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Turquie : en quoi les élections du 7 juin 2015 sont-elles différentes ?

 

Campagne 2015-111En Turquie, depuis le début du troisième millénaire, les élections se suivent et se ressemblent. En 13 ans, l’AKP a engrangé pas moins de 9 victoires d’affilée (3 élections législatives, 3 élections locales, 2 référendums et 1 élection présidentielle). Alors que ni les événements de Gezi, ni le scandale de corruption du 17 décembre 2013, ni la grande catastrophe minière de Soma ne sont parvenus à ébranler les scores du parti majoritaire, qui a remporté sans coup férir, l’an passé, tant les élections locales, que la première présidentielle au suffrage universel, pourquoi Recep Tayyip Erdoğan ne gagnerait-il pas, une fois de plus, le 7 juin prochain ? Il est bien sûr difficile de prévoir le résultat d’une élection, et nous ne engagerons pas dans cette voie, surtout dans un contexte où les instituts de sondages sont exposés à des pressions importantes et fournissent des prévisions souvent partisanes. Mais quel que soit leur résultat, il est sûr que ces élections législatives sont d’une nature différente des deux précédentes, et plus généralement de l’ensemble des scrutins qui se sont déroulés depuis 2007, année qui avaient consacré la défaite durable de l’establishment politico-militaire et conforté l’AKP au pouvoir.

Fin d’une époque ou nouvelle ère pour l’AKP ?

Beaucoup d’observateurs ont été frappés au cours des dernières années par la capacité du parti majoritaire à résister à l’usure du pouvoir. Et de fait, il est vrai que la suite des victoires, que nous égrenions précédemment, donne cette impression. Pourtant, cela ne veut pas dire que ce parti n’a pas changé. Depuis les dernières législatives de 2011, avant même que cela n’éclate au grand jour, la mouvance au pouvoir a été minée par lesCampagne 2015-2 dissensions naissantes l’opposant au mouvement Gülen. Après le scandale du 17 décembre 2013, des centaines de magistrats et des milliers de policiers, qui avaient initialement été les meilleurs soutiens de l’AKP, ont été démis ou déplacés. La reprise en main musclée générée par la lutte contre la «structure parallèle», en réorganisant le pouvoir judiciaire, en accroissant les mesures sécuritaires ou s’attaquant à Internet et aux réseaux sociaux, a ruiné l’image d’une formation qui semblait avoir réussi à débloquer le système de démocratie contrôlée issu des coups d’Etat. Elle a de fait provoqué le départ de nombreux « libéraux » ou de « compagnons de route », qui se sont sentis floués par cette nouvelle forme rigide d’exercice du pouvoir. A cela s’ajoute l’application stricte de la règle interne du parti, interdisant d’exercer plus de 3 mandats parlementaires d’affilé. De nombreux cadres d’expérience de l’AKP se retrouveront ainsi au mieux confinés dans des fonctions techniques ou honorifiques moins visibles, s’ils sont encore utiles, au pire, admis à prendre une retraite dont ils n’ont manifestement pas toujours envie. Cette situation a permis à Recep Tayyip Erdoğan, au moment où il l’a pourtant formellement quitté, de tenir les rênes du parti plus fermement que jamais, en faisant monter aux commandes, une nouvelle génération de dirigeants, plus malléables et, en tout cas, acquis à la présidentialisation du régime. Mais il n’est pas sûr que ces derniers aient les mêmes aptitudes politiques que leurs aînés, pas seulement du fait de leur moindre expérience, mais aussi parce qu’issus de l’appareil et souvent très liés à la personne même de leur leader et de ses réseaux, ils auront moins la capacité de rassembler un électorat populaire diversifié, ce qui a fait la force de l’AKP, au cours de ces dix dernières années de campagne électorale presqu’ininterrompue.

La question kurde au cœur des débats

Le point nodal de cette élection a été la décision du HDP de présenter des listes et d’en finir avec le système des candidatures indépendantes, qui lui avait pourtant assuré une représentation parlementaire en 2007 et 2011. Car si le HDP gagne son pari et passe la  barre des 10% lui permettant d’avoir une représentation parlementaire, non seulement, il empêchera Recep Tayyip Erdoğan d’obtenir une majorité renforcée pour changer de constitution, mais il pourrait même priver celui-ci de la majorité absolue, qui lui a Campagne 2015-33permis de gouverner seul depuis 2002. Pour réussir, le parti de Selahattin Demirtaş et de Figen Yüksekdağ (photo à gauche) doit d’abord gagner des voix dans l’électorat kurde de l’AKP. Et le fait est qu’au sein même de cet électorat, en partie dominé par des réflexes de clan, certaines évolutions ont été observées, au cours des dernières semaines, peut-être par lassitude, sûrement par déception. Recep Tayyip Erdoğan avait gagné le soutien d’un électorat kurde important, parce qu’en 2005, à Diyarbakır, il avait été le premier dirigeant turc à reconnaître qu’il y avait une question kurde dans ce pays et qu’il en faisait son affaire. Ainsi l’AKP était devenu ce parti au pouvoir qui pouvait faire bouger les choses, notamment parce qu’il avait la capacité de faire face à l’Etat et de remettre en cause la politique kurde sans issue des gouvernements laïques et nationalistes précédents. Or, depuis la tragédie d’Uludere en décembre 2011, les dirigeants de l’AKP se sont définitivement rangés du côté de l’Etat, en défendant pour la première fois ouvertement l’état-major, et empêchant que la justice ne fasse la lumière sur cette affaire. En outre, au cours des deux dernières législatures, le parti au pouvoir a échoué dans ses tentatives, visant à promouvoir un règlement à l’amiable du problème kurde. «L’ouverture démocratique» en 2009 a tourné court après la dissolution du DTP. Le processus de paix en cours, qui avait été relancé au début de l’année 2015, a été gelé par Recep Tayyip Erdoğan lui-même, soucieux, en période de vote, de ne pas aviver les angoisses nationalistes d’une partie de ses électeurs. Cette posture dictée par des préoccupations tactiques risquent d’achever de décevoir ceux qui, au sein de l’électorat kurde de l’AKP, ont été exaspérés par l’attitude équivoque du gouvernement pendant le siège de Kobanê et les révélations incessantes de la relation opaque existant entre le gouvernement et les mouvances djihadistes syriens. Ce jeu de l’ombre n’assure pas pour autant à l’AKP le gain des voix des islamistes kurdes, car ces derniers peuvent être tentés de voter pour les candidats indépendants, présentés par le HüdaPar, la branche politique du Hizbullah.

Un parti kurde devenu un parti de Turquie

Cependant, si le HDP est l’objet de toutes les attentions, ce n’est pas seulement parce qu’il a des chances de rassembler de plus nombreux Kurdes, mais surtout parce qu’il a entrepris de devenir un parti de Turquie. Cette ambition n’est pas liée à la conjoncture électorale, mais bien à une évolution de fond. Depuis 2007 (apparition d’un groupe kurde au parlement) et 2009 (lancement de la première tentative de règlement), la question kurde s’est démilitarisée. Certes, on a relevé, par la suite, la reprise d’actionsCampagne 2015-3 ponctuelles de guérilla, parfois spectaculaires, mais de plus en plus la conviction s’est installée que désormais le défi kurde était devenu pour l’essentiel un enjeu politique. En entrant au parlement en 2007, les Kurdes sont devenus le quatrième parti politique de Turquie, en participant l’année dernière à la première élection au suffrage universel pour élire le chef de l’Etat turc, leur candidat, Selahattin Demirtaş est devenu une étoile montante de la politique turque. Tout s’est passé ainsi, comme si les Kurdes de Turquie, en oubliant leurs velléités d’indépendance et en se détournant de la lutte armée, avait décidé de devenir une formation politique à part entière de ce pays. Il reste que le franchissement du seuil de 10% est loin d’être acquis pour le HDP. Il faut rappeler en effet que jamais par le passé les formations kurdes n’ont jamais réalisé un tel score. Si Selahattin Demirtaş l’a frôlé, l’année dernière, c’était à l’occasion d’une élection présidentielle, nécessairement plus rassembleuse dans la mesure où il n’y avait que 3 candidats pour toute la Turquie. Mais la même année, lors des élections locales de mars, le BDP (prédécesseur du HDP) n’avait été crédité que de 4,20% pour l’ensemble du territoire. Pour atteindre son objectif, le HDP compte sur l’effet d’entrainement de sa stratégie d’ouverture des derniers mois. Avec l’avènement d’un parti démocratique « des peuples » (en 2013-2014), et une campagne du candidat Demirtaş (en 2014) consacrée aux questions et aux populations oubliées par la République (défense de l’environnement, femmes, minorités, homosexuels…), les Kurdes se sont progressivement fait une place dans la société civile de Turquie, montrant par là-Campagne 2015-4même que leurs revendications n’étaient pas exclusivement identitaires, mais qu’elles recoupaient en fait les préoccupations de beaucoup de citoyens de Turquie. A cet égard, il est significatif d’observer que la campagneCampagne 2015-5 du HDP qui a vu, ces dernières semaines, les Kurdes se mettre à tourner le dos aux convois électoraux de l’AKP et à la personne même de Recep Tayyip Erdoğan, est en train de générer, sur les réseaux sociaux, une campagne des femmes turques postant des photos d’elles-mêmes, le dos tourné. Autre événement révélateur : le 30 mai se sont tenus à Istanbul concomitamment deux des grands meetings électoraux de l’AKP et du HDP. Les commentateurs n’ont pas manqué de relever l’événement en disant que c’eût été impensable, il y a encore peu. Mais les mêmes commentateurs n’ont pas manqué d’observer surtout que désormais, dans un meeting du HDP, on agitait aussi des drapeaux turcs et plus simplement les couleurs kurdes…. Il pourtant pas sûr que cette dynamique sociétale se retrouvera dans les urnes au soir du 7 juin…

L’opposition traditionnelle prise en deux feux

Quoi qu’il en soit cette turquisation du HDP n’a pas seulement des conséquences pour le parti au pouvoir et le président en exercice, mais aussi pour l’opposition traditionnelle, en particulier pour le CHP. Car en entreprenant de rassembler les oubliés de la République sous son étendard, le parti de Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ chasse Campagne 2015-6également sur les terres du parti kémaliste, dont la partie déçue de l’électorat est prête à donner ses suffrages à une nouvelle formation qui symboliserait le changement. Résultat : le CHP se retrouve pris entre le marteau et l’enclume ! Car ses dirigeants souhaitent sans doute une poussée du HDP, dans la mesure où elle peut empêcher l’AKP d’avoir une majorité absolue et donc rebattre totalement les cartes politiques, mais ils se méfient aussi d’un tel scénario qui pourrait ne pas être sans conséquences pour leur propre formation politique. « Nous ne sommes pas le Croissant rouge ! », a dit récemment Kemal Kılıçdaroğlu pour mettre en garde ceux de ses électeurs qui seraient tentés, pour faire une «bonne action», de voter pour la formation kurde. Reste à savoir quelles sont les capacités réelles de progression du parti kémaliste. Depuis 2002, ce dernier a réussi à cristalliser sur son nom l’opposition laïque de gauche et du centre. Mais, en dépit d’un changement important de ses cadres provoqué en 2010, par l’éviction de Deniz Baykal et l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu, il n’est pas parvenu à passer la barre des 30% qui lui donnerait une stature de parti de gouvernement. Il estCampagne 2015-7 vrai que, cette fois, sa campagne électorale a été différente, parce qu’elle s’est articulée d’abord autour de questions économiques et sociales. Les résultats économiques en baisse de la Turquie, la multiplication des conflits sociaux (notamment actuellement dans le secteur automobile), le taux très élevé des accidents du travail qui accompagne les grands travaux entrepris par le régime, et la situation nouvelle des agriculteurs confrontés à la concurrence internationale qui accélère l’exode rural, lui ont ouvert des champs de contestation qui peuvent lui permettre de gagner des voix nouvelles. Appuyé lui aussi sur un fond de commerce ancien, le MHP de Devlet Bahçeli, est également à la recherche de nouveaux électeurs qu’il espère trouver en suscitant un réflex d’indignation contre un président qui n’a pas respecté la neutralité de sa charge ou contre un gouvernement qui dilapide l’argent du contribuable dans des projets somptuaires et «préfère aider les réfugiés de Myanmar plutôt que soutenir les agriculteurs turcs».

Pour l’opposition CHP-MHP, en outre, l’échec de la politique syrienne de l’AKP est aussi un argument de poids. Depuis les dernières élections de juin 2011, la Turquie a accueilli plus de 2 millions de réfugiés, venant d’Irak et surtout de Syrie. Ces réfugiés ne sont plus confinés dans les camps des zones frontalières, mais ils se sont disséminés dans toute la Turquie, y compris à l’Ouest, dans les grandes métropoles. Des problèmes de cohabitation se manifestent régulièrement. S’ajoute à cela l’inquiétude suscitée par les implications du gouvernement turc dans la crise syrienne, notamment l’affaire des camions du MIT, qui a vu le quotidien kémaliste Cumhuriyet publier des photos et des vidéos qui tendraient à prouver que les services turcs de renseignements ont fourni à la rébellion de l’armement, caché dans un convoi humanitaire (en janvier 2014). Tout le problème est en fait de savoir si les nuages qui se sont amoncelés sur les principaux dossiers, qu’ils soient économiques (baisse de la croissance, augmentation du chômage…), politico-institutionnels (présidentialisation du régime et centralisation du pouvoir) et diplomatiques (échec de la politique du zéro problème avec nos voisins, notamment en Syrie), se sont alourdis au point de faire basculer une partie de l’électorat de l’AKP vers l’opposition. Des sondages ont montré que les Turcs plaçaient l’évolution de la conjoncture économique au premier rang de leurs inquiétudes, qu’ils n’étaient pas majoritairement favorables à l’instauration d’un régime présidentiel et qu’ils étaient hostiles à une implication de leur pays dans le conflit syrien. Mais pour que l’opposition bénéficie pleinement de ces signes de défiance, il faudrait qu’elle puisse se poser en alternative crédible. Or elle est divisée et composée de 3 formations très différentes.

Une polarisation extrême de la campagne

Pour conclure, on ne peut manquer d’être frappé par la polarisation extrême qui a marqué cette campagne. Elle tient d’abord à l’importance de l’enjeu du franchissement de la barre des 10% par le HDP. Perçu au départ comme concernant surtout le parti kurde, il s’est avéré que l’enjeu en question pouvait affecter aussi la formation au Campagne 2015-8pouvoir et sa majorité de gouvernement. Dès lors, l’AKP s’est mis à tourner ses attaques principalement vers le HDP et de sa stratégie d’ouverture. Le 31 mai, en déplacement dans le sud est, Bilal Erdoğan, le fils du président, qui venait de participer à un concours de tir à l’arc en costume traditionnel ottoman, a réservé ses traits les plus durs au HDP en déclarant : «C’est le parti mauve (couleur international du féminisme), vert et rose. Ils ont des gens de toutes les couleurs, notamment un imam, un homosexuel et une yézidie… je trouve la combinaison étrange. Elle s’inspire d’un côté de l’Occident, de l’autre de l’Orient.» Pour sa part, le leader du MHP, pour dénoncer la participation du président de la République, à la campagne électorale, n’a pas mâché ses mots, lui non plus, en déclarant, le 3 mai : «Erdoğan a maintenant atteint le point de non-retour, à la fin de ce parcours, il deviendra un tyran élu, régnant sur un Etat de la peur, ou si le droit finit par prévaloir, il terminera devant la Cour suprême pour répondre d’une trahison.» Du côté, de l’AKP également, les accusations de complot ou de trahison ont fusé pour vouer l’opposition aux gémonies. Ainsi, lors d’un meeting à Manisa, le 24 mai, le premier ministre, Ahmet Davutoğlu, a décrit l’opposition comme un « gang des 6 » (qui rassemblerait pêle-mêle les 3 partis de l’opposition parlementaire (CHP, MHP et HDP), le PKK, la « structure parallèle » et même le DHKP-C ! Pour sa part, le président de la République, outre plusieurs polémiques lourdes avec la presse turque (notamment Hürriyet et Cumhuriyet), n’a pas hésité à croiser le fer avec le New York Times, lui reprochant même des articles et dépêches remontant au règne du sultan Abdülhamit et à la révolution jeune turque.

La campagne est en train de s’achever par l’engagement de poursuites judiciaires à répétition contre des personnalités d’opposition : action pénale engagée contre Can Dündar, le rédacteur en chef de Cumhuriyet, suite à la publication des photos et vidéosCampagne 2015-9 de la fouille des fameux camions du MIT ; plainte en diffamation déposée contre Kemal Kılıçdaroğlu par Recep Tayyip Erdoğan, parce que le leader du CHP a affirmé, dans l’un de ses discours, qu’il n’avait envie ni d’un palais, ni d’un siège de toilettes en or ; poursuites enfin introduites pas un procureur d’Ankara contre ce qu’il estime être la branche civile des acteurs du coup d’Etat post-moderne de 1997, c’est-à-dire les journalistes et les hommes d’affaires ayant contribué à la chute du gouvernement Erbakan. Il faut espérer que ces tensions extrêmes n’affecteront la sérénité du vote de dimanche prochain. Alors que le gouvernement a promis qu’il n’y aurait pas de panne d’électricité au moment du dépouillement du scrutin comme lors des élections locales de 2014 (un incident qui avait été officiellement expliqué par l’intrusion fortuite d’un chat dans un transformateur), l’association des vétérinaires turcs a mis un peu d’humour dans cette fin de campagne, en demandant à nos félins de compagnie de bien vouloir impérativement rester chez eux, le 7 juin prochain !

