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[Archives] Lettres d’information de l’Observatoire de recherche sur Beyrouth et la reconstruction

Le Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (CERMOC) a publié entre 1995 et 2001 14 numéros de la Lettre d’information de l’Observatoire de recherche sur Beyrouth et la reconstruction, détaillant les activités de ce programme de recherche. Outre des informations par nature éphémère, cette lettre comportait des études modestes mais riches d’informations et de résultats d’enquêtes, des comptes rendus d’activités et d’ouvrages, ainsi qu’une chronologie de la reconstruction de Beyrouth qui pourrait présenter une certaine utilité à des chercheurs intéressés par cette période.
L’IFPO, qui a pris la succession du CERMOC, n’a pas jugé utile de numériser cette série malgré mes suggestions en ce sens il y a quelques années. Il se trouve que j’ai dans mes archives quelques numéros en PDF (1 à 5, 10, 13 et 14). J’ai essayé de les déposer sur HAL-SHS mais ce ne serait éventuellement acceptable qu’en distinguant article par article.
J’ai donc déposé ces numéros sur Internet Archive. Voici le lien pour les numéros 1 à 5, vers le 1013 et le 14. Ci-dessous la table des matières du n°14 (2001) que j’avais coordonné.

Emerging countries, cities and energy. Questioning transitions

J’ai le plaisir de signaler la parution récente de ce chapitre : Sylvy Jaglin, Éric Verdeil. 2017, Emerging countries, cities and energy. Questioning transitions. in Stefan Bouzarovski; Martin J Pasqualetti; Vanesa Castán Broto (eds.). The Routledge Research Companion to Energy Geographies, Routledge, pp.106-120. Plus d’information en suivant ce lien.

Ci-dessous l’introduction. Pour les francophones, il s’agit d’une traduction, légèrement révisée, du texte d’introduction au dossier de la revue Flux (n°93-94, 2013) intitulé Energie et villes des pays émergents : des transitions en question (en libre accès)

This chapter presents the main conclusions of two comparative research programmes exploring urban energy transformations, specifically energy for buildings and economic activities. Their starting point is rooted in a body of work dedicated to energy transition, a notion extensively employed in academic circles and, since the 1992 Rio Summit, increasingly associated with cities: “Cities, as entities within which an ever-larger share of energy is used, are seen as simultaneously constituting a key target of such an energy transition, as well as a key ‘instrument’ in delivering it” (Rutherford & Coutard 2014, p.2). The emphasis placed on the growing role of cities in the transformation of energy systems historically dominated by national players (Thorp & Marvin 1995; Bulkeley et al. 2010; Hodson & Marvin 2010) raises questions about the specificities of urban transition pathways and their geographical distribution (Bouzarovski, Introduction to this volume). The aim of the programmes was thus to explore the factors of change observable at urban scales and the main actors holding a “vision” or a strategy for energy in order to understand if and how transformations are framed, devised and implemented in relations with urban concerns and to assess the capacity for action of urban authorities. This capacity needs to be gauged in relation, on the one hand, to the traditional energy sector operators, often maintaining close links with central governments, and on the other hand, to the private players which have been strengthened by reforms in the sector (liberalisation, unbundling, privatisation or opening up to private investors). Globally, the question is about the emergence of a territorialisation of energy issues at metropolitan scales and, in this chapter, about the specificities of this process in the context of cities in emerging countries. As pointed in the introduction of the book, such metropolises must be placed in the agenda of future research. That is urban entities where development is taking place in conditions marked by a combination of high economic growth, strong integration into globalised markets and robust institutional know-how (Sgard 2008; Piveteau & Rougier 2010). Urban energy demand here is strong, driven both by high urban growth rates and by rising consumption among the urban middle classes. The chapter offers a synthesis of in-depth empirical analyses exploring these questions in four big cities in emerging countries (Buenos Aires, Delhi, Istanbul, Cape Town) and a number of secondary cities (Sfax in Tunisia, Turkish cities). These cases were chosen for contingent reasons, including the familiarity the researchers involved in the programmes had gained thanks to previous research. But as will be explained further, the research in these cities clearly shows that urban energy issues are subjects to very different framings strongly influenced by local and place-specific concerns. In view of this and considering the uneven capacity and effectiveness of local urban action in determining the scope and nature of the cities’ commitment, the chapter argues against the hypothesis of a convergence of developments towards a model of “energy transition” as set out, for instance, in national sectorial policies (see the main characteristics of the case studies in Table 7.1). The analysis also critically reviews the assumption of a growing role for local authorities in energy governance (see also Rutherford & Jaglin 2015).2 Although cities are not passive in response to the ongoing changes and to the tensions and contestation which materialise in urban spaces in relation with the politicisation of energy issues, the chapter suggests that energy transition is not the primary focus of urban governance in cities of emerging countries, which must address context-specific priorities pertaining to broader perspectives of urban development and social regulation. The first section explains why the focus on urban energy issues challenges the idea of a convergent and stable energy transition and leads us to favour the notion of energy changes, which is less normative and restrictive. In the second section we stress the urbanisation of energy issues, understood as the rescaling of these issues at the urban level, and discuss why it does not result nor contribute to a greater autonomy of urban stakeholders vis-à-vis national authorities and sector firms. The third section is dedicated to the analysis of the very diverse politicisation processes that occur in the surveyed cities with respect to energy policy. We conclude by summarising the main implications of the cases findings for a research on the urban governance of energy transition sensitive to the variety of issues and contexts.

Pour des raisons légales, le texte n’est pas disponible en open access et nous préférons ne pas diffuser une version intermédiaire. Par contre, ne pas hésiter à me demander par mail, ou à Sylvy Jaglin, une copie des épreuves.

Des déchets aux remblais: imaginaire aménageur, corruption et dérèglements métaboliques à Beyrouth

Le port de pêche de Borj Hammoud au pied de la « montagne » de déchets accumulés depuis la guerre civile libanaise jusqu’à 1997, avant les récents travaux de démantèlement. Photo Eric Verdeil, CC-ND-NC

Les scandales à répétition qui éclatent à propos de la gestion des déchets au Liban et plus particulièrement dans l’agglomération de Beyrouth mettent en évidence les montants énormes des contrats en question et leur opacité, et donc plus largement la corruption qui joue un rôle déterminant dans l’organisation de l’action publique. Les débats de l’été 2015 ont ainsi permis d’exposer publiquement les zones d’ombre, anomalies et irrégularités concernant les contrats successifs de Sukleen, et de pointer vers un ensemble de bénéficiaires indirects de cette rente. La réorganisation en principe provisoire de la gestion des déchets à Beyrouth et dans le Mont Liban s’est traduite par l’apparition de nouveaux acteurs, bénéficiaires des contrats de collecte ou de construction et de gestion de décharges dont les montants et les modalités techniques posent là encore question. De plus, sans même parler de la décision hautement discutable d’installer des décharges au bord du littoral, diverses anomalies ont été soulignées, comme le fait que le tri et le recyclage–déjà peu ambitieux–sont pour l’instant impossibles à cause de la saturation des installations dédiées pour cause de stockage de déchets, alors que les entreprises sont payées pour un travail qu’elles ne font pas. Enfin, le dévoilement d’une clause permettant de démanteler la décharge de Borj Hammoud pour déposer les ordures stockées là depuis les années 1990 directement dans la mer apparaît comme une provocation environnementale d’un cynisme absolu de la part du CDR–et qui va sans doute avec des contreparties financières.

