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Manuscrits dispersés d’Albanie: Harvard, Houghton Library (Cambridge, MA)

Le dernier congrès de la Society of Biblical Literature et de l’American Academy of Religion (SBL-AAR), qui s’est récemment tenu à Boston (États-Unis), du 18 au 21 novembre dernier, a été l’occasion de réexaminer deux manuscrits grecs connus pour avoir séjourné autrefois en Albanie: il s’agit des manuscrits Harvard College Library, Houghton Library MS. Gr. 1, copié à la fin du 13ème siècle, et Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, copié au 11ème siècle. Ces deux manuscrits grecs contiennent le texte du Nouveau Testament (respectivement Gregory-Aland 666 et 2841); ils sont aujourd’hui déposés à la Bibliothèque Houghton, sur le campus de l’Université de Harvard (Cambridge, Massachusetts)[1].

Campus de l’Université de Harvard, Cambridge (MA). © Luc Brogly

 

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, début de l’évangile de Luc (folio non numéroté).

Le lien entre le manuscrit MS. Typ. 215 et l’Albanie a été souligné une première fois en 1980 par Gary Vikan dans son catalogue d’exposition Gifts from the Byzantine Court. Three Illuminated Manuscript Leaves at Dumbarton Oaks (6 février-1er juin 1980, Washington D.C.). Le livret de Gary Vikan accompagnait une exposition visant à rapprocher trois folios du fonds de Dumbarton Oaks de leur support originel, à savoir deux manuscrits grecs: l’un conservé à Cleveland, l’autre à Harvard (MS. Typ. 215). L’un des trois folios exposés représentait l’évangéliste Jean (Gregory-Aland 1142): ce folio avait été offert à l’institution de Washington par Philip Hofer qui, en 1954, avait acquis le manuscrit MS. Typ. 215 accompagné de trois luxueux folios enluminés, considérés comme « arrachés » à ce même manuscrit.

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, début de l’évangile de Jean (folio non numéroté), sans trace de folio « arraché » dans le pli.

La relation du MS. Typ. 215 avec l’Albanie a très vite été confirmée puis développée grâce à la souscription qui se trouve à la fin du quatrième évangile puisque celle-ci avait déjà été relevée par Pierre Batiffol au printemps 1885, puis éditée en 1887[2]. Elle fut ensuite à nouveau éditée par Ἄνθιμος Ἀλεξούδης, Métropolite de cette ville albanaise, en 1898 puis en 1901. Les publications de l’érudit albanais témoignent avec évidence de sa connaissance du manuscrit puisque l’une des planches qu’il reproduit en 1898 dans son catalogue est bien celle que nous lisons aujourd’hui à la fin du texte johannique (πίναξ Θ´ n°19)[3]. Inattention de la part du Métropolite ou erreur de mise en page, les deux autres planches (πίναξ Η´ n°17-18), associées elles aussi à la description de ce manuscrit, ne se trouvent pas dans le codex ainsi que cela a été montré en 2000[4]. Notre examen in situ confirme les études précédentes mais, curieusement, dans aucune des études modernes publiées il n’est fait mention de l’absence totale de foliotation dans ce manuscrit, ce qui gêne considérablement la description et favorise la confusion, notamment dans l’analyse textuelle: soumise aux conservateurs lors de notre visite en novembre 2017, cette interrogation n’a pas trouvé de réponse.

Philip Hofer, premier conservateur du Department of Printing and Graphic Arts de la Houghton Library, avait acquis en 1954 le manuscrit MS. Typ. 215 auprès de l’antiquaire new-yorkais Hans Peter Kraus. Le manuscrit était alors accompagné de ces trois folios « arrachés », représentant chacun sur un fond d’or l’un des trois évangélistes: Matthieu, Marc, et Jean; c’est donc ce troisième folio que Philip Hofer offrit à Mildred et Robert Woods Bliss, cofondateurs de Dumbarton Oaks, et qui fut donc exposé en 1980 à Washington. Les deux autres folios (portraits des évangélistes Matthieu et Marc), sont aujourd’hui encore classés sous la même cote que notre manuscrit mais dans des dossiers séparés.