Jean Marcou

Voir aussi l’interview de Jean Marcou par Marion Truffinet dans “Le Petit Journal d’Istanbul”

Les enjeux des élections législatives du 7 juin en Turquie

législatives1A trois semaines des prochaines élections législatives, qui auront lieu le 7 juin 2015, la campagne bat son plein et le débat politique s’aiguise. Les leaders, les états-majors et les militants sont d’autant plus rôdés à l’exercice qu’en 14 mois, ces législatives sont le 3e scrutin de dimension nationale (après les élections locales de mars 2014 et la présidentielle d’août 2014) à se tenir dans ce pays. Pourtant, eu égard au contexte et à la situation institutionnelle nouvelle, créés par la précédente élection présidentielle, les législatives du 7 juin revêtent un tour particulier.

Recep Tayyip Erdoğan très (trop ?) impliqué dans la campagne

Il était difficile d’imaginer que Recep Tayyip Erdoğan, parce qu’élu président de la République en août, ne serait pas de la partie. Non seulement il s’est engagé résolument dans la campagne, mais il éclipse par son omniprésence Ahmet Davutoğlu, le premier ministre, qui est pourtant leader du parti majoritaire.

Ce constat n’est pas une surprise. Depuis qu’il a accédé à la présidence, Recep Tayyip Erdoğan est devenu un hyper président, dominant un exécutif bicéphale, s’exprimant sur les réformes de fond à conduire, entrant tête baissée dans les débats politiques les pluslégislatives2 rudes en n’hésitant pas, le cas échéant, à affronter les dirigeants de l’opposition, et à ouvrir des polémiques très clivantes sur le passé, le présent ou le futur de la Turquie. Cette présence nationale s’est doublée d’un activisme international permanent, qui a vu le président donner les impulsions fondamentales en matière diplomatique, et se poser en premier représentant de la Turquie à l’étranger. Il n’est un secret pour personne que désormais ce pays a cessé d’être un régime parlementaire pour devenir une sorte de régime semi-présidentiel, suivant en cela un processus de présidentialisation, qui n’est pas sans rapport avec celui auquel on avait assisté, au début de la 5ème République, en France.

Dès lors, l’engagement du président dans la campagne n’a rien d’étonnant, mais ce qui surprend toutefois, c’est sa radicalité et son ampleur. En effet, même dans le régime semi-présidentiel français, les présidents sans rester neutres, laissent leur premier ministre mener la bataille des législatives, et ne s’impliquent pas directement, comme a législatives3pu le faire le chef de l’Etat turc, ces dernières semaines. Depuis le début de la campagne électorale, si Ahmet Davutoğlu a organisé 34 meetings, Recep Tayyip Erdoğan en a lui tenu 11, ces derniers étant distincts, le plus souvent, de ceux du premier ministre. On a pu observer par ailleurs que le chef du gouvernement laisse le leadership électoral médiatique au président, en prenant bien soin de ne pas s’exprimer au moment où celui-ci parle. Cette campagne à deux têtes, atypique pour le système politique turc, provoque la colère des dirigeants de l’opposition. Le 5 mai 2015, Selahattin Demirtaş, le co-leader des Kurdes du HDP, a dénoncé cet engagement présidentiel comme contraire à la Constitution et, regrettant en l’occurrence la passivité de la justice, il l’a attribuée au fait que les magistrats turcs «craignent désormais plus le président que Dieu» ! Le lendemain d’ailleurs, le YSK (Yüksek Seçim Kurulu, le Conseil supérieur des élections), instance chargée de la supervision des opérations électorale en Turquie, a rejeté le recours qu’avait présenté la formation kurde pour demander la cessation delégislatives4 l’implication du président dans la campagne. Quelques jours auparavant, une commission d’experts de l’OSCE s’était inquiétée de cette présence présidentielle manifestement contraire à la lettre et l’esprit de la Constitution, et deux membres du YSK ont fait connaître publiquement, par la suite, leur désaccord avec la décision de leur institution de ne pas accéder à la demande du HDP. Quoi qu’il en soit, le 15 mai, lors d’un meeting électoral à Kırıkkale, Recep Tayyip Erdoğan a confirmé qu’il n’avait pas l’intention d’arrêter de participer à la campagne, en s’écriant qu’on ne parviendrait pas à le «faire taire». Il a obtenu le lendemain le soutien de son premier ministre. Il faut dire que, si la Constitution énonce bien que le président doit observer une stricte neutralité, dans l’exercice de ses fonctions, ce qui l’empêche notamment d’être membre d’un parti politique, aucun texte ne prévoit de sanctions en cas de violation cette obligation….

Les thèmes de la campagne : du régime présidentiel à la baisse de la croissance

Derrière la polémique ouverte par l’engagement présidentiel dans la campagne électorale pointe un autre débat : celui du passage à un régime carrément présidentiel. Avant l’ouverture de la campagne, des désaccords se sont manifestés, au sein même de l’AKP, législatives5quant à cette mutation institutionnelle et politique. La vieille garde de l’AKP, représentée par des gens comme le vice-premier ministre Bülent Arınç (photo de gauche) ou l’ex-ministre de l’Intérieur Beşir Atalay, ont pris leur distance avec l’idée d’un régime présidentiel fort. L’ex-président Abdullah Gül, sans s’opposer ouvertement à un tel changement, a insisté sur la nécessité de veiller à maintenir (comme aux Etats-Unis) un réel équilibre des pouvoirs (le fameux checks and balances !). Des doutes ont un moment plané aussi sur l’état d’esprit d’Ahmet Davutoğlu, qui n’avait, semble-t-il,législatives6 que peu apprécié, en janvier dernier, la décision du président de lui reprendre la présidence du Conseil des ministres. Lors de la présentation du programme politique de l’AKP pour les législatives, fin mars 2015, le chef du gouvernement turc s’est pourtant rallié au projet de passage au régime présidentiel, obtenant au passage un satisfecit appuyé du président de la République. Ce ralliement a conduit Selahattin Demirtaş (photo à droite) à ironiser sur la situation curieuse qui est désormais celle d’Ahmet Davutoğlu, contraint de faire campagne pour organiser en quelque sorte son trépas, puisque dans un régime présidentiel, a fait remarquer le leader kurde, il n’y aura plus de premier ministre…

Pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan s’est employé à présenter le recours au régime présidentiel comme une continuation logique du rapport qu’il aurait établi avec son électorat qui souhaiterait le voir gouverner en personne, plutôt que par le biais d’une législatives7majorité parlementaire. À cela s’ajouterait, selon le président, l’efficience et la «modernité» d’une telle mutation institutionnelle : le régime présidentiel serait bénéfique à l’économie, il serait en bref dans l’air du temps. Le 7 mai dernier, saluant la récente décision de l’Italie de bannir les gouvernements de coalition, Recep Tayyip Erdoğan déclarait ainsi : « Alors que le monde entier est à la recherche des moyens de renforcer la stabilité, les partis d’opposition annoncent qu’ils formeront un gouvernement de coalition. Le monde entier en est à adopter le système présidentiel (sic) pour sa stabilité, alors qu’ils parlent encore du système parlementaire.»

En réponse, les dirigeants de l’opposition dénoncent une soif effrénée de pouvoir. Le 3 mai dernier, Devlet Bahçeli (photo à droite), le président du parti nationaliste MHP, a apostrophé sanslégislatives8 ménagement Recep Tayyip Erdoğan, l’accusant d’avoir confisqué l’appareil d’Etat à son profit et d’avoir ruiné l’Etat de droit : «Il commis des crimes constitutionnels plus qu’il n’en faut. Il a abusé de ses fonctions et les a négligées plusieurs fois. Erdoğan a maintenant atteint le point de non-retour. Au bout du chemin qu’il a emprunté, il va devenir un tyran élu en établissant un Etat de la peur, ou bien si le droit est remis en vigueur, il va terminer devant la Cour suprême, pour répondre de l’accusation de trahison.» Kemal Kılıçdaroğlu, le leader kémaliste, a estimé, quant à lui, le 15 mai, que ce projet de création d’un système présidentiel n’avait «aucune chance d’aboutir», en soulignant la dérive autoritaire prise par le régime : «Erdoğan ne tient plus compte des valeurs du peuple… C’est la société turque qui l’a fait trois fois premier ministre et qui l’a élu président. Mais ce n’est pas assez pour lui. Il demande toujours législatives9plus. Il s’est mis à habiter dans un palais luxueux de 1000 chambres, dans un pays où 17 millions de personnes vivent dans la pauvreté. Le premier ministre britannique habite au 10 Downing Street, un domicile qui donne sur la rue. La Turquie est-elle donc un pays plus riche que le Royaume Uni ?»

Pour desserrer l’étau de ce débat sur le régime présidentiel, imposé par le pouvoir, les partis d’opposition tentent d’attirer les électeurs sur le terrain économique et social. Il faut dire que l’économie turque n’est plus aussi florissante que par le passé. Au premier semestre 2011, au moment même des législatives précédentes, la croissance turque avait atteint le taux record de 11%. Elle a été de 2,9%, en 2014, et quasiment nulle, au premier trimestre de cette année. À cela s’ajoute, depuis deux ans, une chute tendancielle de la livre face au dollar et à l’euro, une inflation (8,17% en 2014) et un chômage en hausse (11,2% en février 2015)… Lors d’un meeting à Afyon, Kemal Kılıçdaroğlu a fait des questions économiques la priorité du programme de campagne du CHP, dénonçant un accroissement des inégalités sociales et promettant une hausse des retraites.

L’AKP à la peine ?

Ce qui apparaît comme la fin du « miracle économique turc » peut jouer un rôle important dans le vote du 7 juin, les précédentes élections ayant montré à quel point des raisons économiques et sociales présidaient aux choix des électeurs. Des sondages récents (en particulier celui publié le 16 mi-avril par des chercheurs -Ali Çarkoğlu, Ersin législatives10Kalaycıoğlu et Eric Nisbet- des universités Koç, Sabancı et de l’Ohio), montrent que les questions économiques et notamment le chômage, figurent au premier rang des préoccupations actuelles des Turcs.

Toutefois, pour l’heure, dans la campagne, le politique semble avoir pris le pas sur l’économique. Il faut dire que des incertitudes pèsent sur le résultat final. Les sondages indiquent que l’AKP aura du mal à rééditer ses succès de 2007 (46,6%) et de 2011 (49,9%). Il ne faut pas oublier qu’au cours des deux dernières années, l’AKP a été profondément ébranlé par de multiples querelles intestines. Le conflit avec la confrérie Gülen (cf. nos éditions du 26 novembre 2013 et du 18 décembre 2013) s’est traduit par une épuration sans précédent dans la police et la justice (cf. notre édition du 3 mars 2014), qui a en fait affecté de multiples partisans ou sympathisants de l’AKP. Cette chasse aux sorcières laissera sans doute des traces, au sein des nouvelles élites, qui ont soutenu la formation de Recep Tayyip Erdoğan, au cours de la dernière décennie. La rigidification du système (limitation des libertés par la loi sur la sécurité, blocages de réseaux sociaux célèbres…), le tour grandiloquent et pompeux pris par la nouvelle présidence (palais luxueux, rhétorique néo-ottomane, grands projets…) ont achevé de décevoir les « libéraux », ces compagnons de route de l’AKP, qui sans partager vraiment la philosophie de ce dernier, voyaient en lui une force populaire, apte à débloquer un système de démocratie contrôlée, verrouillé de longue date par l’armée. législatives11Enfin, l’encadrement du parti a été profondément remanié. La règle, selon laquelle les parlementaires ne peuvent accomplir plus de 3 mandats d’affilée, a décimé la génération qui a accompagné Recep Tayyip Erdoğan, dans son accession et son installation au pouvoir. Peu après son élection à la présidence, ce dernier a exclu de surseoir à l’application de cette limitation à 3 mandats, plaidant pour un renouvellement des cadres qui rencontre probablement aussi son souhait personnel de pouvoir disposer d’une formation plus docile et dévouée à la présidentialisation ambiante. Mais le résultat de tout cela est que des figures historiques du parti sont promises à la retraite, quand elles n’y sont pas déjà, ce qui risque de renforcer encore l’image inquiétante, pour une partie des militants et de l’électorat, d’un parti organisé autour de la seule personne d’Erdoğan.

L’enjeu du score des Kurdes du HDP

Il est difficile d’affirmer avec certitude que l’opposition traditionnelle tire parti de cette situation. Le CHP, en hausse, n’est pas assuré de franchir la barre de 30%, qui lui donnerait une stature de parti de gouvernement. Les nationalistes du MHP devraient gagner 2 à 3%, ce qui leur permettrait d’atteindre 16-17%.

En réalité, l’enjeu de la campagne concerne surtout le score du HDP. Contrairement aux deux précédentes élections législatives, où il avait laissé se présenter des candidats indépendants qui, une fois élus, avaient formé un groupe politique au parlement, le parti kurde a cette fois-ci décidé de former ses propres listes. Dès lors, pour avoir unelégislatives12 représentation parlementaire, il doit obtenir plus de 10% des voix, au niveau national. Si c’est le cas, le HDP accroîtra sensiblement sa présence au parlement. Un bon score de sa part, conjugué à une hausse des sièges du CHP et du MHP, pourrait ainsi empêcher l’AKP d’obtenir, non seulement la majorité renforcée pour réviser la constitution (2/3 = 367/550 députés), mais également la majorité absolue, qui lui permet de gouverner seul… Un tel scénario obligerait sans doute Recep Tayyip Erdoğan à abandonner ses projets de régime présidentiel, mais aussi à renoncer à la lecture présidentialiste de la Constitution, qui a été la sienne, depuis le début de son mandat. Car son parti serait alors contraint de former un gouvernement de coalition et de revenir à une logique plus parlementaire. En revanche, si le HDP ne parvient pas à franchir la barre des 10%, l’AKP conservera sa majorité de gouvernement, et pourrait obtenir la majorité des 2/3, ce qui lui permettrait de faire adopter une nouvelle constitution et d’établir un régime présidentiel.

La probabilité que le HDP réussisse son pari a toutefois gagné du terrain, au cours des dernières semaines. Il faut dire que l’AKP a commis une série de faux pas sur la question kurde. Alors même qu’une relance du processus de paix était intervenue, s’illustrant notamment par une déclaration conjointe du HDP et du gouvernement, le 28 février législatives13dernier, Recep Tayyip Erdoğan s’est dit en désaccord avec cette initiative, ce qui a provoqué une polémique au sein même du parti (cf. notre édition du 27 mars 2015). La présentation du programme de campagne de l’AKP a été marquée par une nouvelle bévue, à cet égard, puisque le texte, révélé initialement, faisait quasiment abstraction de la question kurde et du processus de règlement en cours, avant qu’Ahmet Davutoğlu n’annonce que les deux pages concernant le sujet avaient été oubliées par l’éditeur, et ne les réintroduise laborieusement dans le corps de l’ouvrage. Il n’est pas sûr que ces incidents permettent à l’AKP de gagner des voix dans les milieuxlégislatives14 nationalistes, qui préfèreront sans doute voter pour le MHP. En revanche, ils pourraient affecter l’électorat kurde du parti au pouvoir et profiter au HDP.

En tout état de cause, pour franchir la barre des 10%, le HDP entend mettre à profit la dynamique initiée à l’occasion de l’élection présidentielle de 2014. Lors de ce scrutin, son candidat, Selahattin Demirtaş, avait créé la surprise. Avec 9,7% des voix et une campagne articulée sur des thèmes novateurs (nouvelle citoyenneté, défense de l’environnement, renforcement du pouvoir local, soutien aux communautés oubliées de la République), le leader kurde était parvenu à dépasser largement les traditionnelles sphères d’influence de sa formation, et à gagner un nouvel électorat, mais il n’avait pas franchi le seuil fatidique. Reste à savoir si les candidats du HDP aux prochaines législatives seront en mesure de le faire…

Jean Marcou

L’élection de Mustafa Akıncı rebat les cartes à Chypre

RTCN1Depuis la partition de Chypre en 1974 et l’auto-proclamation d’une République turque de Chypre du nord (RTCN), en 1983, les leaders grecs et turcs de l’île d’Aphrodite ont souvent étalé leurs différends publiquement, à l’occasion de joutes verbales mémorables. Célèbre entre toute, la rivalité qu’entretinrent dans les années 2000, Tassos Papadopoulos et Rauf Denktaş, leur valut les surnoms de «Mister No» et «Mister Never». Or, après l’élection à la présidence de la RTCN de Mustafa Akıncı, le 26 avril dernier, force est de constater qu’un nouveau type de polémique chypriote est en train de voir le jour, puisqu’une passe d’arme sérieuse a opposé d’emblée le nouveau chef d’Etat chypriote turc à son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan.

L’origine de cette querelle n’est pas une broutille. Les deux leaders n’ont en fait pas du tout la même vision de la nature des relations entre la Turquie et la RTCN. Interrogé dès le 27 avril, parRTCN2 la presse sur le sujet, et plus particulièrement sur la conception que se fait de ces relations Mustafa Akıncı (un rapport «entre frère et sœur» plutôt qu’un lien «entre l’enfant et sa mère Patrie»), Recep Tayyip Erdoğan n’a pas mâché ses mots à l’adresse du nouveau président : «Est-ce que ses oreilles entendent seulement ce qu’il raconte ? Même travailler ensemble comme des frères se fait à certaines conditions. Nous avons payé le prix fort pour Chypre. Nous avons eu des martyrs et nous continuons à payer… Pour la Turquie, la RTCN RTCN22est un bébé. Nous continuerons donc à l’accompagner comme une mère prend soin de son bébé.» Loin de mettre un terme à la polémique, cette mise au point du président turc n’a fait que relancer les débats, puisque le président chypriote turc n’a pas tardé à réagir. «Est-ce que la Turquie ne veut pas que son bébé grandisse ? Est-ce que nous devrons toujours rester un bébé ? », a dit Mustafa Akıncı, en maintenant sa déclaration initiale, et en expliquant qu’elle n’était «pas seulement parfaitement perçue par ses oreilles», mais qu’elle lui était «dictée par sa conscience, son cœur et sa raison.»