Cette corruption généralisée focalise l’attention des observateurs et des chercheurs sur les relations entre l’argent et le pouvoir. L’enjeu est de comprendre comment un régime politique et la classe dirigeante qui le dirige parviennent à utiliser et orienter les arrangements évolutifs. L’économie politique est donc logiquement le principal point d’entrée des commentaires et des réflexions qui se sont multipliées depuis deux ans à propos de la crise des déchets. Ziad Abu-Rish, dans son article Garbage Politics, souligne que la crise des déchets et les mobilisations politiques qu’elle a suscité contre le régime, ainsi que les réactions de défense de ce dernier, doivent conduire à repenser le Liban. Il faut notamment reconsidérer l’idée d’un régime confessionnel car il s’agirait en fait plutôt d’une forme d’oligarchie des élites se partageant le gâteau. Il faut aussi revisiter l’idée reçue d’une absence de l’Etat puisque ce dernier est un acteur essentiel des contrats et des décisions successives visant à gérer les flux de déchets et à en faire des ressources sonnantes et trébuchantes pour certains. Enfin, cette crise nous invite à repenser l’histoire du pays, notamment les liens entre construction de l’Etat, développement économique et mobilisations sociales. L’argument développé dans ce papier est qu’au-delà de ces enjeux politico-économiques, la crise des déchets nous conduit aussi à repenser les logiques de la fabrique matérielle de la ville, à travers le lien direct entre les déchets et l’urbanisme des remblais.

Des déchets à l’urbanisme: lecture par le métabolisme urbain

Les derniers développements de la crise des déchets, avec la construction de décharges sur la côte du Metn, au nord de Beyrouth, s’inscrivent explicitement dans la continuité des projets connus sous le nom de Linord. Ceux-ci visaient dans les années 1990, à construire un grand remblai s’étendant de Borj Hammoud à Dbayeh pour accueillir tant des infrastructures essentielles pour les services publics, comme une station d’épuration ou des routes, que des développements commerciaux ou immobiliers. Beyrouth, ville maritime, n’a cessé tout au long de son histoire de s’étendre sur la mer. Jusqu’à la fin de l’époque ottomane, l’aménagement et l’extension du port était la principale justification des remblais. En témoigne aujourd’hui encore, les vestiges du port phénicien retrouvés dans les années 1990 plusieurs dizaines de mètres en arrière de la ligne de côté d’avant la guerre civile. De l’immense remblai construit par Solidere devant le centre-ville de Beyrouth aux extensions balnéaires du Bain militaire ou de l’hôtel Mövenpick, sans parler des transformations annoncées dans la zone de Dalieh, l’appropriation et l’extension par remblaiement du domaine maritime constituent autant d’autres preuves évidentes de la collusion de l’élite politique avec les promoteurs et entrepreneurs qui mettent en coupe réglée les ressources naturelles du pays pour leur profit. Pourtant, ce qui relie les deux phénomènes n’est pas seulement l’opacité similaire des décisions qui les rendent possibles, ni le cynisme de leurs justifications, ni les cris et les protestations de la société civile, même si cet aspect est essentiel. Ces phénomènes sont reliés entre eux comme le sont les aliments que mangeaient nos aïeux et le fumier qu’ils épandaient sur leurs champs pour les fertiliser – à ceci près que les remblais d’aujourd’hui sont un terreau où ne poussent que des tours et d’où s’écoulent des jus qui empoisonnent la faune maritime et les baigneurs qui ont l’audace de s’y tremper.

Je propose un regard d’écologie politique urbaine, au sens envisagé par le géographe Erik Swyngedouw et ses collègues dans le livre In the Nature of Cities. Je m’attache en particulier au métabolisme des « flux de nature » (matériaux, eau, énergie…) qui, au prix d’opérations d’extraction, de transformation, de stockage, apporte la matière même dont est constituée la ville mais qui exporte aussi divers résidus, déchets et pollutions. Toutefois, si l’analogie du métabolisme est utile pour prendre conscience de la matérialité des flux qui constituent la ville, la nature pleinement politique de ces opérations de transport et de transformation doit être reconnue. Politiques, ces processus participent de la production et de la reproduction des rapports de pouvoir en particulier à travers les mécanismes inégalitaires de circulation de capital qu’ils impliquent (et l’on revient donc à la question de la corruption et à son rôle dans la reproduction de l’élite politique au Liban).

Une autre dimension politique essentielle dans ce processus de transformation touche à la représentation du futur de la société libanaise, à travers ce que j’ai appelé ailleurs un « imaginaire aménageur ». J’entends par là un « répertoire de normes et d’outils [visant à] mettre en œuvre des politiques de développement et d’aménagement urbain de la capitale libanaise. Ces normes et outils sont étroitement liés, dans leurs genèses puis dans leur usage, à des territoires d’intervention spécifiques et à des projets politiques et sociaux pour ces lieux précis. » (Verdeil 2010, §30). Les nouveaux contours littoraux de la métropole beyrouthine ne peuvent se comprendre que comme le produit conjugué de la construction d’un tel imaginaire, d’échanges politico-financiers et d’une disponibilité de matières et de matériaux pour donner forme à ces projets.

De ce point de vue, replacer la crise actuelle des déchets dans une perspective de long terme est essentiel. En effet, on observe une récurrence dans le temps des discours et des projets, autrement dit d’un imaginaire aménageur visant à la régularisation, l’artificialisation et l’extension en mer conçues comme les instruments d’une modernisation urbaine, d’une rationalisation du fonctionnement urbain et aussi, en conséquence, comme producteurs d’une source de richesse pour la captation de laquelle on assiste à des compétitions et des alliances. Cette histoire est méconnue mais pas complètement nouvelle. L’exemple de Solidere vient évidemment à l’esprit, mais l’ensemble du littoral est concerné, par exemple la ville de Saïda.

L’intérêt du contexte actuel de crise des déchets est de mettre en lumière plus nettement qu’auparavant que ces transformations urbaines ne peuvent pas se produire uniquement du fait de la rencontre entre une imagination du futur urbain–produite par les urbanistes et plus largement par le milieu de l’urbanisme–et des capitalistes en quête de placements et de spéculation rémunérateurs. Cette rencontre a été orchestrée au cours de l’histoire par des hommes politiques se situant eux-mêmes à la charnière de ces milieux, comme Rafiq Hariri. Ce contexte de crise, en ce qu’il constitue un moment de dérèglement du métabolisme urbain, permet d’attirer l’attention sur un élément central qui rend possible ce type de projets de remblais. Le cycle des matières est perturbé par des événements contingents qui, soudainement, rendent disponibles des quantités de matières excédant largement les possibilités habituelles de traitement et de stockage et requérant donc d’être entreposées dans des lieux inhabituels. Canalisés opportunément vers des espaces destinés à être gagnés sur la mer selon cet imaginaire aménageur, ils créent des faits accomplis qui donnent réalité à ces visions. La production des remblais beyrouthins obéit largement à cet enchainement de séquences. On assiste à la conjonction de la circulation d’idées, de capitaux et de matières, qui sont aujourd’hui des déchets, mais qui furent aussi auparavant des déblais de ruines des quartiers détruits lors des reconstructions.

Dans la suite de ce texte, je vais passer en revue plusieurs épisodes de cette production de remblais maritimes à la lumière de ce cadre d’analyse. Je m’appuie pour cela sur les enquêtes et le travail d’archives réalisés durant ma thèse, en particulier des éléments non publiés qui ont été présentés dans le chapitre 11 de cette dernière, soutenue en 2002. J’y renvoie les lecteurs intéressés par plus de précisions.

Déchets, déblais, remblais: Solidere, un modèle d’urbanisme à la libanaise

Le centre-ville actuel de Beyrouth comprend le plus fameux des exemples de remblais. Il est moins connu toutefois que depuis les années 1950, de multiples projets envisageaient de transformer la physionomie de la baie du Saint Georges en aménageant un pont routier reliant la corniche d’Ain al Mreisseh à l’autouroute de la sortie nord de Beyrouth. Ce devait être l’occasion de balnéariser cette section de la côte grâce à des resorts et à des marinas.

[Figure 1: projet de franchissement et de remblai dans la baie du Saint Georges
en face du centre-ville de Beyrouth (1965). Source: Al Mouhandess.]

