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L’émergence de l’histoire : entretien

“The Uprising of History” – Interview with Kmar Bendana

Transcription de l’entretien

Alix Winter: Kmar Bendana, bonjour.

Kmar Bendana : Bonjour

A.W: Je suis ravie de vous accueillir ici pour l’interview. Vous êtes historienne à l’Université de Tunis

K.B : Oui de la Manouba

A. W: Et vous travaillez comme historienne, sur l’histoire, l’histoire de la Tunisie depuis plusieurs années. Vous êtes particulièrement intéressée par des questions d’historiographie et par le rapport entre un narratif historique et le pouvoir politique. Ces questions sont intéressantes sur fond d’une histoire partagée dans un contexte de rapports coloniaux entre la France et les pays au Sud de la Méditerranée -que l’on appelle en général le Maghreb-. Mais dans votre pays, ces questions prennent de l’ampleur surtout depuis les changements de pouvoir politique, suite à ce qu’on a appelé le « Printemps Arabe ». En quoi s’expriment les enjeux du politique sur l’historiographie selon vous ?

K.B : Aujourd’hui en Tunisie, on voit qu’il y a une sorte de retour à l’histoire sur la scène politique … ça fait partie de ce que l’on appelle le uprising; c’est-à-dire que beaucoup de choses émergent à la surface. J’ai l’impression en tant qu’historienne, que l’histoire était un peu enfouie avant, un peu comme sous la dictature. Peut-être parce que c’était un régime politique qui phagocytait ou qui confisquait toute l’histoire. Du coup, avec l’explosion qu’on a connue en 2011, une explosion politique, l’histoire aussi ré-émerge. Pour moi, en soi, c’est un enjeu très important, parce que c’est enjeu de ré-émergence peut-être de la capacité de raconter l’histoire, d’intervenir sur l’histoire, de parler du passé. Je pense qu’un des premiers enjeux -et c’est peut-être propre à la Tunisie, mais peut aussi faire réfléchir sur d’autres contextes- le retour de l’histoire au premier plan fait partie de plein d’autres phénomènes concomitants, qui arrivent ensemble. A cause d’abord de l’explosion de parole, la libération de la parole. Je placerai cet enjeu en tête, dans la mesure où la parole libérée aujourd’hui, libère aussi un besoin de parler de l’histoire, de revenir à l’histoire et de revenir au passé, ça me semble un enjeu extrêmement important. Mais c’est un aspect qui n’exclut pas beaucoup de désordre. Je suis d’accord, je pense que c’est assez troublant. Quand on est historien, on est aussi frappé par ce désordre. On a l’impression que tout est au même plan. Mais je pense aussi que c’est à cause de ce désordre, et parce que nous sommes aussi au tout début -il n’y a que cinq ou six ans que ces choses-là se passent- et que nous ne sommes pas habitués à la parole… tout ça est très mélangé. Mais comme citoyenne, et comme historienne, je suis assez heureuse de ça. C’est-à-dire que je trouve ça assez positif pour le moment. Parce que ça veut dire qu’il y a une demande d’histoire, il y a un besoin d’histoire, mais il y a aussi un besoin de comprendre, de voir d’où l’on vient, comment ça s’est passé, etc. Je suis assez frappée aussi par ça aussi dans la jeunesse. Je parle bien sûr de la jeunesse instruite, de la jeunesse éduquée, des jeunes que je rencontre, les jeunes étudiants, ou à l’école etc. Mais je pense que c’est assez positif. Parce que c’est une sorte de questionnement qu’ils adressent à la fois aux adultes, à leur société, à leurs politiciens. Et cette demande-là qui vient d’en bas, qui vient de cla  jeunesse d’en bas, je la trouve assez saine. En tous cas, elle nous interpelle et peut être un enjeu, pour le moment, assez positif.

A.W: Parce que ce resurgissement de la parole concerne notre quotidien ?

K.B: Mais oui bien sûr ! Parce que notre histoire a aussi été pas mal confisquée par les politiques, par l’autoritarisme, etc. Donc c’est un peu un retour vers la base, car la base a de nouveau quelque chose à dire.

A.W: Ça remet en pouvoir…

K.B : Voilà ! Et ça, ça me plaît bien.

A.W: Pour revenir à des questions plus générales, quel rôle jouent les historiens dans la construction d’un narratif ? parce qu’ici vous parlez plus d’un discours public.

K.B : Un discours public, citoyen.

A.W: Quel rôle vous donnerez aux historiens, ou plutôt quel rôle devraient jouer les historiens ?

K.B : Je ne sais pas si on peut dire aux historiens ce qu’ils doivent faire. Je suis historienne mais je fais partie des historiens universitaires. Je pense qu’ils ont un travail à faire, en tous cas de mise en ordre de tout ça ; de comprendre un peu tous ces discours, de les mettre chacun dans son registre, de comprendre ce que chacun veut dire et où il se situe. Mais peut-être qu’il revient aux historiens en premier de comprendre qu’ils ne sont pas seuls. C’est un rôle d’humilité. Les révolutions ça vous rend très humbles d’une certaine manière. Notre rôle à nous, les historiens, même si on n’a pas fait grand’chose encore, parce que cela fait six ans que ces choses-là se passent et que c’est assez court, on est mis un peu devant la difficulté de la question et peut être devant la certitude que nous ne sommes pas les seuls à pouvoir parler d’histoire, que nous n’avons pas le monopole de cela, et qu’il faut que nous méritions notre place. Mais laquelle ? Nous devons être de bons enseignants, nous devons être de bons chercheurs, nous devons être très exigeants sur la méthode, nous devons aussi être internationaux, parce que nous ne pouvons pas seulement parler à notre public local. Nous devons garder aussi une certaine performance technique si je puis dire, et professionnelle, c’est pour ça que je suis contente d’être dans un workshop comme celui d’ici. Nous devons devenir meilleurs. C’est plus une assignation à l’excellence et à la compétence. Mais je ne sais pas si on peut avoir un programme de contenu précis pour le moment. Je crois que nous devons être plus à l’écoute de ces discours historiens différents, pour essayer de les comprendre et nous devons faire mieux notre travail à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

A.W: Je voulais en venir au workshop mais vous avez déjà commencé à le mentionner. Malgré cette relativisation du rôle de l’historien qui doit être à l’écoute d’autre discours et acteurs sociaux, qu’est-ce que vous attendez d’un groupe d’historiens internationaux comme celui qui se regroupe lors de ce workshop ? En quoi peut-il influencer un débat ou participer à ce discours, concernant le discours officiel politique d’un pays sur l’histoire, en quoi un groupe international comme ça …

K.B : Ce qui m’a intéressé dans ce workshop, c’est d’abord le sentiment de ne pas être seule en tant qu’historien[ne]. Dans votre pays, vous ne pouvez pas vous réclamer d’être historien, cela n’a pas beaucoup de sens. Lors d’une révolution, cela n’a pas de poids, c’est un peu dérisoire. Etre historien ne veut rien dire dans un pays en révolution. Ce qui est important c’est d’être un citoyen, c’est plus important, il y a des priorités. Et du coup votre métier passe au second plan, peut être. Mais là, je suis très contente parce qu’il y a des gens comme moi. Je suis autour d’une table où il y a des gens qui font le même métier et qui ne parlent que de cela, avec leur background. Cette relation entre un historien et son background me semble très importante aujourd’hui et peut apporter à chacun d’entre nous. C’est-à-dire que chacun de nous doit être historien comme on doit l’être, c.a.d que c’est un même métier, un métier commun que nous exerçons avec des tas de différences, qui viennent justement de nos contextes de travail, de nos contextes politiques. Par exemple aujourd’hui, j’ai été très frappée par la différence entre les historiens européens et les historiens qui viennent du sud de la Méditerranée. Et je pense que faire ce constat à propos du métier, de la manière de le faire, de son utilité, et des moyens que l’on a pour le faire – parce que c’est un problème de moyens aussi, de moyens intellectuels, de moyens techniques, de moyens économiques- et donc de s’asseoir ensemble, entre historiens du nord de la Méditerranée et du sud, ça vous remet en place, et vous montre quelles sont les différences entre nous. On fait le même métier, mais quand même avec des moyens et des inégalités très grandes. Cela vous unit un peu, ça vous fait comprendre, ça vous précise ce que vous pouvez faire chez vous, dans votre pays et donc c’est très utile pour moi et je suis très contente, peut-être parce que je viens d’un pays en processus révolutionnaire, de pouvoir à la fois me sentir faire le même métier que d’autres, de sentir le poids de contextes politiques, et le poids de l’histoire sur notre métier. Par exemple je suis Tunisienne, j’ai été formée en Tunisie et aussi en France, une formation double, mais d’écouter parler des Allemands ou des Turcs, je pense que ça permet de comprendre que l’histoire est une discipline qui a une histoire elle-même. Pas seulement une histoire des idées, mais une histoire des institutions, une histoire de l’imprimerie, une histoire du livre et pas seulement une histoire politique ou une histoire du nationalisme. Et ça c’est très enrichissant, parce que c’est intuitif. Vous n’avez pas besoin de lire des livres pour sentir ça, pour apprendre ça et pour le voir. Donc vous vous situez encore mieux, y compris dans l’inégalité, parce que je trouve qu’il y a une inégalité profonde entre les historiens du nord et les historiens du sud. C’est une inégalité de fait et je pense qu’il faut aussi l’exploiter d’une façon positive, pour réfléchir ensemble, à la fois au métier, à la manière de le faire, aux méthodes, et à la manière dont on peut aussi s’enrichir des historiographies plus riches que les nôtres. C’est très utile.

A.W: Pour suivre/rebondir un petit peu sur ce point : au-delà de cet enrichissement que vous expérimentez ici, est-ce que vous pensez, ou rêvez qu’il y a une possibilité à partir de ce groupe puis après prendre quelque chose de cette expérience et de cet échange et changer quelque chose dans l’enseignement de l’histoire, dans les pays respectifs ? Est-ce que vous voyez une chance pour ça ?