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, portrait de l’évangéliste Marc (folder 1).

 

Comme l’ont souligné les études antérieures, les portraits de ces trois évangélistes posent problème car dans le manuscrit MS. Typ. 215 le verso de chaque folio qui se trouve en regard du début du texte de chaque évangile – toujours sur un recto – est blanc: ce verso était donc naturellement destiné à porter le portrait de l’évangéliste correspondant. Ces portraits ne furent jamais exécutés mais on écrivit à la place des épigrammes en lettres majuscules qui furent ensuite gommées et sur lesquelles on esquissa (a posteriori ?) les silhouettes des évangélistes.

Harvard College Library, Houghton Library, MS. Typ. 215, verso précédant le début de l’évangile de Jean (folios non numérotés).

Les études récentes, souvent plus orientées vers l’iconographie que vers la philologie, supposent que les luxueux portraits des évangélistes furent ensuite insérés dans le manuscrit, entre le verso laissé blanc lors de la copie et le début du texte évangélique, puis « arrachés ». À l’énigme posée par ces folios, leur histoire et leur destinataire, vient s’ajouter notre ignorance du parcours de ce manuscrit: comment – alors que nous avons la certitude qu’il se trouvait dans la ville albanaise de Bérat en avril 1885 – est-il arrivé aux États-Unis? Par ailleurs, son texte, et la position de celui-ci au sein de la critique textuelle du Nouveau Testament grec, reste à étudier.

Harvard College Library, Houghton Library MS. Gr. 1, f. 250 recto.

Le second manuscrit, le MS. Gr. 1, pose une autre énigme. Sa relation avec l’Albanie ne tient qu’à l’assertion de Caspar René Gregory qui le considère comme provenant « aus Albanien », ainsi qu’il l’écrit en 1909 dans son ouvrage Textkritik des Neuen Testamentes (p. 210). Ni les études précédentes, ni notre propre examen du manuscrit n’ont pu confirmer cette origine. Sur une feuille volante en papier, insérée dans le manuscrit mais d’un format plus petit que celui-ci, sont décrites avec précision les différentes parties du codex. Nul doute qu’il s’agisse d’une description de la main même de Gregory puisque nous connaissons son écriture par sa correspondance privée dont une partie se trouve aux Archives du Séminaire Saint-Sulpice, à Paris. Sur cette feuille volante, datée du 26 mai 1889, l’érudit a bien noté aussi: « olim in Albania ». Gregory, qui était le possesseur de ce manuscrit et qui le vendit ensuite à la Houghton Library, connaissait-il avec exactitude la provenance de ce manuscrit ou fit-il simplement confiance à celui qui lui vendit le codex?

Harvard College Library, Houghton Library MS. Gr. 1, feuille volante insérée dans le manuscrit.

Au-delà des questions iconographiques, le dossier de ces deux manuscrits américains reste largement ouvert, notamment d’un point de vue historique et philologique. Leur lien avec les Balkans, supposé ou véritable, mérite dans tous les cas une considération plus approfondie dans le dossier complexe des manuscrits dispersés d’Albanie.

Luc Brogly, correspondant scientifique à l’IRHT
Didier Lafleur, IRHT-Section grecque

 

 

  [1]  Voir Nadezdha Kavrus-Hoffman, Manuscripta: 54:1, p. 69-81 et 55:1, p. 35-45.

  [2]  Les manuscrits grecs de Bérat, p. 442-443.

  [3]  Κατάλογος τῶν ἐν ταῖς ἱεραῖς ἐκκλησίαις τῆς συνοικίας Κάστρου, πόλεως Βερατίου τῆς Μητροπόλεως Βελεγράδων…, p. 360-362.