Les quinze années de guerre civile, en plus des bouleversements militaires, sociaux et politiques qu’ils ont entraîné, peuvent se comprendre comme une période de dérèglement métabolique sur deux plans. En premier lieu, la situation de guerre entraîna un grave dysfonctionnement de la collecte et de la mise en décharge des déchets, en particulier pour la partie ouest de Beyrouth, isolée du reste de l’agglomération par les lignes de démarcation. Le service de gestion des déchets de la municipalité ne pouvait plus accéder facilement aux décharges de l’agglomération. En 1978, le centre-ville et son littoral, alors largement abandonnés, ont été choisis comme site de décharge, qui sera appelée décharge du Normandy. Décision imposée par le contexte d’urgence sanitaire, certes, mais le choix du site n’était peut-être pas totalement innocent, selon ce qu’en rapporte l’urbaniste Fouad Awada qui travaillait dans les années 1980 dans l’équipe du Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région métropolitaine de Beyrouth:

«Les mauvaises langues rappellent que ce remblai de la baie du Normandy qui a gâché l’un des plus beaux sites du Beyrouth, n’a pas été aussi «spontané» et «forcé» qu’on le prétend, l’administrateur l’ayant mûri depuis le début des années 60, lorsqu’il était directeur général de l’urbanisme, et qu’il rêvait de faire passer un boulevard rapide dans la largeur de la baie, pour «boucler» la ceinture routière autour de Beyrouth. La municipalité aurait reçu des assurances quant à l’affectation de ce remblai à la construction de buildings alors que la direction actuelle entend en faire un grand parc d’attraction central.» (La gestion des services urbains à Beyrouth pendant la guerre, 1975-1985, Paris, Interurba, 1988, p.120).

Deuxième aspect de ce dérèglement métabolique: en 1983, les bulldozers d’Oger Liban, alors gracieusement mis à la disposition du gouvernement par Rafiq Hariri, démolissent des bâtiments considérés comme irrécupérables, notamment les souks de Beyrouth. Cette initiative fut prise dans l’urgence, sans planification, et suscita d’ailleurs des protestations indignées. Les déblais furent déversés sur la décharge. Celle-ci constituait désormais un irrémédiable fait accompli, qu’il devenait nécessaire de retraiter en remblai, support de l’aménagement futur du centre-ville. On sait que les travaux de reconstruction de ce secteur, de 1991 à 1998, ont poursuivi les démolitions, qui représentent au total 80% des immeubles préexistants. Ces nouveaux déblais, à leur tour, ont grossi la décharge.

[Figure 2 : premiers projets d’utilisation du remblai de la décharge en 1984 (source : projet OGER)]

Le projet de remblai n’a cessé d’augmenter durant toutes la période, pour atteindre plus de 65 ha. La densification prévue de cette extension par un urbanisme de tours a nécessité de puissants renforcements (digue capable de résister à un tsunami, stabilité du sol pour des constructions de grande hauteur), et donc un cout de plusieurs centaines de millions de dollars. Ce coût étant à la charge de l’Etat, ce dernier pour s’en acquitter a donné ces terrains à Solidere, en tant que contrepartie en nature (assortie d’une forte constructibilité), alors même que ce coût reflète dès le début la spéculation dont le remblai a été l’objet.

L’exemple des remblais du centre-ville suggère que les premières images d’extension sur la mer ont joué un rôle pour canaliser un afflux inattendu de matières (déchets et déblais). Par la suite, l’imagination financière des promoteurs a vu dans la décharge une occasion de profits et, pour les réaliser, a non seulement étendu la surface des remblais mais aussi imposé des travaux de consolidation qui ont en même été une source d’importants profits. On notera que jusqu’à présent, l’exploitation immobilière de la zone est limitée à quelques aménagements temporaires. Elle est reportée dans le temps grâce à une prolongation de la concession d’aménagement à la société foncière (initialement prévue pour vingt-cinq ans elle a été prolongée à trente-cinq ans, et le sera sans doute de nouveau). Ce mécanisme garantit la continuité des profits dans le long terme–le temps de digérer l’impact de ces immenses nouvelles superficies urbaines dont l’apparition est liée à une série de «dérèglements» limités dans le temps mais dont les effets perdurent.

[Figure 3 : le remblai de Solidere achevé mais vide (2016, Eric Verdeil CC-ND-NC). On distingue les énormes empilements
de tripode en béton qui ont servi à constituer la digue de protection.]

La saga des remblais du Metn Nord

Le littoral nord-est de Beyrouth, de Borj Hammoud à Dbayeh, constitue un deuxième exemple édifiant de lien entre vision de modernisation urbaine et dérèglement métabolique. Au début des années 1970, dans un contexte de forte croissance économique du Liban, le port de Beyrouth, véritable poumon de l’économie libanaise, est trop petit pour faire face au trafic croissant. Alors que les autorités tardent à imaginer et mettre en œuvre son extension, l’ingénieur et urbaniste Gabriel Char imagine un grandiose projet d’aménagement portuaire, inspiré des exemples de Fos sur Mer et Port Saïd/ Suez. Il s’agit d’étendre le littoral du Metn Nord et notamment la zone industrielle à l’étroit entre l’autoroute et la mer et de construire à la fois les bassins nécessaires au développement du port et les surfaces industrielles, commerciales et résidentielle dont a besoin la zone du Metn, qui se développement sans plan d’urbanisme. Toutefois, ces projets ne retiennent pas immédiatement l’attention des autorités.

[Figure 4: le projet de Gabriel Char pour le développement du port de Beyrouth (1974).
Source: G. Char, Epure du Liban.]

En 1981, celui qui n’est alors que le député du Metn, Amine Gemayel, convainc la DGU de lancer une étude de cette région, confiée à Dar al Handasah. Le projet proposé, assez différent du précédent, remise le projet de développement portuaire et privilégie une modernisation de la côté, centrée sur les infrastructures de service, le commerce, l’amélioration de la circulation et le tourisme. Alors que l’agglomération apparaît durablement divisée, le projet vise à renforcer et structurer la région du Metn en en faisant le centre de la banlieue chrétienne, avec l’idée de récupérer une partie des fonctions du centre-ville (notamment la fonction bancaire à Jdeideh), tout en concurrençant la ville de Jounieh. Pour les urbanistes, l’enjeu est de proposer un urbanisme modèle. Toutefois, la transposition de cet imaginaire dans la réalité va buter sur l’absence d’une conjoncture métabolique aussi porteuse qu’au centre-ville.

[Figure 5 : le projet de remblai du Metn Nord dans le plan de Dar al Handasah (1981). Source: CDR.]

Durant les années de guerre, toute une série de jetées sont construites sur ce littoral, en particulier pour l’importation des hydrocarbures. Toutefois, il n’y a pas d’accumulation de déchets et de déblais aussi importante que dans le centre-ville, même si la décharge de Borj Hammoud a commencé à s’édifier à cette époque. Un acteur joue pourtant un rôle central dans ces projets de remblais: Joseph Khoury. Entrepreneur de travaux maritimes, il intervient notamment dans le déminage du port et pour des travaux routiers dans le centre-ville. Mais il est aussi propriétaire d’une grande carrière dans la vallée du Nahr-El-Mott, à proximité du littoral du Metn. Proche d’Amine Gemayel, il contribue à le persuader de la faisabilité du projet. En 1983, ce dernier étant devenu Président de la République, le CDR concède à Joseph Khoury, en association avec Rafiq Hariri (eh oui! déjà lui) la réalisation de ce projet. En prenant en charge ces travaux dans lesquels il pourra utiliser son expertise et évidemment les matériaux de la carrière de Nahr el-Mott, il devait recevoir environ un tiers des surfaces constructibles.

On trouve dans l’étude de Dar-al-Handasah plusieurs arguments qui mettent en avant le caractère de ce type d’urbanisme même si avec le recul du temps, on hésite à y voir du cynisme ou de l’ironie:

« c’est une occasion à ne pas manquer de créer un projet pilote qui pourrait être facilement pris comme référence dans l’avenir et comme exemple lorsque tous les avantages qu’il implique auront été clairement perçus et prouvés (République libanaise, DGU, Aménagement du littoral nord, plan directeur : rapport, projet, octobre 1981, rédigé par Dar al Handasah Shairs and Partners, p.76).