Si l’on espère que le résultat de l’élection présidentielle dans le nord de Chypre permettra de relancer les négociations entre les parties grecque et turque de l’île, cette polémique indique aussi que la récente modification du paysage politique chypriote turc peut accroître la complexité d’une situation déjà passablement embrouillée, depuis des années. Revenons donc sur cette élection présidentielle chypriote turque et sur les conséquences qui peuvent être les siennes.

La victoire de Mustafa Akıncı

Tout avait cependant fort bien commencé, puisque le 26 avril, Recep Tayyip Erdoğan, avait adressé un message de félicitations à Mustafa Akıncı. Il faut dire que la victoire de ce dernier a été nette etRTCN3 sans bavure (60,3%), puisqu’il a largement triomphé dimanche du président sortant (39,6%), le conservateur nationaliste, Derviş Eroğlu (photo à droite). Le premier tour de cette élection présidentielle avait d’ailleurs laissé peu de chances à Eroğlu, bien qu’il soit arrivé en première position avec 28,15%. RTCN5Mustafa Akıncı, candidat indépendant de gauche, ancien maire de la partie turque de la capitale de l’île, Nicosie, avait en effet déjà obtenu 26,94%, le reste des suffrages s’étant porté sur des candidats peu favorables au président sortant : Sibel Siber (photo à gauche), présentée par le parti républicain turc (CTP -Cumhuriyetçi Türk Partisi, formation laïque, social-démocrate, proche du CHP turc) avait été créditée de 22,53% des voix ; Kudret Özersay, un candidat indépendant, ex-négociateur en chef de la RTCN avec la partie grecque de l’île, démis de ses fonctions par Derviş Eroğlu après l’annonce de sa candidature à la présidentielle, avait réalisé, quant à lui, un score de 21,25%.

Deux visions politiques de l’avenir de la RTCN

Au-delà des conflits partisans et des querelles de personne, il faut voir que cette élection présidentielle a opposé deux visions politiques de l’avenir de Chypre du nord. Issu du courant nationaliste initié par Rauf Denktaş (le fondateur et le premier président de la RTCN) dans les années 1980, Derviş Eroğlu a en effet prôné pendant sa campagne la fermeté dans les négociations avec la partie grecque, et la préservation d’une relation de proximité avec Ankara. Pour sa part, Mustafa Akıncı a défendu l’idée d’une accélération du règlement du différend avec les Chypriotes grecs et celle de rapports moins étroits avec la Turquie. Il a fait, par ailleurs, une série deRTCN7 propositions concrètes de coopération avec la partie grecque : création d’un réseau téléphonique commun, ouverture de nouveaux check points entre le nord et le sud de l’île, et surtout réouverture de la station balnéaire fantôme de Varosha, le quartier moderne de Famagouste, devenu une sorte de ville fantôme où la nature a repris ses droits, depuis l’intervention turque de 1974. Placée sous le contrôle des Nations Unies, la réouverture de la station balnéaire en question (délaissée par sa population grecque parce qu’intégrée à la zone turque), a ainsi été présentée, par le candidat Akıncı, comme le possible ban d’essai de la réunification de l’île, qui permettrait aux deux communautés de réapprendre à vivre et à travailler ensemble. Un tel projet, en revanche, a été totalement rejeté par Derviş Eroğlu, qui y a vu le début d’un abandon de Famagouste, une ville dont la dimension symbolique est très forte pour les Turcs, depuis l’intervention de 1974. Toutefois, les différences programmatiques entre les deux hommes ne s’arrêtent pas à ces considérations stratégiques opposées sur le règlement de la question chypriote, mais concernent aussi des problèmes de société. Mustafa Akıncı s’est ainsi montré très ouvert à la reconnaissance de droits nouveaux, entre autres pour les femmes et les homosexuels.

Sortir de l’ornière un conflit chypriote fossilisé

L’élection du candidat indépendant de gauche, attendue depuis les résultats du 1er tour de scrutin, est bien sûr tout de suite apparue comme une opportunité pour relancer des pourparlers enlisés depuis plusieurs mois entre les communautés chypriotes grecque et turque. Avant même le résultat final, le président grec chypriote, Nicos Anastasiades, avait affirmé : «Si Mustafa Akıncı est élu, je suis prêt à discuter avec lui de la réouverture de Varosha.» Il s’est donc réjoui de son élection dimanche, en déclarant : «Finalement, nous avons bon espoir que ce pays pourra être réunifié.»

Il ne faut pourtant pas oublier que le conflit chypriote est un problème qui s’est fossilisé maintenant depuis plus de 40 ans, et que beaucoup d’occasions de le résoudre ont été manquées. Rappelons en l’occurrence quelques hauts faits de la dernière décennie… En avril 2004, le plan RTCN8Annan, élaboré sous l’égide des Nations Unies, qui prévoyait la création d’une «République de Chypre unie» (organisée sur une base fédérale, permettant de représenter les deux communautés), est rejeté, à l’issue d’un référendum, par un vote négatif des Chypriotes grecs (75,83%), alors même que les Chypriotes turcs ont voté majoritairement en sa faveur (64,90%). Ce rejet conduit à l’entrée d’une île de Chypre divisée dans l’Union européenne, quelques mois plus tard. Il est vrai que la présence aux commandes de deux leaders nationalistes, les fameux «Mr. No» and «Mr. Never», n’a pas facilité l’entreprise. Toutefois, l’élection en avril 2005, à la présidence de la RTCN de Mehmet Ali Talat, le leader du parti turc républicain, qui avait été l’artisan du «oui» chypriote turc majoritaire au plan Annan, au cours de l’année précédente, relance les espérances. On croit même voir le bout tunnel, lorsqu’en février 2008, le communiste Demetris Christofias est élu à laRTCN9 présidence de la République de Chypre (partie grecque). En effet, les deux présidents désormais en fonction se connaissent bien. Dans leur jeunesse, ils ont milité ensemble au sein du parti communiste (unifié) chypriote. On pense alors être en présence d’une opportunité exceptionnelle pour promouvoir un règlement de la question chypriote (cf. nos éditions du 19 février 2008 et du 9 avril 2008) . Et de fait, au départ, le processus semble fonctionner. En avril 2008, le check point de la rue Ledra est rouvert à Nicosie, amorçant un début de réunification de la capitale chypriote divisée (cf. notre édition du 18 juin 2009). Des négociations entre les deux communautés de l’île reprennent en juin suivant, mais elles s’avèrent vite poussives, les deux protagonistes butant sur les éternels problèmes : forme politique de l’Etat chypriote réunifié, indemnisations des Chypriotes grecs spoliés de leurs biens lors de l’intervention turque de 1974… Alors que le processus s’éternise, Mehmet Ali Talat, perd de l’influence. En mai 2009, le parti nationaliste (UBP – Ulusal Birlik Partisi – Parti de l’unité nationale) fondé par Rauf Denktaş l’emporte aux élections législatives, obligeant Mehmet Ali Talat à nommer premier ministre un dirigeant de cette formation politique, Derviş Eroğlu. Ce dernier est ensuite élu à la présidence de la RTCN, en avril 2010. Le règlement de la question chypriote semble de nouveau voué à une impasse.

Pourtant, le nouveau président chypriote turc annonce son intention de reprendre l’œuvre constructive de son prédécesseur. Les négociations se poursuivent donc, sans paraître devoir aboutir à brèves échéances pour autant. Elles sont néanmoins interrompues par l’exercice de la présidence tournante de l’Union européenne par Chypre, au cours du 2e semestre de l’année 2012. RTCN10Entretemps, la découverte d’importantes ressources gazières au large de l’île et l’annonce par la partie grecque de son intention de les exploiter sans tarder, complexifient la recherche d’un règlement. Les premières prospections engagées voient la Turquie riposter par des initiatives maritimes d’intimidation (patrouilles de navires de guerre, envoi d’un navire turc de prospection). La partie grecque de Chypre est en outre sévèrement touchée par la crise de sa dette publique et plongée dans une situation comparable à celle des autres pays du sud de l’Europe. Pour finir, le président chypriote grec change, avec l’élection en février 2013 du conservateur Nicos Anastasiades. En octobre 2014, après des tensions provoquées par le problème de l’exploitation de la nouvelle manne gazière chypriote, les négociations sont de nouveau interrompues. La question chypriote semble ne pas devoir trouver de solution. L’élection de Mustafa Akıncı sort donc la recherche d’un règlement pour l’île de l’ornière dans laquelle elle est tombée au cours des dernières années. Mais il faudra vite que des résultats concrets soient au rendez-vous, sous peine de voir les différents protagonistes du conflit rejouer un scénario souvent vécu au cours de la dernière décennie.

Le bébé chypriote turc, ses frères grecs et sa maman turque…

Le 28 avril, le président chypriote grec, Nicos Anastasiades (photo à droite), a annoncé qu’il rencontreraitRTCN11 prochainement le nouveau président chypriote turc (le 2 mai). Cette nouvelle conforte les espoirs d’une accélération des pourparlers entre les deux parties de l’île pour aboutir à une réunification. L’élection d’un président modéré chypriote turc, qui affiche sa volonté d’aboutir à un accord, place pourtant son homologue chypriote grec au pied du mur. Ce dernier est-il politiquement en mesure de relever ce défi, en faisant en retour des gestes suffisamment convaincants pour créer un climat de confiance renouvelé ? Souvent par le passé, lorsqu’une ouverture s’est faite d’un côté, elle s’est heurtée à une fin de non recevoir de l’autre…

Il faudra aussi observer la réaction d’Ankara. En 2010, l’arrivée à la présidence du nationaliste Derviş Eroğlu était apparue comme un coup porté à la politique chypriote du gouvernement de l’AKP, ouverte à la recherche d’un règlement, et en tout cas moins rigide que celle de ses Greek Prime Minister and Cypriot President in Egyptprédécesseurs, très influencés généralement par les positions de l’armée. Or, au cours des dernières années, la politique étrangère turque s’est indiscutablement durcie dans la région. De surcroît, dans ses velléités d’exploitation gazière, Chypre (grecque) a reçu le soutien d’Israël et surtout dernièrement celui de l’Egypte d’Abdel Fattah al-Sissi, deux pays avec lesquels la Turquie entretient des relations désormais difficiles. Eu égard à ce changement de décors, la rigidité du conservateur Eroğlu a été de mieux en mieux perçue par Ankara. L’élection d’Akıncı rebat ainsi les cartes, et si la Turquie se dit toujours favorable officiellement à la recherche d’une solution, elle s’inquiète probablement de la nouvelle donne qui est en train de s’affirmer en l’occurrence. On observera d’ailleurs que Recep Tayyip Erdoğan a félicité Mustafa Akıncı pour son élection, mais qu’il l’a également mis en garde d’emblée contre la tentation «de rechercher une solution à n’importe quel prix.»

Alors même qu’un premier accrochage a opposé le président turc et son homologue chypriote turc, au sujet de la nature des relations qui doivent être celles des deux Etats, on peut se demander quelle est la marge de manœuvre du second à l’égard du premier. Loin de n’être qu’une illustration pure et simple de la rivalité gréco-turque, le conflit chypriote se traduit aussi par des rapports parfois houleux, tant entre Athènes et la partie grecque de l’île, qu’entre Ankara et les Chypriotes turcs. On se souvient notamment qu’au début de l’année 2011, une grève des fonctionnairesRTCN13 chypriotes turcs, protestant contre la réduction des crédits annuellement alloués par Ankara à la RTCN, avait provoqué la colère de Recep Tayyip Erdoğan, qui était allé jusqu’à déclarer qu’il était inconcevable que «des gens nourris par la Turquie se comportent de la sorte». L’audace du nouveau président chypriote turc dans la recherche d’une solution négociée au conflit chypriote pourrait donc être tempérée par les positions plus mitigées d’Ankara, qui maintient toujours un contingent militaire important sur l’île et dont le soutien, tant financier que politique, au petit Etat auto-proclamé chypriote turc, reste essentiel. Il reste que ce dernier a souvent montré des velléités d’autonomie au cours de la dernière décennie. En 2004, il se serait bien vu entrer dans l’Union européenne, ce que ses frères chypriotes grecs n’ont pas accepté, aujourd’hui, il souhaite à nouveau sortir de son isolement, ce que sa maman turque n’est pas prête à accepter à n’importe quelles conditions. Mustafa Akıncı aura donc probablement l’occasion de constater sans tarder à quel point la voie est étroite pour ce bébé chypriote turc qu’il aspire pourtant à voir grandir…

JM

La Turquie et le Yémen, une longue histoire conflictuelle (2)

Le président Gül au Yémen - janvier 2011

Le président Gül au Yémen – janvier 2011

La semaine passée, la Turquie a surpris en annonçant bruyamment sa participation à la coalition « Tempête de fermeté » menée par l’Arabie saoudite contre les rebelles zaïdites (chiites) houthis qui, après s’être emparé de Sanaa, menacent Aden. Comme nous l’avons montré dans le premier volet de cette étude (cf. notre édition du 31 mars 2015), l’histoire du Yémen montre que ce pays n’a jamais été solidement intégré dans l’Empire ottoman, bien que ce dernier ait tenté d’y établir sa présence dès le XVIe siècle. Familiers du Yémen, les Ottomans ont déjà eu maille à partir eux aussi avec les zaïdites, au point de devoir recommencer leur conquête à deux reprises avant la fin de l’Empire. On est donc tenté de voir dans cet engagement yéménite de Recep Erdoğan une nouvelle illustration du « néo-ottomanisme » ambiant des dirigeants de l’AKP. Or, ce sont probablement desTurquie-Yémen2-1 préoccupations plus contemporaines et très en rapport, à la fois avec les derniers développements de la vie politique turque et ceux de la recomposition en cours du Moyen-Orient, qui expliquent les phrases martiales tenues par Regep Tayyip Erdoğan pour annoncer le soutien de son pays à l’opération saoudienne contre les houthis. En proférant, de surcroît, une vigoureuse dénonciation de la « tentation hégémonique régionale » de l’Iran chiite, le chef de l’Etat turc n’a-t-il pas d’emblée compromis la visite qu’il doit faire prochainement à Téhéran ? Comment peut-il concilier ce soutien à la politique saoudienne avec une antipathie prononcée à l’égard du régime d’Abdel Fattah al-Sissi, le président égyptien, qui demeure un allié majeur de Riyad au Proche-Orient ? Quel accueil aura ce ralliement turc inattendu au sein d’un monde arabe où la Turquie ne bénéficie plus de l’aura qu’elle a pu avoir il y a quelques années. Ce choix de Recep Tayyip Erdoğan laisse perplexe sur les évolutions en cours de la diplomatie d’Ankara au Moyen-Orient, principalement en direction de Riyad, du Caire et de Téhéran, mais aussi sur les transformations annoncées du régime politique turc. Ce sont ces enjeux que veulent aborder Jean-Paul BURDY et Jean MARCOU, dans le deuxième volet de cette étude.

Une volonté turque d’intégrer un « bloc sunnite » en formation ?

En réalité, les déclarations turques de ces derniers jours sur l’engagement dans la coalition anti-houthie menée par l’Arabie saoudite du roi Salman posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. On ne peut donc formuler que des hypothèses interprétatives, en premier lieu, celle de la volonté turque de participer à un « bloc sunnite » enfin (?) unifié.

Depuis 2011, les conflits régionaux ont été schématisés (surtout par les monarchies sunnites, mais aussi à Turquie-Yémen2-2Jérusalem) en un affrontement entre un « arc chiite » piloté par l’Iran et un « bloc sunnite » agressé et essayant de lui résister. Vu de Riyad et de chez ses alliés, « l’arc chiite » comprendrait l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Hezbollah libanais, auquel on a très récemment ajouté les houthis yéménites, quand bien même ces derniers, qui se réclament de cinq imams, n’ont guère à voir avec le chiisme duodécimain majoritaire en Iran et en Irak. Depuis 2011-2012, le « bloc sunnite », quant à lui, se caractérise cependant plus par ses fissures que par son unité : il comprendrait l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Egypte, la Jordanie et… la Turquie. Or, ces dernières années, ces Etats, au-delà de quelques points communs (abattre le régime de Bachar Al-Assad et affaiblir l’Iran) n’ont cessé d’afficher leurs désaccords. Alors que l’Arabie saoudite marquait son hostilité à l’égard des Frères musulmans, et donc du président Morsi en Egypte, le Qatar et la Turquie leur ont apporté un soutien sans réserve. Mais depuis qu’en juillet 2013, Mohamed Morsi a été renversé par le maréchal Al-Sissi, ce dernier est financièrement et massivement soutenu par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, tandis que la Turquie a réduit ses relations diplomatiques avec l’Egypte à leur plus simple expression non sans avoir vu son ambassadeur expulsé du Caire. Dans le sillage deTurquie-Yémen22 ce changement politique égyptien, jusque dans les enceintes internationales, Recep Tayyip Erdoğan a multiplié les déclarations dénonçant le « coup d’Etat militaire contre un président démocratiquement élu », et qualifiant son homologue égyptien de « putschiste », ce qui a motivé d’autres mesures de rétorsion du Caire, notamment, l’an passé, le non renouvellement de l’accord de libre-échange qui liait les deux pays depuis 2007. Dans la première quinzaine d’avril, les deux pays devraient en outre examiner « l’accord roll-on/roll-off » qui permet aux camions turcs de contourner le conflit syrien, via la Méditerranée orientale, en débarquant en Egypte, pour poursuivre via la mer Rouge et atteindre la péninsule Arabique. Si cet accord n’était pas renouvelé, cela porterait un coup aux exportations turques en Egypte et surtout dans les pays du Golfe, au moment où l’économie de la Turquie montre des signes de fatigue (faible croissance au premier trimestre 2015).

