témoin renouer avec un souvenir occulté, comme est touchante la remémoration par les deux narrateurs de leurs souvenirs d’adolescences, avec leurs soucis d’alors : comment se parler entre filles et garçons ? comment convaincre les parents de nous laisser aller à une fête ?

Le travail sur le langage est très intéressant, avec cette langue algérienne qui change vite (« ikunu madamat ? » Il y aura des filles à cette fête ? demande un des garçons, avec un vocabulaire qu’on n’emploierait plus aujourd’hui je crois). On reconnaît aussi les vêtements (le pull du père de Yamina, je ne sais pourquoi émouvant ; les vestes en cuirs, les survêtements…) et les voitures épuisées des années 1990. Les jeunes filles ne portent guère le voile. Aujourd’hui à Sidi Moussa, la majorité (la totalité ?) le ferait.

Mitidja, nov. 2011, ©Malika Rahal
Mitidja, nov. 2011, ©M.Rahal

Seule la cité apparaît, faute de moyens sans doute, comme elle est aujourd’hui. En 1994, elle avait 20 ans de moins et je m’imagine qu’elle était moins fatiguée, moins sinistre, moins triste. Construite pour les travailleurs des entreprises nationales, elle a été belle et agréable, peut-être même moderne à ses débuts. On m’y a parlé durant les années 1980 de ciné-club, de cellule de militants de partis de gauche, de campagnes électorales, d’organisation collective même si l’on y souffrait déjà du démantèlement des entreprises publics, des plans d’ajustement structurels et que l’islamisme était déjà présent. Les barreaudages (l’expression me semble être née durant les années 1990), omniprésents dans le film, sans doute anachroniques sont une anticipation de ce qui va suivre.

Chaque fois que je traverse la Mitidja, le paysage me semble porter la marque de la violence, comme si le ciel et les murs indiquaient la proximité de Raïs et Bentalha, lieux des grands massacres, et de tous les autres attentats. Difficile de dire si l’urbanisme récent, sauvage, et les anciens bâtiments désormais lépreux donnent cette impression, ou si chacun y projette son propre imaginaire et sa mémoire, encouragé par la pluie et les ciels de plaines aux lumières dramatiques bordés par l’Atlas, que l’on voit aussi dans le film.

Le tissage du temps de cette replongée un peu étonnée des deux narrateurs dans leur vie d’avant est très fine. Ce retour au récit, possible désormais, sonne juste. Il nous dit quelque chose sur le temps d’aujourd’hui.

Les Jours d'avant, قبل الأيام, un film de Karim Moussaoui, Algérie/France, 2013, Fiction, 47mins.
Route de Larb'a, nov. 2011 ©Malika Rahal
Route de Larb’a, nov. 2011 ©Malika Rahal

 

 

  1. Voir la critique sur Critikat.com, et la bande annonce.
  2. Rahal, Malika. “Le temps arrêté. Un pays sans histoire. Algérie (2011-2013).” Écrire l’histoire, n°12 (Automne 2013), pp. 27–36. L’article est accessible en ligne ici.

10 février 1943 – Le Manifeste du peuple algérien

C’est aujourd’hui le 10 février, date choisie et fêtée pendant une décennie pour célébrer le Manifeste du peuple algérien, rédigé par Ferhat Abbas. L’intérêt est grand aujourd’hui pour “le courant Abbas”, tant en France qu’en Algérie, pour de multiples raisons sur lesquelles je reviendrais dans un autre post car certaines sont problématiques. Pour l’heure, c’est le texte lui-même, moment majeur de la formalisation du nationalisme algérien, qui nous concerne.
En pleine Seconde Guerre mondiale, les Anglais et les Américains ont débarqué en Afrique du Nord le 8 novembre 1942. Le 17 janvier 1943, se réunissaient chez Me Ahmed Boumendjel (à l’actuelle place des Martyrs) des personnalités du PPA (Lamine Debaghine et Hocine Asselah), des membres de l’association des ‘Ulamā (Larbi Tebessi) et des proches de Ferhat Abbas. La décision est prise de confier à Ferhat Abbas la rédaction d’un texte qui devra être discuté durant une seconde réunion. Celle-ci, interdite, n’aura jamais lieu. Le 10 février, la première version du texte est prête à être remises aux autorités françaises et alliées. 1
J’en donne ici la version publiée dans une brochure de l’UDMA de 1948.2 Elle indique rituellement la date du 10 février 1943. En réalité il s’agit d’une version datant de la fin mars 1943 et qui avait subi quelques modifications : on dit souvent qu’elle a été adoucie par rapport à la première, ce n’est pas toujours exact. (Les notes explicatives sont celles de la brochures de 1948 ; entre crochet, je restitue la version du 10 février.)
On voit bien en tout cas le basculement spectaculaire que font Abbas et les siens de l’exigence des droits de citoyens français à l’affirmation, désormais, d’une citoyenneté algérienne et à l’exigence de gérer les affaires de l’Algérie, avec un gouvernement et une constitution propres.

 

L’Algérie devant le conflit mondial
Manifeste du peuple algérien

(10 février 1943)

 

L’Algérie est, depuis le 8 novembre dernier, sous occupation des forces anglo-américaines. Cette occupation, en isolant la colonie de la métropole, a provoqué parmi les Français d’Algérie une véritable course au pouvoir.

Républicains, gaullistes, royalistes, Israélites, chaque groupe, de son côté, essaye de faire valoir sa collaboration aux yeux des Alliés et veille à la défense de ses intérêts particuliers.

Devant cette agitation, chacun semble ignorer jusqu’à l’existence même des 8 millions et demi d’indigènes.

Cependant l’Algérie musulmane, quoique indifférente à ces rivalités, reste vigilante et attentive à son destin.

Aujourd’hui, les représentants de cette Algérie, répondant au vœu unanime des populations, ne peuvent se soustraire à l’impérieux devoir de poser le problème de leur avenir.

Ce faisant, ils entendent ne rien renier de la culture française et occidentale qu’ils ont reçue et qui leur reste chère. C’est, au contraire, en puisant dans les richesses morales et spirituelles de la France métropolitaine et dans la tradition de liberté du peuple français qu’ils trouvent la force et la justification de leur action présente.

Conscients de leurs responsabilités devant Dieu, ces représentants traduisent ici, sincèrement et fidèlement, les aspirations profondes de tout le peuple algérien musulman.

Ce « Manifeste », plus qu’un plaidoyer, est un témoignage et un acte de foi.

***

Pour la deuxième fois, au cours de ce XXe siècle, le monde entier combat pour le triomphe de la Justice et du Droit, pour la libération des peuples.

Mais pour la deuxième fois, le monde assiste à ce spectacle désolant et tragique : derrière le soldat qui meurt pour la liberté des hommes et le bonheur de l’humanité, les conférences diplomatiques et les accords internationaux entrent en jeu. Quelle part sera réservée, dans ces conversations, aux droits des gens ?

La Paix de 1918 a été chèrement acquise. Le sacrifice des combattants, de toutes nationalités et de toutes religions, a été vain. Les convoitises des peuples forts et l’injustice qu’elles engendrent ont survécu au suprême sacrifice des morts.

Aujourd’hui, les déclarations de certains hommes d’État sont si pleines de contradictions et d’ambiguïté qu’il est à craindre que la paix de demain ne contienne, par l’égoïsme et l’impérialisme des grandes nations, la faiblesse et la lâcheté des petits peuples, les germes d’une guerre future.

Aussi bien, les responsabilités qui pèsent sur les grandes nations pèsent-elles sur les petits peuples et les individus. Placé en face de ces responsabilités, le peuple algérien, dans son désir de servir à la fois la paix et la liberté, élève sa voix pour dénoncer le régime colonial qui lui est imposé, rappeler ses protestations antérieures, et revendiquer son droit à la vie.

La colonisation de l’Algérie par la France, héritière pourtant des principes de 1789, dure depuis plus d’un siècle. Cette colonisation « démocratique » a pu évoluer librement, sans entrave, depuis au moins 70 ans. L’expérience a été longue. Elle suffit pour juger l’œuvre à ses résultats.

De ces résultats, c’est-à-dire de la structure actuelle du pays, se dégagent les principes rationnels qui permettront aux nations éprises de liberté et de justice d’atteindre, dans le drame algérien, à la vérité, et d’aider ainsi, en toute connaissance de cause, à l’établissement d’un régime de liberté, de justice sociale et de fraternité humaine.

***

Un homme d’État français, doublé d’un gouverneur des colonies, Paul Bert, a pu écrire à propos de conquêtes coloniales :

« Quand un peuple, pour des raisons quelconques, a mis le pied sur le territoire d’un autre peuple, il n’a que trois partis à prendre : exterminer le peuple vaincu, le réduire au servage honteux, ou l’associer à ses destinées. »

Il suffit d’examiner le processus de la colonisation en Algérie pour se rendre compte comment la politique d’« assimilation », appliquée automatiquement aux uns et refusée aux autres, a réduit la société musulmane à la servitude la plus complète.

Cet asservissement n’a pas été prémédité par la France. Il s’est imposé à elle par la force des choses, comme résultat inéluctable du système du peuplement européen défini par le maréchal Bugeaud lui-même :

« Ah ! s’il n’y avait pas d’Arabes en Algérie ou s’ils ressemblaient à ces peuples efféminés de l’Inde, je me serais bien gardé de conseiller à mon pays de faire à coup de budget une base de colonisation avec l’élément militaire.
Mais l’existence de cette nation, si vigoureuse, si bien préparée pour la guerre, si supérieure à ce point aux masses européennes que nous pourrions introduire dans le pays, nous impose l’obligation absolue d’établir devant elle, à côté d’elle, au milieu d’elle, la population la plus vigoureuse possible. »

L’installation de ces masses européennes est le trait capital de l’histoire algérienne depuis l’occupation française. Les Algériens, c’est-à-dire les Arabo-Berbères, passent au second plan des préoccupations des pouvoirs publics. Et malgré leur prédominance numérique et leurs droits imprescriptibles, ils sont contraints de reculer et de s’effacer sous le poids de la défaite.

Désormais, deux Algéries vont coexister et se juxtaposer : la colonie française, toute européenne, et l’Algérie musulmane, celle des Arabo-Berbères.

Elles se dénombrent aujourd’hui, 113 ans après la capitulation d’Alger, de la manière suivante :

Colonie française : 700 000 Européens (Français d’origine ou étrangers naturalisés par le décret du 26 juin 1889) et 130 000 Algériens israélites français par le décret Crémieux du 26 octobre 1870. Au total 830 000 citoyens exerçant la pleine souveraineté en Algérie.

Algérie musulmane : 8 500 000 arabo-berbères définis par le sénatus-consulte de 1865 « Indigènes musulmans sujets français » et maintenus à l’état de vaincus et d’assujettis.

Ces indigènes sont pourtant soumis à toutes les obligations des Français, y compris le service militaire obligatoire.

***

Le caractère saillant et continu de la colonisation française est la subordination de tout le pays avec son humanité, ses richesses, son outillage, son administration, à cet élément français et européen. La politique de rattachement de l’Algérie à la métropole, dite « politique d’assimilation », trouve là sa source, sa justification et sa plus forte expression.

Il serait long et fastidieux de suivre, dans le détail de son évolution, cette colonisation. Il suffit d’en noter les étapes principales.

De 1830 à 1900, la colonie française, sous la protection du régime militaire [régime du sabre], prend naissance et commence à prospérer. Par la spoliation et l’expropriation, elle s’empare des immeubles des villes et des meilleures terres, qu’elle distribue aux Européens. En 1851, on compte déjà 4 773 concessions, représentant 19 000 hectares.

Napoléon III, mécontent des résultats du plébiscite en Algérie et effrayé par l’appétit d’un trop grand nombre d’aventuriers, inaugure le régime des grandes concessions. En 1863, 160 000 hectares de forêts, des plus belles et des plus faciles à exploiter, sont concédées, à titre définitif, à une trentaine de bénéficiaires, et 50 000 hectares de bonnes terres sont partagés entre 51 concessionnaires. En 1865, la Société générale de l’Habra et de la Macta obtient 25 000 hectares dans la plaine du Sig, et la Société générale algérienne, qui deviendra en 1877 la Compagnie algérienne, reçoit 100 000 hectares dans le département de Constantine.

La IIIe République revient au régime des lots de colonisation. De 1870 à 1877, l’administration crée 198 villages peuplés de 30 000 colons. Et la population française passe de 195 000 à 268 000 et ne cesse de s’accroître, favorisée par la naturalisation globale des indigènes israélites (1870) et des étrangers nés en Algérie (1889).

Pour se libérer du régime militaire, peu favorable à son développement, cette colonie européenne revendique, de bonne heure, le bénéfice du rattachement. Elle obtient la création des communes de plein-exercice, analogues à celles de France, des assemblées départementales, et le bénéfice de la représentation parlementaire à Paris.

Ces institutions démocratiques, réalisées au profit des seuls vainqueurs, ouvrent les vannes au flot montant des Européens.

La réaction de défense du peuple algérien, dont le soulèvement de Mokrani en 1871 et la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh en 1881 sont les derniers soubresauts, étant brisée, la colonisation européenne passe en 1896 à 536 000 dont 318 000 Français et 218 000 étrangers.

En 1900, les tribus arabes ont déjà perdu, par l’application des différents décrets, 2 250 000 des meilleures terres et, dans la seule opération du séquestre de 1871, les Kabyles perdent 2 639 000 hectares.

La colonie française a pris racine sur le sol algérien. Elle prend de plus en plus conscience de sa responsabilité et de sa force. La tutelle de la France et son droit de regard commencent à lui peser. La politique de rattachement n’est plus en faveur. Alors commence une nouvelle étape. La colonie songe à son indépendance. Selon l’historien E.-F. Gautier, les troubles  anti-juifs de 1896 n’exprimaient que le désir des colons de se libérer de la métropole. En effet, les cris de « Mort aux Juifs » disparaissent dès que l’Algérie obtient l’autonomie financière et la création des Assemblées algériennes. Ces assemblées, véritable oligarchie, seront maîtresses du budget. Elles voteront les impôts et ordonneront les dépenses.

De 1900 à nos jours, cette indépendance financière s’accentuera et débordera sur le plan politique. Les Assemblées algériennes essaient de jouer au petit Parlement algérien. Et les colons laissent percer la menace de l’indépendance totale dès que leurs intérêts sont en jeu. (Crise du contingentement des vins 1930.)

Pour l’instant, la colonie française est à l’apogée de sa puissance. Les 830 000 citoyens qui la composent  jouissent d’une double citoyenneté : ils sont citoyens de l’Algérie qu’ils administrent en toute liberté [à leur fantaisie], et citoyens de la France grâce à leur représentation au Parlement français.

Ces citoyens n’ont pas manqué d’imprimer à l’Algérie tout entière leurs conceptions et leur domination. Les 30 000 kilomètres de routes et les 5 000 kilomètres de voies ferrées sont créés en fonction de leurs besoins stricts. Les travaux hydrauliques et les grands barrages ont été construits pour irriguer leurs terres. La culture de la vigne surtout atteint un développement inespéré et constitue le meilleur de leur fortune. Le vignoble couvre une superficie de 230 000 hectares et sa production annuelle est de 13 millions d’hectolitres.