Le remblai est vu comme un instrument de régulation générale du foncier :

« La hausse constante des prix des terrains est la preuve d’une pression constante et ne peut à long terme que constituer un grave danger. Elle ne peut être valablement contenue que par une gestion attentive du domaine foncier et par des aménagements concernés. Dans la mesure où des travaux de remblaiement ne nuiraient pas à l’environnement pris dans son sens le plus large et au contraire, contribueraient à sa préservation ou à sa restauration, ils pourraient être envisagés et utilisés entre autres pour régulariser le marché foncier (p.63) ».

Il représente aussi un moyen de s’assurer une maîtrise foncière publique :

« Il faut remarquer que d’une manière générale la capitale et sa banlieue sont déjà à l’étroit  à l’intérieur de la plaine littorale qu’elles occupent presqu’intégralement avec des densités de plus en plus élevées. De plus, les espaces publics comme les terrains nécessaires à la construction des bâtiments publics font cruellement défaut (p.62) ».

Mais les temps sont durs, la conjoncture change, R. Hariri se retire du projet en 1985 et J. Khoury se concentre sur une première phase, dans la zone la moins profonde, en face de Dbayeh et de Naccache. Le dessin du projet a alors été confié à l’architecte catalan Riccardo Bofill. A la fin de la guerre, seule une jetée délimitant le futur remblai est achevée. En 1995, le CDR fait établir un nouveau schéma directeur pour ce secteur, à nouveau confié à Dar al-Handasah. Les travaux sont relancés et achevés en 1997, l’Etat récupérant soixante dix pourcent des surfaces (dont tous les espaces publics). Dans un premier temps, Joseph Khoury se contente d’aménager une marina. Probablement à court de financement, il lance en 2011, avec le groupe émirati Maged al-Futtaim la construction de la Waterfront City, prévue pour 5000 appartements et un business center. Alors qu’une grande partie des terrains du remblai appartiennent à l’Etat, on notera que ce dernier n’a réalisé que très peu de projets dans ce secteur (un espace de congrès et un complexe sportif, encore inachevés), et aucun projet de logements, comme s’il s’interdisait de valoriser un lieu majeur de l’agglomération pour répondre à des enjeux publics essentiels. Peut-être par peur de faire baisser les valeurs foncières des parcelles détenues par les promoteurs…? (et à l’encontre des avantages du modèle d’urbanisation par remblai soulignés ci-dessus!) La lenteur de réalisation de ce projet s’explique pour une part, dans une première phase, par l’absence de matériau aisément disponible pour remplir le remblai. Les blocs extraits de la carrière de J. Khoury n’ont servi qu’à la construction d’une digue dont le remplissage a imposé de recourir à du sable aspiré dans la mer. D’autre part, le retard du projet s’explique aussi manifestement par une stratégie de rétention foncière visant à attendre les conditions économiques favorables à sa relance.

[Figure 6 : le remblai de Dbayeh, toujours à moitié vide vingt ans après son achèvement (2017 – Eric Verdeil – CC-ND-NC)]

Dans les années 1990, en parallèle des opérations poursuivies par Joseph Khoury, le CDR relance des études pour la réalisation d’un remblai entre Borj Hammoud et Antélias, sous le nom de Linord. Une société foncière sur le modèle de Solidere est créée. Elle mène une série d’études qui suscitent diverses mobilisations d’opposition, notamment de la part de municipalités comme celles de Borj Hammoud, qui craint les nuisances de l’installation d’une station d’épuration, dans un contexte qui est marqué par l’accroissement considérable de la montagne d’ordures de Borj Hammoud. Seule décharge de l’agglomération de 1991 à 1997, elle s’avance dans la mer sur une surface de près de 40ha, pour une hauteur de 42m. La combustion chronique des ordures répand sur la ville des fumées polluantes et une odeur pestilentielle. Cet amoncellement représente une nouvelle forme du dérèglement métabolique et donc une opportunité pour réaliser les remblais du projet LINORD. Mais leur stabilisation et leur retraitement entraînent une augmentation des coûts du projet, notamment liés à la proximité d’un canyon sous-marin du fleuve de Beyrouth. Dans le contexte de retournement du marché immobilier des années 1996-97, puis avec l’arrivée du Président Lahoud, le projet est abandonné. Cet épisode montre que la notion de dérèglement métabolique n’explique pas tout et les considérations liées au marché foncier peuvent ralentir voire stopper la réalisation des remblais.

[Figure 7: le dépotoir de Borj Hammoud (2011) devant lequel est aménagé un port de pêcheurs (Eric Verdeil – CC-ND-NC)]


La relance du projet Linord

Au vu de ces précédents historiques, comment interpréter la relance du projet Linord ? Observons d’abord que cette relance survient dès la fin de l’été 2015, lorsque le gouvernement cherche une solution à l’empilement des déchets en ville qui a soulevé les protestations, dans ce qui est alors connu sous le nom de Plan Chehayeb: « Ce plan prévoit de débarrasser la ville de la montagne des déchets, à travers un projet de remblayage de la mer visant à créer un terre-plein au niveau de la façade maritime de Bourj Hammoud, ce qui lui fera gagner un terrain de 330,000 mètres carrés. Le remblayage doit se faire par strates de détritus et de sable, c’est-à-dire qu’il sera fait usage des déchets amoncelés à Bourj Hammoud, mais aussi de déchets en provenance de l’extérieur de la ville (1,000 tonnes par jour, pendant un an, c’est-à-dire la durée du remblayage) […] ce projet « constitue la première étape du plan Linor (plan de réaménagement du littoral jusqu’à Dbayé), bloqué en 1998 » », relèvait alors le ministre Nabil de Freige (Sandra Noujeim, « Le Plan Chehayeb approuvé mais il reste encore vague », L’Orient-Le Jour, 10/9/2015). Le ministre Chehayeb, qui donne son nom au plan, n’est autre que le ministre de l’Environnement en poste en 1997, qui avait eu à gérer la fermeture de la décharge de Borj Hammoud et l’ouverture « temporaire » de la décharge de Naameh. Il y a donc une mémoire des projets qui est réactivée à l’occasion de la crise.

Celle-ci constitue un nouveau dérèglement métabolique urbain. D’une part, de nouvelles quantités de matières sont disponibles et doivent être stockées. A court et moyen terme, avant un éventuelle changement des pratiques vers un tri et un recyclage qui permettraient de limiter drastiquement les résidus, le stockage des déchets, même temporairement, est la seule option praticable, les rocambolesques projets d’exportation ayant été éliminés. Or, deux sites sont propices pour ce stockage. Le premier est voisin de la décharge de Borj Hammoud, autrement dit il est localisé sur un territoire qui a déjà cette vocation et où, de plus, l’ancien projet Linord permet d’imaginer une utilité « générale » à ce qui constitue, en premier lieu, une nouvelle atteinte à l’environnement. Il faut se demander si, au-delà des projets publics pour des infrastructures d’intérêt général, les plans d’aménagement ne prévoient pas ici à terme des projets de développement immobiliers ou commerciaux qui pourrait expliquer l’accord de la municipalité. En tout état de cause, les perspectives immobilières dans ce secteur paraissent limitées, au moins à court terme. Les gains financiers possibles semblent donc ici surtout liés aux travaux d’aménagement des décharges, tandis que l’amélioration espérée de l’image de la région se fait au prix d’un énorme financement public sans espoir de retour sur investissement.

[Figure 8: Une photo des travaux en cours à Borj Hammoud (capture d’écran d’une vidéo
de la Lebanese Transparency Association via L’Orient/Le Jour)]

Le deuxième site, celui du Costa Brava, est plus paradoxal encore puisqu’il jouxte l’aéroport et que les oiseaux attirés par les déchets constituent une grave menace pour la sécurité aérienne. Les tribunaux ont du reste ordonné la fermeture du site (qui n’est pas encore actée). On doit toutefois constater une forme de continuité puisque ce site a été utilisé, en 2006, pour le déversement des déblais des ruines de la banlieue sud, suite à la destruction de plus de 220 immeubles par l’aviation israélienne. A la différence du cas de Borj Hammoud, il n’existe pas à ma connaissance dans l’imaginaire aménageur de Beyrouth de projets de remblai pour ce secteur, qui auraient constitué une incitation à poursuivre le stockage des déchets à cet endroit.