  [4]  Duffy-Angelov, « Observations on a Byzantine Manuscript in Harvard College Library », Harvard Studies in Classical Philology 100.

Manuscrits grecs méconnus des Balkans, églises et monastères byzantins oubliés

La vaste région comprise entre le sud de l’actuelle République de Macédoine, le nord de la Grèce et la frontière orientale de l’Albanie, forme un triangle qui fut, pendant de nombreux siècles, l’un des grands carrefours intellectuels et marchands de l’Europe et, plus particulièrement, des Balkans. La Via Egnatia, aujourd’hui encore visible dans le vieux quartier de la ville d’Elbasan, en est la preuve.

L’Albanie aujourd’hui
L’Albanie aujourd’hui

L’histoire mouvementée des Balkans et, pour l’Albanie, un isolement de plusieurs décennies, ont fermé la porte à la recherche historique et textuelle dans une région pourtant fortement imprégnée de culture byzantine. Une récente mission près de la ville albanaise de Korça nous a permis de redécouvrir certaines églises et monastères byzantins méconnus mais aussi les manuscrits grecs qui leur sont attachés1.

Voskopojë

À 18km à l’ouest de Korça se trouve Voskopojë, l’ancienne Moschopolis, aujourd’hui paisible village perdu dans la montagne mais qui fut, pendant plusieurs siècles, un carrefour commercial et culturel important entre Constantinople et Venise. La ville, qui comptait à son apogée, au 18ème siècle, entre 20 000 et 40 000 habitants, conserve aujourd’hui encore six splendides édifices construits à partir du 15ème siècle et qui ont partiellement échappé, loin du pouvoir central de la capitale, Tirana, à la récente volonté politique d’éradiquer toute forme de culte. Au nombre des plus beaux bâtiments sauvegardés, mentionnons les basiliques de la Dormition de la Vierge (Fjetja e Shën Mërisë), de Saint-Athanase (Shën Thanas), de Saint-Élie (Shën Illias), et de Saint-Nicolas (Shën Kolli), aujourd’hui église paroissiale au centre du village. D’apparence extérieure fort modeste, tous ces édifices impressionnent par leur vaste volume intérieur et la magnificence de leurs fresques2.

Voskopojë, basilique de la Dormition de la Vierge © Didier Lafleur
Voskopojë, Basilique de la Dormition de la Vierge © Didier Lafleur
Fresques extérieures de la basilique Saint-Nicolas. © Didier Lafleur
Voskopojë, Fresques extérieures de la basilique Saint-Nicolas. © Didier Lafleur

Les édifices à ce jour préservés témoignent de la prospérité de cette ancienne métropole, largement ouverte sur l’Europe et sur les Balkans, et qui possédait, outre un hôpital, une académie, une imprimerie – la première de l’Empire ottoman – et une bibliothèque. Les archives nationales d’Albanie, à Tirana, conservent aujourd’hui deux manuscrits grecs – ainsi que trois fragments – qui proviennent de Voskopojë :

AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes Fragment 7 (Gregory-Aland 2908, Matthieu 7,22-26) © Arkivi Qendror i Shtetit të Republikës së Shqipërisë, Tiranë
AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes Fragment 7 (Gregory-Aland 2908, Matthieu 7,22-26) © Arkivi Qendror i Shtetit të Republikës së Shqipërisë, Tiranë
AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes Fragment 16 (Gregory-Aland lectionnaire l 2454, détail) © Arkivi Qendror i Shtetit të Republikës së Shqipërisë, Tiranë
AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes Fragment 16 (Gregory-Aland lectionnaire 2454, détail) © Arkivi Qendror i Shtetit të Republikës së Shqipërisë, Tiranë

Vithkuq

Plus au sud et plus isolé encore que Voskopojë, se trouve le petit village de Vithkuq, au cœur des montagnes. Ce lieu très reculé et d’accès difficile possède encore sept églises et monastères dont les basiliques Saint-Georges (Shën Gjergji), Saint-Michel (Shën Mehilli), le monastère des Saints Pierre-et-Paul et, à quelques pas, la petite église des Saints Cosmas-et-Damien (Shën Kozmai e Damianoi). La crypte de cette église abrite un ossuaire où nous avons pu pénétrer : elle recueillait jadis les ossements du cimetière tout proche, désormais abandonné.