En général, les concessions initiales ont disparu pour faire place au domaine féodal. Le peuplement rural est, de ce fait, en régression. Les statistiques de 1930 montrent qu’il n’existe plus que 26 153 colons européens. Parmi ces Européens, 1,8 % seulement possèdent moins de 10 hectares, 2,24 % cultivent de 10 à 50 hectares, 15,5 % exploitent de 50 à 100 hectares et 73,4 9e plus de 100 hectares. Ces exploitations, lorsqu’elles portent sur des terres à céréales, arrivent à atteindre 15.000 hectares.

C’est le régime de la grande propriété ayant à sa tête un Européen, mais où le travail est fourni par les salariés indigènes.

Cette féodalité agraire, exerçant une double souveraineté, n’a pas manqué de forger à cette société coloniale une âme impérialiste et raciste. La force créant le droit est devenu son credo et sa marche guerrière :

« Nous, Français, sommes chez nous en Algérie. Nous nous sommes rendus maîtres du pays par la force car une conquête ne peut se réaliser que par la force et implique nécessairement le fait qu’il y a eu des vainqueurs et des vaincus. Lorsque ceux-ci ont été matés, nous avons pu organiser le pays et cette organisation affirme encore l’idée de supériorité du vainqueur sur le vaincu, du civilisé sur l’homme inférieur… Nous sommes les légitimes propriétaires du pays. »
(L’Afrique latine, mai 1922.)

On ne peut mieux affirmer le droit du plus fort. Il faut remonter à des temps très anciens pour retrouver, au profit d’une caste aussi peu nombreuse, des privilèges aussi exorbitants. La noblesse de 1789, détruite par les ancêtres de nos républicains d’aujourd’hui, ne jouissait pas en France d’une position aussi extraordinairement forte.

***

L’Algérie musulmane, elle, va, d’abord héroïquement puis en silence, et enfin par des revendications incessantes, affirmer son droit à la vie et à l’existence.

L’administration du Dey s’effondra en 20 jours. Mais il faudra 27 ans pour que l’armée française, riche de la tradition guerrière de Bonaparte, arrive à bout de la résistance du paysan arabe et berbère. « La nation vigoureuse », riche et puissante, à laquelle le maréchal Bugeaud a été obligé de rendre hommage, ne capitulera pas. Les tribus défendront âprement leur sol, leurs biens, leur liberté et, surtout, cet Islam, cher à leur cœur, qui représentait leur concept politique, social et religieux.

La conquête de l’Algérie par la France n’a été réelle que par l’écrasement et la destruction complète de ces tribus. « Qui veut la fin veut les moyens », dira un officier français de l’époque. Et ce fut vraiment 27 années d’une tragédie sans nom.

Cette tragédie [saignée] gigantesque n’eut pas raison de l’obstination des populations conquises. « La France marchera en avant, écriront les chefs arabes à Lamoricière après la chute de l’émir Abdelkader, mais elle sera forcée de se retirer et nous reviendrons.

Vois-tu la vague se soulever quand l’oiseau l’effleure de son aile ? C’est l’image de votre passage en Afrique. »

L’Algérie musulmane n’eut réellement conscience de sa défaite et de sa ruine qu’avec la conquête économique du pays. Le rêve que la défaite a laissé subsister ne résistera pas à la mainmise de la colonisation sur le sol algérien. Le facteur économique sera déterminant. Tout l’édifice antérieur à 1830 sautera. Socialement et économiquement, c’est l’écroulement total avec son cortège de deuils, de paupérisme, de servage et d’émigration vers des pays lointains.

Il est peut-être utile de souligner avec le professeur Larcher que la politique d’annexion de l’Algérie et son assimilation à la métropole se traduisent, au regard des Indigènes musulmans, par

« cette division factice du territoire algérien en départements, en arrondissements, en communes, qui ne correspondent en rien aux circonscriptions de même nom de la métropole ; par l’introduction dans un pays neuf de ces rouages savants et compliqués qui, en pays barbare, deviennent ridicules ou scandaleux ; par ces conseils municipaux où quelques Européens fraîchement francisés font la loi à des milliers d’indigènes ; par ce Jury de colons jugeant avec un parti-pris révoltant les Arabes et les Kabyles qui leur sont déférés ; par l’application à la propriété indigène de notre code civil, ce qui aboutit au dépouillement de tribus entières…. »

À cet égard, l’Algérie musulmane subit une véritable destruction révolutionnaire. L’ordre nouveau la plaça en face d’un bouleversement soudain et inattendu. Elle fut obligée de s’adapter ou de disparaître. Pour longtemps, hélas, elle disparut.

Les Algériens musulmans seront à tel point dépossédés et asservis qu’ils apparaîtront, dans leur propre pays, comme de misérables étrangers : services publics, armée, administration, commerce, industrie, banque, presse, tout sera entre les mains de la minorité européenne. L’indigène ne sera plus rien. Sa langue même sera officiellement qualifiée de langue étrangère. L’Européen, qui le domine et le gouverne, sera tout. Il lui disputera même les emplois les plus subalternes : cantonnier, garde-champêtre, concierge, portier…3

Mais l’adaptation, malgré toutes les entraves, se réalisera. Le phénomène d’auto-défense se traduit pour notre peuple par un accommodement tacite à la situation nouvelle. De propriétaires, disposant d’immenses étendues de terre, il deviendra un peuple de petits paysans et surtout de salariés. La statistique quinquennale de 1930 fixe à 1 338 770 seulement le nombre des propriétaires indigènes musulmans possédant, en moyenne, deux hectares de tertre chacun. Ces paysans vivent misérablement, mais ils vivent tout de même.

Le reste de la population constitue cet immense prolétariat, instrument de base de la richesse de la colonie française. Ce prolétariat donne à l’Algérie sa physionomie spécifique : ouvriers en haillons, cireurs déguenillé, infirmes se traînant misérablement, mendiants faméliques, tout un peuple sorti d’on ne sait quelle cour des miracles avec ses yeux fiévreux et son teint maladif.

Ce peuple reçoit un salaire de famine [C’est cependant à ce peuple auquel elle doit toute sa fortune que la colonisation continue à payer des salaires si dérisoires qu’ils rappellent l’esclavage moyenâgeux] : un franc à 1,50 par jour de 1870 à 1914, pour une journée de 12 à 14 heures de travail ; 4 à 8 francs de 1914 à 1935 et 8 à 12 francs jusqu’en 1941. Cependant ce serf a trouvé, lui aussi, dans sa forte natalité, sa manière de, sa manière de résister et de durer. Sans doute la mortalité infantile, maintenue par le manque d’hygiène et l’ignorance, peut atteindre de 60 à 70 % des naissances. Les foyers prolétariens restent quand même riches de 5,6 et 7 enfants.

Enfin, cette Algérie musulmane pense à s’évader de son milieu primitif pour s’adapter aux conceptions sociales modernes. En 1892, la France, fidèle a sa mission éducative, amorce la création de l’enseignement français pour les indigènes. Ceux-ci mettent à profit cette création pour constituer peu à peu une élite intellectuelle, paysanne, artisanale et ouvrière.

Cette élite adopte les idées de l’Occident, sa technique, ses méthodes de travail. Elle assimile sa culture, son enseignement. Faute d’écoles, le contingent est faible : un millier d’ouvriers spécialisés, 41 médecins, 22 pharmaciens, 9 chirurgiens-dentistes, 3 ingénieurs, 70 avocats, 10 professeurs de l’enseignement secondaire et 500 instituteurs. Mais elle supplée à son petit nombre par son dynamisme et son désir sortir et de faire sortir toute l’Algérie musulmane de l’obscurantisme dans lequel elle croupit. Elle envoie, chaque fois qu’il lui sera possible, non seulement ses fils, mais encore ses filles à l’école française. La civilisation, la Révolution française de 1789, le progrès l’enthousiasment et lui forgent une âme neuve.

Cette société naissante s’enrichit en 1919 de deux éléments nouveaux : l’ancien combattant et l’élu du peuple. Les paysans qui, à la Marne et à Verdun, ont contribuer à sauver les libertés de la France ne consentent plus, démobilisés, à redevenir des serfs corvéables à merci. Ils militent avec l’élite pour des conditions de vie meilleures.

Par ailleurs, la loi de Février 1919 a accordé aux indigènes musulmans des représentants élus aux lieu et place des anciens délégués indigènes du Gouvernement et des représentants administratifs.

Ces élus, eux aussi, modérément ou énergiquement, réclament des droits pour le peuple vaincu, puisqu’a aussi bien ce peuple est associé aujourd’hui à la défense et à la sécurité de la France. Leur voix est faible, puisque leur nombre ne pas dépasser le tiers dans toutes les Assemblées. Mais leurs plaidoyers trouvent des auditeurs dans la métropole.

De plus, et cette fois sur le plan extérieur, la société musulmane bénéficia en 1922 d’un enseignement capital : la révolution turque et l’œuvre de Mustapha Kemal. Dans le conflit intérieur qui oppose, chez les Musulmans, ceux qui s’accrochent au passé et ceux qui veulent aller de l’avant, l’immortel Ataturk et son œuvre sont des facteurs déterminants. La Turquie nouvelle a ouvert des horizons nouveaux et pèse, d’une manière heureuse et de tout son poids, sur l’avenir de l’Algérie musulmane comme elle a pesé sur tout le Proche-Orient et notamment sur l’Égypte et l’Irak, aujourd’hui alliés de la Grande-Bretagne.

***

Mais la colonisation ne relève ni d’un souci humanitaire ni d’un souci de justice et encore moins de la civilisation et du progrès. Elle est, dans son essence même, un phénomène impérialiste. Et comme tel, elle exige pour se développer et durer l’existence simultanée de deux sociétés, l’une opprimant l’autre.

Le colon oui a exercé durant un siècle cette domination n’entend nullement en être privé. Il a la joie quotidienne de commander, d’être le maître, de représenter un soi-disant homme supérieur [il a la joie quotidienne de commander]. C’est beaucoup trop. Et à l’évolution de l’indigène et à sa volonté farouche de se libérer et de s émanciper, le colon opposera une volonté non moins violente de maintenir cet indigène dans sa condition première.

Ce faisant, il entourera sa caste d’un barrage puissant, impénétrable. Le réseau de lois d’exception, dans lequel il a enfermé le peuple algérien : indigénat, code forestier, communes mixtes, exclusion des cadres administratifs et des fonctions d’autorité, cours criminelles, pouvoir d’internement administratif, décret Régnier, police de l’enseignement arabe, tout cela relève du même principe impérialiste. L’hostilité qu’il manifeste à l’égard de l’enseignement des indigènes (70.000 élèves scolarisés seulement sur plus d’un million d’enfants d’âge scolaire), la mise à l’index de toute l’élite musulmane, la collaboration avec l’anachronique bachaga, la suspicion qu’il fait peser sur tout Musulman qui tente de penser et de réfléchir traduisent bien la volonté constante de ce même colon de maintenir l’indigène hors du droit commun [à l’état d’esclavage]. La colonie française n’admet l’égalité avec l’Algérie musulmane que sur un seul plan : les sacrifices sur les champs de bataille. Et là encore, faut-il que l’indigène se batte et meure à titre indigène, avec une solde et une pension de mercenaire, même s’il est diplômé et spécialisé.

Les promesses et les projets d’émancipation n’ont cependant pas manqué. Les principes directeurs non plus. Le maréchal Bugeaud au écrivait en 1844 :

« Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux tributs d’Afrique. Il faut leur faire connaître maintenant notre bonté et notre justice. Ainsi, nous pourrons espérer de leur faire d’abord supporter notre domination, de les y accoutumer plus tard, et à la longue, de les identifier avec nous, de manière à ne former qu’un seul et même peuple sous le gouvernement paternel du roi de France. »

Nous ne nous inquiéterons pas de savoir si les Arabo-Berbères acceptaient, à cette époque, de s’identifier avec les Bretons ou les Provençaux et dans quelle mesure ils désiraient former, avec les Français, un seul et même peuple. Un pays vaincu, surtout s’il n’est pas chrétien, n a pas d’avis à formuler. La question est de rappeler et de voir comment les directives du maréchal Bugeaud ont été appliquées et quel sort le siècle de colonisation et l’égoïsme des colons leur ont réservé.

En 1887, MM. Michelin et Gautier déposent sur le bureau de la Chambre une proposition tendant à accorder la qualité de citoyen français aux Musulmans d’Algérie.

En 1890, M. Martineau dépose un autre projet demandant la citoyenneté pour une catégorie de Musulmans bien déterminée.

En 1898, M. Jaurès reprend la question et demande l’émancipation des Musulmans algériens par l’attribution de la qualité de citoyen français.

En novembre 1915, M. Clemenceau et M. G. Leygues élaborent un programme de réforme en faveur de la citoyenneté des Musulmans algériens.

Enfin, en 1937, le Gouvernement français lui-même, appuyé par une forte majorité parlementaire, dépose un dernier projet de citoyenneté française, le projet Viollette, en faveur d’environ 30.000 indigènes, tous anciens combattants, fonctionnaires, bacheliers de l’enseignement secondaire, instituteurs, etc…

De tous ces projets – et il y en a eu d’autres, avec d’autres promesses –, aucun n’a abouti et – nous pouvons le dire maintenant — aucun ne pourra jamais aboutir. Pour le projet Viollette, il a suffi de la démission, en signe de protestation, des maires-colons d’Algérie pour que les Parlements – et le gouvernement et avec eux la France elle-même – capitulent.

La colonie française, avec sa capitale Alger, qui administre et gouverne, n’acceptera jamais une reforme qui affaiblirait sa position et diminuerait ses profits, même si cette réforme est dictée par Paris et la France entière.

Les sacrifices du peuple algérien n’ont pourtant pas manqué. Les soldats musulmans algériens, depuis les guerres du Second Empire, se sont battus sur tous les champs de bataille. Là où la France avait quelque chose à défendre, depuis la création de son empire colonial jusqu’à la défense de ses libertés menacées, depuis le Tonkin jusqu’à Charleroi, l’héroïsme de nos combattants a été légendaire.

Nous avons pensé qu’après les malheurs qui ont frappé la France en 1940, le colon allait comprendre ses devoirs et considérer le problème algérien. Mais pas plus que la victoire de 1918, la défaite de la métropole ne l’incita à la réflexion. Bien au contraire, la colonie européenne dans sa majorité interpréta le régime de Vichy et l’ordre nouveau institué par le Maréchal Pétain, comme l’expression intime de son idéal et la possibilité de satisfaire sa soif de domination. Elle recevait à sa table les officiers allemands des commissions d’armistice et les dressait contre les Musulmans qu’elle représentait comme des communistes et des révolutionnaires dangereux.

Après le débarquement des Alliés, le 8 novembre 1942, ces colons, qui ne sont pas à un reniement près pourvu que leur bastion féodal soit maintenu, recommencent, auprès des Anglo-Américains, la même propagande [malhonnête]. Cette fois, les Musulmans passent pour des germanophiles, des sauvages, des voleurs et des dégénérés. Cette propagande insidieuse est allée jusqu’à faire admettre aux Alliés que l’ouvrier indigène ne devait pas recevoir un salaire normal.