Conclusion

Cet article apporte un regard décalé sur la crise des déchets qui touche Beyrouth depuis l’été 2015. Par un élargissement chronologique, et la mise en évidence d’un lien systématique entre les opérations de remblais et le stockage de déchets mais aussi de déblais, il souligne l’articulation de plusieurs facteurs qui permettent de rendre compte des mutations de l’urbanisme beyrouthin. Il montre d’abord l’existence d’un imaginaire aménageur faisant de l’extension de la ville sur la mer un motif récurrent des plans d’urbanisme de Beyrouth depuis les années 1950, avec l’idée d’une régénération et d’une modernisation urbaine. Cette vision, co-produite par des urbanistes et plus largement des professionnels de l’urbanisme, des hommes politiques et des promoteurs, fait des remblais à la fois les instruments d’une rationalisation urbaine au sens fonctionnaliste et d’une artificialisation qui met la mer à distance. Ces aménagements sont en même temps des sources de profit dont on vante toujours d’abord l’intérêt pour la collectivité mais qui passent dans les poches de quelques-uns.

Ces projets ne seraient pas possibles sans un travail juridique souvent opaque et aux limites du légal, qui a une double finalité : autoriser des empiétements et des transformations environnementales majeures du littoral ; et malgré le fait que ces espaces appartiennent au domaine public, permettre par des exceptions qu’ils ne bénéficient qu’à une partie très étroite de la population, promoteurs et opérateurs de ces projets ainsi que les rares habitants et occupants qui peuvent en payer l’accès.

Enfin, ces projets de remblais n’existent que parce qu’à un moment donné, ce que j’appelle un dérèglement du métabolisme urbain met à disposition des quantités inattendues de matières : déchets et/ou déblais des destructions. Leur dépôts, coordonnés ou pas, sur des sites littoraux stratégiques constituent des faits accomplis auxquelles les visions issues de l’imaginaire aménageur beyrouthin offrent une justification, malgré les risques environnementaux qu’ils comportent. Dans la plupart des cas, ces apports initiaux doivent d’ailleurs être retraités, puis complétés par d’autres apports de matières, en particulier des sables aspirés au fond de la mer. Cette dimension matérielle est essentielle pour rendre compte de la fabrication de ces espaces urbains qui ont massivement façonnés le littoral beyrouthin depuis quarante ans, mais qu’on observe aussi à Saïda et – sous une forme qui se cherche encore – à Tripoli.

Penser la complexité de ces liens entre les flux de matières à l’échelle de l’agglomération, les images du futur urbain et les pratiques politico-économiques qui les articulent et donnent leur réalité matérielle aux remblais entraine une conséquence essentielle pour les militants qui s’opposent à l’état actuel de la gestion urbaine au Liban. On peut distinguer, de manière légèrement caricaturale, les militants mobilisés lors de la crise des déchets selon deux orientations: ceux qui se sont focalisé sur la conception d’un système de gestion des déchets plus décentralisé et promouvant le recyclage des matières ; ceux qui proposent une critique radicale du régime politique, à travers ses modes de désignation électorale et les mécanismes de partage de la rente urbaine (immobilier, gestion des services publics, etc.). Il résulte de l’analyse menée ici que c’est aussi une certaine image du futur urbain dans son ensemble qui doit être repensée : l’idée d’une croissance économique via une urbanisation sans égard pour le patrimoine naturel, une urbanisation qui consomme des espaces sans cesse élargis tout en dégradant le fonctionnement écosystémique d’ensemble, une urbanisation enfin qui fait des ressources naturelles un décor dont seuls quelques-uns ont le droit de profiter, sans égard pour ses conséquences pour la plus grande partie de la population.

Ce texte est paru récemment sur Jadaliyya Cities.

La question des bidonvilles, d’Alger au Maghreb (et au-delà)

J’ai le plaisir de signaler ici mon compte rendu du livre de Rachid Sidi Boumedine Bétonvilles contre bidonvilles. Cent ans de bidonvilles à Alger (Alger : APIC éditions, 2016) paru en juin 2017 sur Jadaliyya Cities: Des bidonvilles aux villes de béton : une somme sur l’évolution urbaine d’Alger

L’auteur a répondu à certaines de mes remarques concernant l’absence de mise en perspective du cas d’Alger par rapport aux transformations en cours au Maghreb (De l’utilité de se concentrer sur Alger).

Les lecteurs curieux d’un tel élargissement de perspective pourront se reporter à ces deux ouvrages et aux comptes rendus auxquels ils ont donné lieu sur Jadaliyya Cities ces dernières années:

Enfin, il faut en profiter pour signaler la parution sous la direction scientifique d’Agnès Deboulet, et grâce à la coordination éditoriale d’Irène Salenson de Repenser les quartiers précaires (publié par l’Agence française de développement en préparation de la COnférence Habitat III de Quito, accessible en ligne, également en anglais)

 

Présentation discussion de l’Atlas du Liban. Les nouveaux défis à la Maison du Liban à Paris

30086225300_268d70c4f2_nLa Maison du Liban à la Cité Universitaire Internationale à Paris organise une conférence de présentation de l’Atlas du Liban. Les nouveaux défis, en présence des coordinateurs et de certains auteurs.
Cette séance aura lieu le samedi 21 janvier 2017, à 17h00 à la Maison du Liban (accès).
Participants : Ghaleb Faour, Mouin Hamzé, Claire Gillette, Eric Verdeil. Modérateur: Franck Mermier

La présentation est ouverte au public mais l’inscription par mail est nécessaire pour des raisons de sécurité : culturemdl@gmail.com

Pour une présentation de l’ouvrage voir ce billet et le site de l’éditeur.

A Paris, l’ouvrage est en vente à la librairie Maisonneuve, 3 bis, Place de la Sorbonne 75005.

L’observatoire urbain de Beyrouth : un outil scientifique en question

La vidéo de la table ronde de l’IMA le 5 juin 2015, annoncée dans le dernier billet,  est désormais en ligne. Je profite de la rentrée tardive de ce carnet pour proposer aux lecteurs quelques éléments de mon HDR, enfin terminée, où je reviens sur l’histoire de l’observatoire de Beyrouth. L’analyse pourra de ce fait paraître centrée sur ma personne : c’est un effet de syle lié à l’exercice de l’égo-histoire (ou égo-géographie), et il faut donc relativiser ce biais.

La table ronde rassemblait Mercedes Volait, Julien Loiseau, Eric Denis et moi-même, et fut introduite et animée par Vincent Lemire. (Attention le son est un peu faible.) Vincent Lemire commence à m’introduire pour parler de l’observatoire urbain de Beyrouth vers 24’15”. Puis vers 34′, j’aborde la mise en réseau des observatoires urbains. C’est sur ces points que revient le texte qui suit. L’idée de développer cette histoire vient tardivement en réponse à un billet de Caecilia Pieri dans Les Carnets de l’IFPO en 2012, pour les 20 ans de l’Observatoire de Beyrouth.