Entre temps, les mouvements djihadistes sunnites radicaux en Syrie et en Irak, créatures conjointes du régime syrien de Damas, du sectarisme chiite de Bagdad et de décennies de wahhabisme militant propagé par Riyad, se sont retournés contre les pays sunnites de la région comme la Jordanie et l’Arabie saoudite, et inquiètent malgré tout la Turquie qui, après l’épisode de la prise en otage des membres de son consulat à Mossoul, pendant l’été 2014, a du évacuer, en février dernier, sous la pression de l’Etat islamique, l’enclave territoriale (le mausolée de Süleyman Shah) qu’elle possédait en Syrie.

Le nouvel isolement diplomatique de la Turquie

Confrontée à la résilience inattendu du régime de Bachar Al-Assad en Syrie, entretenant un rapport opaque avec les djihadistes d’Al-Nosra et de l’Etat islamique justifié par son hostilité à l’égard dudit régime et par sa méfiance Turquie-Yémen2-3à l’égard de la montée en puissance des Kurdes de Syrie liés au PKK, maintenant des relations inégales avec Bagdad, brouillée avec Israël et avec le gouvernement officiel libyen de Benghazi et Tobrouk, la Turquie se retrouve dans une situation d’isolement diplomatique de plus en plus marquée au Moyen-Orient. La diplomatie de « bon voisinage-zéro problème avec nos voisins », déployée avec succès en 2009-2011 par l’ancien ministre des affaires étrangères, actuellement premier ministre, Ahmet Davutoğlu, s’est donc littéralement fracassée sur les Printemps arabes, et tout particulièrement sur la crise syrienne. Dès lors, on peut estimer qu’en se ralliant à la coalition anti-houthie menée par Riyad, qui semble vouloir fédérer la plupart des Etats arabes (l’Irak a manifesté ses réticences, et Oman est resté prudemment silencieux), Ankara cherche à retrouver un souffle diplomatique au Moyen-Orient arabe. En se raccrochant en fait à un « bloc sunnite » revigoré par le nouveau monarque saoudien, et par un retour de l’Egypte du président Sissi sur la scène régionale. Mais cette tentative de rapprochement pose au moins deux problèmes majeurs, et de nombreuses difficultés connexes.

La difficile réconciliation avec l’Egypte du maréchal Sissi

Une réconciliation avec l’Egypte est-elle possible ? Le Caire est désormais dans une dépendance économique etTurquie-Yémen2-24 financière très forte par rapport à l’Arabie saoudite et aux Emirats (12 milliards de dollars de prêts et d’assistance en 2014 -autant dire que ce pays vit aux crochets du Golfe). Car Riyad, et certains de ses alliés du Conseil de coopération du Golfe, ont du apporter leur garantie financière à une économie égyptienne totalement exsangue, mais qui s’est lancée dans de nouvelles dépenses de grande ampleur : élargissement du canal de Suez, achat de 24 Rafale à la France, projet de nouvelle capitale pour l’Egypte. D’où la participation égyptienne (principalement navale, avec une couverture aérienne éventuelle) à la coalition anti-houthie, alors même que les tribus yéménites ne menacent en rien les intérêts égyptiens ou la libre circulation en mer Rouge, quand bien même elles se seraient emparées d’Aden.

Le problème est qu’Ankara tient toujours des discours virulents de dénonciation du régime du maréchal Sissi, auquel on renvoie en permanence « le massacre de Rabia », quand l’armée égyptienne a écrasé dans un bain de sang les partisans du président frère-musulman Morsi, sur la place Rabia, au Caire, en août 2013. Recep Tayyip Turquie-Yémen2-5Erdoğan, qui est entré en campagne électorale ces dernières semaines, dans la perspective des prochaines élections législatives de juin, a brandi encore récemment à souhait et ostensiblement, devant ses partisans, les 4 doigts de Rabia [1]. On voit donc mal quel(s) intérêt(s) trouverait, à court terme, l’Egypte à se réconcilier avec Ankara, tant que la Turquie et surtout son président n’auront pas changé radicalement de discours sur le nouveau régime du président Sissi. Et tant qu’Ankara continuera à ne rien faire de véritablement concret contre les djihadistes en Syrie, dont certains djihadistes égyptiens se réclament dans le Sinaï. Rentrant de sa dernière visite officielle en Arabie Saoudite, au début du mois de mars 2015, Recep Tayyip Erdoğan avait déclaré que Riyad voulait que la Turquie restaure ses relations avec l’Egypte et que c’était là le seul différend véritable entre les deux pays. Or, ce désaccord est peut-être « le seul », mais il est crucial et risque d’empêcher durablement la participation pleine et entière de la Turquie au nouveau grand jeu moyen-oriental. Et ce d’autant plus que les relations avec l’autre grand acteur qu’est l’Iran, sont à nouveau tendues.

Le risque d’une brouille majeure avec l’Iran de Rohani

Pour ce qui est des relations avec l’Iran, on observe que le 26 mars, le chef de l’Etat turc a déclaré, lors d’une interview pour France 24, abondamment commentée par la presse turque : « L’Iran essaie de dominer la région.Turquie-Yémen2-6 Peut-on le laisser faire ? C’est devenu une gêne pour nous, pour l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. On ne peut vraiment pas le tolérer. » Téhéran n’a pas manqué de réagir (avec modération pour le moment) à la double diatribe anti-iranienne et anti-chiite du président Erdoğan. Certes, depuis qu’ils ont enterré durablement la hache de guerre au milieu du XVIIe siècle, ces deux pays ont une longue habitude d’alterner des périodes de guerre froide et de paix froide, sans jamais en venir aux mains. Toutefois, des voix se sont élevées au sein du parlement iranien pour réclamer l’ajournement de la prochaine visite officielle que le président turc doit faire à Téhéran.

Il faut dire que dans un écho paradoxal aux déclarations concomitantes du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, Recep Tayyip Erdoğan a en outre dénoncé « les prétentions hégémoniques régionales de l’Iran », et s’est demandé à haute voix si l’Iran entendait « imposer le chiisme » à toute la région. L’attaque est peut-être Turquie-Yémen2-7doublement maladroite. Elle tend brusquement les relations bilatérales, alors que ces derniers mois Ankara et Téhéran avaient pris acte et de leurs intérêts partagés (dans le domaine économique, et plus spécialement dans le champ des livraisons de gaz de l’Iran à la Turquie), et de leur divergence majeure (sur le dossier syrien, en dépit de certaines convergences sur la nécessité de contenir les prétentions de l’Etat islamique). A l’heure où une partie des Occidentaux, et en particulier les Américains (avec lesquels les Turcs ne sont pas en très bons termes actuellement), cherchent à parvenir à un accord sur le nucléaire avec Téhéran, la Turquie met en quelque sorte « les pieds dans le plat », en ralliant ainsi, de façon impromptue, les obsessions anti-iraniennes et anti-chiites des émirs du Golfe et de Riyad, et du premier ministre israélien.

Erdoğan dénonce le « sectarisme » de l’Iran mais maintient sa visite à Téhéran

En évoquant l’argument chiite et notamment le « programme sectaire » de l’Iran qui sous-tendrait la stratégie régionale de ce dernier (en Irak, en Syrie, au Bahreïn, et désormais au Yémen), le président turc confessionnalise encore un peu plus des conflits initialement politiques et sociaux, mais qui ont fini par devenir de quasi guerres de religion (cf. l’analyse de Jean-Paul Burdy, 16 mars 2015 dans « Questions d’Orient »). Or, jusqu’à preuve du contraire, la litanie saoudienne et de ses alliés selon laquelle les houthis seraient « manipulés par l’Iran », dans le cadre d’une « vaste offensive iranienne assistée par des miliciens chiites irakiens et du Hezbollah libanais »,Turquie-Yémen2-8 manque quelque peu de consistance. Il ne suffit pas de mettre en avant l’ouverture de liaisons aériennes directes entre l’Iran et l’aéroport de Sanaa, contrôlé par les houthis pour rendre crédible la thèse du « pont aérien Iran-Yémen ». Les rébellions zaïdites sont multiséculaires (voir le Volet 1 de notre analyse, dans notre édition du 31 mars 2015, publiée par l’OVIPOT), et l’Iran et le Hezbollah libanais, déjà très fortement engagés en Syrie et en Irak, ont d’autres préoccupations que d’ouvrir un énième front dans un Yémen lointain, fût-il partiellement tombé sous la coupe de tribus houthies, de surcroît sous-groupe de chiites à cinq imams…

Le 30 mars 2015, et après plusieurs rumeurs convergentes les jours précédents, alors qu’il s’envolait pour un séjour en Slovénie, Recep Tayyip Erdoğan a lui-même confirmé sa visite officielle en Iran (où il devrait arriver le 5 avril 2015) et notamment déclaré : « Deux voix nous sont venus d’Iran. La première provient du vice-président d’une commission parlementaire, mais ce n’est pas là que sont en l’occurrence mes interlocuteurs. Ce ne sont pas eux qui décident de notre visite. C’est nous qui déciderons si nous y allons ou pas. Mais nous suivrons les développements au Yémen… Nous avons souligné que ceux qui intervenaient au Yémen, devaient quitter le pays. » Dès le 29 mars 2015, le porte-parole de la présidence turque, Ibrahim Kalin, avait estimé que ce déplacement à Téhéran était plus que jamais « nécessaire dans le contexte actuel. » De son côté, au même moment, le vice-ministre iranien des affaires étrangères Hasan Qashqawi, avait lui aussi annoncé que la visite présidentielle turque était maintenue, mais Téhéran n’avait pas manqué antérieurement de faire valoir que les ambiguïtés de la Turquie gênaient la lutte contre la menace majeure que représentent l’Etat islamique, Al-Nosra et tous les autres groupes djihadistes (sunnites)…

Des « formateurs militaires » au Qatar

Parmi les difficultés connexes, on relèvera l’annonce que, fidèle en cela à sa tradition diplomatique de non-interventionnisme direct, la Turquie n’enverrait pas directement dans la coalition anti-houthie des forces militaires aériennes ou terrestres, mais se proposait d’envoyer des « formateurs militaires » … au Qatar. Que Turquie-Yémen2-9leur mission soit de participer à la formation d’une force armée pan-arabe (sunnite) « contre le terrorisme », telle qu’annoncée au sommet de la Ligue arabe à Charm El-Cheikh ce week-end, peut se concevoir. Mais compte-tenu des relations, pour le moins tendues, entre Doha et Riyad (malgré une réconciliation générale supposée des Etats membres du CCG), on peut s’interroger sur la pertinence de l’envoi au Qatar de formateurs militaires turcs, dans le cadre d’une coalition fermement tenue en mains par l’Arabie saoudite. On a finalement appris, en fin de semaine dernière, que l’armée turque enverrait son contingent d’officiers au Qatar au terme d’un accord de coopération militaire renforcé signé apparemment le mois dernier, mais promulgué (ce n’est pas un hasard) seulement le vendredi 26 mars…

Le président Erdoğan et le gouvernement AKP : quelle répartition institutionnelle des pouvoirs et des rôles dans ce contexte ?

On peut enfin s’interroger sur les tensions suscitées au sein du régime AKP lui-même par les déclarations du président Erdoğan. Car, sur ce dossier comme sur le dossier kurde (cf. l’article de Jean Marcou du 27 mars, sur l’OVIPOT), on retrouve les ambiguïtés institutionnelles et politiques observées depuis l’élection de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence. À plusieurs reprises, dans un système constitutionnel, qui n’est pas présidentiel, mais encore formellement parlementaire, le gouvernement (dont le premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu) s’est retrouvé mis en porte-à-faux, à plusieurs reprises (supprimer un des deux),Turquie-Yémen2-10 par des déclarations tonitruantes du président, entrant en contradiction avec la ligne officielle du gouvernement.

Au plan diplomatique, le très civil et très diplomate Ahmet Davutoğlu n’a sans doute que modérément goûté les sorties anti-iraniennes et anti-chiites du président, alors même que le premier ministre travaille à rétablir une meilleure position de la Turquie dans le champ chaotique des conflits du Moyen-Orient. En même temps, on a pu relever que, dans les récents conflits qui ont opposé le président à certains de ses ministres (le vice-premier ministre Bülent Arınç notamment), le premier ministre n’a pas osé affronter le chef de l’Etat directement ; et qu’il s’est par ailleurs, au cours du dernier week-end, rallié au projet de régime présidentiel de Recep Tayyip Erdoğan, en annonçant que la question du changement de régime ferait partie du manifeste-programme de l’AKP pour les élections législatives du 7 juin 2015. Le président turc a pris acte, le 30 mars, avec satisfaction de ce ralliement de son premier ministre, tandis que les partis d’opposition, notamment le leader du CHP Kemal Kılıçdaroğlu, le dénonçaient comme contraire à la Constitution.

La Ligue arabe s’inquiète des ingérences…turques

Nombre d’éditorialistes de la presse turque ont rappelé qu’avec cette intervention annoncée contre les houthis du Yémen, qui ne concernent en rien la Turquie, le gouvernement turc apparaissait plus encore comme un soutien aux djihadistes, non seulement en Syrie, mais aussi au Yémen, puisqu’un affaiblissement des houthis chiites ne pourrait que profiter aux djihadistes sunnites agissant au Yémen, qu’ils soient affiliés à Al-Qaeda dans la Péninsule arabique (AQPA) ou à l’Etat islamique.

Au bout du compte, il n’est pas sûr que le président turc arrivera à ses fins. En effet, le sommet des 21 chefs d’Etats arabes (la Syrie étant supendue) qui s’est achevé le 29 mars à Charm El-Cheikh, a non seulement décidé de la formation d’une force arabe conjointe pour intervenir au Yémen, mais il a également dénoncé les Turquie-Yémen2-11ingérences dont ce pays est actuellement l’objet. Notamment celles de l’Iran et d’Israël, ce qui ne surprendra pas, mais aussi celles de la Turquie, ce à quoi on s’attendait moins. Si cette tendance se confirmait, elle signifierait que les régimes arabes modérés entendent neutraliser les rébellions qui menacent l’ordre qu’ils souhaitent rétablir au Moyen-Orient, que celles-ci soient chiites comme au Yémen, ou qu’elles soient sunnites comme en Syrie, en Libye ou ailleurs. Si les offres de services turques se trouvaient durablement rejetées, Ankara se retrouverait plus isolée que jamais : en froid avec Téhéran alors même qu’un rapprochement s’était dessiné au moment de l’offensive de l’Etat islamique en Syrie l’année passée ; en froid avec le monde arabe, alors même que depuis qu’il s’est rendu aux obsèques du roi Abdallah (après avoir interrompu une tournée dans les pays d’Afrique), le président turc croyait avoir amorcé une réconciliation avec le royaume saoudien ; et toujours en froid bien sûr avec Israël, le dossier de l’indemnisation des victimes de l’arraisonnement meurtrier du Mavi Marmara (par un commando israélien, en mai 2010), n’ayant jamais été réglé, malgré les excuses officielles présentées par Tel Aviv, à la Turquie, en mars 2013.

En guise de conclusion provisoire

Au final, du point de vue arabe, intégrer la Turquie à la croisade anti-chiite au Yémen suppose que soit résolu l’antagonisme durable qui s’est installé entre Ankara et Le Caire, depuis la fin du régime Morsi. Or, un tel objectif sera d’autant plus difficile à atteindre que Recep Tayyip Erdoğan reste toujours aussi hostile au régime d’Abdel Fattah al-Sissi (pour des raisons qui ne sont pas tant internationales qu’intérieures), tandis que l’Egypte semble avoir décidé de saisir l’opportunité yéménite pour revenir au premier plan de la scène diplomatique du Moyen-Orient, après une éclipse de plusieurs années. Face à une telle équation, l’Arabie Saoudite, pourrait décider de se passer des services de la Turquie de l’AKP, perçue de plus en plus par le monde arabe comme un facteur de déstabilisation dans la région, pour lui préférer avant tout une solidarité arabe qui a commencé à prendre corps en l’occurrence, alors qu’on sait qu’elle ne s’est que rarement manifestée depuis la création de la Ligue arabe.

Jean-Paul BURDY et Jean MARCOU

 NOTES

[1] Obtenu en élevant les 4 doigts de la main droite avec le pouce reposant sur la paume (rabaa signifie quatre ou quatrième en arabe), le signe « rabia » ou « r4bia » renvoie en réalité à la place Rabaa Al-Adawiya du Caire (du nom d’une mystique musulmane, 714-801). Le 14 août 2013, plusieurs centaines de personnes qui y campaient depuis plus d’un mois pour protester contre le coup d’Etat militaire et la destitution du président Morsi, ont été massacrées lors de l’intervention de l’armée pour les déloger. Les « quatre de Rabia » sont alors devenus un signe de solidarité avec les victimes de la répression, mais surtout un signe de ralliement des Frères musulmans en Egypte et au-delà (Tunisie, Turquie). L’utilisation des « quatre de Rabia », y compris sur les réseaux sociaux, tombe sous le coup de l’article 86 du code pénal égyptien, et peut entraîner une condamnation allant jusqu’à cinq ans de prison, pour apologie d’une organisation terroriste interdite (les Frères musulmans).