Qu’est-ce à dire sinon que le « problème algérien » – nous nous autorisons à le rappeler – est essentiellement d’ordre racial et religieux et que l’exclusive qui frappe l’élément autochtone s’étend à toutes les classes de la société ! [le problème est non seulement d’ordre social ou religieux mais encore au premier chef un problème relevant de la lutte des classes]

Voilà le drame profond et brutal, auquel la colonisation [la plus injuste] a donné naissance. L’identification et la formation d’un seul peuple sous « le même gouvernement paternel » a fait faillite. Nous venons d’indiquer les causes de cet échec. On pourra d’ailleurs controverser et épiloguer à l’infini sur ces causes, on n’empêchera pas le fait historique d’exister. Le bloc européen et le bloc musulman restent distincts l’un l’autre, sans âme commune. L’un fort de ses privilèges et de sa position sociale, l’autre menaçant par le problème démographique qu’il pose et par la place au soleil qu’il revendique et qui lui est refusée.

***

Il nous faut donc rechercher, en dehors des erreurs du passé et des formules usées, la solution rationnelle qui mettra fin à ce conflit séculaire.

Nous sommes en Afrique du Nord, aux portes de l’Europe et le monde civilisé assiste à ce spectacle anachronique : une colonisation s’exerçant sur une race blanche [colonisation sur une race méditerranéenne] au passé prestigieux, apparentée aux races méditerranéennes, perfectible et ayant manifesté un sincère désir de progrès.

Politiquement et moralement, cette colonisation ne peut avoir d’autre concept que celui de deux sociétés étrangères l’une à l’autre. Son refus systématique ou déguisé de donner accès, dans la cité française, aux Algériens musulmans, a découragé tous les partisans de la politique d’assimilation étendue aux autochtones. Cette politique apparaît aujourd’hui, aux yeux de tous, comme une chimère inaccessible, une machine dangereuse mise au service de la colonisation.

Désormais, un Musulman algérien ne demandera pas autre chose que d’être un Algérien musulman. Depuis l’abrogation du décret Crémieux4 surtout, la nationalité et la citoyenneté algériennes lui offrent plus de sécurité et apportent une plus claire et plus logique solution au problème de son évolution et de son émancipation. Économiquement, cette colonisation s’est révélée incapable d’améliorer et de résoudre les grands problèmes qu’elle a, elle même, posés. Or l’Algérie bien administrée, bien dirigée, bien équipée est susceptible de nourrir, pour moins 20 millions d’habitants, dont elle pourrait assurer le bien-être et la paix sociale. Emprisonnée dans le cadre colonial, elle n’est en mesure ni de nourrir, ni d’instruire, ni d’habiller, ni de loger, ni de soigner la  moitié de sa population actuelle.

Son équipement, tout juste suffisant de la population d’une caste qui représente le 1/8e de la population totale, restera superficiel et dérisoire, tant que l’Algérie n’aura pas un gouvernement issu du peuple et agissant au profit du peuple. La vérité historique est là et ne peut être nulle part ailleurs.

Le Président Roosevelt, dans sa déclaration faite au nom lies Alliés, a donné l’assurance que, dans l’organisation  du monde nouveau, les droits de tous les peuples, petits et grands, seraient  respectés.5 Fort de cette déclaration, le peuple algérien demande dès aujourd’hui, pour éviter tout malentendu et barrer la route aux visées et aux convoitises qui pourraient naître demain :

A) La condamnation et l’abolition de la colonisation c’est-à-dire, de l’annexion et de l’exploitation d’un peuple par un autre peuple. Cette colonisation n’est qu’une forme collective de l’esclavage individuel de l’antiquité et du servage du moyen âge. Elle est, en outre, une des causes principales des rivalités et des conflagrations entre les grandes puissances.

B) L’application pour tous les pays, petits et grands, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

C) la dotation de l’Algérie d’une CONSTITUTION [républicaine et sociale] PROPRE, garantissant :

1) La liberté et l’égalité absolue de tous ses habitants, sans distinction de race ni de religion.

2) La suppression de la propriété féodale par une grande réforme agraire et le droit au bien-être de l’immense prolétariat agricole.

3) La reconnaissance de la langue arabe comme langue officielle au même titre que la langue française.

4) La liberté de la presse et le droit d’association.

5) L’instruction gratuite et obligatoire pour les enfants des deux sexes.

6) La liberté du culte pour tous les habitants et l’application à toutes les religions du principe de la séparation de l’Église et de l’État.

D) La participation immédiate et effective, des Musulmans algériens au gouvernement de leur pays [la formation immédiate d’un gouvernement provisoire issu du peuple], ainsi que cela a été fait par le gouvernement de Sa Majesté britannique et le général Catroux en Syrie et par le gouvernement a maréchal Pétain et les Allemands en Tunisie. Ce gouvernement pourra seul réaliser [ce gouvernement pourra seul réaliser aux côtés du général Giraud et des armées anglo-américaines], dans un climat d’unité morale parfaite, la participation du peuple algérien à la lutte commune.6

E)  La libération de tous les condamnés et internés politiques à quelque parti qu’ils appartiennent.

La garantie et la réalisation de ces cinq points assurera l’entière et sincère adhésion de l’Algérie musulmane à la lutte pour le triomphe du Droit et de la Liberté.

La Conférence d’Anfa,7 bien que tenue sur le sol nord-africain, a été muette sur le problème de la colonisation. Le peuple algérien en a été profondément ému. La formule qui consiste à dire que, nous devons d’abord faire la guerre n’a donné, à la paix de 1918, que des déceptions. Elle ne peut satisfaire personne. Des peuples comme le nôtre, touchés par d’énormes sacrifices, ont été contraints à la fin de la Grande Guerre de subir encore dures épreuves sans même accéder à cette liberté pour laquelle leurs enfants sont morts.

Le peuple algérien, connaissant le sort réservé aux promesses faites durant les hostilités, voudrait voir son avenir assuré par des réalisations tangibles immédiates.

Il accepte tous les sacrifices. C’est aux autorités responsables [C’est aux Nations-Unies] à accepter sa liberté.

Fait à ALGER, le 10 février 1943.

Abdelkader SAYAH
Conseiller général Président de la Section arabe des Délégations financières

Docteur BENDJELLOUL
Conseiller général
Délégué financier

Mebarek Ali BEN ALLAL
Conseiller général
Délégué financier

Ahmed GHERSI
Conseiller général
Délégué financier

Hadj Hacène BACHTARZI
Conseiller général
Délégué financier

Ferhat ABBAS
Conseiller général
Délégué financier

Mohammed KHIAR
Conseiller Municipal
Délégué financier

TAMZALI Allaoua
Délégué Financier

TAMZALI Khelil
Délégué financier

Docteur A. TAMZALI
Conseiller général
Président de la Section kabyle des Délégations financières.

Docteur SAADANE
Conseiller général

Docteur BENSALEM
Conseiller général

M. LALLOUT
Conseiller général

Abderrahmane BOUKERDENNA
Conseiller national

Abdelkader CADI
Président des fellahs

Docteur BENKHELLIL
Conseiller municipal

A. ABASSA
Conseiller général
Délégué financier

Maître TALEB ABDESSELAM
Conseiller général
Délégué financier

A. OURABAH
Conseiller général
Délégué financier

Dr BEN EL-MOUFFOK

Docteur AIT SI AHMED

Maître Kaddour SATOR
Avocat

Mustapha SMATI
Pharmacien

Mohamed Salah ABBAS
Agriculteur

Hocine HAFFADH
Président des Combattants musulmans

A. ZOUGHAILECHE

Mohamed Salah SRAOUI
Membre de la Chambre d’Agriculture

SI AHMED MAIZA
Ancien cadi

Maître Abdelkader HADDOU
Avocat

HOCINE AHMED YAHIA
Avocat

Salah MAIZA
Caïd, agriculteur

Docteur Ahmed FRANCIS
Ancien combattant
Conseiller municipal

Ahmed BOUMENDJEL
Avocat

Aziz KESSOUS
Journaliste

Aissa ATTAR
Cheminot

Maître Abdelkader FRANCIS
Avocat

MESSAI Lakhdar
Instituteur

ABDELMADJID ZIOUI
Représentant de commerce

Dr Bachir ABDELWAHAB
Conseiller général

Docteur LAKHDARI
Conseiller général
Délégué financier

Chentouf ADDA
Délégué financier

A. BEN ALI CHERIF
Délégué financier

Chérif BENHABYLES
Délégué financier

René FOUDIL
Délégué financier

Abderrahmane BENKHELAF
Conseiller général

Mahieddine ZERROUK
Conseiller général

GUEHRIA Zine
Conseiller général

Chérif SISBANE
Conseiller national

Chérif BOUYOUCEF
Président de l’Amicale des membres de djemaâs

Maître MOSTEFAI
Adjoint au maire

Abdelkader MAHDAD
Professeur agrégé

Docteur SMATI
Ancien délégué financier

CHERIF HADJ SAïD
Avocat

Bourhandine GATY
Professeur adjoint

Maître GHARIB
Conseiller municipal

Mohamed El Hadi DJEMAME
Président de l’Association des Étudiants musulmans

N. B. — Nous ne reproduisons ici que les noms de ceux qui ont signé le MANIFESTE avant sa remise, le 31 mars 1943, au Gouverneur général de l’Algérie et aux Nations unies représentées à Alger à cette date.

 

  1. Ageron, Charles-Robert, “Ferhat Abbas et l’évolution de la politique de l’Algérie musulmane pendant la Seconde Guerre mondiale, Revue d’histoire maghrébine, 1975; Planche, Jean-Louis, Sétif, 1945 : histoire d’un massacre annoncé, Paris, Perrin, 2006; Kaddache, Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien 1919-1951 : Tome 2, Paris-Alger, Paris Méditerranée, 2003
  2. Abbas, Ferhat. Du Manifeste à la République algérienne. Alger: Libération, 1948.
  3. Cet état de choses est la conséquence  fatale du rêve insensé d’une Algérie « latine et chrétienne » substituée à l’Algérie musulmane.
  4. Le décret Crémieux accordait la citoyenneté française à tous les israélites « indigènes » d’Algérie. Son abrogation a été prononcée par le régime de Vichy.
    Certes, ce décret a été rétabli par le gouvernement républicain. Mais nous rappelons que la loi portant statut de l’Algérie a abrogé la loi d’octobre 1946 qui avait fait accepter les Musulmans pourvus du certificat d’études à, la qualité de « citoyen français ».
    Notre argumentation conserve donc toute sa valeur. On est citoyen français aujourd’hui, on ne l’est plus demain. Aucune garantie n’est assurée.
  5. Nous rappelons que la Charte de l’Atlantique a été contresignés par la France.
  6. Pour satisfaire cette dernière revendication, l’arrêté gubernatorial du 3 avril 1943 créa la Commission d’études économiques et sociales musulmanes, chargée d’établir un programme de réformes immédiatement réalisable. Ce cahier de réformes, connu sous le nom d’Additif au Manifeste fut achevé le 26 juin 1943 et remis au Gouvernement provisoire du Général Catroux. Nous reproduisons son texte intégral dans le chapitre suivant.
  7. Elle réunissait Roosevelt, Churchill, le général Giraud au nom de la France.

Fanny Colonna. Notes sur le Middle Ground

Elle avait plus de 80 ans, et pourtant l’annonce de sa mort, il y a quelques jours, a surpris beaucoup d’entre nous, sans doute parce qu’avec elle, la discussion était continue et devait toujours avoir une suite.

Depuis que la nouvelle est venue, j’ai beaucoup repensé au dialogue que j’ai eu avec Fanny Colonna depuis quelques années. En fouillant dans mes carnets, j’ai retrouvé la date de nos premiers échanges. C’était en octobre 2010. Elle était intervenue dans un séminaire organisé par Sylvie Thénault et Emmanuel Blanchard, et la séance s’intitulait : « Quelle histoire sociale pour l’Algérie colonisée ? » Son dernier livre, Le Meunier, les moines et le bandit, venait de paraître.1 Le personnage central en est Jean-Baptiste Capeletti (1875-1978), meunier, compagnon successivement de deux femmes de l’Aurès où il passa l’essentiel de sa vie. Fanny Colonna était partie ce jour-là de la dichotomie entre colons et colonisés, qui fonde une grande partie de l’histoire sociale récente de l’Algérie. Cette grille binaire, opposant l’un à l’autre de façon mutuellement exclusive, disait-elle, rend impensables trop de questions, trop de parcours, ou seulement comme des exceptions. Je retrouve dans mes notes certaines de ses phrases rapportées mot pour mot, et cette interrogation que posait Fanny:

« Peut-on penser l’Inde en dehors des castes ? »

Certainement non. Mais la question laisse une trace de la difficulté qu’il y avait peut-être pour elle à renoncer à cette opposition fondamentale.  Peut-être existe-t-il un enregistrement de cette séance. Mais le lendemain de la mort de Fanny, j’explorais des notes qui disaient aussi l’impression que son propos m’avait fait et en constituaient la trace. Sa présentation était ce jour-là à la fois légèrement théorique (elle évoquait notamment la critique historienne menée par Julia Clancy-Smith de la vision dualiste opposant les rulers et les ruled et « l’estrangement » de Carlo Ginzburg), et discrètement personnelle :

« Au début, les Européens, on ne les voit pas »

Quand est-ce, ce début où l’on ne voit pas les Européens ? Et qui ne voit pas : Les habitants natifs ? Les chercheurs d’aujourd’hui ? La phrase fait écho à l’évocation en d’autres lieux par Fanny Colonna de son enfance dans le Constantinois rural, où les « Européens » étaient bien moins nombreux que dans les régions d’Alger ou d’Oran. Dans les classes où elle avait été à l’école, les « européens » étaient une minorité.2 Tous les enjeux de son propos n’apparaissaient pas clairement dans son exposé, elle n’explicitait pas tout des liens qu’elle tissait, mais au détour d’une phrase, on la retrouvait, elle, prise dans son objet même. Une autre bribe :

« L’image de l’Autre, l’Européen se répand. (Génération de Fanny). »

Note énigmatique, peut-être éclairée par la prise de parole de Mohammed Harbi, mardi dernier, lors de la cérémonie religieuse qui s’est déroulée dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Belleville, à Paris, avant son enterrement samedi 30 novembre à Constantine. Mohammed Harbi évoquait l’évolution intellectuelle et politique de l’Algérie après 1945, et le besoin nouveau de repenser l’histoire du pays en comprenant mieux le rapport colonial. Cette prise de conscience, dit-il en substance (pas de notes ici, ce n’était guère le lieu) a aussi touché les milieux européens, et en particulier le milieu de la revue Consciences Maghribines, autour d’André Mandouze. (J’écris Maghribines – et non Maghrébines – avec beaucoup d’application, ayant souvent entendu Pierre Chaulet expliquer l’importance de ce « i », signe d’une distanciation avec l’historiographie coloniale et d’une volonté de se réapproprier le passé par le son récit décolonisé.) Jean Leca, venait d’intervenir pour évoquer ce milieu des étudiants catholiques, milieu algérien anticolonialiste où lui et Fanny s’étaient rencontrés lorsqu’ils avaient 19 et 20 ans. Fanny Colonna voulait-elle dire durant le séminaire de 2010 que l’image de l’Européen s’était cristallisée dans les années précédant la guerre d’indépendance, y compris dans le regard des Européens anticolonialistes eux-mêmes, cette prise de conscience, politiquement nécessaire alors créant un impensé dont le savoir sur la société coloniale allait continuer de souffrir encore cinquante ans après l’indépendance ? La question n’est pas la sienne, elle n’est pas dans mes notes. Peut-être était-elle sous-jacente à son propos ; peut-être est-ce moi qui me la pose en relisant. Les cas cités par Fanny Colonna ce jour-là, et dont elle n’acceptait pas qu’ils demeurent à l’ état d’exception, c’était le Meunier, Lisette Vincent, Yveton, Laban, Jean Sénac. Et, avais-je envie d’ajouter, Pierre et Claudine Chaulet, Jean Leca, ou Fanny Colonna.