***

Une matrice aménagiste : le contexte de la création du CERMOC

L’observatoire urbain est un programme de recherche de longue durée qui prend place dans un réseau de centres français en SHS particulièrement dense sur le pourtour méditerranéen, d’Istanbul à Rabat, en passant par Beyrouth, Damas, Amman, Jérusalem, Le Caire, Alexandrie et Tunis (et sans oublier Sanaa et Téhéran). Historiquement surtout liés à l’archéologie, ces centres sont également les héritiers de l’histoire complexe d’institutions universitaires ou de centres de documentation francophones, résidus ou reliques de la présence coloniale ou impérialiste de la France dans cette région du monde. A Beyrouth, où existait depuis le Mandat un institut français d’archéologie, le CERMOC (Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain) fut fondé en 1977, dans le contexte de reconstruction à la fois politique et urbaine où se trouvait le Liban au lendemain d’une première série de rounds militaires qui avait causé de très lourdes pertes. Il prenait en fait la suite de l’Ecole des Lettres de Beyrouth, et héritait de sa bibliothèque. Cette institution était une antenne locale de l’Université de Lyon (puis de Lyon 2). Des enseignants détachés et y délivraient des diplômes de premier cycle. On y trouvait en particulier l’institut de géographie du Proche et du Moyen Orient (IGPMO), où plusieurs générations de jeunes enseignants agrégés firent leurs premières armes et devinrent, dans quelques cas, des chercheurs qui publiaient dans la Revue de géographie de Lyon ou dans Hannon, revue de géographie lancée en 1970 par l’Université libanaise, où furent embauchés quelques-unes des anciens étudiants de l’IGPMO. Parmi ces chercheurs, on peut notamment citer André Bourgey, à qui revint la responsabilité de la transition et la direction du CERMOC nouvellement créé, lorsque l’Université de Lyon 2 cessa ses enseignements, à la fois en raison du contexte de guerre mais aussi parce que les institutions universitaires locales (Université Saint Joseph et Université Libanaise) paraissaient en mesure de prendre le relais. L’équipe de recherche de Bourgey, renforcée par des chercheurs français issus du CNRS et de jeunes universitaires libanais comme Salim Nasr, Makram Sader ou Boutros Labaki (respectivement sociologue, économiste et historien) participa aux études pour la reconstruction du pays (et surtout du centre-ville) en 1977 puis à plusieurs études ultérieures, menées dans un contexte extrêmement tendu, et dont on sait qu’il fut fatal au sociologue Michel Seurat, chercheur CNRS affecté au CERMOC, enlevé et mort en captivité en 1985. Les travaux de Seurat proposaient un nouveau cadre théorique pour l’analyse de la ville proche-orientale, dérivé des travaux d’Ibn Khaldoun. Le CERMOC représentait donc un laboratoire original, combinant parité franco-libanaise, interdisciplinarité, capitalisation documentaire et engagements marqués dans les chantiers du développement, de la reconstruction, et de la crise politique. Après la mort de Michel Seurat et dans le contexte d’approfondissement du conflit, le CERMOC fut replié à Amman en Jordanie. C’est à peu près à la même époque, dans la deuxième partie des années 1980, que le ministère des Affaires étrangères, ministère de tutelle des centres français de recherche en SHS, en lien avec le CNRS, créa des observatoires urbains au Caire, à Istanbul et à Téhéran, destinés à encourager la recherche française sur ces villes tout en l’articulant aux enjeux du développement et de l’aménagement urbain.

L’observatoire urbain et la reconstruction de Beyrouth

En 1991, la paix civile à peu près revenue au Liban, la reconstruction du pays et de sa capitale redevint à l’ordre du jour et suscita de multiples programmes d’aide internationale. Le soutien français au Liban prit des formes multiples, et se traduisit entre autres par la réouverture d’une antenne du CERMOC à Beyrouth, dès 1991. Alors que la reconstruction suscita un débat public et scientifique très intense, auquel plusieurs institutions françaises, et en particulier la Maison de l’Orient à Lyon, prirent une part importante, des chercheurs et praticiens libanais, très engagés, créèrent un observatoire de la reconstruction qui contribua à la publication des documents et analyses produites lors de ses débats (Beyhum, N., Salam, A., Tabet, J. (Éd.), 1992, Beyrouth: construire l’avenir, reconstruire le passé ?, Dossiers de k’Urban Research Institute, New York/Beyrouth, Ford Foundation)). Le CERMOC retrouva alors naturellement sa vocation de lieu de capitalisation de la documentation, et l’idée de pérenniser l’observatoire dans ses locaux se fit jour. Toutefois, la dimension polémique des contestations et la dénonciation de pratiques de corruption prêtées au Président du Conseil Rafic Hariri conduisit à une reprise en main par l’Ambassade de France de ce programme, en vue d’un recentrement sur les aspects de documentation et sur des enjeux de recherche moins chauds. Le principal animateur libanais de l’Observatoire, Nabil Beyhum, se replia temporairement en 1993 à l’AUB où fut hébergé l’Urban Research Observatory, avant d’obtenir un poste en France à l’Ecole d’Architecture Paris Malaquais.

Débat, documentation, recherche

Jean-Luc Arnaud fut nommé responsable de l’ORBR en 1993. Architecte et historien des formes urbaines, élève de Robert Ilbert, il avait précédemment occupé les fonctions de responsable de l’observatoire urbain du Caire. Il se lança dans l’animation d’un séminaire, coordonna des recherches abordant l’urbanisation de la capitale libanaise sur plusieurs échelles de temps, et poursuivit le travail de structuration de la documentation urbaine, notamment grâce à des outils d’indexation et de catalogage, ainsi que par la publication d’un bulletin d’information, et l’édition de plusieurs recherches individuelles ou collectives. C’est notamment grâce à lui que je mis un pied dans la recherche au CERMOC, m’attelai à la traduction de Ruppert, et participai au colloque Beyrouth Grand Beyrouth de 1996. Les orientations d’Arnaud pour l’ORBR correspondaient donc à un recentrage académique, dans une conception pluridisciplinaire des études urbaines, dans une démarche clairement inspirée de Marcel Roncayolo. Pour autant, il invita régulièrement les opposants historiques aux projets de reconstruction du Premier ministre à participer aux manifestations scientifiques organisées dans le cadre de l’ORBR. Jad Tabet, architecte opposant de la première heure au projet Solidere, y présenta et justifia sa démarche de pilotage du projet de reconstruction des souks pour lequel il avait accepté de travailler avec cette entreprise. De même, Assem Salam, autre opposant notoire, présida une table ronde du colloque Beyrouth Grand Beyrouth, durant laquelle il ne se priva pas de critiquer copieusement les conceptions de la reconstruction. L’ORBR constituait, dans le paysage embryonnaire et fragmenté pour la recherche au Liban, et faute d’institutions libanaises équivalentes, un espace de dialogue non seulement entre chercheurs, mais aussi entre professionnels et chercheurs.

On retrouve une autre dimension de cette vocation au service d’un débat urbain étendu dans la coopération de longue durée entre l’Observatoire urbain et l’IAU(R)IF qui se noua dans ce début des années 1990. J’ai retracé dans ma thèse l’histoire des interventions de l’IAURIF au Liban. Elle remonte à 1965, et s’est intensifiée en 1972-73, avec l’élaboration d’un livre blanc pour l’aménagement de Beyrouth aux horizons 1985 et 2000, avant de reprendre en 1983, avec l’élaboration d’un Schéma directeur d’aménagement de la Région métropolitaine de Beyrouth (livré en 1986). Des liens étroits entre professionnels des deux pays s’étaient noués et se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Dès la reconstruction, l’IAURIF s’engagea, au nom de la région Ile-de-France et/ou avec des financements du gouvernement, dans plusieurs actions d’urbanisme (ligne de démarcation, reconstruction du Bois des Pins, plan de transports, expertise pour Solidere…). Ces différentes actions donnèrent lieu à des interactions diverses avec le milieu local de l’urbanisme, avec lequel les liens étaient forts, ainsi qu’avec le CERMOC-ORBR qui recueillit une grande part des études produites et de leur matériaux constitutifs dans sa documentation. Aussi n’est-il pas surprenant que le successeur de Jean-Luc Arnaud ne fût pas un chercheur patenté, mais un chargé d’études de l’IAURIF, Eric Huybrechts, qui avait participé à plusieurs des études au Liban de l’IAURIF après avoir passé également quelques années au Caire. Arrivé en 1996, il devait rester jusqu’en 2001. Sous sa responsabilité, les orientations de l’ORBR s’infléchirent et les préoccupations de planification, d’intervention opérationnelle et de prospective urbaine prirent une place sensible. Pour autant, plusieurs recherches académiques furent également menées (Reconstruction, réconciliation ; Interface agriculture-urbanisation). L’une des orientations à laquelle je me retrouvais associée, puis dont je repris la direction à partir de 2001-2002, fut le projet d’Atlas des localités du Liban, visant à construire un Système d’information géographique qui avait vocation à être à la fois un outil de recherche et un outil au service de l’administration mais aussi des praticiens et en particulier de l’IAURIF qui poursuivait ses interventions (Reconstruction du Liban Sud, en 2000-2001, Schéma directeur d’aménagement du territoire libanais, 2002-2004). Les liens étroits entre l’ORBR et l’IAURIF, portant à la fois sur l’échange de données et d’information (la capitalisation des données), la construction des données et sur les échanges de vue entre chercheurs et praticiens, représentent donc, sur les plus de vingt années d’existence de ce programme, une dimension fondamentale de la recherche urbaine qui s’est construite dans ce lieu.