K.B : Des groupes comme celui-ci sont toujours utile parce que ça pousse à la réflexion, cela fait des contacts. Mais pour les perspectives méditerranéennes, je pense qu’il faudrait qu’on soit plus maghrébins. Ça, je peux le dire dans un groupe comme celui-ci. Je pense que le Maghreb est un peu oublié, à la fois comme aimant politique…On pense aujourd’hui à la question de la guerre en Syrie, aux réfugiés subsahariens, c’est tout à fait naturel pour l’Europe. Mais on ne pense pas assez à mon avis que nous sommes une sorte de « petite internationale scientifique ». C’est tout ce que l’on peut faire. Je vous ai dit tout à l’heure qu’il faut être humble et rester à sa place. Peut être aussi que pour faire des études méditerranéennes, il faudrait plus faire attention aux scientifiques maghrébins, qui ne sont pas du tout connus. C’est-à-dire qu’on a tendance à penser aux grands problèmes politiques qui sont énormes pour nos sociétés, les massacres, les réfugiés, les guerres. Mais nous ne nous connaissons pas assez entre scientifiques. Et je suis assez frappée par cela depuis 2011, j’y fais de plus en plus attention, on ne cite absolument pas les scientifiques maghrébins. Je pense qu’il y a une sorte d’attirance vers le Moyen-Orient. On dit que le Moyen Orient ou l’Egypte c’est une « passion française »…mais on ne pense pas qu’il y a des scientifiques maghrébins qui vivent en France ou en Europe et qui écrivent un peu partout. Y compris aux Etats Unis, ils sont rarement présents. Ce que j’attends de ce genre de groupe, c’est peut-être de rééquilibrer la vie scientifique. C’est plus modeste certes, mais on peut l’atteindre. Pour le reste, on peut faire un travail de longue haleine, un travail de base, dans nos universités à nous qui sont des universités en crise et en difficulté,…ça n’exclut pas le travail chez nous, à la base, le travail local. C’est immense, c’est un chantier immense. Je vous ai dit que la Tunisie est en révolution ; la révolution n’est pas encore entrée à l’Université et on a beaucoup à faire. Et ce qui me semble important à travers ce genre de groupes, c’est d’arriver à une sorte d’ égalité scientifique, à une équité. Une plus grande équité scientifique et une plus grande inter-connaissance des scientifiques, parce que là aussi il y a de grands points aveugles. En Europe, il y a du travail qui est fait parce qu’il y a bon nombre d’historiographes qui travaillent à cela. Dans nos pays, c’est encore difficile, mais en même temps je pense que c’est déséquilibré aussi entre le Maghreb et le Machrek, même par rapport à l’Europe aujourd’hui.

A.W: Dernière question, peut-être un peu provocatrice, face à un workshop qui propose d’introduire les perspectives méditerranéennes dans l’enseignement de l’histoire, en quoi pensez-vous que cela soit nécessaire et progressiste dans le cas de votre pays ? Quels avantages apportent des études régionales (si on prend la Méditerranée comme une région) par rapport à une approche d’histoire partagée plus générale ?  Je pense la Tunisie pourrait très bien écrire une histoire ou mettre en exergue les échanges avec l’Afrique Subsaharienne. Quel avantage vous voyez dans cette approche ?

K.B : Je pense à un avantage presque naturel. La Tunisie comme je l’ai dit, a une histoire assez nationale et puis c’est toujours l’histoire d »es relations de la Tunisie avec la France », « les relations de la Tunisie avec l’Empire Ottoman »… Je pense que cette perspective de relations est un peu vieille et épuisée et qu’il faudrait mettre un peu plus d’horizontalité sud-sud, d’abord avec le Maghreb, parce que nous n’avons pas assez d’échanges ni d’étudiants, ni de programmes, ni d’échanges inter-universitaires. C’est une question politique et économique et il faut absolument l’aborder. Nous n’avons pas une histoire inter-maghrébine. Et faire de l’histoire inter-maghrébine, c’est un peu faire l’histoire de la Méditerranée, mieux la faire en tous cas. C’est un gain. Il faut faire l’histoire avec la Libye par exemple ou l’Egypte qui ne sont pas assez étudiées sur le plan historique. Je pense que nous gagnerions, surtout pour la Tunisie, parce que nous sommes en révolution, je pense que nous devrions changer notre regard sur nous-mêmes et sur les autres, un regard qui ne serait plus un rapport de ‘’nouvellement décolonisé’’. En Tunisie, le prisme français est trop important même s’il commence à faiblir et à être un peu remis en question. Mais il ne doit pas être remis en question en laissant du vide mais en faisant le plein justement avec une histoire régionale sud-sud, pour que le rapport sud-nord soit un peu pallié. Parce qu’il y a ce déséquilibre dont je parle et dont la Tunisie est un peu un cas typique. Nous avons tout à gagner pour ouvrir des perspectives méditerranéennes mais encore une fois avec les possibilités qui s’offrent à nous à l’est et à l’ouest du pays. Nous ne faisons pas assez d’histoire partagée. Avec le Maghreb et avec le Machrek.

A.W: Merci beaucoup Kmar Bendana et bon workshop

K.B : Merci à vous

Berlin, Le 26 juin 2017, en marge de l’Explorative workshop « Mediterranean perspectives in school History teaching », 26-27 juin 2017, Forum Transregional Studen.

Transcription : Yamina Mechri

« La chose publique ou l’invention de la politique » à l’Université de La Manouba

 

La visite de Philippe Dujardin, politologue (ex-chercheur au CNRS, a enseigné la science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon et de Grenoble) à l’Université de La Manouba est la première étape pédagogique d’un travail qui mêle apprentissage linguistique, artistique et scientifique, porté par des enseignants chercheurs et des étudiants dans les différentes disciplines représentées dans notre université.  La mission de Philippe Dujardin est un jalon dans un chemin en train de se dessiner depuis quelques mois, entre Lyon et Tunis, en concertation entre Françoise Coupat, metteur en scène (Compagnie La Chrysalide) et Kmar Bendana, professeur d’histoire contemporaine (Université de La Manouba).

Prologue

Dans le droit fil de la formule : Habiter l’université (titre d’une proposition d’action à l’occasion du Congrès des Intellectuels tunisiens contre le terrorisme http://www.leaders.com.tn/article/17755-congres-des-intellectuels-tunisiens-contre-le-terrorisme-pour-une-ethique-de-la-responsabilite-et-de-l-action, 12 août 2015, Palais des Congrès, Tunis), l’opération La Chose publique se présente comme une façon d’animer le campus universitaire, d’initier une respiration nouvelle, en tissant des liens entre les différentes institutions (l’Institut Supérieur des Arts et Multimédias – ISAMM http://www.isa2m.rnu.tn/-et l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine – ISHTC https://www.facebook.com/ishtctunisie/ -, le centre culturel…) et en donnant vie au petit théâtre de verdure qui se trouve dans le parc.

En novembre 2015, la Tunisie était hôte d’honneur de la Semaine de solidarité Internationale organisée à Lyon. Dans ce cadre, sept étudiants tunisiens (de l’Institut Supérieur d’Art Dramatique de Tunis –ISAD- et de la faculté de médecine de Monastir), dirigés par Françoise Coupat, ont donné une lecture-spectacle de l’ouvrage de Philippe Dujardin, La ‘chose publique’ ou l’invention de la politique. Une histoire pour lecteurs de tous âges (Lyon, Editions de la Chronique Sociale, 2011, 40 p.). La représentation a été bien reçue pour ses multiples résonances dans l’actualité politique en France, en Tunisie et ailleurs. Le besoin et la nécessité de la politique pour les sociétés humaines est en effet une question commune, transversale, intemporelle et peut s’adresser à tous les publics. Cette coopération théâtrale franco-tunisienne réussie est à l’origine de l’idée de faire voyager le texte en Tunisie, pour qu’il soit lu, vu, joué, interprété par d’autres TunisienNEs, à la faveur de l’effervescence politique post-2011. Outre la représentation à donner et à faire circuler dans plusieurs lieux universitaires et culturels, l’idée de traduire le texte en arabe a également été évoquée, pour étendre l’impact du dialogue et élargir le débat.

Françoise Coupat a rencontré à ce propos -du 13 au 20 mars 2016 ; du 25 au 29 avril 2016- différents membres du Conseil Scientifique et les responsables du Centre Culturel de l’Université de La Manouba. L’accueil a été favorable et il a été convenu d’organiser une lecture-spectacle du texte La Chose publique, à la rentrée universitaire 2016/2017 sur le site du campus, dans le théâtre de poche ou dans l’amphithéâtre Carthage La Modernité, selon le temps qu’il fera. La préparation artistique de l’événement (Françoise Coupat choisit les comédiens et organise des stages de répétition au cours de l’été 2016) a été doublée d’une proposition de travail pédagogique autour du texte, de sa langue, des images et idées que sa lecture peut inspirer en Tunisie. Comme première étape de dialogue autour du texte, Philippe Dujardin a été invité à rencontrer les enseignants, les chercheurs et les étudiants de la Manouba, avant la fin des cours de l’année universitaire. Une demande de traduction du texte a été confiée à deux doctorantes du département d’études arabes de l’université de Lyon 2 : Salma Mansouri et Inès Jedidi.

Transposer, traduire, débattre

Le programme scientifique établi à l’occasion de la visite du Professeur Philippe Dujardin  s’est déployé sur deux journées (30 et 31 mai 2016) et deux institutions (l’Institut Supérieur des Arts et Multimédias et l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine), dans le but de faire connaître le texte La chose publique, d’exposer sa genèse, son écho et sa réception en France (en milieu scolaire, par des musiciens, par des assemblées locales…).

Lundi 30 mai 2016 : un atelier de réflexion à l’intention des étudiants a été organisé à l’ISAMM. « Du langage académique au langage de la fable« . Devant une assistance de 28 personnes (les enseignants : Ikbal Zalila, Slim Ben Cheikh, Hatem Changuel, Héla Sassi et 8 étudiants intéressés), Philippe Dujardin a montré comment il est passé des contraintes de la langue académique aux ouvertures que permet la langue « commune ». Tout en comparant les deux registres de communication, il a expliqué l’importance de l’enjeu linguistique aujourd’hui : lier les hommes (et les femmes) par l’évocation de leur humanité, une façon de ré-enchanter la fonction politique malmenée par ses pratiquants et critiquée par les citoyens et ceux qui la subissent. Un essai de traduction en arabe littéraire du prologue de l’ouvrage par Salma Mansour & Inès Jedidi a été lu  par Yosra Amouri et commenté par l’assistance : ce qui a donné lieu à un débat passionnant autour de l’utilité et des buts de la transposition recherchée. Comment parler au public ? Quel médium utiliser ? L’arabe dialectal –dit aussi tunisien- a été jugé plus sensible, plus proche et plus évocateur que l’arabe littéraire. Le travail théâtral en perspective, doublé d’une captation filmique qui a commencé au cours de cette séance (le vidéaste Sémy Ben Slimane, empêché, a confié la tâche à Slim Belhiba) sera une autre occasion de tester la démarche et d’expérimenter les possibilités de faire voyager le texte La Chose publique à travers la langue arabe, littéraire ou vernaculaire.

Mardi 31 mai 2016 : L’atelier de réflexion transdisciplinaire organisé à l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine a rassemblé 23 personnes dont 3 étudiants de l’ISAMM et leurs enseignants, des chercheurs en histoire, anthropologie, littérature, biologie, architecture…. Philippe Dujardin a illustré le thème « La Chose publique, objet carrefour. Entre science politique, histoire, anthropologie » en revenant sur son parcours de chercheur au sein de la science politique en France et après sa mise à la disposition de la région lyonnaise. Sa thèse consacrée à la Constitution française « avortée » de 1946 a permis d’évoquer des questions comme le régime électoral, le rôle des partis, la signification (et les limites) de la représentation, le découpage territorial, le rôle du fait religieux… autant d’entrées qui parlent dans la « transition » tunisienne en cours et interpellent son observation raisonnée. En plus de la liaison nécessaire (et toujours entravée par le système universitaire) entre les savoirs humanistes et artistiques, les réflexions autour du temps (le passé, le présent, l’avenir), la distinction entre l’actualité et la contemporanéité, comme la définition de l’attitude prospective (en comparaison avec celle du chercheur) ont suscité des réactions dans la salle.