Vithkuq, Monastère des Saints-Pierre-et-Paul © Didier Lafleur
Vithkuq, Monastère des Saints Pierre-et-Paul © Didier Lafleur
Vithkuq, Église des Saints Cosmas et Damien (inscription dédicatoire) © Didier Lafleur
Vithkuq, Église des Saints Cosmas-et-Damien (inscription dédicatoire) © Didier Lafleur
Vithkuq, Ossuaire de l’église des Saints Cosmas et Damien © Luc Brogly
Vithkuq, Ossuaire de l’église des Saints Cosmas-et-Damien © Luc Brogly

 

Les archives nationales de Tirana conservent un unique fragment attribué au village de Vithkuq :

AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes Fragment 13 © Arkivi Qendror i Shtetit të Republikës së Shqipërisë, Tiranë
AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes Fragment 13 © Arkivi Qendror i Shtetit të Republikës së Shqipërisë, Tiranë

Monastère de Saint-Naum

Beaucoup plus au nord que Voskopojë et Vithkuq, sur le territoire de l’actuelle République de Macédoine, se trouve le monastère de Saint-Naum au bord du lac d’Ohrid. Actuellement en activité, ce lieu d’excursion et de pèlerinage, restauré à grands frais, offre un contraste saisissant avec la désuétude des dizaines d’églises et de monastères situés en territoire albanais. Même si quelques rares édifices ont été partiellement et récemment restaurés au fil d’un long combat avec les administrations albanaises locales, tant politiques que religieuses, tous ont subi – et continuent de subir – outre les dommages du temps, les dégradations et les pillages.

Voskopojë, fresques extérieures de la basilique Saint-Athanase à Voskopojë © Didier Lafleur
Voskopojë, Fresques extérieures de la basilique Saint-Athanase © Didier Lafleur

Avec les manuscrits aujourd’hui dispersés dans de nombreuses bibliothèques, ce riche héritage byzantin mérite d’être mieux connu. Il constitue un patrimoine européen à préserver de toute urgence.

Didier Lafleur (avec la collaboration de Luc Brogly)

  1. Deux chercheurs albanais se sont particulièrement investis dans la sauvegarde de leur patrimoine: P. Thomo, Kishat Pasbizantine në Shqipërinë e Jugut, Botim i Kishës Orthodhokse Autoqefale të Shqipërisë, Tiranë, 1998, et T. Popa, Mbishkrime të kishave të Shqipërisë, Tiranë: Akademia e Shkencave e Republikës së Shqipërisë, 1998.
  2. Sur Voskopojë, on consultera: M. Durand (dir.), Patrimoine des Balkans. Voskopojë sans frontières 2004, Paris: Somogy Éditions d’art-Patrimoine sans frontières, 2005.

Un homme d’Église au service des manuscrits : Monseigneur Pierre Batiffol

La fin du XIXe siècle et les premières décennies du siècle dernier ont été propices à la recherche de nouveaux manuscrits, à leur indexation dans de nombreux répertoires, à l’élargissement de la connaissance des textes de la littérature classique et biblique. Pierre Batiffol (1861-1929), entré à dix-sept ans au Séminaire des Sulpiciens d’Issy-les-Moulineaux, au sud de Paris, trouva rapidement une place d’élection auprès de son maître, l’abbé Louis Duchesne, historien de l’Église, directeur de l’École française de Rome et membre de l’Académie française[1]. Cet éminent philologue et historien transmettra à son élève la fièvre des manuscrits.