Cette relation privilégiée avec le milieu professionnel français de l’urbanisme pour le développement, comme on pourrait le qualifier, vient en complémentarité avec les deux autres fonctions essentielles de l’observatoire, la fonction de lieu de débat sur l’urbanisme au Liban et la fonction de recherche plus académique et théorique. Ces caractéristiques sont représentatives, par-delà les histoires locales, des autres centres français impliqués dans la recherche urbaine, avec ou sans observatoire patenté, sur les rives de la Méditerranée ou dans d’autres contextes (par exemple en Amérique latine ou en Afrique sub-saharienne, avec l’implication forte de l’IRD). De ce point de vue, mon histoire personnelle de chercheur croise celle, plus large, de la recherche française dans les pays en développement – une histoire qui mérite d’être rappelée, pour la richesse de ses productions et l’originalité des rencontres qui l’ont marquée, à l’heure d’un large mouvement de normalisation sinon de démantèlement.

Mise en réseau des observatoires urbains

Les trois années que j’ai passées à Beyrouth dans ces fonctions (2000-2003) ont été marquées par deux inflexions par rapport au dispositif existant. En premier lieu, le ministère des Affaires étrangères souhaitait favoriser une meilleure coordination régionale de la recherche urbaine. Il confia à Emile Lebris (IRD) et Jean Métral (Université Lyon 2-GREMMO), tous deux membres du conseil scientifique du CERMOC, une mission visant à faire des propositions en ce sens. Ils livrèrent leurs recommandations juste avant ma nomination. Elles visaient à financer des recherches transversales associant les observatoires des différents instituts français du réseau et les centres de recherche partenaires en France, à mieux structurer les relations entre ces centres qui courraient sinon le risque d’être avalés par les enjeux locaux, en chargeant l’un des responsables de cette mission de coordination, ainsi qu’à améliorer la formation des doctorants par l’organisation d’ateliers doctoraux thématiques accueillis en alternance dans les différents centres. Dans le contexte de la « cagnotte » des années du gouvernement Jospin, le ministère débloqua les fonds correspondant, et je fus nommé responsable de cette coordination, en même temps que je me retrouvais en charge d’un petit programme de recherche sur les Cultures urbanistiques au sud de la Méditerranée. En pratique, la coordination des Observatoires urbains du pourtour méditerranéen édita pendant presque trois ans une série mensuelle de bulletins circulant par email, concoctés et mis en page grâce à Souha Tarraf. Deux ateliers doctoraux furent organisés par mes collègues au Caire et à Istanbul, et un séminaire collectif eut lieu à la Défense en juin 2001, en liaison avec le programme Mégapoles porté par Philippe Haeringer.

En deuxième lieu, le dispositif institutionnel des centres de recherche SHS situés au Proche-Orient fut réformé. Il se composait de trois entités : l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient, implanté à Beyrouth, Damas et Amman, l’Institut français d’études arabes de Damas et le CERMOC, à Beyrouth et Amman. Le ministère décida de la fusion de ces trois institutions, qui fut actée en janvier 2003. Le CNRS apporta un concours décisif sous la forme de détachement de plusieurs chercheurs supplémentaires, et par une labellisation ad hoc (les UMIFRE). Dans ce cadre, la mission de l’observatoire était redéfinie. Dans mon projet, j’avais déjà mis en avant la nécessité d’un élargissement de la focale d’analyse, à l’échelle du phénomène urbain dans l’ensemble du Proche-Orient. J’amorçais durant mon mandat cette ouverture, notamment en lançant des recensions documentaires à Amman et Damas (où existait déjà depuis longtemps un programme similaire à l’observatoire urbain, l’Atelier Vieux Damas, dont la vocation principale était la documentation du tissu ancien de la ville).

Mes trois successeurs illustrent par leurs activités la continuité de ces tendances et le poids variable, mais néanmoins toujours sensible des trois polarités ou fonctions de l’observatoire de recherche. Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la Syrie, a orienté les recherches vers une dimension nettement nationale, chaque pays de la zone se voyant couvert par un projet d’Atlas. F. Balanche collabora par ailleurs avec plusieurs institutions syriennes ou internationales chargées de l’aménagement du territoire en Syrie. Valérie Clerc, nommée à Damas, développa fortement les travaux sur l’urbanisme de cette ville, tout en maintenant des relations fortes avec Beyrouth. Elle a collaboré étroitement avec des consultants chargés d’études de planification à Damas. Caecilia Pieri, nommée de nouveau à Beyrouth, incarne encore un élargissement géographique, puisque ses recherches concernent l’histoire de Bagdad, tout en centrant ses activités de recherche sur les questions patrimoniales et le contexte des villes en guerre.

Parallèlement à l’élargissement régional des activités de l’observatoire, je poursuivis l’activité d’animation de séminaires et de conférences à l’échelle de Beyrouth, tout en menant le développement des deux projets de recherche en cours. Celui portant sur les cultures urbanistiques au Moyen-Orient bénéficia en 2002 du relais d’un financement du Programme de recherche urbaine pour le développement PRUD, dont Taoufik Souami assura la coordination en lien avec moi. Les terrains représentés couvraient le Maroc, l’Algérie, l’Egypte, la Turquie, la Palestine et le Liban. Quant à l’Atlas des localités du Liban, il bénéficia du soutien du programme franco-libanais CEDRE, dans un partenariat avec le centre de télédétection du CNRS Liban et le département de géographie de l’ENS Ulm (labellisée équipe de recherche IRD).

* * *

Pour conclure sur ce petit tour d’horizon, mentionnons que les réductions de postes opérées par le ministère des Affaires étrangères ont abouti à la suppression du poste du chercheur chargé de son animation. Du reste, il y a longtemps qu’il n’y avait plus de budget spécifique pour l’observatoire urbain. Toutefois, le recrutement de Thierry Boissière, anthropologue qui a beaucoup travaillé sur les villes syriennes de Homs et Hama, puis Alep, ainsi que le détachement de Stéphane Cartier, en provenance de Grenoble, laissent augurer une forte continuité des recherches sur les questions, quand bien même le programme Observatoire urbain n’a plus de réalité budgétaire. Souhaitons leur bon courage et plein succès dans leurs initiatives!

En particulier, je pense qu’ils pourront s’appuyer à Beyrouth sur un milieu universitaire local qui s’est beaucoup affirmé et structuré, notamment avec l’Université américaine de Beyrouth et l’Université Libanaise. C’est un atout pour construire des partenariats fructueux sur place, même si cela n’enlève rien à la difficulté du contexte académique français, qui n’a plus guère les moyens de proposer et de structurer la recherche, ce qui pouvait être le cas dans les années 1990.

Observer la ville arabe : le réseau des observatoires urbains

rendezvousDans le cadre des rendez-vous de l’histoire du monde arabe, je participerai demain 5 juin à 10h à une table ronde évoquant l’histoire et le bilan des observatoires urbains dans le monde arabe.