Les deux rencontres de l’université de La Manouba avec Philippe Dujardin témoignent qu’après la « performance » du 14 novembre 2015 autour du texte La ‘chose publique’, d’autres possibilités de travail en commun s’ouvrent et que des résonances se poursuivent.

A suivre….

le 1er juin 2016

Publié dans Rawafid n° 20, revue de l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine, pp. 147-150.

Que peuvent les sciences sociales en Tunisie ?

Commençons par saluer l’initiative d’organiser à Tunis une étape du séminaire lancé par Jocelyne Dakhlia à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris en novembre 2013 et qui consiste à suivre les travaux de chercheurs débutants et confirmés autour d’une Tunisie propulsée par l’actualité au centre d’interrogations politiques, scientifiques et existentielles venant d’un peu partout. Sous le titre Sciences sociales en Révolution, avec le concours de l’association Nachaz et le soutien du Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT), la rencontre s’est tenue les 28 et 29 avril 2015 à la Bibliothèque Nationale, un lieu qui a abrité de grands moments de l’effervescence culturelle post 2011, un poumon qui a fait respirer de multiples propositions fusant de l’énergie de la société civile culturelle et scientifique.

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            Je me limiterai à quelques réflexions inspirées par l’écoute de deux journées passionnantes, articulées en quatre séances  (Une “modernité tunisienne” ?  ; Où en est l’état social ? Nouveaux acteurs ? Recompositions ? ) et ponctuées par douze communications et des plages de débat conséquentes. Je ne peux pas en résumer la teneur mais je note que le spectre des sciences sociales, largement représenté, a offert une tranche de transdisciplinarité revigorante.

Sciences sociales en révolution ?

            Le titre de la rencontre résolument programmatique peut avoir deux sens, au moins. Les sciences sociales participent-elles au processus et mutations politiques en cours ? Une “révolution” a-t-elle atteint l’enseignement et la recherche en sciences sociales ? Les deux  questions sont d’autant plus légitimes que quatre ans après le clash de 2011, on peut entrevoir une distinction entre le temps de la politique (qui ne s’arrête jamais) et d’autres temps (ou temporalités), qui ont leurs droits et ouvrent sur un potentiel explicatif. Les sciences sociales peuvent servir à mettre de l’épaisseur dans les notions, à démultiplier les significations et à aérer les controverses par des transpositions dans le temps et l’espace. Prenons l’exemple de l’amalgame entre religion et politique qui englue débats et actions : à la réflexion, on prend conscience que sécularisation de la société et usage politique du religieux sont inscrits depuis des décennies dans l’histoire de l’Etat-nation tunisien, le nationalisme en ayant fait sa matrice. Une autre perspective s’ajoute : la temporalité courte que nous traversons a-t-elle réussi à changer le regard des sciences sociales ? Avons-nous modifié nos façons de lire les phénomènes immédiats et de les inscrire dans la profondeur du temps ? Depuis 2011, les chercheurs prudents se gardent de conclure. Ils parlent de situations “contrastées”, instables, inachevées, d’une Tunisie à la “croisée des chemins”, de fluidité… Cette incertitude de bon aloi reste à traduire dans les questions, les méthodes et les objets. Comme dans d’autres domaines, les chercheurs constatent amèrement une dégradation des conditions d’exercice des professions d’enseignement et de recherche. Inadaptation des programmes, inerties administratives, indifférence des collègues, absentéisme étudiant et failles de l’infrastructure universitaire entravent l’entrée de la “révolution” dans un secteur peu considéré. Que peut apporter la “révolution tunisienne” aux sciences sociales et humaines ? Le constat immédiat est qu’elles sont sinistrées et dévalorisées par une conception techniciste du savoir et par les rancœurs répétées contre des universités invisibles dans les classements mondiaux, fabriquant, de surplus, des chômeurs. Pourtant, les possibilités pour que le savoir des humanités serve à un processus de changement social, culturel et économique existent.

La révolution a-t-elle besoin des sciences sociales ?

            A écouter la densité et la qualité des interventions de ces journées d’étude, la réponse est manifestement “oui”. Les enquêtes économiques, géographiques, sociologiques présentées étaient de qualité. Les lectures déployées prouvent le besoin et l’utilité de revenir sur des faits, de relire les textes, de disséquer les structures, de restituer la parole des acteurs et de relier des études oubliées ou sous-utilisées. Ces enquêtes de terrain rejoignent l’abondance de livres et d’articles, en arabe et en français qui, depuis 2011, constituent une récolte passionnelle et pensée de déchiffrements de premier ordre. L’énergie déployée dans l’effort d’explication chiffrée, argumentée et fabriquée grâce à l’intérêt et l’investissement des auteurs est une archive intellectuelle qui compense –sans les faire oublier- les  dysfonctionnements et désorganisations de la formation et de la recherche universitaires. Deux directions, horizontale et verticale, sont à cultiver pour inscrire durablement cette énergie compréhensive dans le tissu intellectuel : créer du dialogue, échanger autour de ce qui se produit et communiquer les résultats des débats en dehors des murs de l’université. Aussi espère-t-on que cette rencontre, suivie par deux caméras, débouche sur une trace écrite qui permette aux chercheurs, aux curieux et intéressés d’y revenir plus tard. La “révolution” a besoin d’intellectuels et de chercheurs, d’investigations et confrontations, de décodages et traductions, de liberté de parole et de pensée mais ce besoin requiert aussi la construction patiente d’une médiation à plusieurs niveaux. Débats et travaux appellent un travail de truchement prolongé dans le temps afin d’irriguer la réflexion civique, tout en étant arrimé aux préoccupations de la société. Plus que de risques (y en a-t-il vraiment ?), les sciences sociales ont besoin d’imagination et d’entrain collectifs pour fabriquer des supports (écrits et audio-visuels) capables de communiquer aux jeunes générations et de transmettre aux différentes couches sociales, l’état d’une recherche éparpillée et mal exploitée. En plus des soucis d’édition et des idées de communication, comment transformer l’activité de recherche qui exige temps, retrait et spécialisation en des projets opportuns, en des actions opportunément utiles ?

Le temps et ses vertus

            La convocation du passé n’a pas manqué depuis 2011. Elle a alimenté des témoignages imprégnés de mémoires concurrentes et quantité d’analyses ont appelé à retourner sur divers passés. Pour en rester à la ligne de l’argumentaire de la rencontre qui invite les chercheurs à s’interroger sur les bases civiques et éthiques de leurs pratiques, nous éviterons la question des usages du passé réactivés par les luttes partisanes, qui mènerait trop loin. Mais on peut se demander quel est l’effet du temps sur les sciences sociales depuis quatre ans et si la question a été posée individuellement et/ou collectivement par les chercheurs. Le recours à l’histoire est un biais générateur de sens dans la lecture des événements présents. Des exemples traités au cours de la rencontre abordent les aspects d’une culture politique tunisienne que l’on ne peut saisir sans le poids de l’histoire longue. Des moments comme celui de la naissance du syndicalisme qui coïncide avec l’apparition des partis politiques ou ceux des étapes et conséquences des systèmes éducatifs, aident à appréhender les crises des institutions actuelles, les fractures entre les régions, le littoral et l’intérieur, les difficultés intergénérationnelles et même les conditions du chômage des diplômés. L’accélération de l’histoire touche l’ensemble de la société et les chercheurs ne pouvant pas être en reste, doivent en tenir compte dans les manières de travailler, les procédés de transmission et les modes de valorisation des résultats. L’histoire du champ intellectuel tunisien (l’université productrice de sciences sociales n’est qu’un coin d’un espace diversifié) est à faire selon des paramètres démographiques, dans ses dynamiques sociales et dans les aspects économiques et pas uniquement en fonction du prisme du pouvoir politique. Les milieux et métiers de la culture, quantitativement et qualitativement en expansion, ont été « surpris » par la révolution tunisienne. Ils sont traversés par des luttes de position, de légitimité et de structuration qui évoluent avec leur nombre, la demande sociale et les contextes environnants. Compte tenu de ces dynamiques, ces cercles sont-ils préparés à réfléchir sur leurs pratiques, leur genèse et leur impact ? Si chaque science sociale et humaine a une histoire et une conception du temps, le temps du regard réflexif s’annonce-t-il comme un des stades, un des chemins pour une mutation significative ? Eu égard à l’accumulation de travaux et réflexions sur la Tunisie, ici et ailleurs et maintenant que la période transitoire -qui a capté des énergies intellectuelles dans les rangs de la société civile- est achevée, est venu le temps d’un civisme ciblé autour des besoins de réformer une vie scientifique handicapée par des lourdeurs, un manque d’indépendance, d’ouverture et d’ancrage dans les attentes collectives. Comme est venu le temps de soumettre les habitudes, les réflexes et les manières de travailler des chercheurs aux bienfaits d’inscrire le présent dans la complexité des temps qui le génèrent.

            La “révolution” ne brûle pas dans les sciences sociales en Tunisie, ni dans les objets, ni dans les démarches ni dans les façons de les penser ou d’en parler. Pourtant des alertes et des feux rouges nous interpellent de toutes parts, sans compter les inquiétudes devant les problèmes économiques, sociaux et culturels inexpliqués. Dressons des bilans critiques tout en pensant à multiplier les occasions de lire, discuter, transmettre et réinterroger le capital scientifique qui existe et que l’on voit augmenter à vue d’œil. Rendons compte, croisons et comparons ce qui se dit, s’écrit et s’exprime par l’écrit, l’oral, l’art et l’image afin de conjurer le pessimisme d’un des participants au débat général : “On ignore notre société tunisienne”. Faisons de la connaissance critique, libre, disponible et imaginative une des voies pour une “révolution” plus nécessaire que jamais, dans les sciences sociales.

Hammam-Lif, le 7 mai 2015.

Consultable simultanément sur le Carnet de l’IRMC

Jeunes au bord de la politique

Compte rendu de la rencontre d’Orient XXI, « Après les révolutions, les jeunes toujours à la marge ? », vendredi 6 février 2015, Hôtel l’Africa à Tunis.