Automne 1956 - Rencontre d’adieux avec Mohamed Drareni, à la veille de son départ au maquis (où il trouvera la mort au combat en 1957). De gauche à droite : Mohamed Drareni, Pierre, Claudine, Fanny Reynaud...." photographie publiée sur Lifet.net, Archives privées de la famille Chaulet (avec l'autorisation de Luc Chaulet que je remercie.)
“Automne 1956 – Rencontre d’adieux avec Mohamed Drareni, à la veille de son départ au maquis (où il trouvera la mort au combat en 1957). De gauche à droite : Mohamed Drareni, Pierre, Claudine [Chaulet], Fanny Reynaud [Colonna]….” photographie et légende publiées sur la page de l’émission Lifet.net, et dans l’ouvrage de Pierre et Claudine Chaulet, Le Choix de l’Algérie (Barzakh, 2012). (Archives privées de la famille Chaulet, avec l’autorisation de Luc Chaulet que je remercie.)

Socialement, ces personnes n’ont rien de commun, et comment généraliser à partir d’eux ? La question posée l’était à la science, à l’historiographie, et à la micro-histoire de ces cas exceptionnels ou hors-normes. Le Meunier, disait-elle, ne nous apprend rien sur les Européens de Batna. Alors que nous apprend-il ? Car si chacun d’eux constitue autour de lui un monde, ils ne constituent pas de véritables milieux. Il y avait dans la société coloniale

« [D]es pépites, des cellules actives de compréhension peuplaient la vie des gens : mais qu’est-ce qu’on en fait ? (Parfois rien) ».

Parfois rien, mais parfois aussi des engagements forts : le choix du FLN pour certains, le choix de l’Algérianité à l’indépendance, si difficile à penser aujourd’hui que le journal el-Watan a d’abord publié un article qualifiant Fanny Colonna d’« Amie de l’Algérie »:3 l’expression d’apparence flatteuse niait son algérianité d’une façon scandaleuse et désespérément banale. Et qu’est-ce qu’on en fait en tant de chercheur(se) ? À cette aporie de la connaissance de la situation coloniale, provoquée par l’opposition fondamentale entre colon et colonisés, Fanny Colonna avait donné ce jour-là plusieurs réponses. La première, martelée au fil de son intervention :

« on n’ira pas loin tant que les Algériens ne prendront pas en main l’histoire. »

Venait ensuite une évocation de plusieurs œuvres parmi lesquelles les romans de Liliane Raspail (dont l’un d’eux, La Chaouia d’Auvergne raconte l’histoire d’amour de Jeanne Chaneboux l’auvergnate et Mohamed Sahraoui entre les années 1920 et 1940) ; les textes de Jean Sénac rassemblé par Hamid Nacer Khodja dans l’ouvrage Pour une terre impossible dont le titre dit beaucoup ; le film Dans les fils d’argent de tes robes (1996), ou Amalia Escriva dénonce la place prise dans sa propre famille par le drame du départ d’Algérie et le souvenir de l’Algérie comme un paradis  perdu. Mais, disait-elle, il s’agit là toujours de perceptions, d’émotions, on y parle des choses comme elles nous arrivent, jamais d’une analyse de leurs causes. La question demeure donc entière du cadre analytique à tout cela. Or le cadre, nous a dit Fanny Colonna ce jour-là, elle l’avait trouvé dans l’ouvrage de Richard White, The Middle Ground.4 Par un hasard-pas-si-objectif-que-ça, j’avais l’ouvrage dans mon sac, dédicacé par son auteur à Toulouse, dans une présentation au cours de laquelle il avait expliqué que depuis son arrivée en France, à chacune de ces intervention, quelqu’un dans le public ramenait son propos à l’Algérie. Le Middle Ground, affirmait Fanny, nous donne le paradigme qui nous sort de la recherche des exceptions, qui permet de rendre visible les effets du contact. Traduit en français en 2009, l’ouvrage datait dans sa version anglaise d’origine de 1992. White y écrivait :

« Ce livre se veut une étude des relations entre Indiens et Blancs, car j’ai en effet pu constater que l’on ne pouvait distinguer de façon radicale leurs deux mondes. »5

Entre Algonquins et Européens, se créent un espace, un temps et des pratiques d’accommodement à l’autre, ou à l’idée que l’on se fait de l’autre, et d’invention de traditions. Les Audin d’Amérique du Nord ou les Boumendjel algonquins participent du Middle Ground. Les Colonna aussi. Mais dire qu’il y avait là pour Fanny Colonna une nécessité personnelle de se penser serait réducteur ; ce serait aussi projeter mon propre propos sur le sien. Tout au plus, relever cette dernière bribe, en réponse à une question posée à la fin de son exposé :

« On écrit toujours sur ce qu’on est capable de saisir. »

 

  1. Fanny Colonna, Le Meunier, les moines et le bandit : Des vies quotidiennes dans l’Aurès (Algérie) du XXe siècle, Paris, Sindbad, 2010, 220 p.
  2. Elle l’évoque notamment dans cette émission de radio de 2012.
  3. avant de publier dans el-Watan Weekend une belle page d’hommages.
  4. Richard White et Catherine Desbarats, Le Middle Ground : Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs : 1650-1815, traduit par Frédéric Cotton, Toulouse, Anacharsis, 2009, 731 p.
  5. Ibid., p. 25.

Autour de la publication de l’ouvrage de Sadek Hadjerès

Aujourd’hui même, Sadek Hadjerès revient en Algérie après 22 ans d’absence à l’occasion de la parution, aux éditions Inas, du premier volume de ses mémoires, qui s’arrête avec la crise du MTLD en 1949. Le livre sera présenté au Salon international du livre d’Alger (SILA). Nul doute que son retour suscitera des débats, attendus parfois de longue date, sur la période couverte par le livre ou sur les périodes plus récentes, en particulier sur le Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) dont Sadek Hadjerès a été le principal dirigeant, sa sortie de clandestinité à la fin des années 1980, et sa disparition au début de la guerre civile des années 1990. Ayant collaboré avec l’éditeur Boussad Ouadi pour l’édition du texte, j’en ai rédigé la postface, qui revient sur les relations entre historien et témoin. Textures du temps la donne à lire aujourd’hui.

حول صدور كتاب صادق هجرس

سيكون صادق هجرس قد عاد إلى الجزائر بعد غيابٍ دام اثنين وعشرين سنة، في اليوم الذي سيصدر فيه الجزء الأوّل من مذكّراته عن منشورات ايناس (الجزء الذي ينتهي بأزمة حركة انتصار الحريات الديمقراطية سنة 1949). سيُقدّمُ الكتاب في صالون الجزائر الدولي للكتاب بالجزائر العاصمة. ما من شكّ في أنّ عودته ستثير نقاشات، كان بعضها منتظرا منذ مدة طويلة، ليس فقط حول الفترة التي يضمّها الكتاب ولكن أيضا حول فترات أكثر قربا، وبالخصوص حول حزب الطليعة الاشتراكي “الباكس” الذي كان هو مسيّره الرئيسي، حول خروج الحزب من العمل السرّي نهاية الثمانينيات من القرن الماضي ثمّ اختفاءه في بداية الحرب الأهلية سنوات التسعينيات.
ولمّا كنتُ قد تعاونتُ مع بوسعد وعدي لنشر هذا النص، فقد كتبتُ مُلحقا لهذا النصّ أعود فيه إلى العلاقة بين المؤرخ والشاهد، تضعه اليوم حبكات الزمن بين أيدي القرّاء.س

Couverture
Sur la couverture, une assemblée des mineurs grévistes du Kouif et de l’Ouenza, en 1948.

1. Lorsque j’avais rencontré Sadek Hadjerès pour la première fois, en 2003, je préparais la biographie de l’avocat Ali Boumendjel. Durant notre discussion, il avait dressé le saisissant tableau de la ville de Larb‘a, dans la région d’Alger, où avaient vécu les familles Boumendjel et Hadjerès. Son analyse du rôle du père de Ali, Mohand Boumendjel, révélait un paysage culturel et politique en pleine transformation. Il donnait aux différents courants du mouvement national et au mouvement islahiste des réalités concrètes, ancrées dans le terrain spécifique de la petite ville de la Mitidja, en même temps qu’il révélait les rapports entre les différentes générations et leurs rôles respectifs dans les transformations sociales, culturelles et politiques. J’ai compris plus tard que ce sujet avait déjà fait l’objet d’un premier article publié dès 1960, signe d’un intérêt déjà ancien pour cette question.1 Nous nous sommes revus plus tard, à partir de 2011, pour des entretiens portant sur son propre engagement politique, alors que j’entamais une série d’entretiens portant sur les parcours des militants de gauche dans l’Algérie indépendante, en particulier les militants du PAGS, le Parti de l’Avant-Garde socialiste, héritier du Parti communiste algérien (PCA), fondé en 1966 et dont Sadek Hadjerès avait été le premier secrétaire. La richesse des discussions avec lui tient à la durée exceptionnelle de l’engagement dans la vie politique d’un homme né en 1928, et à la nature de ses responsabilités ; mais aussi à son aspiration à un retour critique et analytique fouillé sur l’histoire des mobilisations sociales et du mouvement national. Le moteur des entretiens, comme du présent ouvrage, c’est la déception répétée que ce retour critique n’ait pas pu être effectué plus tôt, collectivement, à chaque étape du parcours. Son récit est chargé d’un sentiment d’urgence permanente, et de l’absence de temps de réflexion : entré au Parti du peuple algérien (PPA) 1944, il est élu démocratiquement comme responsable de la section universitaire du Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques (MTLD, le pendant légal du PPA) en 1948 mais quitte le parti à la suite de la crise de 1949. À partir de 1950, il est président de l’AEMAN, l’Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord, grâce aux suffrages des étudiants proches du PPA, mais aussi de l’UDMA et des ‘Ulama notamment. Il adhère au Parti communiste algérien en 1951 et devient membre de sa direction, élu au Comité central en 1952. Durant la guerre d’indépendance, sous la direction du bureau politique et du secrétariat du parti, il dirige avec Bachir Hadj Ali l’organisation clandestine du parti, en charge notamment de l’organisation des Combattants de la Libération. À l’indépendance, il est officiellement l’un des trois secrétaires du PCA rapidement interdit de nouveau, puis, après le coup d’état de 1965, il devient le premier secrétaire du Parti de l’avant-garde socialiste créé en 1966, et le demeure jusqu’en 1991. Après avoir quitté l’Algérie à la fin de 1991, il s’installe durablement à l’étranger à partir du début 1993 et il se consacre à partir de 1994 à des travaux de géopolitique menés avec le géographe Yves Lacoste. Son passage au CRAG (le centre de recherche en géopolitique de l’université de Paris VIII) lui offre la distance et le temps d’un bilan critique plus approfondi sur l’histoire récente et le présent du pays. L’essentiel des textes qui constituent la matière du présent ouvrage a été rédigé durant cette période.

Pourtant le surgissement de la guerre civile précipite de nouveau l’histoire du pays, et crée une nouvelle urgence. Si plusieurs chercheurs, intellectuels et écrivains de l’époque ont tenté d’expliquer à chaud la violence, ce qui domine dans les écrits est certainement le désarroi face à une violence démonstratrice perçue comme indicible et incompréhensible ; les explications par le social pur et dur sont désormais impuissantes à rendre compte du réel, et le contexte de menace physique, d’assassinats et de massacres, ou même les conditions de l’exil rendent impossible tout retour réflexif. Cette impossibilité de se penser et de se dire est caractéristique d’une situation paroxystique. Comme en réponse au désarroi de l’époque, et à l’apparent effondrement de l’analyse marxiste face à la montée de l’islamisme et à la plongée dans la guerre, on trouve dans le livre de Sadek Hadjerès une préoccupation pour les questions culturelles et religieuses, ou plus exactement sur une histoire sociale incluant ces dimensions culturelles et religieuses, en même temps qu’une analyse de la façon dont le mouvement national a échoué à les prendre en compte de façon satisfaisante dès les années 1940. Avec le soutien d’Yves Lacoste, il avait eu plusieurs projets de publication de l’ouvrage en France, sans que le texte corresponde finalement à ce que les éditeurs souhaitaient publier sur l’Algérie durant les années 1990. Les conditions de survie dans l’exil, ainsi que la nécessité de réagir « à chaud » dans les médias où les colloques internationaux aux événements en cours en Algérie, l’ont conduit à mettre le projet de côté. Que la publication du livre de Sadek Hadjerès intervienne aujourd’hui seulement, me semble un signe supplémentaire que nous sortons enfin de la sidération de la guerre et de l’après-guerre.

Lorsque Boussad Ouadi, l’éditeur, et Sadek Hadjerès, l’auteur du présent ouvrage, ont fait appel à moi pour en éditer le texte, c’était sans doute en raison à la fois de mes travaux passés sur le mouvement national avant l’indépendance (que j’étudiais à travers l’un de ses courants mis à mal par l’histoire dominante, l’Union démocratique du Manifeste algérien de Ferhat Abbas), de mes travaux en cours sur l’histoire de l’Algérie indépendante, et d’une légère obsession à vouloir ouvrir la voie d’une histoire des années 1990.

Qu’est-ce donc qu’éditer une source, lorsqu’on est historien du temps présent ?

Pour mes collègues spécialistes d’histoire plus ancienne, l’affaire est habituelle. Éditer une source permet de rendre accessible au public éventuellement sous la forme d’un texte, livre ou article, parce qu’on la juge digne d’intérêt : lorsqu’il existe plusieurs versions un peu différentes d’un manuscrit, il faut en sélectionner une pour chaque passage répété ; lorsque des choses ne sont pas claires, expliquer sans alourdir ; une réécriture peut être nécessaire pour en rendre la langue accessible au public d’aujourd’hui ; il faut parfois agencer les fragments d’un texte inachevé, ou qui n’avait pas été écrit pour être publié, pour en faire un ensemble lisible.

Lorsque Boussad Ouadi et Sadek Hadjerès m’ont demandé d’intervenir sur cet ouvrage-ci, ce sont là les tâches qu’il restait à accomplir pour finaliser un livre, à partir des textes déjà rédigés. Il existait alors un ensemble de textes portant sur la période de l’enfance et de l’adolescence de Sadek Hadjerès. Représentant une masse importante, ils avaient été écrits à des moments et avec des objectifs différents durant une période de plusieurs décennies, le projet d’écriture étant né dans la première moitié des années 1990. Ils se répétaient parfois, avaient des tonalités très différentes les uns des autres, et gardaient les traces des contextes dans lesquels chacun avait été écrit ou réécrit. L’ensemble était déjà le fruit d’un travail entre Boussad Ouadi et Sadek Hadjerès, avec des choix arrêtés par eux (notamment celui du découpage chronologique, arrêté en 1949 avant la crise du PPA-MTLD), et un premier découpage en chapitres. Néanmoins, un important travail d’édition s’imposait encore.