Y participeront:

  • Mercedes Volait, Directrice de recherche au CNRS, directrice du laboratoire
    InVisu ;
  • Eric Verdeil, chercheur au CNRS spécialiste de géographie urbaine ;
  • Julien Loiseau, directeur du Centre de Recherche français de Jérusalem (CRJF) ;
  • Eric Denis, docteur en géographie, directeur de recherches au CNRS
  • Modérateur : Vincent Lemire, maître de conférences à l’Université Paris-Est /
    Marne-la-Vallée 

Lancés dans les années 1980-1990 à partir du Caire, d’Istanbul et de Beyrouth notamment, les Observatoires urbains se sont rapidement imposés comme des acteurs majeurs de la politique de recherche et la diffusion de l’expertise scientifique sur les villes arabes. De fait, leur constitution en réseau fut une des premières préfigurations de la mutualisation des futurs Instituts Français de Recherche à L’Etranger (IFRE) en Méditerranée. Au moment où les contraintes budgétaires et les restrictions de postes menacent clairement ces collectifs de recherche, il est important de revenir sur l’histoire de ces Observatoires urbains, sur les acquis scientifiques et institutionnels qu’ils représentent mais aussi sur leur avenir possible.

[Pour mémoire] Comptes rendus sur Concevoir et gérer les villes : milieux d’urbanistes du sud de la Méditerranée et travaux liés

couvSur le même modèle que les autres pages (1 & 2) de ce carnet qui gardent la trace des comptes rendus de mes ouvrages, voici quelques liens consacrés à notre livre Concevoir et gérer les villes: milieux d’urbanistes du sud de la Méditerranée, Paris, Anthropos-Economica, 2006, coord. par Taoufik Souami et moi-même. La présentation du livre et sa table des matières sont sur le site de l’IFPO.

Sa réception publique a été relativement limitée : j’ai identifié deux comptes-rendus, en plus d’un débat public, organisé par l’Association des professionnels pour le développement (ADP), et dont un compte-rendu a été conservé.

Une autre manière de suivre la réception et l’appropriation de ce livre consiste à identifier les travaux qui le citent. Malgré toutes les réserves que peut susciter l’utilisation de Google Scholar (qui n’inclut pas par exemple les recensions ci-dessus), ce service offre le moyen le plus commode pour cet usage. Ce que révèle cette source est alors un effet d’écho certes modeste mais dont les vibrations sont encore actives, venant de travaux qui dépassent le cercle des collègues proches.

Pour mémoire, ce livre constituait la principale valorisation d’une recherche financée au titre du Programme de recherche urbaine sur le développement (PRUD), sous le titre: Cultures et milieux urbanistiques dans le Sud de la Méditerranée. Un deuxième volume, constitué d’une série d’études nationales, n’a pas été publiée en tant que telle. Mais le rapport de recherche est téléchargeable sur le site du GEMDEV, structure commanditaire de la recherche avec le ministère français des Affaires étrangères. Voici le sommaire de ce volume:

  •  Urbanistes sans urbanisme : le cas de la Turquie, par Stéphane Yerasimos
  • Les premiers pas de la profession d’urbaniste en Egypte : repères sur la constitution d’un champ de pratiques professionnelles, par Mercedes Volait
  • Urbanisme et urbanistes au Liban. Milieux et cultures professionnelles, par Eric Verdeil
  • Les professionnels de l’urbanisme en Algérie, par Taoufik Souami
  • Cultures et milieux urbanistiques au Maroc, par Abderrahim Kassou
  • L’architecture et l’urbanisme impropables. Architectes, urbanistes, bâtisseurs dans la Palestine contemporaine, par Sylvaine Bulle
  • Devenir urbaniste au Liban et dans le monde arabe, par Joe Nasr

Les autres travaux publiés issus de cette recherche, ou réalisés dans le cadre de sa première phase (sur financement CERMOC/MAE), sont, sauf oubli:

Mentionnons aussi les livres d’Elisabeth Longuenesse et de Mercedes Volait qui incorporent des éléments traités dans ce programme, ou qui l’ont nourri:

  • Longuenesse, Elisabeth. 2007. Professions et société au Proche-Orient : déclin des élites, crise des classes moyennes. Coll. Res publica,  Rennes: Presses universitaires de Rennes.
  • Volait, Mercedes. 2005. Architectes et architectures de l’Egypte moderne (1830-1950): genèse et essor d’une expertise locale. Collection Architectures modernes en Méditerranée, Paris, France: Maisonneuve et Larose, dont j’ai rendu compte pour Histoire urbaine.

Beyrouth, imaginaires urbanistiques

Je participerai à cette table ronde à la Cité du Patrimoine et de l’Architecture le jeudi 16 avril 2015, de 18h30 à 20h30.

A partir des ouvrages “Beyrouth sous mandat français. Construction d’une ville moderne” de Marlène Ghorayeb (Éd. Karthala, 2014), “Intensive Beyrouth” de Youssef Tohme (Ed. Norma, 2014) et “Beyrouth et ses urbanistes. Une ville en plans (1946-1975)” d’Eric Verdeil (Presses de l’IFPO, 2010).

L’urbanisme de Beyrouth saisi à trois moments-clés de l’histoire moderne de la ville : la gouvernance mandataire (à partir de 1918), l’euphorie de l’Indépendance (après 1946) et les excès du libéralisme après la fin de la guerre civile en 1990. Plus riches en intentions qu’en réalisations, les successives mises en plan de la capitale libanaise invitent à une réflexion sur les temporalités de l’action publique, ainsi que sur les sédimentations et résiliences qui fondent l’urbanité libanaise; en retour, les plans offrent l’opportunité de s’intéresser aux processus d’internationalisation des concepts, des outils et des milieux professionnels de l’urbanisme au XXe siècle.

En présence des auteurs.
Modératrice: Mercedes Volait, historienne de l’architecture, spécialiste de l’Egypte moderne, directeur de recherche au CNRS et directeur du laboratoire InVisu à l’Institut national d’histoire de l’art.

Ouvert à tous, il est conseillé de s’inscrire ici car le nombre de places est limité.

Les déchets urbains à la une

regard croisé dechetsUne série de travaux collectifs au sujet de la gestion des déchets urbains viennent de paraître. Dans la filiation et le dialogue avec tous les travaux sur les services urbains et les infrastructures, ils poussent la réflexion sur la gouvernance urbaine à partir des enjeux de l’enjeu des infrastructures et de la matérialité urbaine. L’originalité des travaux sur les déchets, toutefois, tient sans doute dans leur attention aux travailleurs de ce secteur, à travers des enquêtes anthropologiques souvent fines, alors que dans les services urbains, c’est généralement l’usager qui est la figure centrale. Autre originalité de ces travaux : ils témoignent d’un impressionnant décloisonnement des aires culturelles traditionnelles. C’est même l’ambition de base de Sociétés urbaines et déchets. Eclairages internationaux, sous la direction de Claudia Cireli et bénédicte Florin, avec des exemples pris au sud de la Méditerranée, en Amérique latine, et Afrique subsaharienne et en Frence. Mais on retrouve cela dans Regard croisés sur le système de gestion des déchets urbains au Maghreb [également en PDF], dont l’une des éditrices Luisa Moretto, qui contribue aussi au volume précédent, a fait auparavant une thèse sur l’accès à l’eau et la participation des usagers au Vénézuela.

Leurs auteurs/éditeurs scientifiques me font l’amitié de me les adresser. Impossible pour l’instant de les lire et encore moins de les présenter en détail. Que ce petit coup de publicité leur donne la lumière méritée, en espérant que les revues s’en saisissent pour recension.

Azaitraoui, Mustapha, et Luisa Moretto, éd. 2013. Regard croisé sur le système de gestion des déchets urbains au Maghreb: le cas de Beni Mellal au Maroc, Sétif en Algérie et Sfax en Tunisie. Reus (Espagne): Ajuntament de Reus.

Moretto, Luisa. 2014. Assessing Urban Governance. The caze of Water service co-production in Venezuela. Bruxelles: Peter Lang.

Cirelli Claudia, FLorin Bénédicte, éds., 2015. Sociétés urbaines et déchets: éclairages internationaux. Tours, France: Presses universitaires François Rabelais, 2015.