Vendredi 6 février 2015, le 2ème anniversaire de l’assassinat de Chokri Belaïd a coïncidé avec le passage de relais du dernier gouvernement de transition présidé par Mehdi Jomaâ (depuis fin janvier 2014) à la première équipe gouvernementale (issue des élections d’octobre-décembre 2014), dirigée par Habib Essid. Le même jour, le magazine électronique Orient XXI, a réuni des journalistes, des chercheurs et des acteurs autour du thème « Après les révolutions, les jeunes toujours à la marge ? » (http://orientxxi.info/magazine/rencontre-d-orient-xxi-a-tunis-le,0804). La rencontre, la 1ère organisée à Tunis par un site né à Paris en octobre 2013 qui inaugure un bureau local, a déroulé un panorama tonique et tonifiant qui a remué des questions de fond, sans s’égarer dans les considérations du type (qu’est ce qu’un jeune ?) ni perdre de vue le besoin de problématiser la situation tunisienne mise sous les projecteurs. Trois panels ont fait entendre des voix, communiqué des résultats d’enquêtes, livré des témoignages, fourni des analyses sur fond d’échanges polémiques. La moyenne d’âge de l’assistance –nombreuse- a été inférieure aux rencontres comparables. Des communications en français et en arabe dialectal ont traduit des échos concis sur la jeunesse tunisienne (avec un contrepoint sur l’Egypte). http://orientxxi.info/magazine/la-jeunesse-tunisienne-entre,0809

Résonances d’une conscience politique en action

Au cours du premier panel (Conditions économiques et contestations sociales), des intervenants issus de l’activisme « révolutionnaire » ont fait part d’enquêtes à Douar Hicher ou Hay Ettadhamen, de prospections sur la précarité de l’emploi dans le bâtiment et le textile à Monastir, Kairouan et Kasserine, sur les diplômés chômeurs (380.000 / 800.000 environ) qui continuent à alimenter l’immigration clandestine, sur la stigmatisation que les médias contribuent à accentuer aux yeux de centaines de jeunes des quartiers qualifiés de « salafistes », sur l’instrumentalisation et la criminalisation des luttes sociales. Poursuivant le rôle de relais d’information et d’analyse, ces représentants d’une conscience aguerrie depuis 2011 ont apporté des outils évaluant l’exclusion persistante de la jeunesse, des études qui mesurent l’écart de la scène politique par rapport à l’urgence de la justice sociale, des rapports qui mettent le doigt sur le retard du droit, de la police et des tribunaux face aux frustrations et aux discriminations.

On sait que le temps politique a été accaparé par des luttes de pouvoir entre élites partisanes. L’apport de ces dissections chiffrées des plaies sociales et économiques n’en est que plus fort. Ces ponctions raisonnées sont des radiographies précieuses pour baliser de futurs champs d’action. Comment faire pour que ces visions critiques, ces énergies inquiètes et ces volontés averties et renseignées deviennent agissantes ? La maturité acquise dans l’observation des réalités du pays pointe une série de chantiers où on peut lutter contre les tendances libérales en marche. La démarche de ces acteurs de la vie civile et leur travail mènent à la nécessité de changer le rapport au pouvoir, au besoin de passer de la pression politique à la proposition, de sortir de la marge pour aller vers la reconnaissance des initiatives, en les rendant opératoires.

Opinion et influence : objets flottants

Le deuxième panel (Que deviennent les cyber-activistes ?) a donné la voix à des militants qui ont concentré leur action dans la destruction du régime de sécurité et de censure d’Internet sous Ben Ali. Leur ennemi commun ayant éclaté, ils se sont reconvertis après janvier 2011 en entrepreneurs culturels, gérants d’ONG, journalistes ou concepteurs de programmes pour la sécurité informatique. Animateurs de la vie publique, ils sont revenus sur la signification du terme « cyber-activistes », partagé par des adversaires d’autres bords, par des usagers ordinaires et d’autres moins vertueux. Le fil reliant ces auto-analyses est la recherche d’une participation à la politique, loin des injonctions de neutralité et des formes imposées. Revenant sur la façon dont ils ont vécu le passage de l’avant à l’après Ben Ali, ces contestataires se demandent quelles sont les perspectives d’agir sur la conception du pouvoir, après avoir participé au premier acte de la bataille pour la liberté d’expression et le droit de s’organiser.

Rompus à une technologie qui a eu raison du régime de Ben Ali, ces  militants se heurtent à la résilience du système sécuritaire et à la difficulté de construire un Etat de droit. Tous tournent autour de l’information, un contre-pouvoir encore mal structuré en tant que tel, malgré les acquis. L’épreuve est dans l’héritage d’un système entretenu par des intérêts puissants et vigilants. L’érosion de leur impact médiatique en faveur d’un paysage plein de failles professionnelles et éthiques fait qu’il n’a pas été possible jusque là de constituer des modes d’influence sur une opinion publique changeante et difficile à définir.

Malgré le chamboulement de 2011, le chantier de la neutralisation de l’espace public est loin d’être clos. Quatre ans après, il s’agit de penser à l’engagement qui s’impose et d’y attacher les méthodes adéquates. Plus que jamais, la voie de chacun est à chercher.

La décision politique au centre des revendications et des événements

Le dernier panel (La participation des jeunes à la vie politique) a été plus différencié et tumultueux. Les échanges avec les représentants de partis, un député, deux conseillers de gouvernement, un militant et une politologue révèlent la différence de points de vue entre ceux qui sont passés par le travail politique organisé et les « indépendants » et/ou observateurs et chercheurs.

Les militants de partis ont concentré le regard sur l’expérience électorale. Que l’on considère les jeunes mobilisés dans les campagnes de vote ou le fort taux de non participation des 18/35 ans (85%) aux élections, le point de vue fait dépendre la vie politique du moment électoral. Or, la participation à la vie politique est diverse et plus large. L’exemple de l’Egypte a permis d’évoquer le street art et le travail associatif (par exemple contre le harcèlement sexuel). Les débats autour des méthodes d’action ont fait éclater le mouvement Tamarrod et la jeunesse « révolutionnaire » égyptienne a été largement réprimée. Pour la Tunisie, on a entendu fuser de la salle des reproches contre une instrumentalisation des jeunes et un accaparement des positions de pouvoir. Au-delà de ces polémiques et des considérations générationnelles qu’elles recouvrent, on sent que les jeunes sont déçus voire se sentent dépossédés d’un processus auquel ils ont pris part. Par ailleurs, la prise de décision, nœud de la participation politique, est tombée dans l’escarcelle des dirigeants des partis pré -existant aux événements de 2010/2011. La sur -détermination idéologique des luttes partisanes a contribué à tourner le dos aux revendications et aux potentialités de la jeunesse en présence. Par ailleurs, la centralisation de la vie politique dans la capitale, au sein des instances partisanes et entre les réseaux anciens ne doit pas cacher l’engagement d’autres jeunesses (dans l’art et dans la culture entre autres) et un choix politique qui capte de plus en plus les jeunes de tous milieux : le « salafisme » voire le « jihadisme ».

Un militant a prédit que les jeunes, aujourd’hui à la marge, sont appelés à devenir le centre de la politique. Il est difficile de faire des conjectures en dehors d’études ethnographiques sur des groupes et/ou des individus actifs. Une anthropologie des pratiques et des comportements qui régissent le monde politique actuel serait d’une grande utilité.

A un moment où l’âge des gouvernants est objet de discussion et même sujet de railleries, on peut se demander si les conditions d’une transition politique générationnelle existent en Tunisie. A voir les participants à cette rencontre, beaucoup d’ingrédients sont là : des acteurs conscients et actifs, une expérience de la contestation et de la vie de parti, un apprentissage du management et de la gestion…. Que manque-t-il alors pour un nième bond qualitatif nécessaire au pays ? Tout simplement, peut-être, que la politique, comme partage, gestion de l’intérêt public et responsabilité, change… de grammaire et pas seulement d’hommes et d’équipes.

Hammam-Lif, le 8 février 2015.

Texte paru dans La Presse de Tunisie, 16 février 2015, p.6

Etudier et enseigner les relations contemporaines franco-tunisiennes

A l’initiative de l’association Al Madaniya (www.almadanya.org), un séminaire franco-tunisien s’est tenu sur le campus Moyen-Orient Méditerranée de Sciences Po à Menton du 27 au 29 novembre 2014. L’objectif de la rencontre était d’échanger sur la pratique des sciences sociales aujourd’hui à la lumière des nouveaux enjeux des relations franco-tunisiennes et plus globalement des relations euro-maghrébines.

Sept enseignants et chercheurs de l’Université de La Manouba ont pu débattre et communiquer avec les enseignants et les étudiants du Campus de Sciences Po afin d’engager une réflexion et une action communes sur l’avenir de l’enseignement et les pratiques de la recherche dans les sciences humaines et sociales, des deux côtés de la Méditerranée.

Répondre au changement

Du côté français et européen, l’attention au cas de la Tunisie et du Maghreb est attisée par l’actualité submergeant le Sud de La Méditerranée, grosse de conséquences pour le Nord. Les étudiants inscrits en France sont demandeurs de formations plus fouillées, de bibliographies plus accessibles, de pistes de recherche inspirées par l’importance de ce qui se joue et qui appelle à revoir les lunettes d’analyse et les outils de recherche. Pour les étudiants tunisiens, confrontés à un réel politique plus remuant, on sait que le système universitaire est loin de répondre aux attentes et aux standards qui peuvent leur ouvrir des horizons. Ces deux types de besoins réunis incitent à élaborer des formules de travail en commun permettant de stimuler les relations scientifiques en cherchant les moyens d’améliorer les conditions de travail  et de formation des uns et des autres.

Un climat d’entente et de débat a régné pendant les quatre séances de travail : Bernard El Ghoul, directeur du Campus de Menton, l’a résumé par l’expression « langue commune », une langue attentive aux voies pédagogiques et aux instruments de pensée qui doivent être mobilisés pour avancer ensemble dans la connaissance du passé et du présent euro-méditerranéen, actuellement en pleine dynamique.

La première séance intitulée Entre devoir de mémoire, devoir d’histoire et représentations : réflexion sur la nature des relations entre la France et le Maghreb a mêlé les questions d’image et d’histoire à travers le temps. Julien Gaertner, historien de la France contemporaine a évoqué l’évolution des stéréotypes de l’arabe en France depuis 1958 jusqu’à nos jours, en rapport avec les vagues d’immigration et le développement des médias. L’intervention de Sihem Kchaou, auteur d’une thèse sur la France moderne, a montré la genèse et la place de l’enseignement et de la recherche « occidentalistes » dans l’université tunisienne ainsi que les difficultés de ses praticiens. Leïla Blili, historienne de la Tunisie husaynite, 16ème-19ème siècles a fait une lecture des représentations qui émanent des traités de relations diplomatiques franco-tunisiennes aux 16ème et 17ème siècles qui consacrent, sous plusieurs déclinaisons, le cliché du turc et des rapports de forces.

Dans le cadre de la séance Les relations maghrebo-européennes à travers la littérature, la philosophie et la pensée politique, Mounir Fendri, professeur de littérature et civilisation allemandes a présenté un projet visant à dynamiser la coopération scientifique euro-maghrébine en renforçant la place des langues et de la littérature. Lamiss Azab, agrégée d’arabe et politiste a fait part des objectifs et des difficultés pour faire connaître la pensée politique arabe contemporaine à des étudiants linguistiquement peu outillés avant l’entrée dans le cursus Sciences Po. Sihem Sidaoui, enseignante de littérature et animatrice du ciné-club de La Manouba a exposé les réflexions qu’elle tire de son expérience, confrontée au besoin grandissant des étudiants tunisiens de se dire et d’explorer de façon critique la littérature de leur pays.