La Turquie et le Yémen : une longue histoire conflictuelle (I)

Officiers ottomans et gendarmes yéménites en 1911

Officiers ottomans et gendarmes yéménites en 1911

A l’automne dernier, au plus fort de la bataille de Kobanê, la Turquie a refusé de participer aux frappes de la coalition menée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique (cf. notre édition du 6 octobre 2014) . Au cours du dernier week-end, Ankara s’est félicité de la prise de la ville d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, par les opposants au régime de Bachar menés par Jabhat al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaeda. Au même moment, la Turquie annonce bruyamment sa participation à la coalition « Tempête de fermeté » menée par l’Arabie saoudite contre les rebelles zaïdites (chiites) houthis qui, après s’être emparé de Sanaa, s’approchaient d’Aden. Familier des déclarations péremptoires depuis toujours, mais plus encore depuis son élection à la présidence de la République, Regep Tayyip Erdoğan a donc prononcé quelques phrases martiales pour annoncer et la participation de la Turquie à l’opération saoudienne contre les houthis, et l’envoi de conseillers militaires à Doha. En ajoutant une vigoureuse dénonciation de la « tentation hégémonique régionale » de l’Iran chiite, au risque évident de dégrader les relations bilatérales Ankara-Téhéran. Ces déclarations et ces choix amènent Jean-Paul BURDY et Jean MARCOU à revenir sur les tenants et les aboutissants de la politique yéménite d’Ankara qui fait l’objet de 2 volets successivement publiés en cette fin du mois de mars. Un retour à l’histoire n’est pas sans intérêt (Volet 1), avant d’interroger de possibles évolutions de la diplomatie turque au Moyen-Orient, principalement en direction du Caire et de Téhéran (Volet 2).

Les Turcs familiers du Yémen et des zaïdites depuis le XVe siècle

Après l’annonce par Ankara d’une participation turque à la coalition saoudienne contre les milices zaïdites (chiites) houthies du Yémen[1], on peut rappeler que les Turcs sont familiers du Yémen et des zaïdites depuis… le XVIe siècle. Ils ont eu maille à partir avec ces chiites du nord du Yémen à trois reprises : au XVIe siècle, puis au XIXe siècle, et enfin au début XXe siècle.

Ce sont les Mamelouks d’Egypte qui s’emparent du littoral du Yémen en 1516, à la recherche d’épices et d’encens. Mais, la même année, les Turcs ottomans sunnites l’emportent sur les Mamelouks et conquièrent l’Egypte.Turquie-Yémen1-2 Ils s’établissent donc également au Yémen, non sans se heurter à la vive résistance des tribus chiites zaïdites qui ont proclamé l’imamat chiite, avec Saada comme capitale. Les Ottomans, qui qualifient les zaïdites d’hérétiques, s’appuieront donc sur les tribus yéménites sunnites du centre et du sud contre les chiites du nord. Le contrôle du Yémen (qui englobe alors la province côtière septentrionale du Asir) est important à double titre pour les Ottomans. D’une part, parce qu’elle permet le contrôle des deux villes saintes de l’islam, La Mecque et Médine, confortant ainsi l’autorité du sultan turc qui, en transférant à Constantinople le pouvoir symbolique du califat du Caire, est devenu le « commandeur des croyants ». D’autre part, parce que la rive orientale de la mer Rouge (avec les villes d’Hodeida, de Zabid et d’Aden) permet le contrôle des grandes routes commerciales caravanières qui relient le Levant à l’océan Indien : une route Turquie-Yémen1-3terrestre des épices et des encens, alors que les galions portugais se font de plus en plus présents en mer Rouge, dans l’océan Indien et dans le golfe Persique. Ce contrôle sur le Yémen ne sera pourtant jamais vraiment acquis, malgré la campagne de Sélim II (illustration à gauche), le fils de Soliman le Magnifique et de Roxelane. Les Ottomans établiront ainsi surtout des places fortes côtières, tout en essayant d’implanter des garnisons à l’intérieur du pays avec plus ou moins de succès. Leur première domination sur l’eyalet du Yémen (en réalité surtout sur la région littorale du Tihama) se termine d’ailleurs par leur expulsion en 1636 : les tribus zaïdites les ont successivement chassés d’Aden, puis de Sanaa, puis de Zabid et du Tihama…

Les reprises en main ottomanes du Yémen au 19e et 20e siècles

Cette difficulté à tenir le pays explique la nécessité d’une deuxième conquête ottomane qui commence en 1833 quand, profitant des guerres intestines entre tribus zaïdites, et en s’appuyant à nouveau sur des tribus sunnites, les Turcs reconquièrent – lentement et difficilement – les zones contrôlées par l’imamat, de la côte versTurquie-Yémen1-4 l’intérieur. La région prend une importance stratégique nouvelle avec l’ouverture du canal de Suez en 1869. Les Ottomans ont déjà largement perdu leur autorité sur l’Egypte (au cours de la première moitié du 19e siècle) qui passe peu à peu sous l’autorité de Londres (au cours de la seconde moitié du même siècle), comme Aden, qui devient un des bastions de la « vital line » maritime qui relie l’Angleterre à l’Empire des Indes. Mais la Porte réaffirme son autorité sur les villes saintes, et sur le Yémen occidental, où le sunnisme wahhabite monte en puissance au détriment de l’imamat chiite. Dans ce qui est désormais le vilayet du Yémen, divisé en quatre sandjaks, avec Sanaa comme capitale (1872), les Ottomans essaient d’appliquer aux tribus locales les réformes de modernisation des tanzimat, avec comme objectif premier d’affaiblir l’imamat chiite du nord, et les seigneurs de la guerre ailleurs. Les résultats seront mitigés, car les tribus ne cessent de s’agiter, voire de se révolter.

Le dernier et cuisant épisode de la domination ottomane est la période 1904-1911. La rébellion quasi permanente des zaïdites se transforme en révolte de l’imamat, aggravée par l’agitation tribale dans Turquie-Yémen1-5l’Asir. L’armée ottomane va y perdre des milliers de soldats et, dans le contexte politique agité de la révolution jeune-turque, Constantinople est contraint de signer un traité avec l’imam Yahya Hamid ed-Din, en octobre 1911. Celui-ci obtient une large autonomie pour les tribus du nord sous son autorité, et le rétablissement de la charia au détriment des codes que les Ottomans avaient essayé d’introduire, après les tanzimat, pour affaiblir l’autorité des religieux. Les Ottomans (v. le dernier gouverneur de la province en 1911, photo à gauche) resteront au Yémen jusqu’en 1918 (date du début de l’effondrement de leur empire), mais depuis 1911, leur autorité ne s’exerce plus guère que sur les grandes villes du centre, entre Hodeida et Sanaa, et sur les zones sunnites. Ailleurs, les tribus sunnites ou chiites font la loi, encouragées en cela pendant la Première guerre par l’or et les fusils des Britanniques. Au départ des Ottomans en 1918, Hamid ed-Din proclame le Royaume mutawakkilite du Yémen, qui disparaît en 1962 lors de l’abolition de la monarchie chiite au profit de la République arabe du Yémen. Mais les royalistes monarchistes zaïdites déploient une résistance acharnée contre l’idée d’une république dirigée par les sunnites et soutenue par l’Egypte de Nasser, qu’on veut leur imposer. Le paradoxe est qu’à cette époque ils sont soutenus par l’Arabie Saoudite qui finalement, à l’instar des Occidentaux, reconnaît le gouvernement rebelle en 1970. La nouvelle République arabe du Yémen (capitale Sanaa), mieux connue dès lors sous le nom de Yémen du Nord, entretient de bonnes relations avec le Yémen du Sud, qui s’est émancipé de la colonisation britannique en 1967 en formant la République démocratique populaire du Yémen (RDPY, capitale Aden). Dès 1972, une unification des deux Etats est envisagée mais il faudra attendre 1990 pour la voir se réaliser et donner naissance à la République du Yémen. Celle-ci sera dirigée par le président Ali Abdallah Saleh (lui-même zaïdite, et originaire, comme les houthis, de la confédération tribale des Hached) jusqu’à la révolution de 2011 et son départ consécutif en février 2012.

Un regain d’intérêt néo-ottomaniste pour le Yémen ?

Au bilan donc, une longue, mais irrégulière, présence ottomane au Yémen. Et une tentative depuis les années 1960 de contrer la présence chiite pour faire du Yémen un Etat sunnite. Pourtant, les tribus chiites zaïdites de l’imamat du nord, adversaire permanent des projets sunnites séculaires ou plus contemporains, ont fini par revenir sur le devant de la scène après les événements révolutionnaires qu’a connus le Yémen ces dernières années. Rappelons que ce sont ces tribus qu’a affrontées l’armée égyptienne au temps de Nasser, dans les années 1960, en la contraignant à un retrait piteux[2]. Cet épisode yéménite, bien qu’il ait finalement abouti à l’instauration d’une république, sera parfois qualifié de « Vietnam des Egyptiens »…. Retenons néanmoins de laTurquie-Yémen1-7 longue histoire ottomane vécue par le Yémen qu’elle pourrait donner une dimension ottomaniste à ce regain d’intérêt de la Turquie, en 2015, pour l’une de ses anciennes possessions. On sait certes que la diplomatie de l’AKP, pour ne pas parler de la politique intérieure turque, ont été fortement teintées de réhabilitation de l’Empire ottoman, au point d’être parfois qualifiées de « néo-ottomanistes ». Mais les préoccupations de Recep Tayyip Erdoğan, en s’engageant, à propos du Yémen, aux côtés de l’Arabie Saoudite contre l’Iran, sont peut-être plus politiques (rassembler son électorat sunnite conservateur avant les élections législatives du 7 juin prochain) et géopolitiques (sortir la Turquie de son isolement stratégique actuel au Moyen-Orient) que véritablement ottomanistes et confessionnelles.

JEAN-PAUL BURDY & JEAN MARCOU

(A suivre)

[1] Les zaïdites sont des chiites du Yémen qui reconnaissent Zaïd (Zayd ibn Ali as-Sajjad) comme cinquième et dernier imam. Ils se distinguent donc des duodécimains, largement majoritaires dans le monde chiite, qui se réfèrent à une lignée de douze imams dans la succession d’Ali. Les houthis (du nom d’un chef tribal, Hussein Badreddin al-Houthi, tué en 2004, et auquel son frère Abdul Malik al-Houthi a succédé) sont une fraction politique radicalisée des zaïdites.

[2] La « guerre du Yémen » (1962-1970) oppose les républicains et nationalistes arabes du sud-Yémen (Aden) aux monarchistes zaïdites (chiites) du nord. L’Egypte et l’URSS soutiennent Aden, alors que l’Arabie saoudite (pourtant sunnite wahhabite) et le Royaume-Uni soutiennent les monarchistes. Cette guerre d’usure dans le nord du Yémen sera un échec cuisant pour Nasser.

La question kurde divise l’AKP

querelle kurde AKP1Comme toutes les formations politiques, l’AKP a connu des dissensions internes ponctuelles. Mais cette fois-ci, le conflit qui agite le parti au pouvoir paraît être une affaire d’autant plus sérieuse qu’elle se trouve à la croisée de plusieurs enjeux de taille : le devenir de l’interminable projet de règlement de la question kurde, les relations entre le président de la République et le gouvernement, la préparation des prochaines élections législatives.

Le bon début trompeur de la relance du «processus de paix»

Tout semblait pourtant bien parti depuis le 28 février dernier, date à laquelle, le gouvernement et le parti querelle kurde AKP2kurde parlementaire HDP avaient émis une déclaration conjointe, annonçant un règlement de la question kurde (cf. notre édition du 2 mars 2015) sur la base d’une dizaine de points d’accord, ratifiés par Abdullah Öcalan. Le 21 mars, à l’occasion de la fête de Newroz/Nevruz, le leader du PKK emprisonné devait donc faire écho à ces velléités de reprise du «processus de paix» par une déclaration annoncée comme historique, mais qui en fait s’annonçait comme la réédition de celle qu’il avait faite, pour la même occasion, en 2013 (cf. notre édition du 22 mars 2013). Tout le monde attendait donc confiant le 21 mars…

Pourtant, dans la semaine qui a précédé la célébration du printemps kurde, une série de propos de Recep Tayyip Erdoğan ont progressivement fait comprendre que le président était loin de partager l’optimisme ambiant du gouvernement et du HDP, quant au prochain règlement de la question kurde en Turquie. Le 15 mars, en effet, le chef de l’Etat, dans un premier discours sur le sujet, s’est interrogé sur l’existence d’une question kurde en Turquie, paraissant même remettre en cause les déclarations qui, depuis 2005, l’avait vu ponctuellement reconnaître au contraire l’existence de ce problème. Ont suivi une série d’autres propos allant dans le même sens avant que le 20 mars, il avoue avoir suivi les derniers développements du «processus de paix» dans la presse (sic) et ne pas «voir d’un bon œil» certains de ses aspects, notamment l’idée de constituer une commission d’experts chargée d’évaluer la conduite des négociations projetées.

Bülent Arınç monte au créneau

Or, le 21 mars, après la lecture en kurde et en turc, à Diyarbakır d’un message d’Abdullah Öcalan appelant comme prévu à la paix et demandant notamment au PKK de se réunir en congrès pourquerelle kurde AKP3 envisager d’autres moyens d’actions que la lutte armée, le vice-premier ministre et porte-parole du gouvernement, Bülent Arınç a critiqué les prises de position du président de la République, en estimant qu’il s’agissait là de déclarations qui devaient être regardées comme purement personnelles et que, de toute manière, le pouvoir d’agir et de décider revenait en la matière au gouvernement. Le lendemain (22 mars), Arınç a réitéré ses déclarations alors même que le président Erdoğan se faisait plus explicite dans ses critiques, en désapprouvant clairement la déclaration conjointe du 28 février et en regrettant qu’à cette occasion un vice-premier ministre turc (en l’occurrence Yalçın Akdoğan) se soit fait prendre en photo aux côtés des membres de la délégation du HDP.

Le même jour la querelle à distance opposant Erdoğan et Arınç, depuis deux jours, s’est encore envenimée. En effet, le maire d’Ankara, Melih Gökçek, un fidèle de Recep Tayyip Erdoğan entre les fidèles, s’en est pris vertement à Bülent Arınç, en demandant la démission de celui-ci et en l’accusant querelle kurde AKP4d’agir pour le compte du mouvement Gülen, la fameuse «structure parallèle» : « Je dois avouer que je ne pensais pas qu’ils (le mouvement Gülen) allaient nous frapper de l’intérieur. Ils l’ont fait par le biais de Bülent Arınç. Tout le monde a ainsi considéré que les déclarations d’Arınç reflétaient le point de vue du gouvernement. Mais les déclarations d’Arınç n’ont rien à voir avec le gouvernement.» Et le maire d’Ankara de twitter : «Arınç, on ne veut plus de toi !» Face à cette attaque en règle, l’intéressé n’a pas mâché ses mots. Accusant le maire de la capitale d’être «un mal élevé» et un «corrompu», à la solde lui aussi de «la structure parallèle», le vice-premier ministre a reproché à Melih Gökçek d’avoir lui-même négocié un siège de parlementaire pour son fils en vue des prochaines élections. Bonjour l’ambiance !

Ahmet Davutoğlu joue les conciliateurs

Le 23 mars, l’éditorialiste du quotidien pro-gouvernemental Yeni Şafak, Abdülkadir Selvi, a jugé la situation suffisamment grave pour mettre en garde l’AKP contre ces divisions internes sans précédent. Selon Selvi, cette formation est arrivée au pouvoir parce qu’elle représentait pour des millions de gens la stabilité et l’unité. Que se passera-t-il, s’interroge l’éditorialiste, si cet acquis est remis en cause, et cela à moins de 3 mois des prochaines élections législatives ? Pour sa part, le même jour, le co-leader du parti kurde HDP, Selahattin Demirtaş, qui a lui aussi émis certaines réserves en ce qui concerne le «processus de paix» en cours, a sommé le premier ministre de choisir son camp. Car, sans s’impliquer ouvertement dans la querelle en cours, Ahmet Davutoğlu n’en avait pas moins célébré Nevruz le 21 mars, lors d’un meeting de l’AKP, en appelant Turcs et Kurdes «à enterrer les armes s’ils voulaient cesser d’enterrer… des jeunes gens». Cette attitude semblait indiquer que le premier ministre s’est rangé dans le camp desquerelle kurde AKP5 colombes, mais l’on sait qu’en diplomate avisé, maître Davutoğlu a plus d’un tour dans son sac. Le 24 mars, lors d’un échange avec des journalistes, évitant de s’impliquer dans les querelles des derniers jours, c’est bien ce rôle de conciliateur que le premier ministre a choisi de jouer, en rappelant à l’ordre les deux dignitaires de l’AKP. Critiquant l’attitude de Gökçek et d’Arınç, il a notamment déclaré : «Nous allons prendre les mesures disciplinaires nécessaires contre quiconque s’engage dans des polémiques qui pourraient ternir la crédibilité de notre parti aux yeux des gens, en particulier à un moment aussi crucial avant les élections. Cette remarque concerne tout le monde. Je le dis très clairement. » Le 25 mars, alors que l’on évoquait l’engagement d’actions devant les tribunaux, Bülent Arınç a essayé de faire amende honorable, en jugeant qu’Ahmet Davutoğlu avait fait ce qu’il devait faire et en estimant que Melih Gökçek aurait tout à perdre à s’engager dans des procédures judiciaires.