La différence était pourtant de taille avec mes collègues historiens travaillant sur des périodes plus anciennes : le travail se faisait sur un texte vivant, son auteur continuant à écrire et réécrire à mesure que j’éditais, et j’éditais donc en collaboration avec lui. En retour, ce travail commun, les incompréhensions ou questions — issues de ma propre recherche — ont pu influencer sa façon d’écrire durant cette étape de finalisation. Pour la lectrice ou le lecteur, il est donc utile de préciser comment nous avons procédé, pour éclairer la nature du livre entre ses mains.2 L’édition consistait à homogénéiser les textes, couper les redites en choisissant ou composant une version unique lorsqu’un événement était raconté plusieurs fois, déterminer l’ordre d’agencement de certains fragments. Toutes mes interventions étaient ensuite validées par Sadek Hadjerès. Mieux encore, nos discussions l’ont parfois encouragé à réécrire certains pans, préciser certains détails ou ajouter des paragraphes nouveaux, apportant les précisions qui — comme historienne — me paraissaient utiles. Souvent, je lui ai envoyé des listes de questions qui me venaient à la lecture. Nous avons relu et parfois réécrit ensemble certains passages pour traduire le plus fidèlement possible son analyse. Une fois déchargé de l’édition de l’ensemble du manuscrit qu’il nous avait confié, à Boussad Ouadi et moi-même, Sadek Hadjerès a pu se consacrer à des thèmes spécifiques qui lui tenaient encore à cœur, réintroduisant des personnages ou des lieux un temps laissés de côté, racontant des épisodes manquants qu’il fallait ensuite intégrer à l’ensemble. Il fallait enfin retrouver les références très nombreuses utilisées par Sadek Hadjerès lui-même, et identifier des citations dont certaines avaient été rassemblées il y a plus de vingt ans pour les vérifier et en donner la source.

Des choix éditoriaux devaient être faits : écrits et réécrits à différentes époques, les textes existant faisaient référence à des présents différents, présent des années 1990 lorsque la plupart des textes ont été écrits, présent des années 2000 puis 2010 lorsqu’il les a retravaillés à d’autres occasions. Pour des raisons de clarté, fallait-il supprimer ces références à un « présent » désormais dépassé, et se focaliser sur les années 1940 ? Ou fallait-il garder au contraire les éléments contextuels liés aux années 1990, pour faire du livre un objet plus complexe, à la fois réflexion et témoignage sur l’histoire contemporaine de l’Algérie, au risque d’un enchevêtrement déroutant ?

Il nous a finalement semblé fondamental de conserver la profondeur historique du texte d’origine. Sadek Hadjerès s’y focalise sur son parcours avant 1949, mais réfléchit à partir de ce récit sur des épisodes plus récents. Il fallait donc s’assurer de l’intelligibilité pour les lecteurs de ces sauts dans le temps, et ajouter des notes permettant, notamment aux plus jeunes, de saisir le contexte auquel il est fait référence. Outre les notes de l’auteur, les lecteurs trouveront donc les miennes, notes d’historienne destinées à contextualiser, apporter un éclairage documentaire par une source originale, ou mettre en évidence l’écho que fait le récit de Sadek Hadjerès avec les récits d’autres acteurs pour en souligner la portée et l’importance dans le cadre de la recherche actuelle sur l’histoire contemporaine de l’Algérie. Ces notes, relues par lui, ont parfois fait l’objet de discussions : certaines formulations l’ont surpris, notamment sur la période post-indépendance sur laquelle les travaux manquent tant. Nos discussions se sont parfois reflétées dans la rédaction de mes notes, et occasionnellement aussi dans le texte ou les notes de Sadek Hadjerès, participant ainsi de l’élaboration la plus rigoureuse possible d’une source pour l’histoire.

L’objectif du travail d’édition était double : respecter la nature du projet de Sadek Hadjerès, en lui laissant la place d’y travailler jusqu’à la dernière minute ; et d’autre part, contribuer à le rendre accessible au lecteur, tout en en faisant une source fiable et précise pour l’avenir.

2. Le parcours de Sadek Hadjerès évoqué plus haut l’a été à grands traits. Mais on y voit déjà, comme on verrait avec les parcours d’autres militants communistes, un engagement qui traverse trois guerres, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’indépendance et la guerre civile des années 1990 ; un engagement qui prend racine dans la période coloniale pour se prolonger dans la période de l’Algérie indépendante.

Ce qui m’avait frappée d’emblée dans son parcours (et qui m’avait encouragée à commencer avec lui les entretiens biographiques), c’est la durée de la vie clandestine, durant la guerre d’indépendance puis de nouveau entre 1966 et 1988. Au final ce sont trois décennies passées en clandestinité, pour un homme qui avait par ailleurs un métier, celui de médecin, à l’exercice duquel il a renoncé, et une famille, avec des enfants qu’il n’a pas vus grandir. Il l’a souvent répété durant nos discussions : outre le sacrifice personnel, les conditions de fonctionnement d’un parti en clandestinité accaparaient la vie des militants, leur laissant finalement trop peu de temps pour lire, réfléchir et élaborer autant que nécessaire. On comprend mieux dès lors le sentiment d’urgence perpétuelle et la soif de penser que l’on retrouvera à toutes les pages.

Sadek Hadjerès, photographie prise par un camarade en clandestinité en 1967, rue de Mulhouse. La photo, prise de dos, pour des raisons de sécurité, est destinée à être envoyée à la famille. En face, les photographies des enfants, et le portrait de Lénine, Archives privées ©Inas éditions.
Sadek Hadjerès, photographié par un camarade en clandestinité en 1967, rue de Mulhouse, à Alger, tout près de la place Audin. La photo, prise de dos, pour des raisons de sécurité, est destinée à être envoyée à la famille. Au mur, les photographies des enfants, et le portrait de Lénine, Archives privées ©Inas éditions.

Car il aurait fallu, dit Sadek Hadjerès, à toutes les grandes étapes, à tous les virages, réfléchir et discuter davantage, mieux analyser les erreurs, pour en faire le bilan pour avancer sur des bases solides. Il aurait fallu retisser de la continuité entre ces séquences morcelées, constamment interrompues par le surgissement de la violence, les plongées en clandestinités et les crises politiques. On perçoit dans son récit, qu’il a lui-même cherché à renouer les fils de son expérience militante, par-delà les césures de l’histoire. Mais ce retour critique n’est pas seulement intellectuel ou analytique, un exemple suffira à le montrer, intervenu à la sortie de la Guerre d’Indépendance, et dont on retrouvera le récit dans ces pages. Sadek Hadjerès me racontait être retourné dans une des régions rurales où le Parti communiste algérien avait mené d’importantes actions, et où la population paysanne avait soutenu naguère le parti. Il ne retrouva alors aucun des hommes qu’il avait connus, seulement de très jeunes gens qui avaient entendu parler de lui :

« Ils m’ont dit : “Ah ! C’est toi qui étais venu nous voir !”. C’étaient des rescapés de cette tribu. J’ai dit : “Qu’est-ce que vous êtes devenus ?”. Ils ont dit : “On nous a massacrés.” C’était déclaré zone interdite, le FLN voulait qu’ils restent, l’armée française voulait qu’ils partent. »3

Sadek Hadjerès aurait souhaité les revoir, maintenir avec eux le contact et savoir ce que devenaient ces jeunes. Mais l’interdiction du Parti communiste algérien, dès novembre 1962, puis son propre passage dans la clandestinité après le coup d’état de 1965 ne le lui avaient pas permis, bloquant ses tentatives pour renouer avec les expériences militantes d’avant l’indépendance. Il expliquait :

« Toute la vie des partis communistes algériens a été hachée par les périodes de clandestinité et de légalité, des périodes courtes de légalité où on n’avait pas l’occasion de faire le bilan, de revenir sur les périodes antérieures pour en tirer des enseignements. »

Or aujourd’hui, il est frappant de voir que le travail d’analyse de Sadek Hadjerès ne cesse pas : les textes ébauchés il y a parfois plusieurs décennies sont constamment retravaillés, et enrichis d’informations nouvelles. Partout où il vit dans l’exil, il échange avec d’anciens militants, des membres d’autres mouvances nationales et démocratiques ou de différentes couches de la société, collecte les détails, adresse des questions, note et confronte les réponses sur l’ensemble des périodes de sa vie politique, affinant ainsi à la fois son récit et son analyse, se faisant en quelque sorte l’historien de son propre parcours. Il confirme le devenir d’un personnage qu’il avait connu, l’origine sociale d’un autre, le récit d’un épisode qu’il n’a pas vécu directement et, avec une incroyable mémoire, se souvient de l’origine de chacune des informations qu’il a collectées, et du moment où il a pu la recueillir.

Ce travail encore en cours aura certainement retardé la finalisation du présent ouvrage. Le livre publié fige l’analyse en train de se faire ; nul doute que l’ouvrage lui-même suscitera d’autres discussions, d’autres échanges que son auteur anticipe, souhaite et qui nourriront d’autres écrits. « Je suis trop jeune pour écrire mes mémoires », disait-il malicieusement à l’historienne Natalya Vince à l’été 2012. Il avait alors 84 ans. Je ne suis pas sûre qu’il plaisantait.

3. Plus que d’un livre de mémoires, Sadek Hadjerès a toujours affirmé vouloir écrire un livre pour le présent, un ouvrage effectuant les nécessaires retours sur le passé pour en tirer les enseignements pour les mobilisations et réflexions politiques du présent. Il utilise donc son propre parcours, ses expériences et réflexions comme matière première pour nourrir la réflexion d’aujourd’hui.

Sadek Hadjerès, à l'âge de 10 ans, lorsque la société gymnique de Berrouaghia était parvenue à fournir à ses membres des tenues blanches et chechias stambul rouges, Archives privées ©Inas éditions.
Sadek Hadjerès, à l’âge de 10 ans, dans la tenue de la société gymnique de Berrouaghia  avec chechia stambul rouge, Archives privées ©Inas éditions.

C’est ce qui se passe lorsqu’il se focalise sur la ville de Larb‘a, ses transformations politiques, sociales et culturelles des années 1940, comme un cas d’école pour comprendre l’évolution du mouvement national, ses obstacles et blocages, par une étude au plus près du terrain. Cette démarche, de rechercher dans le local, connu par l’expérience directe de la famille, l’école, ou l’engagement scout, était déjà présente dans les années 1960, comme le montre la publication dès 1960 de son texte déjà cité, « Quatre générations, deux cultures ».4 À partir des années 1990 toutefois, la description de Larb‘a prend une toute autre dimension. Située dans la plaine de la Mitidja, au pied de l’Atlas blidéen, Larb‘a s’est trouvée — comme d’autres villes de l’est-Algérois — sur les routes de migrations reliant la Kabylie vers Alger, routes de l’exode pour le travail, pour fuir la pauvreté, et les violences de la guerre d’indépendance avec son lot de zones interdites et de déplacements forcés de populations. Larb‘a voit donc passer, quand elle ne les accueille pas durablement, les cohortes de migrants d’un exode vers les petites villes intermédiaires qui constituent l’avant-poste de la capitale, bien souvent la destination finale de la migration. Cet exode rural, accéléré par la guerre, aura constitué le bouleversement démographique le plus profond que connaît la société algérienne dans la seconde moitié du XXe siècle. Larb‘a voit notamment s’installer des familles d’instituteurs issus de l’école française, comme le père de Sadek Hadjerès ou celui de Ali Boumendjel, et au fil de l’ouvrage, on voit les déplacements familiaux, les liens maintenus avec la famille d’origine, les connexions qui se coupent puis se retissent avec les membres de la famille installés aux points intermédiaires de Larb‘a ou d’el-Harrach.

Par ailleurs, à partir des années 1980, la région devient une base pour le mouvement islamiste armé, puisque s’y crée le premier grand maquis de Mustapha Bouyali en 1982. Durant la guerre civile des années 1990, Larb‘a est à la limite Est de ce qu’on a nommé « le triangle de la mort », où se sont déroulés les plus sinistres massacres de la période (Raïs, 29 août 1997 ; Bentalha, 22 septembre 1997). Ce sont alors d’autres mouvements de populations, et d’autres stratégies d’accaparement de la terre auxquels on assiste, dans des violences dont les paysages, les champs comme les murs, sont encore imprégnés. Vu au filtre des années 1990, le passé plus ancien de cette région douloureuse prend un sens plus tranchant, plus nécessaire pour comprendre à la fois la catastrophe, et plus largement les dynamiques politiques, démographiques, culturelles et sociales de l’histoire contemporaine de l’Algérie.

Après Larb‘a, l’autre objet de description fine de l’ouvrage est celle du mouvement étudiant algérois organisé au sein de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN). Il s’agit là encore de nous faire saisir les processus qui se jouent à l’échelle nationale par le biais de l’étude d’un cas spécifique. On y retrouve ce qui aura été une constante de mes entretiens avec Sadek Hadjerès : le projet de revenir sur l’évolution politique de l’Algérie, pour identifier des tournants auxquels le potentiel progressiste et démocratique populaire a été galvaudé, expliquant les difficultés du présent. En arrière-plan, on perçoit chez Sadek Hadjerès sa très grande confiance dans la culture et les mobilisations populaires, jamais conçues comme intrinsèquement porteuses de valeurs réactionnaires ou conservatrices. Pour expliquer les phénomènes de repli et de blocage démocratique, il s’oblige au contraire à décrire finement les mécanismes de transformations sociales, pour déterminer ensuite les erreurs stratégiques des acteurs des mouvements et partis politiques.

Le premier de ces tournants, celui qui constitue la ligne d’horizon du présent livre, c’est la crise du MTLD en 1949, qui aboutit à son départ du parti. À partir de son engagement dans le mouvement étudiant, dont il a été un des animateurs, Sadek Hadjerès nous donne à voir les difficiles relations entre les étudiants et la direction algéroise du parti. En revenant sur chacun des épisodes dont il a été le témoin et l’un des acteurs-clé, il analyse la nature des débats, définit les acteurs individuels et collectifs des tensions, et situe les blocages qui allaient conduire à une crise qu’il identifie non pas comme une crise identitaire (la fameuse « crise berbériste ») mais comme une crise démocratique au sein du mouvement national.

Dans le contexte de travaux historiens qui se penchent désormais sur la pluralité et la nuance de l’histoire du mouvement national et des mobilisations sociales ou politiques de l’Algérie contemporaine, l’ouvrage de Sadek Hadjerès est donc une source de première importance. Il est à la croisée de deux temporalités : la temporalité d’une pensée en mouvement, texte vivant d’une analyse encore en cours ; temporalité plus fixe de la trace écrite, « mémoires » si l’on veut, fixées pour être lues et utilisées comme référence. Si la production de cette source est un événement d’importance pour l’écriture de l’histoire, je ne doute pas que les débats autour du texte vivant et ses prolongements éditoriaux porteront sur des sujets d’une importance capitale dans le présent de l’Algérie.