Pierre Batiffol, Issy les Moulineaux, été 1882 © Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice
Pierre Batiffol, Issy les Moulineaux, été 1882
© Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice

Ordonné en juin 1884, l’abbé Batiffol poursuit ses études à Paris, d’abord à l’Institut Catholique, puis à l’École pratique des Hautes Études, et enfin à Rome, sous la direction de Giovanni Battista De Rossi.

Un mot de Duchesne à De Rossi suffit à croquer la fougue du jeune abbé :

Batiffol part aujourd’hui pour Rome, écrit Duchesne le 11 janvier 1887,  sans trop savoir ce qu’il va faire, mais avec la disposition certaine d’avoir envie de tout faire. Il vous ira voir. Ne lui faites pas de compliments, il vous croirait, et cela lui rendrait un bien mauvais service. Ne lui faites pas non plus de sermons; il ne vous croirait pas et vous auriez perdu votre temps[2].

Pierre Batiffol, Rome, printemps 1887 © Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice
Pierre Batiffol, Rome, printemps 1887
© Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice

Les nombreux écrits historiques et théologiques de Monseigneur Batiffol ont relégué aujourd’hui à l’arrière-plan le travail de découvreur de manuscrits et d’explorateur qu’il a accompli à la fin du XIXe siècle et la préparation de notre « Catalogue des manuscrits grecs du Nouveau Testament conservés aux Archives nationales d’Albanie », nous a permis de remettre en lumière ce profil un peu estompé.

En 1885, âgé de vingt-quatre ans, à l’initiative de l’abbé Duchesne, il obtient une bourse du Ministère de l’Instruction Publique et se rend en Albanie pour collationner un manuscrit grec du VIe siècle, écrit en lettres d’argent sur parchemin pourpre, le Beratinus 1 (aujourd’hui Tirana, AQSh, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes 1). Il profite de ce périple, entre navigation hasardeuse sur l’Adriatique et brigands des montagnes de l’Épire, pour contribuer à la refonte du Guide de la Grèce qui sera publié par Émile Isambert en 1891: sa correspondance avec Bernard Haussoullier témoigne du contrat signé entre les deux parties.

Pierre Batiffol édite le texte du Beratinus à son retour à Paris[3] puis repart en Italie méridionale pour étudier le monde basilien et plus particulièrement l’Abbaye de Rossano à laquelle il consacre sa thèse[4]. Son étude synthétique sur « La Vaticane de Paul III à Paul V, d’après des documents nouveaux », publiée en 1890, conforte l’héritage de ses deux maîtres : Louis Duchesne et Giovanni Battista De Rossi. D’autres travaux à la Bibliothèque Vaticane viendront enrichir ses publications, notamment la redécouverte d’un manuscrit palimpseste du Ve siècle contenant le Nouveau Testament ainsi que d’autres études sur les manuscrits latins[5].

Autographe de Pierre Batiffol, étude sur le Vat. gr. 1912 © Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice
Autographe de Pierre Batiffol, étude sur le Vat. gr. 1912
© Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice

Humaniste et théologien, cet homme d’Église témoigne d’une Europe avide de savoir, à la recherche des sources et soucieuse de la transmission des textes. Sa correspondance avec les biblistes de son époque – Caspar René Gregory, Albert Ehrhard, Marie-Joseph Lagrange, Hippolyte Delehaye, pour n’en citer que quelques uns – montre à quel point, tout au long de sa vie, Batiffol est resté en contact avec le problème des sources. Son approche méthodologique très controversée lors de la crise moderniste, le contraindra à abandonner son poste de recteur de l’Institut catholique de Toulouse à la veille de Noël 1907.