Faire évoluer thèmes et méthodes 

Le débat qui a suivi et auquel les étudiants du campus ont pris part a confirmé la conscience partagée que nous traversons des événements et des mutations qui incitent à rapprocher les visions et à croiser les pédagogies pour aller au-delà des obstacles linguistiques et intéresser les étudiants aux questions sociales, politiques et culturelles sur la base d’un maximum d’ouverture et d’échanges réciproques.

Le troisième bouquet d’interventions a abordé les relations économiques entre l’Europe et le Maghreb. Le cas de la Tunisie en particulier. Constantin Tsakas (économiste et directeur de l’Institut de la Méditerranée) a montré que ces rapports sont aujourd’hui en cours de reconsidération par les économistes regroupés autour du Forum Euro-méditerranéen des Instituts de Sciences Economiques (FEMISE) dont il est le secrétaire général. Jouhaïna Ghrib (spécialiste de management et vice-présidente de l’université de La Manouba) qui a mené des  études sur les comportements des entrepreneurs tunisiens montre que les réformes se heurtent à des mentalités encore peu conscientes de la responsabilité sociale qui incombe à l’entreprise. Le débat a mis le doigt sur les déséquilibres économiques de la période que nous vivons et sur la nécessité de considérer l’asymétrie qui perpétue tensions et inégalités entre les pays riverains du Nord et du Sud de la Méditerranée.

La quatrième partie a porté sur les questions concernant l’enseignement et la recherche historique : Etudier l’histoire contemporaine de la Tunisie : vers la fin de l’orientalisme ? Jean-Pierre Filiu (historien, directeur du centre d’histoire de Sciences Po) a appelé à « désorientaliser » le regard sur les pays du Maghreb et du Moyen Orient et à déconstruire les récits d’histoire « sainte », exprimant le besoin de relire l’histoire contemporaine, notamment celle de l‘après-indépendance en Tunisie, aujourd’hui objet de ré-interrogation. L’exposé de Faouzi Mahfoudh (historien médiéviste et directeur de l’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie Contemporaine) est revenu sur les fondements et modalités de l’enseignement médiéval tel que décrit par Ibn Khaldoun, un système éducatif qu’il estime dépassé et impossible à reprendre à notre époque, malgré les allégations de ceux qui prônent le possible retour à un « âge d’or » de l’Islam à travers ces pratiques. Kmar Bendana (histoire de la culture dans la Tunisie contemporaine) a plaidé pour un universitarisme civique en défendant l’utilité d’un regard historiographique comparé sur les cultures historiques et les corpus scientifiques, afin de circuler entre les différentes sciences sociales, des deux côtés de la Méditerranée.

La conclusion des travaux de ces journées de réflexion a permis d’apprécier les premiers pas effectués en direction d’un partenariat désiré de part et d’autre pour renforcer les liens entre les universités, les scientifiques et les sociétés civiles représentés. Pour rester dans le concret, il a été convenu de mettre en place une coopération à plusieurs formules et vitesses, depuis l’échange des seniors jusqu’aux modules communs d’enseignement et de recherche à destination de nos étudiants, afin de rapprocher les éducations scientifiques et d’ouvrir les perspectives de circulation des étudiants entre les universités. La question des langues étant centrale, les protocoles à trouver doivent être discutés en fonction des cursus réciproques et de l’impératif d’interdisciplinarité qui doit régir questionnements et pratiques. En liant littératures, langues et sciences humaines et sociales, ce projet de coopération vise à sortir les étudiants tunisiens de l’isolement géographique et des orientations nationales privilégiées dans les programmes en les intégrant à l’optique « étude des relations internationales » et notamment celle des rapports euro-méditerranéens ciblés par le Campus Sciences Po de Menton.

Approfondir nos conceptions pédagogiques réciproques et ouvrir les échanges linguistiques et scientifiques entre les étudiants par des contacts prolongés dans le temps et en passant par des modules de formation communs peut bénéficier à tous dans le contexte actuel. L’université doit contribuer à réfléchir aux enjeux qui se présentent et qui imposent de contrer la financiarisation excessive du monde par une attention stratégique à l’étude des sociétés et des cultures.

Outre qu’il faudrait que ces thèmes soient plus présents dans les débats tunisiens dans la perspective de réformer nos structures et de dépoussiérer nos pratiques universitaires, il reste à donner une forme et un contenu concrets au partenariat amorcé au cours de ces journées. Une rencontre est prévue en juin 2015 à La Manouba pour dresser les contours et les modalités de cette collaboration franco-tunisienne pour l’avenir immédiat de nos institutions.

La Manouba, le 2 décembre 2014

 Publié dans le magazine Akademia, n° 38,  La Manouba, février 2015, pp. 14-16.

Pour comprendre les révolutions arabes. Un regard marocain (note de lecture)

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L’Institut Supérieur d’Histoire de la Tunisie contemporaine (ISHTC/ Université de La Manouba) vient de publier les actes du colloque Thawra(t). Approche comparée des révoltes et des révolutions XIXème-XXIème siècles qui s’est tenu en janvier 2013[1]. Cette rencontre a impulsé une activité régulière autour de la production d’articles et d’ouvrages, en hausse depuis 2011, autour de l’explication des révolutions et des révoltes, principalement dans le monde arabe secoué par des événements plus ou moins sanglants, une relance de l’intérêt accordé à ce terrain et objet d’observation.

Dans le cadre de ces rencontres, Mohamed El Faïz, auteur de Pour comprendre les révolutions arabes. Interviews posthumes (Marrakech, Imprimerie al Wataniyya, 2013, 104 p en français, 95 p en arabe) est venu présenter son ouvrage et son point de vue d’historien de l’économie médiévale, appuyé sur son expérience d’enseignant.

Le texte qui suit est une présentation de cet ouvrage.

Voici un livre agréable à lire en arabe et en français, bien fait et qui propose une lecture des « révoltes arabes ». Les écrits qui s’essayent à une réflexion sur ce qui traverse le sud de la Méditerranée depuis 2011 se multiplient mais celui-ci est loin d’être banal. Son auteur est marocain ; le Maroc resté en dehors de la vague des « révoltes » ne pouvait pas ne pas être secoué. Cet ouvrage constitue une réplique décalée dont l’intérêt réside précisément dans le fait qu’il émane d’un intellectuel qui s’interroge sur le sens d’une histoire en explosion, une histoire où il n’est pas plongé mais qui l’interpelle. De formation économiste, Mohamed El Faïz enseigne l’histoire économique à l’université de Marrakech. Auteur d’une thèse sur l’agronomie de la Mésopotamie antique (paru à Leiden en 1995), Il est spécialiste de l’histoire de l’hydraulique et de l’économie de développement. Il propose à travers cet ouvrage une réponse à la fois pédagogique et politique aux impasses et aux difficultés actuelles.

Inscription dans l’actuel

L’ouvrage part d’un choc : celui de voir le 11 février 2011 au Caire, les masses de délinquants et prisonniers libérés et lâchés place Et-tahrir, afin de noyer et d’effrayer les foules en révolte contre le régime de Moubarak. L’auteur éprouve face à ces images captées en Egypte un sentiment de rejet d’autant plus virulent que la Tunisie avait offert aux téléspectateurs du monde une sortie de régime encore « clean ». En trois semaines, une conscience était devenue claire : les peuples arabes ne pouvaient plus accepter ce genre de traitement de la part des gouvernants.

La conclusion titrée « s’approprier le ‘noyau valable’ [an-nawat as-saliha][2] des cultures de l’islam » s’inspire de l’actualité tunisienne de l’année 2012. L’auteur assiste à l’épisode « jihadiste » (i.e l’attaque de l’ambassade américaine en septembre 2012) et remarque un graffiti à côté de la statue d’Ibn Khaldoun de l’avenue Bourguiba : « la ‘ilmani la islami » [ni laïque ni islamiste]. Un message qu’il trouve plein d’enseignement dans la crispation qui s’installe sur la scène tunisienne.

Autre inscription dans l’actuel, celui de la méconnaissance des savants de l’islam et d’ailleurs. L’enseignant se demande : comment inciter les étudiants à aller vers cette littérature ancienne ? En faire aimer les auteurs ? Lutter contre la paresse de lire et dépoussiérer  les écrits ?  L’auteur choisit de valoriser le patrimoine savant, appelle à le faire en plusieurs langues (et pas seulement en arabe). Traduire et expliquer la valeur de la pensée politique, économique et culturelle représente une réponse en acte, une proposition d’avenir résumée dans la facture de l’ouvrage dont la mise en forme entend répondre à l’objectif, aujourd’hui essentiel, de transmettre aux générations futures un patrimoine savant peu fréquenté.

Six conversations imaginaires

L’auteur compose six entretiens imaginaires, effectués avec des savants dont il estime que le savoir est aujourd’hui à revisiter, parce qu’encore plein d’enseignements. En enseignant expérimenté, il adopte une écriture « journalistique » nourrie d’une connaissance des œuvres, des contextes dans lesquelles elles ont été écrites et avertie sur la manière dont elles ont été lues et interprétées. Cette astuce d’écriture, savamment pédagogique est moins facile qu’elle n’en a l’air, d’autant que l’auteur conçoit une version bilingue (arabe et française) des six entretiens.

Le résultat est un livre savant et léger qui donne envie d’aller vers les œuvres. Initié pour répondre à des questions et des inquiétudes du présent, l’ouvrage retourne dans le passé à travers les regards d’intellectuels qui ont pensé et agi en leur temps, souvent dans l’ignorance ou l’indifférence de leurs contemporains.

Sur le ton de la conversation, l’auteur nous fait entrer dans l’univers de trois historiens : Ibn Khaldoun (1336-1406) père de la sociologie, Al Maqqari (1591-1631), historien de l’Andalousie et Al Maqrizi (1364-1442), historien de l’Egypte. Il y ajoute un agronome andalou du 12ème siècle, Ibn al ‘Awwam, un économiste allemand Frédéric List (1789-1846), et l’ingénieur polytechnicien Ali Moubarak Bacha (1823-1893), bâtisseur de l’Egypte de Mohamed Ali. Chacun de ces savants a développé à son époque une conception de la connaissance de sa société, interprétant son histoire en regard des difficultés traversées et des ressources du pays. Mais pour aucun, on n’a pu accéder, utiliser ni appliquer le savoir formulé. L’amnésie dont parle l’auteur est un effet du temps quasi naturel ; elle implique de revenir vers les œuvres, de les relire et de les réinterpréter, sans les traiter en reliques.

Lectures de l’histoire

Pour chaque auteur, le lecteur effectue  des allers et retours avec le passé, celui du savant en question en pointant le contexte de la réception de son œuvre, celui des conditions de l’oubli et des raisons qui expliquent la non efficience. A la manière d’un journaliste du passé, Mohamed El Faïz, expose avec humour, les limites des compilations, des découvertes et des idées, en montrant la nécessité de comprendre ce à quoi elles ont servi. Les auteurs sont confrontés à leurs prédécesseurs et successeurs directs (Ibn al ‘Awwam et la généalogie des savants agronomes du 10ème siècle), à ceux qui les découvrent (Ibn Khaldoun découvert par les orientalistes du 19ème siècle ou al Maqrizzi minoré par Gaston Wiet). Ils sont également mis en dialogue avec d’autres, venus bien plus tard et qui ont influé sur le cours de la pensée contemporaine (Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1988). Les entretiens utilisent des notions modernes (ex : la sécurité alimentaire) pour des situations anciennes (la famine en Egypte, fin 14ème siècle) montrant non pas la permanence des situations mais analysant la persistance des conditions de gestion et des erreurs de conception (le libre échangisme effréné ou l’empêchement à développer les capacités à créer des richesses).