A qui profite la querelle kurde au sein de l’AKP ?

Une chose est sûre la relance du processus de paix est mal partie pour l’instant. Des tirs de mortiers ont d’ailleurs opposé le PKK et l’armée turque dans la province d’Hakkari, le 25 mars. En dépit des déclarations historiques des uns et des autres, il sera difficile à la résolution du problème kurde de prendre corps sans l’aval d’un chef de l’Etat qui domine de plus en plus la vie politique turque. Car ne querelle kurde AKP6nous y trompons pas, la querelle kurde qui divise à l’heure actuelle l’AKP s’inscrit en fait dans la transformation du régime politique turc, initiée par la première élection présidentielle au suffrage universel direct, qui a eu lieu l’an passé et vu l’élection de Recep Tayyip Erdoğan. En affichant une ligne dure sur la question kurde, avant les prochaines élections législatives, le président de la République entend contribuer à une large victoire de son parti et ne pas prendre le risque que des réactions nationalistes n’entame la victoire programmé de son parti en le privant de la majorité renforcée qui doit lui permettre de réviser seul la constitution pour instaurer le régime présidentiel dont il rêve. Dans un tel contexte, il n’est pas question pour Recep Tayyip Erdoğan de laisser penser qu’il négocie avec le PKK et son leader, comme l’en accuse l’opposition. Il a d’ailleurs affirmé, le 23 mars, que le gouvernement ne pouvait aller plus en avant dans les négociations, tant que le PKK n’aurait pas déposé les armes ; une manière de siffler la fin de la récréation et surtout de se démarquer d’une convergence turco-kurde qu’Abdullah Öcalan a évoqué dans son discours du 21 mars en parlant de «l’esprit d’Esme». Cette remarque faisait en effet allusion à la récente évacuation de l’enclave territoriale turque en Syrie de la tombe de Süleyman Shah. Selon les Kurdes, cette opération, qui a abouti au replacement de la tombe en question à Esme (sur la frontièrequerelle kurde AKP7 turco-syrienne), n’a pu avoir lieu que grâce au soutien qu’ont apporté à l’armée turque face à l’Etat islamique, les troupes du PYD et du PKK, une version qu’ont formellement démentie les forces armées turques, confortant en l’occurrence les propos de Recep Tayyip Erdoğan, pour qui l’assistance des Kurdes à l’armée n’est qu’une légende visant à légitimer l’action en cours du leader du PKK. On a pu d’ailleurs à nouveau observer cette convergence de vue entre le président et les militaires le 25 mars, lorsque le chef d’état-major, Necdet Özel, a regretté que les événements survenus récemment en Syrie et notamment la menace constitué par l’Etat islamique ait contribué à donner une image positive du PYD et du PKK, parce qu’ils ont combattu l’organisation djihadiste.

En tout état de cause, adopter une ligne dure sur la question kurde présente un autre avantage pour le président de la République. Face à la ligne molle du gouvernement, elle peut lui permettre de mettre hors jeu et de pousser vers la sortie toute la vieille garde de l’AKP. Ces gens, dont une bonne partie ont atteint la limite des 3 mandats parlementaires établie par l’AKP, et qui clament aujourd’hui que c’est au gouvernement de gérer la question kurde, semblent persister à ne pas comprendre les règles du régime présidentialiste que veut établir Recep Tayyip Erdoğan. Ce dernier s’apprête à leur donner une dernière leçon en les remplaçant par une nouvelle génération de dirigeants plus perméables aux «vertus» de la présidentialisation… Pour l’heure, le 25 mars, Ahmet Davutoğlu a révélé qu’il avait eu l’occasion de rencontrer Gökçek et Arınç pour s’expliquer avec eux sur le remue-ménage des derniers jours. Mais, si l’incident semble clos, la question kurde est, elle, loin d’être réglée et pourrait bien provoquer de nouvelles dissensions internes au sein du parti au pouvoir, d’ici à la tenue des prochaines législatives.

JM

Vers une résolution durable du problème kurde en Turquie ?

paix durable1Le 28 février 2015, au palais de Dolmabahçe à Istanbul, lors d’une conférence de presse conjointe, présentée comme historique, le gouvernement et le parti kurde HDP ont annoncé l’ouverture d’une nouvelle phase du processus de paix devant aboutir à la résolution définitive de la question kurde en Turquie. Cette annonce a suivi la tenue d’une rencontre entre le vice-premier ministre Yalçın Akdoğan et une délégation du HDP, composée des députés Sırrı Süreyya Önder, Pervin Buldan et İdris Baluken (photo à gauche). Le ministre de l’Intérieur, Efkan Ala et le président du groupe parlementaire AKP, Mahir Ünal, étaient aussi de la partie.

Si la nouvelle constitue un événement d’importance, c’est parce qu’au terme de cette rencontre le gouvernement a accepté d’ouvrir des négociations directes avec le PKK pour essayer de résoudre une situation de guerre civile larvée, dans le sud-est du pays, qui dure depuis 1984, ayant fait plus de 40 000 victimes et provoqué le déplacement de près de 2 millions de personnes. Les protagonistes de la rencontre du 28 février ont notamment évoqué l’organisation prochaine d’un congrès extraordinaire, dont l’objectif est d’aboutir à un cessez-le-feu durable entre l’armée turque et les rebelles du PKK. La base des négociations à venir repose sur 10 pointspaix durable2 proposés par le leader du PKK emprisonné, Abdullah Öcalan. Ces dix points sont les suivants : définir une politique démocratique ; définir les dimensions nationale et locale d’une solution démocratique ; fixer les garanties d’une citoyenneté libre ; fixer les relations entre l’Etat et la société ; prévoir les dimensions socio-économiques du processus de paix ; fixer le cadre des négociations afin de garantir, pendant leur déroulement, l’ordre public et les libertés ; mettre en œuvre des politiques en faveur des femmes, de la culture et de l’écologie ; développer une démocratie pluraliste pour préciser le concept d’identité ; définir une république démocratique comme une patrie commune dotée de garanties constitutionnelles ; élaborer une nouvelle constitution pour servir de cadre à tous ces changements démocratiques.

Dix ans d’annonces et d’initiatives

Ces développements interviennent après une décennie d’annonces et d’initiatives diverses du parti au pouvoir, touchant à la question kurde. En 2005, en effet, pour la première fois, lors d’un discours à Dıyarbakır, Recep Tayyip Erdoğan évoque le «problème turque» en tant que tel. En 2007, le parti kurde qui s’appelle alors DTP (Demokratik Toplum Partisi – Parti pour une société démocratique) parvient à faire élire une vingtaine de députés au parlement et devient le quatrième parti de Turquie. Il faut néanmoins attendre l’été 2009 pour assister à une avancée plus concrète. paix durable3Alors que la guérilla kurde du PKK entre dans sa 25e année, le gouvernement turc lance «l’ouverture démocratique», un processus destiné à apporter une solution politique au problème kurde (cf. notre édition du 6 octobre 2009). Recep Tayyip Erdoğan reçoit officiellement Ahmet Türk, le leader du DTP (photo à gauche). Pour la première fois, le parlement turc débat explicitement de la « question kurde ». Mais cette initiative est vite compromise par une série d’événements malheureux : le DTP est dissous par la Cour constitutionnelle ; le retour d’un groupe de rebelles pour rendre symboliquement les armes est mal perçu par l’opinion publique turque (cf. notre édition du 8 novembre 2009) ; l’arrestation de nombreux responsables et élus kurdes dans le cadre d’une enquête en cours choque la communauté kurde… Tout est à refaire et reprend dans l’ombre. Dans les mois qui suivent en effet, le gouvernement et le PKK se rencontrent secrètement à Oslo, en Norvège. C’est un moment important, car ces contacts vont permettre aux deux protagonistes principaux de mieux se connaître et d’évaluer leurs positions respectives. Pourtant des fuites publiées dans la presse, les rumeurs auxquelles elles donnent lieu et la reprise spectaculaire de la guérilla dans le sud-est ont raison de ces nouveaux efforts.

Ce n’est qu’à la fin de l’année 2012 que les tentatives reprennent. L’aptitude d’Abdullah Öcalan à favoriser le règlement d’une grève de la faim de prisonniers kurdes de plusieurs semaines, convainc le gouvernement turc que le leader du PKKpaix durable4 emprisonné est incontournable pour une négociation. De premières rencontres ont donc lieu entre le chef des services secrets d’alors, Hakan Fidan, et Abdullah Öcalan, sur l’île d’İmralı, au large d’Istanbul, où le leader kurde est emprisonné. Le «processus d’İmralı» débouche sur un appel au cessez-le-feu lancé en turc et en kurde par Abdullah Öcalan pour la fête de Newroz au printemps 2013 (cf. notre édition du 22 mars 2013), préalable à un retrait des troupes du PKK du territoire turc, qui commence le 8 mai suivant.

L’affaire semble donc bien engagée, mais fin mai, elle est rattrapée par les événements Gezi, qui ébranlent la Turquie (cf. notre édition du 1er juin 2013). Ce qui est devenu entretemps «le processus de règlement», puis le «processus de paix» passe au second plan des priorités pour le gouvernement. Et ce d’autant plus que l’effervescence politique provoquée par le mouvement de Gezi a du mal à retomber et qu’elle est suivie à la fin de l’année par «le grand scandale de corruption du 17 décembre». On s’interroge dès lors sur l’avenir du processus engagé un an auparavant, car l’année 2014 est dominée par deux rendez-vous électoraux majeurs : les élections locales du 30 mars et les présidentielles du 10 août qui se tiennent pour paix durable5la première fois au suffrage universel direct. Pourtant, à peine élu, Recep Tayyip Erdoğan remet la résolution de la question kurde au premier rang de ses préoccupations. Las ! Cette fois, c’est l’agenda politique international qui compromet la relance. L’Etat islamique, à l’offensive depuis le mois de juin en Irak et en Syrie, met le siège devant la ville kurde de Kobanê. L’attitude ambiguë du gouvernement turc, renvoyant dos-à-dos djihadistes et combattants kurdes du PYD-PKK, déçoit les Kurdes en Turquie (cf. notre édition du 6 octobre 2014). Mais, la levée du siège de la ville et l’entrée de l’agenda politique intérieur turc dans une phase plus calme permettent au processus de paix de revenir petit-à-petit, au tout premier rang des préoccupations gouvernementales.

Au sein même de l’équipe au pouvoir, c’est un ancien conseiller de Recep Tayyip Erdoğan, Yalçın Akdoğan (photo ci-dessous), qui s’occupe désormais du dossier kurde. Le HDP, pour sa part, qui a tout spécialement chargé certains de ses députés de la question,paix durable6 accentue son rôle de médiateur entre le gouvernement, Abdullah Öcalan et le commandement du PKK réfugié dans les montagnes de Kandil en Irak. Cette remontée en puissance progressive aboutit à l’annonce de la conférence de presse du 28 février. Ce parcours était certes inespéré, mais quelles sont les chances d’aboutir de cette nouvelle initiative ? Les annonces spectaculaires dont le problème kurde a déjà fait l’objet depuis 2009 ont appris aux commentateurs à être prudents. En outre, plusieurs problèmes connexes peuvent affecter le bon déroulement de la feuille de route esquissée le 28 février.

Le paquet législatif sur la sécurité et la révision de la Constitution, possibles handicaps ?

Il faut se souvenir tout d’abord que, depuis le début du mois de février, la vie politique turque est dominée par la question du vote du paquet législatif sur la sécurité. Cet ensemble de textes, qui a provoqué des incidents répétés au parlement, paix durable7entend renforcer les moyens du gouvernement pour maintenir l’ordre. Les principales mesures prévues sont les suivantes : possibilité pour la police de procéder à des fouilles au corps et des fouilles de voiture ; extension de la garde à vue, sans la présence d’un juge, à 48 h ; possibilité d’arrestations préventives de manifestants ; possible usage d’armes à feu par la police, notamment si les manifestants utilisent des cocktails Molotov ; interdiction des masques dans les manifestations ; réduction des pouvoirs de police des maires et des procureurs, au profit des préfets ; possibilité de réaliser des écoutes téléphoniques, sans l’autorisation d’un juge, pendant 48 heures. Ces dernières semaines, au sein de l’opposition, les députés du HDP ont compté parmi les voix les plus virulentes pour combattre ces textes. Peu de temps après la conférence de presse conjointe du 28 février, le co-président du parti kurde, Selahattin Demirtaş, a estimé, que le gouvernement devait mettre un terme à ce projet pour prouver sa sincérité dans sa volonté de relancer le processus de paix. Pervin Buldan, l’une des députés kurdes de la délégation qui a rencontré Yalçın Akdoğan, le 28 février, a néanmoins fait savoir que certains des articles du paquet sur la sécurité allaient être amendés par le gouvernement, et que, d’ailleurs, le HDP allait faire rapidement des propositions en ce sens. Cette annonce sera-t-elle suffisante pour faire taire les inquiétudes et éviter que le paquet sur la sécurité ait raison des efforts de relance en cours du «processus de paix» ?

Un autre sujet d’inquiétude est aussi apparu après l’annonce du 28 février. Le catalogue des propositions d’Abdullah Öcalan, qui doivent servir de base à la négociation, évoque un changement de la Constitution. Ce constat risque de relancer les rumeurs (qui avaient déjà affleuré à plusieurs reprises antérieurement) d’une possible convergence d’intérêts objectifs entre l’AKP et les Kurdes du HDP. Il y a quelques semaines, l’annonce par le HDP qu’il présenterait des candidats, sous une étiquette partisane et non en tant que candidats indépendants, avait surpris et fait craindre qu’eu égard au seuil de 10% qu’il faut atteindre au niveau national pour êtrepaix durable8 présent au parlement, le parti kurde ne perde ses députés et permette ainsi à l’AKP d’obtenir la majorité renforcée dont il rêve, depuis plus de 10 ans, pour réformer seul la Constitution.

A bien des égards, l’annonce de l’ouverture prochaine de négociations avec le PKK par le gouvernement apparaît comme un aboutissement. Seul ce type de dialogue direct peut conduire à un règlement durable de la question kurde. Mais pour que ce projet puisse aboutir il faudra, en premier lieu, surmonter un obstacle conjoncturel de taille, en obtenant l’abandon, au moins partiel du paquet législatif sur la sécurité, un objectif sur lequel le gouvernement s’est pourtant engagé et dont Recep Tayyip Erdoğan, en personne, a dit récemment, lors d’un discours à Elazıg, que quoi qu’il arrive, il finirait bien par être atteint. Toutefois, en second lieu, il faudra clarifier la feuille de route d’un processus, qui doit conduire à élaborer une nouvelle Constitution, car il engage des enjeux qui pour la Turquie sont beaucoup plus larges que seul le règlement de la question kurde, dans un contexte où le phénomène de présidentialisation qui a suivi la première élections au suffrage universel, transforme jour après jour, un peu plus, le système politique turc.

JM

L’affaire des missiles chinois

missiles chinois1Répondant à une question écrite que lui avait posée, en décembre dernier, le député CHP d’Izmir, Aykut Çıray, le ministre turc de la défense, İsmet Yilmaz, a fait savoir que le système de défense anti-missile, que la Turquie est en train d’acquérir, serait un système autonome et national, non intégré en tout cas dans le système de l’OTAN dont elle est pourtant membre. Cette déclaration constitue le nouveau rebondissement d’une affaire qui dure depuis plus d’un an et demi et qui paraît sans fin…

Le choix initial turc pour les missiles de défense chinois

En septembre 2013, la Turquie annonce qu’elle a décidé de se doter du système chinois de missiles de défense pour assurer sa sécurité. L’appel d’offres lancé par Ankara pour couvrir un marché de 3,8 milliards de dollars opposait en fait 4 soumissionnaires : l’Américain Raytheon & Lockheed Martin avec son fameux missile Patriot, le Russe Rosoboronexport avec son S-400, le Franco-Italien Eurosam avec son SAMP/T Aster 30 et enfin le Chinois CPMIEC (Chinese Precisionmissiles chinois2 Machinery Export-Import Corporation) avec son HQ9 exporté sous le nom de FD-2000. Ce choix provoque un malaise dans les chancelleries occidentales. Alors que les responsables turcs expliquent qu’il est tout à fait possible d’intégrer ce système chinois dans celui de l’OTAN, les experts de l’Alliance et les diplomates de ses pays membres s’emploient à convaincre Ankara du contraire, l’un d’eux allant même jusqu’à dire : «Choisir des missiles chinois, c’est comme si l’on voulait construire un troisième pont sur le Bosphore sans prévoir les autoroutes qui doivent être connectées à ce pont. Le pont restera alors isolé sans utilité.» Début octobre 2013, le secrétaire général de l’OTAN de l’époque, Anders Fogh Rasmussen, regrette le choix turc et souligne que les missiles chinois en question ne sont pas compatibles avec le système de l’Alliance. Début novembre 2013, les Etats-Unis dépêchent une délégation sur place pour convaincre le gouvernement turc que sa décision n’est pas viable.

Une nouvelle dérive vers l’est de la diplomatie turque ?