Alger – Toulouse,
décembre 2013 – août 2014

 

  1. Sadek Hadjerès, « Quatre générations, deux cultures, » La Nouvelle Critique, no. 112 (1960): 29. Accessible en ligne sur le site de Sadek Hadjerès Socialgérie.
  2. Un autre ouvrage est paru récemment, fruit d’une collaboration exemplaire entre historien et témoin. Mais l’intervention décisive de l’historien, et la répartition très spécifique entre eux des tâches, et même la présentation sous forme de dialogue, en font un ouvrage de nature différente de celui-ci. Ils en sont d’ailleurs les co-auteurs, ce qui n’est évidemment pas le cas ici. William Sportisse et Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Le camp des oliviers : Parcours d’un communiste algérien (Alger : Editions El Ijtihad 2013).
  3. Entretien avec Sadek Hadjerès, Malakoff, 2008.
  4. Hadjerès, « Quatre générations, deux cultures. »

Ici et maintenant – Après l’assassinat d’Hervé Gourdel

Un randonneur, guide de montagne, Hervé Gourdel, a été kidnappé, puis décapité, par un groupe armé qui se revendique désormais d’un Da‘ech de cauchemar. Son enlèvement a eu lieu au dessus de la forêt des Aït Ouavane, sous la ligne de crête, à proximité du Parc national du Djurdjura, lieu d’une étrange compétition entre le tourisme et la violence depuis les années 1930.

L’annonce de son enlèvement m’a rappelé une randonnée en montagne, dans ce même parc autour de la station touristique de Tikjda, sous les cèdres et les pins noirs de l’Atlas en 2011. Il y avait à l’époque quelque chose d’un peu osé dans cette promenade, la sensation d’être un brin aventureux, car pour beaucoup de ceux qui avaient connu le parc national avant la guerre civile, l’appréhension était encore trop grande. On parlait de groupuscules terroristes encore actifs en Kabylie, et d’enlèvements crapuleux. Le weekend, des familles et des groupes montaient à la station pour l’après-midi, mais ne s’en éloignaient guère créant une zone d’étrange surpopulation au milieu des chalets ; la foule redescendait avant la nuit. À dix pas de là, la forêt était tranquille.

L’ami qui guidait cette découverte connaissait parfaitement les lieux, et nous sommes restés dans des zones sûres. Mais il se souvenait très bien, quelques années auparavant alors qu’il randonnait sous les arbres, d’avoir trouvé un homme armé dormant roulé dans son sac de couchage, son arme à ses côtés ; il s’était alors esquivé sans bruit. Il se souvenait aussi, durant la Décennie noire que le parc avait été entièrement fermé aux touristes. Pour la randonnée, il avait fallu se rabattre sur un autre massif, mais là aussi les possibilités de marcher se réduisaient comme peau de chagrin. Le terrorisme avait cette façon de limiter l’espace des gens, de leur interdire progressivement des lieux qui étaient les leurs, lieux de vie ou de plaisir, lieux d’activités collectives et de travail.

Mais en 2011, les alentours de la station étaient sûrs, et nous avons marché sans crainte.

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal

Les traces des guerres d’avant étaient partout au milieu d’un paysage féérique: fioles d’eau de vie des rations de l’armée française dans les sous-bois, qui témoignaient de l’intensité de la présence militaire durant la guerre d’indépendance ; et plus frappantes, parce que fréquentes, ces boîtes de conserves de l’ANP, l’Armée nationale populaire, dont les dates de péremption témoignaient qu’elles dataient toutes de la Décennie noire, de la guerre civile des années 1990 et que l’on trouvait presque à chaque pas.

Tikjda a été un lieu de tourisme et de randonnée prisé à partir des années 1930, durant la colonisation française. Les Européen s’y rendaient pour faire du ski ou de la randonnée, et des chalets se sont construits. Les traces du local du Club Alpin Français sont encore visibles entre les arbres. Alentours, les forêts domaniales de cèdres et de pins avaient été constituées à partir de terres spoliées au 19e siècle. Les paysans luttèrent pied à pied contre l’administration, des années durant pour conserver leurs terres, les archives nationales en révèlent les traces.1 L’administration française expropriait encore à tour de bras dans les années 1930 pour constituer le parc naturel du Djurdjura, puis pour créer la station estivale de Tikjda dans les années 1950. Ici comme ailleurs, les paysans spoliés ont dû rêver en 1962 que la révolution leur rendrait leurs terres. Mais aucun État sérieux ne rend jamais la forêt domaniale, symbole de souveraineté, quand bien même il est révolutionnaire.

Détail d'un acte de propriété remis à l'administration pour éviter le séquestre d'un terre forestière du Bou Djurdjura, Archives nationales d'Alger
Détail d’un acte de propriété remis à l’administration pour empêcher (en vain) le séquestre d’une terre forestière du Bou Djurdjura, Archives nationales d’Algérie ©Malika Rahal

Contrairement à la rhétorique de 1962 « année zéro », la continuité de l’État a donc prévalu, et les forêts propriétés de l’État français sont passées aux mains de l’État algérien tout frais émoulu de la révolution. Le premier parc national algérien y a été créé en 1983, aboutissement du développement du tourisme national à l’époque du président Houari Boumediene. Un Autrichien, Winfried Müller, alias Si Mustapha Müller, ancien combattant de l’ALN est connu pour avoir été l’artisan du parc, et le premier promoteur de la défense de l’environnement. À lui seul, Mustapha Müller mériterait un ouvrage. On raconte qu’il avait fui un camp de concentration en Autriche durant la Seconde Guerre mondiale ; qu’il avait rallié le Front de l’est et les forces soviétiques, que durant la guerre de libération il avait rencontré des représentants du FLN et avait rejoint l’ALN. On raconte aussi qu’il était proche de Boumediene, et que leurs liens remontaient à la guerre. La plupart des gardes forestiers du parc ont été formés par lui.

Parce qu’elle est à seulement 150 km d’Alger, Tikjda est très présente dans les souvenirs des habitants de la capitale. Pour bien des gens, elle est synonyme de vacances en famille, à l’époque où l’on faisait du camping sauvage, quand les groupes de jeunesse organisaient des camps de vacances. On entend régulièrement dans ces souvenirs la découverte et l’appropriation d’un territoire désormais national, de ses plages, montagnes, forêts et désert, dans les années qui suivent l’indépendance, en même temps que l’émergence d’une classe moyenne, même modeste, susceptible de profiter des installations hôtelières nouvelles construites durant la période Boumediene.

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal

Durant la Décennie noire, le parc, la forêt, la haute montagne représentaient le rough terrain, le terrain hostile idéal pour mener une guérilla. Au cœur de la station, l’hôtel fut occupé par un groupe armé d’une poignée d’hommes. La stratégie de reconquête par l’armée est difficile à établir, même si les traces d’une présence militaire intense sont partout. L’armée, dit-on, aurait échoué à déloger les terroristes de la station et aurait finalement joué des rivalités locales pour reprendre le dessus ; des pans entiers de la forêt auraient été détruits pour ôter toute protection aux groupes armées ; un vaste incendie en 1998 aurait détruit des cèdres centenaires, et pour certains, il se serait agi pour l’armée d’enfumer les terroristes. De fait en 2011, de vastes zones déforestées dans le sud-est du parc étaient visibles, les arbres coupés au niveau du sol, étayant l’idée qu’il avait fallu priver les groupes armés de tout refuge. Nul doute en tout cas que la forêt, le sol, les arbres eux-mêmes portent les stigmates de la guerre civile, et qu’ils ont une histoire à raconter et, tels une archive, nous aiderait à comprendre ce qui s’est réellement passé durant ces années.2

Un témoin algérois m’a raconté le retour en Algérie, dans les années 2000, de sa fille partie à l’étranger durant la guerre alors qu’elle était encore adolescente. La jeune femme avait absolument tenu à voir à Tikdja, lieu de moments heureux de son enfance. Son père l’avait prévenue, tenté de la dissuader : elle serait déçue, la forêt n’était plus ce qu’elle était. Rien n’y a fait, il fallait qu’elle voie. En voiture, sur la route, il a pris le dernier virage avec appréhension, avant de s’arrêter en contrebas pour contempler le parc de loin. À côté de lui, face à la forêt dévastée par la guerre, sa fille n’était que frissons et sanglots. Il n’oublierait jamais ce moment. Le corps de la forêt, lieu du loisir et du plaisir collectif à être ensemble, à se forger entre-soi autour d’un idéal, socialiste peut-être, de modernisation, qui incluait la découverte et la pratique récréative et sportive de l’espace et du territoire fonctionnait comme une métaphore du corps collectif profondément blessé par la guerre civile. Ce qui semble bien avoir freiné le retour des touristes, c’était l’inquiétude sécuritaire, et la difficulté à croire que la région était sûre ; c’était aussi, au moins un temps, la douleur de contempler dans le paysage le miroir des ravages que la guerre avait infligés à ce “nous”.

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal

Dans les deux dernières années, cependant, j’ai senti durant mes séjours en Algérie, renaître timidement, doucement, le plaisir à être ensemble, à organiser de la vie collective et à la faire connaître. (Il y a bien sûr toujours eu de la vie collective, mais au sortir de la guerre, l’envie et la fierté du collectif étaient plus difficiles à percevoir). Comme si la société sortait enfin de la sortie-de-guerre, de la sidération provoquée par la guerre civile. Et parmi les signes de la fin de la sidération, la multiplication des groupes de randonneurs, qui n’étaient plus désormais composés seulement d’aventuriers-têtes-brûlées, mais aussi de groupes familiaux qui allaient passer un moment agréable durant la weekend, faire du sport, penser à leur bien-être. On s’est passé le numéro de téléphone de l’hôtel de Tikjda, d’abord avec un peu d’incrédulité, puis avec plus de naturel. J’ai vu au café de l’hôtel de rares clients faire la morale à un serveur nonchalant et approximatif : il fallait être exigeant avec le service, les tasses à café devaient être plus propres ; que diantre, il fallait montrer un peu d’enthousiasme si on voulait que les gens reviennent ! Dans cet étrange paternalisme, il y avait un désir perceptible de se sortir du marasme, de l’impossible vie normale, de l’impossible vie commune. Tikjda a été pour moi l’un des baromètres de la vie collective, de la disparition progressive de la crainte, de la renaissance de l’envie d’être ensemble.

Depuis 2012, l’on célèbre quotidiennement le vingtième anniversaire des morts de la guerre civile, et leurs noms s’égrainent. Dimanche dernier, jour où l’on a annoncé l’enlèvement d’Hervé Gourdel, c’était le tour de l’économiste oranais Abderrahmane Fardeheb. Point de commémorations officielles, les lois d’amnistie et de Concorde civile ont rendu difficile l’évocation de la tragédie collective, mais des commémorations informelles, associatives, familiales, individuelles, électroniques qui sont partout, et dénoncent toujours le silence des autorités.

C’est dans cette temporalité là, de lutte pour la commémoration et pour les mots, qu’intervient l’assassinat d’Hervé Gourdel, et ses bourreaux le savent bien. C’est aussi dans ce lieu là, où la projection de soi collectivement est si forte, où le rêve d’une Algérie indépendante a pris pour tant de gens des formes si simples et si concrètes qu’elle a été perpétrée. Le geste et la vidéo, destinée à terroriser, réactivent des souvenirs encore trop proches, un traumatisme qui commencent à peine à être mis en mots ; ils interdisent de nouveau des lieux collectifs que l’on se réappropriait avec une lenteur pénible. L’angoisse n’est pas si loin qu’elle ne puisse se réinstaller, les bourreaux le savent. Depuis hier, le temps est suspendu.

Il va nous falloir beaucoup de mots pour ne pas laisser la sidération nous reprendre. Et des promenades en forêt. Il nous faut des promenades en forêt et des randonnées en montagne.

 

Parc national du Djurdjura, mai 2012 ©Malika Rahal
Parc national du Djurdjura, mai 2011 ©Malika Rahal
  1. Notamment dans la forêt des Azerou ; le conflit pour la terre du douar de Tighrempt (commune mixte de Maillot) par exemple a duré au moins jusqu’en 1938, plus de dix ans après l’arrêté de 1927 portant création du parc naturel du Djurdjura.
  2. On ne résiste pas à raconter que depuis quatre ans, un tel projet à été rédigé et proposé à plusieurs institutions finançant la recherche. À leur intérêt, et parfois leur enthousiasme sur le fond, s’est opposée une question lancinante: qu’est-ce que ça nous apprendrait de la guerre et la violence? Pourquoi faire?  Qui cela concerne-t-il ? Il faut dire que durant cette période, l’Algérie n’a pas intéressé beaucoup. Nul doute que depuis hier, les mêmes financeront des recherches de court terme, sans terrain désormais trop dangereux,  ni travail de fond, pour parer en urgence à la nécessité de savoir.

« Ida kan ach-cha‘b radjel ». Réflexions sur l’impossible savoir.

Je suis arrivée à Alger à la veille de l’élection, dans une atmosphère tendue. Dans l’avion, la lecture de la presse m’avait fait un long moment douter de mon propre choix de vote. Je ne suis manifestement pas la seule à avoir vacillé.

Dès l’atterrissage, des discussions multiples et assoiffées se sont engagées avec des amis journalistes ou militants. En quelques heures, m’apparaissaient des choses qu’avec la distance, je ne voyais pas clairement ; en particulier, l’impact des campagnes médiatiques d’en-Nahar TV, chaîne privée de télévision émettant en direction de l’Algérie depuis l’étranger, et qui a défendu la candidature du président Bouteflika. Comparée par plusieurs personnes à la Radio Mille Collines, la radio qui avait joué un rôle considérable dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, en-Nahar développe un discours très agressif, sans aucun souci journalistique. Elle brosse les portraits à charge de militants et journalistes, répétés à l’envi, avec une stratégie classique de construction de l’ennemi (tel est un traître, agissant comme la main de l’étranger, sioniste, homosexuel) et appelant au meurtre. Certains avouent à demi-mot qu’ils ont peur. De fait, je trouve une page facebook miroir d’en-Nahar (l’une citant l’autre) dont chaque post est un attaque ad hominem, certains donnant même les adresses des personnes, comme pour mieux inviter à les agresser.1

Durant l’après-midi du 16, un sit-in du mouvement Barakat est réprimé vite et fort devant la Fac centrale. Quelques minutes après, les amis libérés frottent leurs membres endoloris, et parlent avec l’air hagard tant ils sont choqués de la force employée, de la présence dans la foule de voyous provocateurs, de l’apparition de forces de police nouvelles armées pour la première fois de kalachnikov. On voit encore des policiers en nombre, fondant tout à coup sur une personne. C’est rien, s’amuse quelqu’un, c’est juste un rêveur qui croit en la démocratie. Les journalistes étrangers qui ont enfin eu des visas sont présents, et les policiers ne montrent aucun embarras posant presque pour les photos. Il y a beaucoup de monde dans la rue, des badauds, et une atmosphère étrangement festive. Autour d’un thé, ça discute. Comment interprète-t-on cette répression alors que les dernières manifestations avaient été tolérées ? Chacun y va de son hypothèse, on interprète, on conjecture, on imagine. Manifestement, dit l’un, il y a un message à l’attention des étrangers : on siffle la fin de la récré. C’est possible.