Dans une langue simple, chaque interviewé fait le tour de son œuvre sous la conduite pédagogue de l’interviewer. On comprend comment Ibn Khaldoun cumule les capacités du savoir critique avec l’exercice dans les rouages du pouvoir, comment al ‘Awwam s’inscrit dans l’essor économique et culturel de l’Andalousie, comment List ne trouve pas sa place face aux idées conquérantes de Adam Smith et comment Ali Moubarak Bacha se heurte aux tentatives de bloquer les velléités d’émancipation technique et économique qu’il essaie de mettre en œuvre. Les six conversations traitent de l’histoire sous plusieurs angles et dans divers temps. On sort de leur lecture avec le sentiment qu’elle n’est pas linéaire, n’obéit pas aux volontés des savants, ni à leurs prouesses réflexives. Elle est le produit de rapports de force parfois entrevus mais jamais faciles à contrer.

Du Maroc où il n’y a pas eu de « révolution », nous vient la réplique d’un universitaire qui en appelle à revoir l’histoire et notamment celle des pays arabes et musulmans telle qu’elle a été lue par les intellectuels contemporains, pour comprendre ce qui les empêche aujourd’hui d’avancer. La recette qui consiste à relire ce qu’ont laissé les savants est une des voies à prendre. Un engagement et une façon de montrer que les événements historiques que nous vivons en préparent d’autres, notamment l’avènement d’une littérature savante qui pourra servir dans le futur…

Hammam-Lif, le 28 novembre 2014.

 Publié

-Dans LE QUOTIDIEN d’ORAN, jeudi 4 décembre 2014, page 16

-Dans le magazine REALITES n° 1511, Tunis, 11-17 décembre 2014, pp. 54-55.


[1] Thawra(t). Approche comparée des révoltes et des révolutions XIXème – XXIème siècles, Tunis, ISHTC, 2014,

[2] Mohammed El Faïz tient cette expression de son professeur Aziz Belal (1932-1982), économiste marocain, spécialiste de la période coloniale qui a exhorté à ne pas abandonner la « partie valable de l’Islam », un message que l’auteur estime encore valable.

Trois revues culturelles post-2011 : “Akademia”, “Al Fikriyya” et “Nachaz”

Comment prendre le pouls du paysage éditorial de la Tunisie depuis 2011 ? Sur le plan quantitatif, la production locale d’ouvrages, en arabe et en français a augmenté. Elle a fouetté les tirages, garni les librairies, activé séances de signature et de présentation. La profusion du commerce libraire fait l’objet de davantage de billets journalistiques, agrémente des émissions de radio et télévision plus hospitalières. Ces changements positifs se heurtent cependant aux tares de la distribution, aux problèmes de la lecture et aux carences de la parole critique, phénomènes anciens, plus lents à modifier que la production, les tirages, la communication ou la réclame médiatiques.

Périodicités

L’édition tunisienne rappelle le fonctionnement poussif d’autres secteurs de la culture : l’atomisation des énergies et des supports, le manque de lieux de vie et de rencontre, la faiblesse des synergies collectives. A l’instar du cinéma ou du théâtre qui manquent de salles, d’espaces de débats, de tradition de lecture et de suivi critiques, l’édition est prisonnière de règles et pratiques qui font sentir le poids d’années de manque de liberté d’expression, d’entraves bureaucratiques et d’une atonie économique servie par une législation fossile et une technicité endormie.

Cela n’empêche pas les choses de bouger, et pas seulement parce que l’édition électronique est entrée en scène. Ce tournant technologique est en train de bousculer l’esprit, les agents et les règles de la chaîne éditoriale. Au-delà des auteurs, des imprimeurs, des éditeurs et des libraires dont la production est boostée depuis 2011, on peut lire la marche du secteur éditorial tunisien à travers les magazines et les revues, sur papier ou sur le web. La Tunisie est familière de différents genres périodiques depuis l’avènement de l’imprimé au milieu du XIXème siècle. Le journal (quotidien, hebdomadaire ou bi -hebdomadaire), de loin le plus répandu, voisine avec les publications à périodicité lente, les brochures, magazines et revues, à durée plus ou moins régulière et éphémère. Ces formules collégiales, situées entre journaux et ouvrages, servent à expérimenter des idées et à dégager sur la durée des communautés d’opinions. On peut y prendre le temps de vulgariser des théories, de décortiquer des œuvres, de faire dialoguer auteurs et lecteurs, d’illustrer les idées par des poèmes ou images … Beaucoup de signatures passent par le magazine et/ou la revue dont la périodicité, permet d’accueillir des auteurs choisis par l’équipe de rédaction et induit un suivi de la forme comme du contenu des textes qui valorise des talents, déterre des inconnus, relie voix et modes d’expression. Magazine et revue impliquent un registre de lecture différent du journal, en principe attaché aux faits. On dit communément que le lecteur du journal cherche à s’informer alors que celui du magazine ou de la revue a besoin de comprendre, de creuser un point de vue, d’aiguiser un biais, à l’ombre de l’actualité et des questions de fond qu’elle suscite.

Rayon magazines et revues, des nouveaux sont arrivés depuis 2011 dans le champ éditorial tunisien. Akademia, Al Fikriyya et Nachaz sont trois véhicules qui stimulent la circulation au sein de la communauté intellectuelle. Les trois publications agrègent des efforts en vue de concevoir des supports d’écriture périodique selon un tempo qui déplie des analyses, croise des commentaires et connecte des débats. Elles éditent des plumes en arabe et en français, universitaires mais pas seulement et font appel à des signatures extra-nationales. Leurs rubriques et dossiers traitent de philosophie, d’histoire, de littérature, de sociologie, de psychologie, de droit, d’art, entrées nécessaires pour lire le présent de façon pluraliste et ouvrir les multiples facettes de sa complexité à la communication entre des interprétations divergentes.

Deux magazines papier, une revue électronique

Les deux premiers titres paraissent sur papier, le troisième est un site électronique.

Le premier numéro d’Akademia, mensuel de l’Université de La Manouba a paru en janvier 2012. Ancré dans l’actualité universitaire, ce magazine illustré traite des problèmes concrets des étudiants, des enseignants et des chercheurs ; il interpelle l’administration, les responsables politiques et les citoyens sur les activités, les difficultés de l‘institution, les questions qui touchent à son utilité, sa marche et son environnement. Trente-trois numéros ont été publiés à ce jour (rédacteurs en chef : Moez Ben Messaoud pour la partie française ; Chokri Mabkhout, partie arabe) dont trois livraisons thématiques Hors série, publiées en arabe au cours des étés 2012, 2013 et 2014. Les sommaires de ces numéros spéciaux (coordonnés par Faouzi Mahfoudh) constituent des dossiers récapitulatifs sur l’histoire de l’enseignement en Tunisie, le mouvement estudiantin, les références et les auteurs de la pensée politique tunisienne depuis le XIXème siècle.

Afin que ce capital joue pleinement un rôle interactif -entre l’université de La Manouba et d’autres espaces, en Tunisie et à l’étranger- on souhaite à Akademia de se doubler d’une version électronique.

Al Fikriyya, sous-titré « mensuel indépendant de pensée éclairée » est en réalité à périodicité bi-mensuelle, depuis le 1er numéro paru en juin 2011. L’ours de la revue décline une longue liste d’intellectuels, conseillers et universitaires de Sousse, de Sfax et d’ailleurs (rédacteur en chef : Naji Marzouk, 72, Rue de Kairouan 3000 Sfax), agrégeant un pôle d’expression autour des questions culturelles et politiques qui se posent aujourd’hui. La majorité des auteurs s’expriment en arabe mais une place régulière est faite aux textes en langue française. 16 livraisons ont paru jusque là, la 17ème est en cours et un appel à contribution a été lancé pour le numéro 18 (novembre-décembre 2014) autour du thème « Sfax, d’une capitale économique à une capitale culturelle ».

Là aussi, il est dommage que cet effort soit privé d’une plate-forme électronique qui augmenterait la visibilité et l’interactivité autour de cette publication.

Nachaz (Dissonances), est une revue d’idées numérique née début 2012 (http://www.nachaz.org/index.php/fr/) autour d’un groupe d’amis et intellectuels ayant animé d’autres revues (comme Cinécrits, une expérience trop brève) ou des blogs individuels. Le passage à cette formule collective et électronique est un appel d’air et un élan prometteur et alléchant pour une vie intellectuelle plus fluide. Le site permet de voyager entre spécialités, langues et domaines d’intérêt. Une place particulière est réservée à la traduction et à mettre en exergue les possibilités offertes par le bilinguisme arabe/français qui caractérise une partie de la production intellectuelle. Beaucoup d’auteurs sont des traducteurs (Fethi Bel Haj Yahya, Hajer Bouden, Hichem Abdessmad….) et l’arborescence des liens proposés à la curiosité des lecteurs incite à une diffusion plus horizontale d’écrits, essais et vidéos de débats et conférences.

Après un démarrage en trombe, on note un certain essoufflement. Pourvu que l’impression soit fausse !

Découvrir ces magazines est bon pour se défendre contre la lassitude « post -révolutionnaire » qui habite la production écrite et médiatique. Les lire permet de se rendre compte des résultats d’une énergie patiente et d’une activité constructive tout au long de ces années agitées. Ces publications donnent en outre à croire à la nécessité politique de doter la scène culturelle de davantage de projets intellectuels collectifs, expériences aussi vitales pour l’avènement de la démocratie que les batailles électorales en cours.

Une naissance récente à saluer au passage : le magazine web Inkyfada (https://inkyfada.com/) dont la qualité des enquêtes offre une bonne raison d’espérer dans les progrès du journalisme et l’appel à une information plus exigeante et plus moderne.

Hammam-Lif, le 15 septembre 2014

Publié dans le magazine REALITES, n° 1499, Tunis, 18-24 septembre 2014, PP. 52-53.

 

 

The Avenue Bourguiba, never to be forgotten again

Sparrows and ficus trees have been, within living memory, an unvarying feature of the Avenue Bourguiba in Tunis. Dug across a swampy stretch of land opening onto the Mediterranean and gradually laid out, mainly during the period between 1860 and 1930, the Avenue was “refreshed” in 2001. Called Boulevard de la Marine in the nineteenth century, renamed Avenue Jules Ferry under the Protectorate and finally Avenue Bourguiba in 1956, it has been, since the colonial period and thanks to its central position, an important commercial and touristic site of the capital. In April 1938, it was the venue of a huge demonstration organized in front of the Résident Général’s headquarters, in demand of autonomy and the setting-up of a Tunisian Parliament. The recollection of those days of strife, steeped in conventionality, considerably faded off after independence. Since 2011, however, the Avenue has been reenlivened in our national memory.