Les experts et les commentateurs s’interrogent cependant sur les raisons de ce choix, les uns estimant que c’est un artifice pour obtenir à meilleur prix les Patriots qui US-TURKEY-OBAMA-ERDOGANauraient en fait la faveur des militaires turcs, les autres pensant qu’il s’agit d’une nouvelle dérive à l’est de la politique étrangère turque. Au cours de l’année 2013, en effet, les relations entre la Turquie et les Etats-Unis se sont détériorées. Ankara reproche à Washington sa passivité face au conflit syrien et son hypocrisie face au coup d’État en Égypte. Les Américains ont finalement renoncé à intervenir en Syrie en dépit de l’usage d’armes chimiques par Bachar el-Assad. Ils ont noué petit-à-petit des relations avec le nouveau régime égyptien, qui a renversé Mohamed Morsi et réprimé dans le sang les manifestations de protestation de ses partisans. Avec l’Europe, les relations ne sont guère meilleures. L’Union européenne (UE) a laborieusement accepté d’ouvrir le chapitre 22 (politique régionale) de reprise de l’acquis communautaire, montrant qu’en dépit du remplacement de Nicolas Sarkozy par François Hollande, il serait difficile de surmonter l’opposition d’Angela Merkel à la candidature turque et de sortir celle-ci de l’ornière dans laquelle elle se trouve depuis plusieurs années. Pour autant, les rapports avec l’est ne sont pas vraiment convaincants, eux non plus… Certes au début de l’année 2013, Ankara a obtenu le statut de «membre en dialogue» au sein du Groupe de Shanghai, mais n’a pas réussi à décrocher celui de «membremissiles chinois4 observateur». Cette nouvelle preuve de méfiance de la Russie et de ses alliés a confirmé que la Turquie aurait du mal à trouver une alternative eurasiatique à sa candidature à l’UE (cf. notre édition du 16 octobre 2013).

Un appel d’offres qui traine en longueur

Au début de l’année 2014, la Turquie fait finalement savoir que son choix pour les missiles chinois n’est pas définitif et étend le délai de soumission pour favoriser, semble-t-il, de nouvelles offres. Toutefois, Murat Bayar, le président de l’agence turque de passation des marchés de la défense, qui avait déclaré que la Turquie ne pouvait pas ignorer les inquiétudes des Occidentaux à l’égard du choix initial pour les missiles chinois, est démis de ses fonctions, ce qui retarde la relance technique du dossier. En juin 2014, le délai de soumission est ainsi à nouveau prorogé et les autorités turques annoncent que le marché est toujours ouvert au consortium américain Raytheon & Lockheed Martin et au consortium franco-italien Eurosam. A la mi- juillet 2014, lorsqu’à la stupeur général un avion de la Malaysia Airlines est abattu par un missile au-dessus de l’Ukraine, plusieurs voix s’élèvent en Turquie pour faire observer que l’on ferait mieux de ne pas acquérir des missiles chinois incompatibles avec les radars de l’OTAN, car cette affaire a montré à quel missiles chinois5point un système non relié à des radars centraux pouvait être dangereux. Le 7 septembre 2014, au retour du sommet de l’OTAN à Cardiff, alors que le délai de soumission a été une nouvelle fois repoussé, Recep Tayyip Erdoğan révèle que les négociations pour l’achat d’un système de missiles de défense se poursuivent depuis que l’accord avec la compagnie chinoise CPMIEC a échoué pour des raisons «techniques». Selon le président turc, c’est désormais l’offre franco-italienne du consortium Eurosam qui tient la corde. Dès lors, dans les semaines qui suivent, la Chine prenant acte de cette annonce, déclare que «la Turquie décidera selon ses intérêts», le consortium Raytheon & Lockheed Martin qui produit le missile Patriot rappelle qu’il est toujours dans la course, et des sources européennes évoquent le retour à la case départ avec le lancement d’un nouvel appel d’offres.

Le choix final de nouveau hypothéqué

Pourtant alors que l’on paraissait lentement s’acheminer vers le choix de missiles occidentaux, des sources diplomatiques turques laissent entendre, à la mi-février 2015, que la Turquie ne prendra pas de décision sur l’attribution du fameux marché, avant d’avoir pu évaluer les réactions des Etats-Unis et de la France à l’égard des célébrations du centenaire du génocide arménien, prévues pour le 24 avril 2015. Cette rumeur, suivie quelques jours plus tard par la déclaration d’İsmet Yılmaz, évoquant le développement d’un système de missiles de défense non intégré aumissiles chinois6 système de l’OTAN, constituent une nouvelle rebuffade du gouvernement turc dans un dossier interminable. Dissuadée, il y a un an, de mener jusqu’à son terme son choix pour le système chinois, la Turquie se retrouve aujourd’hui dans une impasse, aucune nouvelle offre occidentale (à meilleur prix) n’ayant apparemment été faite. Lier désormais un choix, qui devra bien être fait, à l’épineuse question de la célébration du génocide arménien, ne peut qu’accroître la complexité d’une affaire déjà passablement embrouillée, au moment même où, eu égard à un contexte régional particulièrement instable et dangereux, on peut penser que la Turquie a besoin d’un système de missiles de défense efficace. Il est vrai que le lien en question n’a pas été officiellement et publiquement formulée, et que probablement d’autres rebondissements risquent de se produire avant qu’un choix définitif soit enfin fait. On n’a donc pas fini de parler de l’affaire des missiles chinois…

JM

Le meurtre d’Özgecan Aslan plonge la Turquie dans un deuil protestataire

Özgecan1Un homme en jupe noire appelant sur une place d’Istanbul à en finir avec le harcèlement sexuel, des femmes portant un cercueil dans un cimetière musulman, tout un pays observant spontanément le deuil, le 16 février. Ces dernières années, la société civile turque nous a habitué à la prise d’initiatives fortes et symboliques. Le meurtre particulièrement horrible d’Özgecan Aslan, une étudiante en psychologie de l’Université Çağ de Mersin, a sorti la Turquie de la fausse torpeur dans laquelle elle paraissait s’être enfoncée depuis l’élection à la présidence de la République de Recep Tayyip Erdoğan. Alors que les partis politiques commencent à se ranger en ordre de bataille pour gagner ou perdre une élection législative de plus, en juin prochain, ce mouvement inattendu montre que, décidément dans ce pays, le débat politique n’est pas toujours rythmé par l’ordre électoral immuable qu’on entend lui imposer.

Le « lundi noir » des femmes turques

Özgecan Aslan a été agressée, le 11 février, alors qu’elle rentrait chez elle en minibus. Lorsque le véhicule s’est vidé de ses voyageurs, son chauffeur s’est détourné de son itinéraire pour essayer de la violer dans un endroit désert. Comme Özgehan se défendait, il l’a tuée, avant de tenter de faire disparaître son corps en le brûlant, avec l’aide de son père et d’un de ses amis. Dès le lendemain, ayant relevé des tâches de sang et retrouvé le chapeau de la jeune femme dans le minibus, la gendarmerie a identifié l’auteur du meurtre et l’a arrêté avec ses complices. Le corps d’Özgecan a été retrouvé plus tard dans le lit d’une rivière.

La violence de faits, qui révèlent en outre une de sorte de solidarité familiale malsaine dans le crime, a soulevé une vague d’indignation dans tout le pays. Le 14 février, plusieurs milliers de personnes ont assisté aux funérailles de l’étudiante de Mersin, au cours Özgecan2desquelles, en dépit des rappels à l’ordre de l’iman qui officiait, les femmes présentes ont refusé de se tenir à l’écart, s’affichant en première ligne de la cérémonie et portant même le cercueil de la victime, avant et après la prière des morts, ce qui est une tâche traditionnellement dévolue aux hommes dans le rituel funéraire musulman. Les jours qui ont suivi ont vu s’amplifier ce phénomène de protestation. Le lundi 16 février est ainsi devenu un véritable « lundi noir », un deuil volontaire étant observé dans de nombreuses villes du pays. Le 18 février a été marqué par des manifestations très importantes. A Mersin, près de 15 000 personnes se sont rassemblées sur le campus de l’Université Çağ où Özgecan faisait ses études. Les municipalités d’Adana et de Mersin ont du affréter des bus pour permettre aux citoyens qui le voulaient de se joindre à la manifestation. Le même jour des cortèges de protestation se sont formés à Antalya, Batman, Bilecik, Cankırı Eskişehir, Giresun, Izmir, Karabük… À Diyarbakır, où des manifestations ont eu lieu également, les chauffeurs de minibus ont accroché un ruban noir à leur véhicule, tant pour marquer leur émotion, que pour se désolidariser de leur collègue-meurtrier.

Entretemps, d’autres types d’initiatives ont été observées. Dans le sillage de l’actrice Özgecan3Beren Saat (photo à gauche) qui a raconté, sur Twitter, ses propres mésaventures, des femmes se sont mis à livrer sur les réseaux sociaux, sous le hashtag #sendeanlat (toi aussi raconte), le témoignage des actes de harcèlement dont elles ont été les victimes. Özgecan4Une initiative qui n’a pas été appréciée par Sevda Türküsev (photo à droite), une éditorialiste du quotidien pro-gouvernemental Yeni Şafak, qui a provoqué une tempête de protestations, en tweetant : «Malheureusement j’avais raison : les femmes qui racontent comment elles ont été harcelées sexuellement doivent ‘la fermer’ et aller voir un médecin. La vie n’est pas une série télévisée.» On l’aura compris, si l’émotion provoquée par ce meurtre a bien sûr ravivé les préoccupations suscitées par les violences que subissent quotidiennement les femmes, elle a aussi accru la polarisation entre les milieux conservateurs soutenant le gouvernement et les secteurs de la société en lutte contre un conformisme ambiant qui, trop souvent au cours des derniers mois, s’est obstiné à diffuser des femmes une vision rétrograde, en leur assignant un rôle de mères et d’épouses soumises.

La classe politique turque entre surenchères et polémiques

Ce débat de société a donc inévitablement pris une dimension politique affirmée. Dès le lendemain des événements, lors un congrès régional de l’AKP à Antalya, le premier Özgecan5ministre, Ahmet Davutoğlu, s’est engagé avec son épouse à réagir vigoureusement aux violences faites aux femmes. Pour leur part, la ministre de la famille, Ayşenur İslam (photo à gauche), et le ministre de l’économie, Nihat Zebekçi, ont évoqué le rétablissement de la peine de mort, définitivement abolie en Turquie par plusieurs textes, entre 2001 et 2004, au moment de l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Union européenne. L’ex-ministre et maire de Gaziantep, Fatma Şahin, s’est prononcée, elle, pour la castration des délinquants sexuels. Le ministre des affaires européennes, Volkan Bözkır, quant à lui, a déclaré que s’il se trouvait un jour confronté à un tel drame, «il prendrait un fusil pour se faire justice», tout en précisant quand même qu’il s’agissait là de son avis personnel et que l’Etat ne pouvait souscrire à une telle position.

Ces surenchères verbales ont été diversement appréciées. Le père de la victime, Mehmet Aslan, tout en évoquant le caractère dissuasif de la peine de mort, a estimé que «ce n’était pas la solution et que les gens devaient apprendre à se contrôler.» Mais la polémique s’est accrue lorsque, le 16 février, Recep Tayyip Erdoğan a commencé à s’exprimer sur le sujet. Özgecan6Affirmant qu’il veillerait personnellement à ce que les auteurs de ce crime soient sévèrement punis, il s’est offusqué que des femmes, et notamment la députée du CHP, Aylin Nazlıaka, aient choisi de danser et chanter pour protester : «Étaient-elles sensées dénoncer la mort d’Özgecan en dansant ? Qu’est-ce que cela veut dire ? (…) Quelle place a donc ce genre d’attitude dans notre culture ? C’est comme si on se réjouissait de la mort de quelqu’un ! » La polémique s’est poursuivie lorsque, répondant au leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, qui avait lié ce meurtre à la dégradation de la situation économique et sociale en Turquie, le chef de l’Etat a déclaré : «Un acte atroce a été commis à Mersin, heurtant la conscience de tout le monde. Mais le leader de l’opposition l’a relié à la montée du chômage, comme s’il fallait à tout prix faire de la politique en la matière. L’auteur de ce crime est un scélérat. Cela n’a rien à voir avec sa religion, ses origines ethniques ou son statut social.»

Une recrudescence des violences subies par les femmes

Pourtant l’émotion, qui a dominé les manifestations et initiatives diverses qui ont été lancées suite au meurtre d’Özgecan Aslan, semble partir de préoccupations qui sont tout autres et qui s’inquiètent de l’accroissement des violences faites aux femmes en Turquie. Ce fait divers particulièrement odieux confirme en effet l’impuissance des autorités publiques à contenir et réduire ce phénomène, dans un pays où pourtant les efforts faits pour promouvoir l’égalité des sexes ne datent pas d’hier, remontant à la fondation de la République et à la période kémaliste. En dépit de cette tradition qui fait de la Turquie un pays à part au sein du monde musulman, les violences subies par les femmes ont connu une nette recrudescence, au cours des dernières années. Des chiffres qui le montrent ainsi que de nombreux commentaires afférents venaient d’ailleurs d’être publiés, lorsque la Özgecan7nouvelle du meurtre de Mersin a été connue. Cela explique qu’il soit apparu comme le crime de trop ! En outre, cette violence ne découle pas seulement de cas de harcèlement ou d’agression, similaires à celui dont a été victime l’étudiante en psychologie, elle concerne très souvent également le cadre conjugal. Régulièrement d’ailleurs, la presse turque relate des cas extrêmes de violences conjugales, ses éditions électroniques publiant des vidéos d’hommes agressant physiquement leurs femmes en pleine rue ! Lancé en 2012, un système d’alarme électronique permettant aux femmes, confrontées à ce type de violence, de prévenir la police à distance, qui avait de surcroît été présenté comme une sorte de remède-miracle, a donné des résultats décevants. En décembre 2014, une enquête de l’Université Sabancı d’Istanbul montrait que, même les femmes turques ayant un diplôme universitaire, n’étaient pas l’abri, la majeure partie d’entre elles ayant été soumises, au moins une fois dans leur vie, à la violence de leur mari ou à celle de leur compagnon. Les émissions de téléréalité, les films, la littérature illustrent largement l’ampleur de ce fléau, auquel s’ajoute, particulièrement dans l’est et le sud-est du pays, de nombreux cas de mariages forcés ou d’assassinats perpétrés par des proches contre des jeunes femmes dont le comportement est jugé contraire aux traditions familiales.

Le dénigrement verbal des femmes sur la sellette

Toutefois, la mort tragique d’Özgecan Alsan a relancé aussi les polémiques suscitées par les propos misogynes ou machistes tenus par des responsables religieux ou des dirigeants de l’AKP. Ils se sont en effet banalisés au cours des dernières années. Quelques exemples parmi les plus commentés… En juillet 2013, lors d’une émission de télévision, le penseur et écrivain, Ömer Tuğrul İnançer, n’a pas hésité à dire qu’il était «immoral» que des femmes enceintes avec «leurs gros ventres» osent sortir dans la rue. En juillet 2014, leÖzgecan8 vice-premier ministre, Bülent Arınç (photo à droite), a provoqué une bronca sur les réseaux sociaux, lorsqu’il a affirmé que les femmes bien élevées devaient s’abstenir de rire fort en public. Plus récemment, le 24 novembre 2014, Recep Tayyip Erdoğan en personne a déclaré qu’on ne pouvait pas mettre l’homme et la femme sur le même plan, en précisant que c’était «contre leur nature parce que leur nature est différente» et en n’expliquant que les féministes, pas assez religieusement instruites, ne pouvaient comprendre ce qu’il voulait dire… Pour couronner le tout, visitant une maternité à l’occasion du jour de l’an 2015, le ministre de la santé, Mehmet Müezzinoğlu, a déclaré que les femmes ne devaient pas faire passer quelque carrière que ce soit avant leur maternité.

Six mois auparavant , en août 2014, excédée sans doute par ce genre de propos, la députée du CHP, Aylin Nazlıaka (photo ci-dessous) avait fait sensation en apostrophant au parlement les députés de l’AKP et en les menaçant de leur jeter sa chaussure : « Les politiques que vous prétendez Özgecan9imposer au corps de la femme, et même tout ce que vous dites sur ce que les femmes portent, ce que les femmes mangent, quelle couleur de rouge à lèvres elles utilisent, si les femmes enceintes peuvent se promener dans les rues ou pas, si le rire des femmes est conforme à la chasteté ou pas et si les femmes et les hommes peuvent danser le Horon (une danse folklorique de la mer Noire) ensembles ou pas, tout cela est devenu matière à discussion permanente. Même l’enseignement mixte est désormais un sujet de débat et vous êtes responsables de cette situation. Vous savez que trois de nos femmes sont tuées chaque jour et vous savez qu’il y a une augmentation de 40% de la violence contre les femmes. Ceux qui dictent aux femmes comment agir sont ceux qui encouragent les meurtriers… ». Bien que le propos puisse paraître en l’occurrence prémonitoire, attribuer les violences que subissent les femmes en Turquie aux seuls dirigeants de l’AKP est sans doute aller un peu vite en besogne. Il reste que toutes ces petites phrases et comportements qui laissent à penser que les femmes ne mériteraient pas de disposer d’une citoyenneté à part entière, contribuent indiscutablement à créer un climat malsain et propice à la perpétuation d’une situation de violence qui est de plus en plus inquiétante.

JM

Le bilan 2014 de la politique étrangère de la Turquie

Bilan PE2014-1Si l’année 2013 avait largement révélé les déboires des fleurons de la nouvelle politique étrangère turque, notamment ceux de la fameuse komşularlar sıfır sorun politikası (politique du zéro problème avec nos voisins), l’année 2014 aura montré que cet échec était plus grave que ce que l’on avait pu prévoir. Au cours de l’année écoulée, la guerre civile syrienne a eu des effets encore plus dévastateurs, pour la Turquie, que ceux des deux années précédentes. Elle s’est accompagnée d’une déstabilisation inattendue de l’Irak, les deux crises se confortant pour complexifier la question kurde et rendre plus incertains les efforts engagés par Ankara pour essayer de mettre un terme à la guérilla du PKK qui sévit depuis 1984 dans les départements du sud-est du pays.