Monseigneur Batiffol, Toulouse, 1898 © Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice
Monseigneur Batiffol, Toulouse, 1898
© Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice

Aumônier du Collège Sainte-Barbe à Paris, à deux pas du Panthéon, avant et après sa révocation de Toulouse par le Vatican, l’homme a toujours conservé au sein de cette période difficile pour l’Église catholique, une sérénité peu commune et le soutien de sa famille, tout particulièrement celui de son frère Louis, conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, lui a été d’un précieux secours. Décédé brutalement le 13 janvier 1929, le prélat, revenu officiellement dans le giron du Saint-Office, laisse derrière lui une œuvre empreinte d’humanisme et d’érudition.

Les archives de Monseigneur Batiffol sont désormais conservées au Séminaire Saint-Sulpice, rue du Regard, à Paris. Longtemps remises en forme et classées avec soin par le Père Trinquet, elles sont aujourd’hui une source d’érudition de grande valeur, non seulement pour les chercheurs qui travaillent sur la crise morale qui a secoué l’Église de France dans les premières décennies du siècle dernier, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent aux manuscrits grecs et latins.

Didier Lafleur (avec la collaboration de Luc Brogly)

Séminaire Saint-Sulpice, Paris
Séminaire Saint-Sulpice, Paris

[1] Voir Brigitte WACHÉ, Monseigneur Louis Duchesne (1843-1922). Historien de l’Église, directeur de l’École française de Rome, Collection de l’École française de Rome 167, Rome, 1992.

[2] Carteggio De Rossi, Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 14277, f. 23 (voir B. Waché, p. 146).

[3] “Evangeliorum codex graecus purpureus Beratinus Φ”, Mélanges d’archéologie et d’histoire 5 (1885): 358-76; “Les manuscrits grecs de Bérat d’Albanie et le codex Purpureus Φ”, Archives des missions scientifiques et littéraires: Choix de rapports et instructions publié sous les auspices de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, Troisième série, Tome XIII, Paris: Imprimerie nationale, 1887, p. 437-556.

[5] L’Abbaye de Rossano: Contribution à l’histoire de la Vaticane, Paris: Alphonse Picard éditeur, 1891.

[6] “Fragmenta Sangallensia. Contribution à l’histoire de la Vetus Itala“, Revue archéologique 188, p. 305-321.

Manuscrits grecs et Nouveau Testament : Le Congrès de la Society of Biblical Literature (21-25 novembre 2014), San Diego, Californie

Le Congrès annuel de la Society of Biblical Literature (SBL) – en association avec l’American Academy of Religion (AAR) – réunit chaque année en novembre, sur le sol américain, peu avant la fête de Thanksgiving, plusieurs milliers de participants autour de la littérature biblique et, plus généralement, de tous les domaines afférents aux religions. C’est le rassemblement le plus important dans ce domaine de spécialité, non seulement en nombre de congressistes, mais aussi en regard des thèmes abordés : philologie, philosophie, éthique, sociologie, etc. En parallèle aux centaines de sessions proposées, de très nombreux éditeurs américains et européens exposent au public, dans un espace commun, une palette extrêmement exhaustive de toutes les publications scientifiques en cours ainsi que les dernières innovations dans le domaine des humanités digitales. Le Congrès de la SBL se tenait cette année à San Diego, au sud de la Californie.

San Diego Convention Center
San Diego Convention Center & Coronado Bay
Manuscrits grecs et Nouveau Testament

Dans le domaine des sources, les manuscrits grecs trouvent naturellement leur place dans ce vaste espace de communication, d’échange et de rencontre. Près de deux cents unités de recherche (Program Units) offrent un grand nombre de sessions où les communications les plus diverses abordent l’histoire de la transmission des textes, quelle que soit leur langue de rédaction. Créé en 1946, le programme dédié à la critique textuelle du Nouveau Testament propose chaque année trois à quatre sessions où sont présentées les dernières recherches propres à ce domaine, incluant l’examen des manuscrits, des papyrus, et de toutes les sources ayant trait au domaine biblique. D’autres unités de recherche permettent de suivre la progression de certaines grandes entreprises éditoriales, telle l’Editio Critica Maior du Nouveau Testament, de faire le point sur les dernières éditions critiques comme la 28ème édition du Nouum Testamentum Graece, communément appelée « Nestle-Aland », l’un des outils de référence de la philologie néotestamentaire.