Le malaise qui me prend parfois en Algérie est plus fort cette fois. J’écoute les analyses, les explications que me donnent ces amis qui en savent plus que moi, parce que c’est leur métier, ou parce que comme militants ils doivent accumuler des informations. Mais j’ai mes propres obsessions historiennes et traque toujours les sources sur lesquelles s’appuient leurs analyses et leurs récits. On fait souvent allusion à des informateurs dans « les services » (entendez dans le DRS), proches du gouvernement, ou dans l’armée, sans bien sûr pouvoir les identifier. Dans le cas des journalistes, cette réserve est liée à la protection des sources, mais de fait elle ressemble à celle de l’homme (plus souvent que la femme) de la rue qui évoque volontiers une mystérieuse connaissance pour alimenter des conversations de café ou de taxi. D’un point de vue discursif, « L’Ami-du-DRS » ressemble beaucoup à « La-Source-au-DRS ».

Parmi les interlocuteurs les plus intéressants, certains sont capables de reconstituer à partir de quelques faits ce qui se déroule probablement/possiblement à l’intérieur de la boîte noire (du DRS, du pouvoir, de l’armée, de l’état). J’ai souvent pensé que la difficulté à adhérer à ce type de discours m’était personnelle : après tout, j’ai choisi une discipline – l’histoire – qui privilégie la proximité avec les sources, l’analyse de récits et de discours oraux ou écrits. Pour ce faire, il est indispensable de pouvoir « fixer » la source, sous la forme d’une archive vérifiable, d’un enregistrement d’entretien, voir dans les situations les plus volatiles, de notes de terrain permettant une contextualisation – même minimale – des informations afin de les constituer comme source, et de les analyser de façon critique. Peut-être faut-il l’autorité du journaliste ou du politiste pour avoir de l’assurance dans la conjecture, ou pour être capable de lire les signes avec tant d’aplomb ? Ce qui m’assure quant à moi dans mon discours, c’est la source.

Or ici, les informateurs sont trop nombreux, du journaliste (effectivement) bien informé au quidam qui connaît l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Le matériaux est impossible à fixer, et donc à analyser de façon critique. Au mieux pourrait-on se livrer à une pure analyse de rumeurs, ce qui reviendrait à traiter comme des récits imaginaires, fantasmatiques, sans souci du vrai et du faux, la parole du journaliste professionnel comme celle du quidam. L’exercice n’est pas sans intérêt : on considèrerait ainsi le général Tewfiq comme une construction mythique, véhiculant les craintes, et révélant les représentations de l’état et la croyance dans la toute puissance de l’armée, sans considération pour son existence réelle. Mais l’approche a ses limites car elle ne répond pas des questions concrètes, celle de la puissance effective de l’armée, de son emprise sur le chef de l’état, et de la stratégie du général Tewfiq, et là pour le coup, tous les discours ne se valent pas.

Dès avant le vote, j’entendais dire que Ali Benflis « venait en tête ». Y’avait-il une enquête d’opinion pour appuyer ces dires ? Des sources bien informées évoquaient en effet des enquêtes d’opinion régulièrement conduites pour le DRS, tous les quinze jours. L’un de mes interlocuteurs me dit avoir vu les derniers. Je suis bien encline à le croire mais comment alors justifier (à moi-même, et à d’éventuels lecteurs) que je crois cette personne, mais rejette d’autres qui, la main sur le cœur, attestent pourtant du sérieux de leurs propres informations ? Quel principe d’évaluation mettre en œuvre pour trier, en dehors de la relation personnelle, amicale, militante ou professionnelle de confiance existant entre nous ?

Devant les bulletins, électeurs et martyrs, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal
Devant les bulletins, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal

Dans le doute – et peut-être est-ce une déformation professionnelle préjudiciable – je continue à exiger l’identification d’une source afin d’en évaluer moi-même la véracité. En conséquence, pour l’heure, c’est par le terrain que se constitue mon savoir. Hier, jour de vote, cela a consisté à visiter des bureaux de vote dans la région de Boufarik avec des journalistes, pour observer, discuter, rencontrer, sans grande prétention à la généralisation. Voir les urnes, les électeurs, discuter avec eux pour savoir s’ils regardent en-Nahar, lisent les journaux, espèrent en Benflis, ont confiance en Bouteflika, se souviennent du terrorisme, veulent partir, ne veulent pas partir. Voir une participation plus élevée qu’aux législatives de 2012. Voir les hommes avec les larmes aux yeux d’humiliation d’avoir vu le président Bouteflika à peine capable de voter. Voir que la police est présente, qu’à Alger elle a des armes flambant neuves. Qu’elle n’était pas agressive là où nous étions. Entendre les informations d’émeutes dans d’autres régions (être soulagée, cette fois-ci, de ne pas y être). Le savoir ainsi accumulé est minime, mais il est tangible. Il prend parfois la forme d’une phrase, comme celle de cet homme d’une trentaine d’année, observateur pour Benflis du bureau de vote d’une école dans le vieux centre de Boufarik. Nos questions ouvrent des vannes, il s’énerve, parle longuement. Qu’on me mette en prison, s’exclame-t-il, pour ce que je dis, de toute les façons je n’ai pas où vivre. Le changement, lui demande-t-on ? « Ida kan ech-cha‘b radjel ». « Si le peuple est un homme. » C’est un des thèmes qui me frappe que cette agressivité qui parfois se retourne contre le peuple lui-même, signe d’un désarroi plus grand qu’on ne veut laisser paraître.

École centre de vote, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal
École centre de vote, Boufarik, 17 avril 2014 ©Malika Rahal

Ces questions de sources ne sont pas limitées au présent : elles s’appliquent à toute l’histoire récente pour lesquelles les archives étatiques ou semi-étatiques (les archives du parti du FLN par exemple) ne sont pas accessibles du fait de la nature d’un état rentier et non-démocratique. Cela rend difficile, sinon impossible, tout approche historique « par le haut », visant – comme le font souvent les historiens à voir « comme un état »2, a avoir une vision surplombante d’un phénomène.

Il reste alors à travailler le terrain, à rencontrer des acteurs, mener et enregistrer des entretiens, labourer le champ en espérant trouver des archives personnelles ou associatives. L’une des méthodologies les plus appropriées dans ce contexte est certainement la micro-histoire, c’est-à-dire le choix d’un objet limité (un lieu, une biographie, un événement) pour en faire une étude fouillée, intensive, avec une forte dimension ethnographique voire anthropologique. (Ce que j’essaie de faire en travaillant actuellement sur les parcours des militants communistes après l’indépendance.) Le lien entre le niveau micro et macro de la société dans l’approche micro-historienne lui confère un potentiel explicatif considérable ; elle permet aussi de mettre à jour des sources conservées par les particuliers, d’établir des faits dans un contexte où parfois les événements les plus élémentaires sont difficiles à dater avec précisions.3

Mais l’une des forces de la micro-histoire en Europe notamment était de s’inscrire contre une histoire préexistante, massive, par le haut, souvent étatique. Le passage au micro était alors une respiration, un changement d’échelle et une contestation. Quid de ce potentiel subversif lorsqu’il n’existe pas une historiographie puissante à contester ? Ne risque-t-on pas de se trouver un avec savoir morcelé, pointilliste, sans cohérence ? Les questions qui découlent de cela sont troublantes. Celle-ci en particulier : en l’absence de démocratie, est-on condamné à une histoire anthropologique, et interdit de d’autres types d’histoire ? Et dans quelle mesure les interrogations poussées à l’extrême, ici en Algérie, sont-elles exportables pour réfléchir sur le journalisme et l’expertise dans d’autres contextes?

On se prend à rêver d’études qui nous aideraient enfin à mieux comprendre non seulement l’État mais toute la société algérienne, d’enquêtes chiffrées permettant de connaître les habitants du pays, leurs modes de vie, leurs aspirations. On rêve de la production d’un savoir qui nous permettrait de dépasser le niveau de l’observation directe, où le taxieur peut être le meilleur informateur de l’état d’esprit. C’est aussi une des caractéristiques de cet État d’avoir laminé les sciences sociales de sorte qu’il demeure, comme l’ensemble de la société, insaisissable.

***

Nous sommes vendredi matin, c’est l’attente. La conférence de presse annonçant les résultats de l’élection aura lieu à 15h30. Au niveau national, on annonce une participation de 51,70%. Au vu des bureaux que j’ai visités hier, le chiffre est élevé, mais pour être honnête, comment savoir ?4

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El Watan, Alger, 17 avril 2014 ©Malika Rahal
El Watan, Alger, 17 avril 2014 ©Malika Rahal

 

  1. Par souci de source – et non sans hésitation – j’en donne l’adresse: https://www.facebook.com/pages/Barakat-Escroquerie-2014/228658750664831?fref=photo.
  2. James C. Scott, Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, New edition (Yale University Press, 1999).
  3. Jacques Revel, ed., Jeux d’échelles (Paris: Gallimard-Le Seuil, 1996); Carlo Ginzburg, John Tedeschi, and Anne C. Tedeschi, “Microhistory: Two or Three Things that I Know about It,” Critical Inquiry 20, no. 1 (October 1, 1993): 10–35.
  4. Merci à Mustapha Benfodil, défenseur lui aussi acharné de l’enquête de terrain, de m’avoir permis de l’accompagner dans son travail. Merci aussi aux amis qui depuis de longues années m’expliquent leurs façons de travailler et répondent avec patience à mon obsession historienne de la source.

Autour de la mort du général Aussaresses

La figure du général Aussaresses, témoin rare de l’exercice de la torture et des méthodes contre-insurrectionnelles durant la guerre d’indépendance, me semble finalement assez complexe. D’une part du fait de la personnalité de l’homme : il existait chez lui une dimension bravache et plastronneuse (bien décrite par la journaliste Florence Beaugé1) qui jette une ombre de suspicion sur son témoignage.

Compte tenu des relations entre les officiers parachutistes, et notamment entre Paul Aussaresses et Jacques Massu, il n’est pas entièrement à exclure, à mon sens, qu’Aussaresses ait endossé des responsabilités et des actes revenant à d’autres. Il est d’ailleurs la figure qu’on adore détester : méprisé pour avoir parlé, pour n’avoir pas gardé la réserve d’apparence noble d’un Massu, ni avoir acquis la popularité déconcertante d’un Bigeard, il s’était attiré les foudres à la fois des amis de l’armée et des ennemis de la torture. Mais sur le fond, cette répartition des responsabilités ne change rien, et l’éventuel « serment de silence » entre les officiers parachutistes ne recouvre désormais que les cas individuels – même s’ils sont parfois infiniment douloureux. Les mémoires d’Aussaresses confirment de l’intérieur les mécanismes de la répression – notamment durant la « Bataille d’Alger » – tels qu’ils ont été décrits par les historiennes Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche.2

Le tableau est accablant : l’armée joue le rôle qu’on lui demande de jouer dans les guerres contre-révolutionnaires, elle agit en contravention des principes démocratiques de fonctionnement de la justice et de contrôle du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. Et l’on en sait beaucoup plus grâce à lui sur l’existence et le fonctionnement de ce qu’on a appelé un « escadron de la mort », la façon dont les parachutistes liquidaient leurs détenus, par dizaines. La publication des mémoires du général Aussaresses en 2001 est révélatrice :3 du fait des lois d’amnistie, il ne pouvait être poursuivi pour les actes qu’il avait commis ; il était donc – faute de mieux – poursuivi pour avoir parlé. Il y a à cela un effet pervers : je travaillais lors de son procès sur la biographie de l’une de ses victimes, l’avocat Ali Boumendjel, et Aussaresses m’avait promis un entretien après la fin de son procès pour en parler. Une fois sa condamnation confirmée en appel, il a définitivement refusé de me rencontrer. Peut-être le procès aura-t-il servi de leçon à d’autres aussi qui auraient pu vouloir parler, les encourageant plus encore au silence ?

Pourtant le témoignage d’Aussaresses a participé, en France, d’un débat sur la torture, débat initié par l’intervention de Louisette Ighilahriz, animé par les journalistes du Monde et de L’Humanité, et qui secoue la société française profondément. Ce n’était pas la première fois en 2001 qu’on parlait des méthodes contre-insurrectionnelles de l’armée, mais cette fois, les révélations étaient nombreuses et installaient durablement le thème ; le rôle de pédagogue des méthodes contre-insurrectionnelle à Fort Bragg aux États-Unis joué par le général Aussaresses révélait qu’il existait une « école française », avec des ramifications jusque dans les régimes dictatoriaux d’Amérique latine.

L’image du parachutiste retors et sans principe qu’il véhiculait, comme celle du fort-en-gueule construite par le général Bigeard, ne doit pas faire oublier que la guerre contre-révolutionnaire est initiée par le pouvoir politique. Et que les scandales se multiplient en 1957 en France-même à mesure que les parachutiste du général Massu s’en prennent à des figures identifiables hors d’Algérie : Larbi Ben M’hidi, dont Aussaresses raconte l’assassinat, était considéré comme un chef militaire en février 1957, et le scandale autour de sa mort est en France de faible ampleur ; mais Ali Boumendjel, l’autre victime nommée par Aussaresses, est un avocat, un homme politique qui compte à Paris assez d’amis pour que son « suicide » par les parachutistes fasse scandale en mars et avril. Et pour que l’image du FLN se transforme dans toute une portion de l’opinion française. La cible de la répression menée par l’armée française s’élargit désormais à l’ensemble de la population civile ; intellectuels ou figures publiques ne sont plus à l’abri. Après Boumendjel, c’est d’ailleurs l’ensemble du Collectif des avocats du FLN qui est visé.

À dire vrai, la disparition progressive des acteurs (à peu d’écart, les généraux Massu, Bigeard et Aussaresses) ouvre de nouvelles perspectives : elle ouvre le temps d’une histoire sans doute différente, moins focalisée sur des figures, sur des histoires particulières, mais où l’on pourra contempler plus aisément une vision d’ensemble d’une guerre asymétrique pour l’indépendance. Un temps aussi où il faudra bien admettre que certaines informations sont perdues ; que l’on ne saura jamais tout. (Saura-t-on jamais ce qui est arrivé à Maurice Audin ? Le journaliste Jean-Charles Deniau promet encore dans El Watan Week-End des révélations obtenues d’Aussaresses en personne4 ; mais pour les familles des anonymes torturés et disparus de la « Bataille d’Alger », il est certainement trop tard.)

Ce temps viendra mais nous n’en sommes pas tout à fait là encore.

Comme historienne, plutôt qu’au général Aussaresses je pense ce jour aux personnages « rencontrés » dans mon travail : Larbi Ben M’hidi et Ali Boumendjel. Et aux vivants qui ont témoigné ou témoignent encore, et que la nouvelle de la mort du tortionnaire ne laisse pas indifférents. Et parce que j’ai beaucoup travaillé avec elle pour la biographie de son mari,5 c’est Malika Boumendjel qui occupe mes pensées ; Malika avec son désir de vérité et de justice, que cette nouvelle secoue certainement.

Vue d'Alger, déc. 2013 ©Malika Rahal
Vue d’Alger, 2013 ©Malika Rahal
  1. Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire : Histoire d’une enquête (Paris : Calmann-Lévy, 2005).
  2. Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie (Paris : La Découverte, 2001); Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la Guerre d’Algérie: 1954-1962 (Paris : Gallimard, 2001).
  3. Paul Aussaresses, Services spéciaux Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture (Paris : Perrin, 2001).
  4. « J’ai des révélations à faire sur l’Affaire Audin », Aïda Djemil, El Watan Week-End, 7 décembre 2013
  5. Malika Rahal, Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne (Paris : Belles Lettres, 2010. Alger : Barzakh, 2011).