Régionalement les éclaircies espérées avec l’Irak, la Grèce ou Israël n’ont pas fait long feu et les relations avec l’Égypte se sont encore détériorées. Certes, sur le plan stratégique, les développements djihadistes des crises syrienne et irakienne et les derniers épisodes du grand jeu énergétique qui se joue au Proche-Orient ont rapproché Ankara de Téhéran et de Moscou. Mais ces nouvelles perspectives demeurent fragiles, la Turquie restant un allié de l’Occident, avec lequel pourtant ses rapports sont de nouveau difficiles. Le retour vers l’Ouest qui s’amorçait après les printemps arabes est compromis depuis plusieurs mois par la déception que ressentent les Turcs à l’égard du manque d’engagement américain au Proche-Orient et par les faibles perspectives de relance de leurs candidature à l’UE… En résumé : au cauchemar syrien de la Turquie se sont ajoutés une mauvaise surprise irakienne, des voisins méfiants, quand ils ne sont pas hostiles, et des alliés dubitatifs, quand ils ne sont pas exaspérés.

En dehors de ces évolutions stratégiques, il ne faut pas oublier non plus les changements politiques importants qui ont marqué cette année 2014 sur le plan intérieur et qui peuvent avoir des conséquences sur la diplomatie turque. L’élection à la présidence de la République de Recep Tayyip Erdoğan, a vu le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoğlu devenir premier ministre et laisser sa place à l’ancien ministre des affaires européennes, Mevlüt Çavuşoğlu (avec Recep Tayyip Erdoğan sur la photo ci-dessus). Il est néanmoins encore un peu tôt pour mesurer les répercussions de ces mutations sur la conduite de la politique étrangère de la Turquie. Pour l’heure, nous nous attacherons surtout à opérer un retour sur les événements diplomatiques les plus saillants de cette année 2014…

Le nouveau cauchemar syrien de la Turquie

Au cours des deux années précédentes, la Turquie avait ressenti lourdement les conséquences de la crise syrienne : obus et balles perdus frappant son territoire et tuant ses habitants, avion abattu par Bilan PE2014-2la DCA syrienne, attentats terroristes, centaines de milliers de réfugiés s’établissant dans ses régions frontalières… L’année 2014 a montré que la situation pouvait être encore pire ! Depuis 2011, ce sont plus de 2 millions de réfugiés syriens qui ont franchi la frontière, quittant désormais les régions frontalières où les camps d’accueil ne sont plus assez nombreux, investissant les grandes villes du pays pour tenter également de passer en Grèce ou en Bulgarie, via la mer Egée et la Thrace. Le ministère turc de l’Education a du ouvrir des classes spéciales pour scolariser 350 000 enfants syriens dont il doit de fait assumer la formation.

En 2013, la Turquie avait vu le régime de Damas qu’elle croyait moribond confirmer sa surprenante longévité, mais elle avait découvert qu’au sein même de l’opposition syrienne, les modérés de l’ASL ne pesaient guère face à des troupes djihadistes aguerries et bien équipées par des armes ayant Bilan PE2014-3transité par son territoire ; ce que confirme un rapport de l’ONU rendu en novembre dernier, mais ce que dément le ministère turc des affaires étrangères. Quoi qu’il en soit, en 2014, Ankara a peu à peu appris à ses dépends que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) avait pris le contrôle de ces effectifs djihadistes. Ainsi, après avoir menacé au printemps 2014 la tombe de Süleyman Shah (photo à gauche), cette enclave turque en territoire syrien, l’EIIL n’a pas hésité à prendre en otage, pendant 101 jours, les diplomates du consulat général de Turquie à Mossoul et leurs familles (cf. nos éditions des 11 juin 2014, 13 juin 2014, 14 juin 2014 et 21 septembre 2014). Ankara a achevé ainsi de se brûler les ailes dans le brasier syrien, sans pour autant se résoudre à regretter que son hostilité à l’égard de Damas l’ait aveuglée et finalement empêchée de percevoir les données réelles de la guerre civile en Syrie.

Replié sur ses espaces vitaux, le régime baasiste a laissé en fait  le gouvernement turc cohabiter avec l’EIIL et avec les Kurdes syriens du PYD, qui contrôlent le nord du pays. Cette nouvelle configuration du conflit syrien a révélé les contradictions des options stratégiques multiples suivies par la Bilan PE2014-4diplomatie turque. Le siège de Kobanê a ainsi placé la Turquie dans une position intenable : celui d’un pays membre de l’OTAN qui contemple sans bouger le siège d’une ville kurde confrontée à une offensive djihadiste (cf. notre édition du 6 octobre 2014). La réaffirmation d’un non-interventionnisme somme toute assez traditionnel dans l’histoire de la diplomatie turque, a été d’autant plus surprenant, voire insupportable dans ce cas-précis, que la Turquie s’était antérieurement fortement impliquée dans la crise syrienne. Le fin mot de cette affaire est que finalement Ankara a du bouger malgré tout, en ouvrant sa frontière à près de 170 000 réfugiés kurdes syriens, en soignant des milliers de blessés dans ses centres hospitaliers frontaliers, et en autorisant des renforts kurdes irakiens (peshmergas) à aller prêter main forte aux assiégés de Kobanê après avoir traversé son territoire (cf. notre édition des 28 octobre 2014), sous les acclamations des populations kurdes locales.

La Turquie rattrapée par la question kurde

Car le gouvernement turc ne pouvait prendre le risque d’être associé à une chute de Kobanê. Non seulement le sort incertain de la ville assiégée menaçait de remettre en cause le «processus de règlement» engagé depuis le début de l’année 2013, mais il pouvait aussi déstabiliser les départements kurdes du pays. Début octobre, en une nuit des affrontements très graves opposant des manifestants kurdes aux forces de l’ordre, mais aussi à des contre-manifestants islamistes (Hizbullha, Hüda Par) dans plusieurs agglomérations du sud-est, ont fait 36 morts. Ces tensions ont aussi affecté certains quartiers d’Istanbul, faisant un mort et provoquant l’arrestation de plus de 120 personnes (sur la spécificité de ces événements dans le contexte stambouliote, cf. l’article de Jean-François Pérouse du 14 octobre 2014, sur ce site).

Le fait que Turcs et Kurdes soient parvenus à surmonter cet épisode dangereux a sans doute contribué à une relance du «processus de règlement», en cours à l’heure actuelle. Toutefois, les Kurdes abordent cette nouvelle phase de négociation en position de force, non pas tant parce qu’une indépendance du Kurdistan serait à l’ordre du jour, trop de conflits d’intérêts, voire de différences culturelles et linguistiques gênent la réunion des multiples acteurs de la cause kurde, mais parce que Bilan PE2014-5la résistance kurde à Kobanê a finalement conforté la plupart de ces acteurs. Les Kurdes irakiens de Massoud Barzani (photo à gauche) ont, à la différence du gouvernement fédéral de Bagdad, contenu la poussée de l’EIIL et défendu le nord de l’Irak, enregistrant ainsi des gains territoriaux notables, en particulier les champs pétrolifères de Kirkouk (cf. notre édition du 1er juillet 2014). Au plus fort de la crise, ils ont pu compter sur le soutien économique et militaire, non seulement de leurs alliés turcs mais aussi de l’Iran. En sortant vainqueur du siège de Kobanê, les Kurdes syriens qui contrôlent aussi des zones autonomes au nord de la Syrie, ont conforté leur position, tant à l’égard d’Ankara et de leurs voisins kurdes irakiens, qu’au niveau international. Enfin, en soutenant la cause kurde à Kobanê, mais en modérant les tendances les plus extrêmes, les Kurdes de Turquie, en particulier les responsables du parti parlementaire HDP, ont contribué à la relance du «processus de règlement», au moment même où après l’élection présidentielle d’août, la configuration du gouvernement turc était en train de changer, inaugurant une nouvelle ère politique.

Des problèmes avec nos voisins…

Au-delà du problème kurde, la crise syrienne et ses prolongements irakiens se déroulent désormais dans un contexte régional qui est beaucoup plus difficile pour la Turquie. Laborieusement celle-ci, qui exporte désormais le pétrole kurde nord irakien, est parvenue à pacifier ses relations avec le gouvernement de Bagdad. Ce rapprochement a certes été favorisé par la menace représentée par l’EIIL, mais aussi par le départ de Nouri el-Maliki et son remplacement par un gouvernement chiite plus ouvert.

En Méditerranée orientale, la perspective d’un règlement du conflit chypriote en 2014 avait semblé prometteuse pour les relations de la Turquie avec la Grèce. Ces espoirs ne se sont pas confirmés. Bilan PE2014-6Comme on pouvait s’y attendre, les négociations entre Chypriotes grecs et turcs pour réunifier l’île, commencés en février, se sont une nouvelle fois grippées (en octobre 2014), les prospections gazières en cours s’étant chargées de raviver les conflits entre les deux frères ennemis. Résultat : en dépit d’une rencontre courtoise, au début du mois de décembre, entre Ahmet Davutoğlu et son homologue grec Antonis Samaras, les relations entre Ankara et Athènes restent en veille, toujours denses économiquement, mais sans réelles perspectives durables, car les principaux différends politiques demeurent entiers (Chypre, mer territoriale en Egée…)

Plus au sud, le processus de réconciliation engagé avec le voisin israélien n’a pas été plus convaincant. Les excuses présentées en 2013 par le gouvernement de Benyamin Netanyahou pour le dénouement malheureux de l’arraisonnement du Mavi Marmara en 2010, laissaient espérer une possible restauration des relations turco-israéliennes et un échange d’ambassadeurs. En réalité, les négociations entre les deux pays concernant l’indemnisation des familles des victimes se sont avérées beaucoup plus difficiles que prévu, et l’opération «Pilier de Défense» conduite par Tsahal à Gaza, pendant l’été 2014, a dégradé à nouveau les rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Plus que jamais dès lors, la Turquie (et en particulier Recep Tayyip Erdoğan, pour des raisons qui sont aussi domestiques) apporte son soutien à la cause palestinienne, même si la diplomatie turque ne joue plus à cet égard un rôle aussi important que celui qu’elle avait pu jouer antérieurement, lors des précédentes interventions israéliennes à Gaza.

Il faut dire que les relations de la Turquie avec Israël sont presqu’aussi dégradées que ses relations avec l’Egypte, autre pays où Ankara n’a plus d’ambassadeur. La cause de ce différend est, on le sait, la critique acerbe par le leader de l’AKP du renversement, l’an passé, de Mohamed Morsi. Alors même que de nombreux pays de la région ont établi un modus vivendi avec le régime autoritaire d’Abdel Fattah al-Sissi, on aurait pu s’attendre à plus de réalisme de la part de la Turquie. Mais Recep Tayyip Erdoğan (pour des raisons probablement là-aussi domestiques) ne manque pas une Bilan PE2014-7occasion de dire haut et fort que le président égyptien est un «putschiste». L’apostrophe à répétition dans les cénacles internationaux a eu pour effet de voir l’Egypte refuser cette année de renouveler l’accord de libre-échange qu’elle avait signé en 2007 avec la Turquie.

On a même vu au mois de novembre 2014, tous ces nouveaux voisins en mauvais terme avec la Turquie s’unir pour exprimer leur inimitié. Le 8 novembre 2014, les présidents égyptien et chypriote grec ainsi que le premier ministre grec (les deux derniers étant préalablement passés par Tel-Aviv) ont tenu un sommet tripartite au Caire, au cours duquel ils ont rappelé la souveraineté de Chypre sur ses ressources gazières (cf. notre édition du 10 novembre 2014).

La Turquie et les puissances régionales russe et iranienne

Du fait de ses résultats économiques (en baisse, mais toujours soutenus par une croissance réelle) et de ses moyens militaires en pleine croissance (importations d’armement en hausse, mais également fortes production et exportation d’armes), la Turquie reste une puissance régionale d’autant plus importante que la situation de la région est instable. Comme l’Arabie Saoudite, ce pays est certes à majorité sunnite (mais relève d’une école différente du sunnisme). En outre, son système politique est pluraliste, et il a soutenu avec le Qatar, les Frères musulmans en Egypte et plus généralement les révolutions arabes depuis 2011 ; de là l’amorce de relations complexes, voire parfois difficiles, avec la monarchie saoudienne, ce que l’année 2014 a confirmé.

En revanche, les rapports d’Ankara avec Téhéran, entamés par la crise syrienne et les positions opposées qu’ont adoptées les deux pays à l’égard du régime de Damas, se sont améliorés. Fin janvier Bilan PE2014-82014, Recep Tayyip Erdoğan (alors encore premier ministre) a rendu visite au nouveau président iranien, Hassan Rohani. Mais l’amélioration des relations turco-iraniennes est surtout liée à l’évolution de la situation en Irak et en Syrie. La menace constituée par l’Etat islamique a rapproché les intérêts turcs et iraniens dans la région. On a pu aussi observer l’attitude positive de l’Iran, lors des négociations gazières qu’il a conduites avec la Turquie à l’automne. Toutefois, un différend douanier de plusieurs semaines au même moment a opposé les deux pays, bloquant des milliers de camions turcs à la frontière iranienne, et plus généralement on sait que les deux Etats nourrissent l’un pour l’autre une méfiance réciproque qui est séculaire….

Pour ce qui est enfin des relations russo-turques, on peut penser à raison que les développements de la crise syrienne, qui ont rapproché la Turquie de l’Iran, ont également pu favoriser un raffermissement des liens entre Ankara et Moscou. Encore a-t-il fallu que les deux pays surmontent les écueils de la crise ukrainienne et de ses prolongements en Crimée (cf. notre édition du 6 mars 2014). Sans taire leur inquiétude pour la minorité tatare de la péninsule, à nouveau persécutée, les Turcs ont néanmoins adopté une attitude extrêmement prudente et se sont démarqués des sanctions occidentales à l’égard de Moscou. Il faut dire que les rapports entre ces deux voisins sont d’abord une affaire économique. La Russie fournit 60% de son gaz à la Turquie dont elle va construire la première centrale nucléaire. Elle est aussi l’une des premières clientes d’une économie turque en Bilan PE2014-9plein développement dont les entreprises sont nombreuses à investir chez elle. Pas question donc de se fâcher en ne laissant parler que son inclination première ! Les deux pays seraient même tentés d’unir leur acrimonie respective à l’égard de l’Union européenne (UE) pour trouver des terrains d’entente. Lors de son dernier séjour à Ankara, le 1er décembre (cf. notre édition du 3 décembre 2014), Vladimir Poutine, en annonçant l’abandon du gazoduc South Stream a même fait miroiter à son homologue turc l’éventualité d’un Turkish Stream qui concurrencerait les efforts occidentaux en cours pour réduire la dépendance européenne à l’égard du gaz russe (auxquels la Turquie est par ailleurs associés au sein du TAPTrans Adriatic Pipeline notamment). Là encore les perspectives existent, mais elles supposent d’être politiquement confirmées ; ce qui est loin d’être certain, notamment quand on observe que les Russes ont récemment redit que l’OTAN restait pour eux le premier adversaire.

La Turquie toujours à l’Ouest…

Eu égard à la région déstabilisée dans laquelle elle se situe, la Turquie ne peut tourner le dos à son alliance avec les Occidentaux, qui passe par sa participation à l’OTAN, mais aussi par ses relations privilégiées avec les Etats-Unis et l’UE. Pourtant, de longue date, elle a souhaité aussi conserver une marge de manœuvre et une indépendance de décision dans une posture qui n’est pas sans rappeler la doctrine gaulliste des années 1960, soucieuse de se ménager une forme d’autonomie à l’égard de la suprématie américaine. Portée à la présidence en août dernier, Recep Tayyip Erdoğan, qui joue plus que jamais les premiers rôles en matière de politique étrangère, n’a cessé de manifester ses velléités d’indépendance à l’égard de l’Alliance. Cela s’est traduit par sa réticence à s’impliquer réellement dans la coalition internationale contre l’Etat islamique (cf. notre édition du 7 octobre 2014), sonUS Vice President Joe Biden visits Turkey refus d’intervenir à Kobanê pour ne pas y «être un janissaire de l’Occident» et enfin par une suite d’attitudes ou de remarques néo-ottomanes, souvent peu amènes pour ses alliés occidentaux. Ainsi, en octobre 2014, une polémique assez rude à éclaté entre Recep Tayyip Erdoğan et le vice-président américain Joe Biden, ce dernier ayant, au sein d’un think tank américain réputé, déclaré que le président turc avait admis avoir commis des erreurs en laissant franchir sa frontière turco-syrienne par n’importe qui. A cela s’ajoute la multiplications de petites phrases intempestives sur la religion, les rapports hommes-femmes, le passé ottoman ou le système international, qui entendent souvent se démarquer ostensiblement de valeurs perçues comme occidentales, quand elles ne recèlent pas des accusations à peine voilées d’impérialisme ou d’islamophobie.

Ce néo-ottomanisme, voire ce néo-tiers-mondisme, était déjà perceptible avant les révolutions arabes entre 2008 et 2011, mais il intervenait dans un contexte diplomatiques nettement plus favorable à une Turquie, qui avait gagné une large sympathie  dans le monde arabo-musulman, voire au sein des puissances émergentes et des pays en développement ; ce qui est beaucoup moins le cas aujourd’hui où le «modèle turc» ne fait plus réellement recette. Pour la période 2009-2010 ainsi, la Turquie avait réussi à se faire élire au Conseil de sécurité de l’ONU, elle n’y est pas parvenue en 2014. C’est probablement un signe parmi tant d’autres que sa bonne étoile diplomatique a pâli.

Jean MARCOU