A de facto consecration

We may differ on whether the Tunisian “revolution” was the logical ending of a causal chain of events or the product of contingency, the result of  mobilization dynamics or a spontaneous phenomenon, the apex of an uncontrolled crescendo or a process kept under firm control.  There is, however, no divergence on the fact that the Avenue Bourguiba, into which  thousands of men and women poured on January 14, 2011, clearly targeting the emblematic building of the Home Ministry which it harbours, was the mythical cradle of that revolution. The night before, groups of people had been sent, in spite of the curfew, for a pretence of joy-making in front of the Municipal Theater, situated on the same Avenue, approximately a hundred meters from the Ministry. Through this blustering manifestation, to be replicated in other places, the regime, still unaware of the deep cracks in its midst, was hoping to achieve a face-saving “exit from crisis.” We may wonder, however, whether this ultimate sham did not ignite the sparkle that led to the explosion of the following day. Things began, on january 14th, in the Muhammed Ali Square where the Tunisian National Trade Union is seated and which had already been “pre-heated” by weeks of sit-ins. At 10 a.m. or before, demonstrators started from the Square and converged with flows of people coming from the adjoining Medina (traditional Arab quarter of the town) and side streets, into the Avenue de France and from there into the Avenue Bourguiba that continues it. They poured from all sides into the wide artery and adjacent streets, down to the last road section that prolongs it, ending up in the TGM (Tunis-Goulette-La Marsa) train station. At midday, the variegated and compact crowd is still swelling up. Demonstrators shout in unison the slogans: “Dégage!” (Clear off !) and « Employment, freedom, dignity ! ». Thousands of hands are pointing towards the windows of the Ministry’s grey building, protected at great pain by rows of policemen… And, in the evening of that very day, the lawyer Abdel-Nasser Laouini, his voice broken by emotion, celebrates in the empty avenue the flight of Ben Ali. From a balcony, a video camera records him as he stands there, all alone under the yellow light of street-lamps, shouting his joy to the world. These images were shown over and over again for weeks on media screens and social networks. They imprinted in the minds of people the image of an avenue where a quiet movement had succeeded in toppling down Ben Ali’s regime. After January 14, an increasing number of processions and sit-ins were held in other places of the Tunisian capital. Coming from all regions of the country, bus caravans spilled out their contents of demonstrators into the Kasbah Square, situated on the other side of the Medina from the Avenue Bourguiba and harbouring the Prime Minister’s offices. The Square was, in particular, the venue of two prolonged sit-ins in the beginning of 2011 (known as Kasbah I and Kasbah II). Added to it were the venues of El-Kobba, i.e. the Dome (of the Olympic Stadium in the district of El-Menzah) and the Bardo Square (in front of the National Constitutive Assembly’s building). National commemorative events, however, such as those of 20 March 2011 and 2012 and, more particularly, of 9 April 2012 (National Martyrs’ Day), were held in the Avenue Bourguiba and thus completed the assertion of its “revolutionary” legitimacy.

A public space, a shared space?

On January 14, 2012, first anniversary of the revolution, the crowd gathering in the Avenue is even more variegated than that of the preceding year. The diversity of colours (displayed on clothes and banners) across this urban space provides an illustration of the country’s new political map. On April 9, 2012, groups gathering on that commemorative day in defiance of the prohibition of demonstrations in the Avenue, are strongly assaulted by police forces. This, added to the clubbing, two days before, of members of the Unemployed Graduates’ Association by policemen in the same venue, brings the politicizing process of the Avenue to a higher level. A series of showdowns and negotiations eventually leads the government to draw back. The right to demonstrate in the Avenue is definitely conquered; the government’s prohibitive stance had, in fact, strengthened citizens’ demands for the right to occupy public spaces. From then on, graffiti, stalls, photo exhibitions, various happenings and discussion circles flourish in the Avenue. Shows and parades are held on the steps of the Municipal Theater while the central part of the Avenue, reserved for pedestrians, attracts an increasing number of leisure walkers and show organizers. Coffee shops are full of customers, tradesmen’s stands display Tunisian white and red flags in addition to sweets and nuts. Army tanks leave the Avenue and the nets of barbed wire become thinner. At the lower end of the Avenue, the “clock roundabout” which had replaced, in 2001, the famous “guillotine” erected in 1988 after the pulling down of Bourguiba’s equestrian statue, is renamed : Place du 14 janvier 2011. No incidents are recorded on the 1st of May parade of that year. Various demonstrations are thenceforth held on the Avenue Bourguiba. Some of these even bear on the“sacred.” Friday prayers are authorized by the ruling party, i.e. Ennahdha, in front of the Municipal Theater, where artists and shows had been the object of attacks. Black banners with the Islamic profession of faith formula inscribed on them in white characters are deployed, marches are held in defence of the niqâb (heavy veils for women). The niqâb issue, considered as pertaining to “human rights” is, during that period, at the heart of tense events in the Arts Faculty of Manouba and occupies the forefront of Tunisian political life. On February 6, 2013, the lawyer and political leader Chokri Belaïd is murdered. An angry crowd led by his widow, Besma Khalfaoui, marches into the central alley of the Avenue. As soon as the head of the convoy passes beyond the Home Ministry building, tear-gas bombs are thrown, scattering demonstrators. Since that day, sit-ins are held every Wednesday in front of the Ministry, entrenched behind barricades, to demand the complete unveiling of truth about that murder. In the whole of the Avenue, today, meetings of all colours and tendencies are held in increasing number. The impact of political events has re-enlivened the national memory of that Avenue and brought forth its role in the political life of the country, conferring on it an aura still not devoid of tension. The mass of barbed wires on the pavement in front of the Ministry and the French Embassy has thinned, but not totally disappeared, and people, though they may walk past these two buildings, can only do so on the carriage-way!

Translated by Asma Moalla

8 september 2014

 An arabic version has been published in Essabah, 12 september 2014, p. 8.

http://www.assabah.com.tn/article/89047/%D8%B4%D8%A7%D8%B1%D8%B9-%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%A8%D9%8A%D8%A8-%D8%A8%D9%88%D8%B1%D9%82%D9%8A%D8%A8%D8%A9-%D9%84%D9%84%D8%B0%D9%83%D8%B1%D9%89-%D9%88%D8%A7%D9%84%D8%A7%D8%B9%D8%AA%D8%A8%D8%A7%D8%B1

Festivals été 2014 : impressions d’une spectatrice

L’été a été meurtrier. Les festivals se sont tenus, tant bien que mal, avec des moyens sporadiques, une infrastructure inchangée, des moments de plaisir et des couacs. En dépit des morts, incendies et troubles divers, du temps, du travail et de l’argent ont été transformés en concerts, pièces, ballets, projections de films et de photos à travers la République. Le principe qui fait passer la joie avant le deuil joue toujours. Qu’il n’y ait pas eu de décrochage essentiel dans le programme festivalier de l’été 2014 est un signe de vitalité de la société tunisienne, un de plus, même s’il est adossé à des carences, des blocages et des difficultés qui datent et peinent à disparaître, faute d’une gestion publique plus saine, de réformes adéquates et de mœurs citoyennes.

Organisation et public 

La festivalite est une manne culturelle et touristique éprouvée. L’essaimage des festivals entretient depuis des décennies les loisirs estivaux tunisiens : on a fêté deux cinquantenaires, celui du Festival de Carthage et celui du Festival International du film amateur de Kélibia  (FIFAK). Sans cacher les inégalités qui séparent les grandes manifestations soutenues par l’Etat et les chancelleries des formules qui réussissent à imposer spécificité et régularité, la carte festivalière s’est étendue et diversifiée. Elle est sensiblement la même en ce quatrième été depuis 2011, avec ses écarts et disparités, des efforts et des mésaventures, des équipes fluctuantes, des prix qui n’ont pas tari les publics, un élan vers les régions moins nanties. Trafics de billetterie et régimes de faveur sont surveillés et combattus mais il ne faut pas se leurrer : le marché noir prospère et les resquilleurs sont toujours plus malins que les vigiles. Le sponsoring –encore plus nécessaire en temps de disette publique- introduit son lot de faveurs et de désordres, les habitudes de traficotage faisant le reste.

Une constante : les faiblesses du son. Les artistes équipés et avertis travaillent avec leurs techniciens et matériel propres. Autrement, le spectateur subit le vacarme des hauts parleurs et des consoles qui diffusent un tapage de boîte de nuit, sans le savoir-faire de d-j. Les pannes et fautes de balance, l’abus des effets sonores (comme l’écho) sont une insulte à la qualité des artistes et aux oreilles des spectateurs. Pourquoi nos festivals ne juguleraient-ils pas les techniciens formés par les écoles de cinéma et d’audio-visuel ? Les comités qui travaillent toujours dans la précipitation trouveraient dans ces compétences une efficacité de bon aloi.

Beaucoup reste à faire en amont des standards d’organisation comme du côté des usagers. Le tohu-bohu des bandes, les babillages pendant les spectacles et les bruits d’enfants parasitent les ambiances jusqu’à gêner la concentration des artistes. A la sortie, bouteilles en plastique, détritus de fruits secs et emballages de gâteaux et sandwichs tapissent les sols. Ces scènes off sont un de nos miroirs : le désir de spectacle s’apparente aux joies familiales et aux fêtes de quartier, réflexes de nuisance et de pollution compris. Même les festivals à forte sélectivité n’échappent pas à l’incivilité. Réformer le public est-il un objectif de politique culturelle ? La révolution est loin d’être advenue dans le domaine de la culture, régi par une grammaire commerciale paresseuse et un public désinvolte.

Programmer d’accord mais la vision ?

Pour le bonheur du public, les ressources festivalières sont rôdées : les organisateurs ont pensé à des valeurs sûres, en variant selon les goûts, les âges et les cachets des artistes. Des écrans dressés dans certaines villes ont relié des populations éloignées à des spectacles difficiles à déplacer, à des cycles de cinéma itinérant. On a allié des célébrités internationales avec des artistes du crû, des vedettes consacrées avec des talents qui montent. Le one man show est cependant omniprésent, la scène culturelle comme la scène politique exhibent des potentialités anciennes qui peinent à se renouveler, à accoucher de modes de fonctionnement plus collectifs. Le besoin de détente et d’amusement est un carburant en temps de crise et, à leur manière, les artistes sont des secouristes et des thérapeutes. Côté musical, différents genres occidentaux et orientaux ont égayé les grands et les petits. Le centenaire de la chanteuse Saliha (1914-1958) a marqué la saison ; le rap, sorti de l’underground, se voit consacré à travers les noms les plus connus ; la musique soufie, jouée cette année sous tous arrangements, fait office de référent patriotique. Le théâtre a exhibé le répertoire « post-révolution », chargé de référence aux événements, avec des textes et des interprétations mis à jour au fil de l’actualité. Entre dérision et caricature, les citations de la vie politique et les moqueries envers les gouvernants transportent les publics. Les sketchs construits ou improvisés autour des sorties verbales des politiciens, de leur accoutrement et de leurs frasques sont des moments de gaie concorde. Les scènes de festival fonctionnent comme des espaces d’un exercice de la politique, direct et spontané, enjoué mais pas dénué de sens. Collectes pour les martyrs, rappels de solidarité avec Gaza et clins d’œil envers les policiers de service servent de liens et de messages. Joie de vivre et scepticisme envers la politique trouvent des soupapes à travers les spectacles qui canalisent, dans l’éphémère et l’amusement, un rejet de l’ordre arrogant de la politique.