SBL Worldwide Poster
SBL Worldwide Poster

Au sein de l’unité de critique textuelle du Nouveau Testament, cette année a été l’occasion de revenir sur une approche méthodologique propre à certains textualistes de ce corpus, la Coherence Based Genealogical Method (CBGM).

Critique textuelle et transmission

Concernant le programme de l’Editio Critica Maior, deux communications sur les traditions manuscrites grecque et syriaque ont éclairé certains aspects souvent méconnus de cette transmission : Theodora Panella, de l’Université de Birmingham, a souligné avec clarté la spécificité d’un manuscrit à chaînes unique en son genre (Firenze, Biblioteca Medicea Laurenziana, Plut. 04.29), numéroté 457 dans la classification Gregory-Aland ; Martin Heide (Philipps-Universität, Marburg), a mis en valeur l’apport de la version syriaque au texte critique de l’Apocalypse. Dans l’unité dédiée à l’évangile de Luc – en association avec la Section des Apocryphes Chrétiens – et consacrée cette année à la mémoire de François Bovon, Claire Clivaz, de l’Université de Lausanne, a montré comment les manuscrits du Nouveau Testament devaient être considérés comme des objets « beyond categories », rappelant à cette occasion l’utilité et la nécessité de bases de données comme Pinakes.

Beratinus 1 (Phi.043) Plexiglas n°108
Beratinus 1 (Phi.043) Plexiglas n°108
Beratinus 2 (min. 1143) Plexiglas n°415
Beratinus 2 (min. 1143) Plexiglas n°415

Une autre session de critique textuelle du Nouveau Testament a également souligné quelques unes des plus récentes recherches sur les manuscrits grecs. Amy Anderson (North Central University, Minnesota), est revenue sur l’un des témoins de premier ordre du Nouveau Testament grec, la « famille 1 », un groupe de manuscrits copiés en écriture minuscule et dont certaines variantes, comme celles d’une autre famille de manuscrits grecs, la « famille 13 », sont connues à date ancienne.

Communication sur deux manuscrits pourpres du Nouveau Testament conservés en Albanie (Tirana)

Dans le cadre du projet de recherche actuellement en cours sur le fonds des manuscrits grecs du Nouveau Testament conservés aux Archives nationales d’Albanie (Tirana), j’ai eu le plaisir de présenter la tradition textuelle de deux célèbres manuscrits pourpres, le Beratinus 1 (Tiranë, Arkivi Qëndror i Shtetit, Fonds Kodikët e Shqipërisë 488, Dosjes 1), et le Beratinus 2, (idem, Dosjes 2), respectivement datés des 6ème et 9ème siècles et répertoriés dans la classification Gregory-Aland comme Φ.043 et 1143. Ces deux manuscrits de grande valeur, l’un écrit en lettres d’argent, l’autre en lettres d’or, sont enregistrés au patrimoine mondial de l’Unesco au titre de la « Mémoire du monde ».

Beratinus 1 (Phi.043) Plexiglas n°133
Beratinus 1 (Phi.043) Plexiglas n°133

Bien au-delà du strict cercle relatif au domaine biblique, le Congrès annuel de la Society of Biblical Literature offre une variété de thèmes de recherches innovants et féconds. Dépassant largement les limites du christianisme et de son développement culturel et cultuel, cette réunion ouverte à tous, fait de ce rendez-vous unique en son genre un lieu d’écoute et d’échange incomparable où manuscrits et critique des textes dialoguent et s’enrichissent mutuellement.

Beratinus 2 (min. 1143) Plexiglas n°453
Beratinus 2 (min. 1143) Plexiglas n°453