ابــنــة أكــتـــــــوبــــر

 Quelques jours après le 25e anniversaire de l’événement, voici la traduction en arabe d’un article publié il y a plusieurs mois. Echoing the 25th anniversary of the Octobre 1988 riots and their repression, Miloud Yabrir has translated into Arabic this post published a few months ago.

إنّ الغياب الطويل للرئيس بوتفليقة، والنهاية المسبقة لعهدته – الذي كان حديث زمن –  يرمز إلى نهاية جيل يُدعى جيل طاب جنانو، هذا الجيل الذي قد أعطت حديقته ثمارها. نهاية عنيفة احتاجت إلى اختفاء بيولوجي لممثليه في ظل غياب تقاعدهم الإرادي الذي كان سيسمح في حال حدوثه بوصول رجال ونساء أصغر إلى مناصب المسؤولية. لقد أضحى طاب جنانو غير قابل للزحزحة إلى غاية الموت بالشرعية الهِرقلية للكفاح من أجل الاستقلال. إنّ الذين كانوا صغارا على أن يصبحوا مقاتلين قد وجدوا أنفسهم في مواجهة جيل ناري قادر على استعمال المقدّس الثوري حد القرف.س
من الواضح أنّ هذه الأجيال ليست أجيالا غير متمايزة وأنّ الانتقال فيما بينها ليس انتقالا سلسا. ينبغي أن نميزها عن بعضها كما يفعل المؤرخون بشكل طبيعي وذلك حسب تجاربها والأحداث التي عاشتها : هكذا فإنّ الجيل الذي كان بين العشرين والثلاثين عشية الاستقلال والذي أمسك بالمسؤوليات الإدارية بعد الخروج من الحرب ليس ذلك الجيل الذي كان بين الخامسة عشر والعشرين في أكتوبر 1988 والذي خرج إلى الشارع ليواجه الدبابات وأصبح راشدا فيما بعد في إعصار التسعينات. إن مسألة أجيال الاستقلال، هذه الأجيال المجمّدة والمنقبضة، تتجاوز الحقل السياسي لتُطرح أيضا على المؤرخين.س
وقد طُرحت هذه المسألة بالنسبة لي مؤخرا بشكل غير متوقّع، وكان ذلك بمناسبة اللقاء الذي نظّمته  El Watan Week-end ومنشورات البرزخ، شهر مارس المنصرم، حول مسألة التوبة  “la repentance”، وقد تدخّل أوليفييه لوكور قراندميزون واسماعيل سليم خازندار وكاتبة هذا المقال، وكان قد أدار النقاش المؤرخ مجيد مرداسي.س
ضمّ الجمهور الذي حضر إلى فندق السفير من الشباب، دون شك، أقلّ ممّا كان يأمل المنظمون (وبكل تأكيد أقلّ من اللقاء الذي نظّمه سابقي الذكر شهرَ جوان حول الكاتب والصحفي الطاهر جاووت الذي تمّ اغتياله سنة 1993) : لقد كان يشبه الجمهور الاعتيادي لمحاضراتنا، نحن المؤرخون، حول الفترة الاستعمارية، جمهور يتجاوز أغلبه الخمسين سنة، مجاهدات في الصف الأوّل وبعض الشباب المبثوثين في القاعة. إنّ الأمر لا يتعلّق بالاستغراق في شبابية لا طائل منها عندما نذكر هذا، بل بالأحرى معرفة من يهتم و بأيّ خطاب تاريخي. وإذ تطرح “التوبة” سؤال الحاضر الذي ينظر إلى الماضي (أو حدّ الحاضر الذي يرأب الماضي)، فإنّ جمهورنا كان نفسه الجمهور الذي يأتي عادة للاستماع إلى الحديث عن الفترة الاستعمارية وعن حرب التحرير، للاستماع إلى الحديث عن الماضي.س

Monument aux morts, détail, juin 2013 © Malika Rahal
عين الحمام، حزيران-جوان  2013 © ملكة رحال 

من جهة أخرى، وجدتنا، في نقاشنا، مأخوذين بالفترة الاستعمارية، غير قادرين على تحريك النقاش إلى ما يهمّ الجميع أكثر : حاضر مجتمع ومستقبله. إلا أنّ عارضا صغيرا قد أثّر فيّ في هذا اليوم.س
أثناء النقاش، احتدّ كلام زميلي وصديقي مجيد مرداسي بطرحه مسألة مسؤولية الجزائريين أنفسهم أمام تاريخهم وعدم قدرتهم على إحصاء ضحاياهم. وفي اندفاعه أكدّ انّه رغم كل شيء «ابن جبهة التحرير الوطني وابن 1962». لقد أُقتدنا إلى الحديث عن جبهة التحرير الوطني وإلى الحرب. بعد بضع ثوان مما لا يمكنني أن أسميه إلا صدمة أمام قوة هذا المطلب، فرض جواب عليّ نفسه، جواب خدرتني حدّته.س
إذا وُجد جيل تاريخي «ابن 62» فإنّه فيما يتعلّق بي فأنا «ابنة أكتوبر». إنّ تأكيد مجيد الخالي من أي التباس والصادق والمحمّل بالعاطفة قد أرغمني في المقابل على تشكيل عبارة موجزة أيضا. ابنة أكتوبر،إذن.س
ابنةً لأكتوبر، تعبة أنا من هذا التاريخ الاستعماري، لم أعد أقدر على إحصاء الموتى (لأننا لا نتوقف رغم كل شيء عن إحصاء موتانا وإطلاق أسمائهم على زوايا كل الشوارع، عن دفنهم وعن إعادة دفنهم). وأشترط أن يحدثوني أخيرا عن التتمة، عن تاريخي، عن التاريخ الذي يتعلّق بزمني لأنّي أختنق من نهاية التاريخ عند 1962، كم يرزح هذا البلد إلى هذا الحدّ تحت رغبة في العيش في الحاضر و أن يُكتم تحت رفات الماضي. ابنة أكتوبر، مرّة أخرى. التوبة أفيون الشعب، تهتزّ كمنشفة حمراء لتمنعنا من التحدث عن الحاضر. عندي رغبة في تحطيم ألواح الشهداء تماما كما نقوّض الأصنام، حتى وإن لم يكن هذا إلاّ لصنع آخرين من جديد، ألئك الذين سنحيي يوما بعد آخر لسنوات قادمة ذكرى وفاتهم العشرين، والذين باتت وجوههم أيقونات في العالم الموازي، للانترنت وللشبيبة (النسبية)، عالم ما تحت طاب جنانو، طاهر جاووت على رأسهم، نبيلة جحنين، عزيز بلقاسم وآخرون، وآخرون.س
لقد صرخت بكل هذا في هذا اليوم.س
في رأسي.س
ولم أقله. أووه بالطبع حاولت تحليل علاقة الأجيال بالأحداث. لقد قلت فكرة أو فكرتين علميتين لم تكونا أبدا لا في حجم شعوري ولا في حجم ما كتمته.س
هل يقع هذا الغضب وهذا الكبت في جانب التاريخ؟ لنقل، لغياب ما هو أفضل، أنهما يقعان في جانب الحياة، في جانب الحركة : كمساهِمة في صنع زمني فإنّي أشترط حق جيلي في الخروج من هذا العنق  والتفتح على تاريخه الخاص كي يوجد. إنّ هذين التموضعين، المؤرخ والفاعل أو المؤرخ و الجيلي (المتعلّق بالجيل) مرتبطين بشكل واضح. لم يبد لي من المفيد في ذلك اليوم في فندق السفير، في شهر مارس الماضي، أن أختار موقعا في «حرب الأجيال»، وقد فضّلت نقاش المؤرخين، هل كان لهذا الأخير جلبة. لقد تمّت دعوتي تحت هذا المسمّى، فكّرت:  ما الشرعية التي كانت لي كي أتكلّم بشكل مغاير؟ لست متأكدة بأني كنتُ على صواب.س

Couverture de l'ouvrage paru cette année aux Éditions Barzakh et consacré à Tahar Djaout, illustration de Denis Martinez.
كتاب دار نشر برزخ مع صورة لفنان دوني مارتيناز 

لهذا التحفّظ سبب ثاني ذو اعتبار آخر.س
كان سيبدو تناقضا هذا التماهي مع حدث جزائري، في العاصمة الجزائرية، من طرف ابنة المهجر. كيف يمكننا أن نعرّف أنفسنا على أننا ننتمي إلى جيل بلد (أحد) والدينا عندما نكبر في بلد آخر؟ أي ارتباط لنا مع شارع العاصمة أو قسنطينة أو وهران حيث وقف الشباب أمام الجيش الشعبي الوطني عندما كنا في عمر الرابعة عشر في تولوز؟ وبرغم ذلك.س
ورغم ذلك فإنّ أكتوبر بالنسبة لي حدث مؤسِّس، تماما كالحرب الأهليّة سنوات التسعينيات. إنّ موجة العنف التبييني – الموّجه للترهيب – قد بلغتنا في الأخير في المهجر عبر الإشاعات والصور و الحكايات والرحلات. لا تملك هذه التجربة بطبيعة الحال نفس وزن تجربة مجايلينا الذين عاشوها في الجزائر،  وسيكون إضمار العكس غير لائق. ولكن لا مناص من أن نشهد بأنّ لهذه التجربة تأثير كبير على الذكريات وعلى الخيال وعلى الأحلام والكوابيس، على الأهوال وعلى الغضوب. إلى جانب هذا فإنّ أحداثا أخرى تشكّل – بالنسبة لي- مرجعيات. فمسيرة المغاربة سنة 1983 و صعود الجبهة الوطنية، مظاهرات الطلبة الثانويين سنوات 1980 و 1990 و موت مليك أوسكين و حرب العراق صنعت جيلا في فرنسا، ليس فقط بالنسبة لأبناء الهجرة.س
هل يمكننا إذا أن ننتمي إلى جيل محدد عبر أحداث مختلفة على طرفي المتوسّط ؟
إنّ هذا السؤال يذكرني بحدث آخر. لقد كتبت منذ حوالي ثلاث سنوات حول موضوع فيلم رشيد بوشارب “خارجون عن القانون”، نص منزعج أمام ردود فعل المؤرخين الذين اشترطوا منه الدّقة التاريخية واعتبروه «فرصة ضائعة». كان لي بعد نشر النص محادثة مهمة جدا مع إحدى المؤرخات النقديات : أسرّت لي أنّها وجدت في العمق أنّ هذا الفيلم غير عادل بعض الشيء، وقاس جدا فيما تعلّق بجبهة التحرير الوطني أثناء الحرب. لقد ذُهلت. ففي نظر ابنة أكتوبر إذن كانت القسوة تجاه جبهة التحرير الوطني هي أقل شيء، هل كانت نظرة ابنة أكتوبر غير عادلة تاريخيا. بالطبع كان بوشارب قاسيا مع جبهة التحرير الوطني، وكيف كان سيكون له خلاف ذلك ؟ إذا قبلنا أنّ بوشارب (وسيكون عليه هو أن يقول ذلك) ينتمي إلى جيل فرنسي ولكن أيضا إلى جيل جزائري، كيف لفنّان ولد سنة 1953 ينتج فيلما سينمائيا سنة 2010 لا يكون نقديا تجاه جبهة التحرير الوطني؟
النقاشات في فرنسا بطبيعة الحال مختلفة : دون شكّ يُخلط الدفاع عن جبهة التحرير الوطني أحيانا مع الدفاع عن استقلال الجزائر ضد من يحتجون، اليوم، ضدّه أو يتصدّرون للدفاع عن الأوجه الايجابية للاستعمار. هذا ما يُفسّر أيضا دون شكّ تخوّف صديقتي المؤرخة من المصير المصنوع لجبهة التحرير الوطني في الفيلم.س
ما كان ينقص بشدّة ما قدّمه المؤرخون من نقد، كان حسب فهمي هو أبسط أبجديات تحليل الوثيقة وهو دراسة سياق إنتاجها كي تُفهم وجهة النظر التي تهبنا إياها لرؤية التاريخ، سياق فرنسي وسياق جزائري (لأنّ بوشارب يستطيع أن يطالب بالاثنين)، سياق المهجر، وقد يكون أيضا سياق عالمي، لما لا ؟
أي فكرة غريبة هذه التي تجعل من الفنّان مطالبا بإنتاج حقيقة تاريخية ! لقد قال لنا بوشارب بطبيعة الحال أشياء أقل عن جبهة التحرير الوطني في فرنسا منها عما تعلّق بطريقته الخاصة في رؤية جبهة التحرير الوطني. وبنفس الطريقة، كان على المؤرخين أن يفكروا أيضا في السياق الذي أُنتجت فيه تحليلاتهم هم، سياق فرنسي و/أو سياق جزائري أو كل سياق آخر تمّ فيه إنتاجها.س

Monument à la mémoire d'une victoire du Printemps noir, Açif el-Hammam, juin 2013 © Malika Rahal
ذكرى الربيع الأسود، أسيف الحمام، حزيران-جوان 2013  © ملكة رحال

كنت قد حضرتُ منذ أيام قليلة لعرض أطروحة ليندا أميري المهمّة جدا حول فيدرالية جبهة التحرير الوطني في فرنسا، وقد لاحظ أحد أعضاء اللجنة المناقشة وهو ايفان قاستو المتخصص في تاريخ الهجرة في تدخله إلى أيّ حد كانت هذه الأطروحة أساسية بالنسبة لتاريخ فرنسا، من خلال تاريخ الهجرة وحرب الجزائر في فرنسا، وبالنسبة أيضا لتاريخ الجزائر من خلال تاريخ الحركة الوطنية والحزب الواحد والعنف. تاريخ سياسي يتجاوز – كما لاحظ أعضاء اللجنة المناقشة ذلك في حالة أطروحة ليندا- التاريخ السياسي للبحث عن تاريخ اجتماعي، ثقافي ومحاولةُ تاريخ شامل. لقد طرح أيضا –ايفان- مسألة جيل جديد من المؤرخين. وأنا أسمعه تساءلت عن وجود حقيقي لجيل من الباحثين يطالبون بأن تدرج أعمالهم حول الجزائر في علاقتها مع فرنسا (ومع العالم) ليس في نطاق ثنائي فقط ولكن متعدد.س
وكيف نرفض، فرديا أو جماعيا، في سياق الهجرة خاصتنا العلاقة بين تاريخ (تواريخ)، جيل (أجيال) و التزام (التزامات) ؟ إنّي انتبه كلما تقدمت في عملي الحالي كمؤرخة بأنّ هاجسي في تجاوز عتبة 1962 له بُعدٌ وجودي مغروس في رغبة لمواجهة مباشرة لما كان حربا لجيلي.س
البعض سيرى في هذا انحرافا منهجيا أو عيبا علميا. لكن هذا ما يعطي لرحلة البحث هذه قوتها ويجعلها، فيما أعتقد، قاسية.س

ترجمة : ميلود يبرير

Mosquée de Açif el-Hammam, détail, juin 2013 © Malika Rahal
مسجد أسيف الحمام، حزيران-جوان 2013 © ملكة رحال