En dépit des inévitables (quoique !) annulations et des bisbilles entre artistes, la programmation a tourné mais panachage et planification ne signifient pas vision. Au niveau de chaque festival comme sur le plan national, on vit sur l’acquis. Les mesures légales, les procédures et les équipes en l’état ne permettent pas d’aller au-delà de la planification des représentations, du marketing et de l’effort de suivi.

Epaisseur et médiation 

Conformément aux b.a ba gestionnaires, les supports d’information et de communication sont actionnés. Les spots d’annonces en boucle et les pages facebook informent quotidiennement sur les programmes, diffusent déclarations d’artistes et de responsables. Les avis de spectateurs prennent leur place dans les reportages. Les affiches et les flyers jonchent murs et sols et les voitures de publicité circulent dans les rues et sur les plages. La matière journalistique (interviews, critiques, extraits et échos) est telle que les pages « Culture » refusent des papiers, dit-on. Une manifestation chassant la précédente, des chroniques ne parviennent pas à parution. La nouvelle est à double tranchant : bonne parce que ça dit la profusion culturelle et le besoin d’en faire plus côté information, mauvaise parce que ce débordement reflète l’étroitesse des relais médiatiques et le manque de décentralisation. Si la radio arrive à couvrir les festivals régionaux, la télévision et la presse écrite sont moins en phase. C’est un signal en soi. Pourquoi ne pas penser à des magazines plus structurés ? A côté des plateaux qui font écho à l’événementiel, pourquoi ne pas réfléchir à des débats approfondis à partir de la vie culturelle et de son pic estival ? Comme ailleurs, la vitesse des faits et le foisonnement de l’actualité en appellent à un journalisme de plus d’épaisseur. Il est naturel que les magazines culturels, en papier ou en ligne, soient branchés sur ce qui se passe à chaud mais pourquoi ne pas penser à des formes d’expression plus réfléchie, même si cela exige du temps et de la collégialité, en amont des comités de rédaction et des agendas ? Investir davantage dans l’enquête et la médiation peut entraîner le métier de journaliste pris de court, comme d’autres, par l’explosion de la parole et de la créativité, vers une meilleure adaptation.

Entre désir de faire la fête, une armature matérielle, médiatique et juridique inadaptée et comportements inciviques, les festivals de l’été 2014 reflètent une image de la Tunisie, en suspens, se tenant sur un fil joyeux, mais fragile et menacé. L’aspiration au changement qui s’est exprimée en 2011 fait du sur-place, laissant flotter un espoir immobile, figé par l’insécurité ambiante, attristé par les morts récentes et bloqué par des carcans. Un espoir quand même ? La société tunisienne, vivante mais bridée attend de secouer ses torpeurs, de tracer un sens qui prendrait en charge les pièges d’une prise en otage par l’argent, la précipitation et le mépris de la culture.

Hammam-Lif, le 1er septembre 2014

Publié

-dans le magazine REALITES n° 1497, Tunis, 3-10 septembre 2014, pp. 52-53

http://www.realites.com.tn/2014/09/06/festivals-de-lete-2014-laspiration-au-changement-fait-du-sur-place/

et dans Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 septembre 2014, p. 12.

 

 

 

On se souviendra de l’avenue Bourguiba

Publié dans Libération du 14-15 août 2014 sous le titre : “Avenue Bourguiba, la conquête du droit de manifester

http://www.liberation.fr/monde/2014/08/13/avenue-bourguiba-la-conquete-du-droit-de-manifester_1080169

Les étourneaux et les ficus de l’avenue Bourguiba sont depuis longtemps les invariants de l’imagerie de cette artère tunisoise, bâtie pour l’essentiel entre 1860 et 1930 et « rénovée » en 2001. Elle porte le nom de Bourguiba depuis 1956, en remplacement de celui de Jules Ferry, donné sous le protectorat à la promenade de la Marine du XIXème siècle, un terrain marécageux ouvrant sur la Méditerranée. L’avenue a conservé de sa centralité construite en période coloniale, un dynamisme commercial et touristique. Elle a connu les manifestations d’avril 1938, organisées en face de la Résidence Générale, pour réclamer l’indépendance et un parlement tunisien. A force d’être officiel, le souvenir de ces journées protestataires du temps de la colonisation avait bien pâli. Depuis 2011, l’avenue se revivifie.

Une consécration de fait

Que l’on croie à l’enchaînement des causes ou à la contingence, à une dynamique de la mobilisation ou à une action spontanée, à un crescendo non maitrisé ou à une mise en scène surveillée, l’avenue Bourguiba est désormais le lieu mythique de la « Révolution tunisienne ». L’immeuble emblématique du Ministère de l’Intérieur était bel et bien visé par les milliers de Tunisiens/nes qui ont déferlé le 14 janvier 2011. La veille, en plein couvre-feu, des groupes ont été envoyés pour festoyer face au Théâtre municipal. Le pouvoir, encore inconscient de ses fissures, espérait orchestrer là, comme en d’autres points du pays, une « sortie de crise » tonitruante et honorable. Cette ultime feinte a-t-elle encouragé les manifestants à converger le lendemain, jour de grève générale, vers l’artère centrale de la capitale ? Située en amont, la place Mohamed Ali, siège de la centrale syndicale, chauffée par des semaines de rassemblements, donne l’impulsion avant 10 h du matin. L’avenue de France se remplit des flots venant des avenues latérales et de la médina. Les rues adjacentes et l’artère du train TGM (Tunis-Goulette-Marsa) drainent les manifestants, surgis de toutes les directions. Vers midi, la foule mixte et compacte ne cesse de grossir, les slogans « Dégage » et « Travail, Liberté, Dignité nationale » résonnent à l’unisson et les milliers de mains pointent les fenêtres de la bâtisse grise que les rangées de policiers protègent à peine. Le soir même, la voix cassée par l’émotion de l’avocat Abdennaceur La’ouini annonce la fuite de Ben Ali, sur la voie déserte. Une vidéo prise d’un balcon immortalise sa joie, seul, sous la lumière jaune des lampadaires. Ces images tournent en boucle pendant des semaines sur les médias et réseaux sociaux. Elles ancreront dans les mémoires une avenue où une liesse pacifique a triomphé du régime de Ben Ali.

Un espace public est né

D’ autres décors de la capitale vont servir aux rassemblements, marches et sit in dont le nombre explose. De l’autre côté de la médina, l’esplanade de la Kasbah (où se trouve le premier ministère) hébergera les caravanes venues de toutes les régions et deux longues occupations (Kasbah 1 et Kasbah 2), levées début mars 2011. D’ autres lieux : El Kobba (stade Olympique d’El Menzah) ou l’esplanade du Bardo (face à l’Assemblée Nationale Constituante) vont abriter des mobilisations mais ce sont les commémorations nationales, celles du 20 mars 2011 et 2012 (fête de l’indépendance) et surtout celle du 9 avril 2012 (fête des martyrs) qui achèvent de donner à l’avenue Bourguiba une légitimité « révolutionnaire ». Plus exactement, c’est l’interdiction d’y manifester qui consacre la demande du droit d’occuper l’espace public. Celui-ci s’anime de graffitis, de stands, d’expositions de photos, de happenings divers et de cercles de discussion. Les marches du Théâtre municipal servent à toutes sortes de parades, l’allée centrale est propice aux flâneries et aux spectacles de rue. Les cafés connaissent un regain de clientèle et des marchands promènent leurs attelages de confiseries, de fruits secs et de drapeaux rouge et blanc. Les tanks quittent les lieux et les barbelés sont réduits. Au bout, le rond-point de l’horloge qui remplace depuis 2001 la fameuse « guillotine » ayant succédé à la statue équestre de Bourguiba en 1988, est baptisé Place du 14 janvier 2011.

Un espace partagé ?

Le 14 janvier 2012, la foule est déjà plus différenciée ; elle fête le premier anniversaire de la « révolution » sous les bannières des partis. La nouvelle géographie politique du pays s’inscrit en couleurs dans l’espace de l’avenue Bourguiba. Quand le quatrième gouvernement provisoire inflige une répression musclée aux manifestants du 9 avril 2012, précédée par le tabassage des partisans de l’association des diplômés chômeurs deux jours avant, l’avenue enregistre un cran supplémentaire dans la politisation. Répliques et négociations se terminent par le recul des autorités : manifester sur l’avenue Bourguiba est un droit conquis. Le défilé du 1er mai se passe sans incidents. Il ne reste plus qu’à en faire le lieu des contestations de tous bords, y compris autour du « sacré », une cause défendue par le parti Ennahdha alors au pouvoir, autorisant les prières du vendredi devant le Théâtre municipal où artistes et spectacles ont subi des attaques. Des bannières noires apparaissent sur l’artère et des manifestations appellent à défendre le droit de porter le niqab, un « droit de l’homme »  que les événements de la faculté des Lettres de la Manouba ont mis au-devant de la scène politique.

Le 6 février 2013, jour de l’assassinat de l’avocat et homme politique Chokri Belaïd, les foules en colère se dirigent vers le ministère de l’intérieur. Besma Khalfaoui, sa veuve, conduit l’irruption du cortège de la dépouille dans l’allée centrale gardée. Dès que le convoi s’éloigne, les bombes lacrymogènes dispersent les manifestants. Depuis, des rassemblements réclamant la vérité ont lieu chaque mercredi devant le tronçon du ministère de l’intérieur, barricadé de plus belle, tandis que des meetings de toutes obédiences continuent à fleurir plus bas.

L’actualité a réactivé la mémoire d’une avenue qui revient dans l’histoire politique de la Tunisie. Une actualité qui reste sous tension : les barbelés de l’avenue Bourguiba ont rétréci depuis mai 2014 sans disparaître. On peut passer devant le ministère de l’intérieur et devant l’ambassade de France, à condition de ne pas marcher sur leurs trottoirs.

Hammam-Lif, le 4 juillet 2014

Une version arabe de ce texte est publiée dans le journal Essabah , Tunis, vendredi 12 septembre 2014, page 8

http://www.assabah.com.tn/article/89047/%D8%B4%D8%A7%D8%B1%D8%B9-%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%A8%D9%8A%D8%A8-%D8%A8%D9%88%D8%B1%D9%82%D9%8A%D8%A8%D8%A9-%D9%84%D9%84%D8%B0%D9%83%D8%B1%D9%89-%D9%88%D8%A7%D9%84%D8%A7%D8%B9%D8%AA%D8%A8%D8%A7%D8%B1